la feuille volante

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  • LES ELEMENTS DU DESASTRE. -Alvaro Mutis - Editions Grasset.

     

    N° 177- Décembre 1993

     

    LES ELEMENTS DU DESASTRE. -Alvaro Mutis - Editions Grasset.

     

    On connaissait Alvaro Mutis comme romancier. Cette chronique s’est fait l’écho de la totalité de son œuvre traduite en français, on le connaissait peut-être moins comme poète. Cette récente édition permet de découvrir une nouvelle facette du talent de cet homme né à Bogota en 1923 et qui était salué dès 1959 par Otavio Paz comme « Un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs, faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie. »

    Ce livre est, à mes yeux aussi important et révélateur de l’écrivain que ses nombreux autres romans. Là il fige l’instant en le nommant avec des mots, lui donne une dimension d’éternité. Il y a dans son œuvre une grande unité d’inspiration fondée sur la magie du verbe et la beauté écrasante des images.

     

     

    ©Hervé GAUTIER

  • LA DERNIERE ESCALE DU TRAMP STEAMER - Alvaro Mutis- Editions Syvie Messinger.

     

    LA DERNIERE ESCALE DU TRAMP STEAMER - Alvaro Mutis- Editions Syvie Messinger.

     

    Cette fois Mutis abandonne (provisoirement) son héros préféré pour exorciser encore une fois, sous les « apparences » évanescentes d’un narrateur, ses vieux démons maritimes. Il évoque un vieux tramp steamer, petit cargo caboteur qui, tel un vaisseau fantôme fait des apparitions fugaces dans sa vie sans qu’il puisse vraiment ni en apercevoir l’équipage, ni même en déchiffrer le nom. Sa silhouette bringuebalante de future épave s’offre à lui entre la mer Baltique et les Caraïbes, un peu comme une insulte dans la beauté du paysage, sans qu’on sache vraiment comment il a pu traverser l’atlantique et ses tempêtes.

    Au vrai, la relation qu’il a avec ce bâtiment juste entr’aperçu est de nature émotionnelle, presque sentimentale. Le narrateur nous compte l’histoire de cet esquif, mais seulement par épisodes, au rythme des hasards de leurs rencontres... avec cette étrange envie d’en savoir plus!

    Et puis, pour que notre plaisir soit complet, le narrateur va croiser ses propres personnages, El Gaviero, bien entendu, mais par l’intermédiaire du capitaine Iturri qui l’a rencontré. Avec lui aussi une relation passionnelle s’établit avec le tramp steamer (l’Alcion) qu’il commande. C’est un peu comme s’il avait choisi ce bateau pour l’amener à la mort, liant sa propre vie d’homme à l’existence en sursis du navire. L’histoire d’amour du capitaine Iturri, vieillissant et solitaire et de la belle Warda, propriétaire de l’Alcion n’existe d’ailleurs que par ce navire au nom mythique et se termine avec lui presque en même temps que son naufrage... comme si les choses étaient liées.

    A cette occasion Mutis jette sur le monde merveilleux du roman et sur celui un peu moins beau des hommes un regard de philosophe « Les hommes changent si peu, continuent d’être perpétuellement eux-mêmes qu’il n’existe qu’une seule histoire d’amour depuis la nuit des temps qui se répète à l’infini sans perdre sa terrible simplicité, son irrémédiable infortune. »

    Dans un style délirant mais d’une extraordinaire précision, Mutis entraîne son lecteur passionné dans de pittoresques récits où l’intarissable humour le dispute au dépaysement, l’irrationnel à l’envie qu’ont les personnages de ne jamais rester en place. Allez savoir, c’est sans doute ce qu’on appelle le talent!

     

    © Hervé GAUTIER

  • ILONA VIENT AVEC LA PLUIE - Alvaro Mutis - Editions Sylvie Messinger

     

     

    N°100 - Mars 1992

     

     

    ILONA VIENT AVEC LA PLUIE - Alvaro Mutis - Editions Sylvie Messinger

     

    Et revoilà le personnage de Maqroll dit El Gaviero, figure mythique du voyage, éternel errant, bourlingueur, homme aux semelles de vent, incapable de se fixer quelque part et à la recherche perpétuelle d’un coin où s’arrêter, tout en ayant aussitôt la volonté de fuir. Marin en partance, il est de toutes les expéditions risquées et la routine ne saurait faire partie de sa vie. Son sac marin jamais plein déteste le contact avec la terre ferme et c’est sur le pont d’un bateau ou au fond d’une cale que notre homme reprend vraiment vie. Quand il touche terre ou fait escale, l’éternelle question qu’il se pose à lui-même est « Qu’est ce que je fais ici? », la réponse étant tout aussitôt donnée par la commande d’un (ou plusieurs)verre de vodka salvateur...

    Une femme dans chaque port, il connaît tous les bouges et ses beuveries sont légendaires. Il joue avec sa vie comme à la roulette russe... et pour le plaisir du lecteur il gagne toujours, se réservant grâce à son auteur -géniteur le droit et surtout le devoir de nous faire vibrer à l’occasion d’autres aventures!

    Il faut dire que l’art consommé de la narration et le style truculent qui caractérisent Alvaro Mutis sont pour beaucoup dans l’extraordinaire charisme de ce personnage qui tient en haleine jusqu’au bout le lecteur attentif et passionné.

    Le voilà encore coincé dans un petit port des Caraïbes avec le cadavre de son capitaine qui vient de choisir de mettre fin à ses jours. Mais El Gaviero reste un sentimental et ses souvenirs surnagent, l’émotion revient.

    Wito, le capitaine sans avenir d’un cargo au nom pompeux et peint « d’un jaune rageur » couleur queue de perroquet, Wita, sa femme morte prématurément mais qui reste la passion de son mari par-delà le trépas, leur fille qui s’est enfuie à quinze ans avec un pasteur protestant père de six enfants...! Pour wito aussi la haute mer est un refuge et quand il touche terre les ennuis commencent. Ce petit port de San Cristobal, sorte de cul de sac en mer signifie pour ce pauvre capitaine la fin du voyage. Pour lui voyager était une fuite plutôt qu’un gagne-pain!

    Bref, revoilà El Gaviero dans une de ces situations inextricables et néanmoins coutumières à base de dettes, d’envies de fuir mais aussi de solutions bâtardes qui finalement sont préférées malgré les risques à cause de quelques dollars éphémères qu’elles peuvent lui procurer. C’est à chaque fois le même scénario, la même dérive, la même histoire sordide mais répétée à l’envi avec son dénouement connu à l’avance qui se traduit par une fuite d’El Gaviero et l’amer goût de l’arnaque. Pourtant « les dieux tutélaires » veillent sur lui et le tirent toujours à la fin de ce mauvais pas que lui vaut la terre ferme. Son souvenir est peuplé d’inoubliables escales plus rocambolesques les unes que les autres qui se terminent toutes au fond d’un bar tout comme ses traversées scabreuses le conduisent immanquablement devant les autorités portuaires pour y répondre de frauduleux transports...!

    Il finit par croiser Ilona, femme de toujours, son double féminin, aussi friande d’aventures que lui-même, des aventures amoureuses aussi mais qui n’a avec les hommes que des relations fugaces qui ne peuvent pas ne pas plaire à El Gaviero. Ilona, personnage aussi attachant et gouailleur que Maqroll lui-même et qui comme lui a un sérieux sens de l’amitié. Comme lui elle apparaît ou disparaît mais revient toujours dans sa vie quand il est au bord du gouffre... et à la faveur de la pluie. Sa vie à elle est faite d’échecs annoncés (comme pour Maqroll) d’entreprises douteuses... mais peu lui chaut. Tous les deux vivent leur vie, vont dans le sens de leur destin et cela seul est l’essentiel. Même si ce destin est de voir mourir ceux qu’on aime.

     

    © Hervé GAUTIER.

  • Abdul Bashur, le rêveur de navires - Alvaro MUTIS - Le Livre de poche - Editions GRASS

     

     

    Février 1998

    196

     

     

    Abdul Bashur, le rêveur de navires - Alvaro MUTIS - Le Livre de poche - Editions GRASSET.

     

     

    D'ordinaire, quand un nouveau roman d'Alvaro Mutis est publié je m'empresse de le lire comme quelqu'un qui attendrait des nouvelles d'un ami parti depuis longtemps. Chaque ouvrage déroule en effet, en pointillés les aventures de Maqroll El Gaviero. Ici, il n'a pas de rôle principal, et c'est Abdul Bashur, son grand ami presque son frère dont il est essentiellement question... En apparence seulement puisque l'auteur en profite pour affiner le portrait d'El Gaviero en l'opposant à la personnalité de Bashur.

    Ce sont en fait deux hommes parfaitement complémentaires dans la diversité mais qui sont unis par une indéfectible amitié.

    Le titre du roman résume assez bien le thème développé ici. Bashur qui appartient à une vieille famille d'armateurs levantins poursuit cette idée un peu folle de découvrir un navire aux lignes parfaites. Pour cela il n'hésite pas à parcourir les mers, à braver les dangers, à rencontrer les personnages les plus inquiétants, à risquer sa vie même pour obtenir l'objet de ses désirs.

    Bien sûr, un roman de Mutis ne se conçoit pas sans histoires d'amour, plutôt des passades que des passions et comme Maqroll, Bashur sait tourner la page sans pour autant oublier les femmes qui ont malgré tout marqué sa vie et dont ils ont parfois, tous les deux partagé l'intimité.

    Pourtant, sans que je m'explique pourquoi, cet ouvrage me paraît moins enlevé, moins palpitant, les aventures de Bashur, bien qu'elles soient assez semblables à celles de son ami qui est aussi son compagnon dans ce livre me semblent cette fois moins passionnantes. Pour moi l'intérêt réel commence, à travers une juxtaposition de récits, à mi chemin du livre ce qui, à mon sens est dommageable pour le lecteur habituel de Mutis.

    Mais revenons au prétexte du roman, la quête du cargo imaginaire. C'est un peu un idéal impossible à atteindre mais qui fait courir les hommes passionnés. Abdul l'avoue lui-même en déclarant au bout de son épuisante recherche :"J'ai appris désormais à tirer des rêves jamais réalisés de solides raisons de continuer à vivre et je m'y suis habitué." Il est vrai que ses origines levantines expliquent ce caractère fataliste des peuples de l'Islam.

    On pourrait croire que c'est un roman de la vie où celle-ci gagne et s'impose comme une richesse parce que malgré le malheur et les épreuves chaque homme porte en lui le force de continuer à exister et à repousser l'échéance de cette mort qui nous attend tous. Il y a certes de la résignation face au destin chez Bashur mais la poursuite du rêve impossible de découvrir le tramp steamer idéal a occupé une bonne part de sa vie. Et pourtant, malgré les apparences cette histoire est bien une illustration de la condition humaine parce que chaque homme est voué à la disparition dès le jour de sa naissance. Il ne sait ni combien de temps ni dans quelles conditions il restera sur cette terre où il n'est que de passage. Il ne sait pas non plus s'il connaîtra l'accomplissement ou les joies que nous réserve la vie ou si, au contraire il collectionnera les échecs. Peu importe d'ailleurs c'est là l'histoire de chacun. Dans ce roman en effet, peut-être davantage que dans tous les autres l'idée de la mort est présente, celle d'Ilona tout d'abord, un autre personnage mythique de Mutis mais surtout celle de Bashur lui-même. Evoquée au début du roman à travers la personnalité de sa soeur Fatima, elle est présente en filigranes derrière chacun de ses voyages pour rencontrer le bateau idéal.

    Ce qui me frappe ce sont les réflexions qui naissent sous la plume de Mutis, un peu comme si pour lui la mort de chaque homme était le reflet de sa vie, son aboutissement :"Quand elle arrive... C'est son origine, ce sont certaines conditions morales voire esthétiques qui doivent lui donner sa figure et qui... font du moins qu'elle s'accorde avec des exigences, des circonstances longuement forgées pendant toute notre vie, tracées par des pouvoirs qui nous dépassent." Bashur est certes un personnage de roman que l'auteur fait vivre et mourir à sa guise mais je retiens qu'il indique combien les circonstances de sa mort étaient prévisibles. La photo de Bashur enfant examinant les débris fumants d'un avion qui vient de s'écraser annonce sa disparition dans les mêmes circonstances, avec un arrière-plan la silhouette du cargo qu'il était sur le point d'acheter et qui correspondait peut-être à l'aboutissement de son rêve! Ce fait peut paraître anodin au regard des aventures rocambolesques que relatent d'ordinaire les romans de Mutis mais c'est bien cette idée que j'ai pu vérifier que notre mort s'annonce à nous dans des circonstances qui peuvent être fugaces et que nous ne parvenons pas toujours à décrypter mais qui reflètent souvent ce qu'a été notre propre vie.

     

    Notes de lecture personnelles - (c)Hervé GAUTIER

  • LA LIBERTE VAUT UN AMOUR- Bernard DRUPT

     

    N°212

    Octobre 1999

     

     

     

    LA LIBERTE VAUT UN AMOUR- Bernard DRUPT – Editions Les Dossiers d’Aquitaine.

    Commandes diffusion « Revue Indépendante » 206/208 rue Edouard Branly 93100 MONTREUIL sous Bois.

     

    Croyez-moi si vous voulez, mais j’ai lu ce livre d’une traite, avec plaisir, parce que l’intérêt qu’il avait suscité chez moi dès la première ligne ne s’est pas démenti tout au long des cent quatre vingt dix pages que compte le roman. J’ai déjà dit combien j’attache de l’importance aux auteurs qui savent éveiller d’emblée l’attention de leur lecteur.

    Bernard Drupt nous plante le décor, la côte d’Azur, la Méditerranée, l’été, et les personnages, Elyanne, jeune femme jolie, à l’aise financièrement, mariée et mère de Guy, un petit garçon de quatre ans, délaissée par un mari volage et parti en Afrique du Nord pour des raisons professionnelles. René, jeune homme « bien », libre, désargenté, artiste, romantique, constamment partagé entre la timidité et la passion, mais prompt à tomber amoureux des jolies femmes.

    Il se trouve que ces deux êtres qui n’avaient rien pour se rencontrer tombent amoureux l’un de l’autre au premier regard. (J’ai toujours aimé l’expression « tomber amoureux », elle résume parfois bien la situation d’une vie qui bascule). Cet amour réciproque est sincère, c’est, comme on dit un « coup de foudre », mais les choses ne sont pas si simples. La morale, les principes, la peur du scandale et surtout pour Elyanne la crainte d’une maternité (n’oublions pas qu’il s’agit là d’un roman dont l’action se déroule en 1952) qui la précipiterait dans un divorce forcé, dans une situation financière précaire… Et puis il y a Guy, un sale gosse, toujours entre eux et qui les empêche de s’aimer. Ce n’est qu’une vie fragile mais une femme s’attache toujours plus à son enfant qu’à son amant.

    Bernard Drupt nous conte cet amour d’été, inassouvi (ou presque), contrarié en tout cas par les événements et somme toutes sans lendemain malgré les serments… Que veut-il nous dire à l’occasion de ces pages, que l’amour fou ne dure pas, qu’il ne faut pas s’attacher, que la liberté est plus belle que tout, que les chaînes, même les plus tendres sont toujours des chaînes… ?

    On imagine facilement Elyanne et René trente ans après, mariés, après qu’Elyanne eut divorcé et rompu avec sa famille, avec Guy qu’on aura facilement mis sur la touche et qui ne manquera pas, le moment venu de demander des comptes, avec les demi-frères et demi-sœurs qui seraient venus faisant de cette famille quelque chose de bâtard comme c’était le cas à l’époque. Représentons-nous cet homme et cette femme avec les remords qu’ils n’auraient pas manqué d’accumuler, les trahisons peut-être ? C’est sans doute à tout cela que René pense dans le train qui l’emmène vers la Capitale ? C’est peut-être là une lâcheté, tout simplement, une absence de volonté d’engagement, peut-être une découverte peu flatteuse de soi-même ? Elyanne attendait-elle autre chose ?

    Au contraire de ce dénouement, l’auteur nous en propose un autre qui a l’avantage d’aller dans le sens des choses, c’est à dire de la raison qui est à cent lieues des passions et qui reprend ses droits quand elles se sont évanouies. Elyanne, honteuse peut-être d’avoir failli, désireuse, malgré tout de laisser les choses en l’état par amour pour son fils ou de conserver intacte cette belle histoire d’été, décide de rompre. René tout gonflé d’espoir de réussite court vers Paris, vers la gloire et l’argent. Aurait-il vraiment vécu avec cette femme, entre indifférence, désamour et petits boulots ? Son destin est-il ailleurs ?

    C’était une belle histoire qu’assurément aucun des deux n’oubliera, qu’il gardera sa vie durant dans un petit coin de sa mémoire en se disant que c’était un bon moment de bonheur ! De cela on fait parfois des livres, avec une plume qu’on ne trempe pas forcément dans l’encre de la seule imagination. Le cœur y a aussi sa part !

     

    Je dois l’avouer, j’ai un faible pour les romans psychologiques dont j’aime l’atmosphère surtout quand, comme c’est le cas, ils sont bien écrits. Au risque de me répéter, je confesse que j’apprécie le style de Bernard Drupt, cette façon simple et efficace qu’il a de dire les choses, de faire passer son message, de manier cette si belle langue qui est la nôtre… et de passionner son lecteur.

     

    ©Hervé GAUTIER

     

     

  • PHOTOS-SOUVENIRS - Bernard DRUPT

     

    Mars 1992

    n°99

     

    PHOTOS-SOUVENIRS - Bernard DRUPT - La Revue Indépendante - 206 rue E.Branly - 93100 MONTREUIL/BOIS

     

    Il devait bien être insouciant ce petit garçon que la guerre surprit dans ce pays du Jura. Pèlerine noire et cartable au dos, il préférait sans doute l’école buissonnière et excellait dans les bêtises en tout genre dont cet âge a le secret... C’est que cela lui paraissait naturel. Allez savoir pourquoi il serra naturellement la main de l’évêque qui venait de le confirmer et qui lui tendait son anneau à baiser!

    L’espiègle petit bonhomme connut le martinet (C’est là ce qu’on faisait de mieux, paraît-il, pour remettre les égarés dans le droit chemin... Depuis, les choses ont changé), l’injustice des grands dans la cour de l’école, les brimades qu’on fait subir au  »petit nouveau » et les travaux et corvées que la guerre impliquait... Turbulent, certes, mais aussi malchanceux!

    A l’occasion de cette rencontre avec ses souvenirs, Bernard Drupt jette sur le monde et sur la société un regard de philosophe. Il ne craint pas de dénoncer, même sur un ton badin les injustices dont sont victimes les petits, les sans-grades. Le registre choisi est celui de l’humour. Selon que vous serez puissant ou misérables... on connaît la suite, et cette règle ne menace pas de changer. Quant à la devise républicaine bien connue, elle n’existe plus que sur le fronton de quelques bâtiments publics (Et encore maintenant, on n’ose plus) mais sûrement pas dans la réalité quotidienne... Il n’est pas inutile de le rappeler.

    Il est aussi indispensable de dire que l’humour reste une de seules armes qui permettent de lutter efficacement contre les victimes de la vie. Il est vrai qu’il vaut mieux en rire!

     

    Pourtant, à l’occasion de ces courts textes qu’on peut, pourquoi pas regarder comme des photographies, l’auteur remet les choses à leur vraie place, foulant, pourquoi pas, les proverbes les plus moralisateurs. Il rappelle, à l’occasion, que les mots, les phrases sont parfois singulièrement creuses voire hypocrites et que les circonstances se chargent de faire tomber les masques. La vie, on le sait, est une vaste comédie! Quand même, l’amertume pointe parfois sous l’humour et tant pis si les vedettes qu’il a pu croiser en font un peu les frais...

    L’enfant devient adolescent, adulte, journaliste même et poète sûrement, un de ces honnêtes-hommes dont le pays manque de plus en plus et dont on peut se demander si le moule n’est pas à jamais détruit! En tout cas, l’écrivain qu’il est, sait se souvenir que non seulement il a été enfant, mais que son enfance à lui n’a pas été dorée. « J’ai franchi des barrières pour me rendre à l’école lointaine. Il m’arriva d’être davantage lesté à l’extérieur qu’à l’intérieur, ayant refusé d’absorber la monstrueuse panade déjà refoulée la veille... »

    Il sait évoquer avec émotion les injustices que la vie ne manque pas de nous réserver, parfois au nom des convenances et de la bonne conscience et les joies d’une rencontre amicale. Si, jeune homme, il rêve un peu devant la scène (n’a-t-il pas fait du théâtre?), c’est un peu comme un enfant qui écrase son nez, à Noël, sur la vitrine d’un marchand de jouets! Il y a de la nostalgie dans ses propos.

    Il a croisé tant de gens qui maintenant ne sont plus que des ombres, des noms dans la mémoire collective!

     

    André Fonnet souligne son art de croquer les gens. Je souscris à cette définition surtout quand il choisit d’évoquer Prévert. « Qui dira mieux que lui »Quelle connerie la guerre et nous entraînera dans la grisaille de Brest...? » Et puis, citant Camus, il clôt (provisoirement) son propos par l’évocation émouvante elle aussi de son copain koko qui, un jour, lassé de tout, de la solitude comme de l’humour, qui aide parait-il à vivre, a choisi de « faire mourir sa vie ». « On ne fait pas un métier facile! » C’est bien vrai!

     

    Ce regard posé sur la vie qui est bien courte et surtout pas toujours drôle est d’une nostalgie de bon aloi. Daniel Sor a célébré « Son style vif, sa langue précise et son sens de l’image ». J’y ajouterai le coup de crayon complice d’Arfoll qui souligne un talent incisif, un verne savoureux et truculent. Je n’omettrais pas non plus le sens de la poésie. « J’ai sauté de traverse en traverse, tantôt à l’abri de roches majestueuses et suintantes, tantôt à l’ombre d’arbres verts et odorants. Je les ai connues couvertes de givre, et il me semble, aujourd’hui, que ma moustache leur ressemble »

     

    © H.G.

     

     

  • LES JUSTICIERS - Bernard DRUPT

     

    Juin 1991

    n°64

     

    LES JUSTICIERS - Bernard DRUPT - La Revue Indépendante - 206 rue E.Branly - 93100 MONTREUIL/BOIS

     

    Amateurs de bonnes lectures, dépêchez-vous, il n’en reste peut-être pas beaucoup d’exemplaires et franchement ce serait dommage ce serait dommage de ne pas partager avec Bernard Drupt ce voyage réécrit par lui au pays du quotidien.

    Comme il le dit, ces contes sont, pour la plupart, puisés à la source des « faits divers ». Le journaliste qu’il est ne pouvait donc pas manquer ce rendez-vous qui chaque jour émaille nos journaux. Heureusement, il y a plus et l’échotier cache l’écrivain qu’on aurait bien tort de ne pas accompagner dans ce jardin secret qu’est la nouvelle. Il faut, il est vrai, quelque courage pour donner dans cette discipline. On sait que c’est plutôt un genre anglo-saxon qui, dans notre pays, n’est guère en vogue. Et pourtant l’humour, le style et le talent ne manquent pas à notre auteur qui n’en est pas à son coup d’essai.

    Le fantastique ici côtoie le quotidien pour le plus grand plaisir du lecteur, mais si l’imaginaire peut parfois le griser, il convient de prendre garde, et des nouvelles comme « opération pétoche » ou « le troc » le ramènent à une réalité bien terre à terre.

    C’est vrai que, comme la plupart des bons livres une relecture s’impose, et j’ajoute qu’elle gagnera à être immédiate, car comment rester insensible au regard qu’il porte sur cette société dont on ne peut pas vraiment dire qu’elle est idéale ?  Il y a beaucoup à faire, et cela commence par la dénonciation de ses tares qu’on a tous envie d’extirper.

    Un lecteur, même inconsciemment, a toujours tendance à sublimer ses propres fantasmes et les attribuer, peu ou prou au texte qu’il lit. Cela a peut-être été mon cas et j’ai choisi, peut-être à contre-courant de lire, par-delà les mots qui flirtent avec la rime, et parfois aussi avec l’alexandrin, une sorte de mal-être!

    C’est vrai que, usufruitiers temporaires de ce pauvre monde, nous n’y sommes que de passage, et l’empreinte que nous y laisserons ne restera pas plus longtemps que celle de notre pied sur le sable, bientôt léché par la vague! C’est cette vérité que semble nous rappeler des textes comme « A la une », « L’aïeule » qui nous donnent rendez-vous avec l’émotion, la vraie... Dans d’autres nouvelles, c’est l’égoïsme, l’indifférence qui caractérisent si bien notre société et la condition humaine. Les gens naissent, vivent et meurent... C’est la vie. Elle passe et nous aussi!

    Je le dis, ces nouvelles sont un miroir qui nous renvoie sans complaisance notre propre image avec ses imperfections, ses rides et son regard fuyant. « Trotte marot », « Station » ou « Double vol », nous proposent de regarder une réalité bien quotidienne.

    C’est drôle, mais j’ai songé à la chanson de Jacques Brel « Les vieux », chantée sur un rythme de pendule... L’aurions-nous oublié, le temps passe malgré l’amour qui est le miel de la vie, malgré nous! Heureusement, il y a l’humour, dont quelqu’un a dit qu’il est la politesse du désespoir, et qui permet de rire de la vie au lieu d’avoir à en pleurer.

     

    Je le répète, j’ai bien aimé ce livre et je ne m‘étonne pas de l’appréciation de Henri Vincenot qui voyait en Bernard Drupt « un écrivain, un vrai! »

     

    © H.G.

  • ILS M’ONT DIT - Bernard DRUPT

     

     

    Juillet 1991

    n°70

     

    ILS M’ONT DIT - Bernard DRUPT - La Revue Indépendante - 206 rue E.Branly - 93100 MONTREUIL/BOIS

     

    On connaissait Bernard Drupt comme un homme de lettres à tous les sens du terme. On le savait défenseur de la langue française, et son sens du journalisme était reconnu. Avec « Ils m’ont dit », il dévoile une autre facette de sa personnalité, celle de savoir écouter ses contemporains. La phrase de Gilbert Cesbron citée en exergue prend, dès lors tout son sens.

    Il a su, dans un panel de trente-cinq personnages, présenter des auteurs, mais aussi des journalistes dont certains sont célèbres, et d’autres le sont un peu moins, mais qu’importe... Il a apporté à tous la même attention, le même intérêt. Et tant pis pour ceux qui n’étaient pas au rendez-vous!

    C’est vrai qu’il y a comme chez le téléspectateur ou l’auditeur une aspiration légitime à en savoir plus, à connaître la face cachée d’un personnage célèbre. Un des intérêts de ce livre est de lever un coin du voile jeté sur ceux-là même qui s’en recouvrent volontiers, car notre auteur a eu le bon goût de ne pas s’entretenir avec des personnages à scandale qui font de leur vie privée une affaire publique. Ceux-là, je pense, ne l’intéressent pas!

    Derrière l’homme public se cache une sensibilité, des précautions d’homme ordinaire, un jardin secret aussi dont il ne laisse pas forcément fouler les allées. Bernard Drupt a su amener chacun à se livrer par la pertinence de ses questions, l’intelligence de ses remarques. Je note également, et ce n’est pas là une moindre qualité, que, tout en s’effaçant devant son sujet, il a su lui-même s’affirmer en ne se laissant pas oublier, prouver qu’il restait maître du jeu.

    C’est qu’il ne s’agit pas là d’un questionnaire-type appliqué aveuglément à chacun. Bernard Drupt a su s’adapter à son interlocuteur en fonction de sa vie, de son oeuvre, de ses origines. Il est normal que, face à un journalisme aussi professionnel que lui, il y ait quelques réserves, que l’interlocuteur dresse des barrières ou reste sur la défensive. A ce propos, j’emploierai volontiers le terme de maïeutique, l’art d’accoucher les esprits, cher à Socrate, tant il est vrai que certains intervenants se sont étonnés eux-mêmes. Ils sont tous des hommes de communication, et on a tôt fait de leur coller une étiquette... Démythifier est un des sens de ce livre, car les médias sont un prisme déformant...

    Ce qui m’a intéressé dans cet ouvrage, c’est sa simplicité. Bernard Drupt mène ses entretiens sans prétention, mais avec sensibilité, intelligence, spontanéité aussi, comme un honnête-homme qu’il est. Mais cette belle galerie de portraits ne doit pas nous faire oublier son travail considérable de « documentaliste » complété par une grande culture. Il le dit lui-même : « On ne s’embarque pas sans »biscuits ». Mais quand même, chapeau!

    La multiplicité des intervenants, leur qualité, font de ce livre un ouvrage de référence à bien des titres. Non seulement il s’intéresse au phénomène littéraire en général, mais aussi il prend en compte des problèmes de société, ce qui en fait un ouvrage actuel, bien que certains entretiens datent de quelques années. Bref, c’est l’occasion de faire le point sur notre société au quotidien, mais aussi de la voir à travers les yeux d’humanistes.

    Ce que j’apprécie aussi, c’est le respect que Bernard Drupt a de son interlocuteur. C’est une grande qualité que beaucoup de ses confrères oublient souvent. La franchise et l’objectivité la complètent et cela enrichit la perception que nous avons des hommes qu’on dit célèbres...Ceux qui ont répondu comme ceux qui se sont dérobés!

    Etre un confident, voire un confesseur est à la fois une tâche ingrate et passionnante. Il faut connaître l’homme et son oeuvre, savoir faire un bout de route avec lui, l’entraîner sur des chemins de traverse, le pousser dans ses contradictions sans jamais choquer. C’est du grand art!

    J’ai dit que je considère ce livre comme un ouvrage de référence. J’ajoute qu’une suite s’impose!

     

    © H.G.