la feuille volante
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CHER AMOUR – Bernard Giraudeau
- Le 22/10/2009
- Dans littérature française et francophone
N°373– Octobre 2009
CHER AMOUR – Bernard Giraudeau - Métailié.
Qui est donc cette énigmatique Madame T. à qui est dédié ce livre et cette correspondance mystérieuse écrite sur le ton de la confidence, de la complicité, de l'amour, alternant le tutoiement et le vouvoiement ? L'auteur y parle à une silhouette diaphane, à la fois lointaine et proche, de sa vie, de ses voyages (« le voyage est une aube qui n'en finit pas »), de ses souvenirs. Il évoque pour elle sa vie de marin, de comédien, d'infatigable bourlingueur, ces fragments d'existence où elle n'était pas, où elle ne vivait qu'en filigranes, dans une sorte de transparence que seul le fantasme permet. Elle devait être présente dans toutes ses conquêtes féminines éphémères, ces femmes qu'on ne fait que rencontrer au hasard des rues, dans tous ces visages envolés qui ont cependant sculpté leurs traits dans le souvenir et qu'on ne peut oublier.
Une dédicace aussi énigmatique fait penser à Baudelaire, à son recueil « Les paradis artificiels » et à sa dédicataire mystérieuse [ « J.G.F. »]. Après tout, a-t-elle un visage, un nom, cette femme qu'il n'a peut-être jamais rencontrée et qui n'existe probablement que dans son inconscient, à la fois fidèle et fuyante, sensuelle et hautaine, proche et lointaine? Elle existe peut-être réellement cette femme, cette Madame T. Elle peut avoir le visage d'une passante rencontrée dans une rue du bout du monde qui ne laisse de son passage que la fragrance de son parfum et l'émail de ses yeux ou perdurer dans l'étreinte furtive d'une passade. Elle catalyse sur elle, sans bien souvent le savoir et par le miracle de la pensée, tout ce qu'un homme recherche chez une femme. Elle devient unique, se transforme en ombre fantomatique dont l'existence ne tient qu'à la trace de quelques mots. N'est-elle pas celle que tout homme souhaite posséder pour lui seul, à la fois épouse et maîtresse, mère et femme et qu'il recherche toute sa vie sans bien souvent la trouver parce qu'elle n'existe que dans un ailleurs indistinct et indéfini. Elle devient l'objet de la quête d'une vie, un idéal inaccessible... alors on l'invente, on trace d'elle le portait parfait et pour cela l'écriture est le truchement rêvé qui permet toutes les audaces, toutes les confidences. A cette femme irréelle, il dira tout ce que probablement il tairait à un être de chair, par timidité, par pudeur, parce que ce monologue passe par une feuille blanche, intermédiaire d'exception pour un écrivain et à laquelle il peut confier tous ses fantasmes. Il est romancier et donc créateur, et à ce titre il peut recomposer à l'infini ce miracle qui lui fait célébrer la femme qu'il recherche, lui déclarer cet amour impossible en lui tressant des mots en poèmes, tout en tissant autour d'elle un halo de mystère... pour mieux la garder pour lui! Alors ce sentiment de permanence, d'éternité que chaque phrase porte en elle contribue à protéger ce rêve parce qu'il serait trop injuste qu'une telle image s'effondrât d'un coup!
Après tout, je pense qu'elle existe quand même cette mystérieuse Madame T. même si elle n'est pas exactement comme Bernard Giraudeau la suscite pour son lecteur et la silhouette qu'il a tracée à grands traits ou avec des délicates nuances me plaît bien. Qu'elle reste une ombre me convient, même si elle est aussi différente de lui, lui, voyageur impénitent qui distille pour son lecteur un dépaysement bienvenu, elle, citadine et parisienne étrangère à toutes ces pérégrinations. Il lui raconte l'Amazonie, le Chili, les Philippines, son embarquement sur la Jeanne d'Arc comme écrivain de ma marine, cite Pessoa et London, évoque Rimbaud et Michaux, lui parle de théâtre, de cinéma, mais elle reste un peu lointaine, comme indifférente,[« Vous êtes une étoile lointaine et moi un amant de papier »] il est vrai qu'il émaille son récit d'autres présences féminines sensuelles parfois perdues dans la vénalité des bordels, de ses amours de traverse...
Le voyage est une chose magique, c'est un alcool enivrant pour celui qui en entend la relation, qu'elle soit faite avec des mots, l'œil d'une caméra...Les histoires improbables qu'il lui destine ont quelque chose d'irréel, qu'elle soient puisées dans les livres, la tradition orale ou dans son imagination. Être, même un instant, simple lecteur mais témoin unique, le destinataire de telles confidences ne me gêne guère. Je me sens moins seul!
Quand un auteur choisit d'aborder le thème de la femme, son lecteur ne peut pas ne pas songer à la séduction, au personnage de Giacomo Casanova dont l'ombre habite tout homme parce que l'amour rend fou et que la conquête transforme le plus modeste des êtres en personnage d'exception. Mais quand ce même auteur aborde le thème de la maladie et de la douleur, tout juste évoqué cependant, et avec lui celui de la mort qui est, bien entendu, en filigranes, la confession prend un tour différent, un relief particulier, et cette femme une autre dimension. Pourtant, plus j'ai avancé dans ma lecture, plus cette femme m'est apparue absente.
J'ai lu ce livre avec attention parce que l'auteur à cette sorte d'authenticité attachante que je recherche sans peut-être le savoir. Le thème du voyage m'a plu et les épisodes relatés m'ont procuré un dépaysement bienvenu, les images poétiques m'ont ému par leur puissance suggestive, l'évocation furtive de la ville de La Rochelle ne m'a, bien entendu, pas laissé indifférent, même si j'ai cependant noté dans le cours du texte quelques longueurs digressives et incompatibles avec le parti-pris de l'ouvrage. A la fin cependant, dans une sorte de fable à la fois sensuelle et irréelle, l'auteur revient à ce qui a motivé sa démarche créatrice, comme la conclusion théâtrale d'un conte merveilleux, presque hors du temps :
« Je me suis approché de vous, je vous ai dit : j'ai beaucoup écrit, je n'avais pas votre adresse... »
©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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LES DAMES DE NAGE - Bernard GIRAUDEAU
- Le 21/10/2009
- Dans littérature française et francophone
N°316 – Octobre 2008
LES DAMES DE NAGE - Bernard GIRAUDEAU [Editions Métailié].
La première fois que j'ai appris la publication de ce livre, ce fut à la fin d'un journal télévisé, à travers les mots économes d'une belle journaliste blonde. Je me souviens de ses yeux qui en parlaient beaucoup mieux, puis le temps a passé et j'ai remis à plus tard cette lecture... J'avais eu l'impression fugace que ces pages évoquaient une longue liste de conquêtes féminines, des aventures amoureuses d'un séducteur...
Pourtant, dès les première lignes, l'auteur accroche son lecteur par des phrases apparemment anodines « J'attends sans impatience, en vivant l'instant comme une éternité » ou bien « J'ai alors, comme le veilleur, le sentiment de garder un territoire ». Alors moi, d'un coup, je comprends qu'il ne s'agit pas là d'une banale succession de passades d'un improbable Don Juan et je m'embarque avec lui dans son voyage.
Il y a d'abord l'évocation de cette jeunesse rochelaise, le père lointain et happé par la mort, la mère authentique, la famille, immédiate. Nous savons tous que cet épisode de la vie est primordial. Puis c'est l'approche des femmes, très tôt dans la timidité gauche de l'enfance, à travers l'image diaphane d' Amélie, celle du monde extérieur que tout à la fois on craint et souhaite conquérir pour elle, celle de la terre et de la mer parce qu'à La Rochelle l'une de va pas sans l'autre. C'est l'intuition que les rêves se tressent dans les ports parce que ceux qui y naissent et y vivent les premières années de leur vie ne peuvent pas ne pas les imaginer autrement, partagés qu'ils sont entre leur soif d'aventure et leurs certitudes...Pour Giraudeau l'enfance c'est la mère qui phonétiquement se confond avec l'océan, cette première femme qui non seulement donne la vie mais aussi le bagage qui accompagnera toujours l'enfant devenu un homme. C'est vers elle qu'il reviendra, c'est elle qui a imprimé, d'une manière définitive, ses traits dans la trame de sa mémoire et qu'il recherchera dans le visage de chaque femme... et d'avouer « Marguerite me rappelait que j'avais une mère qui vieillissait... elle était là-bas, à La Rochelle, la ville d'Amélie, celle de mon enfance, tournée vers la mer et des rêves à n'en plus finir ».
C'est l'éveil à l'amour, puéril et merveilleux, qui contient en lui tout ce qui sera plus tard la perpétuelle quête de l'homme vers la femme. Ce sont souvent les boucles innocentes d'une camarade de classe, d'une voisine ou d'une cousine qui en sont la cause, une vision fugace pour un garçon qui en gardera toute sa vie d'homme la trace au point d'en rechercher l'empreinte dans toutes les autres. « Tout au long de ma vie j'ai aimé les nuques déliées, les femmes comme des gerbes et le secret des graines et dans les épis », même si l'existence se chargera plus tard de mâtiner tout cela, dans ses vicissitudes ou les brisures de la souffrance et de la mort... « Amélie tu fus une messagère, un guide que je reconnus sans conscience... Ce n'est pas toi que je quitte, c'est mon enfance , ma naïveté et ce long silence parce que tu n'es plus... Ce n'est pas une rupture, on ne rompt pas avec ce qu'on a aimé, je m'éloigne, puisque depuis longtemps nous nous sommes lâché la main ».
Ce sont aussi des souvenirs de voyage maritimes, des bribes de texte confiés au fragile support du papier, rangés dans un repli de la mémoire, qui viennent d'Afrique ou d'Amérique du Sud où le vent est bien souvent le seul témoin, le seul écrin de toute aventure humaine. Les ports sont des lieux d'exception qui accueillent les marins après l'exil du large. Les hommes qui y sont nés portent malgré eux, jusque dans leur sang, le rythme de la houle, l'haleine des embruns, l'écume blanche des vagues qui invitent à l'ailleurs. Ici se conjugue les forces de la terre et de l'eau, la volonté d'être de quelque part et celle, parfois plus forte de fouiller l'horizon, les valeurs de la permanence et celles, plus subtiles et irréelles de l'intemporel. Ils sont tiraillés entre sa volonté de plonger ses racines dans les murs d'une maison, dans la vie quotidienne d'un couple rangé et celle, souvent plus forte, comme une aventure renouvelée, de partir à l'appel prégnant du vent, au hasard de l'escale, de ses plaisirs fugaces, de ses rencontres parfois noyées dans l'alcool et les bordels des ports. Il y a la mémoire, forcément sélective et labile « Il y eut d'autres escales, d'autres quais, d'autres amours... j'ai seulement gardé le visage de celles qui étaient venues à moi comme des cadeaux, des messages de vie. Il y eut des trésors et de fausses perles, des mirages d'amour et des corps glacés »
Quand on croise un regard de femme au hasard d'une rue, qu'on goûte à la délicate fragrance du parfum qui la suit, il se passe toujours quelque chose d'exceptionnel et parfois de frustrant. L'homme de mer, aventurier à la peau burinée, mais aussi le poète-témoin à l'âme bouleversée, malgré sa volonté d'indépendance, garde cela dans la grosse toile de son sac qui, posé à terre, se vide malgré tout de son contenu, avec des mots pour le papier, des images pour le ruban d'arlequin d'une pellicule... Et Bernard Giraudeau de convoquer Albert Camus pour « l'étranger », Alvaro Mutis pour le voyage et Pierre Loti pour tout cela et peut-être aussi pour la beauté des mots...
Portraits de femmes sensuelles, dispensatrices d'amour et de plaisirs, compagnes fugace du marin, partagées entre les larmes d'une foucade et la volonté définitive de s'établir, silhouettes d'hommes aussi, comme ce chef d'une gare perdue dans le désert d'Atacama au Chili, d'homos et de transfuges du sexe comme celui, sublime et douloureux, de Marco devenu Marcia...
Je n'en finirai pas de citer les phrases de ce livre tant elles m'appartiennent sans doute un peu. Les pages en sont autant de bouteilles jetées à la mer du quotidien, une invitation à la complicité...
C'est peut-être puéril, mais j'ai lu de nombreux passages de ce texte à haute voix, parce que ces mots sont comme des notes d'une musique alternativement tranquille et crue, apaisée et tourmentée. J'ai voulu me pénétrer de cette poésie, du balancement de la phrase, du ronronnement des allitérations qui ont été pour moi, pauvre lecteur, autant d'invitations au rêve que d'évocations intimes mais aussi du plaisir plus secret du non-dit.
Les dames de nage, une pièce d'accastillage pour chaloupe, un instrument qui permet au bateau d'avancer à la force des bras des rameurs, un beau titre évocateur. On pense aux femmes et à la mer, au voyage et au tangage de la houle et des corps dans l'étreinte, aux rencontres d'exception que seule l'aventure peut vous prêter ... Le livre refermé, il reste des impressions, des paysages, des personnages, des délicates ombres de femmes, mais surtout le parfum de l'aventure, le dépaysement et ...la délicieuse musique des mots.
© Hervé GAUTIER - Octobre 2008. http://hervegautier.e-monsite.com
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MALIKA – Dominique BONA
- Le 17/10/2009
- Dans littérature française et francophone
N°150
Avril 1993
MALIKA – Dominique BONA – Editions Le Mercure de France.
Jeune fille marocaine, employée de maison chez David et Marie-Hélène Paul-Martin, Malika se retrouve dans une villa tropézienne du couple, « La Paressante », pour l’été. Dans cette société policée mais un tantinet mondaine, elle qui aurait dû passer inaperçue va au contraire bouleverser, par sa seule présence, l’ordre des choses. Elle s’acquitte de sa tâche avec précision et efficacité, les enfants l’adorent au point que leur mère en devient presque jalouse.
Celle qui n’est qu’une jeune fille de passage dont on ne sait pas grand chose va prendre peu à peu le pas sur les personnages qui, cet été-là, peuplent « La Paressante ». Benoît Darmon, architecte-séducteur, Sophie Bessie-Drouin, à la recherche éternelle de l’homme de sa vie, Henri-Paul Leroux, intellectuel bardé de diplômes qui rêve d’écrire un roman, jusqu’au maître de maison, David, qui occupe un poste important dans la banque et sa femme Marie-Hélène qui, tout en se cherchant un talent de peintre s’est lancée dans la recherche de créateurs design…
Tout ce monde vit plus ou moins épisodiquement dans le décor exceptionnel de cette maison dont Marie-Hélène avoue « qu’elle projetait dans la réalité son idéal de vie ». Sertie entre la mer et la garrigue, parfumée de lavande, de thym et de santoline, elle ne sert que de toile de fond.
Par sa seule présence anodine, Malika catalyse presque inconsciemment sur elle-même tous les regards, ceux amoureux et pervers des hommes, ceux jaloux ou envieux des femmes parce que sa jeunesse, sa beauté, son mystère distillent autours d’elle une sorte d’aura érotique et émouvante qui dérange, révèle les cassures, les zones d’ombre, les fantasmes…
Face aux attitudes sophistiquées et superficielles de cette société, la jeune fille oppose naturellement le balancement de ses hanches, la couleur de sa peau, la senteur de son cœur, ses yeux. On dirait que, au cours de cet été trop chaud qui lui rappelle un peu le climat de son enfance, elle porte en elle un amour à réinventer. C’est vrai qu’elle suscite plus d’interrogations que de certitudes et son côté exotique la rend plus insaisissable et ensorcelante encore.
A travers le récit d’une voyante, l’auteur lève pour son lecteur forcément attentif et passionné un coin du voile qui recouvre la personnalité de cette jeune fille. Son enfance à Aït-Saïd, ses jeux, sa vie insouciante dans un décor grandiose, sa famille, sa culture puis le refus de son destin de femme marocaine soumise à son frère, promise au mariage, sa fuite vers la France avec un photographe qui la libérera de sa condition. Elle sera son modèle, sa maîtresse, mais pas tout à fait le Pigmalion tant le besoin de liberté de Malika est grand.
Ce roman, construit à la manière d’une enquête, nous invite alternativement dans l’atmosphère du reportage, de la culture arabe, de l’astrologie autant que dans la société interlope et marginale de Paris. Sans être un personnage central, Ali compte beaucoup pour elle, mais leurs relations sont ambiguës. Pourtant, malgré sa fidélité à cet homme « Malika n’est qu’un interlude dans la vie de beaucoup de gens » tant il est vrai qu’elle est une femme comme on aimerait en rencontrer, à la fois fuyante et attachante, gitane vagabonde et farouche, sorte de Janus, tantôt objet de plaisir, tantôt amie attentionnée et délicate, à la fois rebelle et soumise, une femme au naturel déroutant, experte en jeux érotiques et cuisinière avisée, capable de merveilles culinaires.
Pourtant, ce livre est une authentique histoire d’amour. La fuite de Malika est révélatrice. Elle quitte le Maroc de son enfance bien qu’elle y laisse ses souvenirs et Tahar. Dans sa quête d’amour, c’est un peu lui qu’elle recherche dans chacun de ses amants. Lui aussi quitte le Maroc pour venir à l’Université de Paris. Il est un peu son contraire, son double, son complément. Pourtant, ils ont en commun l’authenticité, la simplicité et la beauté sauvage comme celle de ce bouquet de chardon, à la fois jalon et symbole de cette histoire envoûtante qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin.
Dans un style sobre, agréable à lire, sans fioritures excessives, l’auteur décrit des paysages grandioses et provoque pour son lecteur un dépaysement véritable à l’invite du parcours de cette jeune fille inoubliable et unique.
© Hervé GAUTIER.
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ARGENTINA – Dominique BONA
- Le 17/10/2009
- Dans littérature française et francophone
N°24
Janvier 1989
ARGENTINA – Dominique BONA – Editions Mercure de France.
Je voudrais aujourd’hui faire partager mon coup de cœur pour un roman dont la parution remonte à 1984-1985. En effet, mon sentiment n’a jamais été que l’intérêt d’un livre réside uniquement dans sa nouveauté. Ce qui est écrit reste à découvrir, à lire, à relire, à apprécier…
Il y a des périodes dans la vie d’un homme où tout s’effondre autour de lui, tout se dérobe. Restent l’attrait de l’inconnu et l’espoir qu’on y fonde pour exorciser le passé… Pour Jean Flamant, cet effondrement résulte de la guerre. On a beaucoup dit que la Première Guerre Mondiale avait été un tournant… De ce grand chambardement qui l’a empêché de poursuivre ses études, Jean ressort pauvre et décide d’échapper au nord de la France en même temps qu’à sa vie.
L’espoir, la pauvreté et l’attirance pour l’exotisme le poussent vers cette terre de passion, de rêve et d’aventure. Cela fait de lui un émigrant qui, un matin de 1920 à Bordeaux, s’embarque pour l’Argentine. En réalité « Il fuyait un pays qui mettait tant d’obstacles sur sa route ». Dès l’embarquement, il croise une femme qui se dirige vers les 1° classes alors que lui voyage près des soutes mais «jura qu’un jour il donnerait le bras à une femme semblable ». Dès lors, le ton est donné, Jean est ambitieux et part pour réussir. Il saura tirer profit des événements.
Des lupanars aux grands espaces, des petits boulots à la réussite sociale, de la chambre d’un hôtel minable à la maison cossue de «la Récolta » et aux salons du Jockey-club, le lecteur attentif suit l’itinéraire de Jean, guide d’exception dans ce pays où les images poétiques créent le dépaysement. L’histoire de cet homme, parti de rien, devenu en quelques années et malgré la crise de 1929 un industriel influent est un homme d’affaires avisé se déroule dans le cadre des paysages envoûtants des Andes, de la Pampa pour se terminer dans cette ville au nom enchanteur : Ushuaia.
Cet homme ambitieux doit cependant beaucoup aux femmes, sa réussite, son bonheur, ses plaisirs, sa fortune. Ces femmes, ces maîtresses, sensuelles, désirables, énigmatiques passent dans sa vie et lui va de l’une à l’autre, avec le détachement de celui à qui tout sourit et qui s’autorise, une fois épuisé l’intérêt qu’il leur a porté, à jeter leur ombre au souvenir. Il n’en ressortira cependant pas indemne !
Ce livre est aussi un roman à personnages : Mandoline, la petite prostituée française qui reviendra au pays fortune faite, Robert de Liniers, homme attentif au souvenir et au culte de ses ancêtres, amant fougueux, héros mutilé de la Grande Guerre et qui a cette phrase, parlant de son bras perdu au Chemin des Dames «toutes les blessures ont un nom de femme », Léon Goldberg, émigrant lui aussi, industriel en viande, mélomane, sa fille Sarah, un peu fantasque, un peu romantique, cultivée et insouciante. La vie en fera la femme de Jean, mais aussi une mère attentive et aimante, une épouse réaliste…, Jean Flamant, que cette guerre précipita en Argentine pour tout recommencer.
D’autres personnages sont plus fuyants, Clarance, aventurier mélomane, Don Raphaël Ponferrada, gentilhomme de la Pampa, à la fois Hidalgo et fermier…
Il y a des femmes aussi dont le parfum subtil se mêle à la fragrance de ce pays, à la beauté de ses paysages : Lady Campbel, sensuelle et mondaine, Térésa Carmen, tenancière de maison close, Martha, l’épouse de Don Raphaël, ils forment ensemble un couple étrange, à la fois frivole et uni. Thadéa Olostrov, botaniste, «métis de mayas et de vikings », passionaria de la révolution prolétarienne au moment de la crise de 1929 mais aussi femme étrange et rare dont Jean tombe amoureux et qu’il va rejoindre en Terre de Feu après avoir renoncer à sa réussite. Elle a cette phrase qui résume tout ce qui les sépare : « Ta vie est un challenge, ma vie une promenade, nous ne marchons pas du même pas »
C’est un roman où l’amour se mêle à la souffrance, le désir à la quête, le chagrin à l’oubli, une saga contée dans un style agréable à lire, alerte et poétique. L’intérêt de l’intrigue tient le lecteur jusqu’à la fin dans un dépaysement total.
© Hervé GAUTIER.
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DIPLOMATIE EN KIMONO – Frédéric LENORMAND
- Le 16/10/2009
- Dans littérature française et francophone
N°372– Octobre 2009
DIPLOMATIE EN KIMONO – Frédéric LENORMAND - FAYARD.
Cette fois, nous somme à l'hiver 678 et le juge Ti, âgé de 48 ans est devenu Directeur de la police Civile Métropolitaine dans Chang-an, capitale des Tang. Autant dire qu'il a eu de la promotion! Ses fonctions l'amènent à recevoir une délégation japonaise venue, avec d'autres, étudier la culture chinoise pour s'en inspirer et être reçus par Sa Majesté. Le voilà donc devenu diplomate, même si ces peuplades de l'Est étaient considérées par les Chinois comme des barbares mal dégrossis !
Pourtant, même s'il est chargé de « surveiller » ses hôtes dans leur découverte de la Chine et de sa civilisation, Ti, sous couvert de leur faire découvrir « les bonnes manières », c'est à dire l'étiquette, le protocole en usage à la Cour mais aussi la grandeur de l'Empire du Milieu, sa position centrale dans le monde, ses connaissances et bien sûr la magnificence de son Empereur, est en fait chargé de leur faire une démonstration de l'implacable justice impériale. Cela tombe bien puisqu'il reste un incorrigible enquêteur et semble constamment en situation de démêler différentes affaires criminelles aussi compliquées que pleines de rebondissements. Il le fait avec d'autant plus de brio que, non seulement il a la passion de la vérité, un sens de l'État affirmé, une fidélité sans faille à son Empereur, qu'il a une réputation de fin limier et de magistrat intègre à soutenir, mais aussi parce qu'il découvre que la pédagogie judiciaire fait aussi de ses fonctions temporaires.
En fait, ces émissaires ne pouvaient avoir meilleur cicérone, non seulement ils recevront le message officiel pour lequel il sont venus en Chine, mais surtout, ils apprendront « la culture personnelle du juge Ti », puisque ce dernier ne pourra s'empêcher de leur faire la démonstration de ses méthodes pour le moins originales et efficaces pour déjouer les manœuvres frauduleuses des délinquants! Il ne manquera pas non plus de leur livrer, laconiquement bien sûr, son avis sur leur civilisation.
En réalité, au fil du récit, ces « barbares » se révèlent être des esprits à la fois brillants et retors, des observateurs avisés et habiles, des doubles de Ti en quelque sorte, et aussi rusés que lui, et ce dernier aura besoin de toute son expérience, de sa légendaire sagacité, pour déjouer les pièges qu'ils lui auront tendus. J'observe d'ailleurs qu'il y sera aidé, comme souvent, par une de ses épouses, mais ce sera pour une fois la deuxième, et sa remarque qui ouvre les yeux de notre juge, est pleine de bon sens, comme si elle était, elle-aussi, le complément de cet époux d'exception.
Au passage, le lecteur découvrira la personnalité hors du commun de ce magistrat pragmatique qui, tout pétri de confucianisme, culte en usage chez les élites, jettera une nouvelle fois un regard de méfiance quelque peu amusée sur les pratiques superstitieuses des chamanistes, sur les habitudes mercantiles des bouddhistes et l'efficacité douteuse des taoïstes. On sent bien un nouvelle fois qu'il tient les religions en usage dans l'Empire en petite estime.
Je note aussi que l'auteur prête à Ti, à l'issue de cette aventure un peu rocambolesque, à la fois des conclusions sur la relativité des choses de ce monde [« la vie est un jeu et celui qui s'appuie sur ses certitudes perd la partie » se dit-il] mais aussi des remarques qui trouveront dans l'histoire future de ces deux pays des conséquences plus tristes, faisant de lui, une nouvelle fois, un observateur avisé.
Comme toujours un roman de Frédéric Lenormand procure à son lecteur une véritable immersion dans la société chinoise à son apogée, autant par la qualité des descriptions, l'évocation des différentes couches de la société et son organisation, que par les allusions aux us et coutumes, aux procédures judiciaires, aux rituels en usage à la Cour, aux préparatifs des fiançailles et du mariage, au code des Tang, à l'histoire du pays, et même l'art culinaire.... C'est comme un fond de tableau, un décor vivant qui sert de cadre aux aventures de ce célèbre mandarin et dans lequel il se déplace avec aisance. Fin connaisseur de la condition humaine et de « l'esprit humain » dont il est un incorrigible observateur, il ne manque jamais une occasion de retourner une situation en sa faveur et de sauver la face.
On imagine aussi le considérable travail d'archiviste et d'historien de l'auteur. Cela procure, comme à chaque fois, un dépaysement bienvenu que personnellement j'apprécie. Il y ajoute son humour personnel, l'usage opportun de l'euphémisme, son sens de la formule, son a-propos, s'appropriant en quelque sorte ce personnage et lui conférant une attachante sincérité.
Pour peu qu'il soit attentif, son lecteur ne peut pas ne pas sourire en parcourant ce texte. J'ai personnellement et comme toujours, ri de bon cœur à la lecture de ce roman. J'ai retrouvé avec plaisir le style jubilatoire que j'apprécie particulièrement chez cet auteur qui suscite l'intérêt de son lecteur dès la première ligne pour ne l'abandonner qu'à la fin sans que l'ennui se soit insinué dans le cours du récit. Ils ne sont pas si nombreux ceux qui peuvent se targuer de réussir un tel exercice.
Frédéric Lenormand n'est pas un inconnu pour cette chronique qui a choisi depuis longtemps de suivre son parcours. Encore une fois je n'ai pas été déçu par ce récit qui a été pour moi un bon moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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LE MANUSCRIT DE PORT EBENE - Dominique BONA
- Le 16/10/2009
- Dans littérature française et francophone
LE MANUSCRIT DE PORT EBENE - Dominique BONA - Editions GRASSET.
Je n’ai évidemment aucun mérite de parler aujourd’hui de Dominique Bona surtout après le Prix Renaudeau obtenu en 1998. Je tiens cependant à dire que pour moi elle n’est pas une inconnue. Je garde en effet le souvenir de l’extraordinaire portrait de Romain Gary, mais aussi d’Argentina (La Feuille Volante n°24) de Malika ( La Feuille Volante n°150). A chaque fois je notais un grand talent dans le portait de personnages d’exception dont l’auteur souhaitait nous faire partager la personnalité et l’histoire.
Ici, avec un dépaysement qui se distille jusque dans le vocabulaire, c’est encore de portraits dont il est question. Celui de cette jeune femme tôt arrachée à sa Vendée natale par un mariage arrangé avec un riche planteur français de Saint Domingue. Elle découvre l’île et les tropiques certes mais ne tarde pas non plus à apprendre l’existence d’une autre femme noire qui avant elle avait été la compagne de son mari et qui lui avait donné deux fils. Elle a été répudiée pour que elle, la nouvelle femme légitime assure la descendance de son nouveau mari. C’est vrai qu’elle a été envoûtée par le paysage paradisiaque de l’île que par ennui ou par désoeuvrement elle a choisi de découvrir.
Portait aussi de Julien, l’époux de la Dame de Saint Domingue, planteur libéral, ouvert aux idées nouvelles, attentif au sort des noirs et des métisses mais pourtant paradoxal dans son attitude.
D’autres plus secondaires comme Fleuriau, le voisin conservateur, attaché aux traditions coloniales et Louis Desmaret, plus volontiers attentif aux performances de son domaine agricole mais aussi naturaliste passionné.
Parce qu’il était épris de régionalisme et qu’il aimait assez les « femmes de fer sous le velours », l’éditeur Camus, publiera ce manuscrit bien des années après qu’il fut écrit et qu’il eut voyagé dans le temps comme seuls les écrits savent le faire. Le titre un peu pompeux serait « Mémoires écrits en France pour servir l’histoire de Saint Domingue » malgré le goût de notre homme pour les choses simples. Pourtant, pour une fois l’exotisme aura raison!
Son parcours est aussi anachronique que celui de Julien et de la Dame de Saint Domingue mais passant en quelque sorte de l’autre côté du miroir il finit par être fasciné par cette femme et par sa vie autant que par le décor de son île. Il va lui aussi pénétrer de plain pied dans les arcanes inconnues de cette contrée, connaître et craindre les mystères du vaudou...
Etait-ce la fascination du paysage ou de ses habitants? La jeune femme sage qui débarqua un jour au Port au Prince et fut aussitôt mariée à Julien va devenir insoumise et provocante « hantée par les déesses du désordre et du plaisir ».
Nous allons assister à ses amours interdites, avec les blancs d’abord puis avec un noir, deuxième fils naturel de son mari... On pourrait voir dans cette « Dame de Saint Domingue » une femme libre d’aimer une victime tour à tour de la beauté de l’île ou de ses habitants, de son climat... Il serait aussi tentant d’y voir une femme non conformiste, désirant avant tout bousculer les traditions, la légendaire condition de l’épouse reléguée au foyer et couverte d’enfants. On pourrait aussi excuser ses frasques, en se disant que, somme toute elle ne fait qu’imiter son mari qui, sans être volage n’avait pas tout à fait rompu les liens avec son ancienne maîtresse.
Malgré parfois un manque de rythme, l’histoire tient en haleine le lecteur attentif jusqu’à la dernière ligne. Il y a aussi l’Histoire qui n’est pas négligeable et on imagine le travail d’archiviste qu’il a fallu mener pour brosser cette fresque. Car la Révolution dont les idées généreuses parviennent jusqu’à Saint Domingue est en marche. Elles vont bousculer les fondements de cette société faite de blancs, de noirs libres, d’esclaves et de mulâtres aux repères mal définis. Il y aura des morts et la fuite de la dame en France avec sa fille qui, bien que conçue par un noir est blanche de peau!
On pourrait croire que ses amours interdites allaient s’arrêter là et que les conséquences de celles-ci seraient sans lendemain. Pourtant le piège dans lequel elle est tombée se refermera non sur elle mais sur sa fille qui, au vrai paiera malgré elle l’inconduite de sa mère. Le lecteur reste partagé entre la coupable attitude d’une femme restée impunie, la certitude qu’elle pouvait facilement abuser son mari et la révolte qui fait supporter à la fille la faute de la mère.
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© Hervé GAUTIER
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LA PROCHAINE FOIS JE VOUS LE CHANTERAI - France Inter- Philippe Meyer
- Le 07/10/2009
- Dans Réflexions
N°370– Octobre 2009
LA PROCHAINE FOIS JE VOUS LE CHANTERAI – France Inter - Philippe Meyer – Samedi 12h05 à 13 h.
La radio a toujours été un média qui a eu ma préférence, tout d'abord parce que je n'avais, au départ, pas la télévision [j'appartiens à une génération qui, sans avoir vraiment connu la TSF, n'en a pas moins vécu toute sa jeunesse avec pour seule distraction un poste de radio écouté dans la nuit] et puis surtout parce que parce que j'ai toujours accordé une certaine magie à la seule voix d'un homme (ou d'une femme) sans devoir pour autant mettre un visage sur celle-ci. Mais, comme beaucoup, et je le déplore, je n'écoute plus la radio qu'en voiture.
Le hasard qui gouverne nos vies beaucoup plus souvent que nous voulons bien l'admettre, m'a donné l'occasion, lors d'un déplacement en automobile, d'entendre à nouveau la voix de Philippe Meyer.
J'avoue que je l'avais un peu oublié, celui-là, encore que j'avais toujours dans l'oreille le son radiophonique de sa voix autant que la pertinence et l'humour de ses remarques. Je l'ai donc écouté avec attention tout en me souvenant que, voilà quelques années, cette modeste chronique avait déjà attiré l'attention de ses improbables lecteurs sur une émission matinale que je ne manquai jamais parce qu'elle accompagnait mon trajet vers le travail.
Je reproduis donc ici le numéro 71 de juillet 1991, pour le plaisir de me souvenir qu'à l'époque, je commençais toujours la journée par un sourire.
Juillet 1991
n°71
CHOSES ENTENDUES – (A propos de « Choses vues » - Chronique de Philippe Meyer – 8h45 - France Inter).
Notre pauvre monde ne me réserve sans doute pas grand chose mais franchement peu m’en chaut puisque, comme tout un chacun, je suis, chaque matin abreuvé de nouvelles qui ne sont pas de nature à me faire regarder notre société comme un parangon idéal. Ce ne sont que catastrophes, assassinats, coups d'État, quand l’homme lui-même n’en rajoute pas par un petit scandale, une petite « affaire », une petite magouille… Pour l’heure nous sommes servis !
Il y a bien des tentatives de détournements d’opinion qui voudraient, en braquant habilement le projecteur de l’actualité sur un fait anodin, nous faire oublier le chômage et les injustices en tout genre que génère notre société qui pourtant sert de modèle. Reconnaissons que tout cela ne dure qu’un temps. Heureusement !
Loin des hommes politiques douteux, des journalistes flagorneurs, je suis reconnaissant aux hommes de communication, chroniqueurs de l’audiovisuel et autres échotiers contractuels de me faire commencer ma journée par un sourire. L’humour est en effet la seule arme efficace contre la morosité qui dévore de plus en plus notre vécu qui, bien entendu, n’est pas « sans nous interroger quelque part », pour peu qu’on prenne un peu conscience des réalités.
Ainsi chaque matin, « auditeur sachant auditer », en me rendant à mon travail, ai-je le plaisir d’écouter attentivement la chronique de M. Philippe MEYER, non seulement parce que c’est la seule station (France Inter) qui soit audible sur un auto-radio aussi vieillissant que mon automobile, mais encore parce que ses remarques pertinentes et humoristiques viennent frapper mes tympans au moment précis où mon véhicule s’immobilise sur la chaussée, victime des encombrements coutumiers.
Je lui suis reconnaissant, dès le matin, de nous faire voir la face cachée de notre société ou, à tout le moins de nous la présenter sous un jour plaisant, ce qui chasse du même coup et pour un temps les préoccupations des embouteillages, du trou de la Sécu et des délices incomparables de la rédaction de notre déclaration de revenus !
Vous me croirez si vous voulez, mais quand j’entends, à 8h45 et malgré les grésillements du susdit (auto-radio), sa voix monocorde annoncer « Heureux habitants de la Charente et des autres départements français », c’est plus fort que moi, cela me fait sourire et je tends l’oreille. Le monde est ainsi fait maintenant que l’humour pour moi prend le pas sur les choses qu’on dit sérieuses et j’ai de plus en plus envie, à l’invite de ce chroniqueur « matutinal » de poser sur le décor qui nous entoure un regard amusé, gage d’un certain art de vivre. A force de l’entendre dire chaque matin que « nous vivons une époque moderne », je vais bien finir par en être persuadé.
J'ai passé un bon moment en sa compagnie et, grâce à lui, j'ai découvert un chanteur italien, Gianmaria Testa, qui, je pense, va m'intéresser.
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SERAPHINE, de la peinture à la folie- Alain Vircondelet
- Le 24/09/2009
- Dans Autres centres d'intérêt culturel (peinture, théâtre histoire, chansons...)
N°369– Septembre 2009
SERAPHINE, de la peinture à la folie- Alain Vircondelet – Albin Michel
L'univers des autodidactes m'a toujours fasciné, tout comme la spontanéité du style naïf en peinture comme dans d'autres disciplines artistiques. D'autre part, le succès, la notoriété ont des lois que je ne m'explique pas très bien surtout quand ils se manifestent en dehors des voies royales de la médiatisation, du matraquage journalistique ou d'un parisianisme incontournable.
Rien ne prédisposait en effet, Séraphine Louis, née à Asny [Oise] en 1864 dans une famille pauvre, d'un père horloger itinérant et d'une mère domestique de ferme qui meurt alors qu'elle vient d'avoir un an, à connaître le succès. Son père meurt lui-même alors qu'elle n'a pas encore sept ans. C'est donc une orpheline qui, recueillie par sa sœur aînée, devient bergère, domestique au Couvent de la Providence à Clermont [Oise] puis femme de ménage, à partir de 1901, à presque quarante ans, dans les familles bourgeoises de Senlis. C'est dans cette même ville qu'en 1912 s'installe un collectionneur et marchand d'art allemand, Wilhem Uhde, lassé de la vie parisienne. Amateur de Picasso et du Douanier Rousseau, il remarque, chez des notables, de petites œuvres peintes sur bois et découvre que leur auteur n'est autre que sa propre femme de ménage, Séraphine. Voilà tous les ingrédients d'un conte de fée, mais la réalité est toute autre. Celle qui aurait voulu devenir religieuse par amour de Dieu et qui a été maintenue par la Mère Supérieure dans sa condition de simple servante à cause de sa pauvreté et de son absence de dot, garde cependant en elle une foi inébranlable. Considérée comme un esprit simple, sans instruction et sans fortune, elle est finalement poussée dehors et commence à peindre en s'inspirant de ce qu'elle connaît, des images pieuses, des vitraux, des statues des églises et du culte marial, des fruits, des fleurs et des feuilles.
Elle s'humilie devant Dieu qui, le pense-t-elle, lui dicte son cheminement artistique. Elle peint sans véritable technique, sans avoir jamais appris, au Ripolin, pratique des mélanges inattendus et improbables mais reste à l'écoute exclusive de cet « ange » qui la guide. C'est un peu comme si, en elle, se révélait une sorte de « mémoire héréditaire » dont elle était l'expression, la manifestation, avec en plus la main de Dieu pour la soutenir. La folie mystique qui l'habite et dont elle ne cache rien, la fait déjà considérée par la rumeur publique comme une folle. Elle se compare à Jeanne d'Arc, à Bernadette de Lourdes, se définie comme une « voyante de Dieu », prétend entendre des voix qui lui intiment l'ordre de peindre, ce qu'elle fait comme un devoir sacré.
Après la guerre de 14-18, Uhde revient s'occuper d'elle et la révèle au grand public, organise des expositions. Son style, naïf et primitif, s'inspire d'une nature luxuriante semblable à celle qu'elle imagine au Paradis Terrestre. On la compare déjà au Douanier Rousseau et les surréalistes s'intéressent à ses œuvres. Elle-même se reconnaît une parenté artistique avec Van Gogh. La notoriété aidant, elle devient imbue d'elle-même, et elle qui avait toujours vécu de peu, se met à faire des dépenses inutiles et couteuses malgré les mises en garde de Udhe. Son style change et se surcharge de pierreries et de plumes, les couleurs, vives au départ, s'assombrissent mais elle continue d'exploiter les thèmes bibliques ... Sa peinture est, d'une certaine façon, la synthèse entre Dieu et les hommes, se définissant elle-même comme une médium solitaire et secrète, investie par les puissances surnaturelles. Dès lors, elle se prétend « l 'élue de Dieu », sa servante, son instrument, s'affirme cependant « sans rivâle » et s'enfonce de plus en plus dans une folie irréversible.
La grande dépression des années trente met fin à ses ventes ce qui affecte sa santé mentale et physique au point qu'on songe de plus en plus sérieusement à un internement. Les symptômes délirants s'accentuent avec la perspective de la guerre qui s'annonce, Uhde, juif, anti-nazi et homosexuel, disparaît, et avec lui sa source de revenus. Son discours mystique s'accentue, elle parle de la mort, abandonne la peinture, s'enfonce de plus en plus dans un dénuement moral dont elle ne sortira plus. Des plaintes sont déposées et, possédée par un délire définitif, finit par troubler l'ordre public, ce qui la précipite à l'hôpital psychiatrique de Clermont en 1932. Elle perd complètement la tête ainsi que l'atteste un rapport de police. Dès lors personne n'entendra jamais plus parler d'elle, elle ne fera jamais plus partie de ce décor provincial où elle dérangeait. Elle y restera dix ans sans jamais reprendre la peinture, prostrée, comme si cette vibration qui avait guidé sa main l'avait définitivement quittée. Elle est victime de délires hallucinatoires, de psychoses, l'hystérie la gagne et elle souffre de persécutions. Uhde retrouve sa trace et l'aide financièrement pour adoucir son sort, mais dans cet univers, la peinture qui a été toute sa vie n'a plus d'importance.
Son délire s'accentue dangereusement, elle se croit enceinte et la deuxième guerre mondiale éclate la précipitant dans un état de dénuement physique et mental alarmant que les restrictions alimentaires et un cancer aggravent. La politique d'extermination des nazis à l'égard des malades mentaux la précipite, fin 1942, dans la mort solitaire, mais c'est aussi de faim qu'elle meurt. Personne ne réclamant son corps, elle sera ensevelie à la fosse commune.
C'est un livre passionnant et agréablement écrit que j'ai lu d'un trait tant l'histoire de cette femme est inattendue mais pourtant si commune à celle de bien des artistes, et comme le note l'auteur « Comme Camille Claudel morte dix mois seulement après elle et dans les mêmes circonstances, elle a été de ces artistes qui ont été au bout d'eux-mêmes, à l'extrême de leurs limites et qui ont accepté la plus grande violence contre eux » .
De nombreux musées, celui de Nice, de Senlis mais aussi le musée Maillol à Paris exposent ses œuvres.
(C) Hervé GAUTIER – Septembre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com