la feuille volante
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La chambre bleue - Georges Simenon
- Le 03/05/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1742 – Mai 2023
La chambre bleue – Simenon – Presses de la cité.
C’est une histoire assez banale au départ, un homme, Tony, rencontre une femme, Andrée, et ils se retrouvent dans une chambre d’hôtel pour des étreintes furtives et frénétiques. Ce qui l’est un peu moins c’est que ces amants, la trentaine, mariés mais chacun de leur côté, sont convoqués devant la justice, pas pour le prononcé d’un divorce mais devant la Cour d’Assises avec instruction, décorum, ministère public, psychiatres et jurés, leurs conjoints respectifs ayant trouvé la mort dans des circonstances troublantes qui ont intrigué les habitants manifestement au courant de cette liaison. Lui, il est plutôt bel homme, assez volage, du genre « donnaiollo »comme disent si joliment nos amis Italiens et ce qui l’intéresse c’est surtout assouvir ses désirs sexuels. Elle, mariée à un triste et valétudinaire épicier de son village est fascinée par son amant et veut refaire passionnément sa vie avec lui, ce qui n’emballe guère Tony, attaché malgré tout à sa famille, plus par tradition que par amour. Il voulait bien d’Andrée comme maîtresse, mais pas comme conjointe, mais elle voyait les choses autrement avec lettres anonymes et rendez-vous convenus. C’est ainsi lui qui décide de mettre fin à leur aventure d’à peine un an. Le mensonge qu’il a toujours pratiqué avec sa naïve et douce épouse, il l’adopte à nouveau avec son amante et même avec le juge qui éprouve pour lui une certaine sympathie et qui tente de cerner sa personnalité mais les aveux d’Andrée sont révélateurs et le piège se referme.
C’est le type de roman psychologique dans lequel Simenon excelle et qui ne doit rien au commissaire Maigret. Les scène érotiques sont à la mesure de la passion éprouvée par Andrée. Ce genre de situation ne se rencontrent pas que dans les romans puisque l‘amour, qu’on fait, Dieu sait pourquoi, rimer avec « toujours », n’a pourtant rien de définitif dans un couple à cause des rencontres, des tentations, des illusions, de l’usure des choses, de l’ennui qui s’installe, des trahisons, des humiliations, des déceptions... Le fait de faire durer le mariage ne tient souvent qu’à des raisons financières, sociales ou religieuses et si le bonheur qui est une aspiration légitime n’est pas toujours au rendez-vous, il est toujours tentant de peser illégalement sur le cours des événements. L’auteur fin spécialiste de la psychologie humaine ne pouvait passer à côté de cela.
Le suspense est entretenu avec les lettres laconiques mais parlantes qu’Andrée adresse à Tony et on ne sait pas très bien s’il est acteur de ce drame ou victime des circonstances.
J’ai lu ce roman sans désemparer tant il est bien écrit et passionnant. Paru en 1964 il a fait l’objet d’une adaptation cinématographique éponyme par Mathieu Amalric en 2014 .
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Avec la permission de Gandhi - Abir Mukherjee
- Le 02/05/2023
- Dans Littérature anglo-américaine
N°1739 – Avril 2023
Avec la permission de Gandhi - Abir Mukherjee – Liana Levi
Traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.
Calcutta fin décembre 1921, le prince de Galles est en visite officielle dans cette partie de l’Empire et les partisans de Gandhi, favorables à l’indépendance, entendent bien en profiter pour fomenter des troubles que le capitaine de police Wyndham, opiomane et alcoolique, et son adjoint le sergent Banerfee sont précisément chargés d’éviter. Il ne manquerait plus que la visite princière soit polluée par une révolte populaire. Des entrevues ont lieu avec les meneurs indépendantistes d’autant plus facilement que le sergent est de leur famille, mais compte tenu des événements cela ne servira à rien puisque le sergent il a du mal à concilier ses sympathies pour les mouvements indépendantistes et son appartenance à la police britannique. Un soir qu’il quitte précipitamment une fumerie d’opium, le capitaine tombe sur le cadavre d’un chinois qui peu de temps après disparaît pour se retrouver dans une morgue, une infirmière portugaise est retrouvée morte, assassinée dans d’étranges circonstances, d’autres cadavres sont découverts, exécutés selon le même modus operandi et les troubles se multiplient dans le quartier résidentiel anglais, ce qui commence à faire beaucoup. Il enquête donc, dans les vapeurs de son whisky favori et le brouillard des fumeries d’opium, mais ses investigations sont troublées par les militaires anglais, un peu comme si ses recherches gênaient paradoxalement les autorités britanniques.
Le style est alerte, agréable à lire, avec un sens consommé du suspense.
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il campione
- Le 28/04/2023
- Dans Cinéma italien
N°1740 – Avril 2023
Il campione (Le défi du champion) – Un film italien de Leonardo d’Agostini (2019)*.
Qu’y a-t-il de plus fédérateur que le football dans la société moderne et en Italie en particulier ?
Pour Christian Ferro (Andrea Carpenzano), jeune joueur vedette de l’AS Roma, c’est l’assurance d’une longue et fructueuse carrière mais sa popularité le transforme en un être arrogant qui considère que tout lui est dû, que tout lui est permis et qui se laisse facilement éblouir par l’argent facile et par la notoriété. Las de ses excès, le président du club, pour améliorer son image auprès du public et son attitude agressive sur le terrain, conditionne sa future participation aux matchs à ses résultats scolaires et à sa réussite au baccalauréat. Dans ce but, il recrute Valerio Fioretti (Stefano Accorsi), un enseignant solitaire et fauché, dubitatif au départ eu égard au quasi illettrisme du jeune homme et à ses relations amicales faites d’insignifiants, de parasites et même d’un père escroc. Grâce à une méthode pédagogique originale qui est acceptée par Christian, Valerio réussit à intéresser son élève, à améliorer son éducation et même à faire changer son comportement sur le terrain comme dans sa vie. La complicité des deux hommes se transforme progressivement en une relation intime et quasi filiale, ce qui bouleverse l’existence de Valerio mais est également importante pour Christian qui, depuis la mort de sa mère, vit sans véritable famille. La rencontre de Christian avec avec une amie d’enfance, Alessia (Ludovica Martino ) qui travaille pour payer ses études de médecine, raccroche le jeune joueur à ses racines pauvres et populaires. Mais les choses ne sont jamais aussi simples et pérennes dans une société superficielle basée sur l’argent et le monde du football qui fait et défait la carrière de ceux qu’elle a un temps promus. Il partira pour son nouveau club, assurément seul, et l’AS Roma l’oubliera.
Ce qui semblait au départ n’être qu’une comédie légère se transforme petit à petit en une pertinente étude de personnages portée par des acteurs de talent, une réflexion sur la notoriété et la réussite éphémères face à la remise en cause de son propre parcours et à la rencontre d’êtres différents.
Il s’agit là du premier film de Leonardo d’Agostini en tant que metteur en scène.
*Film présenté dans le cadre de Cinetalia- Premier festival du film italien à Niort.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Autour du monde - Laurent Mauvignier
- Le 27/04/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1738 – Avril 2023
Autour du monde – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Avec ce titre à la Blaise Cendras, l’auteur nous entraîne dans des fragments de vie de quatorze personnages repartis dans divers pays du monde qui n’ont aucun lien entre eux, ne se connaissent même pas et qui n’ont que pour point commun que le tsunami de Fukushima du 22 mars 2011 qui porte la mort en lui, c’est assez dire la fragilité de la vie face à la puissance destructrice de la nature.
Ces personnages sont toujours en mouvement, comme pris dans une sorte de maelström d’une société vide de sens, uniformisée, sans aucune originalité surtout caractérisée par la solitude malgré l’agitation, les expériences individuelles, l’amour et la guerre, un peu comme si chacune de ces séquences se résumait à une sorte de carte postale comme les images qui accompagnent chaque récit. J’ai eu un peu de mal a entrer dans cette lecture, certes on passe d’un univers à l’autre, de la Russie à l’Afrique, de New York à Paris, les histoires sont différentes et n’ont aucun point commun, tout comme les personnages qui les font vivre, le seul lien étant la catastrophe du Japon. On peut peut-être regretter de ne pas en savoir davantage sur tous ceux qui nous sont ainsi présentés l’espace de quelques pages puisqu’ils s’effacent ainsi trop rapidement aux yeux du lecteur. C’est sans doute l’effet recherché par l’auteur qui, au départ avait souhaité évoquer un jardin public avec des gens qui s’y croisent avec chacun son histoire, sa tranche de vie, ses expériences, tout en commentant l’actualité parfois cruelle comme un fait divers, le monde prenant la place du simple square.
Mon allusion à Cendrars n’était pas fortuite puisque il a lui-même indiqué que ce qui importait à ses yeux c’était moins le voyage qu’il relatait dans « La prose du transsibérien » que ce que le lecteur pouvait éprouver à sa lecture, ce qui rejoint la phrase de Nicolas Bouvier notée en exergue « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait »
Comme toujours le style est fluide et agréable à lire, les transitions entre les histoires sont subtiles et le miroir dans lequel se reflète le monde, sans concession.
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The quiet Girl - Colm Bairéad
- Le 24/04/2023
- Dans Autre cinéma étranger
N°1737 – Avril 2023
The quiet girl – Un film de Colm Bairéad (2022).
Nous sommes dans l’Irlande catholique des années 1980. Càit (Catherine Clinch), une fillette de neuf ans, effacée, mal aimée, pas vraiment fan de l’école et soucieuse de sa liberté et de sa solitude, vit à la campagne, dans une famille nombreuse qui connaît des difficultés financières avec un père peu attentif à son foyer. Parce que sa mère est de nouveau enceinte, ses parents décident de l’envoyer pour les vacances d’été dans une ferme appartenant à de lointains cousins sans enfants, qu’elle n’a jamais vus mais qui la connaissent. En réalité c’est une manière peu élégante de se débarrasser d’une bouche à nourrir.
C’est le début d’une histoire pleine d’émotions qui aurait pu être banale mais qui fait découvrir à la petite fille, une femme, Eibhin (Carrie Crowley) qui la prend d’emblée en amitié puis son mari Seàn (Andrew Bennett), plus taiseux et froid au départ mais qui l’adoptera vite. Cela devient pour elle une vraie famille, bien différente de celle que le hasard lui avait désigné. Cet attachement est subtilement distillé par de petites touches de la part de Seàn, un petit gâteau sur le coin d’une table, un gros billet pour qu’elle s’achète une simple crème glacée ou des robes neuves qu’on lui offre, un complicité grandissante entre Càit et lui, comme la course quotidienne vers la boîte aux lettres et un symbole, une troisième lumière aperçue au bord de la mer, dans la nuit. Càit y trouvera sa place, sortira de la torpeur malsaine de son enfance et illuminera ce couple malmené par la vie, malgré les hésitations, un secret qu’elle y découvre par hasard, les méchancetés curieuses des voisins, une autre manière pour elle d’entrer malgré tout dans le monde des adultes avec ses difficultés, ses secrets et ses deuils. C’est une sorte de période de transition pour la petite fille et pour ses cousins, chacun reprenant à sa manière le goût de vivre. Elle prendra chez eux quelques centimètres et des couleurs grâce à une nourriture saine et une attention de tous les instants, ils puiseront durant ces quelques semaines une nouvelle occasion de se rapprocher l’un de l’autre et cette expérience d’un été se conclut dans une émouvante image de fin. Ce long-métrage souligne la fragilité des choses humaines, la délicatesse des sentiments malgré les épreuves, la douceur du sourire retrouvé, la redécouverte d’un amour qu’on croyait définitivement perdu.
Ce film est une adaptation d’un roman de Claire Keegan, « Foster », paru en 2011, publié en France par les éditions Sabine Wespieser sous le titre « Les trois lumières ». C’est une belle histoire, remarquablement servie par des personnages lumineux, tout en nuances et en sensibilité, admirablement photographiée et mise en scène avec une simplicité apparente mais cependant poétique et bouleversante.
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Des hommes - Laurent Mauvignier
- Le 19/04/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1736 – Avril 2023
Des hommes – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Peut-on oublier la guerre, celle qu’on a faite à vingt ans sans vraiment le vouloir.
Le narrateur qui est le cousin de Bernard, du même pays et de la même classe que lui, évoque l’histoire personnelle de ce dernier, la conscription des années 60 qui a arraché à leur terroir boueux qu’ils n’avaient jamais quitté des jeunes gens à peine sortis de l’adolescence pour les précipiter dans la guerre du djebel. Il raconte le traumatisme subi par ces petits gars de la campagne qui découvrent certes un pays, un climat et des gens qu’il ne connaissent pas, apprennent l’ennui et les corvées des longues journées de caserne mais surtout le dégoût de la violence perpétrée contre les populations civiles, l’horreur des combats et des exécutions, la trahison, la peur du danger, des attentats et de la mort, au bled comme en ville, le devoir de tuer si on ne veut pas perdre la vie, la trouille qu’on appelle aussi le courage. Ils doivent défendre le territoire parce que là aussi c’est la France. Libéré après de longs mois Bernard revient en métropole, rompt avec sa famille, tente de refaire sa vie loin d’elle, avec femme et enfants mais revient longtemps après dans son village comme SDF alcoolique et marginal. Les vielles histoires de famille reviennent longtemps après avec des conséquences inattendues et une banale fête d’anniversaire va faire ressurgir tout ce passé qu’on croyait oublié.
Cette guerre d’Algérie que l’auteur n’a évidemment pas faite revient dans son œuvre comme un leitmotiv oppressant et accompagne la figure muette de son père. Cela a traumatisé toute une génération de jeunes gens envoyés là-bas et dont certains ne sont jamais revenus, et tout cela pour rien, pour un pays perdu d’où ont été expulsés tant de « pieds-noirs » trahis par les hommes politiques, on a sacrifié des harkis qui avaient pourtant fait le choix de la France, trompé ceux des arabes qui avaient combattu pour la France et qui ne seraient jamais Français, déconsidéré l’armée française dont certains membres se sont rebellés parce qu’ils se sont considérés comme trahis et parce qu’elle a commis la-bas les mêmes crimes dont les nazis s’étaient rendus coupables pendant la 2° guerre mondiale en métropole, répondant aux massacres de l’autre camp, cette même armée qui refusa, parce que les ordres étaient ainsi, de protéger les Français contre les massacres perpétrés par les Algériens. Pour ces jeunes gens, le service militaire effectué dans ces conditions est plus qu’un rite traditionnel de passage vers l’âge adulte, c’est une blessure indélébile pour ces jeunes devenus des hommes. Leur longue absence a parfois fait basculer leurs projets les plus intimes. Il reste de vieilles photos jaunies, des visages oubliés, l’espoir de la quille libératrice, des odeurs, de rares permissions, du soleil, de sales souvenirs liés à la mort dont il ne parle pas, un fort sentiment de révolte contre les ordres donnés qu’il faut exécuter, la culpabilité d‘avoir survécu que toutes les vaines prières n’effaceront jamais, une page qui trouble même le sommeil et qu’on ne tournera vraiment jamais parce qu’on ne peux même pas en parler, qu’on camoufle mal sous de folkloriques banquets d’associations d’anciens d’AFN, de médicaments ou d’alcool.
Le style est volontairement haché, brut, des phrases parfois inachevées, déstructurées où les silences le disputent à avalanche des mots, comme s’ils avaient été trop longtemps tus...
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Ce que j'appelle oubli - Laurent Mauvignier
- Le 16/04/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1735 – Avril 2023
Ce que j’appelle oubli– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Cela paraît à peine croyable tant les choses sont simples. Un jeune marginal entre dans un supermarché se dirige vers une gondole de bières, prend une canette, la boit, quatre vigiles interviennent, le traînent dans un local de stockage à l’abri des regards, le frappent et le tuent, pour une simple bière volée! On se croirait revenu au Moyen-âge. C’est un simple « fait divers » comme on dit, c’est à dire un événement que la presse locale mentionne à peine en quelques lignes maigres en fin de journal entre les développements d‘une guerre lointaine qui fait rage et bouleverse des vies innocentes et les misérables tergiversations clownesques de politicards véreux, une anecdote authentique qui s’est produite à Lyon en décembre 2009 qui serait passée inaperçue si elle n’avait inspiré ce récit.
Le narrateur remet la victime au centre du récit, s’adresse à son frère pour lui raconter ce qu’il n’a pas vu, pour évoquer ce qu’il ne pourra plus vivre avec lui, décrit les quatre vigiles qui maintenant vont devoir répondre devant la justice d’un assassinat qui n’aurait jamais dû avoir lieu, tant l’enjeu était dérisoire. Ils se sont mal défendus, ont évidemment menti, ont protesté de leur absence de volonté de tuer, ont invoqué enchaînement absurde des événements... Ils n’en sont pas moins devenus des assassins, responsables d’un meurtre gratuit et injustifiable, que rien, pas même le paiement de leur dette à la société, comme on dit, n’effacera, que rien ne pourra jamais justifier, ni la nécessité, ni la légitime défense, ni l’ostracisme, ni une improbable conscience professionnelle. Cela leur collera à la peau toute leur existence, avoir sans aucune raison pris une vie, avoir à ce point outrepassé leurs fonctions, imposer une sanction définitive à un être humain. On pourra dire tout ce qu’on voudra, que nous sommes mortels, simples usufruitiers d’une vie qui peut nous être enlevée à tout moment sans préavis, que ce pauvre jeune homme s’est trouvé là au mauvais moment, au mauvais endroit, que l’espèce humaine est capable du pire comme du meilleur mais bien souvent du pire, mais cet homme qui vivait, faisait l’amour, respirait, ne le fera plus et maintenant n’est plus qu’un cadavre voué à l’oubli. Ces vigiles devront affronter les tribunaux et surtout la violence des prisons, légale celle-là, qui aura au moins l’avantage pour eux, si on peut dire, de les maintenir en vie alors que leur victime elle ne vieillira pas.
Ce geste est révélateur de ceux qui sont dépositaires d’une parcelle même infime de l’autorité et se croient autorisés à en abuser, une image banale mais pourtant quotidienne qui s’inscrit dans une société de plus en plus en manque de repères, où la violence est devenue tellement banale qu’elle n’étonne même plus, où un nombre exponentiel d’individus ordinaires ne rêvent que d’en découdre et pour cela ne reculent devant rien pour s’affirmer, se prouver qu’ils existent.
J’ai déjà dit dans cette chronique que j’apprécie Laurent Mauvignier non pas tant pour le longueur de ses phrases (ces 61 pages ne sont qu’une seule et même phrase) mais notamment parce qu’il est, ce que devrait être un écrivain, c’est à dire le reflet de son temps, jusques et y compris si celui-ci, n’est pas reluisant.
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continuer - Laurent Mauvignier
- Le 15/04/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1734 – Avril 2023
Continuer – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Sibylle Ossokyne, fille d’émigrés russes, la quarantaine fragile, dont l‘avenir était prometteur mais s’est transformé en un lamentable échec, voyage à cheval avec son fils Samuel dans les montagnes du Kirghizistan, c’est à dire au milieu de nulle part. Ils ne sont pas là par hasard. Elle, mère divorcée et seule, élevant difficilement son fils adolescent, a considéré que cette expérience ne pouvait-être qu’être bénéfique pour son enfant unique en décrochage scolaire, en rupture familiale et au bord de la délinquance, qui estime que tout lui est permis, excès comme rébellions, avec préjugés racistes, dominateurs, homophobes ... Elle a pensé que ce voyage, en bousculant les choses de leur vie au point de les mettre en danger, serait libérateur pour tous les deux et serait en tout cas pour Samuel plus bénéfique qu’un séjour dans un pensionnat catholique comme le suggère son père. A chaque fois que ce dernier apparaît il réveille les tensions et catalyse les oppositions, ce qui est néfaste pour le fils et sa mère. Samuel ne voit pas l’intérêt de cette chevauchée, se rebiffe contre cette forme de fuite, contre ce itinéraire qui se veut initiatique et qui sera peut-être celui de la dernière chance. Le regard qu’il porte sur sa mère fait montre d’une profonde incompréhension qui s’affirmera au cours du voyage. Sibylle tient une sorte de journal intime, un carnet noir sur lequel elle note ses impressions au jour le jour, une sorte de bouée à laquelle elle s’accroche. Cela deviendra peut-être un roman comme elle aime en écrire ou peut-être rien.
Depuis Sénèque nous savons que voyager n’est pas guérir son âme. Cet itinéraire incertain voulu par Sibylle dans ce pays étranger apparaît à son fils comme un parcours cahoteux et incertain comme une fuite inutile, antidote de la peur en général et surtout dangereux parce qu’il est révélateur d’un malaise profond qui touche à son éducation. Non seulement le divorce de ses parents l’a privé d’un père qui, même s’il n’est qu’un être égoïste, lâche et menteur, absent de la vie de son fils n’en fait pas moins partie de leur famille, valeur traditionnelle mais qui a été détruite par ses soins. De plus l’exemple que Sibylle lui a donné se révèle néfaste, elle qui est depuis longtemps familière de l’échec à titre personnel et en matière d’éducation de sin fils en particulier. Cette posture au regard de ce fiasco constant fera naître une forme de culpabilité qui se retournera contre elle. Cette étrange épopée restera en suspens avec peut-être un espoir rendu fragile par l’avenir toujours incertain.
Comme je l’ai déjà mentionné, je sais gré à l’auteur d’être le miroir de son temps, de parler de la solitude qui gangrène nos sociétés jusque dans nos propres familles dans les relations parents-adolescents par essence difficiles et l’incompréhension qui va avec à cause de la différence de génération, de l’hypocrisie qui gouverne nos vies et la bonne conscience qui en découle, de la volonté de bien faire et de l’échec qui souvent en résulte, de dénoncer l’espèce humaine qui n’est pas fréquentable, ce que nous savons puisque nous en faisons tous partie, Elle est minée par l’individualisme, la violence, la haine… De plus, j’aurais toujours un intérêt particulier pour l’étude des personnages par rapport à l’écrivain, pour leur itinéraire interne qui s’opposent à celui qui tient le stylo, qui imposent leur personnalité et l’amènent là où ils le souhaitent. Comme dans la vraie vie les personnages de roman ont une existence propre, une liberté qu’ils entendent faire valoir. Comme dans la vraie vie des choses leur réussissent mais surtout leur échappent … J’aime le style de Laurent Mauvignier, à la fois précis, poétique dans les descriptions, pertinent dans les arguments, un texte qu’on suit passionnément jusqu’au bout. Je note également la performance de l’auteur qui a réussi à nous faire rêver de grands espaces… sans quitter sa feuille blanche, sans quitter son bureau.
Alors continuer à écrire comme acte de résilience contre les multiples agressions que cette vie nous réserve, même si ce ne sont que des mots qui ne font qu’attester des échecs qu’elle nous réserv pourquoi pas, mais pas seulement, continuer parce que la vie est là, pleine de surprises et de projets...Peut-être ?