la feuille volante

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  • Une vie à coucher dehors - Sylvain Tesson

    N°1748 – Mai 2023

     

    Une vie à coucher dehors- Sylvain Tesson- Gallimard.

     

    Avec cette expression qui s’applique le plus souvent au nom (« un nom à coucher dehors » qui signifie avoir un drôle de patronyme) l’écrivain-voyageur décline, tout au long de 15 nouvelles, un concept qu’il connaît bien puisque c’est celui de la nature qu’à ses yeux il faut respecter parce que ceux qui veulent en contourner les règles vont droit à l’échec (l’asphalte). Il considère que le destin obéit également à cette loi et qu’il est vain de vouloir s’y opposer (le bug). Pour illustrer son propos il emmène son lecteur de la Sibérie à Mexico, des États-Unis à l’Écosse et au cours de ce voyage dans l’espace mais aussi dans le temps, il tricote un texte où la fiction le dispute parfois à la vraisemblance, tant il est vrai que cette nature qui nous entoure et dont nous sommes les hôtes bien souvent indélicats à son égard, se venge en faisant valoir ses droits à la survivance et même à une sort de justice (le lac). Cette dimension n’exclut évidemment pas le rêve et ses illusions qui nous aident à supporter la réalité du quotidien avec ses injustices, ses hasards malheureux et grâce auxquels on se redessine pour un temps un autre univers (la particule, la fille) ou la simple chance de profiter de moments fugaces tressés par la bonne fortune (le glen) . Parfois les choses reviennent à leur vraie place, celle qu’elles n’auraient jamais dû quitter si l’inconséquence et la cupidité des hommes n’étaient passées par là (la chance) et avec elles le respect du cycle de la vie (le naufrage).

    Voyager c’est faire usage de sa liberté et la mer offre à ceux que l’aventure attire un espace où se conjuguent l’odeur de l’iode, le scintillement des vagues, la légèreté du vent qui gonfle la voile... Pour eux se priver de cette opportunité c’est renoncer au sens de leur vie qui est unique, dussent-ils pour cela tout quitter, leur famille, leur maison, leur travail...

    Voyager permet d’observer le monde, de porter sur lui un regard critique, d’en apprécier la civilisation mais surtout d’en déplorer les injustices. Cette prise de conscience d’un environnement humain qui devient de jour en jour plus méprisable, fait que ses personnages fuient la foule, les autres, au point de rechercher et même de désirer la solitude (le phare, le courrier) comme un authentique art de vivre. Partager son existence avec autrui, ce qui semble être la règle aujourd’hui, le vivre ensemble dont on nous rebat les oreilles, suscite aussi les pires attitudes qui peuvent facilement aller jusqu’au meurtre, c’est à dire jusqu’à l’autorisation qu’on se donne à soi-même de disposer de la vie d’un de nos semblables, fût-il un proche.

    Donc « une vie à coucher dehors » oui, mais seul !

    Le voyage auquel il nous convie nous invite à observer les paysages parfois hostiles (le phrare), depuis les glaces de Sibérie (le lac)jusqu’aux tempêtes naufrageuses des îles inconnues (le courrier), parfois unique comme la couleur bleue, mystérieuse et insondable de la Mer Égée (la crique). C’est l’occasion de descriptions poétiques qui caractérisent si bien le style de notre auteur et qui à chaque fois retiennent mon attention et mon intérêt de lecteur.

     

     

     

  • Vivre vite - Brigitte Giraud

    N°1747 – Mai 2023

     

    Vivre vite – Brigitte Giraud – Flammarion.

    Prix Goncourt 2022.

     

    Avec ce roman Brigitte Giraud évoque la perte de son compagnon, Claude, mort il y a vingt ans d’un accident de moto. Elle s’apprête à vendre la maison qu’ils avaient achetée ensemble dans la région de Lyon et dont il n’a pas eu le temps de profiter. Ce roman est un acte de mémoire, un exercice d’exorcisme que permet l’écriture et le temps a mûri ce texte qui agit comme un exutoire. Elle analyse tous les moments qui ont précédé le drame où sa vie a basculé, remonte le temps, analyse les faits dans leur moindre détail, les redessine dans une longue série de « si » qui traduit la colère, la culpabilité, l’obsession de cet amour disparu trop tôt et qu’elle conjure par l’uchronie. En sort-elle libérée, apaisée, quand, au terme de sa démarche littéraire elle avoue « rendre les armes » ? C’est la une grande interrogation au regard de l’écriture. Perdre un être cher, l’amour de sa vie, est un drame dont on ne sort jamais indemne surtout quand cela arrive au moment où on s’y attend le moins, où l’avenir se dessinait sous les meilleurs auspices. On refuse alors d’y croire jusqu’à ce que l’évidence s’impose dans toute son horreur. On refait le chemin à l’envers, à s’en donner le vertige, avec sa cohorte d’interrogations qui resteront à jamais sans réponse.

    J’ai toujours eu, à titre éminemment personnel, face à un tel événement, la même interrogation faisant mal la part des choses au regard du phénomène de l’écriture qui en même temps fixe les choses et apaise peut-être celui qui écrit. La réponse qui s’est imposée à moi, longuement élaborée et remise en question, s’est révélée fluctuante, entre la résilience naturelle de l’être humains, le temps qui passe et qui retisse le souvenir, la tentation dérisoire de vouloir remonter le temps, l’extraordinaire pouvoir de vie des êtres vivants, le hasard… L’écriture est un échec à l’oubli auquel nous sommes tous voués. La démarche de notre auteure impose le respect et traduit pour son fils ce qu’a représenté cet homme pour elle en même temps qu’elle conforte pour lui l’image de ce père mort trop tôt, même si sa disparition fige son image définitivement dans la jeunesse et la beauté. On se révolte légitimement contre le déroulement des faits, la malchance, l’inconscience, la négligence, l’imprudence, la recherche d’une certaine ivresse que procure la vitesse, la mort, surtout quand elle vient interrompre le bonheur qui emplit notre vie, quand elle brise trop tôt un parcours qui ne demandait qu’à se dérouler passionnément. Elle est la marque de notre condition humaine qui n’est pas non plus vouée à la justice, à la douceur, à la chance. On se raccroche à des signes, à d’étranges coïncidences où on veut absolument voir un sens... Nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie qui peut nous être enlevée à tout moment, surtout quand nous y attendons le moins.

    J’avoue quand même que j’ai eu un peu de mal à la suivre, que j’ai été un peu gêné par la série incantatoire des « si » dont certains ne me paraissent pas justifiés au regard de la logique. J’ai trouvé dérisoire la tentative de vouloir refaire cette série d’évènements qui, comme tout ce qui concerne notre vie, entre hasard et destiné, est prévu à l’avance et se produira malgré nous, sans que nous y puissions rien, surtout si, à ce moment précis, la Camarde est en embuscade. J’ai trouvé anachronique cette culpabilité inspirée par cette religion judéo-chrétienne qui nous oblige à nous accuser de quelque chose dont nous ne sommes pas responsables et qui nous maintient ainsi, depuis des siècles, dans un état de dépendance au regard d’une hypothétique démarche de rachat de péchés pas encore commis. Ainsi sommes nous amenés, après la mort d’un proche, à nous demander si telle attitude, telle réflexion antérieures de notre part n’auraient pas été la cause des événements et nous en concevons des remords qui bouleversent notre vie pour longtemps, jusqu’à l’obsession. Cette attitude va même jusqu’à nous faire reproche d’être nous-mêmes encore en vie.

    L’histoire est attachante, émouvante, intime, le style est fluide, facile à lire.

     

     

     

  • S'abandonner à vivre - Sylvain Tesson

    N°1746 – Mai 2023

     

    S’abandonner à vivre – Sylvain Tesson – Gallimard.

     

    Qu’il choisisse d’évoquer la rencontre cocasse d’un mari cocu avec l’amant, escaladeur de façades, de sa femme, qu’il nous parle de la fin tragique d’une mission britannique au Pôle ou qu’il dénonce avec délectation les Russes, leur addiction à la fornication et à la vodka ou la beauté et la sensualité de leurs femmes, Sylvain Tesson ne se départit pas de son style alerte et jubilatoire où les descriptions poétiques le disputent à la qualité de sa documentation, ce qui donne pour son lecteur un texte facile à lire et dont il se délecte jusqu’à la fin. A lire ses nouvelles il semble avoir un particulier attachement à la montagne et à l’escalade et il nous balade dans le monde entier, sous toutes les latitudes et dans tous les milieux. Sous sa plume, même la mort n’a pas cette dimension tragique et c’est entre les lignes qu’il conseille de privilégier la vie, même si celle-ci peut parfois réserver bien des surprises et pas toujours des bonnes.

    Le titre a pourtant quelque chose de fataliste. En effet, pour notre auteur, il faudrait accepter le monde dans son absurdité, car il n’en manque pas, se laisser porter par la vie sans chercher à en combattre les évènements parce que ce combat est perdu d’avance, accepter le hasard qui fait partie de nos vies bien plus que nous voulons bien l’avouer, le sort ou la destiné selon le nom qu’on veut lui donner.

    Quand nous naissons, c’est à dire quand nous sortons du néant, une hypothétique divinité ouvre à notre nom un livre dont nous tournons plus ou moins longtemps les pages. Quand nous retournons au néant, la Camarde en arrache une, la dernière, et range ce livre dans la grande bibliothèque de l’oubli. Alors, pourquoi pas accepter la vie telle qu’elle est, telle qu’elle vient, au jour le jour, sans se poser trop de questions. C’est une philosophie qui en vaut bien un autre et qui a au moins l’avantage de la simplicité, loin des interdits religieux censés nous valoir une incertaine éternité heureuse et les déductions oiseuses des supposés penseurs qui se targuent de nous servir de boussole.

    Ce titre viendrait du mot russe « pofigisme » qui est intraduisible en français, qui est une sorte de philosophie, une torpeur métaphysique qui ferait partie de l’âme russe. C’est un peu l’attitude des personnages de ces dix-neuf histoires qui, avec une certaine forme d’humour, acceptent la vie comme elle vient, surtout quand le merveilleux et l’inexplicable, selon critères du cartésianisme, s’invitent dans nos vies.

    J’avoue que je partage cette vision des choses.

     

  • Loin d'eux - Laurent Mauvignier

    N°1745 – Mai 2023

     

    Loin d’eux– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.

     

    Il est communément admis que si, pour un couple, la venue d’un enfant peut éventuellement être le couronnement de leur amour, il n’en reste pas moins qu’on n’a pas d’enfants pour soi, c’est à dire que, la période de jeunesse passée, même si elle a été heureuse, ils partent faire leur vie ailleurs. Luc ne se sentait pas bien chez ses parents, ne voulait pas leur ressembler, ne supportait plus la vie avec eux, trop seul, trop incompris, il voulait autre chose. Il a donc quitté la province pour un travail et une vie à Paris, loin d’eux. Au sein de sa famille, son absence pesante était seulement adoucie par quelques courriers rédigés en termes convenus, des communications téléphoniques, des visites rapides… Cela aurait pu être une histoire banale sur les relations, souvent difficiles, parents-enfants, comme on en rencontre dans toutes les familles. Cela aurait pu s’arranger avec un mariage, la naissance de petits-enfants et un nouvel intérêt pour la vie et pour l’avenir, mais les choses se sont déroulées autrement. Pour Céline, sa cousine avec qui il a eu une longue complicité, c’est un peu différent. Elle s’est mariée tôt, a fondé une entreprise avec son mari mais ce dernier est mort dans un accident et tout a basculé pour elle. Elle est partie avec un inconnu, qui le restera pour sa famille, vers une autre vie, un autre espoir, mais sans grande conviction.

    Avec une intense écriture, c’est l’évocation de la mort qui est ici déclinée à travers ces deux personnages. La Camarde s’est insinuée entre les pages de leur deux livres, en arrachant la dernière pour Luc et pour Céline en creusant un vide qu’elle cherchera à combler sans jamais y parvenir, inversant ainsi le cours normal des choses et des deuils. Un désastre pour elle, une délivrance pour lui. La mort, on vit sans vraiment y penser et quand elle se manifeste chez les autres on se félicite qu’elle nous ait épargnés. Certes Céline survit au décès de son mari et refait sa vie, mais elle choisit une forme de fuite avec un inconnu pour exorciser son chagrin. C’est simplement pour nous rappeler les termes de notre pauvre condition humaine, c’est à dire que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie, qu’elle peut nous être enlevée quand nous nous y attendons le moins et sans le moindre préavis. Pour Luc et son option qu’on sent venir tout au long de ce court texte, il exprime définitivement un refus, un échec. Tous les deux ont fait le constat que la vie ne les aimait pas et qu’ils ne l’aimaient pas non plus. Leur choix et plus spécialement celui de Luc, s’est exprimé sans tenir compte de ceux qui restent, qui ne méritaient pas cette épreuve et qui vont porter ce poids toute leur vie, avec leurs interrogations inévitables, leur refus d’y croire, la certitude que le monde autour d’eux s’effondre, leur incontournable culpabilisation, la certitude grandissante de n’avoir pas fait ou pas dit ce qu’il fallait quand il le fallait. Ils auront beau verser des larmes, se dire qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu, que la vie continue, que le temps aplanira leur peine, se convaincre que les morts revivent dans la mémoire des vivants, se raccrocher aux souvenirs, aux photos pour artificiellement faire revivre le disparu, tout cela sera dérisoire face à la réalité, au vide, à l’absence. Même l’affirmation de la religion sur la résurrection se révèle artificielle. Ce qui restera de cette épreuve c’est la solitude, les remords, tout juste atténués par de bienveillantes présences amies, porteuses de mots ou de silences.

    Chacun des deux parents, Jean et Marthe, prend alternativement la parole, de même que Gilbert et Geneviève, ses oncle et tante et que Céline, sa cousine. Lui aussi s’exprime mais ce sont des monologues et tous racontent leurs interrogations, leurs difficultés, leur bonne foi, leur solitude, leur impuissance, leur désarroi.

    Ce que j’attends d’un romancier c’est, entre autre d’être le miroir de son temps mais aussi de notre condition humaine dont la mort fait partie, même si l’image qu’il nous renvoie est cruelle, simplement parce que la vie est ainsi quand elle choisit ses victimes.

     

     

     

  • Tout mon amour - Laurent Mauvignier

    N°1744 – Mai 2023

     

    Tout mon amour– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.

     

    Ici il s’agit d’une pièce de théâtre assez particulière , à la mise en scène dépouillée, faite de peu de décor, de jeux de lumières avec une prédilection pour le noir, la couleur du costume du père, celle de la mère au début mais aussi un jeu sur la symbolique des vêtements de chacun et notamment le rouge vif, celui des robes de la mère et de la fille, de son cosmétique. Les dialogues sont hésitants, parfois faits de non-dits, de silences et de soliloques, comme ce qu’ils avaient à dire était impossible à formuler, la progression de l’intrigue est assez lente de l’intrigue, les personnages sans nom, juste individualisés par leur place dans la famille (le père, la mère...qu’une seule lettre résume). Seule la fille a un prénom, Élisa. Ils semblent s’ignorer entre eux et quand ils se parlent, les dialogues sont peu apaisés, parfois violents, parce que ce qu’ils évoquent appartient à un lourd passé que personne ne peut oublier, les vivants parlent aux morts, les absents imposent leur présence, leur attitude les uns par rapport aux autres indique les qualité de leurs relations personnelles entre eux, leurs oppositions. Certains semblent régler des comptes qu’ils n’ont pas su solder de leur vivant. Cette pièce est la première de Laurent Mauvignier qui nous avait habitué dans ses différents romans à une écriture plus fluide et poétique.

    Le Grand-père vient d’être enterré, son fils (Le père) a assisté aux obsèques avec son épouse (La mère) en l’absence de leur fils (Le fils) et d’un oncle qu’on ne verra pas. Tous ont envie d’expédier les formalités de la succession peut-être pour vendre la maison qui porte en elle trop de souvenirs. Intervient une fille Elsa dont on découvre qu’elle a disparu dans un bois dix ans plus tôt. S’engage entre eux une conversation hachée, faite de regrets, de remords, de souvenirs mal digérés, de querelles non réglées, de colères rentrées où l’urgence le dispute à l’hésitation, ou attendre devient la règle. La maison de famille qui sert d’ environnement et qui, petit à petit devient elle-même un personnage.

    Je ne sais pas si j’ai bien compris mais Elsa qui revient et que la mère ne veut pas voir, pose le problème. C’est une petite fille de six ans, c’est à dire innocente et incapable de réagir face aux décisions des adultes qu’on a éloigné de sa famille parce qu’elle y était devenue un élément indésirable et parce qu’on voulait favoriser le fils qu’ainsi on surprotège. C’est la mère, castratrice et dominatrice qui est responsable de tout cela parce qu’elle en a décidé ainsi et qui déplore l’évolution de ce fils qui un jour tombera sous l’influence d’une jeune-fille qui le soustraira à son influence.

    L’auteur nous replonge dans les vieilles querelles de famille, la solitude, le fossé entre parents et enfants, le favoritisme au sein d’une même famille qui crée des injustices dans la fratrie, la culpabilité, les secrets enfouis au fond de la mémoire, les souvenirs oubliés mais qui peu à peu reviennent, ressassés à devenir obsessionnels, une volonté de se faire mal pour mieux goûter une forme peut-être illusoire de rédemption. L’opposition entre la mère et Elsa est constante et on sent un désir de vengeance chez cette dernière, tandis que la mère, responsable de tout cela, cherche à se donner de bonnes raisons d’avoir agi ainsi et même se pose en victime. La fuite de cette maison chargée de souvenirs malsains est une façon de les nier.

     

  • Tout mon amour - Laurent Mauvignier

    N°1744 – Mai 2023

     

    Tout mon amour– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.

     

    Ici il s’agit d’une pièce de théâtre assez particulière , à la mise en scène dépouillée, faite de peu de décor, de jeux de lumières avec une prédilection pour le noir, la couleur du costume du père, celle de la mère au début mais aussi un jeu sur la symbolique des vêtements de chacun et notamment le rouge vif, celui des robes de la mère et de la fille, de son cosmétique. Les dialogues sont hésitants, parfois faits de non-dits, de silences et de soliloques, comme ce qu’ils avaient à dire était impossible à formuler, la progression de l’intrigue est assez lente de l’intrigue, les personnages sans nom, juste individualisés par leur place dans la famille (le père, la mère...qu’une seule lettre résume). Seule la fille a un prénom, Élisa. Ils semblent s’ignorer entre eux et quand ils se parlent, les dialogues sont peu apaisés, parfois violents, parce que ce qu’ils évoquent appartient à un lourd passé que personne ne peut oublier, les vivants parlent aux morts, les absents imposent leur présence, leur attitude les uns par rapport aux autres indique les qualité de leurs relations personnelles entre eux, leurs oppositions. Certains semblent régler des comptes qu’ils n’ont pas su solder de leur vivant. Cette pièce est la première de Laurent Mauvignier qui nous avait habitué dans ses différents romans à une écriture plus fluide et poétique.

    Le Grand-père vient d’être enterré, son fils (Le père) a assisté aux obsèques avec son épouse (La mère) en l’absence de leur fils (Le fils) et d’un oncle qu’on ne verra pas. Tous ont envie d’expédier les formalités de la succession peut-être pour vendre la maison qui porte en elle trop de souvenirs. Intervient une fille Elsa dont on découvre qu’elle a disparu dans un bois dix ans plus tôt. S’engage entre eux une conversation hachée, faite de regrets, de remords, de souvenirs mal digérés, de querelles non réglées, de colères rentrées où l’urgence le dispute à l’hésitation, ou attendre devient la règle. La maison de famille qui sert d’ environnement et qui, petit à petit devient elle-même un personnage.

    Je ne sais pas si j’ai bien compris mais Elsa qui revient et que la mère ne veut pas voir, pose le problème. C’est une petite fille de six ans, c’est à dire innocente et incapable de réagir face aux décisions des adultes qu’on a éloigné de sa famille parce qu’elle y était devenue un élément indésirable et parce qu’on voulait favoriser le fils qu’ainsi on surprotège. C’est la mère, castratrice et dominatrice qui est responsable de tout cela parce qu’elle en a décidé ainsi et qui déplore l’évolution de ce fils qui un jour tombera sous l’influence d’une jeune-fille qui le soustraira à son influence.

    L’auteur nous replonge dans les vieilles querelles de famille, la solitude, le fossé entre parents et enfants, le favoritisme au sein d’une même famille qui crée des injustices dans la fratrie, la culpabilité, les secrets enfouis au fond de la mémoire, les souvenirs oubliés mais qui peu à peu reviennent, ressassés à devenir obsessionnels, une volonté de se faire mal pour mieux goûter une forme peut-être illusoire de rédemption. L’opposition entre la mère et Elsa est constante et on sent un désir de vengeance chez cette dernière, tandis que la mère, responsable de tout cela, cherche à se donner de bonnes raisons d’avoir agi ainsi et même se pose en victime. La fuite de cette maison chargée de souvenirs malsains est une façon de les nier.

     

  • Le colibri

    N°1741 – Mai 2023

     

    Il colibrì ( Le colibri)– Un film italien (coproduction franco-italienne) de Francesca Archibugi (2022)*.

     

    Ce film est une adaptation du roman homonyme de Sandro Veronesi, couronné en 2020 par le Prix Strega. Cet ouvrage, expérimental dans la forme, a la caractéristique d’être destructuré en ce sens que son auteur ne respecte pas la linéarité narrative. C’est une histoire compliquée d’amour et de vie, déclinée sous forme de nombreux flash-back où le spectateur se perd un peu entre survivance à un accident d’avion, un problème de culpabilité, des amours chastes, des parties de poker...

    Au début, un ophtalmologue, marié et père de famille, Marco Carrera (Pierfrancesco Favino), surnommé « Le Colibri » par sa mère à cause sans doute d’un retard de croissance mais surtout parce que cet oiseau a la caractéristique de rester à la même place et même de voler à reculons en bravant les changements, apprend de la bouche de Daniele Carradori (Nanni Moretti), le psychiatre de sa femme Marina (Kasia Smutniak) que celle-ci le trompe. Cette révélation, déontologiquement interdite, met en exergue le destin compliqué de Marco, qui a peut-être toujours voulu refuser l’évidence, qui cherche à résister aux coups que le sort lui envoie. Sa femme est jalouse et cette jalousie est justifiée par le fait que Marco a effectivement une maîtresse, Luisa (Bérénice Bejot), elle-même mariée, mais cet amour qui remonte à l’adolescence est platonique, fait de courriers amoureux et seulement de sages baisers sans qu’aucun des deux ne se résolve à obtenir le divorce et à vivre cette liaison au grand jour, un peu comme si cette règle du jeu amoureux était un gage de survie pour tous les deux. A partir de ce moment, il explore sa mémoire, remonte le temps en évoquant les personnages qu’il a croisés. C’est son frère avec qui il a des relations compliquées au point de ne plus lui adresser la parole à cause du suicide de leur sœur mais surtout les femmes, la sienne qui finit par lui avouer qu’elle ne l’a jamais aimé et qui obtient le divorce, son amoureuse avec qui il vit un amour passionné, sage mais secret, sa fille, perturbée par la certitude d’avoir un fil invisible dans le dos qui la retient(cette obsession la suivra jusqu’à la fin), sa sœur qui se suicide, puis sa petite-fille de qui il choisit de s’occuper seul parce qu’elle est sans doute, à ses yeux, celle qui peut racheter toute la tragédie de sa vie.

    Dans cette histoire se bousculent l’hypocrisie des liens familiaux et matrimoniaux, l’adultère, la culpabilité, la résilience, le mensonge, le pardon, le deuil, mais aussi la maladie et la mort. Pour autant je ne suis pas bien sûr que Marco mérite son surnom jusqu’à la fin puisqu’il choisit lui-même de mettre volontairement un terme à son drame personnel, refusant en quelque sorte de se laisser encore ballotter par un destin funeste, un peu comme si, épuisé, il renonçait. Car c’est la Camarde qui s’invite aussi dans sa vie, à travers notamment le suicide de sa sœur, Irène, l’accident mortel de sa fille, ce qui dans sa vie inverse le cours naturel des choses et qui impose aux parents le deuil de leur enfant.

    Un film qui interroge le spectateur et assurément ne le laisse pas quitter la salle indemne.

     

    *Film présenté dans le cadre de Cinetalia- Premier festival du film italien à Niort.

     

     

    A propos de ce premier festival de cinéma, qui je l’espère sera suivi par d’autres les années suivantes, j’en profite pour signaler aux amoureux de l’Italie et de la langue italienne l’existence de « Il Botteghino », un bulletin d’informations bilingue, uniquement diffusé sur internet (italscene@hotmail.com)

  • Le lien - Laurent Mauvignier

    N°1743 – Mai 2023

     

    Le lien– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.

     

    J’apprécie le style de Laurent Mauvignier et le lire est toujours un plaisir.

    C’est un dialogue entre « Elle » et « Lui », une manière de faire le point sur leurs relations au cours de leur vie. Lui est parti il y a trente ans photographier le monde et user de sa liberté et elle est restée dans la chambre, leur chambre, de cette maison isolée dans la campagne, avec sa crainte du danger et seulement des courriers pour l’apaiser. Il s’aimaient sans doute au début mais le fait de passer leur vie ensemble, de voir ce lien originel se détendre et s’altérer en même temps que les forces de leur corps, les a découragés. Constater que partager le même quotidien routinier pendant des années révèle plus que tous les grands discours les failles et les faiblesses de l’autre, son vrai visage, au point qu’on finit par se dire qu’on s’est trompé… c’est une réalité à laquelle ils ont choisi d’échapper ! Il est parti pour ne pas passer à côté de sa vie, pour ne pas avoir, en fin de parcours, à se dire qu’il n’a pas tenté de faire ce qu’il voulait réellement réaliser, pour n’avoir pas de regrets. Et elle l’a regardé s’éloigner par manque de courage ou peut-être pour jouer, avec une certaine vanité, le rôle de celle qui attend, la victime passive ou la gardienne orgueilleuse des lieux ? Il l’a quittée parce qu’il s’ennuyait, par crainte de l’usure du couple qui s’ouvre souvent sur l’indifférence voire la haine, la séparation, mais cette longue absence ressemble aussi à une fuite. Il lui envoyait ses carnets de voyage et ses clichés et elle les archivait, mais la maladie qui l’assaille et la mort qui s’annonce lui interdisent désormais ce travail et c’est pour cela qu’il revient. Il veut réaliser avec elle un livre sur ses errances, des images et des mots quasi clandestins qui voudraient changer un monde immuable dans ses violences et ses injustices.

    A-t-elle accepté cette situation, ce quasi veuvage, cette solitude par amour ou parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement? Ça n’a pas été ni pour l’un ni pour l’autre une période chaste, « il faut bien que le corps exulte » dit la chanson, il y a eu des moments de rapides étreintes avec d’autres partenaires où on ne recherche que le plaisir au détriment du bonheur et évidemment de l’amour, et lui y a même ajouté quelques litres d’alcool parce que cela collait bien avec son personnage d’aventurier. Elle a accepté de passer pour une marginale, une séductrice, un briseuse de ménages et a assumé cette image dans cette contrée perdue. Ils auraient pu faire un enfant qui est aussi un gage d’amour pour conforter ce lien entre eux, mais ils s’en sont dispensés, peut-être par sécurité. Il est certes parti au loin mais a emporté avec lui les senteurs et les couleurs du jardin, la chaleur de la pierre et, bien sûr, son visage à elle, mais il parti quand même et dans un geste égoïste où j’ai du mal à voir de l’amour pour elle. Il revient parce qu’elle est malade et qu’elle va mourir c’est à dire qu’il veut garder d’elle une dernière image. Tous les deux ont choisi leur vie, leur recherche d’une forme de bonheur, l’un sans l’autre, avec cette sorte d’assurance de pouvoir se retrouver ensemble si son entreprise était par trop altérée par les découragements et les échecs. Pendant ces retrouvailles qui seront sans doute courtes, ils égrènent les bonnes raisons d’avoir agit ainsi, un peu comme pour se justifier l’un l’autre, comme une confession qui n’exclut évidemment pas la culpabilité. Mais quand même, trente ans ça fait long ! Il a beau dire qu’il ne l’a jamais oubliée, que c’était elle qu’il retrouvait dans le visage des autres femmes, ça me paraît un peu artificiel ! A la fin, elle prétend être heureuse parce qu’elle va mourir c’est à dire qu’elle va enfin être libérée de ses remords, de ce sentiment de gâchis, de ces déceptions, de ces moments de solitudes et de craintes accumulés pendant ses trente années, c’est vraiment tout ce qui lui reste.

    Je n’ai peut-être rien compris mais j’ai lu dans ce dialogue deux formes de déréliction, d’échec, deux évidences face à la vie qui est unique et qu’on choisit.