la feuille volante
-
l'impossible retour - Amélie Nothomb
- Le 04/12/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1947– Décembre 2024.
L’IMPOSSIBLE RETOUR - Amélie Nothomb – Albin Michel.
Amélie Nothomb publie son habituel roman annuel.
Le thème de ce roman est un voyage au Japon qu’Amélie Nothomb est amenée à faire, en 2023, invitée par la photographe Pep Beni qui a gagné un prix qui est un voyage au Japon. Elle lui servira de guide à travers le pays. Amélie, fille de diplomate a vécu une partie de son enfance dans ce pays où elle a effectué plusieurs voyages ensuite. Elle a pour lui une véritable vénération et c’est donc une sorte de retour qu’elle effectuera. C’est l’occasion pour le lecteur d’accéder à la culture, à l’art de vivre, à la beauté, à la discipline, à la politesse nippone que retrouve avec plaisir l’auteure mais ce qui tranche avec la psychologie occidentale un peu brute incarnée par Pep. C’est pour Amélie l’occasion d’évoquer la personnalité de son père, ancien ambassadeur de Belgique au Japon, féru de culture nippone, décédé depuis, dont elle était très proche et qui lui a légué sa profonde fascination pour ce pays. Ce retour sur son passé ne se fait pas sans une bonne dose de nostalgie, mais , bizarrement, le retour à Tokyo où elle a pourtant vécu, correspond à un amnésie totale des lieux pourtant jadis fréquentés et c’est à la fois une vraie redécouverte mais aussi la manifestation du « syndrome de Stendhal » tant elle aime ce pays. Elle attribue oubli à la personnalité de son père.
Sa démarche intime avec le Japon se complète avec la relecture d’un roman de Huymans, « à rebours ». Ce thème me paraît très intéressant parce qu’il est, à mon sens, très humain dans son paradoxe même. Qu’un lieu où on est né, où on a passé sa jeunesse ou simplement qui s’est imprimé dans notre mémoire lors d’un moment fugace d’une sensibilité extrême est finalement très ordinaire tout comme l’est notre volonté d’y passer le reste de notre vie. Que ce lieu se dérobe et devienne une impossibilité définitive pour soi, me paraît certes frustrant mais assez commun, un peu comme tout ce qu’on veut réaliser pour soi et qui est constamment voué à l’échec sans que nous y puissions rien.
J’ai déjà écrit dans cette chronique que je goûtait modérément les romans d’Amélie Nothomb mais que je les lisais simplement pour être capable d’en parler puisque leur auteure fait partie du paysage littéraire. J’aime également son style fluide qui procure une agréable lecture. J’ai apprécié « Stupeur et tremblements » ainsi que « Premier sang » .Ici, sans être déçu, je ne suis que peu entré dans son voyage.
-
Mes fragiles - jérôme Garcin
- Le 29/11/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1945– Novembre 2024.
Mes fragiles – Jérôme GARCIN – Gallimard.
Je retrouve ici avec plaisir un auteur dont je suis depuis de nombreuses années le parcours créatif. Comme toujours j’ai apprécié le style à la fois clair et plein de sensibilité. J’y ai lu la solitude de l’homme devant la mort qui n’a pas épargné sa famille, son impuissance face à la progression inexorable de la maladie, sa résilience devant la souffrance, sa révolte face à la génétique qui a handicapé son frère Laurent, la mémoire de ces moments de bonheur enfuis, la légèreté des mots face à tout ce qui fait notre condition humaine avec ses vains efforts, le poids du destin et les injustices de cette vie qui est avant tout fragile.
Ici , il est entre autre, question de génétique, où se transmettent de génération en génération des chromosomes responsables de maladies, de retard mental, un mal sournois, invisible souvent sans traitement et que les parents, sans le savoir, donnent à leurs enfants avec la vie. Celui-là a nom « X fragile » dont est atteint Laurent et que l’auteur a, malgré lui, a transmis à ses enfants, avec toute l’impuissance devant l’adversité et la culpabilité que cela implique.
On a beau dire que la mort fait partie de la vie, qu’elle est inévitable parce que la condition humaine s’impose à chacun de nous, quand elle emporte des êtres chers avec une telle brutalité, elle devient révoltante et inadmissible dans sa cruauté, et ceux qui survivent portent ce fardeau qui chaque jour s’alourdit. On peut se réfugier dans la foi religieuse qui peut être une consolation, mais il n’est pas illogique de douter ainsi de la bonté tant proclamée d’un Dieu devenu soudain bien absent ou plus prosaïquement de dénoncer l’acharnement d’un sort aveugle. Les dogmes et les rituels religieux ne pèsent rien face à la réalité de la mort et c’est un peu comme si la camarde prenait plaisir à vous serrer de près à travers le chapelet de ceux que vous aimez et dont elle a interrompu le souffle parfois brutalement, ne serait-ce que pour vous rappeler que la vie est fragile que vous serez sa prochaine victime, surtout quand vous vous y attendrez le moins ou qu’au contraire elle vous épargne temporairement pour vous laisser profiter du meilleur de cette vie et pour mieux vous le faire regretter. On peut, certes, compter sur le soutien de proches mais ce genre de situation nous révèle souvent l’indifférence, voire la gène ou l’oubli de ceux qu’on croyait ses amis. L’art, la création, sont des armes mais personnellement je doute de l’effet cathartique de l’écriture même si l’auteur nous livre avec sincérité toute sa souffrance et sans doute sa volonté d’aider ses lecteurs ainsi frappés. La résilience existe mais la douleur, loin de s’apaiser avec le temps, s’installe à en devenir banale.
Jérôme Garcin choisit donc de s’adresser au premier lecteur venu pour confier au papier un combat intime parce que la douleur dont il parle est universelle.
-
Prodigieuses - Un film de Frédéric et Valentin Potier
- Le 27/11/2024
- Dans cinéma français
N°1946– Novembre 2024.
Prodigieuses - Un film de Frédéric et Valentin Potier (2024)
Pour être portée à l’écran, il n’est rien de tel qu’une histoire vraie parce qu’elle est avant tout une aventure humaine , comme celle des sœurs Audrey et Diane Pleynet dont le scénario de ce film s’est inspiré. Elles poursuivent leur carrière de virtuose et sont les seules à avoir mis au point cette technique originale.
Dans la famille Vallois, Claire (Camille Razat) et Jeanne (Mélanie Robert) sont jumelles et toute leur vie a été consacrée au piano par la volonté inébranlable de leur père, Serge (Franck Dubosq), un ancien champion désormais handicapé qui veut absolument la réussite de ses filles qui bénéficient aussi du soutien de leur mère, Catherine (Isabelle Carré). Claire et Jeanne sont des virtuoses du piano et elles sont admises dans la prestigieuse université musicale de Karlsruhe, sous la direction de l’intraitable professeur Klaus Lenhardt (August Vinttgenstein). La gémellité les a toujours renforcées mais l’accès à cette formation d’excellence met en évidence une compétition qui risque de détruire leur traditionnelle connivence. Alors qu’un avenir prometteur s’ouvre devant elles, une maladie orpheline transmise génétiquement les affecte toutes les deux, qui attaque les articulations des poignets et leur interdit la moindre carrière dans leur domaine. Face à cette catastrophe, malgré leur découragement, dans le plus grand secret et grâce à leur complicité unique et leur volonté commune, elles mettent au point elles-mêmes une technique basée sur le mouvement des mains, ce qui leur permet de jouer ensemble un morceau normalement exécuté par un soliste et ainsi de forcer leur destin contraire. Elles sont vraiment prodigieuses.
La musique classique sert de fil conducteur à ce film et jalonne les efforts communs soutenus par la volonté fusionnelle de Claire et de Jeanne .
La distribution est particulièrement réussie et Claire et Jeanne donnent une grande dimension émotionnelle à ce film que porte également leur mère Catherine. Je voudrais faire une mention toute particulière pour Franck Dubost qui joue d’ordinaire dans un tout autre registre. Lui confier le rôle dramatique d’un père intransigeant a été sans doute une gageure mais a démontré un talent insoupçonné du public, le faisant sortir du rôle d’amuseur où il était sans doute enfermé. Ce n’est pas la première fois qu’un comédien dont le répertoire s’inscrit dans le comique se voit offrir un rôle émouvant et dramatique. Cela a été une bonne idée et une révélation.
-
J'ai péché, péché dans le plaisir - Abnousse Shalmani
- Le 23/11/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1944– Novembre 2024.
J’ai péché, péché dans le plaisir – Abnousse Shalmani – Grasset.
D’abord une rencontre imaginaire, dans le Téhéran des années 50 de Forough Farrolkhzad, 26 ans, divorcée et scandaleuse à cause de sa vie sentimentale et de ses poèmes sensuels et de Cyrus Alir Maziari, un timide étudiant de 20 ans. Il traduit pour elle en persan les poèmes érotiques de Pierre Louÿs inspirés par sa liaison avec Marie de Régnier à la Belle Époque en France. Forough, malgré la morale pesante de son temps et bien que presque tout oppose ces deux femmes, en fait un modèle de vie, un symbole de liberté, s’approprie cette écriture qui la déculpabilise et veut que ses amours ressemblent à celles de Pierre et de Marie face à un Cyrius qui la désire et qui lui délivre son message pour mieux la posséder. Pendant douze ans ils vont vivre un amour baigné par l’exemple de leurs modèles au point de leur ressembler.
Ce roman met donc en respective deux vies réelles, celle de l’Iranienne Forough Farrolkhzad (1934-1967), poète, actrice, réalisatrice de cinéma et celle de la Française Marie de Régnier (1875-1963), femme de Lettres, fille de José-Maria de Hérédia. Ce rapprochement est réalisé par le miracle de l’écriture romanesque par le truchement de Cyrus, un personnage imaginaire lui aussi, qui raconte à sa maîtresse la vie librement amoureuse et tumultueuse de Marie à qui elle veut de plus en plus ressembler. Malgré un mariage arrangé pour de basses raisons financières, Marie est amoureuse de Pierre Louÿs (1870-1925), un dandy séducteur, poète et romancier et avec qui elle vivra un amour mouvementé, passionné, fuyant parfois . Elle fixe les limites de ce mariage qui défient les règles sociales de son milieu autant que les convenances, mais correspondent bien à son époque de salons littéraires parisiens, de dîners mondains et de recherche effrénée du plaisir sous toutes ses formes, multipliant les amants, et pas seulement, en face d’un mari complaisant. L’histoire de Marie et de Pierre rappelle que l’amour fou existe, avec ses moments intenses et ses souffrances, entre bonheur et malheur et qu’une première passion ne s’oublie jamais. La vie de Farough est bien différente, animée elle aussi par la passion de la poésie, nourrie au départ par l’amour d’un mari mais qui finit par la décevoir. Après son divorce elle pratique une sensualité déchaînée, la recherche d’une jouissance sans frein ni lendemain, à l’imitation de la tolérance de l’occident, malgré tout le poids d’une société où elle ne se sent pas à sa place et qui couvre d’opprobre les femmes poètes, les femmes libres. Son aventure romanesque avec Cyrus s’achève, comme sa courte vie par un banal accident mais il reste comme orphelin de Forouhg, partagé entre ses racines persanes et sa vie parisienne, ému par une rencontre avec une Marie vieillissante mais encore belle. Les vies de ces deux femmes se rejoignent dans le bonheur de l’écriture, la recherche effrénée de l’amour et du plaisir, leur rejet d’une société hypocrite, une ode à l‘indépendance et peut-être un certain poids du destin. Ce roman replonge le lecteur à la fois dans la Belle Époque et dans un Orient qui a toujours fasciné les Européens, dans la vie qui impose son cours, ses épreuves et sa solitude, dans l’acte d’écrire qui s’impose ou se dérobe mais, quand il existe qui reste un jalon souvent plein de nostalgie et de remords.
Bien documenté, plein de sensibilité, de sensualité, ce roman est remarquablement écrit et procure une agréable lecture. Tout au long de près de 200 pages Abnousse Shalmani, de Téhéran à Paris, déroule son parti-pris romanesque, la vie amoureuse de ces deux femmes. J’ai même, mais c’est une interprétation personnelle, aperçu quelques traits communs entre l’auteure et certains personnages de ce roman.
J’ai déjà dit dans cette chronique que je suivais avec intérêt les interventions journalistiques télévisées d’Abnousse Shalmani autant que son parcours créatif. J’ajoute que j’apprécie qu’elle ait choisi la langue française, qu’elle se la soit appropriée, elle, l’Iranienne, arrivée en France à l’âge de huit ans, pour s’exprimer et dérouler une œuvre à laquelle je suis attentif. En ce sens l’immigration est bien une richesse. J’apprécie aussi qu’elle remette en lumière l’amour dans la poésie qui est une forme d’expression délicate et émouvante et spécialement la poésie érotique à travers l’œuvre de Pierre Louÿs, poète quelque peu oublié, la créativité de Marie de Régnier, également un peu négligée par les programmes scolaires et celle de Forough Farrolkhzad, peu connue en France et dont le titre de ce roman s’inspire. En outre cette œuvre s’inscrit parfaitement dans le contexte actuel de la reconnaissance de la liberté des femmes face au machisme et de leur droit à disposer de leur corps. Ce roman est à cheval entre l’Orient et l’Occident, avec leurs spécificités morales, culturelles, religieuses, nous donne une autre vision de l’Iran que celle que l’actualité nous délivre. Il a été couronné cette année par le « Prix Simone Veil » dont un des buts est de mettre en lumière des femmes exceptionnelles quelque peu oubliées et également par le « Prix Gisèle Halimi » qui consacre le combat des femmes pour leur liberté et la lutte pour l’égalité des sexes.
-
Les exilés meurent aussi d'amour - Abnousse Shalmani
- Le 08/11/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1943– Novembre 2024.
Les exilés meurent aussi d’amour. – Abnousse Shalmani – Grasset.(2018)
Shirin , neuf ans, arrive de Téhéran avec ses parents à Paris. Ils fuient la révolution islamique et retrouvent en France les sœurs de sa mère, Mitra, autoritaire, perfide, Tala et Zizi, communistes et dominatrices qui les hébergent. C’est l’histoire de cette famille d’exilés pauvres, les Hedayat, la mère enceinte (elle mettra au monde un fils qui deviendra un empoisonneur) est effacée et esclave de ses sœurs, prisonnière des traditions qui brident son amour pour ses enfants, mais aussi magicienne du quotidien et accessoirement voyante dans le marc de café. Le père est un homme brillant, cultivé mais résigné face aux critiques de ses belles-sœurs, le grand-père est morphinomane, autoritaire et pervers. Rien à voir avec leur vie d’avant en Iran. Une fugue de Shirin lui permet de connaître Omid, l’amant de Tala. C’est lui, un juif, qui lui donnera des cours de français et dont elle tombera amoureuse et grâce à qui elle prendra conscience d’elle-même. Il sera le grand amour de sa vie. C’est lui aussi qui lui montrera comment rire de tout. Puis ce sera Amid, un terroriste, qui viendra compléter le tableau. Shirin est l’’héritière d’une famille décalée et quelque peu honteuse et parle d’abondance de l’exil à travers son enfance, son adolescence et de l’âge adulte, évoque la découverte de la France, de sa culture, de son art de vivre, des plaisirs de l’amour à travers ses compagnons, pas forcément amants, jeunes révolutionnaires de salon mais qui ne manqueront pas de s’embourgeoiser avec le temps, les soubresauts et l’absurdité de la révolution avec l’argent et les violences. Pour tout ce petit monde français elle reste cependant une métèque
Abnousse Shlmani, journaliste dont j’ai toujours plaisir à écouter les chroniques télévisées, née à Téhéran n’est française que depuis peu de temps et donc héritière de deux cultures, de deux langues. L’exil reste, cependant, dans ce premier roman de cette auteure, largement teinté d’autobiographie mais aussi, par la magie de l’écriture, d’un peu de fiction. Il est au centre d’une démarche complexe qui tient à la volonté de s’intégrer à son nouveau pays, notamment par l’apprentissage de sa langue, sans oublier ses racines persanes, une manière d’exister entre souvenir et espoir. Ainsi mêle-t-elle dans ce livre des pans de notre histoire, de nos coutumes aux traditions et contes orientaux, réels ou imaginés, découvre la vie de France des années 80 mais aussi le terrorisme, la politique, la vie de ses proches parfois marginaux et idéalistes mais aussi celle de sa famille, engluée dans le silence, les mensonges et les non-dits. Il y a cette empreinte, un métissage assumé qui fait sa richesse intérieure et également la fierté de notre pays. Au fil des pages le lecteur fait connaissance avec Shirin, son enfance, son adolescence quelque peu perturbée, elle grandit dans une atmosphère révolutionnaire, devient petit à petit une femme avec sa volonté de séduire mais aussi avec cette envie d’exprimer ce qui se passe en elle, d’y mettre des mots, de devenir écrivain. Elle refait l’histoire mouvementée et parfois cachée de sa famille, de son ascendance, une manière de se découvrir et de s’accepter elle-même, de conjurer le destin, d’admettre sa condition de métèque, coincée entre l’orient et l’occident mais aussi comme une fierté constructive. Ainsi se fait-elle aussi l’apôtre de la liberté si contestée dans son pays d’origine et plus spécialement celle des femmes dans leur combat pour leur droit à exister en tant que telles, de ne plus porter le voile que le pouvoir politico-religieux leur impose et de disposer librement de leur corps. Cela remet la femme au centre du présent et je trouve cela très bien.
J’ai lu ce roman avec curiosité et attention à cause sans doute de la généalogie compliquée de cette famille parfois toxique et des sursauts qui l’affectent mais aussi par les informations qu’il contient sur la culture persane; j’ai bien aimé cette lecture. Ça se lit bien, c’est écrit avec une passion et un certain humour qui est aussi une arme efficace contre l’adversité. Tout cela a créé pour moi un attachement que je ne m’explique pas moi-même et qui est en tout cas bien différent de ce que procure une lecture ordinaire. Le livre refermé, j’ai le sentiment d’être entré, à son invite, dans la vie de Shirin, de sa passion pour l’écriture et pour son pays d’adoption.
A titre plus personnel, et toutes choses égales par ailleurs, l’ histoire un peu mouvementée de cette famille m’a redonné le goût d’écrire.
C’est donc un roman riche en émotions et rebondissements et pour moi une véritable invitation a explorer davantage l’univers créatif de cette auteure.
-
Les gens de Bilbao naissent où ils veulent - Maria Larrea
- Le 02/11/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1942– Octobre 2024.
Les gens de Bilbao naissent où ils veulent – Maria Larrea - Éditions Grasset & Fasquelle.
Le titre est un paradoxe car on ne naît évidemment pas où on veut. C’est plutôt une marque d’orgueil pour les Bilbayens d’être nés dans cette ville emblématique, comme l’auteure.
C’est la triste histoire de deux abandons d’enfants à cause de la misère dans cette Espagne franquiste. Dans un petit village, une femme pauvre et malheureuse en ménage met au monde une fille qu’elle confie aux sœurs du couvent qui lui donnent le prénom de Victoria. A cette même époque, à Bilbao, une prostituée donne naissance à un fils, Julian, qu’elle confie aux jésuites. Bien entendu, ces deux enfants, après une jeunesse difficile, se croisèrent, s’aimèrent, se marièrent et quittèrent le pays basque pour la France. Ils resteront des immigrés espagnols pauvres dans le Paris des Trente glorieuses, domestiques des riches et Maria, leur fille unique , vivra sa vie difficile, entre drogue, alcool, excès, avortements et rêves de cinéma. Le père est violent, alcoolique, passionné d’armes et la mère est effacée. C’est l’histoire à la fois triste et parfois picaresque, avec des fantômes aussi célèbres que furtifs, de ces trois destins que les arcanes de la cartomancie viennent bousculer par une révélation. C’est elle qui, à la première personne, est la narratrice et donc le témoin de ce roman qu’elle déroule avec force analepses, entre fiction et autobiographie, par l’alchimie de l’écriture.
Je suis entré dans ce récit, pas tant à cause du style simple, libre et sans fioriture qui procure une lecture aisée, mais bien plutôt à cause du fort attachement qu’il suscite. De plus, tout au long de ma lecture, j’ai eu le sentiment, toutes choses égales par ailleurs, que l’abandon dont ont été victimes Julian et Victoria, leur vie pendant laquelle ils sont passés à côté du bonheur, m’ont évoqué quelque chose de personnel. J’ai donc lu ce roman sans désemparer avec une curiosité mêlée d’émotion. La narratrice à 27 ans quand, par hasard, elle découvre qu’elle a été adoptée et cherche à savoir d’où elle vient, sans doute pour faciliter et maîtriser enfin son parcours futur.
C’est un roman en deux parties d’inégale longueur, une première consacrée à la vie difficile de trois générations d Espagnols, les secrets, les mystères et la misère qui les entourent, la seconde axée sur une improbable quête d’identité de la narratrice à travers une hypothétique gémellité sur fond de trafic d’enfants et d’une recherche légitime mais non moins hasardeuse de ses géniteurs. En matière de filiation, le droit organise les choses avec la constante préoccupation de l’Ordre public et la conception d’une vie reste un secret face la folie passagère d’un soir, une toquade amoureuse, un coup de foudre, les guerres et les brassages de population...
A chaque fois que je lis une autobiographie, je me pose les mêmes questions. Écrit-on sa propre vie, avec tout ce qu’il y a d’intime, pour l’exorciser, régler des comptes, répondre à ses propres interrogations, conjurer son possible mal de vivre, laisser à la génération suivante une trace généalogique originale, garder le souvenir de ceux qu’on a connus et aimés , aider peut-être un hypothétique lecteur qui se sera reconnu dans cette démarche? Je crois comprendre que cette quête a été libératrice pour l’auteure. C’est peut-être la bonne réponse à cette quête.
Je me suis laissé un peu entraîné sur le problème de l’immigration et sur les idées fausses et lénifiantes véhiculées sur ce sujet, sur la France pays accueillant, celui des droits de l’homme et de la liberté, la recherche et l’acceptation de soi-même, le mensonge qu’on tisse, le non-dit qu’on cultive, le silence qu’on respecte parce que cela arrange tout le monde, le hasard qui invite à lever tous ces voiles et l’écriture qui libère, tout cela est pour moi autant d’interrogations.
Ce texte a été mis en scène au théâtre Marigny en octobre 2024 et la comédienne Bérénice Bejo y incarne plusieurs personnages de ce roman.
-
Changer: méthode - Édouard Louis
- Le 21/10/2024
- Dans littérature française et francophone
N°1941– Octobre 2024.
Changer : méthode – Édouard Louis - Éditions du Seuil.
« L’histoire de ma vie est une succession d’amitiés brisées » Cette simple phrase résume à elle seule ce livre au titre à la fois laconique et ambitieux. L’auteur n’a en effet que 26 ans quand il entame cette autobiographie partielle dont je retiens une volonté acharnée de réussite personnelle face à laquelle rien ne résiste, pas même les amitiés qui y ont contribué. Elles ont été sacrifiées par lui dans ce seul but. Eddy Belleguelle qui deviendra Édouard Louis n’est pas né dans une famille d’intellectuels mais au contraire dans un milieu social pauvre et rural, Il est un de ces écorchés de la vie, rejeté par ses parents, avec en prime la misère qui n’a même pas le soleil pour être supportée comme le dit la chanson, ostracisé par son homosexualité, bouleversé par les épreuves familiales. Il deviendra pourtant un intellectuel diplômé et un écrivain célèbre .
Une deuxième interrogation est la chance qu’il a eue de pouvoir s’en sortir, rencontrant les bonnes personnes qui l’ont aidé, soutenu, sa rencontre avec Elena, sa vie au sein de sa famille, cela m’a paru d’autant plus surréaliste qu’il semble ne pas y avoir de secrets entre eux et c’est elle qui initie son épanouissement par la lecture, la culture, c’est grâce à elle qu’il abandonne ses manies de prolétaire pour adopter les codes de la bourgeoisie. Ils s’aiment réciproquement, il n’y a entre eux que des relations amicales, platoniques, mais c’est lui qui choisira de l’abandonner quand son avenir se dessinera à Paris, ville qui selon une tradition bien ancrée mais parfois illusoire, est le symbole de l’espoir et parfois de la réussite. Ce sont cependant les hommes, ses amants, qui l’aident à oser assumer son orientation sexuelle, puis plus tard sa rencontre avec un auteur homosexuel, Didier Eribon, à devenir lui-même écrivain, sans doute pour l’imiter. Hasard, destin, chance, c’est comme on voudra ! Je note cependant que parmi toutes ces personnes qu’il croise, il y a quand même quelques femmes. ! Il a eu également la chance de retenir l’attention d’un grand éditeur quand tant d’autres avaient refusé le tapuscrit de son premier roman. Il y a la baraka, certes, la volonté de ses amis de lui venir en aide à cause peut-être du magnétisme (de la beauté ?) qui se dégage de sa personne, sa volonté à lui de s’en sortir et il ne ménage pas ses efforts pour la susciter, par opportunisme, par séduction, par la quête légitime du bonheur ne serait-ce que pour consolider sa position que que le sexe lui procure, pour se sauver, pour ne pas revenir dans son ancienne situation précaire. Pourtant nombre de ses amants de passage ne voient en lui qu’un objet sexuel transitoire, qu’une simple toquade quand lui recherche désespérément l’amour, une condition stable qui l’aidera à sceller sa situation, à fuir ce passé qui l’obsède. Malheureusement ses tentatives, pourtant menées de bonne foi, se sont révélées vaines, soulignant son isolement.
Il commence donc son récit, par besoin de relater son passé, pour s’en débarrasser dit-il, mais je ne suis pas bien sûr que cela soit vraiment possible, l’écriture n’ayant pas, à mes yeux, un effet cathartique, bien au contraire. En effet, chercher, à titre personnel, à le faire revivre produit bien souvent l’effet inverse et y mettre des mots pour l’exorciser m’a toujours paru illusoire, cet exercice ne pesant rien face à l’intolérance, à la solitude, aux remords. Certes il prétend que la lecture, puis l’étude, et plus tard l’écriture ont été essentielles dans sa métamorphose, mais j’observe que, à un certain moment, l’écriture est allée au-delà de l’exorcisme de son passé, puisqu’il recherchait grâce à elle à échapper à l’angoisse de n’être pas à sa place dans une société parisienne où il n’était qu’un étranger. Même l’accès à la prestigieuse École Normale ne lui a pas vraiment permis cette émancipation , face au complexe de classe et d’origine. Seul le présent comptait, avec ses rencontres de hasard, parfois prestigieuses qui suscitaient pour lui un fol espoir, souvent déçu. Ce n’est que plus tard, grâce à ses soutiens, à son talent, à sa persévérance, que cet exercice laborieux et parfois périlleux qui consiste à mettre des mots sur ses maux, que la littérature et la notoriété ont officialisé et récompensé cette quête.
Raconter sa propre histoire est souvent le moteur de la création littéraire où des lecteurs peuvent se retrouver et puiser de l’énergie pour eux-mêmes, Vouloir changer sa vie, faire échec à un avenir tout tracé, laborieux, limité et qui ne nous convient pas, vouloir échapper à un milieu où on ne sent pas à sa place ou qu’on rejette, tout cela est légitime, surtout si on en a la volonté et qu’on s’en donne les moyens. Le faire à travers la culture et les disciplines intellectuelles procurent une sorte de vertige, la certitude d’appartenir à une élite, de vivre une vie exceptionnelle. Cela dit, les chemins de la réussite seront toujours pour moi un mystère. Cette exploration intime et ce besoin d’en porter témoignage mettent en évidence une sorte de dédoublement de sa personnalité, une partie de lui aurait voulu rester auprès d’Elena et vivre avec elle dans l’anonymat et l’autre partie a voulu forcer le destin, l’attirer vers la réussite et la célébrité, et c’est cette deuxième option qu’il choisit , même s’il en conçoit un peu de honte et donc de déchirement. D’autre part conserver sa nouvelle vie faite de culture et de plaisirs, par la fréquentation des bibliothèques mais aussi des hôtels de luxe et des grands restaurants, tout ce qui lui a manqué dans sa jeunesse, reste une obsession. Il ne veut à aucun prix retomber dans sa vie d’avant, dans la pauvreté, dans l’injustice de cette situation. Écrire est un refuge face à cette souffrance et même si l’apaisement personnel n’est pas au rendez-vous, sa volonté de s’inscrire dans un milieu littéraire avec la certitude d’avoir quelque chose à dire qui sort de l’ordinaire par son authenticité même et celle de profiter des plaisirs de la vie, reste intacte comme est intacte sa quête du véritable amour. Mais écrire est aussi une souffrance, un combat intime, un épuisement, parfois une impossibilité et dont le résultat est souvent la désillusion et l’échec. C’est un exemple que je salue et si on nous parle volontiers de ceux qui ont réussi, on omet souvent de ceux, et ils sont nombreux, qui ont connu l’échec. Pourtant, sa vie, telle qu’il la relate me semble s’apparenter à une fuite constante, de sa famille d’abord, de son village puis de la ville d’Amiens, d’Elena, de sa vie d’avant et même celle du présent et peu importe si tout cela génère des trahisons successives qu’il assume. C’est donc cette méthode qu’il privilégie.
Je note qu’il présente ce livre comme une série d’ explications successives mais fictives avec son père, avec Elena. C’est un moyen de se justifier, une occasion de fixer les choses pour lui-même, de s’expliquer, mais ce qui est un soliloque est aussi un refus de dialogue, un réquisitoire forcément tronqué parce que c’est lui qui tient la plume. C’est aussi l’itinéraire, évidemment pas idyllique mais courageux et plein d’abnégations de celui qui a réussi, parce que, devenant un écrivain connu et reconnu, il a tenté d’exorcisé son passé.
J’avais déjà abordé cet auteur avec « En finir avec Eddy Bellegueulle » qui était son premier roman. Changer, certes, quant à la méthode qu’il met en avant, il me paraît évident que sans la chance dont il a bénéficié, cela n’aurait pas fonctionné. Le livre refermé, je reste perplexe face à cette confession de plus de trois cents pages mais cet ouvrage me paraît s’inscrire dans le prolongement des témoignages d’Annie Ernaux et Didier Eribon notamment sur l’émancipation par l’écriture d’un auteur originellement issu d’une classe populaire culturellement défavorisée.
J’ai lu ce livre jusqu’à la fin pour en savoir d’avantage sur le cheminement de cet auteur, notamment parce que plus j’en tournais les pages plus mon intérêt grandissait. J’ai fait certes quelques remarques, quelques réserves mais j’ai apprécié ce texte parce qu’il est bien écrit, dans un style simple, sans artifice littéraire et facile à lire. Je le ressens comme un écrivain dont je suivrai volontiers le parcours créatif.
-
Au fond de la poche droite - Jyannis MAKRIDAKIS
- Le 12/10/2024
- Dans Autres littératures étrangères
N°1940– Octobre 2024.
Au fond de la poche droite – Jyannis Makridakis – Éditions Cambourakis.
Traduit du grec par Monique Lyrhans.
La lecture de ce livre m’a laissé un peu perplexe. Le titre a quelque chose d’étrange et la lecture de la 4° de couverture semble annoncer un texte qualifié d’universaliste, l’histoire d’un moine orthodoxe, Vikentios qui, à un certain moment de sa vie, va devoir prendre des décisions qui lui apporteront peut-être l’apaisement.
C’est vrai que, pour le lecteur, ce roman réserve de belles images offertes par cette petite île grecque où la vie simple, proche de la nature et quelque peu mystique semble être réglée par ce monastère en ruines qui, après avoir été florissant, n’est plus habité que par un seul moine, Vikentios, qui, entré ici à 17 ans par vocation, y a passé 23 ans de sa vie. Le premier chapitre nous apprend que l’archevêque, primat de l’Église de Grèce, vient de mourir et que le même jour, la chienne du moine vient de donner le jour à une portée de chiots dont un seul survivra avant qu’elle-même ne meurt. L’homme d’église déploiera de louables efforts pour garder en vie le petit animal qui égaie sa solitude. Sa vie simple, austère, faite de prières, de privations, de solitude et de méditation nous est largement décrite. Apparemment elle lui procure une paix intérieure, loin de « l’odeur fétide de la vie sociale » et ne diffère en rien de la vie monastique de ce qu’un mécréant comme moi peut imaginer. Le monde autour de lui s’agite pour trouver un successeur au prélat décédé et la visite que lui font deux personnages mystérieux aux questions quelque peu inquisitoires et à qui il raconte son parcours, donne à penser au lecteur qu’un avenir différent est peut-être possible pour lui, mais il n’en est rien et sa vie solitaire et routinière et quelque peu misanthrope se poursuivra ici jusqu’à sa mort. Les dernières lignes donnent à penser que la sérénité de ce décor est partagé par un touriste de passage sur cette île.
J’ai poursuivi ma lecture malgré le peu d’attrait de l’écriture, à mes yeux bien conventionnelle, pour vérifier ce que ce court roman promettait. Certes les images de la Grèce, le bleu de la mer Égée, ont toujours quelque chose d’envoûtant mais, pour ce qui concerne ce moine et son histoire, je m’attendais à autre chose. Pas vraiment déçu, mais pas enthousiaste non plus.
.