la feuille volante
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LES PRINCESSES VAGABONDES - Frédéric LENORMAND - Editions FAYARD.
- Le 29/03/2009
- Dans littérature française et francophone
N°310 – Août 2008
LES PRINCESSES VAGABONDES – Frédéric LENORMAND - Editions FAYARD.
Je l'ai déjà écrit dans cette chronique, ce n'est pas, à mes yeux, la nouveauté qui fait la seule qualité d'un livre même si la durée de vie « commerciale »de celui-ci est forcément limitée. Cet ouvrage publié en 1999 n'échappe pas à cette remarque.
Bref, ici, comme à son habitude, Frédéric Lenormand s'approprie un morceau de l'histoire et le rend à sa manière, c'est à dire en prêtant sans doute un peu de lui-même aux personnages, en fait quatre vieilles princesses hors du temps, tantes de Louis XVI, qui fuient en Italie la Révolution Française et sa volonté de changement autant que l'agonie de cette monarchie fantomatique et la perspective de finir sur l'échafaud. Elles cherchent désespérément un hôte, fût-il leur cousin ou le pape lui-même, qui voudrait bien les accueillir, mais de Naples à Parme à Rome ou à Venise, personne n'en veut et tous ne souhaitent qu'une chose, les voir déguerpir au plus vite! Dans leur fuite éperdue, elles incarnent des temps qui ont irrémédiablement changés, refusent obstinément de s'y adapter, espèrent une restauration des valeurs anciennes qui leur redonnera leur rang et le lustre de leur ancienne condition, mais en vain!
Leur équipage est à la fois grotesque et affligeant, leur voyage pour échapper au vide, à la vieillesse et à la mort, poignant. Malgré le style alerte que l'auteur a choisi d'adopter, la manière de vivre des « Mesdames » continue d'être gouvernée par des repères surannés voire complètement surréalistes que sont les valeurs aristocratiques et l'existence de Dieu, quand ce n'est pas des références mal digérées aux écrivains du siècle des Lumières. Et de noter « Elles comprirent que c'était de l'exil qu'elles souffraient, leurs vies s'installaient dans un pénible hiver d'où rien ne sortirait, que la mort ». Et la mort en terre étrangère! Comme pour nous rappeler que, pour être princesses, elles n'échappent pas pour autant à la condition humaine. Chacun d'elle glissera donc vers le néant, de la même manière qu'elle avait vécu, en solitaire! Mais avant c'est la folie qui mettra un terme à cette équipée, la folie qui est une autre manière d'échapper à cette vie. Mais leur existence n'avait-elle pas été un long délire, cet état qui vous fait fuir le réel ou l'habiller au couleurs de vos envies, de votre inconscience ou de vos fantasmes?
J'entends dire qu'on lit de moins en moins. C'est évidemment très dommage, pourtant, il est des écrivains qui sont fort capables de réconcilier les plus réticents avec la lecture pour peu qu'ils veuillent bien leur accorder quelques moments de leur temps. En effet, quand l'acte de lire, que d'aucuns tiennent de plus en plus pour un pensum quand ce n'est pas une perte de temps, correspond à un moment de plaisir, surtout quand le style est jubilatoire et léger, les phrases cousues d'humour et quand le texte mêle le dérisoire, le sérieux et la précision documentaire, l'affaire est d'une autre nature et mérite qu'on s'y arrête.
Écrire, ce n'est pas seulement aligner des mots qui forment des phrases et des chapitres [les gens pressés appellent cela des livres], c'est pour l'écrivain l'occasion unique de faire naître chez son lecteur une envie de poursuivre en sa compagnie ce voyage intérieur et immobile que seules les oeuvres d'art, et donc les livres, sont capables de susciter. On apprend des choses, certes, et ce n'est pas là le moindre atout d'un ouvrage, mais surtout on garde de celui-ci un vif souvenir puisé dans cette complicité qui peu à peu s'installe. A cette occasion on goûte le dépaysement, le rêve ou de plaisants moments qui vous font sourire parce que les personnages s'animent devant vous par la seule force des mots et que vous croyez les avoir toujours vus et connus. Vous devenez, sans presque vous en rendre compte, le témoin privilégié du narrateur qui vous confie, à vous seul, ses saillies, ses remarques pertinentes et impertinentes parfois! Quand, en plus le style est somptueux, respectueux de la grammaire, des nuances de la langue, de la musique des mots, avec en plus le sens de la formule, à la fois simple, juste et percutante, le temps consacré à la lecture devient un moment précieux, indispensable même puisqu'il devient un antidote aux vicissitudes de notre quotidien.
© Hervé GAUTIER – Août 2008.http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg
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LA PENSION BELHOMME - Frédéric LENORMAND - Editions FAYARD.
- Le 29/03/2009
- Dans littérature française et francophone
N°328– Mars 2009
LA PENSION BELHOMME – Frédéric LENORMAND - Editions FAYARD.
Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre de mettre en lumière un point un peu oublié de la Terreur. De cette période, nous n'avons probablement retenu que l'usage inconsidéré de la guillotine, la chasse aux ci-devants, et l'insécurité qui faisait des accusateurs d'un jour les victimes du lendemain. C'était une guerre civile et dans ces périodes où les grandes idées sur les valeurs de l'humanisme sont quelque peu mises entre parenthèses, des vocations de délateurs zélés se révèlent et les prisons se remplissent d'autant plus facilement que les chefs d'accusation atteignent une inflation galopante autant qu'une dangereuse imprécision.
Pour pallier cette carence, l'État réquisitionne donc les cliniques pour peu qu'elles soient munies de barreaux. Rue de Charonne, la maison de Jacques Belhomme fut du nombre. Cet ancien menuisier, opportuniste et âpre au gain, s'improvisa Maître de pension à partir de 1765, considérant son nouveau métier comme plus lucratif. Il ouvrit donc « à mi-chemin entre entre la Place de la Nation et le cimetière du Père Lachaise » un établissement pour pensionnaires fatigués ou agités. L'idée devait être bonne puisqu'il prospéra pendant vingt cinq ans. De telles maisons étaient en réalité et à l'origine, les ancêtres des cliniques psychiatriques. Ces « pensions bourgeoises » étaient, sous l'Ancien régime des annexes des geôles et on y recevait souvent des individus incarcérés ici par « lettres de cachet », c'est à dire en vertu de l'arbitraire. La profession des résidents était diverse, bourgeois, artisans, rentiers, ...mais ils acquittaient tous le montant de leur pension, parfois élevée. Après la destruction de la Bastille, le nouveau régime se fit un devoir de remplir ces nouvelles prisons devenues « maisons de santé et de sûreté ». A la Révolution on comptait chez Belhomme des fous et des handicapés mais aussi des vieillards, des grabataires, des nobles, des prêtres, d'anciens fonctionnaires ou militaires, tous plus ou moins malades ...En tout cent seize détenus s'y sont côtoyés pendant toutes ces années.
A partir de l'avènement du nouveau régime, aux circonstances exceptionnelles autant qu'à l'activité débordante de la police, ceux qui allaient les peupler ne présentaient plus exactement les mêmes caractéristiques. S'y côtoyèrent donc tous ceux qui étaient suspects aux yeux des révolutionnaires, nobles, journalistes, officiers, acteurs de théâtre, ainsi qu'une foule d'anonymes en délicatesse avec les autorités ou simplement en disgrâce... et chacun de soudoyer les médecins et les policiers pour y être incarcérés. Notre Belhomme profita de l'occasion pour s'enrichir et rançonner quelque peu ses nouveaux pensionnaires, trop heureux d'être chez lui un peu à l'abri de l'agitation extérieure. Mal lui en prit et il tâta, lui aussi des tribunaux sous l'accusation précise de concussion, « d'exaction envers les riches et d'inhumanité envers les pauvre », de faux et de banqueroute frauduleuse mais finit par survivre à tous ces bouleversements. Il fut, lui-aussi, envoyé dans une maison de santé, mais pas dans la sienne, laquelle dépérit et finit par fermer.
Au risque de me répéter, cette chronique s'instituant depuis quelque temps, et avec un plaisir gourmand, le témoin privilégié de l'œuvre de Frédéric Lenormand, je voudrais souligner une nouvelle fois tout l'intérêt que le simple lecteur que je suis prend à la fréquentation de ses ouvrages. Comme les autres, celui-ci est le résultat d'une recherche à la fois approfondie, patiente et minutieuse de documents historiques qui ont miraculeusement survécu aux soubresauts de notre histoire. En historien avisé mais aussi malicieux, il relate avec force détails la liste et parfois une partie de la vie de ceux qui furent accueillis dans « la pension Belhomme ». La lecture en est savoureuse.
J'ajouterais que l'auteur fait des remarques pertinentes et parfois (heureusement) impertinentes dans un style emprunt d'humour et toujours aussi jubilatoire qui ne saurait me laisser indifférent et qui transforme le temps consacré à la lecture en un agréable moment.
©Hervé GAUTIER
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LIBRES PROPOS - L'AVION DE SAINT- EXUPERY.
- Le 29/03/2009
- Dans littérature française et francophone
N°225
Mai 2000
LIBRES PROPOS – L’AVION DE SAINT- EXUPERY.
Voilà qu’on reparle d’Antoine de Saint Exupéry. En soi, la nouvelle ne pouvait que m’intéresser. Qu’on parle de cet écrivain d’exception qui a su être un homme de plume comme un homme d’action ne pouvait me laisser indifférent !
Malheureusement, ce n’était pas pour évoquer le compagnon de Mermoz et de Guillomet ou « Courrier Sud », « Pilote de Guerre » ou « Terre des Hommes » , ces textes qui ont enchanté mon adolescence et ma vie d’homme, mais pour reparler … de sa mort !
Déjà, l’an passé, on avait, soi-disant, retrouver son avion. En faisait foi, une hypothétique gourmette qui lui aurait appartenu. Elle est toujours en cours d‘examen… Et voilà qu’on remet cela et qu’un plongeur, sûrement en mal de notoriété, prétend avoir retrouvé son avion. A la télévision on a exhibé un train d’atterrissage mangé par la rouille et torturé par des mollusques marins. La belle affaire ! Et on a prétendu que cet avion était unique et ne pouvait donc qu’être celui du pilote–écrivain !
Cela va sans doute occuper un peu l’actualité immédiate. Si au moins cela pouvait donner envie de lire ou de relire ce merveilleux auteur qui a tant honoré les Lettres Françaises, si au moins… mais franchement je ne suis sûr de rien ! Au contraire, au nom du sacro-saint droit à l’information, on va nous abreuver d’images sous-marines d’ improbables restes d’un aéronef dont on va nous affirmer qu’il est bien celui de Saint-Ex. Peut-être passera-t-on quelques photos de l’écrivain ? Mais je n’ose espérer qu’on nous fasse partager quelques extraits de ses romans. Il ne faut pas en demander trop !
On va sûrement nous débiter sur son compte les habituelles inepties dont bien des films se sont fait l’écho… Et puis on reparlera de l’avion !
A propos de cet appareil, et n’en déplaise à l’inventeur, puisque c’est son nom juridique, cette partie de la Méditerranée ne recèle pas un, mais un grand nombre d’épaves de Lighting P38, comme celui que pilotait le commandant Antoine de Saint Exupéry, le 31 juillet 1944, quand il avait rendez-vous avec la mort. Alors, cet avion plutôt qu’un autre !
Et puis il y a autre chose. On dit que Saint-Exupéry était las de vivre. Sans doute, et le dernier écrit qu’il laissa avant de s’envoler pour sa dernière mission pourrait en faire foi . Il était un homme libre et avait peut-être choisi, en ce jour qui était pour lui le dernier, de survoler une dernière fois les lieux où il passa sa merveilleuses enfance.
On a beaucoup gloser sur la manière dont il a été « descendu » par un avion de la chasse allemande qu’il n’aurait pas dû croiser. Le P 38, volant plus haut était hors de portée du chasseur. Une lettre d’un pilote allemand, tué quelques jours après et qui volait ce 31 juillet 1944 dans ces parages, fait état de cet avion allié qui semble s’être offert à ses balles d’une manière incompréhensible… Tout cela est intriguant, même si le commandant Antoine de Saint- Exupéry a choisi, en ce jour de quitter la vie en servant son pays.
Il aurait donc voulu la Méditerranée pour linceul, comme l’Atlantique qui s’était refermé, quelques années plus tôt sur « La Croix du Sud » de son ami Mermoz. Qu’on respecte cela et qu’on aille pas fouiller les restes du cimetière marin qu’il aurait choisi. Qu’on respecte sa sépulture puisque c’est en pilote combattant qu’il est mort !
Il est pour chacun de nous l’auteur du « Petit Prince », peut-être le livre le plus populaire et assurément le plus traduit dans le monde. Il a, grâce à lui fait rêver notre pauvre espèce humaine et continuera sans doute de le faire encore longtemps, preuve que les poètes ne meurent jamais complètement !
Alors, que les hommes le laissent reposer en paix. Ils lui doivent bien cela !
© Hervé GAUTIER.
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L'ART DELICAT DU DEUIL - Frédéric LENORMAND - Fayard.
- Le 29/03/2009
- Dans littérature française et francophone
N°312 – Septembre 2008
L'ART DELICAT DU DEUIL – Frédéric LENORMAND - Fayard.
Le juge Ti est chargé d'administrer la ville de Han-yuan où se déclenche une étrange épidémie. Conscient de ses responsabilités qui lui enjoignent de faire respecter l'ordre public face à la panique qui s'empare de la population, ce magistrat balance entre la médecine chinoise à laquelle il croit et les pratiques incantatoires des trois autres religions pratiquées à cette époque que son confucianisme militant incline à mettre en doute.
Ti, toujours aussi dubitatif déjoue facilement les pièges des charlatans qui se proposent d'enrayer cette maladie. Pourtant, pour incrédule qu'il soit au regard des religions en général et des choses étranges en particulier, notre magistrat se résout à donner dans ce travers, et y trouve même des vertus. Cependant, une autre série de meurtres vient compliquer les choses, ou à tout le moins vient lui donner l'occasion d'aiguiser son sens critique et sa logique pour dénouer les fils compliqués d'une intrigue à éclaircir, d'éclairer la plus ténébreuse des affaires criminelles, de confondre les meurtriers de tout poil, de sorte que cela devient rapidement une affaire où la jalousie le dispute à l'adultère, l'intérêt personnel aux pires crapuleries, ce qui plonge notre sous-préfet dans un abîme de perplexités. Comme toujours, face au spectacle offert par la turpitude humaine et aux problèmes qui pour lui en découlent, il agit avec méthode et oppose son intelligence et aussi sa mémoire aux allégations basées sur les démons et autres spectres maléfiques porteurs de mort. La dialectique confucéenne dont il est un fervent adepte le conduit à rechercher des causes bien réelles à des phénomènes étranges et surnaturels dont cette société est friande, entretenus, il est vrai, par la culture des autres religions.
Voilà que notre mandarin, après avoir frôlé la mort, a soudain conscience des choses et porte désormais ses soupçons sur un notable de la ville. Il charge sa fidèle première épouse, Dame Lin, encore elle, d'enquêter pour son compte, ce pour quoi elle excelle. Ainsi doit-il se résoudre à un subterfuge légal mais astucieux pour s'assurer de la personne d'une criminelle ce qui aurait été d'autant plus difficile qu'elle appartient à la noblesse. On sait que dans la société chinoise d'alors, cette caste est censée être un pilier de l'Empire. Ce faisant, il démonte facilement une machination qui prenait toute la ville en otage et dont l'épidémie n'était que la manifestation, aussi fausse d'ailleurs que les démonstrations surnaturelles constatées. Ainsi établit-il que toute cette histoire de fantôme et de contagion qui avait secoué cette petite ville n'était pas autre chose qu'un montage trompeur et criminel.
Pourtant Ti, s'il est un clairvoyant et implacable juge, n'en est pas moins humain et respectueux des apparences religieuses, surtout quand elles servent ses desseins et sauvegardent également la paix publique dont il est la garant. Cela lui vaut, bien entendu, l'inimitié de la population dont il a la charge, mais peu lui chaut, son devoir avant tout, et sa prochaine mutation la lui fera oublier!
L'écriture d'un livre est un exercice difficile, mais le titre que l'auteur lui donne ne l'est pas moins. Il doit être à la fois explicite, évocateur et incitatif pour le lecteur. A la différence sans doute des autres volumes de cette série, celui-ci m'interroge. Dans une intrigue policière, il y a forcément des morts. Le deuil qui en résulte tient à la fois du chagrin personnel et des conventions sociales. Dame Lin, en digne représentante de son époux et aussi en tant que membre de la bonne société, excelle dans le respect de ces rituels. Pour autant, elle a parfaitement le droit d'être réellement attristée par la mort d'un jeune étudiant qui lui est étranger mais pas indifférent. Un témoin extérieur peut aisément faire la confusion entre la peine qu'elle peut éprouver pour cela et les obligations qu'imposent les convenances à la suite du décès d'un notable, surtout si ces deux morts sont concomitantes. C'est sans doute en cela que le deuil est un art délicat, comme le suggère le titre.
Cela dit, j'ai, une nouvelle fois, pris du plaisir à lire ce roman. Comme j'ai souvent eu l'occasion de l'écrire dans cette chronique [La Feuille Volante n° 290, 291, 292, 293, 294, 301 ,302, 307,308,309, 310], l'auteur suscite l'intérêt de son lecteur dès les premières pages pour le conduire jusqu'à la fin, sans que l'ennui se soit jamais insinué dans sa lecture. Le style, à la fois humoristique, plaisant et respectueux de la langue, le récit dépaysant et documenté font de ce voyage immobile un vrai moment de plaisir.
© Hervé GAUTIER - Septembre 2008.
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ETRANGE ETRANGER - Une biographie de Fernando PESSOA
- Le 29/03/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
ETRANGE ETRANGER - Une biographie de Fernando PESSOA
Robert BRECHON - Christian BOURGOIS - Editeur.
Le personnage de Fernando Pessoa m'a toujours fasciné.
Cet homme, mort relativement jeune (47 ans) qui a choisi par dépit ou par réelle volonté la situation de modeste agent du bureau malgré une solide formation littéraire et une parfaite connaissance de l'anglais, qui a résolu de vivre en solitaire à Lisbonne malgré une adolescence sud-africaine prometteuse, qui a choisi d'écrire parce qu'il avait eu l'intuition très tôt que là était sa véritable destiné mais qui a peu publié préférant entasser ses manuscrits dans une malle qu'on retrouva après sa mort, ce créateur qui a été pratiquement ignoré de son vivant malgré des efforts en direction de la notoriété et qui, cinquante ans après sa mort a été reconnu comme l'un des plus grands écrivains portugais depuis le Renaissance au point de reposer maintenant au Monastère des Jeróminos aux côtés de Vasco de Gama et de Camões, ne pouvait me laisser indifférent.
Cet homme, en effet est , en lui-même un véritable paradoxe.
Sans réel livre ni lecteur de son vivant, il a cependant voulu marquer son temps par des prises de positions politiques et littéraires mais tout cela est pratiquement resté sans lendemain. Il me fait songer à cette phrase de Constantin Cavafy "Tu es fait pour accomplir de grandes et belles choses mais toujours le sort te refuse les encouragements et le succès."
Pourtant il a puisé dans ses contradictions mêmes la richesse de son oeuvre. Tour à tour nationaliste, sentimental, cynique, baroque, classique, érotique, ésotérique ou tragique, ses écrits et spécialement ses poèmes ont jalonné son itinéraire mais c'est surtout grâce au Livre de l'intranquillité, sorte de journal intime en prose qu'il tint toute sa vie qu'il est maintenant le plus connu.
Dans sa jeunesse il s'enthousiasma pour les revues. Des deux qu'il créa Orpheu ne dépassa pas deux numéros et Athéna cinq. Ses écrits, pour la plupart inédits ont pourtant été publiés ponctuellement mais dans d'autres revues. Etrange destiné en effet que celle de Pessoa qui, s'il publia, le fit cependant à compte d'auteur où en revues et essuya souvent le refus des éditeurs.
Etonnant aussi cet écrivain qui fit si bien chanter la langue portugaise et qui, dès lors qu'il tomba amoureux d'Ophelia Queiroz, sans doute l'unique femme de sa vie et de quelques dix ans sa cadette lui adressa des missives enfantines pour finalement rompre avec elle brutalement et sans autre raison sans doute qu'un profond état dépressif. Celui-ci est certainement un des terrains nourriciers de son oeuvre!
L'écriture sera pour Pessoa une manière de bouée de sauvetage dans un monde qui décidément n'est pas fait pour lui. Je crois en effet que c'est grâce à elle et plus spécialement à la poésie qu'il parviendra à y survivre. Il fut sans doute comme les écrivains maudits qui ne peuvent, leur vie durant, être reconnus et se débattent contre l'adversité mais je crois surtout qu'intimement il avait la nostalgie de la grandeur du Portugal, de ce pays où il a choisi de vivre, qu'il a choisi de servir dans l'ombre avec des moments plus officiels. Il est resté hanté par le mythe de dom Sébastien, "Le Roi caché", tué au Maroc en 1578 et qui selon la légende doit revenir à Lisbonne. Il a donc cherché parmi les hommes politiques de son temps celui qui pourrait bien incarner le renouveau de son pays. Ce fut Sidonio Paiz, puis, au début Salazar qu'il finit par combattre ouvertement. Quelques temps avant sa mort l'élégie de l'ombre dit sa profonde déception.
Il a voulu "Tout sentir de toutes les manières" mais il est resté reclus dans ce quartier de la Baixa de Lisbonne jusqu'à donner de lui l'image d'un citoyen quelconque vivant au quotidien...
Illustrant la phrase de Descartes "Au moment de monter sur le théâtre du monde... Je m'avance masqué"(encore ne l'a-t-il été que très partiellement puisqu'il a signé de son nom nombre de poèmes) il a donné naissance aux hétéronymes, sorte d'autres lui-même qui non seulement ont reçu de lui l'existence mais encore la faculté d'écrire. Pessoa a donc été un créateur au sens plein du terme. Il a illustré jusque dans le détail les relations subtiles qui existent entre un auteur et ses personnages mais surtout il leur a donné plus que la liberté d'être. Ils ont été les acteurs de son "drame", ont vécu leur vie fictive comme de véritables êtres humains et comme des écrivains à la fois semblables et différents de lui au point que notre auteur les regardera vivre tout en restant en retrait. Il avouera "Il me semble que tout cela était encore moi, le créateur de l'ensemble, qui était le moins présent. On dirait que tout s'est passé et continue de se passer indépendamment de moi." De sorte qu'on ne sait plus très bien où commence et où s'arrête le jeu que Pessoa a initié. Mais ce n'est pas tout. Considérant cette galerie de personnages (cette "coterie" comme il l'appelle) Pessoa disserte sur leur talent respectif, publie des études faites par lui à leur propos ou par certains d'entre eux sur certains autres sans qu'un non-averti puisse supposer que tout cela n'est finalement que l'oeuvre de Pessoa lui-même.
Tout se passe comme s'il avait voulu brouiller les cartes et compliquer cette situation à l'envi au point peut-être d'être dépassé par elle, subjugué par ses propres créatures.
On peut se perdre en conjectures sur les raisons de l'existence de ces principaux hétéronymes. Alberto Caeiro est un poète païen à l'éducation fruste dont le style refuse les artifices du genre et où l'émotion est absente. Le Docteur Ricardo Reis est un épicurien au langage châtié, l'ingénieur Alvaro de Campos un poète sensationniste qui veut lui aussi "tout sentir de toutes les manières". Ils ont chacun une biographie et une oeuvre publiée par Pessoa lui-même. C'est aussi Bernardo Soares, l'auteur du Livre de l'intranquillité n'est peut-être qu'un demi-hétéronyme mais qui est sans doute celui qui ressemble le plus à l'auteur de Message. Il y en a d'autres bien sûr mais tout cela me semble procéder d'une intuition rimbaldienne de notre auteur qui à sa manière a eu la révélation de cette phrase toute simple "Je est un autre". En effet, à cinq ans il s'adressait déjà des lettres du Chevalier de Pas, un autre hétéronyme.
Est-ce par goût de l'ambiguïté, pour donner libre cours à son imagination, pour révéler les facettes cachée de sa personnalité, pour donner vie à des personnages qu'il aurait aimé être, par simple goût de vivre masqué ou pour le plaisir de se construire un microcosme intime dans lequel il avait plaisir à vivre en compagne de gens qu'il aimait? C'est sans doute pour toutes ces raisons à la fois... Je ne peux pas pour ma part imaginer que le goût qu'il avait pour les sciences occultes ait été étranger à cela. De même son penchant pour les contraires qui se manifeste dans le phénomène des hétéronymes trouve aussi une illustration dans l'usage qu'il faisait des oxymores.
Ce qui paraît important de garder toujours a l'esprit c'est que Pessoa est à la fois témoin de son temps malgré la solitude qu'il cultive et un intellectuel d'une grande culture et d'une extraordinaire créativité, un formidable magicien des mots à travers une poésie multiforme, quelqu'un qui a rêvé d'être ce qu'il n'a jamais été au point de n'être finalement rien et d'en avoir une conscience extrême. Aussi avoue-t-il simplement "Je ne suis rien, cela dit je porte en moi tous les rêves du monde"
Il incarne à mes yeux la condition solitaire de l'écrivain face à lui-même et à son oeuvre. Il est le truchement nécessaire à cette création qui avant lui et sans lui ne serait rien et qui accomplit sa tâche parce que cela correspond à sa fonction sur terre. Peu lui importe dès lors la reconnaissance et les honneurs. Il collationne ses écrits et les entasse. Tant pis si, à la fin, fatigué de vivre il accepte la mort. Il a accompli sur terre son office.
Plus que tout le reste sans doute c'est quelqu'un, comme l'a bien noté Gaspar Simoès qui puise dans la magie de son enfance perdue la force d'écrire dans le vide, celle de durer malgré son mal de vivre et la mort d'êtres chers qui s'est très tôt révélée à lui, quelqu'un qui malgré sa nostalgie et ses échecs a toujours été un étranger pour lui-même et sur la terre, quelqu'un qui "attendait qu'on lui ouvre une porte devant un mur sans porte."
Comme le note très bien Robert Brechon il reste un poète et « Les Poètes aussi écrivent pour les dieux, c'est à dire pour une hypothétique conscience du monde sans laquelle rien de ce que nous faisons n'a de sens ici-bas ».
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Hervé GAUTIER
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LE RENDEZ-VOUS DE BERGEN - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.
- Le 29/03/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
LE RENDEZ-VOUS DE BERGEN - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.
Décidément, depuis le temps que je le fréquente, par romans et traductions interposés, je l'aime bien ce Maqroll El Gaviero, "son absence de goût et de projets d'avenir" et sa prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent souvent au fiasco. Bourlingueur infatigable, mais toujours en perpétuelle errance, il me paraît être à la recherche des racines de son être.
A travers ce récit, et à l'occasion de ce rendez-vous donné par Sverre Jensen, un vieil ami, dans ce port de Norvège où celui-ci a décidé de mettre fin à ses jours Alvaro MUTIS se livre à l'exploration de l'âme de Maqroll et plus spécialement aux relations qu'un humain peut entretenir avec sa propre mort à venir. Nous ne sommes ici que de passage!
Malgré ses aventures rocambolesques, et pour le lecteur enchanteresses, relatées dans les romans précédents, j'ai toujours eu le sentiment que même s'il a bien souvent frôlé la mort, El Gaviero a toujours eu la volonté de faire prévaloir "les raisons de continuer à nager contre le courant». Je veux dire que même si son ami a choisi le suicide, la lecture des romans d'Alvaro MUTIS nous apprend que Maqroll a toujours lutté contre cette idée et ne s'est jamais laissé aller à son autodestruction! Pour Jensen les choses sont différentes et étonnamment simples: "J'avais accumulé quelque chose que je peux seulement définir comme la fatigue d'être vivant... Je ne supporte plus le bruit que font les vivants." C'est un peu l'occasion que chaque homme choisit de saisir pour régler ses comptes avec sa propre vie en ayant conscience de le faire librement mais avec la certitude que le destin existe et qu'on ne peut lui échapper. Ces choses-là, il est vrai s'expriment difficilement avec des mots!
Dans la deuxième relation, avec un humour au phrasé délicat, MUTIS renoue avec une habitude déjà prise par le passé (Le Dernier Visage- Editions GRASSET- Présentation La Feuille Volante n°180 Janvier 1994) de faire se rencontrer Maqroll, personnage de roman et le peintre Alejandro Obregón. Mêlant fiction et réalité, il poursuit à sa manière l'analyse de l'âme tourmentée d'El Gaviero qui est peut-être l'image de la sienne propre? Cette rencontre, pour inattendue qu'elle soit est extraordinaire et le lecteur attentif se tient constamment sur cette frontière édifiée avec des mots qui sépare l'imaginaire du réel. L'auteur tient d'ailleurs à nous rappeler les choses :"Il n'y a qu'à nous qu'il arrive des histoires pareilles!" Il est vrai qu'entendre Maqroll parler, en Français, des chats d'Istambul et de leur prescience, aux petites heures du matin à Carthagène devant un verre de rhum a quelque chose d'irréel!
Je ne sais par quel miracle une amitié sans faille naquit de cette rencontre et El Gaviero, en humaniste averti commença à s'intéresser à la peinture d'Obregón qu'il qualifia, Dieu sait pourquoi "d'angélique, mais d'ange du sixième jour de la création.". Il s'ensuivit une analyse de l'art pictural de son ami où la précision le dispute à la pertinence du propos. Cependant, ce qu'Obregón souhaite avant tout peindre c'est le vent, celui qui ne laisse aucune trace de son passage... Cela tient de la gageure!
El Gaviero, marin mythique ne peut mourir. Après nous avoir donné à penser qu'il ait pu aller "Ad Patres" dans un marigot perdu, nous le retrouvons, lors de la troisième nouvelle sur l'île de Majorque. C'est pourtant un homme tout différent que MUTIS nous donne à voir ici, un être blessé et tourmenté par la mort. Nous le savons, El Gaviero est fidèle en amitié. Elle lui fait traverser les océans sur des rafiots de fortune pour être présent auprès d'un ami qui l'a appelé sans que nous sachions très bien par quel miracle sa lettre a pu lui parvenir! Cette fidélité va bien au-delà de la mort puisqu'il respecte scrupuleusement à l'égard de ses amis disparus le "devoir de mémoire". Ici les circonstances l'amènent à prendre en charge le fils d'un ami décédé. Lui qui s'était promis de vivre sans attache voit dans ce coup du sort une manière de défi ou une épreuve supplémentaire imposée par son funeste destin. Bien sûr il l'accepte comme une sorte de paternité par procuration! C'est pour lui l'occasion de découvrir l'éveil d'un enfant à la vie, de s'attacher à ce petit être qui le lui rendra bien mais qu'il devra se résoudre à regarder partir parce que leur chemin finira par s'écarter. C'est à nouveau la mort qui est ici rappelée par l'évocation d'une séparation définitive.
C'est un Maqroll vieillissant qui nous est présenté à travers cet enfant qui pourrait bien être son petit-fils mais dont l'intrusion dans la vie de l'aventurier m'a fait penser au Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry. Evoquant les déchirements que parfois nous impose la vie, c'est le thème de la mort qui est ici récurent. Elle fait certes partie de notre condition humaine mais ceux qui restent en vie après le trépas d'un être cher ont une petite idée de ce que peut être l'enfer. Même si les paroles peuvent libérer la souffrance elles ne l'exorcisent pas tout à fait!
Tenant le lecteur en haleine jusqu'au bout MUTIS qui relate ici une de ses rencontres avec El Gaviero lui-même et se livre à une analyse pointue des replis de l'âme de Maqroll et des sentiments qui peuvent y naître.
C'est bien vrai que, comme le dit Bernard Clavel, "Mutis est un enchanteur!"
© Hervé GAUTIER
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Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?
- Le 29/03/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?
Je ne sais ce qui m'attire chez les écrivains sud-américains mais assurément quand paraît un roman d'Alvaro Mutis, je m'empresse de le lire comme quelqu'un qui attendrait des nouvelles d'un ami parti depuis longtemps.
De lui, je ne sais que peu de choses. Romancier et poète il est Colombien, né en 1923 et vit à Mexico. Il a obtenu le Prix Médicis Etranger en 1983.
A l'occasion de chacun de ses romans, il affine le portrait de son héros favori, le marin Maqroll El Gaviero mais il le fait à la manière d'un troubadour qui raconterait ses aventures. Véritables chansons de geste, ses récits nous donnent à voir un personnage truculent, éternel voyageur, évoluant dans des décors où le dépaysement est garanti ce qui a fait dire à Bernard Clavel "Mutis est un enchanteur".
Je ne sais pas si la vie de Maqroll reflète la sienne ou si, par la magie de l'écriture Mutis se crée un univers de substitution mais ce que je sais c'est qu'il le fait fort joliment en donnant à l'ensemble de son oeuvre une unité et une continuité agréable à son lecteur.
Je l'avoue, il me procure de l'émotion et sait m'attacher à ses pas dès la première ligne du roman sans que l'intérêt qu'il a fait naître en moi retombe avant la fin. Est-ce son humour au phrasé délicat, est-ce cette alchimie secrète qui transforme une histoire qui aurait pu être banale en récit passionnant où Maqroll nous est présenté comme un érudit autant que comme un aventurier? Au vrai, je n'en sais rien mais il y a du merveilleux dans tout cela. C'est peu dire qu'El Gaviero est familier de l'errance puisque chacune de ses pérégrinations l'entraîne sur terre comme sur mer à la poursuite de je ne sais quelle chimère. Sa vie est une longue suite de quêtes où l'appât du gain est largement secondaire. Il vit au jour le jour sans projet d'avenir avec cette prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent le plus souvent au fiasco! C'est un vagabond qui n'amasse pas pour ses vieux jours mais qui est seulement riche de souvenirs. Ils prennent leurs racines dans la fréquentation assidue des ports, des femmes et des bouteilles d'alcool...! Ce qui lui va le mieux ce sont les océans, la liberté, mais sa vie, quelque aventureuse qu'elle soit n'est en fait que le reflet de la condition humaine. Son destin qui est d'aller de "désastre en désastre" s'accroche à ses pas ce qui fait de lui un homme solitaire, aux attaches aussi peu définitives que celles qui amarrent le bateau au quai. Il y a du fatalisme chez lui dans cette acceptation constante de son état auquel il ne peut échapper.
Cette impossibilité de se fixer quelque part ne l'empêche pas de cultiver l'amitié, la vraie, celle qui lui fait parcourir les mers et oublier ses propres intérêts pour être aux côtés de celui qui l'appelle, restant au besoin fidèle à un ami au-delà de la mort de celui-ci.
Surtout n'allez pas croire que El Gaviero n'est qu'un buveur marginal. Que nenni! Il est, bien au contraire et par-delà ses apparences rabelaisiennes un "honnête homme", un humaniste, un épicurien qui trouve malgré toutes ses épreuves de bonnes raisons pour continuer à vivre. Il reste cependant un marin qui vit l'amour davantage comme des passades que comme des passions. Il y a dans chacune des femmes que Mutis met sur sa route l'image tout à la fois de la mère, de la compagne, de l'épouse mais surtout de la maîtresse, dispensatrice de vie, de stabilité, de tendresse mais aussi de plaisir. Au gré des romans nous les découvrons. Ce sont Antonea, Flor Estevez, Ilona et combien d'autres...
Dans ses derniers romans parus, Mutis choisit de traiter non seulement la recherche de l'impossible rêve mais surtout celui de la mort. Ce thème est toujours sous-jacent dans son oeuvre mais maintenant il nous la présente non comme une réalité crainte mais comme un fait purement humain. Il nous rappelle simplement que, simples mortels nous ne sommes ici que de passage et que les traces que nous laisserons après nous ne manqueront pas de s'effacer. Alors, parcours initiatique ou symbole de l'éternelle quête de l'homme et de sa fuite ou rappel que l'échec existe, qu'il fait partie de la vie, que notre but sur terre ne doit pas forcément être synonyme de réussite sociale, que la mort est au bout de notre parcours?
Personnage de roman que Mutis prétend rencontrer parfois physiquement ou homme bien réel aux aventures rocambolesques, les multiples facettes de la personnalité de Maqroll en font une figure attachante, une créature mythique de cet auteur bolivien dont Otavio Paz a dit "(qu'il est) un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs et faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie."
Alvaro Mutis a publié des romans, La Neige de l'Amiral (Prix Médicis Etranger 1989), la Dernière Escale du Stramp Steamer (1989), Ilona vient avec la pluie (1989), Un bel morir (1991), Ecoute-moi Amirbar (1992), Le Rendez-vous de Bergen (1993), Abdul Bashur, le rêveur de navires (1994), des nouvelles, Le Dernier Visage (1991) et des poèmes, Les Eléments du désastre (1993)
Notes personnelles de lecture - © Hervé GAUTIER
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Pour ne pas oublier Isaïe Goldman.
- Le 29/03/2009
- Dans poésie française
Mai 1998
En guise de 18° Anniversaire - Pour ne pas oublier Isaïe Goldman.
J'avais l'habitude de publier, à la date anniversaire de la création de la Feuille Volante un article retraçant sa vie et parlant de son avenir. Je souhaite aujourd'hui rompre avec cette tradition non seulement parce que il n'y a plus rien à dire sur cette revue qui est de plus en plus moribonde mais surtout parce que j'ai choisi de me souvenir d'une autre publication aujourd'hui disparue.
Elle avait pour nom "POESIE SONORE" et était animée par Isaïe Goldman décédé depuis. Il conseillait de lui adresser·" correspondances et rouspétances" à son adresse, 20 Chemin de Rieu 1208 GENEVE. Eh oui, notre ami était Suisse et pharmacien en retraite! J'ai appris un jour son décès par une simple communication téléphonique.
Je conserve précieusement des exemplaires de sa revue ainsi que ses lettres. Comme la plupart de mes correspondants, je ne l'avais jamais rencontré. Je me souviens seulement de sa voix, un peu vieillissante une fois au téléphone depuis Genève.
Sa revue était un paradoxe, Poésie Sonore, puisqu'il s'agissait d'un document écrit, réalisé par lui artisanalement. Sa devise, reproduite sur chaque numéro était " Quand je crache à la figure de quelqu'un, c'est toujours par devant!". C'était ambitieux et impressionnant mais la lecture de sa revue montrait qu'il portait surtout témoignage de la poésie des autres puisqu'il n'oubliait jamais d'accueillir des amis. Il se faisait l'écho de ce petit monde de la poésie dont nous savons qu'il est marginal mais ne connaît pas de frontières.
Il y avait aussi ce côté artisanal qui me plaisait bien. Il indiquait toujours en exergue de chaque numéro " La Poésie Sonore paraît quand ça lui chante et publie ce qui lui chante, avec ceux qui lui chantent, sur le ton qui lui chante et avec (suivait le nom de celui qu'il avait choisi d'accueillir comme invité d'honneur... et des autres)
Sans doute voulait-il par là rappeler que ce qu'il l'intéressait surtout c'était de rester libre de ses jugements, de ses choix, de ses publications, de ses écrits...
C'est qu'il écrivait aussi, et bien! Je me souviens d'un texte qu'il me fit parvenir en "réponse" à l'un de mes poèmes. L'accompagnait une lettre à la fois émouvante et enthousiaste. Il s'intitulait "Soleil" et je crois qu'il y tenait beaucoup. J'en reproduis ici la fin bien qu'on ne puisse pas valablement juger de son talent.
... un vieillard cheminait, pourtant, sans impatience.
Il tenait, dans sa main, la fraîche inexpérience
d'un enfant déjà grand babillard pour son âge,
et devisait gaiement sur le prochain orage:
-Dès qu'il fera beau temps, dit l'ancêtre, on ira
se réchauffer ensemble au soleil, car tu l'aimes?
- Oui, répondit l'enfant, je le mange à la crème!...
Voilà ce simple clin d'oeil à la mémoire d'un ami disparu depuis longtemps avec toujours à l'esprit ces paroles d'Alvaro Mutis:
"Ce que la mort supprime, ce ne sont pas les êtres qui nous sont proches et sont notre vie même, ce que la mort supprime pour toujours c'est leur souvenir, leur image qui s'estompe, se dilue peu à peu jusqu'à se perdre et c'est alors que nous commençons à mourir nous aussi."
Comme tous ceux qui nous ont quittés trop tôt, j'imagine qu'au paradis des poètes il doit encore passer son temps à écouter et à regarder ceux d'en bas et j'espère que ces quelques lignes lui plairont.
Notes de lecture personnelle. © Hervé GAUTIER