la feuille volante

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  • Lettres sicilennes

    N°1977– Avril 2025.

     

    Lettres siciliennes (iddu) - Un film de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza -(sorti en avril 2025 en France)

     

    La mafia est indissociable de l'Italie et particulièrement de la Sicile dont elle est le berceau. Elle a beaucoup inspiré les auteurs, surtout italiens.

    Nous sommes au début des années 2000 Catello Palumbo (Toni Servillo) sort d'une longue peine de prison pour collusion avec la mafia. C'est un homme politique aguerri, ancien maire, ancien proviseur, rusé, mais il a tout perdu. Il est approché par les services secrets italiens pour aider à capturer son filleul, Matteo Messina Denaro (Elio Germano) surnommé Iddu(celui qu'on ne nomme pas), successeur de son défunt père, dernier chef maffieux en cavale depuis de nombreuses années. qui vit reclus chez une veuve (Barbora Bobulova) qui le protège parce qu'il a tué l'assassin de son mari, tout en continuant à se cultiver par la lecture, ce qui tranche sur l'analphabétisme traditionnel des maffieux, et à régler ses affaires sous des prête-noms. Il est ainsi devenu une sorte de fantôme propice à la légende. C'est pour Catello l'occasion unique de revenir sur le devant de la scène politique. Nous assistons donc à la lutte de deux personnalités de générations différentes, l'un qui collabore avec la police malgré les risques, l'autre qui se cache. Catello entame donc avec Matteo une correspondance faites de feuilles pliées et scotchées, les pizzini, d’où le titre du film, livrées par des intermédiaires dévoués. C'est un film inspiré de faits réels mais largement ouvert à l'imagination des auteurs.

    Les réalisateurs qui avaient déjà traité de ce sujet (Salvo en 2013, Sicilian ghost story en 2017), mais pas vraiment de la même manière, nous offrent ici avec un scenario un peu confus et malgré un épilogue tragique, une comédie noire un peu burlesque avec suspens, sur un mafieux en cavale et son parrain, tous deux également égocentriques et orgueilleux où ils montrent que la mafia infiltre toutes les couches de la société, où tout le monde se méfie de tout le monde mais aussi où les femmes, même si elles sont reléguées un rôle domestique traditionnel ne se gênent pas pour critiquer les hommes qui les entourent. Une mention particulière pour la jeune et intègre policière (Daniela Marra) qui sera broyée par cette lutte contre la maffia qui la dépasse, face à une hiérarchie policière qui temporise.

    Malgré la talentueuse prestation de Tony Servillo, célèbre acteur italien multi récompensé, et également celle de Elio Germano, le film m'a paru sonner faux. Le scénario est librement inspiré de la vie de Denaro, le plus recherché d'Italie, condamné plusieurs fois à perpétuité par contumace pour de nombreux meurtres, attentats, enlèvements et pour son rôle dans l'assassinat des juges Falcone et Borselino en 1992. Il est mort en hôpital-prison à 61 ans après 30 ans de cavale à cause d'un cancer qu'il soignait sous un faux nom dans une clinique privée de Palerme où la police le cueillit en 2023. Une vie et une fin tristes à la mesure de ce triste personnage.

    Pour le film, je suis un peu déçu quand même.

  • Eux sur la photo - Hélène Gestern

    N°1976– Avril 2025.

     

    Eux sur la photo - Helène Gestern - Arlea.

     

    Ce roman débute par une petite annonce passée par Hélène Hivert, trente huit ans, qui n'a plus de famille et aucun souvenir de sa mère, Nathalie, décédée en 1972. Cette annonce est accompagnée d'une photo représentant deux hommes et une femme, sa mère, tous jeunes et un article de presse précisant qu'ils ont gagné ensemble un petit tournoi de tennis. Un biologiste anglais, Stéphane Crüsten lui répond qu'il se trouve être le fils d'un de ces hommes, Pierre, et c'est le début d'un échange épistolaire, y compris par mails, complété par des textes extérieurs, au cours duquel une histoire se dévoile malgré les disparitions, les mémoires qui s'effacent ou qui parfois s'éclairent, les secrets familiaux, les longs silences, les mensonges.

    Au fil des lettres, des photos, des rencontres et des documents échangés, des voiles se lèvent et les relations entre Hélène et Stéphane deviennent de plus en plus amicales et amoureuses avec cependant un long usage du voussoiement, comme pour retarder quasi volontairement cet épilogue personnel. Cette liaison due au hasard, cette correspondance, réveillent des fantômes et éclairent des zones de l'histoire de cet homme et de cette femme restée dans l'ombre qui se sont connus jadis mais se sont mariés chacun de leur côté avec un conjoint différent. Jusque là, ils n'étaient que des quasi inconnus et cette correspondance d'une année révèle leur parcours commun et intime et éclaire le peu que Hélène et Stéphane savaient d'eux, ce qui n'autorise pas pour autant les supputations les plus fantasques. Cela m'a semblé, au fil des pages, être pour eux une recherche éperdue de ces deux êtres avec la crainte de découvrir quelque chose de dérangeant, à cause peut-être du destin, de l'amour, du hasard et de la vie qui se livrent parfois, au détriment des pauvres humains, à un jeu bien cruel. Au terme de ces lentes et parfois hésitantes investigations, faites de photographies découvertes dans les archives familiales, de suppositions parfois démenties, il en résulte des chocs face au passé et surtout un long questionnement assorti de décevantes certitudes et de prégnantes culpabilités nées de convenances sociales d'un autres temps, une volonté aussi de pardonner aux morts et d'aller ensemble de l'avant parce que l'amour est avant tout le domaine des vivants.

    La quête de ses origines est légitime, surtout dans ce contexte très particulier. L’émotion que distille ce texte ne m'a pas quitté tout au long de ma lecture. A titre personnel, je suis toujours intrigué par le mystère que les photographies portent en elles, l'histoire intime des personnages qui y figurent et que la mort a emportés, leurs joies et leurs drames, leurs lâchetés, les secrets, les silences et les failles qu'elles cachent, les injustices imposées par les autres, l’hypocrisie et la solitude derrière les sourires et les visages momifiés dans les sels d'argent, le temps qu'elles figent, le souvenir qu'elles perpétuent sur un fragile support. D’ordinaire je n'aime guère les romans épistolaires. Je ferai volontiers une exception pour celui-ci.

    Cet ouvrage est noté comme un roman, c'est à dire une fiction et je m'interroge toujours sur l'aspect biographique, personnel ou emprunté de la démarche surtout quand les détails de nature photographiques, visages et paysages sont si précis et poétiques, au point qu'on peut parler d'une forme d'hypotypose.

    Je l'ai déjà dit dans cette chronique, j'apprécie le style fluide de cette auteure qui s'attache son lecteur au fil des pages et ça a été pour moi un vrai plaisir de la lire. J'ai déjà lu d'autres romans d'Hélène Gestern, je ne regrette pas d'avoir découvert celui-ci qui est son premier.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

  • 555 (Cinq cent cinquante-cinq) - Hélène Gestern

    N°1975– Avril 2025.

     

    555 - Hélène Gestern - Arlea.

     

    555, c'est le nombre de sonates pour clavecin qu'a composées Domenico Scarlatti (1685 - 1757).

     

    Alors qu'il s’apprête à rénover un étui à violon, Grégoire Coblence, ébéniste, découvre dans sa doublure une partition qui lui semble être le manuscrit d'une œuvre pour clavecin et qu'il montre à son associé Giancarlo Albizon, un luthier renommé mais surtout endetté qui l'invite à solliciter Manig Terzian, une célébrissime claveciniste et spécialiste de Scarlatti. Cette partition qui pourrait bien venir s'ajouter à la liste impressionnante du virtuose italien disparaît dans un cambriolage alors même que le propriétaire de l'étui semblait ignorer l'existence de cette partition. Dès lors, entrent en scène deux autres personnages, Rodolphe Luzin-Farge, professeur à la Sorbonne et spécialiste reconnu de Scarlatti et Joris de Jonghe, un richissime collectionneur belge un peu fantasque. Le roman s’articule autour de ces cinq personnages qui interviennent chacun à leur tour à la mesure de l'intérêt qu'ils ont à retrouver cette partition. Il faut en ajouter un sixième, énigmatique, qui aurait tout organisé et tirerait les ficelles. Ses interventions figurent en italique dans ce roman.

     

    C'est aussi l'occasion de parler des femmes qui ont aussi leur importance dans ce roman, Flo, la compagne de Coblence qui l'a abandonné mais dont il est encore amoureux, Beatrice, l'épouse décédée de Joris de Jonghe, mais qui vit avec lui par la pensée et bien entendu Manig Terzian ans oublier Alice, sa petite nièce également musicienne qui est amoureuse de Grégoire.

    Cette découverte réveille l'avidité des spécialistes de Scarlatti autant qu'elle fait redouter l'action d'un faussaire. Cela ouvre à notre auteure une possibilité de revirements, de coups de théâtre, d"histoires d'amour et elle ne s'en prive pas dans ce qui peut être regardé comme une intrigue policière. C'est l'occasion pour chacun de revenir sur son passé, avec ses trahisons, ses fragilités et les blessures qui le jalonnent. C'est aussi l'occasion de faire découvrir ce génial musicien italien.

     

    J'ai apprécié le suspens, malgré quelques longueurs mais surtout le style. C'est vraiment bien écrit.

  • L'éloge de la marâtre

    En hommage à Mario Vargas LLOSA qui vient de nous quitter.

     

    N°279 – Août 2007

     

    L'ELOGE DE LA MARATRE – Mario VARGAS LLOSA - Gallimard Editeur.

     

     

    Loin du registre qui a fait sa notoriété, l'auteur explore un univers familial particulier, celui, vu à la fois avec les yeux d'adulte et ceux d'un enfant, d'une femme, non seulement épouse mais aussi maîtresse, en ce qu'elle est la complice active des jeux de l'amour, mais surtout la belle-mère. Cette dernière emprunte son lien de parenté au mariage, c'est à dire qu'elle apparaît un peu par hasard dans la vie de gens qui n'ont rien fait pour la connaître. Elle est souvent l'intruse, le mauvais côté de l'image de la femme. Ici, il s'agit de la marâtre, terme un peu péjoratif qui désigne la deuxième femme du père, souvent plus jeune que lui, à la suite de cette détestable habitude qu'ont les hommes d'épouser, surtout en secondes noces, des femmes-enfants! Ils puisent en elles leur vitalité retrouvée, la volonté de combattre les affres de la vieillesse qui vient et parfois l'échec de leur premier mariage. Elle est porteuse de symboles mais aussi de promesses qu'elle ne doit pas décevoir. Pour l'enfant, dit « du premier lit »elle remplace la mère disparue ou partie, sans pour autant prendre sa place, bien au contraire. Il l'accueille souvent mal et s'engage entre eux un combat fait de subtils attaques ou d'affrontements violents peut-être parce que le complexe d'œdipe s'habille ici d'autres apparences, que chacun marque son territoire et tient à ses prérogatives parfois durement acquises...

     

    Mais le titre nous indique qu'il s'agit d'un éloge et donc que vont être battues en brèche les idées reçues que le sujet génère. Il s'agit d'une mise en perspective d'un trio, le père, Don Rigoberto, jouisseur-esthète et fort amoureux de Lucrecia, sa deuxième épouse, marâtre de son fils Alfonso. On pourrait croire qu'il va s'agir du théâtre d'une lutte entre ces trois personnages. D'ailleurs, l'auteur sollicite à la fois la culture et l'attention de son lecteur, par l'évocation qu'il fait de tableaux aussi différents que ceux de Jacob Jordeans, du Titien, de Fra Angélico ou de Fernando de Szyszlo. Les époques et les écoles s'y mélangent, comme le figuratif et l'abstrait. Vargas Llossa y livre sa lecture de ces œuvres où se retrouve toujours un trio, et, en filigrane, une histoire d'amour. Cet amour est à la fois chaste et jouisseur, emprunt de retenue ou de licence, humain et divin. Le corps de la femme y est alternativement montré et caché, mais aussi joliment évoqué avec des mots choisis. Un troisième personnage vient souvent s'immiscer dans le tableau, soit qu'il y est déjà et parle, soit qu'il en est le commentateur extérieur qui, à la manière du chœur antique traduit pour le lecteur-témoin les pensées de la femme ou se charge de débroussailler le subtil écheveau de ses désirs secrets, oscillant entre lubricité et vertu parce qu' ainsi va la vie et que le plaisir procède de ces deux facettes.

     

    En même temps, la femme, prétexte aux désirs masculins est présentée alternativement comme objet mais aussi comme sujet de l'action amoureuse, à la fois passive et active. L'auteur nous rappelle, à travers ces fables écrotico-esthétiques, en réalité de longs poèmes, que l'amour n'est pas un acte bestial, voué à la seule procréation ou a l'assouvissement d'instincts animaux, la démarche, et ce qu'il en résulte est au contraire toute en nuances, faite de prolégomènes et de soins des apparences sans lesquels la séduction spontanée paraît impossible. En filigrane, je souhaite voir l'image de la mort, pendant de celle de l'amour et qui en est parfois la conséquence comme l'est paradoxalement la vie avec tous les fantasmes inhérents aux relations ambiguës hommes-femmes, mais aussi enfants-adultes.

     

    Je choisis de voir dans ce texte, non un éloge comme l'indique le titre, mais une vengeance subtilement accomplie du beau-fils qui amène habillement sa marâtre à se compromettre et grâce à un écrit anodin, sorte de mise en abyme du livre de Vargas Llosa, à dénoncer l'adultère, à amener son père à se séparer de cette épouse infidèle ainsi démasquée, à le forcer peut-être à rester fidèle à son ancienne épouse, même si, pour cela, il doit perdre sa joie de vivre retrouvée et pénétrer de plain-pied dans la mort. C'est probablement une manière de retrouver son père et peut-être aussi de le détruire, tant les relations entre les humains sont complexes, faites d'amour et de haine, de luttes et d'apaisements, de sincérité et de mensonge.

  • aurais-je été sans peur et sans reproche? - Pierre Bayard

    N°1974– Avril 2025.

     

    Aurais-je été sans peur et sans reproche? Pierre Bayard - Les Éditions de Minuit.

     

    Après avoir lu 'Aurais-je été résistant ou bourreau?" et "Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer?", ouvrages fondés sur une expérience personnelle supposée, l'auteur qui nous affirme être le descendant du chevalier Bayard (1473-1524), s'interroge à nouveau. Aurait-il été digne de cette devise attachée à son nom et dont tous les potaches de ma génération ont gardé la mémoire, de même que 1515 et l’adoubement de François 1°en tant que chevalier par ses soins.

    Sur sa descendance, pourquoi pas? Un saut fictif dans le passé pour le rencontrer, pourquoi pas? Il présente Bayard comme un soldat dévoué et soumis à son roi pour qui il se bat au point de lui sacrifier sa vie, ce qu'il fera. Cette obéissance est absolue et peut contrecarrer les préceptes religieux et l'amitié. Cela ne signifie par pour autant qu'il n'a pas connu la peur puisque dans les combats au corps à corps qu'il pratiquait, l'instinct de conservation est souvent baptisé à tort "courage!

    Sur le parcours du chevalier, tout entier voué aux guerres d'Italie qui furent nombreuses (pas moins de 11), meurtrières, absurdes, faites de retournements d'alliances et inutiles, c'est à dire une vie consacrée à tuer des gens qui ne lui avaient rien fait et qui appartenaient à la même religion que lui alors que l’Évangile le lui interdisait et que de nombreuses voix d'humanistes s'élevaient contre la guerre, on peut effectivement s'interroger. Pour éclaircir cette démarche, l'auteur met en scène un frère cadet du chevalier devenu bénédictin, un "personnage-délégué" dont notre auteur revêtira la robe de bure notamment pour se faire l’écho des qualités d'empathie reconnues du chevalier, de sa biographie, mais aussi en l’interpelant, ne s'interdisant pas de changer éventuellement le cours des événements, modifiant la vie de son ancêtre confronté à un choix obéissance et même le cours de l'Histoire. Il observe aussi toute les difficultés liées à l’anachronisme, c'est à dire à la façon de penser nécessairement différente à la Renaissance et de nos jours.

    Reste la question posée qui sert de titre à l'essai et je ne suis pas sûr d'avoir tout compris. On est à la fois dans l'utopie, dans l'anticonformisme, dans les univers parallèles mais l'auteur s'attache à montrer que le chevalier partageait nombre de nos doutes d'aujourd'hui malgré l'anachronisme. La démarche littéraire de Pierre Bayard est un exercice de pensée, c'est à dire le recours à une situation fictive différente avec saut dans le passé à la rencontre de ce valeureux chevalier. C’est, comme d'habitude, une brillante démonstration d'un intellectuel érudit notamment en histoire, d'autre part que notre auteur veuille prendre la défense de celui qu'il présente comme son ancêtre est légitime, même si, le livre refermé, je n'ai pas été vraiment convaincu.

     

     

     

  • Or, encenset poussière - Valerio Varesi

    N°1973– Mars 2025.

     

    Or, encens et poussière - Valerio Varesi - Aguillo.

    Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

     

    Parme, son atmosphère hivernale lourde, brumeuse et crépusculaire. Un carambolage spectaculaire s'est produit sur l'autoroute à proximité d'un camp de tziganes avec bétaillère renversée et animaux errants au milieu des véhicules encastrés. Compte tenu de sa connaissance des lieux, le commissaire Soneri est envoyé sur place. Le policier découvre le cadavre à demi calciné d'une femme, apparemment jeté là avant l'accident qui est celui d'une fort jolie émigrée roumaine, liée au camp de tzigane et qui multipliait les amants riches de la société bourgeoise parmesane. Il y va de ses réflexions sociales sur la différence entre les riches et les pauvres, sur la respectabilité de la bourgeoisie, de ses tares, de son hypocrisie aussi puisque la clientèle de l’Église attachée à certains commerçants fait perdurer l'hypocrisie de la stabilité d'un couple alors que ce dernier est miné par l'adultère .

    Le commissaire entame donc une enquête autour de ce cadavre de cette femme qui apparemment le fascine; L'autopsie ayant révélé qu'elle était enceinte, il pourrait bien s'agir d'un homicide. et ce même s'il doit bousculer un trafic d'or qui existe entre les Roms et la bourgeoisie de la ville.

     

    J'ai retrouvé avec plaisir le commissaire Soneri, sa mélancolie, son côté rêveur, amateur de cigares de bonne chère et de vin chez son ami le restaurateur Alceste, un brin philosophe aussi quand il devise avec Sbarazza, un marginal qui a connu des jours meilleurs mais qui est toujours de bons conseils et jette sur la vie un regard désabusé. Les femmes, le hasard prennent une grande place dans ses enquêtes même s'il est quelque peu réticent à utiliser les ressources d'internet. C'est aussi dans ce roman un épisode dont il se passerait bien et qui va perturber le romantique qu'il est. Sa séduisante compagne avocate Angela vient de lui avouer avoir rencontré un autre homme et être sur le point de le quitter. Il sent bien qu'il ne peut plus vraiment lutter dans ce domaine. Protecteur de la société en tant que policier, il n'en est pas moins fragile, vulnérable, d'autant plus qu'on le sent d'un autre temps

    Il y a certes des longueurs et cette histoire de violeurs qui détourne l'attention du lecteur mais ce roman bien écrit (bien traduit) m'a bien plu.

     

     

     

  • Des mots et des actes - Jérôme Garcin

    N°1972– Mars 2025.

     

    Des mots et des actes (Les belles-lettres sous l’Occupation) – Jérôme Garcin – Gallimard.

     

    Depuis les nombreuses années que cette chronique existe, j’ai toujours été attentif aux publications de Jérôme Garcin, d’abord parce que c’est bien écrit, agréable à lire et bien documenté, mais peut-être surtout, quand il en choisit le sujet, parce qu’ il met sa notoriété au service de gens de lettres dont la mémoire collective n’a retenu le parcours qu’à travers le nom d’une rue ou d’un établissement public.

    Le sous-titre de cet ouvrage indique d’emblée que notre auteur va s’attaquer à une période difficile de notre histoire parce l’héroïsme et la trahison qui l’ont illustrée ont également été le fait d’écrivains, parce que l’occupant allemand, ou le gouvernement de Vichy, ont recherché leur appui ou favorisé leur carrière alors que d’autres ont choisi le combat et l’héroïsme, parfois dans l’anonymat, pour la libération de leur pays. Il va donc dresser le catalogue de ceux de ces deux camps avec une préférence, on s’en doute, pour les héros, réservant son talentueux fiel, sa formule assassine pour ceux qui ont trahi. Ainsi fustige-t-il Paul Morand, Roger Nimier, Céline, Cocteau, Robert Brasillac, et célèbre -t-il, les sortant peu ou prou d’un certain oubli, Jacques Decour, Jacques Lusseyran, Jean Guéhenno, Jean Prévost à qui, pour certains, il avait déjà consacré des ouvrages précédents ...sans oublier l’éditeur Bernard Grasset qui eut aussi sa période sombre sous l’Occupation ... et sa mort solitaire ensuite. Jérôme Garcin note opportunément que Pierre Seghers, le fondateur des éditions du même nom, fut non seulement un résistant de la première heure mais également l’auteur en 1943 d’une Anthologie des poètes où figurent les noms d’Eluard, d’Aragon, de Guillevic. Il rappelle utilement que la Royal Air Force parachuta en 1942 le poème d’Eluard, devenu célèbre sous le titre de « Liiberté » au-dessus des maquis français. La NRF avant d’être noyauté par Drieu La Rochelle, incarna la Résistance quand l’Académie française accueillait beaucoup de vichystes. Il note que « l’exercice de la littérature peut mener à l’insoumission comme à la soumission, à la bravoure comme à la lâcheté » et que le talent ne peut justifier ni le mensonge ni la traîtrise, que, séparer l’homme de l’artiste, reste une saine démarche. .

    A la fin du XX° siècle on a republié des écrivains maudits illustrant cette constante de l’espèce humaine qu’est l’oubli. Il est aussi « la forme la plus raffinée, la plus hypocrite des trahisons ». Jérôme Garcin fait bien de le rappeler, même s’il n’oublie pas de commencer par parler de lui.

     

  • Vermiglio

    N°1971– Mars 2025.

     

    VERMIGLIO ou la Mariée des montagnes – Un film de Maura Delpero .

    Grand prix du jury à la Mostra de Venise en 2024,sorti en France en mars 2025.

     

    Vermiglio c’est d’abord une couleur (vermeil) mais c’est aussi le nom d’un petit village isolé dans les montagnes de l’Italie du nord en Février 1944, au cours d’un guerre qui, bien que lointaine, rappelle à ses habitants à sa réalité avec le retour d’Atillo (Santiago Fontevilla), à qui Pietro, un soldat sicilien (Guiseppe de Domenico), a sauvé la vie et a accompagné au village. Les villageois acceptent de le cacher en remerciement de son geste, l’armée italienne étant, à cette époque, déchirée en plusieurs camps. L’instituteur local, Cesare Graziadei (Tomasso Ragno) sorte de macho égoïste qui notamment s’achète des disques de grande musique au détriment des soins à apporter à sa famille, est aussi autoritaire et règne sur sa femme perpétuellement enceinte, sur sa famille nombreuse, et, dispensateur du savoir, sur son école et sur le village. Il a une fille aînée, Lucia (Martina Scrizi) qui voudrait faire des études mais son père a décidé qu’elle se marierait et fonderait une famille comme c’est le destin des femmes italiennes à cette époque, son traitement d’instituteur ne permettant qu’à un seul de ses enfants d’étudier, cette faculté sera réservé pour un autre, selon son propre choix. Lucia tombe follement amoureuse de Pietro et l’engage à lui faire un enfant pour précipiter son mariage . Amour sincère peut-être à moins que ce rapprochement avec Pietro ne soit inspiré par l’impossibilité de faire des études, conformément à la décision irrévocable de son père . Elle ne tarde pas à être enceinte et la cérémonie a donc lieu. La fin de la guerre intervient au printemps et Pietro part rejoindre sa famille en Sicile avec la promesse de revenir à Vermiglio. Lucia accouche d’une petite fille, apprend la mort de son mari et décide de partir seule pour la Sicile.

    Ce film est un document sociologique qui se caractérise par la misogynie qui révèle le sort des femmes considérées comme des domestiques, vouées peut-être à la religion ou tout juste bonnes à enfanter. Il y a les préjugés fortement ancrés dans cette communauté, la guerre, certes lointaine mais bien réelle qui pèse sur le pays à travers les craintes des femmes d’être veuves, de ne pas voir revenir leurs fils ou leurs frères. Il montre l’énorme poids de l’Église catholique, l’incontournable culpabilisation judéo-chrétienne qu’elle suscite notamment auprès d’une des sœurs de Lucia qui s’invente des autopunitions ridicules pour ses péchés, les pénitences du curé ne lui semblant pas assez dures. Lucia elle-même, enceinte puis mère, ayant appris la mort de Pietro, persuadée qu’elle ne trouvera plus à se remarier, s’inflige de vivre en dehors des humains, comme une bête. Des lors, sans espoir de remariage et donc hors des normes de cette époque, son père pourtant notable, est respectueusement rejeté de la communauté.

    On peut en revanche légitimement s’interroger sur l’attitude de Pietro face au mariage qu’il accepte avec Lucia compte tenu de sa situation personnelle volontairement non révélée. Sa mort dès son arrivée en Sicile s’explique ainsi.

    C’est un film très personnel, une sorte d’acte de mémoire, inspiré par la vie du père de la réalisatrice, selon son propre aveu, mais ce qui prédomine, c’est la vie dure des montagnes avec des paysages de neige certes magnifiques mais aussi la mort qui rode et prend les jeunes enfants, le froid, la pauvreté que la vie en commun de ce petit village tente de combattre.

     

    C’est un film de qualité qui s’inscrit dans le cadre du « Nouveau cinéma italien ».