la feuille volante

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  • IL AVAIT DANS LE COEUR DES JARDINS INTROUVABLES - José GIOVANNI

     

     

     

    n°204 - Mars 1999

     

     

    IL AVAIT DANS LE COEUR DES JARDINS INTROUVABLES - José GIOVANNI.

    EDITIONS ROBERT LAFFONT.

     

     

     

     

    Son nom était associé à des romans et à quelques films vus au cinéma ou rediffusés à la télévision. Il disparaissait pour moi et sans doute pour beaucoup d’autres derrière ceux des acteurs célèbres qui les avaient interprétés. Pourtant, je dois le dire, ce livre m’a passionné, mieux il m’a ému, bouleversé.

     

    J’ai toujours cru que le rôle des vivants est d’honorer les morts, de satisfaire à ce devoir de mémoire dont ils sont comptables. Les traces qu’un être humain laisse après sa mort sont tellement ténues qu’elles s’effacent vite et le temps recouvre ce qu’a été sa vie, son passage sur terre. L’amnésie est un vrai fléau!

    Rendre hommage est une chose bien difficile quand on n’a à sa disposition que l’épaisseur des mots. C’est vrai « qu’il ne s’agissait pas de vouloir jouer à être écrivain! Il s’agissait de laisser s’écouler les sentiments comme une source ». C’était simple « Vous prenez ce que vous avez à pleines poignées et vous le jetez sur le papier » Une gageure!

    Peut-être parce que ce travail d’écriture sonnait aux oreilles de ce fils comme un devoir auquel il ne pouvait se dérober et qu’il ne rencontrerait l’apaisement que lorsqu’il aurait couché sur le papier tout ce qu’il avait sur le coeur? On objectera que la mémoire enjolive. Voire! Il y a des aveux qui ne trompent pas «  Toujours ce retard entre mon père et moi. J’essaie encore aujourd’hui de le rattraper comme un coureur distancé qui a mal à chaque tour de roue ».

    C’est bien cela, une histoire de tiraillements entre un père et son fils, faite d’absences, de renoncements, d’espoirs déçus. On ne dira jamais assez la valeur de l’exemple qu’un père donne à ses enfants. Il vaut tous les doctes traités sur l’éducation. Joe, fut un père absent, plus passionné par le jeu et par les femmes que par sa propre famille. Cet homme pusillanime se laissa entraîner dans la marginalité, montrant à ses deux fils une bien mauvaise image de lui-même. Ils le suivront à des degrés divers malgré Lilie, la mère devenue possessive à force d’être trop aimante!

     

    Le lecteur ne sait plus s’il s’agit d’un roman dont le personnage principal, Joe, procède de l’imagination de l’auteur ou bien si c’est une histoire réelle qui nous est ici narrée tant le style mêle, agréablement d’ailleurs, la première et la troisième personne. Cela se termine en apothéose puisque l’auteur s’adresse directement à lui en lui offrant « son livre »!

    C’est dans le ton d’un roman policier que Giovanni nous conte ce récit qui, au vrai, sort de l’ordinaire. Il n’oublie pas de le recadrer dans l’Histoire, celle de l’humanité comme un clin d’oeil pour nous convaincre, s’il en était besoin, que tout cela n’est pas tout à fait imaginaire. Il n’omet pas non plus d’y glisser des aphorismes et des images poétiques.

    Mais revenons au texte de cet infatigable « raconteur d’histoires » propose à son lecteur qui devient au fil des pages presque son intime. Au début cela prend la forme du rêve américain pour ce petit émigrant corse qui quitte son pays, encore adolescent, au seuil du XX° siècle. Pour seule richesse il a son regard bleu et un jeu de cartes (plus quelques louis d’or). Ils incarneront son parcours marginal sur cette terre: le poker et les femmes! Puis, à peine arrivé c’est à nouveau cette quête de celui qui veut se faire une place dans ce nouveau monde où pourtant il se sent étranger. La délicate alchimie de sa vie se marie mal avec cette société en constante recherche de ses marques, en recomposition... La Grande Guerre se déclare. Il part pour la France... Et il y restera. N’est-ce pas, après tout son pays d’origine, celui de Napoléon I° qu’il admire tant? La fortune lui sourira largement puis l’abandonnera.

     

    « Une fois la vie tracée, on ne peut pas ne plus poursuivre » écrit Antoine de Saint-Exupéry. C’est vrai que l’homme ne peut pas grand chose face à son propre destin sinon s’y conformer avec l’impression qu’il le fait librement.. Celui de Joe croisera celui de Santos, ce beau-frère, corse comme lui, et l’entraînera dans l’univers de la pègre. Ses deux fils Barthy et José, pourtant bien différents, l’un ressemblant à cet oncle douteux qu’il convenait pourtant d’éviter et l’autre plus attiré vers sa mère et vers la liberté de la montagne, seront comme fascinés par lui. L’aîné perdra sa vie dans une rixe.

    Pour José, le survivant, sa mère sera une bouée de sauvetage dans ce grand tangage familial. Elle aussi se bâtissait des châteaux en Espagne dans des expériences commerciales qui bien souvent tournaient court. Elle cultivait aussi l’illusion en recherchant jusqu’à la fin de sa vie d’improbables martingales qui devaient lui ouvrir, à la roulette, la voie de la fortune. De ces deux pôles du couple, la fourmi c’était elle, le bon exemple aussi!

     

    Ce livre en fait est la somme des rendez-vous manqués entre José, le fils et Joe le père qui préférait son monde de jeu et d’adultère à celui plus terre à terre de sa famille. Ce témoignage est sans fard, peint à petites touches précises et parfois incisives, sans complaisance...

     

    Pourtant la vie de Joe, le père absent, va basculer. Barthy, le fils aîné avait perdu la vie dans une affaire que la justice avait du mal à démêler. Parce José se trouvait là aussi et parce qu’il en était le seul survivant crédible, on s’empressa de la condamner pour l’exemple. Dans cette atmosphère délétère de l’après-deuxième guerre mondiale où dans notre pays la collaboration et les délations en tout genre avaient un peu fait oublier la grandeur de la France il fallait faire un exemple. Malgré sa conduite exemplaire au combat, les plateaux de la balance furent néfastes à José. Il fut condamné à mort.

    Dès lors son père Joe s’assigna un but : délivrer son fils des griffes de la justice qui au vrai avait été peu sourcilleuse dans le collationnement des preuves et avait un peu oublié la présomption d’innocence dont on nous reparle de temps en temps. Toujours l’exemple.

    Ce petit homme vieillissant, de plus en plus malade se battra donc par avocats et personnalités interposées pour atténuer les souffrances de ce fils. Il le soutiendra dans son combat, ne « vivra que pour lui » pendant ces années de détention, supportant avec lui les chaînes et les vexations, lui écrivant chaque jour, ne manquant aucun parloir. Il était devenu une figure dans ce café de la rue de la Santé qui fait face à la prison. Les deux hommes vivaient la même souffrance de part et d’autre des hauts murs de cette maison centrale.

    Puis, à force d’interventions, de combat au quotidien, de bouteilles jetées dans cet océan d’incompréhension qu’est bien souvent notre société il obtiendra du Président Auriol la grâce de son fils, de nombreuses remises de peine, la libération anticipée puis la réhabilitation. Pour une fois la justice reconnaissait son erreur... Mais cette dernière victoire il n’a pu la savourer. La mort l’a happé avant.

    Puis les choses se sont précipitées pour José. Lui dont on ne donnait pas cher de sa vie, même libre vit son existence s’éclairer. A cette époque ses amis étaient peu nombreux. Ils étaient surtout avocats. Ils l’incitèrent à écrire, à témoigner de ce parcours cahoteux. Il le fit et ce fut un succès. Le destin toujours! Lui à qui une cartomancienne avait prédit une improbable notoriété devint célèbre sous les yeux mêmes de son père. Se sentait-il coupable d’avoir par son exemple ou ses renoncements entraîner son fils dans cette parenthèse carcérale ou en était-il fier de lui au point de rester sans voix? Ce livre aussi parle des silences de celui qui a bien souvent ravalé ses paroles, qui n’a pas su incarner l’autorité du père en préférant la fuite. José lui rendra hommage après sa mort, afin qu’il demeure dans le souvenir des siens autant que dans la mémoire collective.

     

    J’imagine le soulagement de José Giovanni devant le livre enfin terminé, le point final mis à ce texte (fin 1994... en montagne) qu’il voulait offrir à son père par delà la mort, le chemin de croix qu’à été pour ce petit homme vieillissant, éternel dandy à l’élégance raffinée qui se mouvait si facilement dans le bluff du poker mais dont l’existence ne prit son vrai sens que lorsqu’il décida de se battre pour son fils. Il a réussi à repousser la mort pour le revoir vivant et libre.

     

    Les mots résument bien cela dans leur simplicité et leur dénuement « Voilà, père, c’est fini. Il ne me reste plus que le remords de t’avoir fait souffrir. Mais tu sais, je t’ai toujours aimé. »

     

    Oui, je le redis, c’est là un témoignage émouvant.

     

    © Hervé GAUTIER

  • RAINING STONES – Un film de Ken LOACH.

     

     

    N°174

    Novembre 1993

     

     

    RAINING STONES – Un film de Ken LOACH.

     

     

    L’histoire (si tant est qu’on puisse appeler cela une histoire puisqu’elle est de tout temps, se répète à l’infini et se nomme chômage, misère…) se déroule en Angleterre de nos jours. Nous voyons deux travailleurs anglais, sans travail, bien que «travaillistes », Bob et Tommy, tous les deux pères de famille, qui cherchent de bonne foi un emploi. On comprend très vite qu’ils n’en trouveront pas parce que le système est ainsi fait, qu’il joue contre eux et prospère sur leur dos. D’emblée, ils nous sont sympathiques parce que de bonne volonté. Bob se fait tour à tour égoutier, videur de boîte de nuit mais peu chanceux ou trop honnête, se retrouve sur le pavé. Pire, quand la chance semble lui sourire, on le prend pour un bénévole ou on l’expulse parce qu’il refuse le système… Pourtant le Père Barry lui dit que «tout homme a droit au travail et ne doit pas être critiqué s’il n’en trouve pas ».

    Avec Tommy dont la gouaille camoufle mal le désespoir, Bob se fait voleur de mouton, déracineur de green anglais, mais tous ces larcins ne parviennent pas à nous les rendre antipathiques, bien au contraire. Ces entreprises se révèlent être un fiasco au point que Bob se fera voler sa camionnette qui représente pour lui un travail potentiel. Sans le savoir, c’est peut-être à tout ce qui fait l’Angleterre de toujours qu’ils s’attaquent : le mouton et le gazon ! Mais ils cherchent toujours et sans relâche, refusant cependant la spirale de la drogue et de l’alcool qui, là-bas comme chez nous frappe même les enfants. C’est qu’ils veulent garder leur dignité malgré tout !

    Il y a autre chose Tout tourne autour d’une robe de communion que Bob veut offrir à sa fille Coleen, sa Princesse. Il est chômeur, certes, mais aussi catholique pratiquant et n’entend pas que sa fille soit plus mal vêtue qu’une autre ce jour-là. Alors il s’endette, jusqu’à menacer l’équilibre déjà précaire de son foyer, ment à sa femme sur l’origine de cet argent et refuse l’offre généreuse du Père Barry « L’école prête des robes…Personne n’en saura rien » Le simple fait que lui et son épouse le sachent suffit à lui faire refuser. Sa fille aura pour ce jour tout ce qu’il y a de mieux et ce sera une fête pour tous, immortalisée par une photo. Coleen gardera la robe en souvenir.

    Bob veut garder sa dignité qui le fait demeurer un homme. On sent bien que sans elle il glisserait sur la planche savonnée par la société, il serait tout juste une loque ravagée par la drogue et mangée par l’alcool. Si on le voit boire, c’est pour trouver le courage d’aller régler son compte à l’usurier qui représente pour lui plus qu’un danger. Si celui-ci met ses menaces à exécution, c’est sa raison de vivre qui disparaît… On craint le pire et le fragile équilibre risque d’être rompu définitivement.

    Il y a plus. Ce film sur la misère au XX° siècle est une photographie exacte et sans complaisance d’une société en pleine décadence qui refuse aux plus démunis de ses membres la survie élémentaire. Un tel système ne peut, en effet, durer et prospérer sur l’exclusion de certains de ceux qui la composent. Chacun y joue son rôle, semble nous dire Ken Loach, et quand l’usurier trouve la mort, par le truchement involontaire de Bob, les choses reviennent à leur vraie place, la morale remporte la victoire, il y a enfin une justice, et singulièrement elle vient du Destin, de Dieu qui prend ici les traits sympathiques du Père Barry qui comprend, conseille et pardonne quand Bob s’accuse du meurtre de l’usurier(«c’était juste un accident »lui dit l’homme d’Eglise) C’est tout juste si Bob n’a pas été le bras justicier de Dieu et c’est sans hésiter que le bon curé lui donne l’absolution et la communion. Il n’a pas d’argent, mais ses paroles s. Ken Loach a bien fait les choses en donnant au Père Barry le rôle que doivent avoir bien des prêtres catholiques dans ces banlieues ouvrières, bien loin de l’alliance classique de l'Église et de l’argent.

    Bob et Tommy sont tout en nuances et en émotions malgré leur côté désespéré. C’est Tommy qui pleure tout seul après avoir reçu l’argent de sa fille, c’est l’histoire de cette cité qu’on apprend par les yeux de ses habitants… Quelques mots, quelques images, on a compris et cela suffit !

    Il y a autre chose et c’est une gageure. Le rire accompagne les deux hommes qui veulent à tout prix garder le moral. La gouaille et l’humour parfois décapant colle à leurs tentatives. Seule l’intrusion de l’usurier nous fait peur, mais le talent de Ken Loach est là pour maintenir cet humour où la dérision le dispute parfois au suspense. Quand la police qu’il ne fréquente guère vient chez Bob après la mort de l’usurier, on comprend qu’il détourne les yeux de l’objectif du photographe. On sent la fin, le dénouement l’éclatement de cette famille qui est tout pour lui. Que nenni ! C’est pour lui annoncer que sa camionnette volée a été retrouvée ! Quand Bob parle de Dieu à sa fille, comme le Père Barry le lui a demandé, il est drôle et émouvant parce qu’il se trompe, en oublie et tente vainement d’expliquer avec des mots un mystère qui le dépasse.

     

    Ce qui fait que ce film est vrai et bouleversant, c’est sans doute que les acteurs n’ont pas eu beaucoup à se forcer pour camper les personnages. Ils sont ces personnages, on le sent. Alors, film politique, oui, et après. Il est l’image de la société anglaise après l’aire Tatcher. C’est en tout cas un film de référence (et à petit budget), une grande œuvre authentique !

     

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • LE PETIT SAUVAGE – Alexandre Jardin - Gallimard.

     

     

    N°145

    Février 1993

     

     

    LE PETIT SAUVAGE – Alexandre Jardin - Gallimard.

     

     

    Retrouver son enfance dans le caquetage d’un perroquet, revenir vers elle, bousculer au passage tous les attributs et artifices de la vie d’un adulte et de la réussite sociale pour découvrir l’esprit, l’espièglerie, le merveilleux de cette enfance, voilà la démarche de ce «petit sauvage ».

     

    J’avoue que l’entreprise m‘a un moment charmé et qu’elle était, tant par le style que par la conduite du récit une piste sur laquelle je souhaitais suivre cet ancien enfant qui reconstruisait, brique après brique cette période merveilleuse. Je l’y ai suivi jusqu’au bout …Le dédoublement de la personnalité du narrateur allait de soi «je résolus de réveiller le Petit Sauvage » déclare Alexandre Eiffel, et, pour cela, il entraîne avec lui non seulement l’enfant qu’il a été mais aussi les survivants de cette période bénie. A presque quarante ans, il voulait devenir digne du «petit Sauvage », mais aussi faire en sorte que les autres acteurs le soient de leur enfance, de leur jeunesse à eux.

     

    Pour cela, rien ne manque, pas même le décor (La Mandragore, le Collège Mistral), les personnages (Tout-Mama, les Crusoé), les amours fantasques de Marie Tonnerre dont la fille sera, quelques années plus tard l’actrice attentive et passionnée. Pourtant, bien qu’il ait essayé d’entraîner tout le monde dans son sillage et que chacun se soit prit au jeu un moment, les gens qu’Alexandre invite dans sa ronde effrénée ont vieilli et en ont assez de jouer, soit qu’ils aient été happés par la vie, soit qu’ils aient été rattrapés par le temps. Ainsi, Alexandre Eiffel devient-il «le Petit Sauvage » et, gaucher comme au temps de son enfance, se retrouve-t-il seul dans une sorte de mysticisme, rencontre-t-il Dieu comme on le fait d’ordinaire quand on est face à soi-même !

     

    Pourtant, cette folie tout entière contenue dans les paroles laconiques de perroquet de Lily, inlassablement répétées comme un avertissement ou un défi ne m’a pas apporté cette part de rêve qu’un livre doit impérativement prêter à son lecteur. Relisant mes notes et les articles parus dans cette chronique, je m’aperçois que j’avais été enthousiasmé par les trois premiers romans d’Alexandre Jardin. Ici, mon exaltation a été rapidement émoussée et s’est évanouie dans des rebondissements où l’invraisemblable le dispute aux longueurs. Je ne sais s’il s’agit d’une œuvre de fiction, mais le simple lecteur que je suis n’a pas ressenti, à l’occasion de ce roman, le même plaisir qu’avant. J’ai même éprouvé un certain agacement à divers aphorismes qu’on a du mal à imaginer sous sa plume !

     

    Alexandre Jardin met en exergue une citation de Jean Anouilh. J’y préférerais volontiers une autre d’Albert Camus « Certes, c’est une grande folie, et presque toujours châtiée, de revenir sur les lieux de sa jeunesse et de vouloir revivre à quarante ans ce qu’on a aimé et dont on a fortement joui à vingt ».

     

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • Michel RAGON, Vendéen, écrivain populaire.

     

     

    Avril 1992

    107

     

    Michel RAGON, Vendéen, écrivain populaire.

     

    Nous connaissons tous Michel Ragon, l’auteur du roman populaire " Les mouchoirs rouges de Cholet ".

    Un peu moins connu en revanche est le personnage lui-même qui apparaît en filigrane à travers propre histoire et celle de sa famille dans trois autres ouvrages qui donnent à voir un homme au parcours pour le moins original.

     

    A propos d’ " enfances vendéennes ", il indique ce que fut sa vie. Issu d’une famille de paysans vendéens, pupille de la Nation, il quitte l’école à quatorze ans pour devenir garçon de courses à Nantes. Manutentionnaire, aide-comptable, manoeuvre dans une fonderie à Paris, ouvrier agricole en Angleterre, bouquiniste sur les quais de la Seine, journaliste, il devient critique et historien de l’art moderne. Professeur à l’école Supérieure des Arts Décoratifs dans une université américaine, il soutient à cinquante ans une thèse de doctorat es-lettres en Sorbonne sur la modernité. Il complète l’audience nationale qui est la sienne en matière d’art par l’écriture de romans populaire car il est le type même de l’autodidacte, curieux de tout ce qui touche à la connaissance et attentif aux grands esprits de son temps. Il sait se souvenir de ses origines roturières dont il ne fait aucun mystère et qui, au contraire font sa richesse.

     

    Erudit, à l’immense culture toujours renouvelée et remise en question, il parcourt le monde en bourlingueur mais revient à son terroir vendéen comme à un port d’attache et donne à la littérature une dimension populaire qui lui manque trop souvent. Mais qu’on ne s’y trompe pas, devenir un écrivain populaire n’est pas si simple. Il rappelle lui-même que " la vocation de l’écrivain est monastique ".

     

    Une des nombreuses raisons de ce succès est sans doute que non seulement il n’a pas oublié ses origines (" La terre, la plume, le cuir, voilà les trois éléments de ma petite enfance. ") mais aussi qu’il est au carrefour de deux cultures, celle du paysan vendéen, jaloux de son histoire, de ses traditions et fier de ses racines (Il a su mieux que personne parler des petits métiers de la campagne), celle aussi du citadin du XX° siècle ouvert au monde et à la modernité. Ce n’est pas là un moindre paradoxe, d’où naît sans doute une culture fort riche et diverse qu’il aime à faire partager à travers des écrits accessibles à tous car, malgré son côté intellectuel indéniable, il reste un homme du peuple.

     

    C’est au sein de cette Vendée profonde qu’il passa sa merveilleuse enfance, malgré la mort prématurée de son père et les difficultés matérielles de sa mère. L’enfance, beaucoup d’écrivains en ont parlé. Michel Ragon recompose pour son lecteur cet univers qui fut le sien, avec ses fantasmes, ses phobies, ses espoirs aussi , mêlant agréablement le souvenir de Georges Simenon qui résida un temps à Fontenay le Comte, à celui de Rabelais qui fut en d’autres temps moine à l’Abbaye de Maillezais, à celui de Gargantua aussi, en n’oubliant pas que la Fée Mélusine a toujours été présente dans la forêt de Mervent ! Il évoque tout un folklore, à la fois laïque et religieux et le souvenir d’une enfance et d’un adolescence où la vie était rude.

     

    Dans " Adolescence nantaise ", il évoque Nantes la grise, immortalisée par une chanson de Barbara mais où l’histoire croise sous sa plume le quotidien avec l’évocation de personnages fugaces empruntés au passé. C’est un guide touristique où la nostalgie le dispute aux souvenirs personnels.

     

    Si on voulait affiner la raison de cette dimension populaire de l’écrivain, je dirais que outre l’intérêt tout particulier qu’on peut avoir pour les autodidactes authentiques ( ils ne sont pas si nombreux !), la fidélité est un élément important, essentiel même ! La lecture de " J’en ai connu des équipages " révèle davantage l’homme et son parcours.  Plus qu’un roman, c’est un entretien. On doit y voir l’ascension sociale de l’homme, ce qui sera toujours pour sa mère un but avoué, mais surtout, à travers la relation d’une vie laborieuse et dure, le message le l’écrivain et la fidélité à ses idées.

     

    Certes, il y a l’exigence de celui qui est pour lui-même son propre censeur, mais surtout il y a l’homme qui ne se laisse pas aveugler par la notoriété. Il jette sur le monde du quotidien, qu’il soit passé ou présent le regard de l’humaniste et du libertaire où l’anarchiste amoureux de la liberté reste présent et actif en assénant au passage, au monde politique, religieux et littéraire quelques vérités bien senties. Il est en effet difficile de voir en lui l’homme de la compromission. J’y préférerais, pour ma part, celui de la vigilance. Cela donne des phrases peu équivoques telles que " Tout contre-pouvoir qui accède lui aussi au pouvoir devient oppresseur. " ou " La complicité de l’écrivain avec le pouvoir est une trahison de sa mission. ". Car il est aussi volontiers critique à l’égard du monde des Lettres auquel il appartient, expliquant par exemple que " La grande baisse du tonus de la littérature française  actuelle tient à cette espèce de fonctionnarisation de l’écrivain. ", rappelant aussi que " (leur) vraie mission est d’être des créateurs d’un monde littéraire".

     

    C’est une évidence, mais il la formule en termes simples : " Un écrivain ne présente d’intérêt que dans son ?uvre, non dans son aspect physique. ", ou bien plus critique encore " Les écrivains ne sont pas meilleurs que les hommes politiques, ils sont pires parfois".

     

    Un autre élément, et ce n’est sûrement pas le seul qui lui donne cette dimension populaire est à mon sens l’hommage qu’il rend à sa région d’origine. Dans " L’accent de la mère " où il est, somme toute assez peu question de sa mère, peu de son père et de sa famille, il se livre surtout à une étude historique, sociologique et économique de la Vendée. S’il rappelle à l’occasion que l’histoire et écrite par les vainqueurs et jamais par les vaincus, il saisit là l’opportunité de rétablir, à travers ce qu’on appelle " Les guerres de Vendée " une vérité historique trop longtemps occultée par l’histoire officielle, parlant d’un véritable génocide franco-français perpétré dans cette province par les hommes de la Révolution bien peu soucieux de leur devise républicaine pourtant hautement proclamée !

     

    Il donne, à cette occasion un éclairage historique intéressant sur une page de notre mémoire nationale, bousculant au passage bien des idées reçues, tirant des leçons inattendues de l’histoire et des hommes qui la font. Dès lors, il n’est pas étonnant que sous sa plume soit évoquée la Vendée protestante, ouvrière et progressiste alors que cette région était traditionnellement vouée au catholicisme, au royalisme et à l’obscurantisme…

     

    Homme de culture, il n’oublie pas que pour expliquer un terroir, il faut certes la connaissance de son histoire mais aussi y mêler une bonne dose de merveilleux. Il cite opportunément Victor Hugo : " La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète l’histoire. Il fait l’histoire pour l’ensemble et la légen,de pour le détail ".

     

    Authentique écrivain situé au carrefour de deux cultures, il n’en a pas moins été soucieux de restituer la vérité historique de sa province, d’y rester fidèle ainsi qu’à ses idées et à ses origines. Il reste le chantre de l’identité vendéenne. C’est en tout cas pour moi ce qui fait l’intérêt de l’écrivain et de l’homme et sans doute une grande part de son succès.

     

     

    (c) Hervé GAUTIER.

  • GEORGES et LOUISE - Michel RAGON Editions Albin Michel.

     

     

     

    N°234

    Février 2001

     

     

    GEORGES et LOUISE - Michel RAGON Editions Albin Michel.

     

     

    On s’étonnera peut-être que Michel Ragon, dont le parcours dans la vie et dans la littérature est des plus exemplaires qu’il choisisse de parler de deux personnages aussi apparemment différents que la révolutionnaire Louise Michel, fille naturelle, institutrice, pauvre et délicate poétesse et l’homme politique mondain et ambitieux, le médecin et riche bourgeois qu’était Georges Clemenceau.

     

    A priori tout les oppose mais ces deux êtres portaient en eux la révolte, la volonté de faire changer le monde, même si leurs chemins divergèrent parfois, ils restèrent rebelles à cette société dans laquelle ils vivaient. Louise avait épousé la cause des pauvres, des déshérités et Georges, quand il la rencontra à Montmartre dont il était la maire, fut frappé par son immense charité, bien qu’elle ne fût pas chrétienne, au contraire ! Il choisit donc de l’aider financièrement comme l’aideront plus tard le Marquis de Rochefort et la Duchesse d’Uzès ! C’est que Louise ne laissait pas indifférents ceux qui la rencontraient !

     

    Pendant tout son chemin, Louise a opté pour l’action politique, parfois violente mais Georges lui préféra toujours l’action parlementaire, plus feutrée mais pas moins efficace. Pendant la Commune, l’action de Louise sera modeste mais pendant son procès elle prendra sur elle toute la responsabilité des émeutes, bravant ses juges et la condamnation à mort. Finalement ce sera la déportation en Nouvelle-Calédonie où elle n’oubliera pas son engagement humanitaire définitif. Il se fera en faveur des Canaques !

     

    On sent qu’il s’apprécie ces deux personnages que tout sépare. Ne compare-t-on pas à Jeanne d’Arc celle qui fut, un peu après coup, la Passionaria de la « Commune », ne porte-t-elle pas le deuil de cette révolte avortée, de tous ces fusillés, de tous ces morts pour la Liberté ?

     

    On sent bien que cet autodidacte authentique qu’est Michel Ragon, qui porte aussi en lui la révolte, aime peut-être davantage Louise Michel pour la droiture de son action. L’histoire l’a fait croiser la route de Clemenceau, vendéen comme lui, révolté aussi et de cette rencontre est née plus qu’une amitié, une sorte d’admiration réciproque dont leur correspondance témoigne.

     

    Ce qui passionne Michel Ragon c’est sans doute aussi le souci qu’il a de livrer à son lecteur l’histoire authentique comme il le fit à de nombreuses reprises, notamment à propos des « Guerres de Vendée », même si ce qu’il écrit dérange, est en marge de l’histoire officielle dont on sait qu’elle est toujours écrite par les vainqueurs !

    Il aime la révolte même si elle est utopique car nous savons bien que cela aussi et peut-être même surtout fait avancer le monde, le fait évoluer et non s’engoncer dans des idées reçues. On sent qu’il les aiment ces oubliés de l’histoire qui ont su, eux-aussi et à leur manière œuvrer pour le triomphe des valeurs de notre république. Il ne quitte jamais des yeux son modèle, sa « Vendée » !

     

    Il tient à nous dire qu’il apprécie les être humains pour ce qu’ils sont mais surtout quand ils sont fidèles à leur idéal. Ennemis peut-être mais qui forcent le respect par leur droiture et le refus de la compromission, la fidélité à leur engagement personnel, oubliant les clivage sociaux, les opinions divergentes.

     

    L’auteur, véritable humaniste, n’oublie pas de rappeler des évidences, que le pouvoir corrompt, rend oublieux parfois des engagements pris qui ne sont jamais tenus et il conclut (sans doute) avec Louise « C’est que le pouvoir est maudit et c’est pour cela que je suis anarchiste. ». Il n’oublie pas non plus de se situer dans son siècle, l’histoire étant, nous le savons un éternel recommencement et c’est pleinement conscient de ce qu’il écrit qu’il note pour son lecteur attentif ( et ce sont ses propres termes) « La gauche au pouvoir n’est plus la gauche ». Cette remarque me paraît à moi, avoir été dans un passé récent ( et peut-être aussi dans le présent ?) marqué au point du bon sens !

    On sent bien sous la plume de notre auteur le vendéen frondeur qu’il continue d’être et lui de citer Clemenceau encore une fois «  Ce peuple vendéen a quelque chose de sauvage et de buté qui me plaît ! »

     

    Dans sa haine du pouvoir Louise, à son retour en France, va désirer ardemment tuer Gambetta comme elle avait pensé exécuter Thiers pendant la Commune. Pour elle ce qui importait c’était « que ça pète »

     

    Elle n’est pas exempte de contradictions non plus, elle qui désira faire sortir les femmes de leur condition inférieure mais refusa de militer pour leur droit de vote. Elle resta célibataire pour ne pas être assujettie à une homme mais défendit quand même la cause des femmes que la Commune oublia un peu vite. Elle refusa même un mandat parlementaire qui lui aurait sûrement permis de faire bouger les choses, certes plus lentement, mais dans la légalité. Elle restait pour Clemenceau « l’incarnation de l’éternelle révolte des gueux, l’image de la Révolution ».

    Pourtant c’est Clemenceau qui fait évoluer les choses en instituant de nouvelles libertés politiques et syndicales, s’élevant contre la répression et la peine de mort, militant pour l’institution de retraites ouvrières, pour l’école laïque et gratuite.

     

    Mais la «  veuve rouge », celle qui porte si haut le deuil des communards morts, va finir par être manipulée, huée même. Elle devient impopulaire, un comble pour elle tandis que Clemenceau prend la première place dans le monde politique. A elle le combat au quotidien contre la misère, la pauvreté et les injustices, à lui les mondanités et les honneurs. Lui si élégant et raffiné si soucieux de sa personne, elle négligée jusqu’à l ‘outrance car ce qui les sépare malgré tout c’est bien le milieu social.

     

    Nous la découvrons aussi « femme de plume » non seulement auteur de romans poèmes et pièces de théâtre mais aussi ardente lectrice de science fiction, amie d’un « lointain » Hugo, admiratrice de Zola et célébrée par les poètes symbolistes, moins, il est vrai, pour son talent que pour son engagement politique.

     

    C’est que la voilà désormais, après un long séjour hors de France, conférencière, mais son image ne fait plus recette. Elle est de plus en plus contestée, elle essuie des quolibets. Ses atermoiements, ses silences coupables lui ont peut-être valu cet attentat où elle échappa à la mort, pardonnant cependant à son agresseur. A ce moment peut-être plus qu’à tout autre elle mérite son surnom de « Vierge rouge ».

     

    Georges et Louise se sont toujours suivis malgré les divergences de parcours. L’homme politique a toujours été aux côtés de l’anarchiste un peu comme son double, l’autre face d’un Janus, l’un dans la lumière et l’autre dans l’ombre, un peu comme si l’un osait faire ce que l’autre n’osait pas !

     

    Michel Ragon, on le sent bien, domine son sujet, plus, celui-ci le passionne. Il sait quand même pointer du doigts, même s’il est sous le charme de cette Louise, les insuffisances de ce personnage complexe. D’elle et de Georges je crois bien que c’est elle qu’il préfère sans doute parce qu’elle est restée fidèle jusqu’au bout à elle-même alors que Clemenceau, malgré ses idées libertaires affichées sera constamment tenté par le pouvoir et finira pas succomber. Si elle avait fait sienne la devise de Blanqui « Ni Dieu ni Maître » qui, si je me souviens bien avait aussi été celle de Cathelineau, voiturier vendéen qui commanda les Blancs au début des Guerres de Vendée, Clemenceau aimait le pouvoir pour ce qu’il était.

     

    Puis, lui qui était surtout capable de faire et de défaire les gouvernements, porté par le Bloc des Gauche , devint député puis, comme il aimait à le rappeler, « le premier flic de France » et enfin Président du Conseil, reniant beaucoup de ceux qui avaient été ses amis et l’avaient soutenu et, pire encore faisant réprimer par la troupe les émeutes ouvrières du nord et les révoltes paysannes du sud de la France. Louise était déjà morte, un peu comme si la griserie du pouvoir prenait le dessus, comme si son mentor de l’ombre, son contrepoids n’existant plus. II était en quelque sorte libéré !

     

    C’est vrai qu’il s’en moqua un peu de ce pouvoir mais pour mieux s’en emparer et oublier que dix ans plus tôt il souhaitait  réduire l’action du gouvernants «  à son minimum de malfaisance ». Pourtant, dans la mémoire collective, c’est sous le nom de « père la Victoire », jusqu’au-boutiste, revanchard, cocardier, patriote qu’il restera, le comble pour un anarchiste et un antimilitariste. Lui aussi essuya un attentat et comme Louise protesta contre la peine de mort pour son agresseur .

     

    Pour s’excuser peut-être Clemenceau disait de lui qu’il était un mélange d’anarchiste et de conservateur mais refusait d’indiquer dans quelle proportion ! Il rappelait qu’il avait eu ses heures d’idéologie et qu’il n’était pas disposé à les regretter.

     

    A travers ces pages écrites simplement comme à son habitude, c’est à dire pour être lues et comprises, Miche Ragon se fait (et avec quel brio) un peu l’historien de l’anarchisme et on ne peut que souligner l’important travail de recherche qu’il a mené pour écrire cet ouvrage, pour montrer la part d’anarchisme qu’il y avait chez l’homme de pouvoir et la part de rêve qu’il pouvait y avoir dans cette petite silhouette frêle qui incarna l’insoumission sans renoncer à l’amitié et à l’argent des riches, même si elle n’en profitait pas elle-même. Ces portraits croisés ont quelque chose d’émouvant .

     

    Le choix qu’a fait Michel Ragon d’en être l’auteur vient sans doute du fait que Louise et Georges se sont beaucoup écrit pendant leur vie mais, à mon avis, c’est un peu la condition humaine qu’il a évoquée à travers ces deux personnages, sa complexité ses nuances, ses renoncements…

     

    © Hervé GAUTIER. http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

  • LA CONTREBASSE – Pièce de Patrick SUSKIND avec Jacques VILLERET.

     

     

    N°157

    Juin 1993

     

     

     

    LA CONTREBASSE – Pièce de Patrick SUSKIND avec Jacques VILLERET.

     

     

     

    Au risque de passer pour un importun et d‘aller à l’encontre d’une opinion laudative, je dirai que cette pièce, écrite en 1980 par Patrick Suskind m’a laissé une impression mitigée, pas vraiment mauvaise, mais largement en-deça de tout le bien que j’en ai entendu dire.

     

    Non que Jacques Villeret fût mauvais, tant s’en faut, mais le texte m’a paru très moyen, et si cette pièce se veut être une comédie, il n’y a pas là de comique de mots, pas davantage de comique de situation. A preuve, le rire, quand le public en gratifie l’interprète, va plutôt à un effet de scène de Villeret qui, à mon sens, rachète beaucoup le texte.

     

    De quoi s’agit-il ? simplement d’un homme de 35 ans qui connaît une solitude forcée (soulignée d’ailleurs par un monologue de 2H30 – une véritable performance pour l’interprète), un petit fonctionnaire de l’Orchestre National qui a renoncé à une carrière de virtuose plus en vue, pour préférer cet instrument encombrant qu’est la contrebasse ! Pourtant, a-t-il vraiment choisi ?

     

    Au vrai, il est cossard, et qui plus est, limité dans ses possibilités. Il passe son temps à ressasser ses échecs. C’est un petit musicien d’orchestre, « un contrebassiste du 3° pupitre au fond » (derrière lui, il n’y a plus personne) à qui on ne fait guère attention et qui peut se permettre, en toute impunité, de ne jouer que quelques notes sans qu’on relève ses manquements ! Après tout, il ne sert que d’accompagnement !

     

    C’est un être irascible qui passe ses nerfs sur son instrument, n’y voyant qu’un exutoire, se contentant de boire de la bière et de caresser les formes de sa contrebasse, faute de pouvoir effleurer celles de Sarah, la chanteuse soprano qu’il aime en secret, qui ne le connaît pas et qu’il n’aura jamais. C’est un être cupide, envieux, pusillanime, méchant et sans envergure qui remet chaque jour au lendemain le coup d’éclat qu’il prépare depuis longtemps, celui de lancer son cri d’amour à Sarah, en plein orchestre, ce qui attirera l’attention sur lui… mais lui coûtera sa place !

     

    C’est un être mal dans sa peau, aussi petit que son univers quotidien de fonctionnaire. Il n’a peur de rien, mais ne fera rien pour être mieux qu’un modeste contrebassiste mal payé et qui rêvera toute sa vie de celle des autres, de ceux qui emmènent Sarah « dans des restaurants de poissons ». Lui restera éternellement à la porte, écarquillera les yeux à travers la vitre, mais ce sera tout ! Il est amer, un peu raciste, quant à la musique, s’il en joue, c’est sans l’aimer vraiment.

     

    On aurait pu imaginer, puisque nous sommes en pleine fiction qu’un dialogue surréaliste s’installe sur scène et que l’instrument prenne la parole et réponde au personnage. Là un effet comique eût sûrement été au rendez-vous… Mais la contrebasse reste muette, se contentant d’imposer sa silhouette massive jusqu’à la fin. C’est que le personnage n’a rien de comique en lui-même, il joue le rôle ingrat de celui qui s’est égaré dans cette vie qu’il voyait autrement pour lui. Il s’y débat seul, sans grand espoir ni peut-être volonté d’échapper à sa condition qui ressemble pourtant à la condition humaine ordinaire.

     

    Je le répète, Jacques Villeret sauve cette pièce. Je pense simplement qu’on s’est trompé de registre en voulant en faire une comédie, alors que c’est d’un drame qu’il s’agit.

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • CONTES D'AMOUR DE FOLIE ET DE MORT - Horacio QUIROGA - Editions Métailié /Unesco.

     

     

    N°223

    Mai 2000

     

     

     

    CONTES D’AMOUR DE FOLIE ET DE MORT - Horacio QUIROGA – Editions Métailié /Unesco.

     

    A priori le lecteur pourrait croire qu’il s’agit de récits qui sont imaginaires et fantastiques et qui s’inspirent de la condition humaine. De quoi, en effet, parlent les artistes et spécialement les écrivains depuis l’aube des temps sinon de l’homme, de son quotidien, de ses aspirations, parfois de ses fantasmes et de l’issue de sa vie ?

     

    Pourtant, dans la trilogie classique « La vie, l’amour, la mort. », j’ai rencontré chez Quiroga surtout la dernière. Ses contes m’ont fait penser à la phrase d’Yves Bonnefoy « La mort est un pays que tu aimais. ». C’est en effet un thème récurrent chez l’écrivain uruguayen puisqu’elle a fait très tôt partie de sa vie. Ce fut d’abord celle de son père puis celle de son meilleur ami Federico Ferrando qu’il tua accidentellement, celle de son frère, de sa sœur puis de sa première femme. Mais ce fut surtout le suicide, celui de son beau-père puis le sien en 1937. Il fait le joint entre ces trois mots, en est l’issue définitive.

     

    Il faut se rappeler que c’est à partir du suicide de son beau-père en 1896 qu’il commença à écrire.

     

    L’homme porte en lui la mort comme un germe, comme un poison. Notre auteur, à qui la condition humaine n’était point étrangère a su si bien l’exprimer dans sa simplicité mais aussi dans sa complexité, dans son horreur comme dans sa violence. Même si le Cantique des Cantiques rappelle que « l’amour est plus fort que la mort », c’est pourtant elle qui gagne à la fin, sans que nous y puissions rien !

     

    La solitude qui bien souvent est la cause ou la conséquence de la folie fait aussi partie de son être. Il s’est lui-même exilé en pleine forêt. Il en fera la matière de certains de ses contes, le décor, l’essence.

     

    Dans cette forêt se confondent et s’opposent deux civilisations, celle ancestrale des indiens Guaranis et celle des blancs des grandes compagnies étrangères. En cela, Quiroga, amoureux de cette nature dénonce un système ce qui fait de lui un écrivain engagé. D’autres suivront son exemple !

     

    Ecrivain de la vie, il sait que nous ne sommes ici que de passage. La durée nécessairement courte de notre existence s’incarne chez lui dans le conte ou la nouvelle, forme brève qui porte en elle toute la nécessité de dire, avec une grande économie de mots, le message qu’il porte en lui. Le style est, plus que dans le roman, épuré, dépouillé parfois, toujours sans artifice. Autant dire qu’il choisit d’aller à l’essentiel.

     

    Il y a aussi du fantastique, du merveilleux, de l’étrange chez Quiroga. Cela peut faire partie de notre vie comme il faisait sans doute partie de la sienne, de son imaginaire, sûrement ! Ses textes en sont aussi les témoins.

     

    La mer est présente dans cette œuvre. Elle fait, au même titre que la solitude, la folie et la mort, partie de la vie de l’auteur. Son père, marin, inspira de son exemple l’écriture de ce fils.

     

    Peut-on dire que son écriture débouche Dieu ? Quiroga pourrait-il être regardé comme un écrivain mystique comme on a pu le dire ? Je dois avouer que je n’ai pas lu ou senti cette dimension dans ses textes. Pourtant j’y ai rencontré bien des préoccupations humaines et personnelles. C’est pour moi un beau livre !

     

    © Hervé GAUTIER.

  • GILLES & JEANNE - Michel TOURNIER - Editions Gallimard.

     

     

    N° 205 - Mai 1999

     

     

    GILLES & JEANNE - Michel TOURNIER - Editions Gallimard.

     

     

    Je l’ai souvent dit dans cette chronique, la nouveauté d’un livre n’est pas un critère suffisant pour susciter mon intérêt. J’ai vérifié encore une fois cette évidence avec cet ouvrage.

     

    L’histoire nous enseigne que Gilles de Rais, Maréchal de France était le compagnon d’armes de Jeanne d’Arc. Les contes nous l’ont également dépeint sous les traits de « Barbe bleue ». J’avoue que le personnage m’avait un temps intéressé et avait éveillé ma curiosité mais j’en étais resté là, sans réelle envie d’en savoir davantage. Les stéréotypes ont parfois la vie dure!

    Je savais aussi qu’il était grand amateur d’art et de chants d’église, créateur d’une chorale pour la chapelle de son château de Tiffauges, qu’il était connu pour être l’assassin et le sodomite de jeunes garçons qu’il recrutait notamment pour leur voix. Je connaissais enfin sa mort tragique sur le bûcher à Nantes. Tout cela c’était l’histoire.

    La lecture de ce roman pris au hasard sur les rayonnages de la bibliothèque, dans le seul but d’enrichir ma connaissance de l'œuvre de Michel Tournier m’a émerveillé. Je ne partage pas exactement sa vision des choses, mais enfin ce roman explique à sa manière ce qu’était cet homme et j’avoue que cela m’a bien plu.

    A travers un travail d’historien, d’érudit qui ne commence jamais un livre sans une foule de notes(ce que j’apprécie aussi dans les romans qui sont des œuvres imaginaires c’est d’apprendre quelque chose, de recevoir un message sous les apparences parfois anodines du conte. J’ai tout loisir de l’interpréter à ma manière selon ma sensibilité du moment.), notre auteur révèle que les meurtres et les crémations d’enfants seraient pour lui une obsession depuis qu’il a assisté à Rouen au supplice de Jeanne d’Arc. Dès lors, pour lui Jeanne étant une sainte, le bûcher et l’odeur qui s’en dégage ne pouvaient être que l’image du Ciel et de la sainteté.

    La dévotion qu’il avait pour « Les Saints Innocents », ces enfants qui furent massacrés sur l’ordre du roi Hérode expliquait la quête qu’il menait dans les villages entourant ses châteaux de ces enfants qu’on ne revoyait jamais. Au spectacle d’enfants égorgés, Gilles ressentait une certaine jouissance en se demandant si la pitié qu’il éprouvait pour ces petits êtres procédait de Dieu ou du Diable.

    La disparition de Jeanne d’Arc avait été pour Gilles de Rais une épreuve au point qu’il paraissait possédé par son fantôme. Il recherchait son visage, celui d’une femme-garçon dans tous les êtres jeunes qu’il rencontrait. Son âme errante l’obsédait au point de la voir partout.

    Toutes ces « turpitudes » seront interprétées par un aventurier toscan fort disert et connaissant bien l’Ecriture qu’il interprète à sa manière, entraînant cependant Gille sur les voies de la sorcellerie... pour mieux retrouver Jeanne et son esprit! D’ailleurs ne l’avait-on pas chargée de ce chef d’inculpation?

    Puis ce fut le procès conduit par l’Evêque de Nantes, Jean de Malestroit où tout fut dit même si cette procédure visait aussi à le déposséder de ses immenses richesses et de son influence politique. C’est vrai aussi que Gilles se métamorphosa, qu’il apparut à la fin comme repentant et soumis, absout certes par son confesseur qu’il avait souvent laissé circonspect à l’énoncé de ses pêchés. Était-ce pour retrouver Jeanne qu’il confessa lui même toutes les fautes dont on l’accusait et qui réclama lui-même la sentence du bûcher? A entendre notre auteur, Gilles avait juré de la suivre jusqu’à la mort.

    Même si je ne souscris pas à la démarche de Michel Tournier je dois avouer quand même avoir passé un bon moment en sa compagnie.

     

    © Hervé GAUTIER