la feuille volante
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Le chien des étoiles. - Dimitri Rouchon-Borie
- Le 06/01/2025
- Dans littérature française et francophone
N°1955– Janvier 2025.
Le chien des étoiles - Dimitri Rouchon-Borie – Le tripode.
Gio, 20 ans, un grand gaillard, a, lors d’une rixe, reçu un tournevis dans la tête, ce qui lui a valu un long séjour à l ‘hôpital mais il a heureusement survécu et revient dans son clan gitan. Il a une grande cicatrice, ressent les choses différemment et sa balafre vibre bizarrement quand il contemple la nuit ou devant une situation étrange. Pour son père et ses oncles la vengeance s’impose mais lui s’y oppose. Il choisit donc la fuite, flanqué de Papillon, un gamin muet qui ne s’exprime qu’avec le mouvement de ses bras et Dolorès un adolescente qui, un peu malgré elle, fait tourner la tête de tous les hommes qu’elle croise. Leur pérégrination hasardeuse les conduit dans une communauté qui vit de trafic clandestin, alcool, drogue, prostitution, violence. Là où ces trois compères qui n’ont pas vraiment été gâtés par la vie avaient vu une chance de s’en sortir, ils se rendent compte que la réalité est bien différente, malgré les références à la religion pour égarer les consciences. Pour Gio qui distille autour de lui une ambiance faite de curiosité et de peur mêlées, c’est à nouveau la fuite, mais une fuite solitaire, jouet de son propre destin, hors de la société des hommes qui se caractérise par la violence et cette habitude qu’elle a de rejeter ce qui ne lui ressemble pas. Seul un homme le comprend et l’accueille mais la réalité est la plus forte malgré ses rêves.
Le livre refermé, j’ai eu le sentiment d’avoir lu un conte pas si extraordinaire que cela, une sorte d’épopée prenante, l’illustration de l’existence du bien face au mal, l’histoire d’un homme différent des autres, amoché, un peu idéaliste, un peu naïf aussi, quelqu’un en tout cas qui sait qu’il n’a pas sa place ici et préfère autre chose qui peut ressembler aux étoiles ou peut-être au néant. La perte d’êtres chers, leur absence, génèrent pour Gio une vaine errance et la création artistique fait revivre un moment l’amour qu’il leur portait. Je n’ai peut-être rien compris mais j’y ai lu une révolte contre cette société violente, cruelle et de plus en plus incompréhensible. J’ai eu le sentiment que cette écriture, brute et sans fioriture littéraire, poétique d’une manière assez originale, avait, à la fin, entraîné son auteur dans un monde imaginaire et sûrement idéal, inconnu de lui au départ et qui est l’illustration d’une chose à laquelle j’ai toujours été attentif, la liberté des personnages et le pouvoir extraordinaire de la création mue par l’inspiration. Une phrase de la 4 ° de couverture me paraît illustrer cette remarque « ‘C’est la nuit qui parle, pas moi »
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L'effondrement - Édouard Louis
- Le 04/01/2025
- Dans littérature française et francophone
N°1954– Janvier 2025.
L’effondrement – Édouard Louis - Éditions du Seuil.(2024)
Le roman se présente comme un froid rapport de police établissant des faits. C’est pourtant bien d’une sorte d’enquête très personnelle dont il s’agit, un retour dans le passé, une tentative d’explication. L’auteur apprend la mort à 38 ans de son demi-frère (et non pas son frère comme il le dit), né d’un précédent mariage de sa mère. On parle même d’un éventuel suicide. La disparition d’un être cher entraîne, pour ceux qui restent , colère, révolte, chagrin et ce ne sont pas les fallacieuses promesses religieuses qui peuvent adoucir un deuil. A la réflexion, l’auteur prend conscience qu’il n’avait aucun lien avec lui à cause notamment de son homophobie, de sa posture provocatrice, qu’il ne savait pas grand-chose de cet homme, ouvrier pauvre, rêveur aux rêves démesurés et inacessibles, idéaliste mais incapable d’aimer les femmes qui ont partagé sa vie, à ce point contradictoire qu’il pouvait être à la fois violent et affable, animé de la volonté de sortir de ses addictions mais fuyant ceux qui voulaient l’y aider, révolté par la solitude mais désarmé face à elle. Il s’interroge sur son histoire balbutiante, sordide, désespérée puis délinquante, bouleversée par le divorce de ses parents et par son abandon. Il a été meurtri par l’indifférence d’un père alcoolique et violent dont il a reproduit l’exemple, blessé par la recomposition d’un foyer où il n’avait pas sa place et que son beau-père humiliait, avec la passivité voire la complicité de sa mère. C’était un homme contradictoire qui fuyait sa nouvelle famille qui ne lui témoignait que de l’indifférence, de l’incompréhension voire une volonté d’exclusion mais admirait la réussite d’Édouard, son frère. L’auteur parle avec raison de la blessure de son frère, un véritable abandon, une souffrance qui l’a poursuivi toute sa vie et qu’il a combattu, gauchement, à sa manière notamment en prenant des décisions inattendues et parfois désastreuses. Elles avaient, aux yeux de sa famille, l’avantage de l’éloigner d’elle. Pire peut-être puisque, selon lui, son frère n’avait jamais eu l’opportunité d’en parler, à cause de son appartenance à la classe ouvrière défavorisée où ce mode d’expression n’existe pas, comme si les autres couches plus favorisées de la population en étaient exemptes et que les enfants-victimes pouvaient s’exprimer plus facilement, ne connaissaient ni la dépression ni le rejet. Il est évident qu’il y avait entre l’auteur et son demi-frère dont on ne connaît même pas le prénom, des différences flagrantes même si lui-même n’a pas été épargné par les humiliations paternelles et la passivité maternelle. En outre, l’auteur évoque l‘attitude de sa mère face à la mort de ce fils, son impuissance, son indignation, son rejet de la réalité devant le décès de son fils mais dénonce aussi la posture passée d’une femme sous l’influence d’un mari agressif.
J’ai lu ce roman avec une attention toute personnelle parce qu’il me semble que les adultes qui donnent naissance à des enfants puis se séparent pour refaire leur vie ailleurs, ont une attitude égoïste et ne songent guère à ceux à qui non seulement ils ont imposé la vie mais qui, par leur décision, la leur compliquent considérablement. Quand d’autres enfants naissent des unions suivantes, des différences, apparaissent inévitablement au sein de la famille recomposée, plus ou moins sciemment entretenues par les membres de la parentèle. Quoiqu’on en dise, ce genre de situation se banalise inévitablement, des injustices, des rivalités, voire des conflits naissent et se développent qui laissent des traces indélébiles sur les enfants du couple qui se sépare, mais le refus d’Édouard Louis de rencontrer ce frère gravement malade, celui de participer financièrement à l’enterrement, sont révélateurs . Son improbable dialogue avec son fantôme a quelque chose d’artificiel et même d’inconvenant, cette évocation d’une vie dévastée sonne pour moi comme une bien tardive tentative de rédemption où les mots ne pèsent rien. Cette analyse de la déréliction d’un être mal-aimé et incapable d’aimer ses semblables est à la fois pertinente et bouleversante.
Dans ce contexte les larmes des vivants n’ont pas vraiment leur place sauf à jouer une comédie hypocrite convenue dans de telles circonstances. J’y ai vu dans ce roman quelque chose qui ressemblait davantage à la prise de conscience tardive d’une culpabilité à l’égard de cet homme, à cause des postures mais aussi des révélations faites par l’auteur sur sa famille, de son refus de voir les réalités en face. Nous savons tous que les mots n’ont pas le pouvoir de conjurer les erreurs.
Je me suis toujours interrogé sur le style d’Édouard Louis, brut et assez froid, pas vraiment littéraire. Selon l’auteur, il traduit ici la distance qui existait entre lui et son demi-frère et estime que l’emploi de son langage serait susceptible de mieux le comprendre. Voire !
Il y a sans doute dans cette démarche d’écriture de la part de l’auteur une dimension de déculpabilisation eu égard à la distance qui existait entre eux, de la haine qu’il lui témoignait, de ce qu’il avait écrit à son propos, au regard aussi de l’attitude de sa mère qui réalise bien tard, et peut-être avec une certaine tartuferie, tout ce qu’elle n’a pas fait pour lui. Sa tentative me paraît vaine et même quelque peu artificielle et je ne crois pas que les les mots aient réellement ce pouvoir d’exorcisme.
C’est le 7° roman d’Édouard Louis qui poursuit ici sa réflexion sur la famille et au cas particulier de la courte vie désordonnée de ce demi-frère. Il le fait en intellectuel, évoquant la psychologie, la sociologie, la psychanalyse comme autant d’explications mais, dans cette démarche, il ne m’a pas paru convaincant.
J’ai longtemps suivi l’itinéraire créatif de cet auteur. Sa vie a certes quelque chose d’original, voire d’extraordinairement réussi, malgré toute l’opposition familiale qu’ont suscité ses révélations. En dehors de quelques réflexions personnelles, j’ai attentivement lu ce roman avec un mélange de curiosité et de désaccord. En revanche, à travers la courte vie de son frère, il soulève ici un problème de société récurrent et cela me paraît beaucoup intéressant que ses révélations des ouvrages précédents, même si je ne suis pas sûr de l’avoir suivi dans son argumentaire volontairement déculpabilisant et quelque peu laborieux.
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Combats et métamorphoses d'une femme - Édouard Louis
- Le 31/12/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1953– Décembre 2024.
Combats et métamorphoses d’une femme – Édouard Louis - Éditions du Seuil.
Dans ce court texte, j’ai eu l’impression de relire un autre roman biographique du même auteur « Monique s’évade ». Dans ce volume, Édouard Louis nous fait partager à nouveau le triste destin de sa mère, une jeune femme pauvre dans un Nord pauvre et triste, soumise à un premier mari, puis à un second, dans un contexte de violence, d’humiliations, d’alcoolisme, de solitude, d’abandon, surtout pour elle. Je note cependant que l’incompréhension, la violence, l’abandon, ne sont pas l’apanage des classes populaires et défavorisées. Cela touche aussi les autres couches de populations plus aisées, mais là le non-dit et l’hypocrisie l’emportent sur la dénonciation.
Quand il est entré en littérature, l’auteur a fait des révélations sur sa famille, ce qui n’a guère plu à sa mère et on peut aisément le comprendre. Avec ce texte il m’a semblé qu’il voulait en quelque sorte se racheter en la réhabilitant. Rendre hommage à sa mère, une femme courageuse, me paraît parfaitement légitime. J’ai déjà dit dans cette chronique que l’autobiographie d’un auteur était une source intéressante de création et ce n’est sans doute pas Annie Ernaux et Patrick Modiano, notamment, tous les deux nobélisés, qui diront le contraire.
Édouard le fait un peu pour lui aussi puisque c’est grâce à son ascension spectaculaire, à sa valeur, à la chance qu’il a eue de rencontrer les bonnes personnes qui l’ont assisté, à ses relations dans le monde de la culture, que Monique, sa mère, a pu ainsi s’extraire de ce milieu toxique et ainsi reprendre goût à la vie en rencontrant des personnalités quelle n’aurait pas imaginer côtoyer. C’est évidemment émouvant et sans doute de nature à encourager d’autres femmes à changer de vie, même si cette entreprise, dans un contexte différent, n’est pas forcément assurée d’un succès. Tout le monde n’a pas un fils écrivain célèbre !
C’est aussi un récit humain à dimension sociologique indéniable et cette tentative réussie d’échapper à sa condition reste un exemple que la littérature a, en quelque sorte consacré.
Il reste que je suis assez partagé face au style de l’auteur. Je le trouve banal, sans grande originalité, même si ce texte se lit bien. Sans être déçu par ce livre, j’en retiens une impression mitigée.
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Le chevalier inexistant - Italo Calvino
- Le 30/12/2024
- Dans Littérature italienne
N°1952– Décembre 2024.
Le chevalier inexistant – Italo Calvino – Le Seuil.
Sous un titre assez sibyllin, c ‘est une drôle d’histoire qui nous est contée par une nonne, sœur Theodora, celle d’un chevalier, Agilulhe, au nom complet démesurément long qui prétend avoir été sacré à la suite de son intervention pour sauver l’honneur d’une femme. Son titre est remis en question et pour faire la preuve de sa bonne foi, il entreprend une pérégrination au long cours et quelque peu déjantée, cherchant, en compagnie de son écuyer un peu folklorique, Gouidoulou, à démontrer la virginité de cette dame. Au cours de cette quête, il croise différents personnages alternativement burlesques, animés d’un idéal chevaleresque ou simplement amoureux. Cette histoire est d’autant plus incroyable que, plus elle écrit plus sœur Theodora se sent dépassée par son récit, un peu comme si elle en devenait prisonnière ou bien qu’il lui échappait complètement. Une manière de montrer un des paradoxes de l’écriture, d’illustrer la solitude de l’écrivain face à la feuille vierge, celle des personnages, poursuivants et poursuivis, esclaves autant de leurs recherches que de leur parole donnée et de leur idéal. Mais l’incroyable ne s’arrête pas là et ce chevalier ne se présente que constamment revêtu de son armure, visière baissée, pour la seule raison qu’elle est vide !
Italo Calvino clos avec ce roman publié en 1959 sa « trilogie héraldique » intitulée « Nos ancêtres », un peu dans le même esprit quelque peu surréaliste du «Vicomte pourfendu »(1952) et du « Baron perché » (1957). Il associe l’idéal chevaleresque, l’errance, la chanson de geste, l’amour courtois, le respect des femmes, la quête du Graal, la soumission aux rituels religieux, la recherche d’un idéal matérialisé par la poursuite de quelque chose ou de quelqu’un, à une histoire un peu folle où pourtant s’impose l’idée de la solitude et la recherche de soi-même. Quant à l’homme idéal tel que nous est décrit le chevalier dans la littérature médiévale, il ne peut s’agir que d’une satire, ce genre de personnage étant bien éloigné de l’espèce humaine, pas plus que, à l’époque, l’abolition des privilèges des nobles. Quant à cette idée de parenté, entre inceste supposé et filiation naturelle, c’est carrément dément ou peut-être simplement oulipien. Ce n’est que lors de l’épilogue qu’on réussit à savoir qui est qui. Goudoulou me paraît être beaucoup plus terre à terre et en ce sens, bien plus humain.
J’ai retrouvé ici le fabuliste plein d’humour mais aussi l’auteur d’une sorte de conte philosophique qu’a été Italo Calvino (1923-1985).
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Houris - Kamel Daoud
- Le 27/12/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1951– Décembre 2024.
Houris – Kamel Daoud – Gallimard.
Prix Goncourt 2024.
Fajr (Aube) est une ,jeune algérienne célibataire de 26 ans qui a survécu, alors âgée de 5 ans, au massacre des habitants de son douar, le 31 décembre 1999, perpétré par les islamistes pendant la guerre civile. Échappant miraculeusement à la mort, à moitié égorgée, les cordes vocales détruites, ce jour est pour elle comme une deuxième naissance. Il ne lui restera qu’une cicatrice de 17 centimètres, comme un sourire qui dérange ses interlocuteurs, tout comme ses yeux d’une exceptionnelle beauté. Elle ne respire plus qu’avec une canule et la greffe est impossible malgré toutes les démarches de sa seconde mère, celle qui l’a sauvée.
Fajr est enceinte, sans mari et bien qu’elle soit muette pour le monde extérieur, s’adresse à sa fille à naître dans sa langue intérieure, un long monologue, pour lui raconter une guerre, pas celle contre les Français qu’elle n’a pas connue, mais la guerre civile de 1990 à 2002, ces milliers de morts, et les égorgeurs qui ont détruit sa vie et sacrifié celle de sa sœur qui n’a pas survécu, l’injustice qui leur accorda le pardon au nom de la « réconciliation nationale », les tentatives de faire taire la petite fille mutilée dont la survivance dérangeait. puis peu à peu, avec le temps et le mensonge, l’oubli de leurs crimes, comme une abolition de la mémoire . Elle lui décrit cette société qui ne reconnaît les femmes que soumises aux hommes et une guerre qui tue au nom de Dieu. Elle l’appelle « Houri » du nom des vierges qui, selon le Coran sont destinées à un fidèle musulman au paradis, mais refuse de la mettre au monde dans un pays qui fait si peu de cas des femmes. Il ne reste plus que l’avortement, interdit dans ce pays, contenu dans trois pilules abortives et cela devient pour elle une obsession. Pourtant elle est une femme libre, célibataire, qui possède son propre salon de beauté à Oran et se révolte contre ce pays, cette société, cette religion et l’imam qui l’incarne et qui suscite sa mise au banc d’une communauté privée de liberté et fanatisée par la religion…A sa voix se mêle celle d’Aïssa, un libraire, rescapé lui aussi mais épargné par les tueurs et chargé par eux de témoigner des assassinats qu’ils a vus. Grace à sa mémoire phénoménale, il énumère, chiffres à l’appui, les atrocités perpétrées par les tueurs de Dieu, un peu comme si, malgré eux, il conservait leur souvenir mais les autorités lui imposeront le silence qui nourrit amnésie. C’est pourtant grâce à son érudition que toute cette barbarie nous est rappelée. Vient s’y ajouter celle de l’imam de « l’endroit mort » où elle choisit de revenir vingt et un ans après, où sa famille a été exterminée par les barbus du FIS au moment de l’Aïd-El-Kebir, une fête religieuse où on égorge des moutons. Pour elle ce « pèlerinage » est une épreuve supplémentaire, un véritable chemin de croix. C’est ici qu’elle veut avaler ses pilules abortives, en refusant la vie à sa fille à naître, tout un symbole. Cette voix venue on ne sait d’où a bizarrement des accents d’explications, parle d’un frère jumeau absent, de dédoublement, de destin et peut-être une demande de pardon adressée à Fraj au nom d’Allah. La mort s’y mêle à la vie dans un tourbillon de mots et de signes, de souvenirs aussi, celui de sa sœur égorgée pour qu’elle, Fajr, puisse vivre, de refus de cette mort programmé pour sa fille...
Grace au monologue de Fajr, au savoir d’Assaï, aux accents de l’imam et malgré la loi d’amnistie qui institue l’oubli et même l’amnésie générale suite à cette période troublée, l’épilogue à des accents de vie, d’avenir, d’amour ...
Ce roman à la fois émouvant et fascinant, poétique parfois, se lit facilement malgré un style est haché, un peu répétitif, à la dimension de la révolte obsessionnelle qu’il porte et qui emprunte beaucoup à la réalité... pour faire échec à l’oubli. Apparemment le but recherché a été atteint puisque ce livre, objet de polémiques, est interdit en Algérie et que son auteur est contraint de vivre en France parce qu’en Algérie la loi interdit qu’on évoque cette guerre civile. La notion de liberté d’expression y est bien différente dans ces deux pays.
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Monique s'évade - Édouard Louis
- Le 21/12/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1950– Décembre 2024.
Monique s’évade – Édouard Louis – Seuil.
Monique , c’est la mère de l’auteur. Une nuit, alors qu’il était à l’étranger, il reçoit un appel téléphonique désespéré de celle-ci lui annonçant sa décision de quitter l’homme, coléreux, violent et alcoolique, avec qui elle vivait depuis quelques années. Elle avait quitté son père pour les mêmes raisons et se retrouvait dans la même situation à laquelle elle avait voulu échapper. Cette relation n’a malheureusement rien d’exceptionnel et j’y vois l’impossibilité à échapper à son destin, un peu comme si quoiqu’on fasse on se retrouve dans la même situation que celle à laquelle on avait voulu précisément échapper.
L’auteur se remémore sa jeunesse avec ses parents, son père, violent, dénonçant l’homosexualité de son fils, sa mère adoptant une attitude passive… Suit toute série de situations où cette malheureuse femme, livrée à elle-même, doit se débrouiller seule pour reconstruire sa vie dans la solitude, ses autres enfants adultes ayant par ailleurs des difficultés pour s’occuper de leur propre famille. L’auteur, ayant réussi socialement et financièrement, se considère dans l’obligation morale de sauver sa mère et d’organiser sa fuite. C‘est ce qu’il fait tout en notant des détails bien inutiles au demeurant.
C’est malheureusement la chronique quasi ordinaire des couples qui se désagrègent au fil du temps, quelle que soit la responsabilité de chacun des deux époux. L’actualité, le procès de Gisèle Pelicot, toutes choses égales par ailleurs, remet en lumière les intolérables violences faites aux femmes qui, par un effet de balancier et après avoir été longtemps occultées, reviennent sur le devant de la scène. L’homme a bien souvent le pire rôle et l’épouse, souvent sans qualification et dans un contexte de pauvreté, ne peut que subir une vie commune à laquelle elle ne peut échapper.
J’ai suivi le parcours créatif d’Edouard Louis qui a largement confié à son lecteur les épisodes de sa vie qui constituent globalement son œuvre littéraire. L’évocation de son enfance, dans un premier roman, n’a guère plu à sa mère et cela peut se comprendre. C’est sans doute ce qui a motivé l’écriture de ce présent récit biographique qui prenait ainsi une dimension d’absolution. Mais la littérature peut-elle tout dire ? Est-elle nécessaire pour que l’auteur trouve dans les mots, et sous couvert d’écrire une œuvre originale, une occasion de se déculpabiliser ou de se libérer d’obsessions intimes ? J’avoue que j’ai peu adhéré aux différentes remarques de l’auteur sur la fuite de sa mère, sur ses conséquences, sur la longue impossibilité d’y recourir, sur l’homme que Monique quittait. En revanche je le suis volontiers dans son hymne à la solitude, un peu comme si elle était le symbole du bonheur auquel chaque être humain aspire pendant son passage sur terre. Je le suis aussi sur la manière émouvante d’exprimer sa fierté au regard de l’attitude de sa mère.
Le livre refermé, j’en garde une impression mitigée.
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Pour mourir, le monde - Yvan Lepoux
- Le 17/12/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1949– Décembre 2024.
Pour mourir, le monde – Yan Lespoux- Agullo.
Ce roman tire son titre un peu énigmatique d’une citation du jésuite portugais Antonio Vieira (« Un lopin de terre pour naître ; la terre entière pour mourir.Pour naître, le Portugal ; pour mourir, le monde ») . Il évoque la vie de trois héros anonymes du XVII°siècle ; Marie, une jeune fille de caractère qui vit sur la côte landaise et qui, pour échapper aux autorités qui la recherchent à la suite d’une rixe avec un homme qui voulait la violer se réfugie dans la communauté des résiniers puis dans celle des pilleurs d’épaves, Fernando, un jeune homme pauvre de l’Alentejo enrôlé de force, à 15 ans, dans l’armée portugaise et envoyé à Goa et dans les comptoirs portugais des Indes, et Diogo, jeune Brésilien qui assiste à la chute de São Salvador de Bahia prise par les Hollandais pendant laquelle ses parents sont tués. Recueilli par les pères jésuites qui tentaient de convertir les indiens Tupinanbas, il entre en résistance se retrouve embarqué sur un navire portugais qui fait naufrage sur les côtes du Médoc. Ce sont donc trois destins de jeunes êtres qui ont en commun la volonté d’échapper à leur condition misérable et pour qui la vie n’a jamais été un long fleuve tranquille. Chacun cherche à survivre dans un univers violent et déshumanisé, fait de luttes constantes entre eux, avec la mort en embuscade. Au début ils ne se connaissent évidemment pas, mais un matin de 1627, une tempête dantesque drossa sur la côte basque le navire sur lequel s’était embarqué Diogo et jeta Fernando, sur une plage du Médoc après avoir échoué la caraque portugaise sur laquelle il naviguait. Les richesses des épaves, essentiellement des diamants, excitent les convoitises mais le hasard de ce naufrage va provoquer la rencontre de Fernando avec Marie, devenue pilleuse d’épave. Elle lui sauvera la vie et fuira avec lui, à la fois cette société interlope et violente mais aussi son passé, Diogo miraculeusement sauvé fera partie de cette équipée un peu sanglante.
Les personnages sont nombreux qui gravitent autour de cette histoire. Capitaines, soldats ou indiens, résiniers... Ils sont en commun le projet de s’enrichir malgré la violence qui les accompagne, avec cette volonté de profiter du moment présent, de faire parfois prévaloir les sentiments, d’affirmer son autorité, de respecter Dieu et la prière, de mettre en avant son honneur pour les aristocrates ou plus simplement de survivre malgré la peur, et le fatalisme, sans oublier que l’instant d’après peut définitivement les empêcher de vieillir,
Au long de plus de 400 pages, avec de nombreux analepses , le lecteur est immergé dans un récit historico-fictif bien documenté, à la fois agréablement écrit avec beaucoup de réalisme et passionnant.
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Nous nous sommes tant aimés
- Le 09/12/2024
- Dans Cinéma italien
N°1948– Décembre 2024.
Nous nous sommes tant aimés (C’eravamo tanto amati) - Un film d’Etore Scola (1974)
C’est l’histoire d’une amitié tissée en 1940 dans une fraternité d’armes de la lutte contre des Allemands entre Gianni (Vittorio Gasmann), Antonio (Nino Manfreddi) et Nicolas (Stefano Santa Flores). A la libération, un monde nouveau s’offre à eux et, pleins d’illusions, ils ont bien l’intention d’y imprimer leur marque mais se heurtent à la réalité d’un quotidien minable. Dans leur vie, ils ont croisé Luciana (Stefania Sandrelli) à la beauté éblouissante qui se destine à une carrière d’actrice et avec qui chacun d’eux a eu une aventure amoureuse (elle représente pour chacun d’eux la promesse d’une vie différente), mais les évènements politiques les séparent. Giani est avocat mais le manque de clientèle l’amène à épouser Elide (Giovana Ralli), fille d’un promoteur véreux (Aldo Fabrizi), mais devient veuf à la suite d’un accident, Nicola qui se voyait bien critique de cinéma manque sa carrière et se retrouve enseignant en province mais abandonne sa famille pour tenter sa chance à Rome, Antonio, simple brancardier dans un hôpital de Rome a une carrière en dents de scie et finit par épouser Luciana. La vie cependant les sépare mais le hasard s’en mêle. Éternel raté, Antonio rencontre Giani par hasard, vingt cinq ans plus tard, dans un parking dont il le suppose gardien . Des trois compères, c’est Giani qui a le mieux réussi mais en apparences seulement et surtout il n’a pas cessé de penser à Luciana qu’il tente en vain de reconquérir. Les deux autres connaissent des galères et les trois amis décident de se retrouver comme avant, dans leurs vie d’illusions et de projets fous mais la constation est amère. Non seulement Antonio et Nicola n’ont plus rien de commun avec Giani, le charme est rompu et la communication est difficile entre eux « Nous voulions changer le monde mais le monde nous a changés ».
Ce film, à la fois dramatique, humoristique et émouvant s’inscrit dans trente ans d’histoire de l’Italie suscitée par des images d’archives. Il a connu un succès international. Les références au septième art fourmillent dans cette œuvre qui accueille aussi, pour une participation éphémère Frederico Fellini, Marcello Mastroianni , Mike Bongiorno, Vittorio de Sica (à qui il est dédié). Les chimères qui s’érodent à la faveur du temps qui passe, les destins qui séparent les hommes, les projets qui s’évanouissent malgré nous, les amours qui s’érodent, le changement dans les mentalités de ceux qui ont réussi socialement et fuient leurs anciens amis, l’amnésie qui est une des grandes caractéristiques de la nature humaine, tout cela est résumé dans les dernières images du film où les deux amis et Luciana prennent conscience de la réalité des choses de cette vie avec toutes les désillusions qui vont avec. Cela a quelque chose de profondément humain. Un classique du cinéma italien.