la feuille volante
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Tropismes - Nathalie Sarraute
- Le 10/04/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1860– Avril 2024.
Tropismes – Nathalie Sarraute – Les éditions de Minuit.
C’est un recueil de vingt quatre textes courts et indépendants les uns des autres, paru en 1939 dans l’indifférence quasi générale après avoir été refusé notamment par Gallimard et qui ne connut le succès que vingt en plus tard lors de sa réédition. Ce détail relativise les choses quant au talent de notre auteure, cet ouvrage étant considéré comme fondateur du mouvement littéraire dit du « nouveau roman ». Il n’est pas interdit de penser que ces circonstances ont nourri la trame de son roman « Les Fruits d’or » paru en 1963.
Le tropisme est une réaction d’orientation générée par un agent physique ou chimique, par exemple dans le cas du tournesol qui recherche le soleil. Au sens figuré, c’est un sentiment fugace, bref, inexpliqué face à un phénomène banal. Chaque texte s’attache à étudier la réaction d’inconnus, hommes et femmes, en contact avec leurs semblables, met en scène des personnages non définis, à peine esquissés, sans lien entre eux, juxtaposés, qui vivent un moment de leur vie d’une manière presque indifférente et qui se termine bizarrement dans une sorte d’expectative où rien ne se passe que des faits anodins, comme si l’intérêt de leur vie se résumait à une attente, à une immobilité (le verbe attendre revient souvent). Cette absence d’action se double d’une sorte de négligence, une sorte de lassitude face aux choses qu’on laisse se dérouler d’elles-mêmes sans qu’on fasse rien pour en modifier le cours. C’est le contraire du mouvement, un peu comme la tiédeur d’un dimanche après-midi qui distille l’ennui, la solitude, le temps qui passe inexorablement, mais aussi l’indifférence à l’autre quand la méchanceté qui est une des particularité de la nature humaine, ne vient pas bouleverser l’agencement de ce morne décor. Alors s’installe la peur de l’autre et aussi la haine, le plaisir de déranger sa vie, d’étouffer ses habitudes, ses espoirs avec des mots médisants, des actions malsaines parfois, pour le seul plaisir de se prouver qu’on existe ou d’exorciser sa propre lassitude de vivre. Cette vie artificielle s’étire, s’emploie à parler de tout et surtout de rien, à faire des plans sur la comète, à médire d’autrui, à exercer son imagination débordante et malveillante dans des domaines futiles et inutiles. Cette superficialité trouve aussi sa réalité dans la volonté de suivre la mode qui est à la fois changeante et frivole. Cette vie marginale, égoïste, ne se limite pas aux petites gens, ceux qui ne laissent aucune trace de leur passage, mais s’étend également aux intellectuels suffisants dont la conscience qu’ils ont de leur supériorité les distingue du commun, ceux qui trouvent dans la foi religieuse et ses rituels surannés une raison de vivre ou ceux que la culture enivre parce qu’elle entretient leur différence et leur en donne la certitude d’être différents, ceux qui se plaisent à croire que la vieillesse leur a conféré une forme de sagesse et donc d’importance avec des pouvoirs exorbitants ou que rien ne doit venir bousculer leur décor familier et immuable.
Il s’agit d’un essai dont la rédaction, cherche à redéfinir une nouvelle manière d’écrire, en réaction contre la seconde guerre mondiale, ses excès et ses violences, notamment la volonté nazie dont elle a été la victime d’exterminer les juifs.
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Les fruits d'or - Nathalie Sarraute
- Le 09/04/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1859– Avril 2024.
Les fruits d’or – Nathalie Sarraute – Gallimard.
Prix international de littérature en 1964.
Il s’agit d’un roman intitulé « Les fruits d’or », comme celui que signe Nathalie Sarraute, un roman dans le roman, une mise en abyme. Le véritable sujet est le roman lui-même dont parlent de nombreux intervenants. Il s’agit surtout de vilipender tous ces pseudo-intellectuels qui, souvent sans les avoir lus, se croient obligés de porter des jugements esthétiques variant de la dithyrambe à la critique au vitriol, de tenir des discours convenus avec force postures étudiées, sur des romans qui viennent de sortir, de faire état avec véhémence de leur avis souvent glané ailleurs ou qui se croient inspirés en baptisant « génial », « stupéfiant » ou « un chef-d’œuvre », un livre auquel ils n’ont rien compris, ou qui encensent un roman au seul motif que l’auteur est connu. Cela tient davantage à leur volonté de briller en société en formulant des jugements définitifs que d’entretenir leur culture ou de goûter la beauté d’un texte et ils ne tarissent pas d’éloges sur le talent de cet auteur, font des plans sur la comète sur sa carrière, clament bien fort leur soutien en exagérant l’importance de l’œuvre. Cela ne se limite pas aux best-sellers et notre auteure évoque un tableau de Courbet à qui cet aréopage réserve le même sort. Tout cela a un côté jubilatoire même si cet entre-soi prête beaucoup à l’ironie peut-être un peu facile.
Ce livre est pour moi l’occasion de renouer avec « Le nouveau roman » dont Nathalie Sarraute était un des auteurs emblématiques. Ce mouvement littéraire apparu dans les années 50 se caractérise par un récit assez neutre où il n’y a aucune trame, aucun rebondissement, ou les personnages sont flous, sans caractère particulier, qui éprouvent de la difficulté à se parler et à se comprendre. Il n’est même pas question ici de l’auteur du roman dont le nom, Brehier, est à peine mentionné. Le texte est narratif et emprunte souvent à la fiction, les personnages qui ici s’expriment n’ont aucune personnalité et l’écriture est sans recherche littéraire. La fin, souvent inattendue prend la forme d’une chute. Ici on peut considérer que « Les fruits d’or » finit par s’imposer, à être apprécié, même contre certains de ses détracteurs quand d’autres l’ont carrément oublié, l’oubli étant le lot de la plupart des romans.
Le nouveau roman a donc voulu révolutionner l’écriture. Je me souviens qu’un de mes professeurs de français qui, sceptique et quelque peu ironique, disait du nouveau roman qu’il avait la caractéristique essentiel d’être nouveau ! Qu’en reste-t-il aujourd’hui, quand Marguerite Duras, une autre auteure emblématique de ce mouvement, a obtenu un franc succès non démenti à ce jour, mais je ne suis pas sûr qu’elle ait toujours illustré ce mouvement au cours de son œuvre et deux auteurs couronnés par le Prix Nobel de littérature, Patrick Modiano et Annie Ernaux ont surtout parlé d’eux au point de tomber dans le solipsisme. Le nouveau roman a donc été une tentative de révolutionner la littérature qui en avait déjà connu beaucoup, alors pourquoi pas ? Depuis le début de son existence, le roman a déjà subi nombre d’évolutions, de l’humaniste au baroque, au classicisme, au romantisme, au naturalisme, au réalisme, au symbolisme...quant à l’Oulipo, l’expérience qu’il mène sur le langage est originale et cela n’a pas échappé au jury Goncourt qui a décerné son prix en 2020 à « l’Anomalie » d’Hervé Le Tellier, Alfred Jarry comme Georges Perec (cités par Sarraute à propos du mot « oneille ») ont eux aussi été tenté d’’y imprimer leur marque et ils ne sont heureusement pas les seuls.. Qu’en reste-t-il ? Je ne suis pas expert mais Il est certain que si les romans actuels racontent une histoire avec souvent un étude de personnages, le mode d’expression des auteurs, à quelques brillantes exceptions près, a globalement changé pour adopter un forme plus spontanée, proche du langage parlé, loin en tout cas d’un recherche d’images poétiques ou de vocabulaire.
Il reste que ce livre est jubilatoire, (pas celui dont parle Sarraute qui n’est qu’à peine évoqué, mais le sien) et parler ainsi d’un livre sans en rien dire reste une performance. C’est en tout cas pour moi l’occasion d’en connaître davantage sur ce « Nouveau roman » tout juste effleuré dans ma lointaine scolarité. C’est aussi peut-être une sorte de leçon à tous ceux qui parlent des livres des autres !
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La nouvelle femme - un film de Léa Todorov
- Le 08/04/2024
- Dans cinéma français
N°1857– Avril 2024.
La nouvelle femme - Un film franco-italien de Lea Todorov. (2023)
L’éducation est un moyen essentiel dans l’émancipation de l’homme et de sa réalisation personnelle. Cette affirmation prend toute son importance quand il s’agit de personnes handicapées qui ont comme les autres le droit à la vie. Face à ce problème, le régimes totalitaires ont apporté une solution d’élimination quand les démocraties cherchent à y apporter une réponse plus adaptée. Ce fut un long combat, il est vrai souvent caractérisé par des initiatives individuelles quand la collectivité choisissait souvent d’ignorer voire de cacher ceux qui en étaient atteints.
Nous sommes à Rome en 1900 et Lili d’Alengy, une prostituée qui a fui Paris, cache sa fille idiote qui entrave sa carrière. Elle y rencontre Maria Montessori (1870-1952), une femme médecin qui travaille dans un institut pour enfants déficients et qui a développé une méthode d’éducation pour les aider à se réadapter. Il naît entre ces deux femmes que tout oppose une relation faite d’empathie, de compréhension et de volonté d’aide face à une détresse solitaire, celle de Lilli qui souhaite dissimuler la présence de sa fille et celle de Maria qui veut faire reconnaître son action. Maria elle aussi cache un fils, certes normal, mais né hors mariage, ce qui a l’époque est pour une femme célibataire un motif d’exclusion de cette société bourgeoise, bien pensante et hypocrite. De plus, pour une femme, être médecin est tout simplement inconcevable dans un monde réservé aux hommes et son action personnelle en faveur des enfants est éclipsée au profit de son collègue, le père de son fils, Guisepe Montesano, codirecteur de l’institut. Lilli fait profiter à Maria de sa connaissance du monde masculin et de la façon de se comporter face à lui pour lui résister et Maria aide efficacement sa fille à progresser. Maria qui auparavant ne vivait que pour la science et pour son travail se révèle être cette « nouvelle femme » qui va s’affirmer. Ce sont les deux personnalités féminines de ce film. Cette opposition entre ces deux femmes, l’une réelle, Maria Montessori (Jasmine Trinca) et l’autre fictive incarnée par Leila Bekti est bienvenue. Elle met en prescriptive la personnalisé de la première, autoritaire, ambitieuse et surtout désireuse de s’imposer dans un monde qui la rejette et la seconde qui reste une demi-mondaine mais une femme libre et indépendante qui va aider Maria à conquérir son autonomie financière , fonder son propre centre et imposer la méthode qui va porter son nom et révolutionner l’école de son temps. Elle est encore utilisée aujourd’hui.
Un autre aspect important est la relation entre Maria et son compagnon, le père de son fils qui co-dirige l’institut, Guisepe Montesano (Rafaele Esposito) qui souhaiterait qu’ils se marient, notamment pour légitimer leur fils, mais Maria refuse puisqu’elle perdrait du même coup son indépendance, la femme mariée était à l’époque sous la tutelle exclusive de son époux. La reconnaissance de son fils par son père, qui par ailleurs de marie avec une autre femme, fait perdre à Maria ses droits sur son fils dont elle doit se séparer pendant 12 ans. C’est le douloureux prix qu’elle doit payer pour être reconnue.
Ce film est important parce qu’il met en scène des enfants réellement déficients mais dont la direction s’est adaptée à leur handicap. En outre il s’inspire directement du journal intime de Maria.
Ce long métrage s’inscrit parfaitement dans la difficile conquête des droits de l‘enfant inadapté mais aussi la prise en compte du long combat des femmes pour la reconnaissance de leur statut au sein de la société. Le cinéma italien s’en fait actuellement l’écho, mais dans un tout autre registre, notamment avec le film de Paola Cortellesi « C’e ancora domani » (il reste encore demain) et celui de Maria Savina (« Prima donna »)
C’est le premier film de Lea Todorov, connue par ailleurs dans le domaine de réalisation de documentaires et c’est une réussite.
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Blanc - Sylvain Tesson
- Le 06/04/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1858– Avril 2024.
Blanc – Sylvain Tesson – Gallimard.
Sylvain Tesson est un incorrigible arpenteur de territoires. Déjà, après un accident stupide qui faillit lui coûter la vie, il avait pris la décision de traverser la France à pied, de la Méditerranée à la Manche, par les chemins de traverse. Ici c’est plutôt une sorte de défi que lui lance son ami, le guide de haute montagne Daniel Du Lac de Fougères de traverser les Alpes à ski, de Menton à Trieste, la montagne entre deux mers, le grand blanc entre deux nuances de bleu. Pour ce périple de quatre vingt cinq jours, un peu bousculé par l’épidémie de covid et qui s’est étiré sur quatre hivers de 2018 à 2021, ils ont été accompagnés de Philippe Rémonville. C’était sans doute un peu fou, mais après tout pourquoi pas ? En tout cas il n’était pas seul.
De passages de cols en refuges, d’escalades en descentes en rappel ou à ski dans des températures en-dessous de 0, Sylvain Tesson nous narre par le menu et à la façon d’’Hemingway, cette expédition fragmentée. Il use pour cela du passé simple qui évoque une action définitivement passée, un peu comme s’il avait tourné définitivement la page de cette épopée. C’est les noces de la plume et du piolet avec poésie, souvenirs personnels et même une petite dose d’humour. Rimbaud est souvent cité à cause du voyage, mais il n’est pas le seul, même si les citations, par leur nombre un peu trop important, n’apportent que peu de choses à l’écriture de qualité de l’auteur. Les aphorismes qu’il égrène tout au long du texte ont souvent des résonances originales.
Le voyage lent est un parti-pris au siècle de la vitesse. Je le ressens comme une fuite du monde contemporain, un retour sur soi-même, une recherche intime, une thérapie peut-être face à la mélancolie. Nous savons cependant que voyager n’est pas guérir son âme. Le blanc, associé à la neige est un symbole, la couleur transitoire de l’eau qui n’en comporte pas, sa forme solide que le froid entretient et que la douceur dissoudra, elle évoque le néant, le vide, une sorte de pays assez indistinct où les reliefs sont gommés, les aspérités dissoutes pour mieux cacher les difficultés, le ravin synonymie de mort. Il répond pour l’écrivain à la page blanche mais cela ne semble pas affecter notre auteur. Pourtant, le livre refermé, en dehors du plaisir de lire sa belle écriture, était-ce la répétition de ce mouvement ascendant et descendant et les chiffres qui le caractérisent, cet effort quotidien répétitif avec la crainte de l’avalanche et du danger, je ne suis que peu entré dans ce voyage, mais cela doit tenir à moi.
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Le mystère de l'île aux Cochons - Michel Izard
- Le 03/04/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1856 – Avril 2024.
Le mystère de l’île aux Cochons- Michel Izard – Paulsen.
Le titre suggère un roman policier et pourtant il n’en est rien et une énigme demeure... Ce petit coin de France au nom étrange, perdu au milieu de l’océan indien qui se décline en un chapelets d’îles désolées, inhospitalières et glacées, sans habitants permanents autres que des scientifiques en transit et des milliers de manchots royaux qui posent problème. On a constaté que cette communauté animale, jadis la plus importante au monde, avait perdu plus de 90 % de sa population. Telle est l’objet de cette expédition scientifique de cinq jours en terres australes dans des conditions spartiates, de ces investigations d‘une poignée de scientifiques. En sa qualité de grand reporter, Michel Izard, accompagné de Bertrand Lachat cameraman, couvrira l’évènement.
C’est un compte rendu de voyage, entrecoupé d’extraits de journaux de bord et de récits d’autres navigateurs historiques ou anonymes, marins cartographes et découvreurs, amoureux des voyages au long cours ou cupides chasseurs de baleines ou d’éléphants de mer, qui ont exploré ces contrées désolées et y ont parfois fait naufrage. On ne peut pas ne pas évoquer Baudelaire « Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir, cœurs légers semblables aux ballons, de leur fatalité jamais ils ne s’écartent, et sans savoir pourquoi, ils disent toujours Allons ! » Ce voyage est raconté par le menu, rencontres et découvertes improbables, compte rendu de séjour, d’explorations et de prélèvements, avec heureusement des cartes et des photos pour permettre au lecteur de s’y retrouver dans ces terres australes.
Le livre se savoure non seulement à cause des descriptions précises, des images, avec un grand souci du détail et de précisions techniques, poétiques parfois, mais aussi de sa riche documentation historique et des témoignages de journaux de bord des navigateurs qui tissent l’histoire pourtant maigre de ces lieux où l’homme est absent et presque intrus. C’est que ces îles du Grand Sud fascinent par leur nom nom même qui évoque les 40° rugissants, les écueils, les tempêtes, les paysages solitaires, juste peuplés d’une faune sauvage, d’une maigre flore, de paysages volcaniques et dépouillés. Avec lui on voyage dans l’espace et dans le temps et on ne peut pas ne pas évoquer Baudelaire, à cause sans doute de l’albatros mythique mais aussi tout simplement le voyage lui-même qui transforme un être banal en marin, le temps d’une campagne de pêche ou d’un périple au long cours, à la suite d’Alvaro Mutis ou de Bernard Giraudeau. Le dépaysement est assuré, même si cette île n’encourage pas vraiment le tourisme mais ces paysages répondent souvent à un rêve de gosse « Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes, l’univers n’a d’égal que son vaste appétit ». Quand il quitte l’île Michel Izard a une drôle d’impression, celle de l’abandonner ou pire peut-être d’y abandonner quelque chose de lui-même tant la magie du lieu, ajouté au mystère qui entoure ces côtes désolées continue d’exercer son étrange pouvoir.
Je ne suis qu’un modeste téléspectateur de TF1 mais j’apprécie toujours les reportages de Michel Izard. C’est d’abord une voix, à la fois posée et économe en mots mais pas en émotions et les chroniques qu’il nous propose n’ont rien à voir avec la façon journalistique traditionnelle de ses confrères. Avec lui, même si le sujet est banal, et il l’est rarement, le spectateur entre à sa suite dans un monde différent, poétique et parfois un peu mystérieux qui se révèle au fil des mots et des images, avec cette envie de nous faire voir les choses sous un jour différent et qui outrepasse la réalité du quotidien. C’est toujours un plaisir que je partage avec lui, une émotion qui sans cela n’eut jamais été ressentie ni même révélée.
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Ecrire - Marguerite DURAS
- Le 28/03/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1855 – Mars 2024.
Écrire - Marguerite Duras. Gallimard.
C’est un livre, le dernier, publié en 1993, dans lequel Marguerite Duras au crépuscule de sa propre vie, revient sur son activité et son rôle d’écrivain, sur cette action d’écrire, une réflexion sur sa spécificité, sur la genèse et la nécessité pour elle de l’écrit.
J’ai toujours lu Duras avec en tête cette citation de l’Amant « Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimer, je n'ai jamais rien fait que d'attendre devant la porte fermée ». Ici elle note « Écrire, c’était la seule chose qui peuplait ma vie et qui m’enchantait… L’écriture ne m’a jamais quittée » C’était donc à la fois paradoxal et intéressant qu’elle s’explique sur ce qui a été toute sa vie. Elle égrène donc une série de remarques qui accompagnent, selon elle, la création d’un texte, l’importance du silence, la nécessité de s’écouter soi-même parce qu’écrire c’est se parler, c’est une sorte de soliloque même si la composition d’un livre peut durer des années. Écrire, comme elle le dit, c’est parler mais aussi rester silencieux, c’est « hurler sans bruit », pratiquer une sorte de non-écriture faite de non-dits, de révoltes muettes. La solitude aussi est essentielle. Elle peut être de deux natures, non seulement la solitude, physique et même morale qui résulte d’une souffrance ou d’une volonté délibérée, mais aussi la confrontation individuelle et intime face à la page blanche qui est ainsi le témoin privilégié de l’expression de la pensée, du message. Pourtant la présence d’amis, d’amants, lui est indispensable. C’est aussi un paradoxe car c’est dans le silence et la solitude que le créateur, conçoit, donne vie à ses personnages. Il a avec eux une relation privilégiée faite de volonté de les guider mais aussi il y a, de leur part, des velléités de liberté. La qualité d’un livre vient aussi de cette lutte intime entre eux. Elle insiste sur les lieux choisis dans lesquels peut éclore l’écriture. Il lui faut une maison et personne autour d’elle, des images et des sons lointains de la campagne ou de la mer et c’est dans un lieu d’exception et son environnement immédiat, son parc, ses arbres, sa lumière, dans cette sorte de microcosme ainsi crée et coupé du monde extérieur qu’elle s’enferme volontairement et que naîtra le livre qu’elle porte en elle, un peu comme un accouchement. Il lui faut des rituels, la quiétude de la nuit, la présence d’un amants, peut-être l’alcool comme un autre paradoxe qui l’aide sans doute non seulement à supporter la vie mais aussi à faire sortir les mots du néant, à apprivoiser son inspiration, c’est à dire qui lui permet d’écrire mais, autre contradiction, c’est avec l’écriture qu’elle combat ce fléau. Il lui faut tout cela parce que le souffle créatif est exigeant, capricieux aussi et on se doit d’y être attentif et même disponible, parce que si on ne cède pas à la sollicitation nocturne des mots, des images, tout cela est happé par le néant et une telle vibration ne se représentera plus. C’est un combat contre soi-même parce qu’on écrit toujours pour exorciser une douleur intime, c’est aussi une folie parce qu’on n’est jamais sûr du résultat et qu’il y a des chances pour que cela ne serve à rien
Une telle réflexion sur soi-même pleine de contradictions, cette sorte de confession, s’agissant d’un écrivain de la stature de Marguerite Duras, est important pour chacun d’entre nous et spécialement pour ceux (et celles) qui ont fait de l’écriture un des centres d’intérêt importants de leur vie. A titre personnel, j’ai toujours respecté les livres et ceux qui les écrivent parce que cette démarche n’est jamais innocente. Derrière les mots il y a un travail, des souffrances, de l’espoir et plus souvent du désespoir, un témoignage pour échapper à l’oubli, à la mort . Cela mérite le respect et de l’attention même si je ne partage rien de leur voyage.
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Dernières nouvelles du front - Philippe Volard
- Le 25/03/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1854 – Mars 2024.
Dernières nouvelles du front – Philippe Volard – l’Harmattan.
L’auteur est médecin urgentiste et ça se sent dans son écriture, dans les thèmes qu’il aborde. C’est la douleur, celle de la maladie qui mange peu à peu la vie, celle qui suit l’accident, dans les débris de tôle et de verre, avec le sang et la chair à vif, celle qu’on ne peut plus supporter parce que sa propre vie est trop lourde à porter, celle que le praticien impuissant voit grandir chez son patient à qui la camarde tend ses bras décharnés, la sienne aussi, plus intime, de ne pouvoir plus rien faire pour retenir la vie, celle qui accompagne ses gardes démesurément longues et éprouvantes que le café peine parfois à adoucir. C’est aussi être confronté à la violence de la rue, aux ravages de l’alcool, de la drogue, de l’incompréhension entre les gens, de leur désespoir, de leur volonté de destruction suicidaire. Il faut beaucoup d’abnégation aux soignants pour soulager toute cette souffrance et ceux qui sont l’objet de leurs soins veulent vite disparaître parce qu’il a fallu attendre longtemps son tour et que la vie reprenne son cours pour peut-être une nouvelle chance. Un médecin, de part sa fonction, doit faire accepter la souffrance et la mort avec pour tout moyen les mots, entre empathie et distance indispensable et pour toute cuirasse sa blouse blanche et son titre de docteur. Il y a la vie ordinaire, banale qui, en une fraction de seconde, quand on s’y attend le moins, bascule vers le néant avec son cortège de souffrances, comme un point de passage obligé. La guérison peut être au rendez-vous mais la mort n’est jamais très loin dans le microcosme des urgences. A l’extérieur, ce sont les copains, les rencontres, ces moments futiles autour d’une bière ou d‘une vodka, à évoquer le temps qui passe, les choses de la vie et les souvenirs qu’on égrène avec leurs joies, leurs regrets, leurs remords, ces moments aussi où on frôle le danger au point d’envisager son propre saut dans le néant avec cette intuition que mourir est peut-être une choses simple.
Nous sommes mortels mais sous nos latitudes nous choisissons de vivre sans penser à la mort, un peu comme si elle n’existait pas, au point que souvent elle survient à notre grand étonnement. La mort frappe sans logique, malgré les efforts pour retenir la vie, malgré les larmes et il faut accepter son verdict parce que telle est notre condition humaine.
Recueil de nouvelles courtes qui constitue de premier ouvrage publié de Philippe Volard, annoncé bizarrement sur la couverture comme un roman, agréable à lire, avec des accents poétiques parfois malgré les angoisses et thème traité. C’est une plongée dans notre quotidien de plus en plus violent qui parle de souffrance, de demande de soins autant que de compréhension qui remet en cause le vivre ensemble autant que toutes les affirmations lénifiantes sur notre passage sur terre, c’est aussi une façon d’attirer l’attention sur les urgentistes, leur devoir, leur volonté de sauver, leurs difficultés.
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La couleur des choses - Martin Panchaud
- Le 23/03/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1853 – Mars 2024.
La couleur des choses – Martin Panchaud – ça et là.
Il y en a comme cela qui sont nés sous une mauvaise étoile. C’est un peu le cas de Simon, un jeune anglais de 14 ans, pas vraiment gâté par la nature, pas parce qu’il est gros, pas parce qu’il est tombé dans une famille aux fins de mois difficiles où sa mère vivote comme elle peut en faisant des gâteaux pour les autres mais un peu parce que son père qui ne pense qu’aux courses y consacre tout son argent. Comme si cela ne suffisait pas il est en butte aux harcèlements de ses copains de quartier qui lui imposent tout un tas de corvées et d’humiliations pour le plaisir de s’affirmer. Un peu par hasard, il croise une diseuse de bonne aventure qui lui dévoile un avenir immédiat un peu inattendu en lui dévoilant les chevaux gagnants de la prestigieuse course du Royal Ascot. Tenté par l’aventure, il dévalise les économies de son père et gagne le gros lot, 16 millions de livres quand même, largement de quoi voir venir et surtout d’avoir l’impression que ses ennuis touchent à leur fin. Que nenni ! D’abord parce qu’il est mineur et ne peut toucher son argent qu’avec la signature d’un de ses parents mais surtout parce qu’il est maintenant une proie facile, que sa mère agressée tombe dans un coma profond et que son père disparaît et surtout qu’il ne manque pas de gens bien intentionnés pour vouloir s’approprier son ticket gagnant. A cette occasion au moins apprend-t-il à mieux connaître la nature humaine ! Et comme si cela ne suffisait pas il tombe dans une sorte de maelstrom où des révélations inattendues vont lui être faites qui vont bouleverser sa vie alors qu’il ne perd pas de vue son projet de sauver sa mère hospitalisée. Cette quête va durer sept longues années, le temps de devenir majeur et de croiser une baleine dont on se demande ce qu’elle vient faire dans cette histoire et qui va l’aider à se tirer du mauvais pas dans lequel cette fabuleuse somme d’argent gagnée l’a précipité. L’épilogue ne ressemble pas vraiment pour lui à un « happy end » sauf si on considère que si l’argent ne fait pas forcément le bonheur, il peut peut-être y contribuer.
J’ai eu un peu de mal au début à entrer dans cette histoire, peut-être à cause d’un manque relative d’originalité dans le scénario, mais plus sûrement parce que la présentation différait quelque peu de ce à quoi je m’attendais. Ce livre est classé parmi les BD mais les vignettes, les bulles et la présentation traditionnelle du « neuvième art » manquaient. A leur place ce sont des images vues de haut, un peu comme si le lecteur surplombait cette aventure, les personnages à ce point stylisés qu’il ne sont matérialisés que par de petits cercles colorés d’où Les expressions, notamment du visage et du corps sont absentes. Il y a même des explications techniques, pleines de détails inutiles qui égarent le lecteur. Et pourtant, plus rapidement que je ne l’aurait pensé, je suis entré dans cette histoire un peu rocambolesque et pas vraiment drôle.
Alors avons nous affaire à une révolution de la BD . Pourquoi pas ? Les choses, dans ce domaine aussi sont susceptibles d’évolution.