la feuille volante
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LIBERO – Film italien de et avec Kim Rossi Stuart.
- Le 05/02/2011
- Dans Cinéma italien
N°502 – Février 2011.
LIBERO – Film italien de et avec Kim Rossi Stuart.
Arte – 3 février 2011 - 20H40.
Il est des films qu'on découvre par hasard lors d'une soirée télé où rien n'est prévu. On zappe et on s'arrête sans savoir pourquoi sur un long métrage, à cause du titre ou des quelques mots de la critique qui l'accompagne... et on se laisse happer par l'histoire. Pour moi, cela a été le cas de « Libero », avec, peut-être cet accent d'Italie qui pourtant ne doit rien au foot-ball.
J'ai bien aimé ce film qui avait toute les chances d'échapper à mon attention [Kin Rossi Stuart m'était complètement inconnu, et je ne suis pas un cinéphile averti]. L'histoire pourrait être banale, en cette fin de XX° siècle en Italie : une famille mono parentale, avec à sa tête Renato, un caméraman un peu paumé mais qui parvient tant bien que mal à maintenir un équilibre précaire dans cette famille secouée par les départs répétés de son épouse. C'est pourtant un père aimant, à la fois colérique et touchant, qui fait ce qu'il peut pour assurer à chacun plus que le nécessaire et que ses enfants adorent. Il cache autant que possible les errances amoureuses de Stefania qui pourtant débarque un soir, désireuse de réintégrer le domicile conjugal. Pour cela elle supplie tout le monde, fait à tous des promesses de fidélité qu'elle ne tiendra pas. Renato, peu convaincu finit par plier cependant, Viloa, la fille un peu naïve y croie mais Tommi, un préadolescent écorché-vif à qui l'inconduite de sa mère n'a pas échappé ne se fait guère d'illusions.
Tout reprend donc comme avant, en apparence seulement, mais Stefania, immature jusque dans l'éducation de sa progéniture en fait beaucoup trop pour être crédible. Elle manie l'hypocrisie autant que l'amnésie mais finit par céder aux sirènes de l'adultère.
Le spectateur voit ce film à travers les yeux de Tommi [Alessandro Morace, à la fois émouvant et incarnant parfaitement cet enfant que les événements font grandir trop vite]. Certes, sa sœur fait ce qu'elle peut pour tenir auprès de lui le rôle de la mère absente, mais on le sent comme étranger à ses efforts. C'est lui qui regarde le monde des grands, de loin, parfois à la jumelle, mais toujours solitaire. On le voit marcher dangereusement au bord du toit, escalader les murs... et regarder le vide avec une certaine attirance. C'est surtout sur lui que pèse cette situation délétère et qui l'empêche de vivre son enfance comme les autres. En classe, il est maladivement timide devant les filles et se rapproche de l'élève rendu muet par un drame familial, un peu comme celui qu'il connaît chez lui. Cet épisode accentue encore davantage sa solitude. Avec son camarade de l'immeuble où il habite, il ne peut, malgré une invitation, partager avec lui des vacances à la neige, comme si ce genre de joies familiales lui étaient définitivement interdites. On imagine ce que sera sa vie d'adulte ensuite ! C'est lui qui rappelle à sa mère que lors d'une de ses maladies infantiles elle était encore une fois absente ! C'est lui qui fait remarquer à son père que Stefania ne perdra jamais ses mauvaises habitudes. C'est lui aussi que pressent le prochain départ de sa mère quand il la voit discuter avec un homme lors du vernissage de l'exposition. Il réagit comme il le peut, au passage en chagrinant son père qui pourtant était attentif à ses performances sportives, en délaissant la piscine pour le foot-ball. C'est aussi sur lui, sans doute parce qu'il est le plus faible, que s'abat l'ire paternelle.
On imagine le calvaire de cet homme qui maintient un semblant de vie familiale mais à qui le quotidien se charge de rappeler en permanence qu'il a choisi la mauvais personne pour partager sa vie. Tant qu'il n'acceptera pas un éventuel divorce (et probablement ne il fera-t-il pas ne serait-ce que pour ne pas traumatiser durablement ses enfants), il connaîtra cet opprobre. Ce film passe sur cette chaine au moment où on parle des ravages occasionnés par la séparation des parents sur la vie de leurs enfants.
Ce film est émouvant et bien en phase avec la société actuelle. La psychologie des personnages est dessinée toute en finesse et d'une manière juste et épurée, ce qui tranche peut-être avec l'idée qu'on se fait du cinéma italien traditionnel, exubérant et démonstratif. Je veux retenir la dernière image du film, celle où Renato accède enfin à l'envie qu'a Tommi de jouer au foot-ball, lui conférant sa vraie place au sein de cette famille déchirée, lui rendant son sourire : « Anche libero va bene » !
©Hervé GAUTIER – Février 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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L'armée des cendres – José Pablo Feinmann
- Le 04/02/2011
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°501 – Février 2011.
L'armée des cendres – José Pablo Feinmann – Abin Michel.
Traduit de l'espagnol par Hélène Visotsky.
Découvrir un écrivain inconnu à travers un premier livre a toujours quelque chose de fascinant. J'ai donc abordé ce récit avec tout l'attachement que je porte d'ordinaire aux auteurs sud-américains.
Nous sommes en 1828 à Buenos Aires et le lieutenant Julian Quesada vient de tuer en duel le docteur Nicasio Costa, père du lieutenant Juan Ramon Costa. On imagine ce militaire familier de cette « procédure » à cause de son côté hâbleur ou de son attirance pour les femmes. Quesada a en effet tenu des propos diffamants sur l'officier Costa, l'accusant de lâcheté devant l'ennemi. Une telle issue implique que Quesada quitte la ville. On lui confie donc une étrange mission qui consiste à remettre une lettre au Colonel Andrade qui tient garnison dans le sud lointain. Pour cela, il lui faut traverser le désert en compagnie d'un pisteur. Il arrive à destination mais le colonel se révèle être un homme étrange, héros de la guerre d'indépendance au passé militaire glorieux mais aussi un être insaisissable qui, malgré l'importance du pli qui lui est destiné refuse, pendant quelques jours de recevoir le lieutenant.
Finalement, il décide de partir en guerre contre les insoumis, quitte le fort avec un détachement dont fait partie Quesada, poursuit d'une manière étrange un ennemi invisible qui finit quand même par l'attaquer. Est-ce le désert, cette étrange et labyrinthique traque ponctuée d'assassinats ou ses années de luttes émaillées de défaites et d'incarcérations qui dérangent l'esprit du colonel?
Celui-ci agit d'une manière si démente que le lieutenant Quesada le démet de ses fonctions et prend le commandement. Il remettra l'officier supérieur aux instances militaires de la capitale qui l'interneront dans un asile où il va rapidement mourir. Attaché à son chef, Quesada l'enterre dans le désert. Il rencontre le Lieutenant Juan Ramon Costa, retour d'une longue campagne au Brésil qui, apprenant les circonstances de la mort de son père, provoque Quesada en duel. Ce dernier y trouvera une mort qu'il recherchait depuis longtemps. Voilà à peu près la trame de ce roman.
J'avoue que cet ouvrage m'a laissé un peu dubitatif, pas vraiment passionné par l'histoire racontée. Tout au plus la personnalité du colonel-fou m'a-t-elle fait, un moment, penser à Don Donquichotte. Pour le reste, la langue (la traduction) donne à voir des paysages parfois grandioses et c'est peut-être la seule chose que je retiens !
©Hervé GAUTIER – Février 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LES FUNAMBULES – Antoine Bello
- Le 29/01/2011
- Dans littérature française et francophone
N°498– Janvier 2011.
LES FUNAMBULES – Antoine Bello– Gallimard.
L'art de la nouvelle est difficile, celui de concocter un recueil qui ait une unité l'est encore davantage. Pour l'auteur, il s'agit de capter l'attention de son lecteur avec des textes assez brefs, une action resserrée avec un minimum de personnages et une fin souvent inattendue. Elle favorise une lecture « d'une traite » censée procurer au lecteur un souvenir plus pérenne que le roman nécessaire plus long. Elle est soit réaliste soit fantastique. De plus, le recueil de ces textes se caractérise, en principe par une unité de ton. Baudelaire fait prévaloir une nouvelle courte à un plus longue précisément pour sauvegarder cet effet.
Est-ce cette préoccupation qui anima l'auteur dans la dernière nouvelle intitulée « l'année Zu » ? Il s'agit de l'histoire d'un romancier dont le premier roman est composé de 6 pages soit 1400 mots. Il y parle d'un jeune garçon qui s'intéresse aux rats de son quartier parisien au point de tenter de percer le secret de leurs dialogues et de devenir lui-même cet animal. Suivent d'autres œuvres qui ont pour caractéristique de s'inscrire dans « le minimalisme » qui part du principe simple que, puisque la plupart des mots sont galvaudés et donc dévalués, il est plus simple de s'exprimer par des mots rigoureusement pesés, en privilégiant l'ellipse et la ponctuation. Poussant au bout ce raisonnement, Zu pensa qu'il pouvait résumer un roman en un mot, le dernier ! Ainsi, au fur et à mesure des publications, Zu s'attacha-t-il à réduire progressivement le nombre des mots employés, sa dernière nouvelle n'en comptant que 14 et que sa trilogie pouvant être rassemblée en 4 pages !
Que dire de l'histoire de Soltino, ce funambule qui marche rapidement et sans aucune hésitation sur une corde, sans balancier, au mépris du vide et qui n'a de cesse d'améliorer sa précédente performance ? Il dit lui-même que ce qui l'intéresse n'est ni le succès ni l'argent mais d' « aller voir ce qu'il y avait au bout ». Sa quête le mène de plus en plus loin, jusque sur le toit du monde et à la mort.
L'histoire de l'exégète Fiodor Sadanov n'est pas moins étonnante. Il a consacré sa vie à étudier tout ce qui a été écrit autour d'Igor Kribolski [coupures de presse, extraits d'études, de journaux intimes...], joueur de quilles russe de l'ancienne URSS. Si son enfance a été quelque peu perturbée, sa vie a été celle d'un sportif de haut niveau choyé par le régime, celle aussi d'un simple citoyen qui ne voulu jamais s'engager en politique. Le commentateur a néanmoins réussi à extraire des écrits de Kribolski, des messages subliminaux de nature contestataire en bouleversant complètement la structures des phrases.
Que penser du sculpteur de mannequins Kreuzer dont la laideur fait peur. C'est pour cela sans doute qu'il poursuit la beauté dans son œuvre, chacune de ses sculptures étant l'ébauche de la suivante. Toute la longue série des « manikin » commencée en 1938 devra se terminer par le n°100 qui représente le summum de sa démarche artistique et au bout du compte son corps lui-même devient du bois !
Quant à l'histoire qui nous projette en 2058 de ce cosmonaute américain, Jim Mute (au nom prédestiné), qui accepte de faire partie du programme spatial d'exploration de la planète Jupiter tout en sachant pertinemment qu'il n'en reviendra jamais. Dans une société qui a besoin de martyrs, Il se sacrifie pour la grandeur de son pays et les détracteurs de ce projets finissent par se taire.
A travers ces témoignages, Antoine Bello transporte son lecteur dans une sorte de monde parallèle où il est permis de se demander si ces fictions n'ont pas été des réalités tant les références « historiques » sont précises. A l'occasion de ces destins quelque peu hors du commun, l'auteur nous invite à la recherche de la perfection sous toutes ses formes et parfois des plus inattendues. Cette quête fait d'eux des « funambules » qui marchent au-dessus du vide de leur existence. Ils la dépassent, la transcendent, l'oublient pour aller au bout de leur idéal. Il le formule avec ces mots « Arrive un moment où les intérêt d'un astronaute et ceux de son employeur se rejoignent et se confondent. Alors la vie d'un homme devient un paramètre modélisable, en l'occurrence, important, mais non essentiel ».
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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La ligne de partage – Nicholas EVANS
- Le 23/01/2011
- Dans Littérature anglo-américaine
N°496– Janvier 2011.
La ligne de partage – Nicholas EVANS- Albin Michel.
Traduit de l'américain par Françoise du Sorbier.
Le roman s'ouvre sur la découverte par deux skieurs du cadavre d'une jeune fille emprisonné dans la glace à « Goat Creek ». Les recherches, difficiles au début, révèlent son identité: il s'agit d'Abbie Cooper recherchée par le FBI.
Ainsi débute une histoire aux multiples rebondissements que le lecteur va découvrir grâce à la rétrospective. Derrière ce titre un peu sibyllin, il faut entendre « la ligne de partage des eaux » Cette histoire commence en effet il y a quelques années dans un hôtel de l'état de Montana aux États-Unis. En réalité cet établissement est un ranch, nommé « la Ligne » qui reçoit des hôtes et qui est situé « au sommet d'une vallée tortueuse ». A cet endroit précis, la rivière se divise en deux. D'un côté « Lost Creek », dont « l'existence est aléatoire » et de l'autre « Miller's Creek » dont le cours est impétueux. De chaque côté de cette colline, le paysage est bien différent et le filet d'eau d »une rivière ne donne vie qu'à une végétation maigre tandis que l'autre permet une flore luxuriante. Dans ce ranch, plusieurs familles se retrouvent chaque été. Sarah et Benjamin Cooper, les parents d'Abbie et de Josh, Les Bradstock, les Delroy. Apparemment ces couples sont satisfaits de se retrouver chaque année avec leurs enfants et Abbie, encore adolescente, s'imaginait que ses parents étaient heureux de vivre ensemble. Effectivement, leur vie est simple et normale, mais ils n'ont pas échappé à l'usure du couple, au temps qui passe, à l'envie de l'inconnu... Abbie vit sa vie d'adolescente et profite de ses amours de vacances en même temps qu'elle tombe amoureuse de la nature sauvage du Montana où habite Ty.
C'est dans ce décor que Benjamin, que tout le monde appelle Ben, tombe amoureux, six mois auparavant, de Eve Kinsella ce qui acheva l'histoire du couple qu'il formait avec Sarah. Les deux époux se séparent ce qui bouleverse Abbie, mais laisse apparemment indifférent son frère Josh. Est-ce pour cela que la jeune fille devenue étudiante, se passionne au rythme de ses rencontres et de ses aventures amoureuses, pour l'écologie, pour la contestation et même pour la révolution ? Elle rencontre Ty, le jeune fils d'un couple d'agriculteurs dont la propriété est ravagée par des forages de gaz. Elle prend conscience des choses, s'engage dans le militantisme et la défense de la nature, s'émancipe en même temps qu'elle finit par admettre, malgré sa révolte, la séparation de ses parents incapables d'êtres heureux ensemble. Ce qui est vécu par elle comme un échec [a-t-on le droit, quand on a fondé une famille, de la sacrifier au nom d'un nouvel amour ?] est pour son père un nouveau départ. Avec Eve « il se sent revivre » tandis qu'Abbie bascule petit à petit dans un monde marginal qui menace de la broyer. Elle participe, au côté de Rolf, devenu son mentor mais aussi son amant à un incendie criminel contre ceux qui s'enrichissent en détruisant la nature. Ce malheureux épisode se solde par la mort d'un homme. Abbie et Rolf sont donc recherchés par la police. Il mènent ensemble une vie de traqués, un peu comme Bonny et Clyde. En fait Abbie est victime du syndrome de Patti Hearst (syndrome de Stokholm) : Une jeune femme, issue d'un milieu aisé tombe, à l'occasion d'une période difficile de sa vie, sous l'influence d'un homme charismatique, plus âgé qu'elle. Il parvient à la convaincre que le système d'éducation sous lequel elle a vécu jusqu'à présent est pervers et il l'entraîne dans une vie où le crime est à la fois une obligation morale et une nécessité romanesque. Elle devient donc une « eco-terrorisme » poursuivie. Sa fuite éperdue et son désir de se livrer à la police lui font à nouveau croiser la route de Ty qui fut un temps inquiété comme éventuel complice d'Abbie. L'idylle avec Rolf tourne court malgré la future maternité d'Abbie et le piège se referme sur elle.
A travers cette histoire se mêlent le traumatisme du Worl Trade Center, les préoccupations écologiques et un drame familial. Les Cooper se déchirent sous les yeux de leurs deux enfants qui tentent comme ils peuvent de se raccrocher à leur vie et d'y donner un sens. Même si Sarah et Ben réussissent à refaire leur vie chacun de leur côté, même si Josh, muri par cette épreuve, parvient à s'insérer dans la société, il reste que l'éclatement du couple me semble responsable de la dérive d'Abbie et de sa fin tragique. La question de la responsabilité reste posée [autant que celle de la culpabilité !] et du hasard qui met les gens en situation et pèse sur leur choix. Je ne partage que très difficilement l'apaisement de l'épilogue et je doute que chacun puisse, après un pareil malheur, retrouver le bonheur perdu. En ce sens le roman me paraît un peu superficiel et semble privilégier une manière de « happy end » qui ne m'a guère convaincu.
Malgré quelques longueurs et de nombreux personnages, parfois furtifs, l'auteur, grâce à des descriptions poétiques des grands espaces américains et un suspens savamment entretenu, tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin.
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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La femme du V° – Douglas Kennedy
- Le 15/01/2011
- Dans Littérature anglo-américaine
N°495– Janvier 2011.
La femme du V° – Douglas Kennedy- Belfond.
Traduit de l'américain par Bernard Cohen.
Nous sommes quelques jours avant Noël dans un Paris un peu glauque où Harry Ricks vient de débarquer. Il y a quelques mois, il était encore enseignant dans une université américaine et vivait aux État-Unis avec sa femme et sa fille. Désargenté, en instance de divorce et radié à vie de l'université à cause d'une aventure amoureuse et tragique avec une étudiante, il arrive à Paris avec pas mal d'illusions. Il les a pourtant perdues définitivement quand il a appris que son épouse filait le parfait amour avec le doyen de la faculté dont il a été expulsé. Paris représente pour lui un nouveau départ et reste, dans son esprit, la ville de tous les fantasmes d'autant qu' il habite « rue du Paradis »! Il se retrouve pourtant au fin fond du X° arrondissement, dans une chambre de bonne lugubre. Ici, il a vraiment la certitude « d'être tombé plus bas que terre ». Les toilettes sont d'une propreté plus que discutable. C'est là un obsessionnel leitmotiv qui me paraît révélateur.
Il ne trouve son salut que dans l'écriture d'un roman, dans un travail un peu mystérieux mais bien payé de veilleur de nuit, dans la fréquentation des cinémas, celle d'un cybercafé... et surtout celle d'une faune interlope. Jusqu'au jour où il rencontre un peu par hasard une hongroise d'âge mûr, un peu mystérieuse, Margit, dont il tombe, bien entendu, amoureux. Leurs relations deviennent rapidement torrides et chacun raconte son histoire. La sienne est tragique et ils se retrouvent chez elle, dans le V° arrondissement de Paris. Si elle accepte de le rencontrer régulièrement, elle y met cependant une condition bizarre mais sine qua non qu'il accepte : Elle ne le verra que tous les trois jours de cinq heures à huit heures ! Caprice ou nécessité ? Pourtant cette liaison « lui donne l'illusion d'échapper à la banalité de sa vie ». Harry saura par la suite que ce « contrat » est pour lui à la fois vital... et viager ! Il respectera cependant cet « accord » et ne cherchera pas à repartir pour les États-Unis, malgré la présence de sa fille. Margit alterne passion et réserve, souffle le chaud et le froid, paraît en savoir beaucoup sur lui, pilote sa vie et parfois celle des autres. Elle est pour lui un véritable ange gardien.
Dans le même temps, Harry est l'objet d'un chantage, il est soupçonné de meurtre, se rend compte qu'il est constamment surveillé, se retrouve carrément dans un monde parallèle qui lui échappe mais qui semble lui envoyer des messages, se demande en quoi consiste exactement son travail et qui est ce « M. Monde »[une référence à Siménon qui figure aussi en exergue du roman] que viennent voir nuitamment ses visiteurs mystérieux, s'interroge sur tout les « événements » qui l'entourent et dont il est le témoin, sur cette femme-fantôme décidément bien énigmatique.
J'ai bien aimé les évocations érotiques de Kennedy.[je ne lis pas encore cet auteur dans le texte mais je pense que le traducteur ne trahit pas l'auteur] autant que l'alternance des expressions crues violentes ... En revanche, je ne suis pas sûr d'avoir apprécié ses développements et digressions parfois pénibles sur la culpabilité très judéo-chrétienne, même si c'est là un thème récurrent dans son œuvre. En cela il est un digne Américain puritain et austère qui pourtant dénonce cette société manichéenne que, apparemment, il n'aime guère. Pourtant, cette histoire de quatrième dimension, cette Margit fantôme qui apparaît et disparaît opportunément au gré des besoins du roman et sait prévoir l'avenir me paraît un peu forcé. Pour accréditer cette idée, l'auteur oppose intuition et raison... Je veux bien que nous soyons dans une fiction, mais quand même, recourir dans un polar aux forces surnaturelles ![A moins que Paris soit pour Dougal Kennedy un lieu à ce point magique et envoutant que rien n'y est comme ailleurs ?- Alors, la femme du V° arrondissement ou celle de la 5° dimension ?]
J'ai goûté avec plaisir ses remarques sur le mariage raté de Harry et sur les circonstances qui l'ont fait capoter, sur la petitesse et la mesquinerie des personnages mis en scène. C'est apparemment un thème qui lui est cher et dont il parle souvent avec gourmandise. En cela il est le témoin de son temps qui est aussi celui des divorces et des échecs matrimoniaux, de l'hypocrisie mais aussi de la vengeance. Il paraphrase opportunément Alexandre Dumas quand ce dernier prétend que les chaines du mariage sont si lourdes à porter qu'il faut parfois s'y mettre à plusieurs !
Il faut y voir aussi le regard sans concession d'un étranger sur Paris qu'il connaît bien et sur la France. Kennedy a simplement voulu nous dire que ce n'est pas une ville aussi belle que cela, que la liberté n'y est pas aussi complète, qu'on et bien loin du Paris d'Hemingway, des artistes, et de celui de Gershwin.
C'est un roman plein de suspens et un polar très noir, une sorte de texte gigogne, un peu trop surnaturel quand même mais qui tient en haleine son lecteur jusqu'à la fin.
Ce livre illustre une nouvelle fois une de ses phrases « Dans mes livres, je rôde toujours autour de l'idée que chaque homme est très doué pour construire sa propre prison, le mariage étant la prison la plus commune. Le couple, rongé par le sentiment confus de culpabilité est l'un de mes thèmes obsessionnels »
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Piège nuptial – Douglas Kennedy
- Le 12/01/2011
- Dans Littérature anglo-américaine
N°494– Janvier 2011.
Piège nuptial – Douglas Kennedy- Belfond.
Traduit de l'américain par Bernard Cohen.
Nick, le narrateur, est journaliste en poste dans la province américaine du Maine. Fasciné par l'Australie, il décide de tout plaquer pour y aller. Curieux, il se dit que Darwin, au nord du continent, serait un point départ opportun pour une exploration.
Après une rencontre avec un « révérend », ministre du culte et apparemment seul adepte de « l'Église apostolique de la foi inconditionnelle » à qui il achète son minibus Volkswagen, il se lance sur la route en solitaire. Après avoir percuté nuitamment un kangourou, il fait la connaissance, par le plus grands des hasards, d'Angie, belle plante autochtone qui se présente à lui comme une jeune vierge. Les présentations faites et fier de sa bonne fortune, Nick ne tarde pas à s'apercevoir que sa conquête ne correspond pas tout à fait à l'image qu'elle voulait donner d'elle. Amatrice de bière, de bagarre et dévoreuse d'hommes, elle n'a pas vraiment les manières d'une blanche pucelle. Pourtant, elle sera sa compagne de route puisque Nick a choisi de descendre vers le sud.
Nick n'est pas vraiment un tombeur mais il profite de la compagnie d'Angie. Un peu malgré lui, les choses évoluent et il se réveille en plein désert, au milieu de nulle part et apprend qu'il a demandé la main d'Angie à son père et que cela a été suivi aussitôt d'une cérémonie nuptiale. Bref, il se retrouve marié malgré lui d'autant plus qu'il aurait donné son consentement après avoir été préalablement drogué. Il est « l'amerloque » un peu paumé qui va faire connaissance de sa nouvelle belle-famille, des gens complètement déjantés, que les événements qu'il apprendra plus tard, ont amené ici, dans une ville fantôme, rayée de la carte à la suite de l'incendie d'une mine d'amiante. Ils ont fondé ici une communauté familiale alcoolique, violente et marginale qui, pour éviter la consanguinité, recherche activement des mâles qui feraient office de géniteurs. Sans le savoir Nick s'est donc retrouvé pris au piège, mais il s'est refermé sur lui ... en plein désert ! Pour un célibataire explorateur, c'est un comble ! Il a beau n'être qu'un étranger, il représente une opportunité que les membres de ce clan ne veulent surtout pas laisser s'échapper. Il apprend d'ailleurs que ses prédécesseurs qui s'y sont aussi essayés ont tous connu un destin tragique !
Il fait véritablement connaissance de sa femme (elle se révèle « aussi tendre qu'un demi de mêlée »), de sa belle famille aux habitudes néandertaliennes et apprend du même coup qu'Angie est enceinte. Tant bien que mal il essaie de s'adapter à sa nouvelle situation de captif tout en songeant à fuir ce microcosme désert et oublié. Malheureusement pour lui, on a pris soin de lui confisquer son passeport et son argent, ce qui compromet encore davantage ses velléités de départ.
Il s'aperçoit vite que la seule façon de s'en sortir est de donner le change et pour faire davantage illusion il simule la dépression qu'il soigne comme il peut malgré les dangers que cela représente puisqu'il s'aperçoit qu'il est soumis à une surveillance constante. Il fait cependant la connaissance de la seule personne qui n'a pas été contaminée par ce clan. Il s'agit de Krystal qui se trouve être sa belle-sœur, institutrice de cette ville fantôme, animée elle aussi de velléités de fuite. Avec elle, il met au point un plan laborieux mais qui malheureusement tournera mal pour elle.
J'ai bien aimé ce roman au style, certes peu académique et même argotique mais quand même un peu drôle. Le texte qui se lit facilement entraîne le lecteur passionné dans une aventure ou le suspense et le dépaysement sont garantis.
Avec ce roman un peu cauchemardesque par moments, paru précédemment sous le titre « Cul-de-sac », Kennedy poursuit sa quête du bonheur impossible comme il l'avait fait avec « Quitter ce monde »(la feuille volante n° 485 ) Ces personnages se débattent comme ils peuvent dans des mariages improbables. J'aime assez cette peinture originale de la condition humaine et son style est toujours aussi attachant.
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Thriller – Iegor Gran
- Le 11/01/2011
- Dans Littérature anglo-américaine
N°493– Janvier 2011.
Thriller – Iegor Gran- P.O.L.
Norman Mayfield est maintenant professeur d'économie à l'université de Berkeley. Il ne songe qu'à une chose : résoudre l'équation de l'économie sociale. Suzanne est son épouse « qui serait jeune dans sa tête... mais qui fait bien ses quarante six balais, peut-être même davantage. » Ils forment ensemble un couple classique et un peu superficiel d'Américains. Avec le temps (vingt ans de vie commune) ils se sont installés dans la routine, il est content de lui mais elle s'ennuie un peu malgré son emploi, toutes les marques extérieures de cette réussite et elle lui reproche une certaine forme d'immobilisme. Pour palier cette situation qu'elle juge délétère, elle prend un amant en la personne de Lorch, « le doyen... un peu soporifique ... qui s'accroche à son poste comme à son cardiogramme », et cela fait dix ans que cela dure ! Au cours du récit, il sera présenté comme un vieux-beau, infatué de lui-même, divorcé, tombeurs de ses étudiantes et fervent lecteur du Kama Sutra. C'est pourtant lui que choisit Suzanne, mariée et mère de famille, pour s'encanailler. Ils se plaisent réciproquement, deviennent amants et vivent une liaison régulière et enflammée sans que Norman ne se doute de rien, passionné qu'il est par son travail et ses recherches.
Le tableau se complète par La Fayette, un ami de Norman et Syd, l'adolescent féru d'informatique et enfant du couple.
Cette histoire commence par une salade au saumon consommée chez Norman et le rappel d'un épisode oublié de la vie de ce dernier. Il aurait dérobé un portefeuille à un clochard, ce qui, pour un professeur d'université n'est guère reluisant. Il prétend ne pas s'en souvenir et d'ailleurs, au cours de cette fiction, la mémoire semblera lui manquer douloureusement. L'épilogue en donnera la raison. Dans le même temps, une femme blonde est étranglée sur un terrain vague près de chez les Mayfield.
Jouant sur cette amnésie que le lecteur peut supposer feinte, Lorch, désireux sans doute de justifier sa propre turpitude, fait naître dans l'esprit de Suzanne l'existence d'une passade entre une étudiante et son mari. Non seulement elle y croit, mais soupçonne Norman d'être l'auteur du crime du terrain vague. L'installation de caméras de surveillance dans l'enceinte de l'université, présentée un temps comme devant établir la faute de Norman, se révèle être un leurre mais fait, un temps, illusion. Désireuse sans doute de masquer son adultère, Suzanne apparaît comme une mythomane un peu déjantée, accusant son mari du crime du terrain vague, sans doute pour mieux d'en débarrasser. Tout cela trouvera son explication à la fin même si l'épilogue est à la fois surprenant et un brin artificiel.
Le style peu académique, incisif et caustique, plein d'apartés que je préfère appeler longueurs, ne sert pas le suspense qui est censé baigner le récit. Quant aux notes de bas de page relatives à l'économie, elles n'apportent rien de pertinent ni d'intéressant pour un lecteur ordinaire. L'intervention du narrateur baptisé « le psychopathe » vient seulement compliquer les choses mais sûrement pas rendre le récit plus passionnant. Quant à l'existence du « journaliste bidonneur » et du docteur Lane...
Finalement tout rentrera dans l'ordre, Norman, après une opération au cerveau, retournera à ses travaux (sa tumeur au cerveau lui occasionnait des pertes de mémoire), Suzanne mettra fin à son aventure amoureuse en se consacrant à sa famille et à son mari, Lorch prendra enfin sa retraite et Cyd s'installera dans la société de consommation. Tout sera « pour le mieux dans le meilleurs des mondes » en quelque sorte. Ou, pour parler plus simplement : beaucoup de bruit pour rien !
Je ne connaissais pas cet auteur. Ce n'est pas avec ce roman, qui sans doute se veut drôle, que je continuerai à le lire.
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Des éclairs – Jean Etchenoz
- Le 09/01/2011
- Dans littérature française et francophone
N°492– Janvier 2011.
Des éclairs – Jean Etchenoz*- Éditions de minuit.
C'est un roman surprenant que nous offre ici Echenoz. Il l'est par son sujet. C'est certes une fiction, l'histoire de Gregor, mais elle s'inspire largement de celle bien réelle de Nikola Tesla (1856-1943), né selon la tradition un jour d'orage en Croatie. Sa vie sera donc placée sous le signe des éclairs et de l'électricité. Il sera lui-même brillant comme l'éclair, rapide et éphémère dans ses conceptions comme dans ses réalisations. C'est le type même de « l'ingénieux ingénieur » comme dirait Boris Vian à qui rien n'est vraiment étranger et dont la vie entière sera consacrée à des découvertes scientifiques et ce pour le bien de l'humanité. Comme de nombreux génies, il est ombrageux, peu sympathique, méprisant pour ses collaborateurs, excentrique, capricieux, invivable, susceptible, défauts qui feront de lui un célibataire définitif et un misanthrope convaincu . Il est aussi extrêmement nerveux, fragile, obsédé par la propreté, constamment en train de compter (avec une prédilection pour les multiples de trois !)avec la volonté constante de débusquer les microbes qu'il craint par dessus tout.
Malheureusement, il est obnubilé par ses découvertes au point de négliger ses propres intérêts personnels, de négliger l'argent qu'il dépense sans compter ce qui fait rapidement de cet homme qui vit constamment à crédit, un endetté permanent. S'il avait une passion pour les comptes, c'était plutôt celle du dénombrement des choses ou des gens, pas celui de l'argent, ce qui n'est pas pour arranger ses affaires !
A l'époque, il fallait les USA à ce talent inventif, d'autant qu'en Europe, il commençait à devenir encombrant, gênant à cause de sa supériorité et de l'avance qu'il avait sur son temps. C'est donc dans ce pays neuf qu'il se rend à l'âge de 28 ans. Il y déploie tout son génie inventif, remplaçant après un combat difficile le courant continu peu pratique, dangereux et peu fiable par le courant alternatif moins couteux dont il développe des applications qui lui sont tout aussitôt volées par ses contemporains malgré une quantité impressionnante de brevets déposés. C'est le cas de la radio (attribuée à tort à Marconi) du radar (conçu par lui dès 1900, il ne sera réalisé que pendant la 2°guerre mondiale par les Alliés) l'automatisme sous toutes ses formes, les rayons X, les robots et même les rudiments de l'informatique. Las, nombres de ses inventions seront attribuées à d'autres ! Ce qui le caractérise aussi c'est la vitesse, celle du raisonnement, de la conception mais rarement de la réalisation qu'il laissera aux autres ou dont les autres s'empareront.
Pourtant toute sa vie sera consacrée à rendre plus facile celle des autres et de leur procurer de l'énergie gratuite, ce qui n'est guère du goût des financiers. Il voulait aussi éviter les guerres et procurer au monde une harmonie générale ce qui était quelque peu utopique. De son vivant il ne dédaignait pas le grand spectacle mais toujours pour mettre en valeur cette électricité qu'il considérait comme devant améliorer le sort de l'humanité. Excentrique, il concevait parfois des inventions irréalisables voire inutiles, trop en avance sur son temps il en proposait parfois qui ne virent le jour que tardivement. Il devint même suspect quand il pensa engager un dialogue avec les extraterrestres, et, négligeant la compagnie des hommes quand il se passionna pour les pigeons ou quand il conçu le « rayon de la mort ».
Nikola Tesla est présenté, peut-être par le miracle de la création littéraire comme un rêveur un peu déconnecté de la réalité, fuyant ses semblables mais aussi aimant les étonner, un altruiste frustré et un scientifique génial spolié de ses découvertes, un bel homme mais un amoureux perpétuellement timide et incapable d'exprimer ses sentiments.
Après un parcours à la fois brillant et controversé, il mourut à New-York, incompris, ruiné, seul et complètement oublié à l'âge de 86 ans !
Original, ce roman l'est aussi de part le style d'écriture, à la fois emprunt d'un humour de bon aloi et carrément dans l'oralité. C'est en effet sur un ton confidentiel et presque complice qu'il s'adresse au lecteur... et qu'il le tient en haleine jusqu'à la fin. J'ai bien aimé ce changement de ton par rapport aux autres romans que j'ai lus. Je l'ai trouvé plus personnel, plus intimiste peut-être ?
Et puis, il ne faut pas manquer de saluer le travail de documentation scientifique réalisé par l'auteur. Ce livre à beau être un roman, il n'en est pas moins largement inspiré de la vie de ce savant-fou qui, finalement, nous est bien sympathique. Ce n'est pas à proprement parlé une biographie qui est un exercice difficile et parfois ingrat. Le parti pris de la fiction modifie sans doute un peu l'image du modèle mais le résultat est pertinent.
Après « Ravel » et « Courir » (consacré à Émile Zatopek), Echenoz clôt brillamment avec ce roman sa « trilogie des trois vies ». Il a fort opportunément fait revivre sous l'angle de la fiction cet homme peu connu en France mais dont la vie est un véritable roman.
*Prix Goncourt 1999 pour « Je m'en vais ».
L'œuvre de Jean Echenoz est largement évoquée dans cette chronique.
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com