la feuille volante
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LACRIMOSA - Régis JAUFFRET
- Le 15/08/2009
- Dans littérature française et francophone
N°359– Aout 2009
LACRIMOSA – Régis JAUFFRET - Gallimard.
Décidément, je joue de malchance avec mes lectures de l'été. J'ai fait ce que j'ai pu, mais je ne suis pas parvenu à entrer dans l'univers de ce roman, au vrai assez étrange qui emprunte son titre du « requiem ». C'est un échange épistolaire entre l'auteur et sa jeune amie, Charlotte, qui vient de se suicider et qui retrace des épisodes de leur vie commune. D'ailleurs par un subterfuge, elle lui répond par delà sa propre mort en l'insultant, le traitant d'écrivassier, de charognard et d'escroc! A priori l'idée n'était pas mauvaise et un dialogue surréaliste entre un vivant et une morte, qui, chacun à leur manière se disent des choses qu'ils n'ont jamais oser se reprocher de leur vivant, pourquoi pas?
Nous sommes dans un roman, les personnages sont donc fictifs, c'est sans doute pourquoi l'auteur affuble la jeune femme d'une parentèle improbable. Je veux bien qu'on parle légèrement du suicide qui est un sujet grave surtout quand il touche les jeunes, mais je ne vois pas très bien l'intérêt d'introduire dans le récit le personnage assez burlesque du philosophe nommé Gaston Kiwi autant que l'énigmatique du docteur Hippocampe Dupré dont la particularité est de vivre avec un panda géant, Mazda. Il va donner à Charlotte une sorte de seconde chance de remonter le temps et ainsi d'échapper à la mort.[?]
Écrire quelque chose sur quelqu'un qui vient de mourir est une manière salutaire de le faire revivre et favorise probablement le deuil. Pourtant, dans la même volonté de fiction un peu délirante, l'auteur donne la parole à la morte qui se rebiffe quand il parle d'elle, quand il évoque une liaison qu'elle aurait eu lors de vacances à Djerba... Elle lui déclare qu'elle l'a aimé, mais je ne suis pas bien sûr de l'authenticité de sa déclaration, mais n'oublie pas de l'insulter copieusement. Là l'imagination de l'auteur se déchaîne...
J'ai toujours été passionné par les personnages de roman, qui sont fictifs par essence et par la vie qu'il peuvent avoir dans le cours du roman et disons-le de la liberté qu'ils prennent eux-mêmes par rapport à l'auteur. Ici il semble n'en être rien et le narrateur manipule complètement Charlotte qui semble consentir à se processus et même l'admettre « Quand on meurt on devient imaginaire ». Ne deviendrait-elle un personnage fictif qu'une fois morte? Cela, qui aurait pu être une piste intéressante dans le domaine de la création me semble tourner au dialogue de sourd! J'ai pensé que cela pouvait être une exploration intime de l'éternité, surtout qu'il est fait mention d'internet et de l'informatique qui, surtout pour moi, comportent autant de mystères que l'au-delà. Mais bon...
Le style, haché parfois, n'a pas non plus retenu mon intérêt [Je ne m'explique pas ce que l'alternance du vouvoiement et du tutoiement ajoute dans l'échange épistolaire] au point que je me demande, le livre refermé, si mon goût en la matière est encore sûr, si c'est moi qui ait manqué un épisode ou si les choses ont changé sans que je m'en aperçoive, sans que j'en ai été informé. Je ne goûte ni les traits d'humour ni la relation par force détails inutiles de l'évocation rétroactive de leurs vies au quotidien ni même la trivialité qui émaille les dialogues. Il me semble pourtant que l'originalité en littérature ne réside pas dans l'à peu près, le banal, voire le ridicule. L'ensemble m'a paru fade et même assez glauque. Il y a bien des aphorismes que l'auteur tente de faire admettre, mais cela tombe à plat. Tout cela fait que j'ai bien regretté ce moment passé même si je le redis comme à chaque fois, j'ai pu passer à coté de ce livre.
« Étonne-moi, Jean » disait Serge Diaghilev à Jean Cocteau. On peut effectivement admettre que l'étonnement soit le motif de l'intérêt pour une œuvre de création. Ici, je n'ai pas été été étonné favorablement et je ne suis pas prêt à m'enthousiasmer pour un tel roman. Est-ce une tendance actuelle dans la littérature française que d'écrire mal et l'originalité réside-t-elle dans l'a peu près des mots et des phrases autant que dans le désintérêt que l'auteur instille dans son texte?
Franchement, la lecture laborieuse de ce roman ne m'incite pas à lire une autre œuvre de Régis Jauffret.
© Hervé GAUTIER – Aout 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA POSSIBILITÉ D'UNE ILE - Michel HOUELLEBECQ
- Le 12/08/2009
- Dans littérature française et francophone
N°358– Aout 2009
LA POSSIBILITÉ D'UNE ILE – Michel HOUELLEBECQ - Fayard.
Michel Houellebecq fait partie des écrivains que je lis parce qu'on en parle et que je ne veux pas délibérément ignorer ce qu'il fait, mais, franchement, dans ses livres, je ne retrouve pas ce qui doit être à mes yeux la justification de chaque lecture : le plaisir.
Pourtant, je suis plutôt favorable à ceux qui, d'une manière ou d'une autre cherchent à faire évoluer les choses, au cas particulier la littérature, dans un sens moins conventionnel. Mais là, je ne comprends pas et ce d'autant plus que j'entends dire qu'il s'agit d'un écrivain incontournable. Alors pourquoi? Cela réside-t-il dans le thème de ce livre à succès? J'ai donc tenté de comprendre. Il s'agirait d'un récit dont l'action se passe à la fois maintenant et dans le futur que l'auteur déroule à travers la vie de Daniel, héros antipathique, misogyne mais obsédé par le sexe. Pour souligner la course du temps, l'auteur annote ses chapitres de Daniel 1 à Daniel 25...les derniers étant le résultat de clonage de l'original par la secte des Elohimites dont le but apparent est d'échapper au temps , à ses dérives consuméristes.[Daniel 25 commentant largement la vie de Daniel 1] et de promettre la vie éternelle à ses adeptes.
Je me suis vite lassé de son style pas vraiment à mon goût, de l'histoire aussi, un peu longue et décousue, pleine de citations volontairement provocantes où l'auteur se veut avant tout avant tout le contestataire de la société contemporaine. Même si la critique peut parfois être constructive et pourquoi pas intéressante, je comprends mal qu'on en fasse ainsi le sujet d'un roman... Enfin pas écrit de cette façon. Je l'ai ressenti comme si, dans cet ouvrage, il souhaitait traiter des thèmes personnels et effectivement actuels et laisser le soin à ses lecteurs d'en débattre, en n'oubliant pas de parsemer ses paragraphes d'une coloration sexuelle et parfois même pornographique. Cela ne me gêne pas à priori, même si je choisis d'y lire une sorte d'impossibilité ainsi exorcisée, mais à la fin, cela devient un peu obsessionnel! Aborder pèle-mêle Dieu, le racisme, le clonage, les relations sociales basées sur l'argent et la réussite, les liaison difficiles qu'il a avec les femmes[son amour pour elles est à la fois passionné et irréalisable à cause sans doute de l'érosion du désir], le phénomène sectaire... sont certes des thèmes qui reflètent l'image de notre société pas si brillante que cela, et les traiter à sa manière, c'est à dire avec un mélange de cynisme et de provocation ne me gêne pas, au contraire. Le fait que l'opinion publique ait si vite réagi est sans doute un signe. Se sentir mal dans cette société au point d'en éprouver de la mélancolie et même « une apathie languide et finalement mortelle » de désirer un ailleurs baudelairien incarné par les sectes, «Il existe au milieu du temps la possibilité d'une île », au point d'en arriver au suicide me parait pourtant actuel et ,pourquoi pas défendable, même si tout cela n'est pas vraiment original.
J'admets que tout cela est argumenté, avec de nombreuses références pertinentes et j'espère que la critique de l'Islam, déjà abordée dans « Plateforme » et ses propos qui lui ont valu un procès ne finiront pas par provoquer une fatwa? Cela ne lui déplairait sans doute pas puisqu'on parlerait de lui. Il me semble que ce qu'il cherche est avant tout à être un phénomène médiatique avant d'être un auteur ... et d'espérer qu'il finira par le devenir malgré tout. C'est peut-être l'unique but recherché et si c'est le cas, cela me paraît un peu dommage. La littérature me paraît mériter autre chose.
J'admets être peut-être passé à côté de quelque chose, à cause du style sans doute qui me paraît terne, pauvre et sans véritable intérêt, incapable en tout cas d'accrocher ma curiosité, [Après tout je revendique toujours ma qualité de simple lecteur] mais j'ai quand même du mal à m'enthousiasmer pour l'œuvre de Houllebecq. Il est vrai que je ne fais pas partie de ses inconditionnels et que, à la suite de cette lecture, on ne comptera assurément pas dans leurs rangs.
©Hervé GAUTIER – Aout 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA FIANCEE JUIVE - Jean ROUAUD
- Le 07/08/2009
- Dans littérature française et francophone
N°357– Aout 2009
LA FIANCEE JUIVE – Jean ROUAUD - Gallimard.
J'ouvre toujours un recueil de nouvelles avec intérêt et même parfois avec une certaine appréhension. Je pense toujours que, sauf à ce qu'un thème commun existe entre les textes qui le composent, il est parfois difficile à l'auteur de colliger des récits qui n'ont souvent les uns avec les autres que la parenté qu'il veut bien lui donner. Chez Rouaud, c'est un peu différent. Il nous avait jusqu'à présent habitués à des romans où il avait choisi d'évoquer ses souvenirs personnels à travers l'histoire de sa famille. Il poursuit donc cette quête de mémoire, évoquant la mort de son père « s'affalant brutalement dans la salle de bains sous on ne sait quelle corruption de l'organisme, sans crier gare, à quarante et un an, le lendemain de Noël», le courage de sa mère devenue veuve. Il le fait, cette fois un peu différemment, comme une longue lettre que l'auteur adresse à sa fiancée juive, et qui se termine par une série de poèmes chantés. Il lui avoue, presque sur le ton de la confidence, des souvenirs de jeunesse comme on se raconte à une femme à qui on va confier sa vie, pour la vie. On ne voit qu'elle, elle est unique et occupe l'espace « Ailleurs, c'est comme un grand désert si n'y est pas ma belle Nadja ». Ce blues amoureux qui a quelque chose de triste et de joyeux à la fois est « compacté » dans un CD qui accompagne le recueil.
A travers neuf « chapitres » d'inspiration autobiographique, c'est aussi une atmosphère [eh oui!] d'un temps pas si lointain pourtant tissée à force de mots tressés comme si, à l'échoppe rudimentaire et bretonne des sœurs Calvaire répondait « la crèche à journaux » qui fut aussi le gagne-pain de l'auteur, dans le XIX° arrondissement parisien. C'est que, avant d'obtenir ce prix littéraire prestigieux, opportun et, pour une fois, bien conforme à l'esprit de ses fondateurs, il a dû attendre, espérer, faire autre chose, désespérer aussi en rédigeant des articles sans intérêt pour un journal régional, mais continuer à écrire dans l'ombre sans se décourager, parce que, nous le savons aussi, l'écriture est avant tout un plaisir solitaire, en attendant son heure qui, heureusement, à fini par venir. Il n'en finit pas de puiser dans cette histoire familiale dont il et maintenant à la fois l'échotier et le chantre, le sauveur de mémoire, se positionnant, lui, le vivant, et de livre en livre, parmi tous ces morts. Cela mérite bien une remarque personnelle en forme de critique qui rappelle à tous les candidats au succès une dure réalité « Le monde de l'édition... ne publie pas de nouvelles... à moins d'avoir déjà un nom... ». Et, nous l'oublions pas que « l'écriture est une pensée qui pleure », et il y a bien de quoi pleurer aussi quand des professionnels passent à côté de tant de talents!
Mais revenons à l'écriture qui, nous la savons aussi prend sa source dans l'enfance et les terres qui l'ont portée « En fait de lieu, il n'y en a qu'un, c'est celui de l'enfance » et lui de dérouler l'écheveau de ses souvenirs personnels que non seulement le temps [non, on n'y échappe pas!] n'a pas effacé, mais au contraire a embelli et enrichi. Pour lui, ce lieu n'a pourtant rien d'extraordinaire« Vous parlez d'un trésor ...Campbon, Loire inférieure, ...un bourg à peu près à mi-chemin entre Nantes et St Nazaire... », ses études chez les frères non plus où la liberté restait à la porte de l'établissement, à part peut-être ce maitre d'école en soutane qui a éveillé sa curiosité, ses étés de vacances où on s'ennuyait ferme...
Entre simplicité des mots et complexité de la vie, il égrène ses souvenirs qui sont l'occasion d'en faire ressurgir d'autres, les nôtres, pas si éloignés des siens cependant.
©
Hervé GAUTIER – Aout 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
Hervé GAUTIER – Aout 2009.
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LES MAINS NUES - Simoneta GREGGIO.
- Le 05/08/2009
- Dans Littérature italienne
N°356– Aout 2009
LES MAINS NUES – Simoneta GREGGIO– Stock.
J'aime bien les artistes italiens, les différents articles de cette revue en attestent. J'ai donc lu ce roman, dont je ne connais pas l'auteure et dont j'apprends qu'il est écrit directement en français, avec une curiosité favorable, d'autant que le style narratif se teinte parfois d'une agréable poésie.
L'histoire, puisqu'il faut bien commencer ainsi, est celle d'un retour brutal d'un passé qu'Emma aurait sans doute souhaité révolu « Je me vois à travers les années, une série de poupées russes, la plus petite, toute neuve, loin dans le temps, la dernière encore debout dans son vernis écaillé ». Emma, donc, 43 ans, célibataire, vétérinaire de campagne, à la vie rude, solitaire mais sexuellement libérée et ne vivant que pour son travail, reçoit un soir la visite de Giovanni, bientôt 15 ans, en rupture avec sa famille et dont elle a jadis connu les parents, Raphaël et Micol, partageant avec eux quelques années d'une jeunesse qu'elle aimerait mieux oublier.
Avec cet adolescent, c'est donc son passé qui lui revient en pleine figure et, calée dans son quotidien solitaire et laborieux, Emma souhaiterait que Giovanni parte au plus vite, mais il n'en fait rien et s'installe entre eux une relation ambiguë qui se transforme rapidement en liaison amoureuse. A cause de l'âge des deux amants, cela devient tabou, Giovanni n'est plus un enfant mais pas encore adulte, il y a donc détournement de mineur et la chose, bien sûr se termine devant les tribunaux. Le juge cherchera à comprendre et pour cela fouillera dans le fameux passé qu'on aurait souhaité définitivement enfoui.
C'est que, avant le mariage de Raphaël, Emma et lui ont été amants, qu'il avait voulu renouer leurs relations intimes longtemps après son mariage mais qu'elle avait refusé puis sans doute accepté et cette visite de Gioavanni c'est un peu, sans qu'il le sache, comme souffler sur de vieilles braises mal éteintes, raviver des souvenirs qu'on voudrait à jamais effacés.
Et puis, la liaison révélée, il y a ce déferlement médiatique, les journalistes charognards qui se croient tout permis au nom de l'information mais qui sont surtout avides de scoop et pour cela n'hésitent pas à dire et à écrire n'importe quoi, à bousculer quiconque pourra s'opposer à ce qu'ils fassent « leur métier ». D'autant qu'à la campagne, une femme vivant seule, sans enfant et sans homme à ses côtés, cela inquiète[« Non, les braves gens n'aiment pas que, on suive une autre route qu'eux » chante Brassens] ! Il a y aussi cette vindicte populaire allumée par la presse pour faire vendre du papier, et qui se croit obligée de se nourrir du scandale et de recouvrir d'opprobre au nom d'une morale désuète ce qui n'est après tout qu'une aventure amoureuse dont ceux qui la dénoncent rêveraient peut-être pour eux-mêmes sans oser se l'avouer. C'est ici un tabou qui a été bousculé, une vengeance ainsi vidée qu'Emma assume, un témoignage émouvant sur la solitude et sur la déconvenue amoureuse d'une jeune femme qui voit son amour de jeunesse lui échapper. Raphaël ne s'est-il pas vu forcer la main par la fausse promesse de Micol d'un enfant à naître, ce Giovanni justement qui, après toutes ces années revient auprès d'Emma, comme pour lui donner enfin l'amour qu'elle n'avait pas eu avec Raphaël? C'est l'expression d'une vengeance entre deux femmes amoureuses du même homme, comme si une justice immanente existait, différente bien sûr de la justice des hommes qui passe et peut-être apaise?
Mais, heureusement, à la fin, les choses reprennent leur vraie place, l'espace s'emplit de gestes quotidiens à l'image de cette nature si joliment évoquée.
©
Hervé GAUTIER – Aout 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
Hervé GAUTIER – Aout 2009.
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LA FEMME PROMISE - Jean ROUAUD
- Le 04/08/2009
- Dans littérature française et francophone
N°355 – Août 2009.
LA FEMME PROMISE - Jean ROUAUD – Éditions Gallimard (2009)
Jean Rouaud n'est pas un inconnu pour cette revue [voir La Feuille Volante n° 55, 215, 217, 219] puisque son œuvre y a déjà fait l'objet de commentaires et de présentations. Sans ce prix Goncourt, pour une fois bienvenu, il eût continué à végéter dans un anonymat kioskier en se désolant que son talent ne soit pas reconnu.
Je l'ai donc rencontré à nouveau, toujours un peu par hasard, par le truchement d'un rayonnage de bibliothèque, dans la catégorie nouveautés. J'avais, à l'époque de mes premiers articles, souligné une phrase un peu longue, parfois difficile à suivre. Je l'ai retrouvé ici, avec en plus des dialogues un peu abruptes qui m'ont un peu rebuté au début, mais s'y sont ajouté, avec bonheur, l'humour, l'art des descriptions où la précision le dispute à la poésie, et même une certaine gouaille...
C'est vrai qu'ils sont attachants ces personnages. Lui, Daniel, chercheur en physique nucléaire qui se retrouve vêtu seulement de sa combinaison d'homme-grenouille parce qu'un indélicat lui a dérobé sa voiture où il avait toutes ces affaires alors qu'il plongeait. Elle, Mariana, artiste de retour des États-Unis, a connu la même mésaventure, avec accessoirement la destruction de ses créations, mais dans sa maison de famille, dans ce bourg de Basse-Normandie. Pour cause de déclaration administrative, ces deux personnes se retrouvent à la gendarmerie locale. Ce pourrait être le départ d'une idylle, d'autant que le titre du roman le suggère fortement et que cette Mme Moineau fait ce qu'elle peut pour cela. Pourtant tout cela est un peu laborieux, à tout le moins au début, et cette rencontre fortuite est plutôt le prétexte à un retour dans le passé, chacun à sa manière. Pour lui une enfance orpheline peuplée d'un grand-père réparateur de cycles, bougon et sourd et d'une grand-mère comateuse à qui pourtant il raconte ses journées, pour elle, un histoire familiale encombrée de l'antisémitisme et de la collaboration de son grand-père pendant la guerre, de l'effacement de sa grand-mère, et un père qui fuit le monde dans la contemplation des grottes préhistoriques. Lui, plaqué par sa femme qui ne lui a laissé que ce qu'il porte sur lui, elle, victime d'un cambriolage ont en commun une sorte de dépouillement. Pourtant, cette rencontre qui aurait pu être le prétexte d'une histoire à l'eau de rose comme on en a tant lu, a quelque chose de miraculeux, comme si un tableau volé puis retrouvé, et qui maintenant était mis à sa vraie place, signifiait que leur deux vies antérieures allaient définitivement prendre fin, que la nouvelle pouvait avoir son vrai sens, comme si ce dénuement temporaire qui les avait rapproché était porteur de sens et d'avenir! C'est que cette toile interrompue qui représente sa grand-mère va parler, au sens vrai du terme, pour ajouter une touche féérique au récit. C'est un peu comme si son inachèvement qui répondait aux esquisses des grottes dans lesquelles le fils de cette femme cherchait à fuir le monde, allait à la fois délivrer Mariana de son passé, lui offrir une nouvelle généalogie et éclairer son avenir. Il en résultera une œuvre d'art finale, compréhensible seulement par les initiés, la marque d'un fardeau abandonné, celle aussi d'une liberté et d'un amour retrouvés.
Dans la galerie des personnages, je n'aurai garde d'oublier l'auteur, qui lui aussi fait force digressions sur lui-même, sur l'art [« Tout art est régressif »],sur sa manière de voir les choses, commente parfois longuement les rebondissements et les atermoiements, se révèle même facétieux, sans doute pour emporter la conviction de son lecteur, mais surtout remplit les blancs de ce récit [dont il est aussi l'auteur] quand celui-ci lui en laisse le loisir, un peu comme si nous avions affaire à une création au second degré.[ « L'auteur a son interprétation, qui en profite évidemment pour combler les manques du récit , comme un restaurateur de fresque endommagée »]. Il fera même plus que cela et, par le miracle conjugué de l'imagination et de la création littéraire, donnera un petit coup de pouce au destin pour que cette rencontre se transforme en autre chose qu'une brève rencontre parce que le premier regard est déterminant « C'est très mystérieux ce qui se joue au premier regard, cette apparition soudaine de l'autre qui n'existait pas quelques secondes avant, et qui s'impose aussitôt comme une évidence massive, comme s'il venait se nicher exactement dans les formes de l'attente » et qu'il ne convient pas que cette histoire se termine mal. C'est là le fait du hasard, la fantaisie de l'auteur, la vie intime et la liberté des personnages...? Allez savoir!
J'ajouterai que, dans la galerie de portraits qui caractérise les romans de Jean Rouaud, il y a toujours des personnages qui passeraient presque inaperçus mais que l'auteur s'ingénie à représenter avec force détails comme ces peintres qui, dans un coin de leur toile figurent des détails picturaux avec autant de soins que le thème principal et entendent qu'on y porte la même d'attention. C'est moins le cas des Moineau qui sont davantage le prétexte d'un retour dans le passé sur fond d'histoire, à partir d'anecdotes ou de coupures de presse, que le personnage du clochard ou de Jack Kérouac, ou de la grand-mère du portait inachevé, mais pourtant si précisément décrit.
Il y a certes l'amour prévisible entre Daniel et Mariana, mais ce que je retiens aussi ce sont les rapports entre elle et ce père qui a choisi de s'enterrer vivant pour étudier les fresques des grottes paléolithiques, comme s'il avait voulu effacer de sa mémoire la trace de son père à lui, collaborateur et profiteur, rompre avec l'opprobre de ses origines. Il y a entre eux plus qu'une complicité, une souffrance partagée que l'auteur, encore lui, choisit, à la fin, d'effacer.
Alors, réflexion à la fois mélancolique et ironique sur le poids de l'histoire sur chacune de nos vies autant que sur la création artistique[« Une œuvre d'art c'est comme un lien informatique, cliquez et entrez dans une autre dimension qui est constitutive de la précédente »], survenue de l'amour dans une vie qui ne l'espérait même plus. Peut-être?
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PLATEFORME - Michel HOUELLEBECQ
- Le 31/07/2009
- Dans littérature française et francophone
N°354 – Août 2009.
PLATEFORME - Michel HOUELLEBECQ – Éditions Flammarion.
Il y a des auteurs que je lis pour le plaisir et d'autres que j'aborde parce que leur notoriété les a précédé et qu'il convient de savoir qui ils sont... J'ai donc lu Plateforme!
L'histoire commençait bien, si je puis dire « Mon père est mort il y a un an. Je ne crois pas cette théorie selon laquelle on devient réellement adulte à la mort de ses parents. On ne devient jamais réellement adulte ». Je ne sais pas pourquoi, mais ces premières phrases laissaient présager des relations difficiles entre générations ou des développements personnels sur la vie. C'est classique mais souvent intéressant parce que l'écrivain y apporte sa vision du monde, son vécu... D'ailleurs il précise aussitôt « Il avait profité de la vie, le vieux salaud, il s'était démerdé comme un chef... ». On apprend ensuite que le père a été assassiné, qu'une enquête est en cours, que l'auteur est fonctionnaire, célibataire, la quarantaine et part pour la Thaïlande, sans doute pour se changer les idées... mais on s'aperçoit très vite qu'il est sensible à la beauté des femmes, ce qui n'est pas blâmable, loin de là! Au fil des pages, et même rapidement, le lecteur se rend compte que toute sa vie se résume au sexe et et que cela devient même mono-thématique à tendance obsessionnelle, avec des détails érotiques qui ne ressortent pas exactement de la description littéraire. On comprend bien, dès lors, que cette destination n'a pas été choisie par hasard et qu'on va avoir droit aux incontournables. D'ailleurs cela ne tarde pas « Moi aussi on m'a massé le dos, mais la fille a terminé par les couilles » intervins-je sans conviction ».
Il y a aussi, dans le groupe de touristes, ces improbables dialogues entre membres d'un séjour, ses inévitables fantasmes, ces rencontres parfois sans lendemain...On y fait la connaissance d'individus médiocres qui cherchent avant tout à se mettre en valeur, mais aussi des partenaires d'un été. Classique là aussi! Il finit par croiser Valérie, une femme sensuelle avec qui il décide de vivre à son retour à Paris et à qui il suggère de redynamiser une chaine d'hôtels-club qui périclite. « Propose un club où les gens puissent baiser...il doit forcément se passer quelque chose pour que les occidentaux n'arrivent plus à coucher ensemble ». C'est vrai après tout et on peut parfaitement accorder foi à cette phrase « S'il n'y avait pas de temps en temps un peu de sexe, en quoi consisterait la vie » et puis « Les gens ont besoin de sexe c'est tout, seulement ils n'osent pas l'avouer »... Cela fonctionne, au début, parce que la demande est forte et Valérie et lui envisagent de tout quitter pour s'installer en Thaïlande pour officialiser une entreprise de tourisme sexuel... Et puis tout bascule à cause d'un attentat islamique où sa compagne trouve la mort. Celle qui était « une exception radieuse » ne sera plus désormais qu'un remords de plus dans sa vie qui, on le sent bien, va chavirer...
L'auteur qui, à l'occasion, prononce des aphorismes qui peuvent faire débat, dénonce le tourisme sexuel avec provocation, la déliquescence du monde occidental, mais aussi donne son avis sur l'islam, pose un regard critique sur les Allemands [« Plus que tout autre peuple, ils connaissent le désir de leur propre anéantissement... Leur compagnie pourtant est apaisante et triste »]...
J'ai donc lu ce livre, pas vraiment bien écrit à mon goût, jusqu'au bout, davantage comme un roman érotique, c'est à dire sans passion, sans réel intérêt, pour pouvoir me dire que j'avais déjà lu quelque chose de Houllebecq et ne pas être tenté de porter sur lui un jugement à priori qui ne me serait dicté que par des critiques extérieures. Pourtant, je dois bien avouer que mon attention n'a été attirée que dans les dernières pages, quand l'auteur jette un regard désabusé sur cette vie qui n'a plus d'intérêt pour lui parce que la femme qui la justifiait n'est plus là et qu'il est condamné définitivement à vivre sans elle « Vieillir, ce n'est déjà pas très drôle, mais vieillir seul, c'est pire ». Avec elle et grâce à elle, sa petite vie parisienne et quotidienne avait soudain pris des couleurs, à cause du sexe, sans doute, mais pas seulement [Elle (Valérie) faisait partie de ces êtres qui sont capables de dédier leur vie au bonheur de quelqu'un, d'en faire très directement leur but. Ce phénomène reste un mystère... Si je n'ai rien compris à l'amour, à quoi me sert d'avoir compris le reste? »].
Alors, peut-être pour entretenir le souvenir, revenir à une vie plus conventionnelle il revient en Thaïlande, mais seul, sans illusion, pour exorciser sa douleur [ « Il est probable que je ne comprendrai jamais réellement l'Asie, et ça n'a d'ailleurs pas beaucoup d'importance. On peut habiter le monde sans le comprendre, il suffit de pouvoir en obtenir de la nourriture, des caresses et de l'amour ».
Il prend conscience de lui-même [« J'aurai été un individu médiocre, sous tous ses aspects »]. Dès lors la mort peut venir et l'attend sans vraiment la craindre parce qu'elle est l'issue normale de ce passage sur terre qui maintenant n'a plus d'intérêt pour lui [« On ne vient pas à Pattaya pour refaire sa vie mais pour la terminer dans des conditions acceptables » et l'écriture est peut-être un exorcisme... ou peut-être pas!
Un roman qui ne prend sa réelle épaisseur qu'à la fin et qui me laisse une impression mitigée, une sorte de malaise.
©
Hervé GAUTIER – Août 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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La méthode Werber
- Le 28/07/2009
- Dans littérature française et francophone
N°353– Juillet 2009.
La méthode Werber – Article de Jacques Drillon – Le Nouvel Observateur n°2331 du 9 au 15/7/2009 p 89.
Dans la série « Nous vivons une époque formidable », mon attention a été attirée par l'article de Jacques Drillon. Bernard Werber qui n'est pas un inconnu pour cette revue [La Feuille Volante n° 317 – Octobre 2008] avait convié 400 de ses lecteurs à L'institut Océanographique de Paris pour un « atelier d'écriture ».
Personnellement, j'ai toujours pensé [en le vérifiant] qu'une telle activité [l'atelier d'écriture] ressemblait beaucoup à une arnaque et qu'il fallait se garder de tomber dans le panneau. Cela avait pour effet, sinon pour but, d'apprendre aux « stagiaires » ce qu'ils savaient déjà faire, tout en les ponctionnant largement au passage... avec leur consentement et leur satisfaction et surtout en leur donnant l'impression qu'ils sont meilleurs « écrivants », sinon écrivains, qu'avant leur passage dans cet atelier!
C'est peut-être un signe des temps, la preuve que la crise n'est pas pour tout le monde, mais, n'ayant pas été invité et surtout ayant des moyens limités [25 euros quand même pour participer à la séance!], je n'y ai pas assisté et je me suis donc contenté des propos du journaliste.
Si j'en juge d'après le texte du Nouvel Observateur, cette intervention du maître s'est transformée en une opération de promotion personnelle pour un écrivain à succès qui n'en n'a pas vraiment besoin, l'occasion de pratiquer l'autosatisfaction, sorte d'explication de texte de l'auteur lui-même sur ses propres ouvrages, un sondage « in situ » sur l'œuvre... Après tout c'est de bonne guerre, même si les questions posées par Werber, si elles l'ont effectivement été telles qu'elles sont relatées, ne font pas vraiment preuve d'un sens accompli de l'expression française!
Vient en suite l'objet de la rencontre. Au moins l'auteur met en garde son auditoire et indique que si l'écriture est un plaisir, ce n'est pas une chose facile parce que le travail fait aussi partie du processus[Pourtant, je me m'explique pas sa remarque précisant « l'écriture est un métier de feignant »!], que, même si on est convaincu de son propre talent , le succès ne sera pas forcément au rendez-vous. Il rappelle avec raison que si l'écriture peut être jubilatoire, le livre est souvent un univers douloureux, même si la folie, et même l'audace, font un peu partie du décor et que l'observation du quotidien est finalement une bonne école, que l'inspiration réserve parfois de bonnes surprises à l'auteur lui-même parce que l'imagination reste la plus forte face à la feuille blanche.
Ce sont là beaucoup de banalités, distillées pour un prix manifestement exorbitant, alors que la meilleurs façon d'écrire, c'est certes de s'entrainer à le faire, mais surtout de lire les bons auteurs!
En revanche, je ne m'explique pas que l'auteur des « Fourmis » puisse affirmer que « tout roman peut se résumer à une blague » et je ne suis pas bien sûr que les participants aient été capables, avec de tels conseils, d'écrire ensuite leur propre best-seller!
Je suis pour autant d'accord avec Jacques Drillon, une telle intervention à quelque chose d'édifiant!
© Hervé GAUTIER – Juillet 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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L'ULTIME SECRET - Bernard WERBER
- Le 28/07/2009
- Dans littérature française et francophone
N°317 – Octobre 2008
L'ULTIME SECRET - Bernard WERBER [Editions Albin Michel].
J'avoue que je ne connaissais pas Bernard Werber avant la lecture de ce roman.
Samuel Fincher, neuropsychiatre, spécialiste du cerveau, vient de battre aux échecs « Deep Blue IV », un puissant ordinateur. De ce fait, il est sacré champion du monde. Le soir même, il est retrouvé mort dans sa villa d'Antibes et sa fiancée, Natacha Andersen, un top modèle danois d'une grande beauté, s'accuse de l'avoir tué... en faisant l'amour avec lui. C'est la danse macabre d'Eros et de Thanatos. Quand même, mourir entre les cuisses d'une jolie femme, peut-on espérer plus beau trépas, d'autant que l'enquête établit formellement que c'est un orgasme hors du commun qui a tué Fincher. Peut-on donc réellement mourir de plaisir?
Deux journalistes Lucrece Nemrod et Isidore Katzenberg se lancent dans ce qu'ils considèrent comme une affaire criminelle, un véritable assassinat, même si cela a toutes les apparences d'un accident, quand même pas si banal que cela! Leurs investigations les conduit dans une clinique ou un homme, Jean Louis Martin, victime d'un grave accident, choisit de continuer à vivre malgré un handicap définitif. Dans cet asile hors du quotidien où travaillait Samuel Fincher, ceux qu'on appelle « les fous » sont utilisés pour leurs talents particuliers. Martin entre volontairement dans cette dialectique et se fait en quelque sorte le complice de son médecin.
D'autre part, la personnalité de Fincher, épicurien convaincu et militant, et surtout son métier orientent ces enquêteurs vers le rôle que joue le cerveau humain dans la vie de chaque homme. Cela se vérifie dans la mémoire, certes, mais aussi dans les différentes formes de motivation qui inspirent chacun de nos actes. Cette problématique ainsi posée devient un axe de recherche intéressant, quoique un peu redondant.
Bien entendu ces deux histoires se croisent et s'entremêlent sur fond d'exploration du cerveau humain et de référence à la mythologie grecque et cela débouche, après de longues tergiversations littéraires et surtout policières, sur ce fameux secret qui pourrait révolutionner l'humanité. Ce roman nous fait toucher du doigt ce que nous savons déjà : que le cerveau recèle encore une foule de mystères.
Si j'ai accroché à l'histoire pleine de rebondissements et, il faut bien l'avouer, un peu abracadabrante au point d'en être parfois déroutante voire lassante, je dirai volontiers que le style est commun et sans grande recherche, ce qui, à mon avis, dessert le roman. En outre, le livre est plein d'explications scientifiques qui ressemblent trop à une compilation de données techniques un peu ennuyeuses à lire. Elles sont probablement indispensables, aux yeux de l'auteur, à la compréhension de cette fiction, mais j'avoue que cela m'a semblé quelque peu indigeste. Le journaliste scientifique prend ici le pas sur le romancier et cela me semble dommage. L'intrigue démarre lentement, laborieusement et c'est, à mes yeux, un artifice pour s'attacher le lecteur. Bref, j'ai peiné à lire ce livre, ce qui ne m'encourage pas à poursuivre la découverte de cet auteur.
© Hervé GAUTIER - Octobre 2008. http://hervegautier.e-monsite.com