la feuille volante
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Quelques mots sur Walt Witman
- Le 28/10/2025
- Dans Littérature anglo-américaine
N°287– Décembre 2007
QUELQUES MOTS SUR WALT WITMAN [1819-1892]
Je crois que c'est Saint Augustin qui demandait qu'on se méfiât de l'homme d'un seul livre. Walt Witman fut pourtant cet homme puisque son recueil de poèmes « Feuilles d'herbe »[Leaves of grass), même s'il ne fut pas son oeuvre unique [Il est moins connu pour Good by my Fancy, Spécimen Days and Collecte...], il reste qu'il est surtout célèbre pour ce recueil de textes souvent remaniés et réédité neuf fois de son vivant, parfois sans l'aide d'un éditeur. On ne sait d'ailleurs pas s'il s'agit de prose ou de poésie, tant sa prosodie emprunte la forme nouvelle pour son époque du vers libre, pourtant le film « Le cercle des poètes disparus » de Peter Weir [1989] a remis à l'honneur un de ses poèmes, écrit à la suite de l'assassinat d'Abraham Lincoln [Oh capitaine, mon capitaine]. Son style est à la fois baroque et les grandes envolées lyriques voisinent avec des banalités étonnantes et quotidiennes. Son écriture passe sans grandes transitions de phrases prétentieuses voire pédantes, à l'usage de mots argotiques, abstraits, voire des néologismes ou des mots créés à partir de langues étrangères ou d'onomatopées, pour repartir en évocations mystiques, usant d'une langue faite d'éléments hétéroclites donnant au lecteur une impression mitigée, déconcertante même, sans réelle différence entre la langue parlée et la langue écrite. C'est un peu comme si l'auteur se sentait grisé par les mots et leur musique. On a voulu en faire le précurseur des symbolistes en ce qu'il a voulu exprimer l'inexprimable puisqu'existe dans sa créativité des correspondances entre le monde matériel et spirituel. On a même été jusqu'à voir en lui l'annonciateur des surréalistes. C'est dire l'importance de cet écrivain qui ne laisse personne indifférent.
On a beaucoup parlé de Witman, et il est vrai qu'il s'agit d'un grand poète américain, autodidacte et humaniste. L'expression peut d'ailleurs surprendre chez un peuple traditionnellement plus attaché à la recherche du profit et à la réussite sociale qu'à la culture et qu'à la poésie dont on sait qu'elles ne rapportent rien ou pas grand chose, mais c'est ainsi! Ce fils de fermier de Long Island s'est très tôt tourné vers l'écriture, comme journaliste d'abord, comme homme de Lettres ensuite. Il reste un écrivain spécifiquement américain qui croit en l'homme, en ses capacités de construire l'avenir dans le respect de la démocratie et la foi dans le bonheur sur terre et l'égalité entre hommes et femmes. Il était en cela tout à fait en phase avec son temps, mais aussi un précurseur notoire.
C'est vrai qu'il a été un auteur controversé, mais il a évoqué l'humanité toute entière, ce qui a fait de lui un poète universel. Il a été un être complexe, comme nous le sommes tous, à la fois poète de la terre, du peuple, célébrant les valeurs physiques, celles du travail, de la vie au grand air et volontairement oublieux des barrières sociales, mais étonnament moderne et intellectuel. Pour autant son écriture trahit un être angoissé, désespéré parfois ou bizarrement optimiste, mais sans la souffrance et le mélange de sentiments que seule nous inspire la vie, il n'y a pas de création artistique, d'autant que son existence ne fut pas exempte de passions tumultueuses [on a même évoqué l'homosexualité] dont il parla.
En cela, Witman était un être humain, avec ses passions, ses contradiction, ses doutes, ses espoirs et ses découragements. Il fut à la fois un écrivain mythique et mystique en ce sens qu'il parla de la vie sous toute ses formes, évoqua Dieu, source de toute création mais aussi force qui donne l'impulsion à toute l'humanité. Pourtant il n'était pas chrétien, mais célébra l'âme comme intimement liée au corps, aux sens. Il fut un visionnaire, chantre de la liberté et de l'égalité entre les hommes, désireux de voir d'avènement de « l'homme moderne »mais étonnamment individualiste, voire anarchiste parfois, un romantique et un prophète aussi!
Un poète disparu et injustement oublié!
© Hervé GAUTIER - Décembre 2007.
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Electre à La Havane
- Le 22/10/2025
- Dans Littérature hispanique et ibérique
La Feuille Volante - N° 2021– Octobre 2025.
Électre à La Havane – Leonardo Padura- Éditions Méitailié.
Traduit de l‘espagnol par René Solis et Maria Hernandez.
Dans les bois de La Havane, on a retrouvé le corps étranglé d’Alexis Arayàn, le fils d’un important diplomate cubain. Pour corser le mystère, non seulement la victime ne semble pas s’être défendue, ce qui pouvait laisser penser à une forme de suicide, mais l’homme dont il s’agit était vêtu d’une longue et belle robe rouge... avec deux pièces de monnaie dans l’anus. A priori il ne pouvait s’agir que d’une affaire de prostitution masculine, d’autant que, selon les premiers renseignements, l’orientation sexuelle de la victime n’était pas vraiment du goût de son père et Alexis avait déserté la belle résidence familiale pour habiter la maison délabre d’Alberto Marqués, homme de théâtre marginalisé à la réputation sulfureuse, devenu un simple bibliothécaire, exilé dans son propre pays par le régime et surtout homosexuel notoire, dernière catégorie que n’aime guère le lieutenant Condé qui, bien qu’il soit suspendu temporairement, est chargé pour des raisons d’effectifs de cette enquête dans la touffeur de l’été cubain. Évidemment il accepte tout en sachant que la hiérarchie l’observe dans le but de le faire tomber. Le problème c’est que notre policier a la mauvaise habitude de rechercher dans chacune de ses affaires ses propres obsessions. Or le meurtre d’Alexis a eu lieu un 6 août, le jour de la Transfiguration du Christ dans la liturgie catholique et qu’il est persuadé d’être ici en présence d’un transformiste et non d’un pédéraste ou d’un travesti pris dans un banal jeu sexuel. D’autre part il apprend que la robe dont était revêtu Alexis était celle qui avait été conçue par Marqués pour le personnage d’ « Électra Garrigo » une authentique pièce de théâtre de Virgilio Piňera, mise en scène par Marqués mais qu’il n’a jamais pu monter. Conde apprit de la bouche de ce dernier qu’Alexis était certes homosexuel mais aussi catholique et possédait un évangile, ce qui faisait de lui un travesti mystique et qui compliquait les choses puisque cette religion bannit à la fois l’homosexualité et le suicide. Je ne suis pas certain d’avoir goûté les investigations de notre lieutenant en ce sens et qui m’ont paru quelque peu superflues. De même, sont évoquée également, dans les années 60 des rencontres parisiennes, avec des intellectuels français. En revanche pour mener son enquête Conde se rapproche de Miki, son ami et écrivain et ainsi comprend que dans cette société castriste l’hypocrisie est de mise, que chacun porte un masque et chacun est observé scruté dans le seul but de découvrir ses failles et de s’en servir contre lui. Des vérités lui seront ainsi révélées, sur cette société, sur le mort, sur sa famille et son entourage et aussi sur un passé que la révolution cubaine veut effacer. Grâce à Marqués, et non sans réticences, il va réussir à entrer dans le milieu homosexuel où il se présente entre autre comme un écrivain-alcoolique ce qui lui permet de cacher sa profession de flic tout en s’adonnant à une effrénée consommation de rhum et de bières et en payant agréablement de sa personne.
L’épilogue de ce roman est assez inattendu, le suspense y est distillé avec parcimonie avec une médaille, des restes de cigares et un témoignage capital.
Conde est certes un flic intègre mis c’est également un écrivain refoulé qui a fini par abandonner l’écriture, déçu sans doute par les rebondissements de sa vie. Cette enquête qui lui permet de renouer avec cette vielle discipline qu’il n’a jamais vraiment oubliée au point de confier une nouvelle à sa vieille machine à écrire, ce qui correspond au renouveau de notre policier. Même si les remarques que Padura prête sur ce sujet à notre lieutenant sont loin des préoccupations policières, je les ai particulièrement appréciées parce qu’elles correspondent un peu aux miennes ; D’autre part, les romans de Padura sont aussi l’occasion de se livrer à une critique du régime castriste qui ne favorise pas vraiment son talent. Il n’en demeure pas moins dans son pays sans lequel il ne peut écrire alors qu’il pourrait résider en Espagne dont il a la nationalité. Cette caractéristique que je retrouve, à travers ses différents personnages qui apparaissent dans nombre de ses romans , me parait également notable.
J‘ai, comme d’habitude apprécié la qualité du style notamment dans les descriptions ce qui met notamment en valeur le travail des traducteurs qu’il convient aussi de saluer.
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la transparence du temps
- Le 13/10/2025
- Dans Littérature hispanique et ibérique
La Feuille Volante - N° 2013 – Septembre 2025
La transparence du temps – Leonardo Padura – Métaillé.
Traduit de ‘espagnol par Elena Zayas.
Mario Conde qui a quitté la police depuis vingt cinq ans va fêter ses soixante ans, pas vraiment au mieux de sa forme et combat comme il peut sa mélancolie avec du rhum, du café et des cigarettes tout en se livrant au commerce aléatoire de livres anciens. Un appel téléphonique lui fait reprendre contact avec Bobby, un ancien camarade de lycée devenu un marchand d’art et ... homo qui, se souvenant que Mario avait été flic dans une vie antérieure, le charge, au nom de leur ancienne amitié mais aussi, contre une confortable somme d’argent, de retrouver une mystérieuse statue de la Vierge noire dérobée avec beaucoup d’autres valeurs, des bijoux notamment, par Raydel, son amant indélicat. L’importance du montant proposé lui fait accepter cette mission qui lui permettra de sortir d’une gêne financière et, ce d’autant qu’il compte sur l’appui de son épouse Tamara, de ses traditionnels copains et de son chien. Faisant appel à son instinct, Conde s’aperçoit que cette statue, une vierge noire, présentée par son copain comme une relique familiale, avait en réalité une très importante valeur marchande et historique et peut-être même des pouvoirs miraculeux.
Ses investigations vont amener Conde a côtoyer l’extrême pauvreté de certains quartiers autant que le milieu plus riche des marchands d’art et la fuite des œuvres cubaines à l’étranger. Il porte ainsi sur cette île qu’il aime un regard désenchanté face aux promesses égalitaires non tenues du castrisme ce qui entraîne un exil massif des Cubains que déplore notre ex-policier. Cette recherche de statue est l’occasion de retrouver ses origines qui remonteraient au siège de Saint Jean d’Acre en 1291 avec peut-être le concours des chevaliers du Temple et qu’elle aurait voyagé jusqu’en Catalogne , autant dire un long voyage dans les siècles et c’est une occasion pour Conde de méditer sur la fuite du temps, sur la vieillesse qui s’empare peu à peu de lui. Le délabrement tout relatif de notre ami qui mesure ainsi les ravages d’une vieillesse à venir qu’il redoute n’est pas atténué par le somptueux destin d’anniversaire d’entrer dans la soixantaine. Il répond comme en écho à la dégradation d’un peu tout à Cuba, les routes, les bidonvilles le niveau de vie...pendant que les meurtres s’accumulent autour de cette statue
Comme à chaque fois, Padura glisse dans ses romans des critiques non voilées contre le castrisme qui le lui rend bien en l’écartant des médias nationaux alors qu’il bénéficie d’une bonne notoriété à l’international. Pour autant, et bien qu’il ait la nationalité espagnole et qu’il pourrait vivre dans ce pays, il reste à Cuba parce que, sans son île, il ne pourrait écrire.
Le style est, comme toujours agréable à lire, plein de nuances et d’érudition mais un peu long cependant pour maintenir l’attention jusqu’à la fin.
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LES SENTIERS DE LA GLOIRE- Stanley KUBRICK. [ARTE Diffusion le 8/11/2007]
- Le 09/10/2025
N°283 – Novembre 2007
LES SENTIERS DE LA GLOIRE- Stanley KUBRICK. [ARTE Diffusion le 8/11/2007]
« Le pire, c'est la guerre » a dit récemment un ministre.
C'est effectivement ce qui peut arriver de pire à un pays, à une nation, à une civilisation, mais le pire, dans cette situation, c'est sans doute que la guerre soit dévolue à des militaires, d'autant qu'à l'époque, c'est au Peuple français qu'on a confié le soin de défendre le sol national. Au nom de la conscription, on est donc allé chercher des hommes qu'on a instruit dans l'usage des armes, qu'on a habillé et mis en condition.
Ces citoyens sont donc devenus des soldats. Jusque là, rien à dire, mais le pire, sans doute, c'est que ces pauvres gens ont été livrés à l'incompétence de militaires de carrière, des généraux aux idées d'un autre âge, mus par la seule volonté d'obtenir un avancement, une décoration, une citation, une étoile, que le sacrifice de « leurs » soldats serait capable de leur assurer. Ce qu'ils souhaitaient c'était se faire valoir vis à vis de leur hiérarchie, et pour cela, ils ont joué avec eux, c'est à dire avec leur vie, comme on manipule des soldats de plomb, avec tout l'inconscience et l'humanité qui sied à des gens qui veulent faire prévaloir le paraître sur l'être. C'est qu'ils ont bien souvent conquis leurs galons, non par leur valeur, mais par leur capacité de flagornerie, de délation, de nuisance. Le pire, c'est que, ne devant leur place qu'à leurs bassesses, ils n'hésitent pas, pour la conserver, à trahir leurs amis, devenus ainsi leurs concurrents dans cette course effrénée aux honneurs, à la reconnaissance. Leur poste, qu'il faut impérativement conserver, ils le doivent à leurs nombreuses compromissions et trahisons qui émaillent leur parcours, mais peu leur importe, ce décor, patiemment tissé dans l'ombre de la médiocrité, ne saurait être balayé par un plus vertueux qu'eux. Ils sont responsables, disent-ils, de leurs hommes, mais c'est au nom de cette responsabilité, mais aussi pour obéir à des ordres impossibles à exécuter, parce que concoctés par des hommes coupés des réalités, mais dont ils n'osent contester le bien-fondé, qu'ils vont obéir, c'est à dire sacrifier inutilement des vies humaines. Dès lors, que devient l'amour de la Patrie, la nécessaire défense du pays?
Alors, au nom de la discipline, ils mettent en place cette parodie meurtrière pour le seul bénéfice de leur carrière en n'oubliant pas de ressortir les vieilles rengaines sur le patriotisme, avec tout ce qu'il faut de paternalisme pour faire plus authentique. Même s'il faut, pour cela, que des Français tirent sur des Français! Ce film ne le montre pas, mais il était, je crois, d'usage d'y ajouter de larges rasades de gnôle pour exciter les hommes où leur faire perdre le sens du danger.
Bien entendu, quand l'affaire tourne au fiasco, ce qui est inévitable, il convient de trouver des responsables. Alors, pour faire bonne mesure, mais surtout pour masquer les vraies responsabilités, on accuse de traîtrise, de désertion, de refus d'exécuter les ordres, ceux-là mêmes dont on souhaitait se servir. Et bien entendu, pour l'exemple, on en fusille quelques-uns, en évitant de prendre en compte les réalités du combat et parfois l'attitude héroïque des accusés, en laissant au hasard ou à la vengeance personnelle le soin de désigner ceux qui seront sacrifiés. On ne prend même pas le soin d'un vrai procès, dans cette mascarade où les décisions sont prises à l'avance. Dans cette affaire, il ne saurait être question de sanctionner les vrais coupables. Il ne peut s'agir que de sans grades qui ne peuvent se défendre et en aucune façon, d'officiers.
Seul Kirk Douglas apporte une note d'humanité et de justice dans cette pantalonnade qui serait comique si elle n'était fatale.
Mais , l'aveuglement de cette hiérarchie n'est pas seulement l'apanage de l'armée. Il y a certes la dénonciation des bassesses des intermédiaires, désireux, eux aussi, de faire porter la responsabilité des fautes sur les plus petits qu'eux, mais, il m'apparaît que ce film n'est pas seulement anti-militariste et que son auteur a voulu donner à voir une facette de la condition humaine. Après tout, dans toute son oeuvre Kubrick a voulu déranger et mettre à mal toutes les idées reçues sur la société. Ce long métrage lui-même, bien que de 1957, n'a été connu en France qu'en 1972. Tout au long de ce film, le spectateur éprouve de la compassion pour les soldats, pour leurs souffrances, leurs sacrifice, mais il y a pire. A la fin, la sentence prononcée, on les oblige à assister à l'exécution de leurs camarades et, pour ceux qui font partie du peloton, à y participer. La dernière scène du film me paraît révélatrice. On y voit ces soldats ivres qui viennent d'être témoins de l'assassinat légal de leurs compagnons d'infortune, verser des larmes en écoutant la triste complainte d'une chanteuse allemande. La guerre les a peut-être déshumanisés, mais je crois plutôt que Kubrick choisit de montrer ce que les hommes en général ont de méprisable.
Ce film est bien nommé. La gloire, on peut l'habiller comme on veut, mais pour y accéder, ce ne sont pas des boulevards, des avenues, mais bien des sentiers, tortueux, cahoteux, boueux.
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Morse
- Le 09/10/2025
- Dans Réflexions
La Feuille Volante - N° 2020– Octobre 2025.
Morse – Série policière anglaise diffusée sur Canal satellite.
Je ne suis pas fan des écrans ni accro aux émissions de télévision mais, face au spectacle désolant que nous donnent nos hommes politiques beaucoup plus occupés à leur prochaine éventuelle réélection et à l’avenir de leur carrière pour l’attribution d’un poste de responsabilité qu’à l’intérêt général des citoyens qu’ils sont censés représenter et défendre et ce malgré l’image négative qu’ils donnent de notre pays, devenu la risée du monde entier, j’ai envie de me raccrocher à autre chose de plus conventionnel. Je ne parle pas des conséquences sur la dette abyssale de la France, ni des suites financières désastreuses que vont avoir leurs décisions (ou leurs absences de décision) pour le moins inattendues voire catastrophiques sur nos finances publiques et sur notre quotidien alors que le bon sens et la logique voudraient qu’on se concentre sur un compromis salvateur et qu’on fasse taire, pour un temps, les dissensions idéologiques mesquines, mais c’est un peu trop demander à une catégorie sociale qui se classe elle-même parmi les élites de la nation mais qui ne représente plus vraiment ceux qui les ont élus. Je ne parle pas non plus du désastreux exemple qu’ils donnent quand, à l’occasion de leurs fonctions, on les retrouvent devant les tribunaux, quand ce n’est pas dans les prisons de la République.
Face à cette bouffonnerie dont on a du mal à rire tant elle est lamentable, on se raccroche à ce qu’on peut parce que si la politique est une chose passionnante, ceux qui la font actuellement le sont notablement moins. La télévision fait partie de notre vie et c’est par elle que passe cette navrante clownerie mais heureusement elle diffuse aussi autre chose. Mon intérêt personnel me porte notamment vers les intrigues policières mais pas celles où se déclinent à l’envi violence, sexe et sang comme c’est trop souvent le cas. Un peu par hasard, je me suis connecté sur le feuilleton qui relate les enquêtes auxquelles participe Morse, ce jeune agent de police judiciaire anglais des années 60 qui, malgré son grade de subordonné, s’empare des affaires les plus compliquées qu’il finit par résoudre lui-même grâce à la qualité de son raisonnement, à son bon sens, à sa culture voire à son érudition, donnant à la hiérarchie qui souvent le méprise eu égard à son jeune âge et à son manque d’expérience, une édifiante leçon. Il incarne bien le système, lui le subalterne, souvent cantonné par ses supérieurs imbus de leur rang, à des tâches répétitives et sans intérêt et doit à l’occasion endosser la responsabilité de leur incompétence. Pourtant il est vrai qu’il est sûrement bien le seul parmi les policiers de ce commissariat, à avoir fréquenté l’université d’Oxford et à faire profité tous ses collègues, surtout les plus gradés, de ses vastes connaissances. Il a sûrement choisi ce métier par hasard, pour l’aider à survivre plutôt que comme une véritable vocation, mais il l’exerce avec probité et impartialité.
Il est certes un personnage de fiction, crée par Colin Dexter (1930-2017) et revisité par Russell Lewis et est à ce titre une créature de composition un peu solitaire et donc un peu idéalisé, nonobstant une légère addiction à l’alcool, mais quand même. J’ai également souvenir d’une autre série qui le représentait, quelques années plus tard, alors qu’il était devenu un inspecteur expérimenté qui accompagnait le sergent Lewis.
Les épisodes proposés sont bien construits et distillent jusqu’à la fin un suspens de bon aloi. C’est personnel, mais j’aurais de plus en plus tendance à en redemander !
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Retour à Ithaque -Un film de Laurent Cantet
- Le 06/10/2025
- Dans cinéma français
La Feuille Volante - N° 2018– Octobre 2025.
Retour à Ithaque– Un film de Laurent Cantet, écrit par lui-même et par Leonardo Padura. (2014)
Ithaque c’est, dans l’Odyssée d’Homère, une île dont Ulysse est le roi et qu’il regagne au terme d’une longue errance en mer. Il y retrouve son épouse Pénélope qui l’a attendu malgré les sollicitations de nombreux soupirants.
Sur une terrasse qui domine La Havane au soleil couchant, quatre amis, Tania (Isabel Santos), Eddy (Jorge Perugorría), Aldo (Pedro Julio Dias Ferran) , Rafa (Fernando Hechevarria) se retrouvent pour fêter le retour d’Amedeo (Nestór Jimenez) après seize ans d’exil en Espagne. Du crépuscule à l’aube ils évoquent leur jeunesse, leurs projets de vie, leurs espérances et la joyeuse bande de copains qu’ils formaient. Ce retour dans le passé, commencé au départ dans la bonne humeur, ne va évidemment pas sans dialogues parfois cruels et sans concession ce qui en fait un film humain et donc universel, évoquant le traditionnel thème des « rêves perdus », de l’amitié, de la fidélité, de la foi trahie.
Amedeo est un écrivain cubain jadis primé mais qui s’est exilé en Espagne, abandonnant sa femme atteinte d’un cancer, Rafa est un peintre un peu alcoolique qui a arrêté de peindre et survit en vendant des croûtes, Tania est une ophtalmologue complètement ruinée dont les enfants sont partis aux USA avec leur père, comme beaucoup de Cubains, Eddy est un cadre du castrisme, corrompu et arriviste, ce que ses amis ne lui pardonnent pas et surtout un écrivain raté et Aldo, le noir, l’hôte du groupe qui pourtant avait cru au socialisme, survit en bricolant des batteries automobiles et qui doit supporter son fils adolescent, Yoenis, qui ne fait rien et souhaite quitter Cuba. Chacun fait son propre bilan, à la fois cruel et désabusé et évidemment celui de Cuba durant ces seize années difficiles imposées par Castro, qui ont fait suite à la chute de l’URSS et compliqué la vie des Cubains avec la peur, la pauvreté, l’exil et la corruption.
La classique unité de temps , de lieu et d’action (ou d’inaction puisqu’il ne s’agit que de dialogues, d’une sorte de huis-clos sur le toit d’un immeuble) est respectée. Le film se déroule face à la mer qui symbolise la fuite et dans contexte d’une ville foisonnante de bruits et de vie. C’est un film sur le temps passé et donc le vieillissement, la nostalgie où chacun vit difficilement avec ses lâchetés, ses désillusions, ses compromissions, ses regrets, ses remords et cela renvoie à la situation de Cuba lui-même englué dans une dictature castriste et ses promesses avortées. C’est aussi un hymne à l’amitié malgré le sacrifice d’une génération qui a cru à la révolution castriste et qui prend conscience qu’elle a été laissée pour compte.
Leonardo Padura est le co-auteur de ce film et il est incontestable qu’il se retrouve dans le personnage d’Aldo. En effet Padura qui possède également la nationalité espagnole depuis 2011 et donc pourrait vivre en Espagne, mais préfère son Île. Il dit d’ailleurs avoir non pas deux nationalités mais deux citoyennetés et que sa seule nationalité c’est Cuba sans laquelle il ne peut écrire. Le régime contre lequel il est très critique ne lui ouvre que rarement les portes des médias qu’il contrôle alors que son succès est indéniable sur l’île et à l’international. Il y vit donc d’une manière quasiment anonyme.
Ce film est surtout le dernier de Laurent Cantet, metteur en scène humaniste qui jette sur le monde qui l’entoure un regard critique et curieux des problèmes de son temps, palme d’or à Cannes en 2008 pour « Entre les murs », disparu prématurément à l’âge de 63 ans.
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Adios Hemingway
- Le 03/10/2025
- Dans Littérature hispanique et ibérique
La Feuille Volante - N° 2017– Octobre 2025.
Adios Hemingway – Leonardo Padura- Métailié.
Traduit de l’espagnol par René Solis.
Le lieutenant Marion Conde qui a depuis quelques années quitté la police pour devenir écrivain et marchand de vieux livres est sollicité par un de ses anciens collèges. A La Havane, une tempête a déraciné un arbre dans la propriété d’Ernest Hemingway dont la maison est devenue un musée et on a retrouvé un corps enterré depuis quarante ans et qui portait une insigne du FBI. Un tel mystère menace d’entacher sa mémoire de l’écrivain américain d’autant que le policier nourrit à l’endroit d’Hemingway des sentiments contradictoires d’admiration pour l’écrivain et de rejet pour l’homme. L’admirateur de l’écrivain ne pouvait supporter qu’on lui mette sur le dos un meurtre qu’il n’avait peut-être pas commis et l’ancien flic qu’il est ne pouvait pas ne pas laisser passer cette occasion d’enquêter en solitaire sur cette affaire, même si cela devait s’inscrire dans l’indifférence générale.
En réalité, plus qu’une investigation policière, c’est plutôt une réflexion sur Hemingway, sur son œuvre, sa psychologie, son côté expansif, les différents sites qu’il a fréquentés, ses failles, la construction par lui-même de son propre mythe qui ont nourri toute sa démarche de création, à laquelle se livre Conde. Padura y ajoute une rencontre érotique avec Ava Gadner. invente cette traque du FBI, par ailleurs parfaitement possible, qui aurait provoqué ce meurtre, se hasarde à expliquer son suicide par la perte de sa traditionnelle vitalité due au vieillissement, son choix d’une vie exaltante et parfois violente qui peu à peu le trahissait, la culpabilité latente d’avoir quelque peu délaissé la littérature au profit de son amour de la vie et ce malgré son prix Nobel. Pour cela Conde choisit de approcher ceux qui ont bien connu l’écrivain vers la fin de sa vie. Même si l’œuvre d’ Hemingway est détaillée avec précision, j’ai été assez peu convaincu par le résultats des investigations et leurs conclusions qui n’étaient qu’un prétexte pour côtoyer l’image de l’écrivain surnommé familièrement « Papa ».
Léonardo Padura explique dans une note que son éditeur lui avait demandé de participer à une série sur « la littérature ou la mort » et que le nom de Hemingway s’est naturellement imposé à lui . Il avait donc résolu d’intégrer Conde dans une fiction et de lui prêter ses propres émotions. Même si ce petit ouvrage où la réalité se mêle à la fiction, n’est pas un grand roman, c’est bien écrit et bien documenté, deux choses qui au mois donnent envie de se replonger dans l’œuvre de l’écrivain américain.
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L'homme qui aimait les chiens
- Le 01/10/2025
- Dans Littérature hispanique et ibérique
La Feuille Volante - N° 2016– Octobre 2025.
L’homme qui aimait les chiens – Leonardo Padura- Métailié.
Traduit de l’espagnol par René Solis et Helena Zayas.
Cet long ouvrage s’ouvre sur le début de l’exil de Léon Trotski (1879-1940) décrété par Staline et qui dura dix ans et le début de la vie de son assassin, le militant communiste espagnol devenu agent du NKVD , Ramón Mercader (1913-1978). Il s’agit là de deux personnages connus auxquels s’ajoute un troisième, parfaitement fictif celui-là, Ivàn Cardenàs Matrurell, vétérinaire à Cuba mais surtout écrivain manqué, muselé par le régime castriste et donc parfaitement inconnu de tous. Il revient, en 2004, après la mort de sa femme Ana, sur sa rencontre datant de 1977, par hasard sur une plage de La Havane , avec un vieil homme solitaire, Jaime Lopez, et ses deux lévriers barzoï qui lui parle avec précisions du meurtrier de Trotski, lui donnant des détails même sur sa vie intime , détaillant tous les préparatifs de cet assassinat sur fond de fin tragique de la guerre d’Espagne, du pacte germano-soviétique, de l’invasion de la Pologne... Lors de plusieurs rencontres il va avouer à Ivàn que non seulement il a été l’ami de Ramon Mercader mais aussi s’épanche sur les inepties, les, les injustices flagrantes et les crimes, les procès truqués, les exécutions sommaires, les disparitions, les camps sibériens décidés par Staline, décimant son peuple jusque dans les rangs de ses propres partisans. Il dénonce des mensonges qui, à force de temps et de propagande deviennent des réalités, prévoyant peut-être la fin de l’utopie communiste. Le livre refermé, ce que je retiens de cette lecture édifiante c’est le mensonge, le mépris, la peur et la mort.
Ce sont donc trois destins qui se dessinent, celui de Trotsky, promis à un bel avenir en Russie communiste mais que le dictateur Staline , dans sa volonté de se maintenir seul au pouvoir, a condamné à la déportation au Kazakhstan puis à l’exil au nom de sa supposée traîtrise à la révolution, une longue errance de dix années entre la Turquie, la France, la Norvège et le Mexique où il trouvera la mort assassiné par Mercader. Celui-ci, emporté par la débâcle et la confusion des troupes républicaines à la fin de la Guerre civile est recruté par Moscou, dissimulé sous diverses identités, pour exécuter Trotski. Sa tâche accomplie, il connaîtra lui aussi une autre sorte d’errance, jusqu’à sa mort. Le troisième destin, celui d’Ivàn , le narrateur, est bien différent des deux autres, plus modeste et anonyme qui fait le lien entre le passé et le présent, un témoin attaché à sa fidélité au régime castriste malgré les difficultés des Cubains au quotidien. Il écoutera son vieil interlocuteur, mémorisera, prendra des notes et, après la disparition de Lopez aura la certitude d’avoir rencontré l’authentique meurtrier de Trotski tout en se demandant pourquoi il a été choisi pour recevoir ces confidences qui ébranlaient quelque peu ses convictions et sa vie même. Il releva un détail qu’il avait noté chez Lopez ,que cet amour des chiens était partagé par Trotski … et aussi un peu par lui-même puisqu’il est vétérinaire. Il parle également de lui-, de sa vie intime dévastée par un divorce à l’initiative de sa femme, déçue par son côté perdant et de la séparation d’’avec ses enfants, de la fuite des cubains sur des radeaux de fortune pour gagner les États-Unis , de la mort de son frère.. . D’une certaine façon il est essentiel et avec son témoignage, ils prend réellement une dimension de l’écrivain qu’il a toujours voulu être, quelque peur qu’il ait pu avoir pour écrire ce livre. Il avait en effet été muselé par le régime castriste et s’était tu par crainte. Cet épisode fait renaître en lui cette faculté d’écrire, de témoigner.
C’est un roman historique fascinant, particulièrement bien argumenté, documenté, une somme de travail, de commentaires et de création extraordinaires où la fiction se mêle à l’Histoire et qui s’attache son lecteur jusqu’à la fin de cet ouvrage pourtant long (670 pages). Ce roman est aussi, selon une note de l’auteur, une réflexion sur les perversions de cette grande utopie du XX° siècle dont la renaissance menace actuellement nos démocraties.