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la feuille volante

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  • Prima la vita

    N°1964– Février 2025.

     

    Prima la vita - Un film de Francesca Comencini. (Sorti en France en février 2025)

     

    C’est un film autobiographique entre deux personnages émouvants qui se déroule principalement en Italie sur une assez longue période qui est surtout marquée par les années de plomb et l’ assassinat du président de la « Démocratie chrétienne » Aldo Moro en 1978.

    Le père Luigi Comencini (1916-2007), remarquablement représenté par Fabrizio Gufini, est un célèbre réalisateur italien à qui sa fille, incarnée par Romana Maggiora, rend un hommage vibrant. Cette relation père-fille sera évoquée à la fois avec intensité et simplification. On sait que que le père est marié ou l’a été puisqu’il porte toujours son alliance mais son épouse est absente de cette famille monoparentale portée par lui seul. Il ne s’agit donc pas d’une saga familiale au sens strict. Il y a en effet une complicité intense entre ces deux personnages, Luigi, avec son passé de pauvre émigré italien devenu réalisateur, se chargeant de l’éducation de sa fille en cherchant à lui retransmettre par l’exemple des valeurs traditionnelles comme la sincérité, la beauté de la nature, l’art, la confiance qu’il lui témoigne et qu’il exige aussi d’elle, le respect de cette petite fille qui s’éveille à la vie, entretenant le plus longtemps possible et en toutes occasions, notamment à travers son travail sur Pinocchio, réalisé en 1972, l’esprit d’enfance avec ses rêves et ses frayeurs, dans ce noyau familial restreint. Il y a en effet un parallèle sur la paternité entre ce pantin de bois, ses aventures naïves, et son vieux créateur. L’épisode où la marionnette est avalée par une baleine dans la fable de Carlo Collodi et qui fait peur à Francesca, sert en quelque sorte de transition à la deuxième partie du film où, devenue femme, elle sera confrontée aux réalités de la vie, la drogue, le mensonge, la volonté de révolution, l’amour, la maternité, l’échec et le relèvement , le temps qui passe avec la vieillesse de Luigi, la mort…

    Ce parcours de vie me paraît marqué par la solitude, celle du père célibataire face à sa petite fille à qui il veut transmettre en permanence et par sa présence constante auprès d’elle, son message éducatif puis son soutien dans le cinéma dont elle fait elle aussi son métier, celle de Francesca devenue femme et mère face à un père vieillissant et malade. Elle voit lui échapper cet homme qui a toujours fait prévaloir la vie et elle. prend conscience qu’elle ne sera jamais à sa hauteur.

    Je voudrais souligner le remarquable travail de maquillage réalisé sur la personne de Luigi qui ainsi marque cette fuite du temps comme référence au titre original « Il tempo che vuole » ( le temps qui veut)

    C’est un émouvant témoignage consacré à la mémoire de son père à qui elle fait dire que, par-delà le cinéma qui est leur domaine d’expression, c’est d’abord la vie qui prime. « Prima la vita » ;

     

  • Nouvelles oubliées Dino Buzzati

    N°1963– Février 2025.

     

    Nouvelles oubliées - Dino Buzzati – Robert Laffont.

    Traduites de l’italien par Delphine Gachet.

     

    Ce recueil de nouvelles inédites de Dino Buzzati (1906-1972) est paru en France en 2009, c’est à dire longtemps après la mort de l’auteur. Elles sont extraites de recueils publiés préalablement en Italie à des dates différentes après avoir, pour certaines, été diffusées dans « Le Corriere della Serra » où il travaillait en qualité de journaliste. Elles couvrent une période de plus de vingt cinq ans, de 1942 à 1968 et, après les différents recueils déjà publiés permet au lecteur français de disposer de la totalité de l’œuvre de Buzzati dans ce créneau..

    En effet, l’œuvre de Buzzati ne se cantonne pas au théâtre, à la poésie et aux romans dont le plus emblématique est « Le désert des Tartares ». Il est également l’auteur de nombreux recueils de nouvelles.

    Lus en italien ces textes tressés dans une écriture à la fois concise et poétique procurent une lecture agréable que la traduction ne trahit pas. Notre auteur maîtrise aussi à merveille l’art du suspens. Les thèmes traités sont traditionnellement les vices et les vertus de la condition humaine, ses états d’âme face aux choses de la vie, la superstition, la hantise des interdits et des dogmes religieux, l’angoisse qui accompagne la condition humaine, le fantastique, le fantasme qui s’invitent parfois dans la tête des hommes, le temps qui passe inexorablement et avec lui l’intuition d’ une sorte de vacuité de l’existence terrestre trahissant une certaine énigme de ce monde transitoire avec toute la désespérance qui va avec,. Le destin, la mort qui suscite la peur, la destruction de notre enveloppe charnelle, la solitude et l’oubli y sont aussi largement traités et témoignent des obsessions ordinaires. Il convient de faire une remarque particulière, d’ailleurs relevée dans la préface, sur la condition militaire (il a été correspondant de guerre pendant la Seconde Guerre Mondiale) avec tout ce qui concerne la routine, la hiérarchie, le destin individuel et dérisoire contre lequel on ne peut rien, les rêves de gloire souvent déçus face à un ennemi absent. Un autre texte « l’autre Venise » entraîne le lecteur dans une sorte de ville parallèle bien mystérieuse

     

    L’écriture est une manière, certes insignifiante, de faire échec à l’inéluctable Camarde et c’est sans doute pour cela qu’il faut exercer cet art, comme il l’a fait, avec un mélange d humilité et d’urgente nécessité.

  • Oedipe n'est pas coupable - Pierre Bayard

    N°1962– Janvier 2025.

     

    Œdipe n’est pas coupable - Pierre Bayard – Les éditions de Minuit (2021).

     

    Selon le tragédien grec Sophocle (-495-406), Laïos, roi de Thèbes et sa femme Jocaste eurent un fils Œdipe. A la naissance de ce dernier, ses parents apprennent par un oracle que cet enfant tuera son père et épousera sa mère. Pour éviter cela ses parents décident de l’exposer aux bêtes sauvages qui le dévoreront et, dans ce but, le confient à un berger qui néanmoins lui sauve la vie et l’enfant se retrouve élevé par le roi de Corinthe. Apprenant la prophétie et dans le but d’y faire échec, Œdipe, croyant être le fils de ce roi, fuit Corinthe et, sur la route de Thèbes rencontre, à un croisement, le convoi de Laïos. A la suite d’une altercation le tue sans savoir qu’il est son père, accomplissant ainsi la première partie de la prédiction, le parricide. Un sphinx (ou une sphinge) terrorise par ses questions les habitants qu’il (elle) met à mort s’ils n’y répondent pas correctement. Œdipe, plus rusé, résout l’énigme, tue le monstre, conquiert le trône de Thèbes et épouse Jocaste. Œdipe devient donc roi de Thèbes, réalisant ainsi sans le savoir, la deuxième partie de l’oracle, l’inceste. Celle qui est maintenant son épouse apprenant les faits et se souvenant de la prédiction, se suicide et Œdipe se crève les yeux et disparaît. Cela c’est pour la mythologie.

    Une forte culpabilité pèse donc sur les épaules d’Œdipe pour le meurtre de son père, entretenue par la pièce de Sophocle qui nous est connue et par Freud qui a, bien plus tard, théorisé le « complexe d’Œdipe », repris par de nombreux écrivains, le vouant inexorablement et définitivement au parricide et à l’inceste. Pierre Bayard, également psychanalyste, ne peut évidemment faire l’impasse sur ce sujet. Il est aussi le fondateur de la « critique interventionniste » et conteste cependant sa culpabilité de la mort de Laîos, l’inceste étant par ailleurs légitime dans la société grecque et, au cas particulier Jocaste qui aurait bel et bien reconnu Œdipe, accepte de faire l’amour avec lui et d’avoir des enfants. Pour ce faire notre auteur effectue une lecture approfondie de la pièce du dramaturge grec mais aussi de deux autres, postérieures à « Œdipe roi » qui constituent une trilogie, « Œdipe à Colone » et « Antigone », ce qui permet, sur une plus longue période d’apprécier la personnalité et l’action d’autres personnages parfois absents dans la pièce initiale et de revisiter le statut d’Œdipe. Il conçoit sa démonstration comme un roman policier dont il serait l’unique enquêteur.

    Le destin d’ Œdipe est connu depuis d’Antiquité où la vie des hommes était, contrairement à nous aujourd’hui, plus largement dépendante des devins et de leurs oracles et des dieux, de leurs interdits et de leurs malédictions comme c’est le cas de LaÏos avant lui pour avoir tué un des fils de son protecteur. La notion de vérité qui était la leur ne correspond pas vraiment à nos critères actuels. Pierre Bayard note qu’ Œdipe, connaissant le fatum qui pèse sur lui, fait ce qu’il peut pour le contrecarrer bien que la mythologie soit pleine de violence, de conflits familiaux, de meurtres, de viols, de suicides et d’enlèvements qui incarnent les passions humaines. Pierre Bayard relève les nombreuses contradictions relatives aussi bien à l’oracle qu’à ceux qu’il concerne, sans oublier l’action des dieux sous forme de vengeances, de fatalités, parfois elles-mêmes contradictoires ou contrariées par l’homme, par exemple la blessure infligée aux pieds d’Œdipe à sa naissance lui aurait occasionné une telle infirmité que le meurtre de Laïos et de ses comparses se fût révélé impossible. Il fait la part du réel et de l’imaginaire puisqu’il s’agit de personnages de fiction qui se seraient échappés d’un livre et à qui il reconnaît liberté et conscience, c’est à dire une vie autonome par rapport à la mythologie. Il note également que des imprécisions relatives aux faits rapportés, qui varient en fonction des différents auteurs, n’aident pas vraiment à la manifestation de la vérité puisque nous sommes dans une enquête policière. De plus la volonté de Freud d’interpréter ce mythe sous le seul code sexuel peut apparaître réducteur, la psychanalyse pouvant elle-même être assimilée à une mythologie.

    Pour venger la mort de Laïos, Apollon envoie la peste sur la ville de Thèbes et Œdipe, à la suite de l’enquête qu’il mène sur sa propre histoire, se convainc qu’il en est le seul responsable puisque qu’il est bien celui qui a tué l’homme au croisement de la route de Thèbes. Sa conviction est en effet confortée par les accusations du devin Tiresias. Dès lors, il accepte le rôle de « bouc émissaire » sacrificiel, aveuglement et bannissement, alors que rien ne l‘accuse objectivement, illustrant une attitude collective accusatrice systématique face à un désastre. On comprendra fort bien que notre auteur, dans sa recherche, ne retienne pas cette option.

    Je l’ai dit, Pierre Bayard est également psychanalyste et c’est à ce titre qu’il entre dans le psychisme d‘Œdipe qui, convaincu de sa culpabilité, laisse parler son « surmoi » libérateur à seule fin de trouver une sorte de repos intérieur alors même qu’il n’est pas coupable. En effet les révélations qui lui ont été faites sur son histoire font qu’il est devenu son propre procureur.

     

    Tout cela pourrait paraître un divertissement d’intellectuel sans commune mesure avec les préoccupations d’un citoyen ordinaire par ailleurs peu familier des textes mythologiques et non versé ni dans les arcanes de la psychologie humaine ni dans les nombreuses références avancées. On peut effectivement voir les choses ainsi mais la démonstration faite par l’auteur dans un autre de ses ouvrages de l’erreur d’Agatha Christie est du même ordre. Cette démonstration, par ailleurs passionnante, illustre cette « critique interventionniste », pour le moins originale et qui invite le lecteur (et le critique) à sortir de son rôle passif et de mettre en doute le texte qu’il vient de lire en en dénonçant les contradictions, sans pour autant en changer une virgule. Remettre en question les vérités les plus établies n‘est pas un travail du moindre intérêt et l’épilogue est convainquant .

    Cette invitation m’évoque,a contrario, ma lointaine scolarité où mes dissertations, loin de s’inscrire dans cette méthode sans doute non encore clarifiée, s’inspiraient largement -le mot est faible-, au point d’en être souvent de pâles paraphrases-, des considérations de « Lagarde et Michard ».

    Bien documenté et bien écrit, ce fut, comme d’habitude, un bon moment de lecture.

     

     

    © Hervé GAUTIER

  • La vérité sur "Dix petits nègres" - Pierre Bayard

    N°1961– Janvier 2025.

     

    La vérité sur « Dix petits nègres » - Pierre Bayard – Les éditions de Minuit (2019).

     

    Pierre Bayard se livre à une lecture critique de ce roman emblématique d’Agatha Christie paru en 1939 que l’usage actuel bien-pensant a rebaptisé « Ils étaient dix », estimant que l’auteure s’est trompée dans la désignation du coupable.

     

    Dans le roman d’Agatha Christie, dix personnes qui ne se connaissent pas sont invitées sur l’île du Nègre sur la côte du Devon en Angleterre par un certain O’Nyme, mystérieusement absent. Chaque invité appartient à une classe sociale différente mais ils ont tous été dans le passé, accusé de meurtres pour lesquels ils n’ont pas été poursuivis par la justice. Dès leur arrivée dans l’île, ils sont interpelés par la voix étrange d’un gramophone. En outre, ils découvrent dans leur chambre une comptine racontant l’histoire de dix petits nègres qui meurent les uns après les autres. Ce roman est très célèbre et Pierre Bayard le résume en quelques pages, énumérant les morts qui se succèdent en même temps que disparaissent des statuettes censées représenter chacun d’eux mais conteste le dénouement.

     

    D’une manière générale, il est clair que, dans un roman, l’auteur qui tient la plume, comme on dit quand on a des Lettres, est le seul maître du jeu et déroule son histoire conformément à l’épilogue qu’il a imaginé. Comme c’est un roman policier, Il attend la fin, avec tout le suspens qui convient et qui égare le lecteur vigilant, pour dévoiler le nom du coupable. Le livre refermé, le lecteur peut se contenter d’acquiescer mais n’est cependant pas obligé d’adhérer à la conclusion proposée, certaines d’entre elles étant bancales voire invraisemblables. Ici Pierre Bayard s’attache à noter les nombreuses contradictions et à démontrer scientifiquement qu’il y a des erreurs manifestes dans la démonstration d’Agatha Christie et pour se faire donne la parole au véritable coupable qui s’adresse directement au lecteur, C’est l’un des personnages que Pierre Bayard fait sortir du roman pour en quelque sorte se dénoncer (Sans vouloir minimiser les mérites et surtout sa faculté de déduction et de prévision de cette courageuse personne, les arguments développés et des citations notées trahissent une remarquable érudition!). C’est une technique originale mais qui illustre bien un sujet de réflexion qui a donné lieu à des dissertations parfois hasardeuses de la part de générations de potaches, c’est à dire la liberté des personnages de fiction qui traditionnellement sont esclaves de l’auteur du roman mais qui en réalité jouissent d’une liberté à la fois réelle mais incomplète comme le note Pierre Bayard. Ce personnage prend logiquement le contre-pied du texte d’Agatha Christie, notant les nombreuses contradictions, énumérant les pistes restées vierges, se posant des questions non soulevées par l’enquête, en étayant son propos de nombreuses références à la littérature policière. La chose n’est pourtant pas aisée tant le roman a été favorablement accueilli dans le public lors de sa publication et considéré comme la perfection en matière d’intrigue policière. Pour ce faire, ce personnage dont nous ne saurons le nom qu’à la fin, ne se prive pas de citer souvent les travaux de… Pierre Bayard soi-même !

     

    Cette démarche critique qui remet en question les conclusions d’un thriller, pourtant d’autant mieux accueilli qu’il émane d’un auteur connu et reconnu, n’est pas unique. Pierre Bayard s’est également attaché à remettre en question le dénouement du célèbre film Hitchcock « Fenêtre sur cour » (« Hitchcock s’est trompé » - 2023).

     

    © Hervé GAUTIER

  • Comment parler des faits qui ne se sont pas produits - Pierre Bayard

    N°1960– Janvier 2025.

     

    Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? – Pierre Bayard – Les éditions de Minuit.

     

    D’emblée le titre peut logiquement poser question mais à la réflexion c’est un peu la définition du mensonge, de la mythomanie, de l’affabulation qui existent dans la vie courante et dont le résultat peut se révéler désastreux simplement parce que plus le mensonge est gros plus il prend. En littérature, qui est principalement le domaine de la fiction, c’est différent puisque la chose est connue du lecteur et a donc moins de conséquences même si certains auteurs peuvent être tentés de présenter sous la forme d’une récit véridique une histoire parfaitement imaginaire. L’auteur, également psychanalyste, invoque «la réalité subjective» explicable comme une activité de compensation de la part de l’écrivain mais dénonce également la crédulité initiale du lecteur dont la propension à croire aux contes de fées et à en être à la fois ravi et terrifié remonte à l’enfance.

    Pour un romancier, créer des situations et des personnages fictifs, mêler vérité factuelle et vérité littéraire n’a rien d’exceptionnel puisqu’il parvient ainsi à l’essentiel grâce à son imagination, c’est à dire à exprimer ce que lui-même ressent ou ce qu’il désire croire et qu’il communique à son lecteur.

    La psychanalyse influe sur la création artistique dans la mesure où selon la théorie freudienne, la pulsion sexuelle déplace son but sexuel initial vers un autre but, la création par exemple, une partie de l’énergie sexuelle pouvant être détournée vers la création selon le principe de sublimation. Dès lors, comment expliquer que des écrivains ont décrit avec précisions des faits qui ne se sont pas encore produits au moment où ils les évoquent ? La fabulation dont ils ont fait preuve n’a d’égal que leur volonté manipulatrice de créer leur propre mythe littéraire personnel en falsifiant leurs propres documents, en s’inspirant de l’œuvre des autres ou en révélant après coup des écrits imaginaires et secrets. La tentation est grande en effet de modeler une image actuelle de soi en inventant un personnage antérieur. Une vie amoureuse complexe oblige à inventer des mensonges en permanence à destination de ses nombreux partenaires. Cette situation complexe est de nature à solliciter l’imagination et donc de parler de faits qui ne se sont pas produits ou à en créer d’autres qui ne sont que mensonges, créateurs de liberté pour leur auteur mais en faisant le moins de mal possible à ses amants. Dans le domaine politique, les faits sont peut-être plus marquants dans la mesure c’est le domaine de l’idéalisation qui lui-même est sous-tendu par une conviction profonde préalable (qui a dit que les promesses électorales n’engagent que ceux qui les croient ?) et il est donc plus naturel de faire l’éloge d’un régime politique quand on est soi-même profondément convaincu de ses bienfaits, ce qui ne manque pas de créer des circonstances pour le moins contradictoires. S’agissant de l’imagination, « la folle du logis » de Pascal, qui est la compagne de la « pulsion narrative » elle favorise la déformation et la recomposition du réel par la falsification consciente des faits de la part des auteurs, souvent journalistes, créant pour un certain public moins averti, angoisse et même terreur par accès aux mondes parallèles hérités de notre enfance. Pierre Bayard, qui est aussi un homme de Lettres, a soin de préciser, non sans un certain humour, que la création d’un personnage littéraire prend une autre dimension.

    Le livre refermé, j’ai tenté de réfléchir à ce que je venais de lire attentivement (en n’étant pas sûr d’avoir tout compris) et de l’appliquer à moi-même, le psychanalyste qu’est l’auteur ne manquerait pas d’y trouver la nature d’un éventuel dérangement personnel. Ma malchance ordinaire m’a très tôt amené à compenser en imaginant des faits et des situations qui m’étaient favorables mais qui ne se sont évidemment jamais produits, des illusions, de véritables « plans sur la comète ». Je n’y crois évidemment pas mais ce processus naît de lui-même et s’efface aussi vite qu’il est venu. De la même façon, cette imagination quelque peu débordante a généré une envie d’écrire dans le domaine de la fiction et, obéissant à cette pulsion narrative, évidemment affabulatrice dont parle l’auteur, il m’arrive d’imaginer, et donc de parler pour moi-même, des débuts de romans, c’est à dire des faits qui ne se produiront jamais et qui par ailleurs s’évanouissent vite dans les méandres de ma mémoire.

     

    Pour avoir assisté récemment à une de ses conférences par ailleurs passionnante, je peux mesurer l’intérêt de son approche « critique interventionniste » de la lecture, notamment dans le domaine de la littérature policière, sa manière particulière d’entrer dans un roman, ainsi que dans l’exploration des mondes parallèles. Cet essai très documenté et très intéressant m’incite à explorer encore davantage l’univers de l’auteur.

  • La pension de la via Saffi - Valerio Varesi

    N°1958– Janvier 2025 ;

     

    La pension de la via Saffi – Valerio Varesi – Éditions Frassinelli.

    Ce roman est paru en Italie sous le titre « L’affittacamere ».

     

    Nous sommes à Parmes, à quelques jours de Noël, dans le froid et la brume.

    Ghitta Tagliavini, la vielle propriétaire d’une pension dans le centre historique de la ville a été retrouvée assassinée d’une manière très particulière dans son appartement. Le commissaire Soneri entame sans grand enthousiasme cette enquête simplement parce que, il y a quelques années il connaissait bien Ghitta et que c’est dans cette pension qu’il a connu sa femme, Ada, prématurément décédée en accouchant d’un enfant mort-né. Ainsi est-il amené, après toutes ces années d’absence, à reconsidérer toutes ses certitudes et tous ses souvenirs à propos de Ghitta qui ne logeait plus comme auparavant des étudiants mais avait transformé sa pension en hôtel de rendez-vous pour riches couples illégitimes, était devenue un femme manipulatrice, sans scrupules, enrichie illégalement, entre chantage et corruption, avortements clandestins et pots-de-vin. Plus il progresse dans ses investigations plus ça représente une enquête sur lui-même que sa compagne, la pétulant Angela, peine à lui faire oublier. De plus au cours de ses investigations le commissaire retrouve une vieille photo d‘Ada au côté d’un autre homme inconnu ce qui l’amène à s’interroger sur les relations qu’elle entretenait avec Ghitta. De plus il découvre un petit carnet garni de surnoms cachant sans doute des clients de son établissement et qui pourraient bien cacher un assassin potentiel qui aurait agi par peur ou par vengeance. Son enquête se déroule donc dans ce quartier peuplé de migrants inquiétants, avec la silhouette d’un homme élégant mais aussi fuyant autant dans son attitude que dans ses réponses, le concours d’un ecclésiastique dévoué mais qui ne trahira évidemment pas le secret de la confession, la collaboration méfiante d’un SDF, une voisine énigmatique, une résidente de la pension qui a réponse à tout, des révélations inattendues sur Ghitta décidément bien mystérieuse. Bref, il y a autant de brouillard dans le cerveau du commissaire que dans la ville !  

    Soneri devra admettre que le temps a passé, que cette ville qu’il a connue plus jeune présente maintenant une forme de décomposition, qu’il devra affronter des fantômes, admettre des réalités qui lui avaient échappées.

    L’épilogue se clôt sur une remarque mi-philosophique mi-réaliste du commissaire qui, de par ses fonctions, connaît bien les humains. Cette affaire un peu ténébreuse se termine leur désir, par-delà la mort de rédimer une vie amorale, de se venger peut-être de ses semblables et de laisser une trace de leur passage sur terre après leur mort.

     

     

     

  • Bird - Andrea Arnold

    Bird – Un film de Andrea Arnold (2024)

    Prix de la Citoyenneté -Festival de Cannes 2024 ;

     

    Dans un décor digne de Ken Loach, mais version « jeunes », avec violence, drogue, squat misérable, tatouages et musiques psychédéliques, Bailey (Nykiya Adams), 12 ans, une jeune métisse, tiraillée entre sont père et sa mère séparés, fait ce qu’elle peut – et ce n’est pas facile- pour soutenir son frère Hunter (Jason Buda) et sa sœur Peyton (Jasmin Jobson). Elle vit avec son frère chez son père (Barry Koeghan) qui les élève seul après sa séparation avec leur mère (Jasmin Johson) et qui va épouser sa nouvelle compagne qu’il connaît à peine. Sans qu’on sache très bien pourquoi, il fait des projets un peu fous sur les bienfaits supposés de la bave de crapaud. La mère de Bailey qui a gardé ses enfants plus petits vit avec un hommes à la fois colérique, violent et grossier qui terrorise tout le monde. Voilà pour le décor de cette région du Kent, la misère.

    Bailey, dans ce quotidien un peu bousculé, s’accorde des parenthèses d’évasion dans la nature ou avec les animaux ce qui lui procure un ailleurs bienvenu. Lors d’une de ses escapades elle rencontre un personnage étrange, Bird (Franz Rogovski) qui va changer sa vie et dont on fini par comprendre qu’il est à la recherche de son père qui l’a très tôt abandonné.

     

    C’est parfois un peu confus, parfois poétique mais l’un des thèmes de ce film porte sur la paternité, celle qu’on rejette dans le cas de Bird, celle qu’on accepte et qu’on assume dans le cas d’un copain de Hunter qui, à 16 ans a mis enceinte une fille de 14 ans . Il est certes question d’avortement vite oublié quand le père du copain rappelle à son fils qu’il aurait pu ne pas être là s’il y avait eu recours et que la vie d’un enfant est un espoir et doit être respectée. Dans ce milieu hétéroclite, c’est plutôt rassurant.

    Il y a des scènes surréalistes qui nous rappellent que nous sommes dans un conte fantastique, le combat de Bird devenu oiseau qui élimine l’amant violent de la mère de Bailey et qui revient ensuite sous forme humaine, le chien qui est tué puis qui ressuscite, le père de Bailey qui fait une déclaration d’amour touchante à sa toute jeune épouse, la présence furtive d’oiseaux de mer.

    Malgré une musique un peu forte et même entêtante et des moments d’hyper violence, c’est finalement un film assez moral dans un contexte de familles recomposées qui bien souvent, dans leur décomposition, oublient les enfants tiraillées entre les deux foyers et font preuve de solidarité, surprenant aussi par son côté fantastique. Ce film, sorti en France en janvier 2025 donne aussi une image de la société un peu folle dans laquelle nous vivons actuellement

    .

    Comme c’est souvent la cas chez Andrea Arnold, les portraits de femmes sont très marqués comme ici celui de la bienveillante Bailey. 

  • Qui a tué mon père - Édouard Louis

    N°1956– Janvier 2025.

     

    Qui a tué mon père – Édouard Louis- Seuil.

     

    Avec ce roman autobiographique paru en 2018, Édouard Louis retrace la figure de son père. Après des années de séparation, l’auteur revient chez son père qui vit dans une petite ville du Nord, grise et froide avec une autre femme que sa mère. Il retrouve un homme diminué par la souffrance et la maladie dont la vie peut s’échapper à tout instant. Ce sera sans doute la dernière visite de ce fils pourtant rejeté par ce père à cause de sa sensibilité, de sa fragilité, de son homosexualité et qui, devenu adulte, a réussi par son talent à briser la moule familial de la pauvreté, de l’alcoolisme, du chômage, de la précarité en embrassant une carrière d’homme de Lettres reconnu qui fait quand même la fierté de son père.

    Cette rencontre est pour lui l’occasion de remonter le temps, de se remémorer les relations difficiles qu’ils a eues avec lui, entre violence, incompréhension, regrets et peut-être amour mais compte tenu du contexte culturel, des préjugés sociaux, du rejet de son orientation sexuelle, je ne suis pas sûr qu’il y ait eu entre eux véritablement de l’amour. Ce que je retiens c’est surtout cette opposition constante entre eux, cette ambiance familiale délétère où les coups de gueule, les larmes, les cris étaient plus fréquents que les rires et les moments de complicité. Cette entrevue a été l’occasion de se parler, un peu comme une ultime tentative d’explication voire de rédemption

    Reste la question posée (sans point d’interrogation). Sans aucune ambiguïté, Édouard Louis accuse les hommes politiques, de Chirac à Macron qu’il juge responsables de l’abandon des plus déshérités. Son père, victime d’un accident du travail est devenu un assisté, un oublié de la société, un humilié, capable seulement de subir des décisions qui lui sont défavorables. C’est peut-être cette injustice qui le rapproche de son père, davantage que les souvenirs personnels quelque peu délétères qu’il évoque. Cette détresse, cette révolte ainsi exprimées me paraissent même bien plus importantes que le récit biographique. Au moment où les politiciens, chargés de représenter le peuple à qui ils doivent leur situation avantageuse, nous donnent l’image de gens plus préoccupés par leur réélection et donc leur carrière que par l’intérêt général qu’ils sont censés défendre, ces remarques exprimées dans la 3° partie de ce court ouvrage m’ont paru des plus pertinentes. La démagogie, le mensonge, la mauvaise foi, la trahison, les flagorneries et les palinodies des politiciens ne plaident évidemment pas en leur faveur. Ils sont à ce point coupés des réalités quotidiennes, des difficultés de ceux dont ils régentent la vie par leurs décisions qu’il est possible d’y voir de l’incompréhension, l’indifférence, du désintérêt. Au fil du temps ils sont devenus des profiteurs, des parasites de la société. La politique est une chose passionnante, ceux qui la font le sont nettement moins.

    Les motivations de l’écriture sont diverses entre la conservation de la mémoire, la volonté de porter témoignage, de régler des comptes, celle de partager des réflexions personnelles et ainsi d’aider d’éventuels lecteurs, voire celle d’augmenter son œuvre personnelle en occupant le terrain médiatique… Pourquoi, depuis que le suis le parcours créatif d’ Édouard Louis, ai-je souvent l’impression, comme ici, que l’auteur recherche dans les mots une sorte de rédemption pour ses romans précédents écrits sur sa famille ?