la feuille volante

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  • le voyeur - Alain Robbe-Grillet

    N°1868– Avril 2024.

     

    Le voyeur – Alain Robbe-Grillet – Les Éditions de Minuit.

    Le titre peut avoir une certaine connotation malsaine, sexuelle voire érotique. Nous sommes cependant dans le « nouveau roman » où tout est inattendu. C’est en effet l’histoire de Mathias, représentant en montres, « voyageur de commerce » comme on disait alors, qui revient dans son île natale avec le projet d’en vendre 99 aux deux mille habitants du lieu en une journée, une gageure. Il sera dénommé « le voyageur » tout au long de ce roman. Durant son bref séjour, il va forcément être reconnu, va rencontrer des gens de sa connaissance, et d’autres qui prétendaient le connaître mais dont il n’avait aucun souvenir. Il va être confronté malgré lui à une mort suspecte, celle de la petite Jacqueline, une petite allumeuse tombée d’une falaise. La nudité du corps retrouvé laisse penser à un crime sexuel. On se sait trop pourquoi, il se met à supposer qu’il en est coupable et se persuade qu’il a semé des preuves derrière lui et ce d’autant plus qu’il croit avoir été vu sur la scène de crime. C’est un peu comme si, devant un tel événement, il se comportait comme un meurtrier qui ne se souviendrait plus de rien et qui voudrait se disculper en s’inventant des preuves de sa culpabilité… et en les faisant disparaître. Cette attitude est d’autant plus mystérieuse et inexplicable qu’aucun soupçon ne pèse sur lui, que les coupables potentiels sont nombreux, qu’on évoque même la légende locale d’un crime rituel remontant à la nuit des temps et surtout que la gendarmerie n’intervient même pas pour ce qui reste un regrettable accident.

    C’est le deuxième roman de notre auteur, paru en 1955 et qui, boudé lors de sa publication au point de faire polémique mais qui a reçu le Prix des Critiques. Je poursuis la relecture de ses livres qui s’inscrivent dans le style du « Nouveau roman ». J’ai lu celui-ci, écrit, apparemment’ comme un roman policier classique d’ailleurs bien écrit et agréable à lire, avec certes un luxe de détails superflus, mais dont la touche originale s’impose au fil du texte. Certes Mathias n’est pas un personnage anonyme comme le soldat de « Dans le labyrinthe » mais certaines scènes sont répétées plusieurs fois différemment, avec parfois un décalage dans le temps, des monologues sans suite, obscurs, mais également répétitifs, des épisodes ou l’imagination prend le dessus de sorte qu’on ne sait plus trop ce qui s’est réellement passé et la raison des visions furtives que Mathias a de ce qu’il considère comme un meurtre pour lequel il veut se constituer un alibi.

    Robbe-Grillet distille le suspense avec talent mais, le livre refermé, je me demande si j’ai vraiment lu un roman policier puisque je me suis longtemps cru dans un thriller psychologique. Il n’y a en effet ni enquête policière, ni même meurtre, à part dans la tête de Mathias qui s’en accuse dans son for intérieur. Apparemment la disparition de Jacqueline n’a rien de surprenant puisque chacun s’y attendait, seul Mathias s’en sent coupable parce que sans doute il se remémore un fait tragique remontant à son enfance îlienne autour de la mystérieuse Violette, ou qu’il est tout simplement obsédé par les petites filles. C’est sans doute ce qui expliquerait le titre et de « voyageur » il deviendrait « voyeur ». Tout cela n’est pas sans égarer le lecteur et caractérise l’esprit de ce mouvement littéraire qui à l’écriture d’une aventure préfère l’aventure d’une l’écriture selon le mot de Jean Ricardou.

     

     

  • Dans le labyrinthe - Alain Robbe-Grillet

    N°1867– Avril 2024.

     

    Dans le labyrinthe – Alain Robbe-Grillet– Les Éditions de Minuit.

    Le décor est celui d’une ville déserte refroidie par la nuit de l’hiver, un théâtre de guerre de défaite et d’armée en déroute. Il n’y a personne dans les rues et les rares habitants se claquemurent chez eux. Seul un café accueille les hommes, majoritairement des civils, et constitue un contraste avec la suite. Un soldat, un conscrit, fatigué, à l‘uniforme sale cherche un endroit inconnu qu’il ne trouve pas, frappe à une porte, interroge les occupants. Il semble avoir une mission à remplir dont il veut s’acquitter, remettre le paquet qu’il porte à son destinataire. Les paroles qu’ils échangent sont rares, la méfiance est de mise à cause des espions potentiel, le soldat veut remplir la mission qui lui a été confiée mais il est comme un zombi dans ce décor froid, glauque et impersonnel. Les dialogues sont économes, les des descriptions techniques précises mais semblent cependant superflues, l’ambiance labyrinthique, comme le texte qui la suscite, les personnages aussi insaisissables que des fantômes et ce soldat, loin d’être le héro de ce texte comme il pourrait l’être dans le roman traditionnel, disparaît derrière une prose écrite sans recherche littéraire, dans un déroulé descriptif où les séquences se croisent et se succèdent sans réel suivi, au détriment d’une intrigue plus soutenue et le lecteur peut facilement s’y perdre. Lui aussi est dans un labyrinthe. Il est difficile de saisir les postures successives de ce soldat qui se trouve dans des situations différentes au fil du texte. Il croise aussi un enfant, une femme et d’autres personnages tout aussi insaisissables et l’épilogue est à la mesure de cette histoire.

     

    Je continue à intéresser au « nouveau roman » qui, lors de sa manifestation dans le paysage littéraire m’avait laissé sur ma faim, parce qu’il a constitué un moment particulier, une expérience d’évolution (de révolution?) de l’écriture et je recherche, à travers les écrivains qui l’ont incarnée, ce sur quoi elle a débouché, l’empreinte qu’elle a laissée dans la culture de l’écriture romanesque actuelle.

    Tout cela me semble s’inscrire dans cette expérience littéraire de destructuration du roman classique que Jean Ricardou définit lui-même non comme «  l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une l’écriture ». Pourquoi pas après tout mais, à titre personnel, le livre refermé je suis de plus en plus perplexe.

     

     

     

     

     

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  • La modification - Michel Butor

    N°1866– Avril 2024.

     

    La modification – Michel Butor – Les Éditions de Minuit.

    Prix Renaudot1957.

    Je poursuis ma redécouverte du « Nouveau Roman ».

    Même si vous n’avez connu que le TGV, imaginez ce qu’étaient les trains dans les années 50, lents, bercés par le claquement régulier et entêtant des boggies, rythmés par les sonneries plaintives des différents passages à niveaux.... Mettez-vous à la place de cet homme, la cinquantaine, parisien, père de famille qui prend le train pour Rome comme il le fait souvent. Vous n’aurez pas de mal puisqu’il s’agit de vous comme l’a décidé l’auteur qui vous fait, à l’occasion, endosser l’identité de Léon Delmont. C’est le parti pris de ce roman. Officiellement c’est un voyage professionnel mais en réalité vous allez rejoindre Cécile, votre maîtresse romaine qui ne s’y attend pas et lui annoncer que vous allez vivre ensemble à Paris, que vous avez tout organisé pour elle, que vous allez quitter votre femme, votre vie bourgeoise et déprimante. Et puis son image, son corps, sa jeunesse se confondent avec Rome, cette ville éternelle que vous aimez tant et Paris est aussi la cité de l’amour. Ce sera pour vous une nouvelle jeunesse ! Démon de midi, peur de vieillir... Peut-être ?

    Le voyage s’étire le long des gares et vous décrivez mollement les passagers de ce compartiment et vous imaginez les retrouvailles romaines tout en explorant vos souvenirs, votre rencontre avec Cécile, vos amours, vos projets même si les images de votre mariage avec Henriette, votre femme, reviennent elles aussi. Le train est depuis son invention un lieu privilégié dans la vie de chacun et donc dans la vôtre. Ici le long trajet vous invite à la rencontre d’inconnus à qui votre imagination ou votre ennui vous invitent à prêter un morceau de vie mais surtout vous force, malgré vous, à réfléchir sur votre vie passée, sur cette démarche que vous voulez définitive en vous posant des questions intimes. Vous êtes donc quelqu’un d’un peu perdu qui s’interroge, comme obnubilé par cet avertissement en italien qu’on voyait à l’époque dans les compartiments « e pericoloso sporgersi »(il est dangereux de se pencher au dehors) et c’est pourtant ce que vous vous apprêtez à faire. Pourtant la logique, la peur de l’avenir ou le découragement , le renoncement s’imposent avec la perte de vos illusions… En outre, je ne suis pas sûr que le livre que vous allez écrire pour compenser ce vide servira à quelque chose.

    C’est un roman lent, sans action avec, vers la fin des phrases démesurées qui traduisent peut-être votre désarroi mais ne facilitent pas la lecture. J’ai assez voyagé en train dans ma jeunesse, y compris en 3° classe, pour apprécier le décor. Sur le principe de transformer le lecteur en personnage principal, je ne suis pas contre, même si cela m’a toujours paru artificiel . Certes l’univers du roman s’inspire de toute façon de la réalité et nous sommes, un jour ou l’autre, susceptibles de connaître de telles circonstances. Alors pourquoi pas puisque c’est aussi une tentative d’évolution de cet art. J’avoue que, dans ma scolarité déjà bien lointaine, j’ai été mal sensibilisé à ce « nouveau roman » par un professeur trop classique et donc imperméable à la nouveauté. Bien des années après je relis ces textes mais je dois dire que je n’en suis pas davantage convaincu, non par l’analyse des sentiments qui me paraît pertinente mais par le parti-pris d’écriture. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose ?

     

     

     

  • La jalousie - Alain Robbe-Grillet

    N°1865– Avril 2024.

     

    La jalousie – Alain Robbe-Grillet – Les Éditions de Minuit.

    L’auteur choisit de traiter un sentiment très humain où se mêlent l’anxiété, l’insécurité, la peur de perdre une chose ou un être à qui on est attaché. S’y ajoutent de la colère, de la frustration, de la tristesse et on pense inévitablement à un contexte amoureux avec le triangle traditionnel, le mari, la femme, l’amant… Oui, mais, nous sommes dans le « nouveau roman » où rien n’est vraiment comme dans les fictions romanesques habituelles.

    Nous sommes dans une plantation de bananes, c’est à dire dans un climat chaud et humide et le titre de ce roman joue d’une part sur l’émotion et d’autre part sur cette sorte de contrevent à lattes, fréquent sous ces latitudes, qui permet d’observer au dehors sans être vu. La rédaction du texte donne à penser que le narrateur observe la scène de loin, comme absent de la pièce et surtout muet, mais sa présence effective est envahissante. Pourtant de lui nous ne saurons absolument rien. De sa femme, A, nous ne savons pratiquement rien non plus, sinon que le narrateur la désire ardemment, la décrit amoureusement en train de se coiffer, admire la beauté de sa chevelure, la soupçonne d’accorder ses faveurs à Franck, un séducteur très présent auprès d’elle et dont elle apprécie la compagnie alors qu’elle s’ennuie avec son mari qui l’épie en permanence et craint surtout qu‘elle ne le quitte. Elle est assez hypocrite pour lui cacher une aventure adultère avec Frank et les dialogues qu’ils ont ensemble, en présence du narrateur, ont quelque chose de convenu où l’on peut voir une volonté de lui cacher une liaison. Franck est marié à Christiane, très inexistante dans ce contexte et qui se préoccupe surtout de la santé fragile de leur fils. Toutes choses égales par ailleurs, elle est un peu le pendant du narrateur, mais elle ne se manifeste pas.

    L’attitude de ce couple donne à penser qu’ils ont quelques années de mariage derrière eux, que le temps y a fait son œuvre dévastatrice, y insinuant l’ennui et les soupçons, tuant l’amour, à supposer qu’il ait jamais existé entre eux et y substituant pour le narrateur une jalousie maladive entretenue par le jeu de A dans lequel on peut voir une volonté de séduire Franck, de lui céder ou, à tout le moins, d’en donner l’impression, surtout quand elle émet son opinion sur le roman dont ils partagent la lecture et qu’elle admet l’adultère d’une épouse blanche avec un noir. Quand ils sont ensemble, la scène est souvent vue à travers les irrégularités d’une vitre, ce qui me paraît symbolique de leurs relations floues. Bizarrement le narrateur-mari ne réagit pas face aux absences parfois nocturnes de sa femme, comme s’il ne voyait rien ou ne voulait rien voir pour la garder auprès de lui, tolère qu’elle fasse chambre à part, que Franck soit souvent chez eux et que lui’ dîne souvent seul. On ne sait rien de lui mais il est évident que c’est un homme seul, fataliste, résilient, assurément malheureux, comme quelqu’un qui s’en remet au hasard pour voir cesser une situation dont il est prisonnier. Les rares paroles qu’il échange avec sa femme ont trait au quotidien de la plantation .

    A la lecture de ce roman j’ai eu l’impression d’une certaine immobilité du temps, comme s’il s’était arrêté de fuir, comme s’il était à l’image de cette météo, inchangée, comme si cette ambiance malsaine ne devait jamais finir. J’ai été aussi un peu perdu dans le déroulé des évènements, volontairement bouleversés dans leur chronologie.

     

    L’ambiance de cette maison coloniale est pesante notamment du fait de la présence du narrateur devenu voyeur, de son silence mais surtout des soupçons pourtant non exprimés qui l’accompagnent. Je note que la narration de l’auteur recèle un luxe de détails techniques, précis, géométriques, arithmétiques biologiques ou topographiques, c’est à dire scientifiques, pas désagréables à lire mais assez superflus. Était-ce ainsi que l’auteur, avec la technique du narrateur-voyeur, souhaitait révolutionner l’art du roman ? Sur le seul plan de la rédaction, il y a une succession de paragraphes qui, sans aucune transitions, parlent de choses fondamentalement différentes. Quant à la présentation des « tables », elle est originale. Pourtant à l’inverse d’autres œuvres du même auteur, j’ai porté de l’intérêt à cette histoire, peut-être à cause du thème et malgré le peu d’action du roman, mais, le livre refermé, cette lecture m’a laissé assez perplexe, même si je ne suis pas ennemi de l’évolution des choses et de la littérature en particulier.

    C’est le quatrième roman de Robbe-Grillet (1922-2008) publié en 1957 qui, contrairement aux œuvres précédentes a bénéficié d’un accueil favorable et à été traduit en 30 langues.

     

     

     

  • Les gommes - Alain Robbe-Grillet

    N°1864– Avril 2024.

     

    Les gommes – Alain Robbe-Grillet – Les Éditions de Minuit.

    Ça commence comme un roman policier classique Daniel Dupond a été assassiné à son domicile la veille, mais on n’a pas retrouvé son corps.Le détective Wallase, un jeune enquêteur parisien, fraîchement muté dans cette ville, est chargé de l’enquête qui s’annonce difficile en l’absence de corps. C’est donc un « meurtre » sans témoin et on s’oriente, grâce à un homme providentiel et lui-même très énigmatique, dans une histoire un peu obscure d’une organisation terroriste à cause des opinions politiques de la « victime ». L’enquêteur rame beaucoup à cause du peu d’indices et il a même l’impression que sa hiérarchie le laisse patauger dans cette mystérieuse affaire en l’abandonnant à ses investigations hasardeuses. Était-ce par dépit ou pour conjurer un mauvais sort qui s’acharnerait sur lui, Wallace achète convulsivement des gommes dont il sait parfaitement qu’elles ne lui serviront à rien (cet achat se reproduit de la part d’un client d’une papeterie). Pour ses supérieurs, il finit lui-même par être une véritable énigme puisque que, notamment, on sait seulement qu’il vient de Paris mais c’est à peu près tout. En effet, il apparaît que Dupond n’a que légèrement touché et, avec la complicité du docteur Juard, il a organise sa disparition physique et a voulu faire croire à un cambriolage qui aurait mal tourné. On apprend que Dupond aurait songé au suicide mais aurait préféré le scénario de l’assassinat avec disparition du corps

    J’ai relu ce roman dont la première approche remonte à ma scolarité déjà bien lointaine et que mon professeur de français, à la fois ironique et sceptique, avait présenté, comme appartenant à ce mouvement dont la principale caractéristique était d’être nouveau, sans plus de commentaires. J’ai donc voulu approfondir à travers les écrivains emblématiques qui l’avaient illustré, ce qui pour moi restait une sorte de mystère qui m’avait laissé sur ma faim. J’ai d’abord eu un peu de mal à y entrer dans ce roman et quand finalement, vers la moitié du livre, ma démarche a suscité de l’intérêt et je l’ai lu comme un roman policier. L’originalité de ce parti-pris d’écriture qui consiste à faire se déplacer le narrateur dans la conscience de chaque personnage au point d’emporter peut-être l’adhésion du lecteur qui devient ainsi une sorte d’enquêteur parallèle, est intéressant. Cela se complique par l’arrivée d’autres personnages, dont Marchat, qui, sous couvert d’aider la police va se présenter comme la prochaine victime tout se ne révélant pas tout ce qu’il sait. Le déroulé labyrinthique de l’enquête rapproche ce livre du thriller bien qu’on sache tout depuis le départ, mais les hésitations de Wallace, comme perdu dans un tourbillon sans fin, tisse une ambiance un peu malsaine, accentuée par une unité de lieu qui donne une idée d’enfermement des personnages dans cette histoire. Notre enquêteur en vient même à être lui-même soupçonné à cause d’une vague ressemblance. Malgré mon attention et ma volonté de comprendre, j’ai fini par perdre un peu la notion du temps et même celle des évènements, j’ai ressenti une sorte d’impression de malaise, de doute et d’absurde devant ces investigations qui recherchent un mort qui ne l’est pas encore et des devinettes incertaines d’un pilier de bistrot, mais c’est peut-être un des buts recherchés par l’auteur. Quant aux gommes que Wallace achète sans trouver vraiment ce qu’il cherche, je ne sais pas. Le livre refermé, je suis assez perplexe, pas vraiment emballé. Peut-être suis-je passé à côté de quelque chose?

     

  • si par une nuit d'hiver un voyageur - Italo Calvino

    N°1863– Avril 2024.

     

    Si par une nuit d’hiver un voyageur – Italo Calvino- Seuil.

    Traduit de l’italien par Danièle Sallenave et François Wahl.

     

    Étonnant ce roman dont le personnage est le lecteur, c’est à dire vous et moi et par le biais de subtiles mises en abyme et d’une non moins habile erreur de composition de son livre, l’auteur nous place, dans une librairie en présence d’une belle lectrice. Ce détail est important parce qu’il confronte deux univers aussi différents que celui, traditionnel, de l’écrivain et de son lecteur. Dès lors c’est une autre histoire, certes loufoque et déjantée mais qui nous permet de voyager dans de petits mondes aussi différents que multiples, d’entrer dans l’univers très particulier d’Italo Calvino et d’y faire d’improbables rencontres au point de vouloir impérativement en savoir davantage et donc de ne pouvoir revenir en arrière. Cela peut susciter diverses réactions de notre part, rejet de cette originalité inattendue peut-être, saoulerie de l’imaginaire ou stupeur d’être au bord d’un gouffre, en équilibre entre la fiction et la vraie vie et tout cela par le miracle pourtant simple de l’écriture ? Écrire c’est créer un espace peuplé de gens particulier, ici des libraires, des traducteurs, des professeurs, c’est raconter une histoire qui n’existe pas encore parce que les mots qui la composent sont encore dans les limbes du cerveau de celui qui la tisse. Il arrive qu’il en soit lui-même étonné. Alors que peut faire le lecteur face à cet alchimie qui ne sera sûrement jamais complètement dévoilée sinon lire et ce d’autant que, cette fois, il s’agit de lui-même !

    Avec Calvino, entrer dans un livre c’est davantage que d’y porter intérêt le temps d’une lecture. C’est tenter de mettre de l’ordre dans les multiples pièces d’un puzzle, de déjouer les arcanes du hasard, de goûter le vertige suscité par des mises en situation inattendues et labyrinthiques, de tenter de poursuivre une ombre tout en se demandant si elle est le fruit de l’imagination ou si elle est une réalité fuyante, de se laisser embarquer dans un voyage dont on se demande où il va finir et même s’il va avoir une fin tant l’épilogue en est abrupte et les secrets multiples et aussi si d’autres lecteurs nous accompagneront dans ce périple incertain...

    Le lecteur (et la lectrice) cherche donc, tout au long de ces dix récits, à lire un improbable roman qui apparemment se dérobe à sa lecture dans une pirouette oulipienne en s’ouvrant sur un autre tout aussi mystérieux né de cet exercice de style génial. Livre, qui n’est pas vraiment un roman mais qui tient son lecteur en haleine jusqu’à la fin au point de le laisser à ce point perplexe... s’il n’est pas largué avant ;

     

     

  • L'herbier des villes - Hervé Le Tellier

    N°1862– Avril 2024.

     

    L’herbier des villes – Hervé Le Tellier – Textuel.

     

    J’ai pris ce livre un peu au hasard sur les rayonnages de la médiathèque, un peu aussi de confiance à cause du nom de l’auteur dont j’avais apprécié la très oulipienne « Anomalie » couronnée par le prix Goncourt 2020. J’ai cru avoir emprunté un livre pour enfants à cause des « illustrations » mais en réalité ce livre est le résultat d’une collecte que l’auteur a réalisée avec son fils en 2005 dans le 18° arrondissement de Paris, un peu en hommage au génial Georges Perec. Il a présenté le résultat de sa triste récolte d’objets abandonnés sur la chaussée avec des haïkus. A la réflexion, cela pourrait parfaitement être un livre pour enfants, pour les sensibiliser à une des incivilités qu’il vaut mieux éviter si on veut favoriser le « vivre ensemble » dont on nous parle souvent. Cela ne coûte effectivement rien de jeter dans une poubelle ces petits objets dont on veut se débarrasser plutôt que de les abandonner sur la voie publique. Par dérision ou par humour Le Tellier à baptisé son livre du nom « d’herbier » comme ce qui nous était demandé jadis par les instituteurs pour apprendre les plantes de la nature. Cela consistait à présenter fleurs et herbes séchées dans un cahier documenté et ainsi apprendre par nous-mêmes ce qui composait notre environnement. C’est bien le nom qui convient en effet puisque nos trottoirs offrent tout un panel d’objets devenus inutiles qui font partie de notre décor urbain. On devrait même dire un « urbier » ! Le haïku, par sa simplicité de rédaction (5-7-5) et surtout parce qu’il ne dit pas, convient bien à cette démarche négative, révélatrice d’un état d’esprit de plus en plus développé chez nos contemporains qui, se croyant tout permis, transforment aisément en décharge publique la moindre parcelle de territoire. La nature humaine est décidément peu fréquentable. C’est certes oulipien mais c’est aussi le rôle de l’écrivain d’être témoin de son temps !

    C’est une sorte d’inventaire où on trouve pêle-mêle une collection qui va de cannettes écrasées, aux billets froissés de cinéma, en passant par les PV pour stationnement interdit, ou un foulard de soie où une femme a laissé son parfum…J’ai pensé que s’il avait fait un vrai herbier, rural celui-là, il aurait sans doute été moins fourni que celui que jadis les potaches studieux réalisaient puisque, à force de jeter des objets dans la nature, cette dernière a fini par dépérir à cause des détritus qu’on y déverse. C’est malheureusement le résultat de notre comportement qui détruit autour de nous la flore et la faune sauvages et on est fondé à se demander le but de tout cela et la raison de ce qui n’est pas autre chose qu’une volonté irrationnelle d’autodestruction.

     

     

     

  • Bérézina - Sylvain Tesson

    N°1861– Avril 2024.

     

    Bérézina- Sylvain Tesson – Éditions Guérin.

     

    Sylvain Tesson est l’homme des défis un peu fous. Après avoir participé au Salon du livre de Moscou en 2012, pourquoi pas revenir à Paris en side-car avec son ami Cédric Gras en suivant l’itinéraire de la Grande Armée de Napoléon, cette retraite de Russie dont on fêtait le deuxième centenaire, histoire de saluer les fantômes de ces grognards qui avaient suivi aveuglement leur empereur dans son aveuglement guerrier de conquêtes. Chacun sa folie après tout ! Sauf que eux, ils étaient revenus à pied, à tout le moins pour ceux qui avaient échappé à la mort, pas vraiment une promenade de santé. Nos deux compères, bannière de la Vieille Garde au vent, étaient accompagnés dans cette équipée démente par un autre ami, Thomas Goisque, photographe, qui partagera cette folle équipée ainsi que deux Russes Vitaly et Vassili sur une autre moto, évidemment de fabrication soviétique.

    Le nom même de Bérézina est un symbole, une évocation pas très glorieuse de cette campagne désastreuse qui a sonné l’effondrement de l’Empire même s’il a paradoxalement une tout autre raisonnance historique. La campagne de Russie se terminait avec la fuite de l’Empereur !

    J’ai aimé voyager avec Sylvain Tesson au rythme de ce récit extravagant et jubilatoire dans l’hiver russe, scandé par les mémoires de Caulaincourt, des citations de « Guerre et paix » de Tolstoï, des atermoiements mécaniques et des lampées de vodka dans cet hiver russe, même si mes origines charentaises me font préférer les pantoufles du même nom.