la feuille volante
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LA JOUEUSE D'ÉCHECS - Bertina HENRICHS - Editions Liliana LEVI.
- Le 30/03/2009
- Dans littérature française et francophone
N°291– Janvier 2008
LA JOUEUSE D'ÉCHECS – Bertina HENRICHS – Éditions Liliana LEVI.
Le décor simple et grandiose, Naxos, une île qui fleure bon les Cyclades, blanche, posée sur le fond si profondément bleu de la mer Egée comme un bijou dans son écrin. Un personnage quasi unique dans ce récit, Eleni, une femme de chambre, une personne comme je les aime, sans histoire et surtout sans avenir, qui mène sa vie sans bruit dans l'indifférence générale et qu'elle ne souhaite surtout pas bousculer... entre ses enfants, son mari, son travail, son quotidien avec pour seul plaisir le fait d'exister sur cette terre unique avec parfois une petite folie.
Et puis un jour sa vie bascule à l'occasion de rien, du hasard, pas une banale histoire d'amour, ce serait outrageusement commun, mais de cette rencontre fortuite va naître une passion d'une autre nature, le plaisir de l'inutile, l'amour des choses faites pour rien et gratuitement, bref elle se consacre, avec l'aide d'un de ses anciens professeurs, à l'art du jeu d'échecs qui, fastidieux au départ, devient vite une folie qui va transformer sa vie. Elle va se passionner pour ces armées de bois bicolore au point d'envisager de tout quitter pour se consacrer à cet art qui va faire d'elle, et malgré elle, l'héroïne de ce petit coin de terre. On imagine qu'après cela, après cette heure de gloire, elle retombera dans l'anonymat de ce lieu enchanteur mais conservera sa passion.
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L'ART DE LA JOIE - Goliarda SAPENZA - Editions Viviane HAMY
- Le 30/03/2009
- Dans Littérature italienne
N°295– Février 2008
L'ART DE LA JOIE – Goliarda SAPENZA – Editions Viviane HAMY
Il est des livres qui sont un univers douloureux, une invitation à déposer entre leurs pages les bribes de sa vie qui sont autant d'expériences intimes, à exprimer ses craintes pour l'avenir ou ses regrets du passé. Ah, délicieuse écriture, tes mots sont un exorcisme grâce auxquels on refait un monde qu'on n'a pas vécu, qu'on aurait aimé connaître, dont on se souvient avec rancoeur parce qu'il est synonyme d'échec ou a valeur d'explication, de justificatif pour soi-même ou pour les autres, pour se convaincre ou amener autrui à se forger des conviction ou des certitudes à notre sujet.
N'en déplaise à tous ces philosophes échevelés, chaque être humain n'a qu'une vie, et quand il faut en faire le bilan, surtout quand on en ressent le besoin, l'exprimer avec des mots, c'est à dire jeter en pâture au premier venu, lecteur attentif ou simple quidam pressé, la chose devient difficile, l'accouchement prend parfois des années ou se révèle impossible, les mots étant, pour le commun des mortels du vent, des signes conventionnels et rien d'autre, légèreté du discours ou superficialité de la conversation, c'est selon! Mais ici c'est autre chose, une autre démarche. S'agit-il de laisser une trace? Pourquoi pas, cela n'est ni illicite ni immoral, mais nous savons bien qu'elle n'est pas pérenne et s'efface rapidement. Pourtant la lecture d'un autre est une source de réflexions, voire d'enseignements pour ceux qui suivront. Le témoignage aussi a sa valeur, il renseigne sur l'autre, sur son époque, son milieu social. Ici, nous sommes au tout début du XX° siècle, en Sicile, une jeune fille, Modesta, entre dans la vie par la porte d'un couvent. On naît par hasard et il appartient à chacun d'apprivoiser cette vie qui nous est prêtée, de s'y étioler, de s'y abîmer dans la farniente ou la survivance impossible.
Aucune vie ne ressemble à une autre par son parcours et par le résultat final et bien peu, autour de soi, connaissent les joies, les épreuves et les embûches qui ont accompagné ce long chemin. Le résumer en quelques pages est dérisoire, presque une gageure, et c'est souvent inutile, puisque le hasard entraîne chacun dans sa spirale, même si on choisit d'y voir la main d'un dieu ou la certitude de la liberté individuelle. Et le témoignage sur soi pose toujours question, avec la tentation de trop en dire, de beaucoup en retrancher, d'imaginer et de se laisser aller à fil du temps qui entoure tout d'un halo merveilleux et se cacher derrière un personnage fictif qui pourtant nous ressemble mais à qui on fait faire ce qu'on osera jamais. Exprimer avec des mots tous ces petits morceaux de mosaïque qui font une vie, la prise de conscience de soi, ses découvertes, ses embûches, ses renoncements, ses plaisirs, ses apprentissages et ses compromissions...
La lecture de cet ouvrage a pourtant été pour moi laborieuse.
© Hervé GAUTIER – Février 2008.
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NIORT – Portrait de ville – Jean Pierre Andrault - Christophe Gauriaud.- Geste Editions.
- Le 30/03/2009
- Dans Autres centres d'intérêt culturel (peinture, théâtre histoire, chansons...)
N°281 – Octobre 2007
NIORT – Portrait de ville – Jean Pierre Andrault - Christophe Gauriaud.- Geste Editions.
A quoi reconnaît-on qu'un homme, Jean Pierre Andrault, aime sa ville natale? Au fait qu'il lui consacre un livre où il en parle avec faconde. Peut-être, mais beaucoup d'ouvrages ont déjà été publiés sur Niort et les esprits chagrins ne vont pas manquer de penser que ce ne sera jamais qu'un volume de plus sur le même sujet. Et puis est-ce nécessaire d'être né dans une ville pour la célébrer ainsi avec des mots et des images? Cette ville, un peu oubliée en Poitou-Charentes, que beaucoup de Français ont du mal à situer sur la carte, existe pourtant, entre Poitiers, aristocrate et universitaire et La Rochelle, historique, maritime et touristique... C'est une ville moyenne où il fait certes bon vivre, mais qui ne fait pas rêver, au point que les Niortais eux-mêmes ne sont pas tendres avec leur cité.
Et puis il y a les vieilles idées bien ancrées jusque dans les dictons, des certitudes puisées dans l'histoire ou les petites histoires, des lieux communs entretenus depuis longtemps et selon l'un d'entre eux elle serait, un peu paradoxalement « une ville à la campagne », une « planète »où vivraient des êtres différents, sans qu'on sache vraiment pourquoi ils le sont, une ville qui vivrait au rythme lent de son fleuve et où régnerait une sorte de langueur, gage d'un art de vivre original et peut-être exceptionnel. Mais tout cela ne suffit pas. Le Poitou est un pays de légendes et Rabelais n'a pas oublié notre ville. Niort se mire depuis toujours dans l'eau, celle de la mer d'abord, mais il y a longtemps, et maintenant celle plus calme de la Sèvre. A quelques distance la quiétude du Marais Poitevin, par sa « fraîcheur d'aquarelle », invite au farniente et à la rêverie, à la nonchalance, à la pêche à la ligne où à la peinture...
Pour les amateurs d'histoire, la ville a pourtant donné de grands noms à la France dans bien des domaines. Rurale à l'origine et célèbre par ses foires, elle est devenue ville de garnison puis a su être industrielle, prospère, ouvrière mais aujourd'hui n'est plus qu'une riche ville administrative où souffle l'esprit mutualiste et associatif, peuplée de « cols blancs »où la culture ne serait qu'un vernis. Son habitat présente une grande diversité de styles depuis les quartiers ouvriers jusqu'aux demeures d'aristocrates ou de riches commerçants et aux réalisations plus contemporaines. Son urbanisme hésite entre grandes artères, rues médiévales, impasses ombreuses et passages secrets souvent dissimulés à la vue des passants. L'histoire l'a façonnée, alternativement anglaise, française, catholique, protestante, favorable à l'Empire ou au roi, elle est maintenant modérément républicaine, socialiste et laïque. L'Eglise, le temple et la loge maçonnique ont longtemps lutté pour leur influence. La géographie inscrit la vieille ville sur deux collines jumelles et dans un méandre de la Sèvre, ce qui fait d'elle une cité pittoresque et quelque peu indolente.
L'auteur parle opportunément de « tropisme niortais ». Tient-il à la douceur de son climat océanique, à l'ensoleillement quasi méridional, aux couleurs chaudes de calcaire et de tuiles qui dominent et serpentent dans la ville, à cet art de vivre qui existerait ici plus qu'ailleurs peut-être?
Les photos de Christophe Gauriaud ont des couleurs chaudes et dans un style agréable, technique, poétique parfois, et malgré un flot inévitable d'informations, Jean Pierre Andrault nous invite à revisiter cette ville qui est aussi la nôtre, nous incitant à lever les yeux, en nous attardant sur le détail d'une façade, l'originalité d'un haut-relief, la présence d'une enseigne, insistant sur un détail inattendu, autant de petites touches de patrimoine qui rendent cette cité attachante à qui sait la regarder.
Il fait le « portait » de Niort, comme on décrirait une personne, avec délicatesse, attention et amour.
Hervé GAUTIER - Octobre 2007.
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1939 - 1945 - Delphin DEBENEST - Un magistrat en guerre contre le nazisme. Dominique Tantin Geste Editions.
- Le 30/03/2009
- Dans Autres centres d'intérêt culturel (peinture, théâtre histoire, chansons...)
N°323– Février 2009
1939 – 1945 - Delphin DEBENEST – Un magistrat en guerre contre le nazisme. Dominique Tantin – Geste Editions.
Lorsqu'il m'arrivait d'aller « Aux Iles », cette splendide demeure qui donne sur la Sèvre et qui fut naguère la maison d'un poète, j'y entendais évoquer Ernest Perrochon par la bouche de sa fille. Elle entretenait vivant le souvenir de ce père, écrivain et Prix Goncourt 1920, qui avait, entre autre, refusé de cautionner le régime de Vichy et avait fini par succomber aux harcèlements de l'occupant.
J'y rencontrais aussi son gendre, Delphin Debenest, qui s'occupait plus volontiers de son jardin. Il était cet homme tranquille qui ne parlait jamais de lui, souhaitait rester simple et donner l'image d'un retraité. Comme tout le monde, je savais qu'il avait été magistrat, que sa carrière, commencée à Niort comme substitut, avait été interrompue par la guerre, pour se terminer comme Président de chambre à la cour d'appel de Paris. C'était à peu près tout, et pour tous, il était un citoyen comme les autres... Il était pourtant bien plus que cela et sa frêle silhouette cachait un parcours hors du commun.
Mobilisé en 1939 comme homme du rang, il tiendra un journal de cette « drôle de guerre », décrivant la débâcle de l'armée, dénonçant l'attitude désastreuse du commandement, la défection des officiers... Il y a beaucoup de lucidité dans ses propos. Après sa démobilisation, en 1941, il retrouve ses fonctions de substitut dans une France vaincue et occupée et s'engage dans la Résistance. Il sera un agent de renseignements de la résistance franco-belge, communiquant des informations d'ordre administratives aux réseaux de la Vienne et des Deux-Sèvres, profitant de ses fonctions de magistrat en place pour combattre un régime qu'il désapprouvait mais dont il était pourtant le représentant, permettant à de nombreux Français, traqués par la police française et par la Gestapo, de leur échapper, disqualifiant des délits pour permettre aux prévenus d'échapper à la justice et de fuir ... C'est qu'un dilemme important se posait à lui. Il se mettait ainsi hors la loi, lui qui était censé l'incarner, alors qu'humaniste convaincu, il était animé d'une « certaine idée des droits de l'homme » et que, chrétien fervent, il puisait dans l'Évangile les raisons de son engagement et de son action. Il sut faire un choix qui n'était pas sans grandeur, entre l'accomplissement de son travail, et donc courir le risque de se faire à lui-même des reproches, pratiquer la désobéissance civique et ainsi mettre sa vie et celle de sa famille en danger. Resté en poste, il rendit à la Résistance plus de services que s'il avait choisi la clandestinité ou le maquis. Ils furent en effet peu nombreux, les membres de la magistrature qui, à cette époque, acceptèrent cette « dissidence ».
Arrêté en juillet 1944, il est déporté à Buchenvald puis au commando d'Holzen d'où il s'échappe, profitant de la débandade des nazis. Choisi pour faire partie de la délégation au procès de Nuremberg en qualité de procureur adjoint, il aura le privilège « d'être le juge de ses bourreaux ».
Pendant toute cette période il prend des notes « au jour le jour » qui montrent le quotidien dans ce camp de concentration où tout devient banal, la faim, la souffrance, la mort! Plus tard, lors du procès, il sera plus précis dans la relation qu'il en fait, plus critique aussi au regard des arguments développés par la défense, sans cependant se départir de son humanité et soucieux de ne pas obtenir vengeance à tout prix mais qu'une justice équitable soit rendue.
De retour en France, il devint un militant de la mémoire pour que tout cela ne se reproduise plus.
Il s'agit d'un témoignage écrit, non destiné à la publication, uniquement appelé à garder pour lui seul, le souvenir personnel de toute cette période dont « il veut (en) conserver seul le souvenir et aussi les traces ineffaçables » et « ne pas attirer l'attention sur lui ». Le lecteur y rencontre un narrateur qui veut, dans le camp, garder sa dignité et conserver intacte sa foi en la vie et en l'espoir de rentrer chez lui. On songe bien sûr à Jorge Semprun. Il continuera, pendant toute cette période, de transcrire pour lui-même, ses impressions et ses remarques, sous forme d'un simple témoignage. En fait, c'est beaucoup plus que cela, même s'il ne se fait aucune illusion sur l'intérêt que pourront montrer ses contemporains, et encore moins de la compassion qu'ils pourront éprouver.
Sur son action de Résistant, il reste discret et se qualifie lui-même de « modeste agent de renseignements d'un réseau » dont « l'action n'eut rien de spectaculaire ».
Ces écrits n'ont été exhumés après sa mort survenue en 1997, que grâce à la complicité de sa famille et publiés en marge d'un travail universitaire de Dominique Tantin dans le cadre de la soutenance d'une thèse de doctorat. Ce travail reste pédagogique puisque les écrits de Delphin Debenest ont été scrupuleusement retranscrits, annotés de commentaires et enrichis de citation d'historiens. Son histoire individuelle rejoint donc l'Histoire.
Pourtant, la mémoire collective n'a pas conservé le souvenir de cet « authentique résistant » qui regardait cette période de sa vie comme « malheureuse aventure » qu'il souhaitait oublier. Il avait seulement fait son devoir, c'est à dire agi conformément à sa conscience et son destin fut exceptionnel. De ce parcours, nulle trace officielle, simplement des décorations prestigieuses simplement rangées de son vivant et qui attestaient cet engagement. Il eut même la désagréable occasion de constater que sa carrière eut à pâtir de son action patriotique et que d'autres collègues, moins soucieux que lui de leur devoir et plus attentifs à leurs intérêts personnels, ont su tirer partie des événements à leur profit. C'est là un autre débat sur l'opportunisme et l'ingratitude.
Il faut remercier Dominique Tantin d'avoir ainsi mis en lumière la mémoire de cet homme d'exception que sa modestie rendait plus grand encore.
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LA OU LES TIGRES SONT CHEZ EUX - jean-Marie BLAS DE ROBLES - ZULMA Éditeur. Prix Médicis 2008.
- Le 30/03/2009
- Dans littérature française et francophone
N°329– Mars 2009
LA OU LES TIGRES SONT CHEZ EUX – jean-Marie BLAS DE ROBLES – ZULMA Éditeur. Prix Médicis 2008;
Quand j'ai vu le livre pour la première fois, j'ai hésité. Je n'aime pas beaucoup les « pavés » et je n'ai pas de bons souvenirs des « Frères Karamazov » et de « Guerre et paix ».
C'est en fait une drôle d'histoire [dont l'écriture a demandé à l'auteur pas moins de 10 ans de travail], ou plus exactement de drôles d'histoires qui s'entrecroisent, sans apparemment de lien direct les unes avec les autres. Eléazard Von Wogan, correspondant de presse un peu esseulé et inquiet, domicilié à Alcantara dans le Nordeste brésilien qui transmets à son journal des dépêches qui n'intéressent personne. Il est séparé de son épouse Elaine et tente de se placer auprès d'une journaliste italienne, Loredana. On lui transmet un jour, en vue de sa publication, un manuscrit inédit qui retrace la vie authentique d'un célèbre jésuite du XVII°siècle, Athanase Kircher, surnomme « le maître des cent arts » grand voyageur, érudit, extravaguant, curieux, excentrique et génial inventeur comme le sont souvent les membres de cette Compagnie. Il passera pourtant à côté de la science de son temps et même se rendra coupable d'erreurs multiples. La supériorité intellectuelle du jésuite va l'opposer à l'Inquisition et le confronter à la condamnation prononcé par l'Église contre Galilée et ses théories, le mettant lui-même en situation d'hérésie. Cette biographie va servir de fil d'Ariane à ce roman et fascinera le narrateur au point de voir sa vie en être modifiée.
Eléazard, en plus d'être le témoin privilégié de la vie de cet ecclésiastique, va croiser une multitude de personnages comme on en voit souvent dans les contrées les plus reculées du globe en se demandant comment une région aussi désertique peut attirer tant de monde. Elaine, son ex-épouse, archéologue en mission au Mato Grosso, Moema, lesbienne et droguée, fille de la précédente, vaguement étudiante qui cherche sa voie mais qui aime surtout la marginalité et ses illusions, Nelson, jeune infirme des favelas qui remâche sa révolte contre son sort, la société ou on ne sait quoi? Dietlev, Milton et Mauro, universitaires et étudiant, à la recherche d'improbables fossiles, Herman Petersen, aventurier bolivien qui se veut un authentique Allemand, un peu nostalgique du nazisme et de sa violence aveugle. Moreira da Rocha, gouverneur sans scrupule et corrompu et magouilleur vers qui ne vont pas les sympathie de l'auteur, on le sent bien. Autant de personnages qui nous sont ici révélés, avec chacun leur leurs qualités, leurs fantasmes, leurs travers. Chacun se meut dans sa jungle personnelle qui ne manquera pas de le phagocyter
Dans ce roman fleuve, l'érotisme se mêle au réalisme cru et parfois horrible. C'est aussi un roman baroque, non seulement parce que l'un des personnages, Athanase Kircher, s'inscrit au XVII° siècle, mais aussi parce que l'action contemporaine se passe au Brésil, ce pays baroque, non seulement par la jungle mais également par les favelas. Dans ce récit dans lequel le lecteur peut se sentir un peu perdu, se mêlent fiction et réalité mais finalement il s'y retrouvera à la fin, pour peu qu'il suive jusqu'au bout la démarche de l'auteur.
Le style est agréable, fascinant, poétique même par moment, érudit assurément, avec une grande richesse de vocabulaire. Il sous-tend un récit passionnant et exotique, à la narration éblouissante, dans ce Brésil, de toutes les démesures qui s'attache le lecteur jusqu'à la fin... Une grande œuvre, picaresque, comme je les apprécie aussi parfois. Je pense, en effet, que lorsque les auteurs choisissent ainsi de s'exprimer dans notre belle langue française, ils la servent et le lecteur ne peut que l'apprécier.
J'y vois un parcours initiatique et de retour aux sources, une quête impossible autant que la recherche d'une improbable vérité qui se révèle malheureusement être une tromperie de plus.
© Hervé GAUTIER – Mars 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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Bernard DRUPT !
- Le 30/03/2009
- Dans littérature française et francophone
N°252 – Avril 2006
Bernard DRUPT !
Le hasard qui gouverne nos vies bien plus que nous voulons l’admettre, m’a mis en présence d’une nouvelle qui m’a bouleversé. Je ne suis pas un grand épistolier, mais c’est une lettre qui m’a appris la mort de Bernard Drupt, le 28 mars 2006.
Comme nombre de mes correspondants, je ne l’avais jamais rencontré, mais j’avais, je crois, avec lui, une manière de complicité, entretenue par des lettres que je garde précieusement. Elles ont accompagné les épreuves que dont ma vie n’a pas été avare. Ses encouragements y étaient exprimés simplement mais énergiquement, comme il savait le faire.
Je garde aussi ses livres qu’il avait l’amabilité de me faire parvenir, toujours enrichis d’une dédicace personnelle. Ils sont les jalons d’un parcours littéraire remarquable à mes yeux notamment parce qu’il était un autodidacte de l’écriture, journaliste et écrivain que j’appréciais autant pour ses « coups de gueule » que pour l’art consommé qu’il avait de rendre compte de ses émotions personnelles, de ses souvenirs, de ses rencontres avec des personnalités ou des anonymes.
Je garderai de lui le souvenir d’un humaniste, et ils ne sont plus si nombreux dans notre monde finissant, d’un serviteur cultivé de notre si belle langue française, aussi attentif au talent des autres qu’aux nombreux travers de notre société qui le révulsaient et qu’il dénonçait dans ses éditoriaux de « La Revue Indépendante ». Il était l’âme, mais aussi la cheville ouvrière de cet organe de presse dont il aimait à rappeler que Georges Sand avait contribué à sa fondation. C’était en 1841 ! Il y avait consacré une grande partie de sa vie, au point que, vu de l’extérieur, cette revue, c’était lui !
Je n’oublierai pas non plus qu’il y a, bien souvent, accueilli mes articles.
Tout comme le « Syndicat des Journalistes et écrivains », iI l’a défendue sans relâche contre les agressions extérieures autant que contre les « léthargies » intérieures, il l’a nourrie de son talent, éclairé de ses réflexions et de son énergie.
C’était aussi un homme d’honneur, cela éclatait sous ses mots, un révolté qui ne les mâchait pas quand il s’agissait de dénoncer les bassesses dont notre société souffre et bien trop souvent s’accommode, ou de défendre les valeurs auxquelles il était si farouchement attaché. Ses éditoriaux sont mémorables et dans cette période déjà longue où notre monde donne l’image délétère d’une communauté humaine gangrenée par le laxisme, la perte d’influence de notre pays sur tous les plans, la corruption de ses élites, la compromission de tous les pouvoirs, la gabegie et les inégalités criantes qui deviennent une règle de conduite qui insidieusement s’installe, il était un « guetteur » au regard acéré, constructif et critique, à la plume alerte. Ses papiers étaient attendus et appréciés des lecteurs. J’en veux ici porter témoignage.
L’une des valeurs qu’il cultivait avec ferveur était l’amitié, celle qu’il témoignait à ceux qui avaient fait de son combat leur combat et qui l’ont accompagné.
Voilà, Bernard Drupt n’est plus et même s’il pouvait paraître inconcevable qu’il s’arrêtât un jour de porter un regard critique sur la société et sur les hommes et qu’il cessât d’en rendre compte pour ses contemporains, il nous reste ses écrits, ses témoignages dont ma bibliothèque personnelle est riche. Ils sont la trace de son passage ici-bas dont nous savons qu’il est transitoire mais aussi qu’il est guetté par notre propre amnésie.
© Hervé GAUTIER http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg
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LE DERNIER VISAGE - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.
- Le 30/03/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
Janvier 1994 - n°180
LE DERNIER VISAGE - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.
Le lecteur habituel de cette chronique sait quelle importance j’attache à l’oeuvre d’Alvaro Mutis sans que je puisse vraiment en analyser les raisons profondes. Comme je l’ai déjà écrit, il fait partie des écrivains qui me procurent durablement de l’émotion et s’attache mon attention dès la première ligne du texte. Bref, il m’étonne!
Cela tient sans doute à la qualité du style, simple et évocateur, au dépaysement que prête chacun de ses romans. L’auteur distille cette alchimie délicate et secrète qui transforme une histoire simplement racontée avec des mots en un récit passionnant suivi du début à la fin sans que l’ennui s’insinue dans la lecture et qui fait dire au lecteur qu’il a bien aimé le roman.
Je parlais à l’instant de l’importance du style. Il est certes du à la qualité de la traduction mais ici Mutis ne se départit pas de cette écriture poétique qui a été révélée par la publication des éléments du désastre et un récit tel que « Sharaya » rappelle qu’il est aussi un bon poète.
Il a aussi le sens de la formule évocatrice, croquant dans l’instant l’attitude d’un personnage « Il avait l’habitude de se balancer sur ses grands pieds comme le font les préfets de collège religieux, donnant une autorité à la fois humble et formidable à toutes les observations qui sortait de la gorge grasse de bedeau. Il y avait quelque chose dans son allure d’un cow-boy qui eût partagé ses loisirs entre la prédication et l’homéopathie ».
Ici il s’agit non d’un roman comme d’habitude mais d’une succession de récits et qu’on lise « La maison d’Araucaïna » ou « le dernier visage », il y a cette omniprésence de la mort rappelée par cette formule lapidaire dont l’idée est constamment présente dans l’oeuvre « En vérité nous tombons en naissant dans un piège sans issue ».
L’impuissance de l’homme devant le trépas, l’inutilité, peut-être de l’oeuvre qu’il a accomplie durant son passage sur terre, le sentiment d’abandon qu’il éprouve face à l’indifférence voire l’hostilité des autres hommes, la solitude qui fait partie de la condition humaine... tout cela est dans le décor intérieur des personnages.
Il y aussi ces figures de femmes énigmatiques, à la fois mères et compagnes, épouses et maîtresses qui donnent le monde aux enfants, soignent les blessures et préparent la nourriture, celles aussi qui donnent du plaisir aux soldats et aux hommes de passage. C’est que l’univers romanesque d’Alvaro Mutis s’inscrit dans le quotidien de cette Amérique Latine en proie à une perpétuelle révolte contre la misère et l’oppression, l’éternelle révolution et la quête de la liberté avec en toile de fond cette lutte armée dispensatrice de violence aveugle et de mort qui brise et génère à la fois ce cycle de la paix et de la guerre, de la répression et des prisons où la vie se déroule autrement.. Ici, c’est la peur des gens, la drogue pour aider à supporter l’enfermement mais aussi, au bout du chemin la mort qui est une manière de libération...
Il y a aussi le récit dit « véridique » qui met en présence le personnage de Maqroll El Gaviero sans qui une oeuvre de Mutis n’en serait pas réellement une. Ce personnage mythique qui doit bien prendre vie dans l’existence d’un humain, à moins que lui-même ne soit un savant dosage entre imaginaire et réalité est ici en compagnie d’un personnage bien réel celui-là, le peintre colombien Alejandro Obregon. Il tisse avec lui une amitié solide, corroborée par la fréquentation assidue des femmes et des bars.
Il me surprendra toujours ce Maqroll, non seulement par son besoin insatisfait d’errances mais surtout par sa culture qui fait de lui quelqu’un dont le jugement est recherché et apprécié! Ici, le Gabier, via Mutis dans le rôle « ingrat de simple intermédiaire » donne son avis sur la peinture d’Obregon qu’il qualifie de « peintre angélique mais d’anges du sixième jour de la Création ». Mieux, il est pour lui un révélateur, un prétexte puisque, à son contact il va faire évoluer sa peinture. Obregon va, grâce à lui, »peindre le vent », pas celui qui passe dans les arbres (celui) qui ne laisse pas de traces, le vent si pareil à nous, à notre vie, à cette chose qui n’a pas de nom et file entre nos mains sans que nous sachions comment. »
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ECOUTE-MOI AMIRBAR - Alavro Mutis - Editions GRASSET.
- Le 30/03/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N° 163 - Août 1993
ECOUTE-MOI AMIRBAR - Alavro Mutis - Editions GRASSET.
Je serai toujours étonné et curieux de la vie de ce personnage de roman qui, pour être fictive n’est est pas moins captivante. Maqroll dit “ El Gaviero”, éternel bourlingueur, grand amateur de femmes et d’alcool, naviguant sur toutes les mers du globe a cette intarissable habitude de s’entremettre dans les combinaisons commerciales les plus douteuses où il perd régulièrement le peu d’argent qu’il a. Elles le laissent à chaque fois plus désabusé, malade et ruiné mais riche d’aventures que son créateur et témoin privilégié relate pour le lecteur. C’est à chaque fois un moment exceptionnel qui justifie, s’il en était besoin, la lecture d’un roman d’Alvaro Mutis.
Pourtant Maqroll n’est pas une frappe, bien au contraire. C’est quelqu’un qui, malgré sa grande naïveté laisse dans la mémoire de ceux qui l’ont « rencontré » l’image du « parfait honnête homme », passionné par les Guerres de Vendée et par celle de Succession d’Espagne, citant par cœur Chateaubriand, tenant, avec raison Louis Ferdinand Céline pour le meilleur écrivain français, dévorant avec passion les romans de Simenon, parcourant le monde avec son éternel sac marin plein de livres précieux qu’il relit jusqu’à satiété. Ne sont-ils pas souvent des cadeaux de femmes?
Mutis rappelle la façon dont il a » fait connaissance « de son héros... Il était chef-mécanicien sur un pétrolier. Ils parlèrent longuement du droit que pouvait faire valoir Louis XIV pour son petit-fils au trône d’Espagne... C’est que cet homme porte en lui un pouvoir de susciter la curiosité et sa rencontre même, toujours relatée dans des circonstances insolites a le don d’entamer le sérieux le plus établi mais aussi de faire naître les amours les plus passionnés, les amitiés les plus solides. Il tisse autour de lui une sorte de halo d’immortalité... Mais n’est-ce pas normal pour un personnage tel que lui?
Bref, ce qui lui va le mieux ce sont les grands espaces, la mer, la liberté même si celle-ci parfois flirte avec la mort. En bon marin qu’il est, il ne reste jamais à la même place et la fièvre des départs n’est jamais longue à faire sentir ses effets. Ici, pourtant ce ne sera pas l’appel de la mer mais celui de la Cordillère qui va le motiver, avec en plus la folie que procure la recherche de l’or. De « La Bourdonnante » qui ne lui rapportera rien à « Amirbar » ainsi baptisée par lui à cause du chuchotement que fait le vent à travers les galeries, la mine va exercer une fascination au moins égale à l’envoûtement que la mer lui procure. Paradoxe pour cet homme habitué au soleil, aux tempêtes et à la houle... Il va devenir chercheur d’or! Symbole sans doute puisque la mort s’attache aux pas de Maqroll et qu’autour de chacune de ces deux mines prospectées elle marque de son sceau ces contrées. « Il n’y a pas d’or sans défunts ni de femmes sans secrets » dit un proverbe local...
Les femmes aussi sont présentes à ses côtés comme autant de remèdes à son mal de vivre. « La Conseillère » étonnamment généreuse rejoint dans sa mémoire toutes celles qui lui « ont donné l’unique raison certaine de continuer à vivre », Antonéa l’étrange qui va sombrer dans la folie pour n’avoir peut-être pas su le retenir... Elles sont, au même titre que les autres ses compagnes. Mais le destin de Maqroll veille et il ne peut rester à la même place, sur la terre ferme ou avec une femme. Si la chance s’attarde un moment sur lui, elle ne tarde pas à transformer tout ce qu’il fait en échec. Il ne vieillira jamais dans une retraite paisible... Pourtant le portrait que nous brosse ici Mutis de son héros est celui d’un homme fatigué, malade qui attend davantage la mort qu’une autre destination.
En appendice, l’auteur révèle au lecteur la passion d’El Gaviero pour des livres aussi incroyables qu’inattendus pour un homme en perpétuel mouvement. « Le portrait de mon ami que je me propose de léguer à une postérité, hélas, bien aléatoire puisqu’elle est fonction de l’audience que peuvent recueillir mes livres consacrés à ses entreprises et tribulations » : Telle est la conclusion provisoire de ce roman qui s’inscrit dans une œuvre d’une grande unité.
Qu’alvaro Mutis se rassure, les aventures d’El Gaviero seront toujours pour moi l’occasion d’une lecture passionnée... Et je ne suis pas le seul.
© Hervé GAUTIER