la feuille volante
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LES FRÈRES ROMANCE - Jean COLOMBIER
- Le 02/05/2009
- Dans littérature française et francophone
Juin 1991
n° 65
LES FRÈRES ROMANCE – Jean COLOMBIER - Éditions Calman-Lévy.
Tout commence par un défi ridicule, une course de poids lourds sur une nationale pour prouver, ou se prouver, qu'on est le plus fort... Les choses s'enchaînent, s'aggravent, comme une sorte de vendetta au terme de laquelle il faut monter qu'on est un homme simplement parce qu'on ne laisse pas un affront impuni. Ce qui n'était qu'un jeu devient un drame, la justice s'en mêle, avec, au bout du compte, le tribunal et la prison à cause d'un mauvais coup.
Je dois dire que je n'ai pas, dès l'abord, accroché à ce texte qui pourtant ne ménageait pas les descriptions poétiques et évocatrices d'un terroir agréable. Pourtant, les personnages se sont imposés peu à peu... Les deux frères Romance, qu'on disait inséparables, et qui n'avaient l'un pour l'autre aucun secret, malgré leur différence d'âge, sont une manière de jumeaux dont la complicité est exacerbée par la disparition précoce de leurs parents. L'aîné, Alain, après avoir espéré autre chose, se retrouve marié et transporteur chez son beau-père. Sa femme qui ne fait partie de sa vie que d'une manière épisodique, attend une maternité qui ne vient pas. Julien, élevé par Clairon, leur grand-père, c'est celui qui a réussi et dont l'avenir est plein de promesses, une brillante carrière d'ingénieur... C'est pourtant lui que la justice condamne pour avoir voulu venger son frère aîné, cet Alain, dont la lâcheté éclate un soir sur un parking, entre routiers.
L'incarcération de Julien sera, pendant dix huit mois, avec la complicité de tout un village du Limousin, cachée à Clairon, qui n'aurait pas supportée cette épreuve. Un hypothétique stage aux États-Unis servira d'alibi... Et pourtant, la complicité qu'on suppose entre les deux frères, se dégrade, se lézarde, avec l'apparition de Louise, l'amie inconnue de Julien qui, bien entendu, finit par devenir la maîtresse d'Alain, autre lâcheté, d'autant plus grande de cette liaison se déroule pendant l'incarcération du frère. Elle creuse encore plus profondément le fossé qui sépare les deux hommes.
Ce roman m'apparaît être celui de la trahison où chacun rencontre son propre personnage, celui qui sommeille en lui et contre qui il n'a pas envie de se battre. Alain révèle la solitude du routier, une solitude qu'il redoute, mais dans laquelle il se complaît, parce qu'il avait vu sa vie autrement et que celle-ci l'entraîne dans une décision presque maladive autant que dans un tourbillon dans lequel il se sent mal. Il finit par s'y couler comme dans une peau trop étroite. Au tribunal, le témoignage d'Alain aurait pu sauver son frère, mais il garde le silence sur l'humiliation qu'il a subie et que Julien a voulu venger. Le silence puisé soit dans l'ignorance de la vérité, soit dans la volonté de ne pas révéler les faits tels qu'ils se sont passés restera pesant jusqu'à la fin.
La vie d'Alain est peuplée de fantasmes qu'il cherche à apprivoiser par la fréquentation de la mort, comme si les absoutes qu'il recherche pouvaient remplacer celle de ses parents trop tôt disparus. Cette idée de la mort est trop présente pour ne pas éclater à la fin, dans le fracas d'un accident et la dislocation du corps de Louise... Un suicide libérateur. La vie continuera, mais ce drame ne pourra être happé par l'oubli.
J'ai lu dans ce livre une étude de caractères fort bien menée, surtout celui d'Alain qui aurait pu jouer le rôle du père pour son frère mais que les évènements révèlent comme quelqu'un qui fuit les responsabilités, celui qui trahit et qui se retrouve seul... à cause de lui. Il ne suffit pas de dominer la route du haut d'un " quarante tonnes " pour être maître de sa vie. On ne peut être longtemps son propre illusionniste.
Je l'ai dit, je n'ai pas, d'emblée, été conquis par ce texte. J'ai continué cependant, peut-être conduit dans ma lecture par le fil ténu de l'intérêt. Je n'ai pas été déçu.
© Hervé GAUTIER.- Juin 1991.
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ALABAMA SONG - Gilles LEROY
- Le 29/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°337– Avril 2009
ALABAMA SONG – Gilles LEROY– Mercure de France. [Prix Goncourt 2007]
Scott Filtzgerald est un écrivain que je n'aime pas ou plus exactement dans l'univers littéraire de qui je ne suis jamais parvenu à entrer.
Pour autant ici, il s'agit de Zelda, son épouse dont l'auteur nous offre une biographie tout en nous avertissant qu'il s'agit d'une fiction. On s'y perd un peu, d'autant que pour ceux qui connaissent le parcours de l'écrivain américain et de son épouse, les similitudes biographiques sont troublantes, je dirai qu'il n'y a même que cela. Entendons-nous bien, cela ne me gêne pas, c'est même plutôt bien trouvé et bien rendu. Ces deux êtres que tout oppose, ces improbables adolescents en réaction contre leur milieu qui se rencontrent, finissent par s'aimer, par se marier, par écrire [surtout lui], par connaître le succès puis la déchéance et l'oubli, c'est bien eux, même s'il leur est prêté des sentiments, des amours et des situations qui, pour être possibles n'en sont pas moins l'objet de supputations. L'auteur se glisse dans la peau de Zelda,au point de rédiger le texte à la première personne, la fait parler et confier au lecteur ses joies, ses peines, ses angoisses et notamment celle d'être phagocytée par un mari contre qui elle doit lutter...Nous sommes là dans le domaine de la création, inspirée par des faits réels et ce n'est quand même pas moi qui vais trouver à redire. C'est d'ailleurs un thème original qui mérite bien qu'on s'y attarde et qui est de nature à être le prétexte d'une réflexion. D'autre part, évoquer ces deux vies marquées par le sceau de la démesure, de l'excès, de l'autodestruction, c'était plutôt un bon sujet!
Que Zelda ait été la source d'inspiration de Scott, son pigmalion mais aussi que leur couple ait connu l'amour, la haine la déchéance, c'est là le parcours véridique d'un créateur et de son épouse qui faisaient ensemble plus qu'un ménage traditionnel que les parents de cette femme auraient sans doute rêvé pour leur fille.
Qu'elle ait trouvé la mort dans un incendie accidentel, c'est à dire de la manière (un peu différente quand même) dont on éliminait les sorcières, les folles, les rebelles, c'est plutôt une fin à sa mesure et qui lui ressemble. Que l'auteur puisse dire d'elle qu'elle ne pouvait périr dans les flammes parce qu'elle était une salamandre : c'est magique et c'est même d'une certaine manière un hommage, qu'il suppose qu'elle ait été assommée par les médicaments et que, donc, elle n'ait pas été consciente et que le sommeil l'ait fait passer directement de la léthargie à la mort, pourquoi pas?.
Qu'elle ressemblât à ces ciels d'Alabama, orageux, impétueux, diluviens, porteurs de mort aussi, puis ensuite bleus d'azur, cela c'était bien elle. Que ce récit emprunte son titre à une chanson des Doors est plutôt bienvenu... à cause des paroles.
Pourtant, il y a quelque chose qui me gêne dans ce récit que j'ai pourtant lu avec gourmandise et attention, quelque chose qui tient sans doute à la façon peu conventionnelle dont le texte est écrit. Il est peu convenu et volontairement provocateur, ce qui n'est pas pour me déplaire. Ce n'est pas non plus les allers et retours dans le temps qui tressent petit à petit une atmosphère un peu malsaine en tout cas tout à fait propice à cette ambiance qui a baigné cette union pendant toute sa durée. Ce n'est pas non plus ce dernier chapitre plus actuel où l'auteur apparaît peut-être en filigranes, peut-être à contre-jour. Il y est question de cette impossibilité d'écrire parce que l'autre, l'amant, l'interdit. Cette lutte, c'est un peu celle de Zelda contre Scott?
©
Hervé GAUTIER – Avril 2009.
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LE CHIEN TCHECHENE - Michel MAISONNEUVE- Gaïa.
- Le 20/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°333– Avril 2009
LE CHIEN TCHECHENE – Michel MAISONNEUVE– Gaïa.
D'emblée le style m'a paru déconcertant, pas vraiment ce à quoi je m'attendais! Après tout un polar, c'est un polar, me suis-je dit, alors allons-y! Il m'est apparu que ce n'était pas vraiment mal écrit, pas vraiment bien non plus malgré les aphorismes poétiques d'Omar Khayyâm, de Lao-Tseu ou de Georges Brassens, mais pas non plus vraiment passionnant! Il est vrai que j'attache beaucoup d'importance à l'écriture. Je n'y peux rien. C'est comme cela. Là, j'ai été déçu. Le style est franchement celui du polar et cela me dérange un peu. Cela crée une atmosphère pas vraiment dérangeante, un peu curieuse et qui m'a déplu. Je sais que chaque livre est un monde à part, mais celui-là ne m'a pas enthousiasmé. Même les formules qui se veulent caractéristiques et peut-être percutantes ou humoristiques ne m'ont pas emballé.
L'histoire ensuite. Elle m'a paru un peu compliquée. Cela commence par les obsèques, à Marseille, d'une veille dame suivies par seulement trois personnes dont son chien. Mémé Oumaraq est morte assassinée après une séance de torture, et son appartement a été mis à sac, alors qu'elle ne possède rien. Ce n'est donc pas un crime crapuleux, mais peut-être pas un acte gratuit non plus! Puis d'autres personnages un peu bizarres, Dachi El Ahmed, son voisin féru de poésie persane, enseignant et médiateur des cités, Nestor Patipoulos, veuf et ancien ébéniste et son histoire d'urne mortuaire contenant les cendre de son épouse, sa fille Léda, rousse et attirante, puis d'autres encore comme Hocine, petit caïd de banlieue, toujours friand d'un mauvais coup, très sourcilleux sur la question de son territoire, ou d'anciens malfrats de la pègre, l'Apache, en réalité Raoul Babinetti devenu « nuage d'acier », ancien truand, qui vit dans un tipi planté sur un toit en terrasse, mais n'oublit pas son ancien état et le P 38 qui va avec. Il est bien entendu frère de sang de Dachi puisque c'est un indien ou qu'il se considère comme tel, des alcoolos et une intellectuelle... Et en filigranes une BMW grise en embuscade avec des Russes comme passagers qui poursuivent Dachi, Nestor et le chien, une histoire de plan du Caucase, de carte postale rédigée en tchétchène et, au loin, une guerre un peu oubliée, là-bas en Tchétchénie.
Tout y est pourtant dans ce décor marseillais, les cartes, l'anisette, le vieux port, les truands, les cités...
Reste l'énigme du chien, Hassan, un beagle, cadeau du fils de la vielle dame assassinée, un fils, combattant là-bas, qui portait le même nom que le chien, une énigme à lui tout seul, le moteur de toute cette histoire. Il est tchétchène comme la vielle dame et son fils, tatoué et possède une puce, entendez une puce électronique sous la peau, ce qui sera la source de toute cette intrigue.
J'ai eu l'impression que l'auteur souhaitait entrainer son lecteur dans une galerie de portraits, dans des rencontres rocambolesques et dans des aventures qui ne le sont pas moins. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose, mais je ne suis pas entré vraiment dans ce voyage, dans cette histoire où l'écriture n'est pas une musique et où l'intrigue est un peu déconcertante.
©
Hervé GAUTIER – Avril 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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DICTIONNAIRE DES MOTS RARES ET PRECIEUX
- Le 13/04/2009
- Dans Réflexions
DICTIONNAIRE DES MOTS RARES ET PRECIEUX - Domaine français- dirigé par Jean Claude Zylberstein - Collection 10/18.
J'ai peu l'habitude de donner mon avis sur un dictionnaire, mais celui-ci me paraît original et mérite l'attention du "lecteur". C'est en effet un ouvrage que j'ai consulté avidement, autant pour enrichir mon vocabulaire que pour goûter les délices de notre langue et ce d'autant plus volontiers que nous perdons chaque jour malgré nous et par le non-usage des mots français au profit de termes étrangers que notre langage assimile aussitôt. Certes, c'est bien puisque notre langue ainsi évolue (c'est en cela qu'elle est une langue vivante) grâce aux apports extérieurs.
J'ai toujours été frappé par le fait qu'à chaque édition d'un dictionnaire, celui-ci fait la même épaisseur que le précédent alors qu'il comporte des ajouts de mots. Pour cela il est évident qu'il faut en sacrifier d'autres et que ces derniers ne peuvent être que des mots anciens, c'est à dire rares et relativement peu usités. Le plus souvent les mots rajoutés sont nés du "franglais", ce qui est bien triste mais je crois me souvenir avoir entendu de la bouche d'un éditeur que le rôle d'un dictionnaire est actuellement non pas tant de conserver la langue dans sa pureté originelle que d'en expliquer les mots nouveaux pour qu'ils soient compris de tous, même si pour cela il faut consentir à des sacrifices.
Cet ouvrage me paraît donc venir utilement combler le vide ainsi creusé par les éditions successives des dictionnaires.
Et puis il y a le plaisir d'apprendre et de découvrir. Qu'est-ce donc qu'étriver, qu'une gradine, qu'un moisement, qu'une panneresse ou qu'un récibion? Tous ces mots venus d'un passé lointain, souvent technique ont conservé, par cela même qu'ils n'ont pas été mâtinés une fraîcheur et une musique dont il serait dommage de se priver.
Ne vaut-il pas mieux préférer le mot juste à une périphrase peu élégante? Par exemple "Echampir" pour dire imiter le relief des objets en en soulignant les contours ou "dévoler" pour indiquer qu'on a fait de mauvaises affaires. C'est peut-être quelque peu désuet mais ô combien évocateur même si cela peut paraître pédant!
C'est vrai que "la richesse de notre langue fait qu'un grand nombre de mots nous sont pratiquement inconnus" mais il est également vrai de constater que "notre langage est en perpétuel mouvement, soumis sans cesse au flux et au reflux qui tour à tour masquent et découvrent tel ou tel secteur."
En tout cas, pour ma part, je suis disposé à poursuivre avec plaisir ce merveilleux voyage au pays des mots qui sont aussi le véhicule de la poésie.
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JE M'APPELLE VICTOR - Film de Guy Jacques.
- Le 13/04/2009
- Dans cinéma français
N°169
Octobre 1993
JE M’APPELLE VICTOR – Film de Guy Jacques.
Pendant près de deux heures, le spectateur, pour peu qu’il emboîte de pas de l’auteur, partage la vie, ou plus exactement l’univers de Basile, ce petit garçon de onze ans, amoureux de Cécile, une jeune fille plus âgée que lui et qu’il tente de séduire en lui faisant croire qu’il est réincarné et qu’ainsi il a connu son arrière-grand-père, le nain kleptomane…
En réalité, il puise dans les souvenirs d’une vieille dame, Rose, qui vit recluse dans son microcosme, au premier étage de la maison des grands-parents du garçon à Wassy.
Malgré les apparences, Rose n’a pas vieilli, car sa vie à elle s’est arrêtée au moment où, en pleine guerre de 14-18 sa mère devait venir la chercher et a trouvé la mort dans la petite gare de Wassy sans que Rose en sache rien. Depuis, clouée sur un fauteuil roulant à cause de l’autre guerre, elle vit avec cet espoir fou de revoir sa mère, mais aussi avec le souvenir de ce Victor, un coureur automobile qui lui aussi a disparu, qui était son compagnon et avec qui elle devait faire sa vie.
En fait, le personnage fascinant de Rose est en prise directe sur Basile au point qu’il s’identifie à Victor, qu’il prend sa place. Il n’a de cesse d’entraîner sa jeune amie dans «l’’île aux amoureux » à cause d’une légende instillée dans l’esprit de l’enfant par Rose elle-même.
Dans ce récit initiatique, il y a plus qu’une histoire, il y a une invitation au rêve, à l’amour, au merveilleux. Il y a ceux qui y sont déjà, Rose, qui n’en sortira que par la mort, ceux qui veulent y entrer, qui en entrouvre la porte, comme Basile mais qui souffre de ne pas entraîner celle qu’il aime dans sa démarche, parce que cet amour d’enfant est impossible, ceux qui resteront sur le seuil comme Cécile qui regrettera jusqu’aux larmes de ne pas sauter le pas parce qu’elle est consciente de l’impossibilité de cet amour, ceux qui sont ailleurs, dans un autre monde, différent mais tout aussi idyllique et qui n’en sorte que de temps en temps, le vieux Chef de Gare qui n’est plus là que pour lever les barrières et regarder passer des trains qui ne s’arrêtent plus mais qui reconstitue pour lui seul dans la gare désormais vide tout un réseau de train électrique, le grand-père de Basile, un ancien légionnaire qui n’a jamais vraiment quitté le Tonkin et qui en recrée le décor, ceux enfin qui sont étrangers à tout cela, le compagnon de Cécile, plus intéressé par la moto et les copains. Il est en dehors du monde de cette émouvante histoire, tout comme Luce, la grand-mère de Basile, bourrelée de remords. Elle n’y vit physiquement que dans les exagérations de son mari. Elle est fait une femme malheureuse, dominée par Rose qui lui est supérieure et qui l’écrase, l’étouffe…
Outre les excentricités des personnages, il y a l’atmosphère de ce film où le présent se mêle au passé par le truchement de la réincarnation feinte de Basile, et pourtant le spectateur ne sait jamais où s’arrête l’un et où commence l’autre, tant le fantastique et présent à chaque moment fort, au point que les souvenirs de Rose, véritables prétextes de ce récit resurgissent à l’occasion des larcins que le nain voleur avait cachés dans sa maison et qui réapparaissent comme par hasard !
Mais est-ce vraiment par hasard que Rose choisit de quitter son décor et sa vie parce que Basile, son complice, est venu lui annoncer «l’arrivée » de sa mère ?
Chacun des personnages vit dans un monde qu’il s’est construit parce que, pour lui, peu ou prou, il reste un peu de cet esprit d’enfance magique, merveilleux, poétique, mélancolique aussi. Bref, un film à la réelle personnalité, plein de rigueur et d’émotion.
© Hervé GAUTIER.
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FLEUR DE SEL ET FLAQUE DE SANG SUR RE LA BLANCHE - Roman - Robert BENE.
- Le 11/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°251 – Février 2006
FLEUR DE SEL ET FLAQUE DE SANG SUR RE LA BLANCHE – Roman - Robert BENE.
Editions De BOREE.
D’emblée, le décor est planté, celui de l’Ile de Ré (avec une majuscule, s’il vous plaît) comme l’appellent les Rhétais mais aussi les Rochelais, ceux du continent tout proche, comme s’il n’y en avait qu’une sur ce littoral qui pourtant en est riche ! « Toute la journée de la veille, la pluie était tombée, fine et continue, et Marcelline n’avait pas vu âme qui vive dans le chemin de la Grande Vasouse longeant le Moulin des Rapaces… Seuls quelques vieux goélands qui connaissaient bien la vieille dame, étaient venus rompre sa solitude et quémander bruyamment quelques croûtons de pain sous sa fenêtre ». La couleur locale non plus n’est pas en reste, révélée à travers les mots d’une langue vernaculaire « Roger Leman fit glisser sa lourde pelle sur la surface de la vasière, afin d’enlever les salicornes et d’étaler les « bossis » sur lesquels poussaient quelques maigres obiones »…
Nous sommes bien sur « Ré la blanche », avec ses maisons basses, ses marais salants, ses embruns, ses tas de sel scintillants…
Comme la couverture l’indique, il s’agit d’un roman d’où la poésie n’est jamais bien loin et illumine les descriptions. Ecoutez plutôt « Ce matin, le soleil trop exubérant dès son lever, avait très vite fait place à un épais brouillard qui maintenant enveloppait tout le marais de sa couverture cotonneuse. Des milliers de perles étincelantes et tremblotantes s’accrochaient aux toiles d’araignées suspendues aux fines branches des buissons de tamaris et aux longues herbes salées des bosses des marais » ou encore « De son long « Simoussi » de Bois, il retirait, d’un geste léger de dentellière tirant son aiguillée de fil, la fleur de sel que le soleil généreux des jours précédents avait miraculeusement générée de la mince couche d’eau de mer étalée dans les petits damiers colorés de rose des « œillets » saunants »
Le style est aussi emprunt d’un argot contemporain avec ce sens de la formule imagée qui ne peut laisser le lecteur indifférent « [les frères Baillon], deux marginaux dont la matière grise mijotait en permanence dans les vapeurs d’alcool. » ou encore « Le flot de paroles que l’alcool avait déclenché chez ce petit homme, pas vert comme un martien, ni noir comme une cuisinière, mais rouge comme un homme que la passion emporte » ou « Tiens donc, un cadavre, comme ça, devant ta porte ? Il est arrivé tout seul. C’est vrai que c’était peu de temps avant Noël »,ou encore « Il était facile de deviner que celui-ci pataugeait dans un épais brouillard éthylique qui le laissa muet »…
Ce qui est mis en scène ici, c’est tout un petit monde où les voisins ne se parlent plus, excepté pour s’invectiver ou se menacer pour des histoires de succession, de filiations putatives incertaines et improbables, de conflits d’intérêts, d’usage de droits coutumiers à cause desquels les vivants se pourrissent la vie et qui font le folklore, sinon la fortune, des études de notaires. Toutes ces péripéties font aussi naître dans les têtes des protagonistes des idées de vengeance où on remâche sa haine des autres et de la terre entière, ses médisances, ses clabaudages, ses fantasmes et ses rancunes. On en vient parfois à souhaiter la mort d’un parent où d’un voisin pour un héritage désiré, qui tarde à venir et qu’on voudrait bien précipiter ! C’est l’univers des basses représailles exercées au quotidien, des vielles rancœurs, de la flagornerie intéressée témoignée aux gens riches, ceux de la ville, les « Parisiens » [« Pour lui tous les touristes étaient des Parisiens »], ces touristes avec leur argent qui transforment les vieilles ruines en résidences secondaires luxueuses, leurs questions naïves et condescendantes. On les méprise, on les attend, on les envie…La galerie de portraits n’est pas en reste : C’est deux mondes qui se juxtaposent sans vraiment se comprendre et se connaître. Leurs relations, jamais exemptes d’arrière-pensées, ne sont qu’éphémères et épisodiques.
C’est une peinture de la condition humaine, avec ce sens du raccourci dans la phrase où se lisent l’attente et l’espoir fou vite déçu « Après avoir longtemps attendu le prince charmant, Raymonde passa deux ans de sa jeunesse à attendre le facteur tout en faisant du crochet. », les rêves de possession « Tous deux avaient compensé leur manque d’amour par un amour démesuré de l’argent et n’étaient possédés que par un seul désir, celui de posséder », tout ce qui fait la vie avec des habitants de ce petit coin de terre et de sable, coincé entre le ciel et l’eau, ses hasards, ses surprises …
Ce sont des parents qui ne pensent, à défaut de son bonheur, qu’au mariage de leur fille, de préférence avec un bon parti, parce que cela se fait, parce qu’on ne reste pas vieille fille, à cause du qu’en dira-ton ou de convenances d’un autre âge, une histoire pleine de désamours ou d’amours contrariées ou dissoutes par l’usure du temps… Tout cela fait naître de drôles d’idées dans les têtes… Je vous rassure, l’amour fou, le plus inattendu et donc le plus merveilleux existe aussi, heureusement !
C’est aussi une intrigue policière dont je ne saurais dévoiler les arcanes, à la fois surprenantes et déroutantes, comme il se doit, et qui participe aussi de l’intérêt du livre.
C’est donc avant tout un roman, écrit comme tel et qui se lit d’un trait, avec juste ce qu’il faut de situations énigmatiques et pleines de suspense, de rebondissements, de retournements, qui, jusqu’à la fin, tient le lecteur attentif en haleine.
© Hervé GAUTIER
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SERIE NOIRE SUR RÉ LA BLANCHE - Robert BÉNÉ - auto-édition.
- Le 11/04/2009
- Dans littérature française et francophone
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N° 248–août 2003
SERIE NOIRE SUR RÉ LA BLANCHE – Robert BÉNÉ - auto-édition.
Il paraît qu’un roman policier ne se lit bien qu’en vacances. C’est donc pendant l’été que j’ai lu ce livre amicalement offert. J’y ai retrouvé avec plaisir cette île de mon enfance quand elle n’était pas encore reliée par un pont au « continent », qu’on y accédait encore par la noria des bacs (« l’Amiral Duperré » entre autres), qu’elle était encore typique, qu’on pouvait courir en liberté parmi les vignes sauvages, ramasser des poireaux et des asperges qui poussaient simplement dans le sable et jouer dans les restes de blockhaus allemands de la dernière guerre… C’était un autre temps, comme ont dit, celui de la jeunesse, de l’insouciance… « Ré la blanche », elle l’était par la couleur de ses tas de sel, du sable de ses plages et de la façades de ses maisons blanches aux contrevents verts, éclaboussées de soleil.
A l’époque, il y avait déjà des roses trémières, mais aussi des ânes en culottes à carreaux, des femmes en quichenottes et des bateaux de pêche qui rentraient le soir au port avec leur marée fraîche. Oui, c’était un autre temps que les aquarelles de Suire ont immortalisé et les touristes déjà y venaient pour l’été, mais il y avait davantage de « villages de toile » que de résidences secondaires hors de prix.
De La Rochelle toute proche on venait pour passer une journée ou un après-midi et on se sentait chez soi sur l’île de Ré. Maintenant, elle est de plus en plus la banlieue d’un Paris chic. C’est comme cela, les temps ont changé !
L’auteur, lui, choisit cette île des années 1970 … Nostalgie peut-être, mais moi j’aime bien !
Mais revenons sur ce roman dont on devine avant même de l’avoir ouvert, à cause du titre et de la couleur de la couverture, qu’il va être noir. Ah ça, pour l’être, il l’est ! Pas moins de douze meurtres et deux suicides en un mois dans ce petit village de La Noue ; c’est presque surréaliste ! Le policier fera son travail…mais il n’en sortira pas indemne !
En tout cas cela suffit à faire réquisitionner le pauvre commissaire Paulhac qui, à dix huit mois de la retraite vient prendre un mois de vacances dans la maison familiale avec son fils, Pierre, lui aussi un futur policier. Il fait déjà des projets pour son avenir, lui qui a si difficilement gravi les échelons pour devenir ce qu’il est !
Au vrai, tout commence avec une évasion du pénitencier de Saint Martin de Ré et le Service Public et le devoir n’attendant pas, de vacancier tout juste débarqué à La Noue, le commissaire se retrouve réquisitionné d’office pour mener l’enquête, mais seul ! C’est qu’on soupçonne le fuyard d’être aussi un dangereux assassin ! Heureusement son fils est là qui propose à son père de l’aider et qui va ainsi pouvoir exercer son talent de futur limier. Ses méthodes sont différentes (là aussi, un autre temps !), mais qu’importe, seul le résultat compte, alors ils font équipe, mais les assassinats se multiplient.
Bien sûr, il ne faut jamais déflorer l’intrigue d’un roman policier, et, cher lecteur de cette vieille revue, ne comptez pas sur moi pour le faire !
En tout cas, ce roman est l’occasion pour l’auteur non seulement d’évoquer des paysages de l’île de Ré, si poétique et si belle, mais aussi de brosser toute une galerie de portraits. C’est que le fonctionnaire de police retrouve pour ses vacances rétaises ses copains d’école comme ce brave « Père Milou », un peu voyeur, un peu vicieux qui rend, pourquoi pas, un culte appuyé à Bacchus, mais pas méchant pour deux sous ! C’est une figure locale comme les aiment ceux qui viennent se dépayser ici. Il fait en quelque sorte partie du paysage.
Il y a les commerçants soucieux de l’ordre public et estival, générateur de chiffre d’affaires qui n’hésitent pas à flatter le commissaire pour mieux le trahir ensuite (Là, les temps ne sont pas prêts de changer et la condition humaine est toujours égale à elle-même), même si celui-ci fait ce qu’il peut, parmi ces milliers d’estivants, pour démasquer le coupable.
C’est aussi cet ancien marin, véritable bête de guerre qui fait peur à tout le monde. C’est un coupable idéal !
Il y a aussi Odette, l’épouse du copain d’enfance de son fils que celui-ci a laissé se marier avec un autre, par timidité sans doute ? C’est que Pierre est un idéaliste et entoure tout ce qu’il voit, les femmes comme son île de Ré d’un halo de pureté ! Chacun sa manière de voir les choses !
Il y a aussi le Maire, parvenu et suffisant, qui tient avant tout à la tranquillité estivale de ses administrés et des vacanciers, mais surtout à sa position de notable, à ses mandats électoraux et à son avenir politique. Le commissaire qui le connaît bien l’invective « Quand on était en classe, tu étais un petit con, maintenant que tu es dans la politique, tu es une belle ordure ». On ne peut être plus clair et tout est dit en peu de mots ! Lui n’hésitera pas à écraser tout le monde pour se maintenir là où il est et la vieille camaraderie qu’il avait avec le commissaire ne pèse pas lourd quand il s’agit de sauver la face. Il pratique aussi la palinodie avec un regrettable talent !
Heureusement que l’auteur prend la précaution de préciser que « Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé … » On ne sait jamais, il y en a qui pourrait se reconnaître !
Lisez donc ce roman, vous n’en serez probablement pas déçu, même si cet été un peu trop meurtrier a, cette année-là et par le miracle de l’imaginaire, ensanglanté la blancheur de « Ré ».
Diffusion gratuite – correspondance privée.
© Hervé GAUTIER
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1492 - Les aventures de Juan Calbezón de Castille - Homero ARIDJIS.
- Le 11/04/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°270 – Mars 2007
1492 – Les aventures de Juan Calbezón de Castille – Homero ARIDJIS.
Décidément, les écrivains sud et meso américains me passionnent par leurs écrits. Cette chronique s'est d'ailleurs souvent fait l'écho de leurs œuvres. Ce n'est pas la lecture de ce roman qui me fera changer d'avis!
Ainsi, de la première à la dernière ligne de ces chapitres, l'auteur entraîne son lecteur passionné sur les pas de Juan Calbezón de Castille à travers cette Espagne du XIV°-XV° siècle dévorée par la Sainte Inquisition. A l'aide de documents historiques et d'une imagination de bon aloi, Homero Aridjis nous restitue sur le mode picaresque cette société parfois interlope et qui tient de la Cour des Miracles mais aussi aristocratique et religieuse au point qu'on a l'impression de la voir vivre sous nos yeux. Juan Calbezón est notre guide, mais aussi Pero Meňique, Isabel de la Vega... Nous traversons avec eux la Castille, L'Aragon, l'Andalousie... C'est un tableau de cette société médiévale qui m'a toujours éblouie avec son désir de spiritualité, son appétit de vie charnelle, son bouillonnement d'idées nouvelles, mais aussi ses débordements et sa fascination pour la mort. C'est l'Espagne où trois religions cohabitent en bonne intelligence, Islam, Chrétienté et Judaïsme, au point qu'elle est montrée comme exemple de la tolérance. Et puis soudain, sans doute parce que la reconquête du pays sur les Maures est une obligation morale, mais surtout parce que l'antisémitisme de l'Église catholique couvait depuis trop longtemps, par cupidité aussi, tout cela s'est effondré comme un vulgaire château de cartes. Au nom du Christ qui inspira et prêcha le message d'amour de l'Évangile au point de mourir pour cela, les rois, connus pourtant pour être “catholiques”, et leur alliée un peu trop zélée, la hiérarchie catholique, vont s'arroger le droit de chasser les Juifs d'Espagne et, bien entendu, de confisquer tous leurs biens. Ainsi émerge la triste figure de Tomás de Torquemada, grand inquisiteur, assoiffé du sang des juifs et des convertis, accusés de tous les maux et voués à la torture et finalement au bûcher. L'auteur nous brosse avec talent toute cette société jadis tolérante et respectueuse des valeurs religieuses qui se transforme et compte dans ses rangs des faux témoins capables de précipiter leur propre voisin dans la mort, des flagorneurs, des délateurs qui, pour complaire au pouvoir et pour se faire valoir ne ménagent ni la trahison ni la volonté de détruire... c'est une nouvelle illustration du “juif errant”, dont le destin est d'être chassé de partout, toléré nulle part...
L'idée utopique de Christophe Colomb termine le livre et avec elle un formidable espoir...
Il y a, certes ce récit passionnant, mais je choisis d'y voir un témoignage de la condition humaine, pas si éloigné que cela de notre histoire contemporaine, la dénonciation d'une facette de cet Homme dont on dit volontiers qu'il est humain, voire humaniste, mais qui porte en lui le germe de la mort.
© Hervé GAUTIER - Mars 2007