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la feuille volante

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  • L'attachement - Un film de Carine Tardieu

    N°1970– Mars 2025.

     

    L’attachement – Un film de Carine Tardieu.

    Sélectionné pour la Mostra de Venise en 2024,sorti en France en février 2025.

     

    Il s’agit de l’adaptation d’un roman d’Alice Ferney, « l’intimité », paru en 2020.

    Les premières images du film révèlent un couple dont la femme, Cécile, (Melissa Barbaud) va accoucher et qui confie son jeune fils de six ans, Elliot, (Cesar Botti) à sa voisine de palier qu’elle connaît à peine, Sandra, (Valeria Bruni Tedeschi), une cinquantenaire, féministe, célibataire et libérée. Sauf que Cécile va décéder lors de l’accouchement laissant son mari, Alex (Pïo Marmai), désemparé face à la petite Lucille qui vient de naître et à Elliot dont il n’est que le beau-père. Il assumera néanmoins ses nouvelles responsabilités paternelles sans renoncer aux anciennes. La mort de Cécile plane un temps sur cette famille désarticulée mais la vie va s’imposer grâce à Sandra qui, oubliant ses préjugés, s’attache à Elliot puis à Alex. Cela donne des réunions familiales un peu hétéroclites qui réunissent l’ex-de Cécile, David (Raphael Quenard), Marianne, la sœur de Sandra (Florence Muller), la mère de Cécile (Catherine Mouchet), la mère de Sandra et de Marianne (Marie-Christine Barrault). Un peu par hasard, Alex rencontre Emilia, une pédiatre (Vimala Pons) avec qui il se marie, laissant désespérée Sandra qui s’était entre-temps attachée à Elliot.

    On rit beaucoup dans ce film qui pourtant est un drame à la fois pour Alex, pour Sandra et pour Elliot qui, malgré son jeune âge crève l’écran par sa présence. Pïo Marmai fait une prestation remarquée malgré une élocution par moments difficile à suivre. Valeria Bruni Tedeschi, toujours aussi talentueuse, campe une Sandra attachante qui sait rester discrète dans un contexte familial difficile et qui accepte, malgré son âge, ses convictions et ses choix personnels de se remettre en question et de bouleverser sa vie. Elle qui avait banni les enfants de son quotidien découvre avec Elliot et Lucille les choix et les joies inspirés par cette nouvelle famille.

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  • Pinocchio - Carlo Collodi

    N°1969– Mars 2025.

     

    Pinocchio – Carlo Collodi - Mijade.

    Illustrations de Quentin Greban - Traduit de l’italien par Claude Sartino.

     

    Enfants, nous avons tous entendu parler du chef-d’œuvre du toscan Carlo Lorenzini dit Collodi (1826-1890) parce qu’il a fait l’objet d’innombrables adaptations pour le cinéma, le théâtre, la télévision, la bande dessinée et évidement les jouets. Né d’un morceau de bois vivant par les soins du vieux Geppetto , la marionnette a d’emblée des velléités d’indépendance malgré les conseils avisés du grillon et la protection de la Fée. Il connaît des aventures picaresques où la naïveté le dispute à l’égoïsme, à la paresse et et à la désobéissance. Il a de la chance, échappe à la mort plusieurs fois mais son absence bouleverse ceux qui l’aiment, le recherchent et à qui il promet de revenir dans le droit chemin. Ses vœux pieux ne sont jamais suivis d’effet et il succombe toujours aux diverses tentations pour finalement s’amender. Les fables comme toujours contiennent, malgré leurs apparences parfois puériles, toutes les vérités du monde.

    Ce conte initiatique paru en 1881 s’adresse évidemment aux enfants mais également aux adultes. puisque tous les fabulistes du monde qui se sont succédé en écrivant des œuvres n’avaient pour modèle que leurs semblables et il leur suffisait de les observer pour les décrire. Le pauvre Pinocchio qui avait promis de se repentir mais qui retombait toujours, est sévèrement puni par les épreuves, la prison, la solitude, les métamorphoses visibles qui viennent lui rappeler ses manquements et ses mensonges. Tout finit par rentrer dans l’ordre et Pinocchio, après tant de malheurs devient raisonnable, un vrai bon fils en quelque sorte, une happy end digne des Bisounours, très moralisatrice et finalement pédagogiquement éducatrice. Cela c’est pour le roman.

    Le livre refermé, le message est effectivement passé, la sagesse, le courage sont des vertus, l’éducation est essentielle pour la réussite dans la future vie de l’enfant, le fondement de sa culture et du respect d’autrui, ses espiègleries et ses erreurs sont oubliées, Geppetto qui s’est tant sacrifié pour lui est enfin récompensé… « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes » pour citer Voltaire . Ce petit garçon comprendra sans doute assez vite que le « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles ne pèse pas lourd quand chacun profite de l’autre jusqu’à éventuellement l’éliminer. Lui à qui on a tant reproché ses mensonges ne tardera pas à s’apercevoir que c’est une pratique courante dans le monde des adultes (surtout actuellement), que ces derniers succombent facilement aux tentations et n’hésitent pas à bouleverser la vie des autres pour servit leurs propres intérêts, que les diplômes s’assurent pas toujours la réussite... Mais c‘est une autre histoire !

     

     

     

  • Le méridien de Greenwich - Jean Echenoz

    N°1968– Mars 2025.

     

    Le méridien de Greenwich – Jean Echenoz – Les éditions de Minuit. .

     

    De son propre aveux, l’intention de l’auteur était, pour son premier roman publié en 1979, d’écrire un roman policier ! Le moins que l’on puisse dire est que si on est en pleine fiction, on est loin du polar puisque ce livre est une somme de 34 courts récits dont l’action se situe dans une île imaginaire d’Océanie où passe le méridien de Greenwich, dans des quartiers de Paris et parfois ailleurs, avec des personnages qui passent de l’un à l’autre, des récits qui s’entrecroisent. Pour autant on passe de la description d’un tableau avec l’animation des personnages qui y sont représentés sur cette île imaginaire, aux antipodes où passe précisément le méridien de Greenwich,à un bar-tabac de la porte de La Villette où apparaît un improbable cobra charmé par un client jouant de la flûte. Il est même question des « trois lanciers du Bengale » Il y a bien des tueurs, une multitude de personnages qui apparaissent dans ces nouvelles où il y a souvent des armes à feu, des morts par vengeance ou au hasard de combats, des meurtres, sans qu’on sache vraiment s’il s’agit d’un acte gratuit, d’un contrat ou d’un improbable mobile sérieux ou de suicides parce que la vie est devenue insupportable. Il y est question de situations assez absconses, de voyages, de pérégrinations, d’exploration de la mémoire, avec une référence à ce fameux méridien et son rapport au temps qui passe, mais pas d’investigations policières et je me suis souvent demandé où l’auteur voulait vraiment en venir. Quant à l’épilogue, il pourrait parfaitement être celui d’un thriller. Pourquoi pas après tout puisque nous sommes dans l’univers d’Echenoz !

     

    J’ai eu un peu de mal à entrer dans ce qui est présenté comme un roman et j’ai aussi eu des difficultés à suivre, mais c’était peut-être le but. Je n’ai peut-être rien compris et depuis que je lis Echenoz je suis souvent partagé entre l’étonnement et une légère déception, mais ce que je retiens c’est la jubilation avec laquelle notre auteur écrit, pratiquant à l’occasion des associations de mots assez inattendue d’où résultent des images originales, ce qui produit une musique assez agréable cependant.

     

     

     

  • Vie de Gérard Fulmard - Jean Echenoz

    N°1967– Février 2025.

     

    Vie de Gérard Fulmard – Jean Echenoz – Les éditions de Minuit. .

     

    Décidément Jean Echenos aime bien les perdants. Dans une interview précédente il a fait remarquer que les romans de Flaubert parlent aussi largement de l’échec. A titre personnel ce choix ne me paraît pas mauvais surtout au moment où, dans nos sociétés, on prône la réussite comme unique critère de valeur.

    Gérard Fulmard est donc un ex steward contraint à fréquenter l’Agence Pour l’emploi et qui s’improvise détective privé. Pourquoi pas ? Sauf que ses débuts n’étant pas convaincants il envisage une rapide reconversion qu’il décide néanmoins de différer à la suite de l’enlèvement de , Nicole Touneur, secrétaire générale d’un minable parti politique, le FPI, fédération populaire indépendante . ;

    J’aime bien le style d’Echenoz, fluide, humoristique et agréable à lire, même si parfois il risque des formules sibyllines mais qui néanmoins sonnent bien, du genre « la moustache de Franck Terrail ne relève pas de l’assertorique mais de l’apodictique ». Cela dit, cette intrigue qu’on aurait pu supposer s’inscrire dans un polar est bien mince, tout comme sont sans épaisseur les nombreux personnages qui la peuplent. Leur histoire, par ailleurs sans grand intérêt, embrouille un peu le lecteur. Même Gérard Fulmard, devenu presque par hasard et surtout à la suite d’une proposition qui lui a été faite et qu’il ne pouvait pas refuser, homme de main dans le service d’ordre du FPI . Ses nouvelles fonctions bouleversent quelque peu sa vie !

    Le lecteur apprend en outre les diverses aventures de la mère de Gérard dans la rue Erlanger (Paris XVI°) où elle habitait avant son décès, en rapport avec quelques faits divers authentiques. Alors, critique de la société, du jeu politique, mise en évidence de l’anti-héro, mise en lumière d’une rue parisienne un peu oubliée... pourquoi pas puisque c’est fait avec humour et même jubilation.

     

     

  • Bristol - Jean Echenoz

    N°1966– Février 2025.

     

    Bristol – Jean Echenoz – Les éditions de Minuit. .

     

    Bristol, ce n’est ni une ville d’Angleterre, ni le nom d’un grand hôtel,ni un carton d’invitation mais celui d’un petit homme sans grande envergure, plutôt couleur muraille, obscur producteur de cinéma de son état, dont la journée commence plutôt mal. En ce matin d’automne parisien l’occupant du cinquième étage de son immeuble vient, dans le plus simple appareil, de se défenestrer. Cela ne le perturbe pas et il passe son chemin parce qu’il a en tête un film dont on comprend très vite qu’il ne figurera pas dans les annales du cinéma d’auteur, une vraie panouille. Nous le retrouverons plus tard dans une séquence amoureuse avec Geneviève, en Afrique pour l’incertain tournage de scènes ratées mais qui mettent en exergue à la fois une imagination fertile quoique incertaine et une opportune volonté de falsification des comptes trop dispendieux au goût de la production. Echenoz aime faire voyager ses personnages. Mais cette affaire bien mystérieuse de défenestration se trouve être le départ, non d’une instruction judiciaire comme on pouvait s’y attendre, mais d’aventures aussi inattendues qu’entremêlées, d’où il ressort un parfum d’échec, de solitude et de mélancolie déjà ressenti dans ses autres romans.

    Il est bien digne de l’Oulipo (ouvroir de littérature potentielle) dont il fut l’invité d’honneur en 2001 tant son style est original. Non seulement son écriture est parfois minimaliste, parfois à ce point précise qu’on peut aisément y voir une volonté de son auteur de pratiquer l’hypotypose qui est l’art de décrire une scène d’une façon tellement réaliste qu’on à l’impression d’y assister au moment même où elle est décrite, ce qui ne l’empêche pas, à l’occasion de multiplier les digressions qui peuvent égarer le lecteur. Elle empreinte beaucoup au cinéma dans son architecture même, multipliant les « gros plans » exprimés par des formules d’une étonnante précision, parlant du « nacré des cirro-cumulus », du « piqué des infrutescences », mais qui sonnent bien et des images parfois étonnantes voire incongrues qui révèlent une grande richesse de vocabulaire et un sens percutant de la formule. Il pousse même la complicité jusqu’à s’adresser directement à son lecteur, à lui confier ses remarques personnelles! Bref, comme je l’ai déjà dit dans cette chronique, j’aime bien son humour.

    Je continue à découvrir l’œuvre d’Echenoz, toujours avec le même plaisir à cause du style, peut-être aussi du suspens et de la faculté qu’il a d’étonner son lecteur, même si ici l’épilogue m’a un peu déçu.

  • Gomorra - Roberto Saviano

    N°1965– Février 2025.

     

    Gomorra - Dans l’empire de la camorra– Roberto Saviano – Folio.

     

    Roberto Saviano est un journaliste italien et c’est dans un style journalistique qu’il a écrit ce livre bien documenté, un peu comme un reportage. Il est aussi né à Naples et c’est presque naturellement qu’il enquête sur cette ville (et sur sa région) à laquelle on associe la Camorra ou plus exactement « le Système », organisation criminelle qui tire ses revenus de la drogue, des déchets toxiques illégalement enfouis au mépris des règles de l’environnement, des armes, des contrefaçons de qualité, sur fond de guerres de clans, de balles perdues, avec blanchiment de l’argent sale, trahisons, exécutions, liens avec le milieu politique et celui des affaires, violence, corruption, réglements de compte… Il révèle aussi l’importance des Chinois immigrés, du trafic dans le BTP et les marchés publics, dans les produits alimentaires, les tissus, du travail clandestin des pauvres exploités, employés dans la confection des vêtements et accessoires de luxe de grandes marques italiennes. Son livre a aussi une dimension sociologique puisqu’il évoque la vie de la population napolitaine vivant au cœur du système mafieux.

    Il décrit avec moult détails les différents assassinats, en décrypte la mise en scène pour en révéler la signification, les codes. Il explique le rôle qu’y tiennent certaines femmes qui, en ce sens, sont l’égal des parrains au point d’être elles-mêmes exécutées contrairement à la tradition qui veut qu’on épargne les femmes. En revanche quant une jeune femme choisit, souvent par intérêt, de vivre avec un mafieux, l’organisation lui verse un salaire ou une aide si son compagnon vient à être tué ou emprisonné. Même les prêtres n’échappent pas au massacre quand ils sont une gêne pour le « Système », malgré les marques de religiosité affichées par les parrains de la Camorra. Il n’y a donc ni morale ni charité dans ce monde qui ne vit que pour le business, à part peut-être le code d’honneur entre membres. Ses investigations l’amènent à affirmer que cette organisation étend ses tentacules jusqu’en Espagne dans le domaine du tourisme et évidemment du narcotrafic d’Amérique du Sud. Et ce malgré le travail de la police, des juges anti-mafia et des révélations de repentis. L’auteur livre même un long chapitre sur la Kalachnikov, son usage par les mafieux, la signification de ses impacts sur leurs victimes, histoire de rappeler qu’ils sont sur leur territoire et qu’on leur doit le respect. Il rappelle que Naples est « un lieu où le mal est le mal absolu, où le bien est le bien absolu » et je comprends maintenant le dicton qui dit que c’est une ville où, quand on se réveille le matin on n’est pas sûr d’être en vie le soir. On est donc loin des traditionnelles cartes postales, du soleil, de la Dolce Vita, des « Gelati » des pâtes, des pizzas ou du cappuccino...

    Avec de telles révélations qui résultent d’un travail à la fois précis et courageux, grâce à l’exceptionnelle audience de son livre traduit en de nombreuses langues et adapté au cinéma par Matteo Garrone (Grand prix du jury au Festival de Cannes en 2008), il a obtenu des prix et distinctions prestigieuses mais a un « contrat » sur sa tête et vit en permanence sous protection policière depuis 2006, date de la publication de son livre en Italie. Ce coup de pied dans la fourmilière mérite bien une lecture. C’est passionnant !

     

     

     

  • La chambre d'à côté

    N°1959– Janvier 2025.

     

    La chambre d’à côté – Un film de Pedro Almodóvar.

    Lion d’or à la Mostra de Venise 2024. - Sorti en France en 2025 ;

     

    La sortie d’un film de Pedro Almodóvar est toujours un événement cinématographique. C’est apparemment de 25° long-métrage du cinéaste espagnol, l’adaptation d’un roman de l’écrivaine américaine Sigrid Nunez « Quel est donc ton tourment » ? qui met en scène, pour la première fois, deux actrices américaines dans un décor étasunien.

     

    Deux amies new-yorkaises de longue date qui ont jadis été collègues dans le même journal et qui se sont perdues de vue pendant des années, se retrouvent un peu par hasard. L’une d’elles, Ingrid (Julianne Moore), est devenue écrivain tandis que l’autre, Martha (Tilda Swinton) qui est atteinte d’un cancer en phase terminale, a longtemps été correspondante de guerre. Martha qui souhaite mettre un terme à ses souffrances, demande à Ingrid de l’assister dans ses derniers moments qui précéderont l’absorption d’une pilule létale et d’occuper la chambre d’à côté de la sienne pour l’aider à partir sereinement. Elle sera donc à la fois un soutien amical, difficile pour elle, mais aussi une complice. Après une longue réflexion, elle accepte de l’accompagner mais c’est Martha qui s’administrera elle-même le médicament mortel donnant à ce geste la dimension d’un authentique suicide et non d’une euthanasie qui fait intervenir un tiers. Les deux femmes se remémorent leurs souvenirs communs, Ingrid qui a profité de la vie et Martha qui lui confie combien la guerre a marqué sa vie, celle du Vietnam tout d’abord qui l’a privée de son amour de jeunesse d’où est née une fille qui a disparu de la vie depuis longtemps, celles aussi qu’elle a couvertes professionnellement et dont elle a exorcisé la peur au quotidien en couchant avec de nombreux partenaires. Le sexe était pour elle une sorte de bouclier contre la violence et la peur de mourir, comme il l’était sans doute aussi pour le frère carme, homosexuel, qu’elle a rencontré lors d’un reportage.

    Privée de père et confrontée aux absences professionnelles répétées de Martha, sa fille a pris durablement ses distances avec sa mère. Son apparition et les liens qu’elle tisse ensuite avec Ingrid, expriment une sorte de pardon, de réconciliation posthume en s’allongeant à l’endroit même où sa mère a voulu sa mort. Certes, sa fille, absente au moment des faits, ne l’a pas accompagnée au moment de sa mort mais, par son geste bien que décalé, elle remet en lumière l’habitude ancienne et traditionnelle de l’accompagnement familial d’un mourant.

    Certes Martha choisit un moment d’absence d’Ingrid pour basculer dans le néant, illustrant d’une certaine façon la solitude intime devant la mort, mais elle le fait pour poser son geste à la fois pleinement et sereinement, pour partir en quelque sorte sur la pointe des pieds, puisque, comme la mort est inévitable, autant qu’elle soit douce.

    C’est un film qui déroule son scénario en dehors de toute réflexion religieuse judéo-chrétienne qui aurait pu, par ses interdits, venir polluer la réflexion suscitée. C’est étonnant de la part d’Almodóvar qui fut élevé dans la foi catholique et la très religieuse Espagne autorise depuis peu l’euthanasie.

    C’est un film sur la fuite qui se veut réparatrice d’injustices, une volonté d’y trouver une réponse par l’abandon de l’autre ou par la recherche du danger à la fois pour satisfaire un besoin égoïste et pour s’étourdir avec le risque de perdre sa propre vie. Des références à James Joyce et a Ernest Hemingway ponctuent leurs conversations.

    C’est aussi un film sur l’amitié, celle d’Ingrid qui sait d’avance qu’elle va au devant d’une épreuve à laquelle elle n’était pas préparée et qui devra faire face aux interrogations de la police qui, dans un pays puritain, très marqué par la religion chrétienne, interdit l’euthanasie et le suicide. Elle sera en effet soupçonnée de complicité dans l’achat prohibé du médicament fatal au point de devoir constituer avocat face à un officier de police zélé et suspicieux, plus enclin à écouter sa foi qu’à instruire cette affaire objectivement et avec bienveillance, malgré les précisons écrites par Martha elle-même.

    Ce que je retiens aussi c’est la beauté fragile du visage de ces deux femmes. Ingrid qui au départ respire une joie de vivre rayonnante exprime à travers ses traits dévastés par le projet de son amie à la fois toute sa réprobation puis sa complicité, sa crainte devant l’épilogue attendu, son espoir de voir peut-être son amie changer d’avis et la douleur devant la réalité. Martha dont le visage souvent filmé de près exprime alternativement la détermination, l’angoisse, le désespoir, la souffrance, donne à voir une esthétique à la fois émouvante et dévastée. Pourtant au seuil de son trépas volontaire, elle choisit des vêtements colorés qui tranchent avec sa vêture habituelle, peint ses lèvres d’un rouge vif et s’allonge face à une nature calme sur un transat de couleur vive à la façon d’un personnage de Edward Hopper, peintre à la fois de la solitude figée dans l’immobilité du quotidien et des sentiments exprimés dans les expressions du visage. L’apparence apaisée de Martha enfin délivrée de son supplice lui donne une sorte de douceur .

    Ces deux portraits de femme sont remarquables.

     

    C’est aussi une réflexion sur le destin, la vie injuste qui frappe de son sceau chaque être humain sans qu’il y puisse rien, sur la mort, inévitable pour chacun d’entre nous même si, en Occident elle peut parfois être marqué par un relatif déni né des progrès de la médecine. On nous parle même maintenant d’une improbable immortalité mais qui ici, pour Martha, se décline à travers une souffrance qui lui fait hâter volontairement sa fin. Pour tous la camarde aura ,certes, le dernier mot et interviendra souvent quand on s’y attend le moins, laissant aux condamnés à la peine capitale et aux agonisants le temps de s’y préparer. Cela ne signifie pas que, pour les malades incurables, cette attente soit à la fois résignée et douloureuse, conformément à une notion philosophique inspirée par le stoïcisme ou au nom d’une interprétation contestable du catholicisme qui a toujours considéré la souffrance comme rédemptrice voire sanctifiante, ou simplement comme l’expression d’une volonté divine.

    Pouvoir choisir sa mort en toute liberté et dignité doit être considéré comme un droit humain, évidemment encadré dans des conditions très strictes. L’ euthanasie ou le suicide assisté sont autorisés par peu de pays au monde actuellement, mais cette idée fait son chemin dans l’opinion française, suscitée par de récentes affaires, des lois existantes (Léonetti de 2005 puis Claeys-Leonetti de 2016), un projet de loi sur « l’aide à mourir » actuellement en attente de discussion au parlement et des groupes de paroles, ont maintenu ce débat ouvert. Ce film qui ne passera pas inaperçu contribuera sans doute a faire évoluer durablement les mentalités.

     

    Accompagné par la musique d’Alberto Iglesias, porté sobrement par deux comédiennes d’exception, c’est un beau film  sur le plan esthétique et qui provoque la réflexion en dehors de tout contexte religieux en osant bousculer le tabou du droit à mourir dans la dignité.

     

     

     

     

  • Prima la vita

    N°1964– Février 2025.

     

    Prima la vita - Un film de Francesca Comencini. (Sorti en France en février 2025)

     

    C’est un film autobiographique entre deux personnages émouvants qui se déroule principalement en Italie sur une assez longue période qui est surtout marquée par les années de plomb et l’ assassinat du président de la « Démocratie chrétienne » Aldo Moro en 1978.

    Le père Luigi Comencini (1916-2007), remarquablement représenté par Fabrizio Gufini, est un célèbre réalisateur italien à qui sa fille, incarnée par Romana Maggiora, rend un hommage vibrant. Cette relation père-fille sera évoquée à la fois avec intensité et simplification. On sait que que le père est marié ou l’a été puisqu’il porte toujours son alliance mais son épouse est absente de cette famille monoparentale portée par lui seul. Il ne s’agit donc pas d’une saga familiale au sens strict. Il y a en effet une complicité intense entre ces deux personnages, Luigi, avec son passé de pauvre émigré italien devenu réalisateur, se chargeant de l’éducation de sa fille en cherchant à lui retransmettre par l’exemple des valeurs traditionnelles comme la sincérité, la beauté de la nature, l’art, la confiance qu’il lui témoigne et qu’il exige aussi d’elle, le respect de cette petite fille qui s’éveille à la vie, entretenant le plus longtemps possible et en toutes occasions, notamment à travers son travail sur Pinocchio, réalisé en 1972, l’esprit d’enfance avec ses rêves et ses frayeurs, dans ce noyau familial restreint. Il y a en effet un parallèle sur la paternité entre ce pantin de bois, ses aventures naïves, et son vieux créateur. L’épisode où la marionnette est avalée par une baleine dans la fable de Carlo Collodi et qui fait peur à Francesca, sert en quelque sorte de transition à la deuxième partie du film où, devenue femme, elle sera confrontée aux réalités de la vie, la drogue, le mensonge, la volonté de révolution, l’amour, la maternité, l’échec et le relèvement , le temps qui passe avec la vieillesse de Luigi, la mort…

    Ce parcours de vie me paraît marqué par la solitude, celle du père célibataire face à sa petite fille à qui il veut transmettre en permanence et par sa présence constante auprès d’elle, son message éducatif puis son soutien dans le cinéma dont elle fait elle aussi son métier, celle de Francesca devenue femme et mère face à un père vieillissant et malade. Elle voit lui échapper cet homme qui a toujours fait prévaloir la vie et elle. prend conscience qu’elle ne sera jamais à sa hauteur.

    Je voudrais souligner le remarquable travail de maquillage réalisé sur la personne de Luigi qui ainsi marque cette fuite du temps comme référence au titre original « Il tempo che vuole » ( le temps qui veut)

    C’est un émouvant témoignage consacré à la mémoire de son père à qui elle fait dire que, par-delà le cinéma qui est leur domaine d’expression, c’est d’abord la vie qui prime. « Prima la vita » ;