la feuille volante

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  • LE GRAND VOYAGE -Jorge SEMPRUN - Editions GALLIMARD.

     

     

     

     

    N°236

    Décembre 2001

     

     

    LE GRAND VOYAGE – Jorge SEMPRUN - – Editions GALLIMARD.

     

     

    Je suis particulièrement satisfait de célébrer la 21° anniversaire de « La Feuille Volante » en évoquant un roman de Jorge SEMPRUN.

     

    Je me pose souvent la question de ce qui peut motiver un lecteur d’aller au bout de ce parcours qu’il fait avec l’auteur d’un livre, ce qui fait naître en lui l’intérêt pour le texte, l’envie d’en savoir davantage, le plaisir qu’il prend à vouloir poursuivre l’histoire racontée, de partager avec cet être inconnu qui se cache derrière ses mots le moment privilégié de la lecture qui, malgré le temps, la distance et le nécessaire détachement, continue jusqu’au dernier mot de l’ouvrage d’entretenir cette complicité mutuelle.

     

    Depuis les années déjà nombreuses que j’entretiens « ce vice impuni » qu’est la lecture, je n’ai toujours pas pu répondre à cette question, mais la passion pour les écrivains et leur œuvre reste intacte en moi, surtout quand j’ai la chance de croiser quelqu’un d’authentique.

     

    De ce livre, maintenant refermé, il me reste un sentiment fort de quelqu’un qui veut témoigner, non pas tant comme un « devoir  de mémoire » mais comme un jalon dans sa propre vie dont nous savons qu’elle n’a pas été quelconque !

     

    Ce voyage, ici qualifié de « grand », c’est la relation faite par un témoin, communiste espagnol de surcroît, de ce qu’à été sa vie dans cette période trouble de notre histoire nationale qu’a été l’Occupation, la pudeur dans le récit tout juste esquissé de ce qu’a été son action dans la Résistance en faveur de notre pays qui avait pourtant si mal reçu les Républicains espagnols vaincus qui fuyaient l’Espagne, Franco, le fascisme et la mort !

     

    C’est aussi le trajet, dans des wagons à bestiaux de ce qu’il a vu, des ces hommes parqués comme des bêtes, dans le froid, la faim et la souffrance, entassés dans des trains de marchandises qui mourraient parfois avant d’être arrivés, qui ne savaient même pas vers quelle destination les emmenait ce convoi, apparemment hésitant entre aiguillages et voies de garage, pendant que ceux qu’il transportait continuaient à mourir, comme si la mort était soudain devenue banale, sans importance.

     

    Il y avait ces petits riens, ces paroles qu’on échangeait malgré le peu d’aisance que permettait l’entassement des hommes debout des jours durant, ballottés par le crissement des roues et le halètement de la locomotive, ces actions parfois vaines mais pourtant tentées pour sauver une vie, dans ces wagons où la mort faisait aussi partie des passagers… Elle prélevait sa dîme dans le convoi des hommes rassemblés là parce qu’ils étaient juifs, résistants ou avaient eu simplement le malheur d’avoir été pris dans une rafle.

     

    Il y avait aussi ces retours en arrière, proustiens, du narrateur, ancien étudiant au lycée Henri IV qui aimait tant la philosophie et le grec … Il faisait lui aussi partie du voyage. Ce train de la souffrance, lent et régulier comme sait parfois être la vie elle-même, mène tout son monde vers la mort. Ils ne le savent pas encore, regardant comme ils le peuvent le paysage à travers l’ouverture grillagée d’un wagon. Ils traversent l’Est de la France, parce que le pays est vaincu, parce qu’ils ont voulu résister à l’envahisseur, parce qu’ils ont eu un sursaut de « vouloir vivre » dans cette France abattue qu’ils ont refusée, face à ceux qui ont choisi un autre camp…

     

    Ils vont vers la mort du camp de Buchenwald, le froid, la neige, les SS et leurs chiens… Ils vont à la rencontre de tout ce dont l’homme, qui est pourtant, dit-on, la forme la plus élaborée de la création est capable en matière de bestialité, d’horreur, de tout ce qui est la négation de l’humanisme et de la culture, de la simple humanité aussi. Il y a l’épaisseur des mots dans leur simplicité même, l’émotion qu’ils inspirent au lecteur attentif… Il y a le spectacle de ces hommes guettés par la mort, ces enfants qu’on massacre pour le simple plaisir de tuer, dans la neige, dans la nuit noire de l’hiver, des projecteurs, des cris des soldats…

     

    Dans ce camp qu’il évoquera plus tard dans « L’écriture ou la vie », indiquant qu’il privilégiait la vie à l’horreur de ce souvenir, il passera deux années qui brûleront sa vie comme si on appliquait un fer rouge sur sa peau. Il y parle pourtant de ce morceau d’Allemagne qu’aima Goethe que les nazis transformèrent en une fabrique de mort. Il y évoque ces hommes qui périssent en fumée sous les yeux apparemment apaisés, ignorants ou volontairement aveugles des habitants de Weimar, cette ville si paisible qu’une éphémère république abrita.

     

    C’est un texte tellement présent qu’on voudrait que la mort ne fût pas au rendez-vous de ce voyage sans retour vers les camps où tant d’hommes et de femmes périrent parce qu’ils ne correspondaient pas au modèle allemand, parce qu’ils étaient livrés à la volonté de tuer de leurs geôliers.

     

    De ce fait, L’auteur devient le gardien de la mémoire, le grand et peut-être l’unique témoin qui osera parler pour que d’autres se souviennent, pour que les générations futures n’ignorent rien de ce qui s’est passé, parce qu’il reste toujours un homme pour décrire l’horreur et qu’il a le devoir d’authentifier les faits qu’il rapporte, d’être celui qui dira ce qui a endeuillé notre XX° siècle dans cette Europe qui fut jadis celle des Lumières, d’être l’avitailleur de cette mémoire collective qu’on voudrait pourtant endormir.

     

    © Hervé GAUTIER. http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

     

    (Pour ce livre d’exception Jorge SEMPRUN a obtenu le prix Formentor et le Prix littéraire de la Résistance)

  • L'ECRITURE OU LA VIE - Jorge SEMPRUN- Editions Gallimard.

     

     

    N°232

    Décembre 2000

     

     

    L’ECRITURE OU LA VIE - Jorge SEMPRUN- Editions Gallimard.

     

     

    D’emblée, le titre du livre m’a déconcerté.

    Pouvait-on concevoir qu’on opposât l’écriture à la vie, cet acte qui, par excellence est synonyme d’existence ?

    J’ai donc lu ce récit, attentif à une explication de ce qui me semblait être un paradoxe.

     

    Le texte révèle une partie de la vie de l’auteur et plus précisément son séjour au camp de concentration de Buchenwald où il fut enfermé comme prisonnier politique, les rencontres qu’il a pu y faire, les expériences qu’il en a retirées.

    A l’époque, jeune étudiant communiste Espagnol mais vivant en France, il pensait que l’écriture qu’il pratiquait lui-même dans la poésie pouvait exorciser la mort. Il s’est aperçu qu’elle y renvoyait ! En réalité il était un véritable apatride, ni Français ni Espagnol, mais un communiste convaincu, un être qui est passé à travers la mort où plus exactement que la mort a traversé et quand en avril 1945, les troupes du général Patton ont libéré le camp, c’est un peu comme s’il ne restait de lui que les yeux, des yeux hagards qui ne parvenaient plus à croire à la fin de cet enfer, à la vie enfin redevenue possible, libre, loin des hurlements des SS, des mauvais traitements, des fours crématoires… Ces yeux qui jadis avaient eu plaisir à regarder les femmes, ses yeux aussi qui faisaient son charme, résumaient ce qu’il était à cette époque, dans ce camp soudain tranquille, mais que les oiseaux eux-mêmes avaient abandonné à cause de cette insupportable odeur de chair humaine brûlée qui retombait sur le camp en une sorte de suie !

     

    Son séjour dans ce camp où tant de camarades et d’amis ont trouvé la mort a été pour lui une période entre parenthèses que l’écriture lui a permis (peut-être ?) d’exorciser. En tout cas, quand il en parle, il dit « Une autre vie plus tard », comme si la première s’était arrêtée à son entrée dans ce camp, à l’oubli de son nom au profit d’un numéro matricule (44904), qu’il n’était devenu rien d’autre qu’une ombre, le contraire d’un homme !

     

    Pourtant dans ce camp où l’on torturait, où l’on travaillait jusqu’à l’épuisement, où l’on souffrait, il se passait des choses étranges comme ses réunions dans le local des contagieux où les Allemands ne mettaient pas les pieds par peur de la maladie, dans ce local des latrines aussi où l’on parlait de philosophie, de littérature et de liberté…

     

    C’est un paradoxe, mais Buchenwald était proche de la ville de Weimar qui fut le siège d’une éphémère république mais surtout la ville où Goethe aimait venir trouver l’inspiration. Faut-il rappeler que les nazis tortionnaires faisaient aussi pousser des fleurs dans les camps d’extermination !

     

    Même parti de ce camp maudit, il traînait derrière lui en quelque sorte la mort comme son ombre. Rien, pas même un corps de femme « la certitude apaisante de sa beauté ne m’avait distrait de ma douleur, rien d’autre que la mort, bien entendu. »

     

    C’est donc une sorte de renvoi à la condition humaine, celle d’un être qui doit perpétuellement souffrir parce que son destin en a décidé ainsi, parce qu’il aura toujours dans sa mémoire les squelettes ambulants, un peu comme des sculptures de Giacometti, ces morts vivants, ces hommes à jamais disparus dans la fumées des crématoires, cette propension qu’a l’homme à être cruel pour l’autre quand il y va de sa survie ou parfois de son plaisir sadique, à mettre en relief « cette région cruciale de l’âme où le mal absolu s’oppose à la fraternité » comme le dit Malraux.

     

    C’est que la fraternité, il l’a rencontrée à Buchenwald quand le communiste allemand prisonnier qui l’a enregistré à son arrivée, lui ayant demandé son métier et s’étant entendu répondre « étudiant » (Studden) a pourtant inscrit sur sa fiche « Stukatten » ce qui correspond à peu près à décorateur. Dans ce camp, il valait mieux être un bon ouvrier qu’un intellectuel ! Celui qui avait fait cette faute d’orthographe l’avait fait exprès, par fraternité communiste. Longtemps après il s’est souvenu du regard de cet homme dont l’engagement politique valait au moins qu’il se trompât pour sauver un frère. Au surplus, la pratique courante de l’allemand permit à Semprun de travailler dans un bureau, de comptabiliser les entrées et les sorties, les morts surtout, c’est à dire de pouvoir survivre relativement loin de ces mauvais traitements…

     

    Dès lors, sourd un sentiment de culpabilité qu’il n’éprouve cependant pas, celui d’être revenu de l’enfer grâce à un mot vraisemblablement intentionnellement mal orthographié. Il s’interroge bien au contraire sur la chance qu’il avait eue d’avoir croisé cet Allemand, d’avoir été sur la route d’un communiste comme lui qui avait eu l’intention de faire ce qu’il pouvait pour lui sauver la vie, d’être, si l’on peut dire, au bon moment, au bon endroit. « La chance ne s’apprend pas, on l’a », a dit Blaise Cendrars.

     

    Il y a donc, à ce moment-là, pour lui de l’estime, malgré tout ce qu’il pensera plus tard de l’idéologie communiste, de ses déviances, de ses dérives et de ses crimes semblables à ceux des nazis (Buchenwald deviendra après la guerre un camp d’internement russe),à ce moment précis, entre ces deux hommes c’est le respect qui prévaut, au nom d’un idéal individuel, d’un engagement personnel, malgré le silence sur les atrocités, le pacte-germano-soviétique qui tournera au conflit… Il éprouve le besoin de préciser « J’ai toujours respecter plus tard la part d’ombre, d’horreur existentielle abominable, même si le respect ne vaut pas pardon et encore moins oubli. »

     

    Et puis, il y a la neige, cette neige omniprésente du temps de son séjour à Buchenwald comme pendant le temps de sa liberté, cette neige qui recouvrait Weimar comme le souvenir, comme les reproches intimes que l’on peut se faire à soi-même. Ce manteau blanc uniformise tout, les images comme les sons, purifie aussi les formes en en gommant les contours. Cette neige qui l’accompagne jusque dans son sommeil comme une obsession lui rappelant la souffrance et la mort.

     

    Pourtant, quelques cinquante années plus tard, il revint dans cet ancien camp nazi qui fut aussi un camp stalinien après la guerre. La nature y avait reverdi, les arbres repoussé, mais il apprit que cette végétation croissait sur des restes humains, ces cadavres enterrés sur place dans des fosses communes comme si tout cela pouvait être oublié.

     

    Dès lors, l’écrivain qu’il est se doit de témoigner, ne serait-ce qu’au non du « devoir de mémoire » et donc d’écrire. Pour se pose de nouveau le problème du titre de ce récit « l’écriture ou la vie », comme si, encore une fois l’une excluait l’autre. J’ai donc lu ce livre avec toujours en tête cette question pour laquelle je voulais trouver une réponse. Décidément cet homme, et plus précisément son parcours m’étonnaient. Républicain espagnol, résistant français, communiste convaincu et brillant intellectuel, il avait survécu à tout ce que l’homme avait pu enfanter de mauvais, de dangereux, de mortel pour lui-même, et plus exactement pour ses semblables, mais trouvait quand même les mots pour nous parler de la beauté des femmes, de la grandeur de l’homme, de sa culture. En parlant de Maurice Halbachs, de Diego Morales et de combien d’autres inconnus sans nom ni visage, il a porté témoignage. Donc l’écriture est quand même bien la vie ! Et puis il évoqué si bien les poètes, René Char, Vallejo, Primo Lévi que je ne comprends toujours pas cette oppositions entre l’écriture et la vie. J’ai cherché des bribes d’explications dans ce témoignage « l’écriture m’a rendu de nouveau vulnérable aux affres de la mémoire » et si je comprends bien, il avait choisi de vivre en étouffant les mots qu’il portait en lui, parce ces mots le renvoyaient à la mémoire c’est à dire à la mort.

     

    A le lire, ce projet de livre a été maintes fois abandonné « (il) était devenu un autre, pour rester en vie », comme si l’écriture le renvoyait à une part de lui-même qu’il voulait oublier, à cause d’une culpabilité peut-être d’avoir échapper à tout cela, au point de porter en lui cet ouvrage pendant des années et que sa volonté de vivre était telle qu’il ne pouvait pas revenir en arrière sans ouvrir la « boîte de Pandore » de la mémoire et de retrouver la mort…

     

    Et pourtant, il l’a fait et devant son parcours, on ne peut qu’être admiratif et respectueux. Je tiens pour évident qu’un homme qui ne transige pas, qui a le courage d’aller jusqu’au bout de ses idées sans tergiverser, malgré les contradictions d’un système dont il n’est pas personnellement responsable, mérite, à tout le moins notre estime !

     

    Il a donc porté témoignage et ce document est précieux non seulement pour ce qu’il dit mais surtout peut-être pour l’itinéraire qui fut le sien a été sincère, rigoureux… Mais je ne peux pas rappeler le mot de Malraux « Ecrire, c’est arracher quelque chose à la mort ».

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • Pierre LOTI l'enchanteur - Christian GENET -Daniel HERVE - La Caillerie – Gémozac.

     

     

    N°28

    Avril 1989

     

     

     

    Pierre LOTI l'enchanteur – Christian GENET -Daniel HERVE – La Caillerie – Gémozac.

     

    Il s'agit d'un livre-souvenir qui évoque la vie et l'œuvre de Pierre Loti, officier le marine, académicien, découvreur du monde et défenseur de sa Saintonge natale, de sa patrie et aussi de la Turquie qu'il chérissait. Esprit brillant et cultivé qui a cherché à marquer son temps, amant délicat qui fut aussi un personnage fantasque et étonnant.

     

    A travers cette évocation à la fois riche et pleine d'émotions, Loti m'apparaît comme un homme qui, à travers ses voyages et ses expériences a cherché un bonheur qui lui paraissait inaccessible, mais aussi une foi religieuse qui l'a mené du protestantisme à la méditation de l'Inde en passant par les murailles de Jérusalem et à la Trappe. Là aussi la déception semble avoir été au rendez-vous!

     

    Ce qu'il y a de merveilleux chez Loti, c'est que chacun de ses voyages était une invite à la création d'un roman ou d'articles de presse , d'un dépaysement évocateur et en tout cas d'une merveilleuse œuvre d'art.

     

    S'il fallait privilégier un aspect des facettes multiples de Loti que ce livre nous donne à voir, je choisirai évidemment la créateur de cette « maison enchantée » de Rochefort/mer, à la fois bateau immobile au ventre plein de rêves et haut lieu du souvenir jalousement entretenu. Là plus qu'ailleurs, le visiteur, à l'invite de ce merveilleux écrivain, peut rêver, venir à la rencontre de l'auteur et de l'homme mais aussi du voyageur qui a fixé là ses racines, n'oubliant pas de faire de chacune de ces pièces le témoin privilégié du charme d'un pays. Ainsi a-t-il réalisé une sorte de synthèse entre son œuvre littéraire et lui-même. Cette maison est un lieu d'exception qui garde le souvenir d'un rivage, d'une contrée, tout comme le sont d'ailleurs ses romans... Dans cette maison, jadis lieu de fêtes où se succédèrent tant de grands esprits, Loti aplanissait par la magie de son imagination à la fois le temps et l'espace, créant en ce lieu vraiment privilégié un microcosme à la fois féérique et secret , à l'image même de l'homme et de l'écrivain. Familier des Princes et des grands de ce monde, il ne dédaignait pas de choisir ses amis parmi de simples matelots de son équipage et beaucoup de ses chef-d'œuvre furent inspirés par eux.

     

    Cet homme extravagant, fantasque, cultivé, raffiné, m'apparaît aussi parfois comme déconcertant. Ce qui me frappe le plus dans cette somme de documents où les photos de Loti sont nombreuses , c'est le visage de l'homme avec, au bord des yeux cette tristesse et cette mélancolie. Il semblait chercher dans au-delà imaginaire un bonheur introuvable . Il m'apparaît qu'il puisait là une part de son inspiration résumé par cette adage qu'il avait fait sien « Mon mal, j'enchante ».

     

     

     

     

     

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • LE ROMAN D’UN SPAHI – Pierre LOTI.

     

    N°221

    Avril 2000

     

     

     

    LE ROMAN D’UN SPAHI – Pierre LOTI.

     

    Je ne sais ce qui ne fit choisir dans ma bibliothèque un roman pourtant déjà lu de Pierre Loti. Le hasard peut-être à moins que ce ne soit l’intérêt que je porte depuis de nombreuses années à l’écrivain rochefortais qui enchanta ma jeunesse  et mon adolescence. Ses romans reflètent son attraits pour les voyages et pour un certain art de vivre, à l’image de cette « maison enchantée » blottie au milieu de cette petite ville charentaise qu’il serait bon de redécouvrir.

     

    C’est vrai qu’actuellement Rochefort /mer reprend de l’attrait notamment à cause de la construction de « l’Hermione », bateau qui amena Lafayette aux Amériques. La télévision nous rend compte régulièrement de l’avancement de ces travaux. Loti su se battre pour sa ville natale et usa de son autorité pour qu’elle ne sombre pas dans l’oubli, qu’elle conserve son port militaire, son arsenal, son importance. Bien sûr il y avait la source thermale, les bégonias et plus tard le Film de Jacques Demy, « Les demoiselles de Rochefort », la résurrection de la « Corderie Royale »…

     

    Comme son œuvre, cette maison est le miroir de son itinéraire, de ses passions, de ses amours. C’est à la fois un bateau immobile au ventre plein de rêves et un haut lieu du souvenir jalousement gardé. C’est la synthèse de sa vie personnelle, amoureuse, littéraire, aventureuse... On y retrouve les différentes facettes de la personnalité de l’homme public et l’intimité de l’être tourmenté. Là plus qu’ailleurs le visiteur est incité au rêve, à la complicité avec son hôte invisible mais bien présent .Chaque pièce est un jalon de la vie de ce personnage d’exception, grand marin et écrivain de talent. Il fut à son époque un personnage contesté, moqué même, honni peut-être, mais c’est oublier un peu vite le patriote, l’officier de marine, l’académicien, l’amoureux, l’humaniste, l’homme libre, tour à tour fantasque, déconcertant mais toujours d’une culture et d’un raffinement étonnants…

     

    Mais revenons à ce livre.

     

    Il s’inscrit, bien sûr dans l’histoire immédiate de la France coloniale avec tout ce qu’elle avait d’exotique, de dépaysant, de guerrier aussi. Comme toujours les descriptions y sont évocatrices, chatoyantes et l’émotion y est toujours présente.

     

    Comme avec « Pêcheurs d’Islande » ou « Ramuncho », Loti a toujours su me passionner, me faire pleurer aussi. Ici, il choisit de peindre de nouveau une facette de la condition humaine, celle de Jean, fils d’un paysan pauvre des Cévennes, arraché à sa terre natale pour un service militaire de cinq années. Le hasard et peut-être aussi l’amour du cheval lui fit choisir les spahis et l’Afrique accueillit cette tranche de vie qu’il allait passer entre ses amours locales et le souvenir d’une « promise » qui au pays l’attendait. Chez Loti, rares sont les « happy ends » rassurants. Il choisit de nous dire les choses telles qu’elles sont, dans leur simplicité, dans leur cruauté aussi. La séparation, la mort font partie de la vie d’un homme et il est vrai que le bonheur n’est pas toujours aux rendez-vous de nos quêtes, que nous ne sommes ici que de passage…. Loti l’a rappelé naturellement, peut-être mieux que les autres . Il est cet écrivain de l’humanité comme d’autres le sont de la négritude ou de la condition ouvrière…

     

    Il a délivré son message avec talent et avec cœur, avec aussi cette plaie invisible qu’il portait en lui et que, comme tout créateur authentique il passa sa vie à exorciser. Elle transparaissait sans doute dans son visage mélancolique et dans la tristesse qu’il portait au bord de ses yeux. Il y puisait sûrement une partie de son inspiration et sa quête du bonheur lui fit dire simplement «  Mon mal, j’enchante ».

     

     

    © H.G.

     

  • MON FRERE YVES – Pierre LOTI.

     

     

    N°230

    Septembre 2000

     

     

    MON FRERE YVES – Pierre LOTI.

     

     

    Malgré une succession d’événements douloureux qui ont définitivement endeuillé ma famille et dont rien ne parviendra jamais à atténuer la douleur, j’ai décidé, néanmoins de continuer, à tout le moins pendant quelques temps, la publication de « La Feuille Volante ». Cette revue qui a vingt ans cette année et qui était naguère publiée sur papier l’est maintenant sur Internet. Elle est peu lue, je le sais, mais je précise que je ne recherche cependant pas à travers elle une quelconque notoriété. Je continue donc à la rédiger pour d’autres raisons que je ne saurais moi-même expliquer.

    Je n’ai pas la fatuité de penser que cette modeste chronique intéresse beaucoup de lecteurs, mais je choisis de durer, peut-être pour renforcer pour moi-même l’idée que j’existe pour autre chose qu’une vie bassement quotidienne, de continuer, malgré les événements à commenter un livre simplement parce que celui-ci m’a plu et d’inviter un éventuel lecteur à partager mon plaisir.

     

    *

    J’ai choisi aujourd’hui un ouvrage de Pierre Loti pour moult raisons dont la première est que j’aime son œuvre en général, autant pour elle-même que pour la personnalité de son auteur

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    Ce roman est « Mon frère Yves » publié avec succès en 1883 . A cette époque , il était déjà connu comme écrivain mais exerçait le métier d’officier de marine .

    Il s’agit d’un roman et les faits qui y sont rapportés ne font pas référence à un épisode peu connu de sa vie où son frère aîné, Gustave Viaud, chirurgien de marine, victime du choléra durant une mission en Cochinchine est mort et a été immergé dans le Golfe du Bengale par 6°11 de latitude Nord et 84°48 de longitude ouest.

     

    Comme on le sait l’auteur est né à Rochefort en Charente Maritime le 14 Janvier 1850 ,mais c’est en Bretagne que se déroule cette histoire qui n’est cependant pas exactement une fiction. Ecrivain déjà célèbre, il décrit avec humanité mais aussi avec réalisme un monde de gens simples et pauvres auquel il n’appartient cependant pas, des familles harcelées par la misère, une Bretagne rurale, dévote, travailleuse…

     

    Parmi ces gens Yves Kermadec qui a choisi comme beaucoup de Bretons la mer et ses dangers. Il sera donc dans la « Royale » , mais comme simple matelot, c’est à dire qu’il sera voué aux tâches les plus rudes, les plus ingrates, les plus périlleuses. Il les accomplira cependant avec discipline

     

    Quand il est en mer, il est dur à la tâche et fait son métier, mais quand une escale lui fait toucher terre, il redevient querelleur, buveur, laissant volontiers sa maigre solde dans les bouges où il est souvent laissé pour mort.

     

    Il n’y a pas de lien de parenté entre Loti et lui, bien qu’il apparaisse lui-même comme un personnage de sa propre œuvre et soit le parrain du fils d’Yves Kermadec. Une grande amitié est née entre ces deux hommes. Cette « filiation »se fit un soir de confidence où l’officier qu’il était mais qui avait tu son grade, avait rencontré la mère déjà vieille d’Yves Kermadec qui lui avait raconté sa pauvre condition de femme de marin perdu par l’alcool et que la mort avait prématurément emporté. Des treize enfants qu’il lui avait laissé à élever, les garçons s’étaient faits marins, un peu forbans, déserteurs parfois.

     

    Pour Yves c’était différent et cette pauvre femme fit promettre à Loti dont elle avait senti qu’il était différent des autres hommes de lui faire un serment. L’auteur à cette phrase merveilleuse et émouvante «  Le regard anxieux et profond fixé sur moi me causait une impression étrange. C’était pourtant vrai que toutes les mères, quelle que soit la distance qui les séparent, ont, à certaines heures des expressions pareilles. Maintenant il me semblait que la mère d’Yves avait quelque chose de la mienne » et il ajoute « [je] jure de veiller sur lui toute ma vie comme [s’il] était mon frère ».

     

    Dès lors Pierre Loti décrit leurs séparations et leurs retrouvailles au gré des affectations sur différents bâtiments, mais malgré ses grandes qualités d’homme et de marin, Yves retombait toujours, attiré par les cabarets et les bouges. « A cet instant il était irresponsable, il cédait à ses influences lointaines et mystérieuses qui lui venaient de son sang. Il subissait la loi de l’hérédité de toute une famille, de toute une race ».

     

    Pierre Loti évoque la vie de ce marin, de cet homme humble qui finit par tenir la résolution qu’il avait prise de ne plus boire, de changer de vie, de se marier, d’avoir un enfant dont l’auteur sera le parrain, d’être un homme comme les autres dont la hiérarchie reconnaîtra cependant les mérites. C’est vrai que l’officier de marine Pierre Loti l’a protégé, a obtenu que certaines sanctions soient atténuées, l’a fait nommé « second »… Ces deux hommes que tout séparaient seront donc devenus frères au nom du respect de la parole donnée, un soir à une vieille dame.

     

    Dans chaque roman, il y a l’histoire qui nous est racontée, mais il y a aussi la manière de le faire, le style. Ici aussi j’ai retrouvé des descriptions et des évocations aux accents de Zola, et je pense que Loti, déjà célèbre était bien modeste en écrivant à Alphonse Daudet à qui il dédia ce livre « Voici une petite histoire que je veux vous dédier, acceptez-la avec mon affection. ».

     

    Je trouve en tout cas que cet écrivain majeur qu’est Pierre Loti a été trop longtemps injustement oublié. Son œuvre mérite davantage d’attention et le cent cinquantième anniversaire de sa naissance qui tombe cette année en est sans aucun doute l’occasion.

     

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • TROIS CHEVAUX- Erri DE LUCA – Edtions Gallimard.

     

    N°261- Novembre 2006

     

     

     

     

     

    TROIS CHEVAUX- Erri DE LUCA – Edtions Gallimard.

    Traduit de l’italien par Danièle Valin.

     

     

    Je vais probablement étonner mon lecteur, mais j’ai goûté ce livre comme on goûte un long poème, un long poème sans rime mais avec des images, un rythme propre, lancinant et entraînant à la fois, avec parfois une tentation non réprimée d’en lire des passages à haute voix. Il est vrai qu’un roman vaut par l’histoire qu’il conte, mais aussi par les mots qui servent le récit, par leur musique, comme douce mélodie. Je ne sais si cela tient au texte italien ou à la traduction, mais c’est ainsi. Je pense aussi que lorsqu’une femme traduit un tel texte, le résultat ne peut qu’être plus harmonieux...

    Le style est dépouillé, sans fioriture, il sonne bien et mérite assurément d’être dit…

     

     

    L’histoire résonne comme une fable, la rencontre d’un émigré italien avec des femmes, la sienne d’abord, Dvora, qui l’attire en Argentine. Il y rencontre l’amour et la dictature militaire, la vie et la mort, l’engagement dans la clandestinité et le combat pour la liberté, dans un pays qui n’est pas le sien… C’est une danse autour du souvenir de cette femme qu’il a aimée et qui est morte sans sépulture, sans un endroit pour se recueillir, pour évoquer son souvenir, l’image qu’elle lui a laissée … Le sort qu’on lui a réservé était le même pour tous les opposants, jetée en mer d’un hélicoptère, les mains liées, pour ne pas laisser de trace, avec pour unique linceul l’eau glacée de l’océan… Pour cela, l’homme n’a que sa mémoire et quand il se rend au Malouines pour fuir ce pays maudit, le ressac de la mer fait resurgir en lui la vie de cette femme qu’il a aimée.

     

     

    C’est aussi un jeu de la séduction entre cet homme devenu jardinier solitaire et Làila, jeune femme « qui va avec les hommes pour de l’argent », danse de mort autour d’un souvenir et d’un projet également morbide. Leur amour est la fois sensuel et pur, en décalage à cause de la différence d’âge, celui de l’homme revient comme un leitmotiv à travers son histoire personnelle, souligne la fuite du temps… Trois chevaux, le temps de leur vie équivaut, dit-on à celle d’un homme… et lui en a déjà enterré deux ! La mort viendra, par hasard ou à son heure, mais elle viendra, c’est la condition humaine ! Le goût de la mort est présent à chaque page, c’est une fuite, un parcours qui va du sud au nord « par la panse de l’équateur »

     

     

    En contre-point, presque à contre-jour, il y a la personne d’un homme, Sélim, ouvrier africain égaré en occident mais qui n’a pas perdu le souvenir de sa terre dont il parle avec poésie ; Il évoque l’Afrique où l’on marche nus-pieds, où l’on bâtit des cases avec de la terre et de « l’eau du ciel »[«  Nos maisons sont faites de pluie, ce sont des nuages plutôt que des maisons ». Il lit l’horoscope dans les cendres du bois, cueille des bouquets de mimosas ou de thym en fleurs pour les vendre, mais aussi parce qu’ils sentent bon et ont la couleur du ciel, de la nature et du soleil. Musulman, il « prie à chaque adieu du jour » ;

     

     

    Cette fable peut se terminer ainsi « C’est ce que doivent faire les livres, porter une personne et non pas se faire porter par elle, décharger la journée sur son dos, ne pas ajouter leurs propres grammes de papier sur ses vertèbres. »

     

     

     

    © Hervé GAUTIER.     http://hervegautier.e-monsite.com 

  • TU, MIO -Erri DE LUCA - EDITIONS RIVAGES

     

     

    N°267 – Février 2007

     

    TU, MIO -Erri DE LUCA – EDITIONS RIVAGES

     

     

    D'emblée le titre fait entrer le lecteur dans le décor (Tu, mio: Toi, mien), exprimé en italien, la langue qui parle si bien de l'amour! L'auteur complète le tableau, la mer Tyrrhénienne, une île près de Capri, l'été, les vacances, les filles étrangères, les parties de pêche au large... Tout est rassemblé pour que l'auteur entraine dans son sillage de légèreté son lecteur-témoin!

     

    Et pourtant, tout n'est pas si superficiel qu'il y paraît. Face à lui, il y a le monde des adultes qu'il regarde de loin. La deuxième guerre mondiale n'est pas très éloignée et on l'évoque autour de lui par le souvenir, les paroles retenues, empreintes de secret, d'impuissances individuelles, de petites trahisons aussi... L'adolescent est curieux de cette période et de ces événements. C'est sa manière à lui d'aborder cette époque qu'il n'a pas connue, comme il recherche instinctivement la compagnie de camarades plus âgés et même des adultes, marquant ainsi son empressement à sortir de cette adolescence comme on se débarrasse d'une mue devenue encombrante. Le quotidien est aussi évoqué à l'occasion de la présence des libérateurs américains à Naples parce que c'est une ville agréable mais où il règne “la contrebande, le marché noir, tout le commerce des dollars”. Cette ville est pour ces soldats étrangers “le plus vaste bordel de la Méditerranée... une ville offerte, les cuisses écartées aux marins”. Puis le décor se réduit à l'île et à quelques personnages. Il y a la complicité de Nicola, un pêcheur, un peu un modèle qui lui enseigne l'art d'attraper du poisson et de comprendre la mer à laquelle il est attaché, comme il l'est aussi à la terre. Lui c'est presque un grand frère qui a aussi fait la guerre et en a retiré un goût âcre, mais il n'est pas un véritable confident. Il y a aussi son oncle, un peu le double d'un père absent, comme dans “Une fois, un jour, mais c'est un homme qui “avait la bonne quarantaine [qui] plaisait aux femmes et savait leur faire comprendre qu'elles lui plaisaient”, il y a Daniel, le cousin, de quatre ans son aîné. C'est une sorte de latin-lover un peu superficiel, mais c'est par son entremise qu'il va se faire accepter par le groupe de garçon et de filles plus âgés, un véritable passeur dans cet épisode de sa vie! Avec eux, il est à cheval entre deux mondes, celui de d'adolescence où on est toujours attaché à la famille, à ses valeurs traditionnelles de respect, de travail et celui qu'il aperçoit avec envie, celui des adultes dont il fera bientôt partie mais où il hésite à entrer.

     

    Le récit évoque aussi une jeune fille, Caia, au nom venu d'ailleurs qui offre à tous sa liberté, son insolence, sa maturité et parfois sa révolte, mais révèle son origine juive à l'auteur, tout juste âgé de seize ans. Bien sûr, ce dernier en tombe amoureux, comme on le fait à l'adolescence, c'est à dire avec toute la pudeur qui sied à cet âge et aux années cinquante pendant lesquelles se déroule ce récit. C'est par Caia, une jeune fille, presqu' une femme, qu'il va finalement passer d'un monde à l'autre, dans une atmosphère de liberté, d'euphorie et aussi par l'apprentissage du chagrin né de la séparation et de l'absence. Un amour de vacances est par définition éphémère et chargé de regrets.

     

    L'épisode où il se fait mordre par une murène juste pêchée est révélateur. C'est une sorte de passage initiatique du néophyte qui découvre douloureusement un des secrets du métier de pêcheur. La blessure est soignée par Nicola et la cicatrice laissée sur sa main est en quelque sorte exorcisée par Caia “Elle touchait la surface d'une douleur, une prise nette capable de la raviver comme de l'adoucir”. C'est la jeune fille qui l'entraine avec elle dans le monde des adultes.

     

    Il va y avoir un processus intime d'appropriation réciproque entre le narrateur et Caia. ¨Peu lui importe son passé amoureux fait de passades réelles ou supposées. Par petites touches, leur complicité va aller s'affirmant. Le nom de la jeune fille va être transformé par lui et pour lui seul, lui va hériter d'un surnom, mais pas n'importe lequel, celui de “tate”, papa en yiddish, et mieux encore, il va lui rappeler son père disparu dans la mort. Il va même se réaliser une sorte de transfert, comme une sorte de prise en compte de la tendresse que son géniteur n'a pas eu le temps de lui prodiguer, comme une facette des rapports complexes qui peuvent exister entre un père et sa fille Elle le lui avoue sans embage“ Ce n'est pas la première fois que je sens quelque chose de mon père en toi”, parce qu'elle retrouve, ou veut à toutes forces retrouver en lui les gestes et la présence paternelle. C'est un peu comme si cette jeune fille prenait possession du narrateur avec la complicité de ce dernier “ Non Hàiele, je ne veux pas être laissé en paix par toi. J'ignore ce qui m'arrive depuis peu, depuis que je te connais, mais c'est une plénitude”. Elle en fait son “vieux chevalier” et lui marche dans ce jeu où la retenue et peut-être la timidité le dispute à la volonté de grandir par et pour elle. “Tu m'as appelé tate, tatele, du nom que tu as aimé le plus au monde. Que m'importe d'avoir raté tes baisers longs comme un plongeon? Moi, j'étais là pour baiser ton front, te donner le bras, t'acheter de la barbe à papa, porter ta valise”. Tout cela va crescendo au point de faire sienne la haine qu'elle porte soudain, à cause de quelques couplets de chants SS, à ce groupe de touristes allemands, responsables à ses yeux de la mort de sa famille. Jusqu'au bout, le jeune homme s'approprie ce besoin de vengeance, comme si son passé à elle, devenait le sien!

     

    Il y a aussi le retour sur terre, le départ nécessaire, parce que le temps passe, que les choses changent, qu'il faut continuer à vivre... il voit partir la bateau qui emporte Caia et attend le sirocco qui sera pour lui le signal du départ vers le quotidien, vers un monde qui aura changé pour lui grâce à cet été. Ce concept du temps qui passe et aussi celui du temps qui change se retrouve dans “Une fois, un jour” à travers des photos un peu jaunies, des souvenirs qui reviennent, l'enfance qui disparaît et le corps qui grandit...

     

    Ce roman qui puise ses racines dans le passé et l'intimité de personnages appelle une précision de l'auteur lui-même mais qui est postérieure à cette œuvre. Il écrit que “Au moment ou l'on décrit ces personnes, on les rencontre à nouveau et puis on ne prend définitivement congé, parce que l'écriture donne un congé définitif au temps passé : au moment où on les retrouve, on échange un dernier salut. L'écriture rentre dans la catégorie des meilleures rencontres” [Essais de réponse].

  • LE TRAIN IMMOBILE - Frédérick TRISTAN - Balland Editeur

     

     

    N°210

    Août 1999

     

     

     

    LE TRAIN IMMOBILE - Frédérick TRISTAN - Balland Editeur

     

     

    Il est des livres étonnants qui, une fois refermés laissent au lecteur une impression indistincte, non qu’il fût inexprimable mais qu’il n’est pas aisé de formuler avec des mots. Ce roman est de ceux-là qui allient la magie d’un train suranné à l’image de la Sérénissime République! Ah Guillaume Apollinaire a bien raison de craindre d’un jour un train n’émeuve plus!

     

    Un train donc, et dans la nuit comme il se doit. Il est peuplé de fantômes endormis, emmitouflés sous des pelisses. Au milieu d’eux un jeune homme fume pour se donner l’illusion de la chaleur. Il est rejoint par un vieil homme qui se présente comme un aristocrate italien à qui on donnerait bien deux ou trois cents ans tant son verbe est riche et ses histoires inattendues. Rien de la vie ne semble lui être étranger et il fait pour son jeune compagnon le catalogue de ses plaisirs de ses vives et de ses passions qu’il tire autant de sa pelisse usée que de son imagination. C’est bien un personnage comme on aimerait en rencontrer, hors du temps et du commun mais à la fois énigmatique, inquiétant, diabolique peut-être?

     

    Et puis il y a cette évocation de Venise, entraperçue sur le pont d’un vapeur qui se découvre au spectateur à travers les lambeaux du brouillard. Étrange spectacle que ces palais qui s’effondrent comme tombe la neige, que ces personnages qui semblent jouer une sinistre comédie pour pénétrer dans une sorte de mort annoncée! Tout cela n’est sans doute rien d’autre qu’un décor, sorte de rêve à demi-éveillé où surgit de nouveau notre aristocrate italien... mais déjà un train attend sur le quai d’en face...

     

    Ce roman est bien digne de la devise de la collection « Quand le plaisir de lire rejoint le plaisir d’écrire. De courts textes. De grands écrivains »