la feuille volante

Dans la forêt

La Feuille Volante n° 1194

Dans la forêt – Jean Hegland – Éditions Gallmeister

Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche.

 

Nell et Eva sa sœur, dix-sept et dix-huit ans, vivent maintenant, livrées à elles-mêmes dans la forêt californienne parce tout manque dans cette société désorganisée où il n'y a plus ni électricité, ni internet, ni essence, ni trains… Elles survivent comme elles peuvent en rationnant tout surtout depuis la disparition de leur mère à cause d'un cancer et de la mort accidentelle de leur père. Ce sont deux jeune femmes seules et orphelines qui survivent face à la famine, à l'insécurité, aux risques d'agression dans une région que les gens fuient vers un avenir meilleur et surtout deviennent dangereux et oublient leur humanité. Elles se rappellent les bons moments avec leurs parents, quand le bonheur était quotidien, que tout était facile, qu'elles avaient des projets, la lecture, les études à Harvard pour Nell, la danse pour Eva. Maintenant tout cela appartient au passé et il faut survivre, redécouvrir les gestes des premiers colons, la culture du potager, la valeur nutritionnelle des plantes sauvages, se méfier de tout et de tout le monde. Les deux sœurs restent ensemble dans cette maison isolée plutôt que de céder au réflexe de fuir. Cela ne va pas sans heurts, sans hostilités entre elles parce que, en arrière-plan la mort et la solitude sont une réalité. Certes, la forêt qui là aussi est un personnage central de ce livre, fournit de quoi se nourrir, mais à condition de renoncer à la facilité des produits préparés industriellement, de revenir à une vie plus simple, mais aussi à un respect de cette nature qui peut parfois se révéler hostile et dont on a un peu oublié l'importance et la valeur. L'épilogue est révélateur de cet volonté de vivre en osmose avec elle. Les deux sœurs se l'approprient petit à petit, découvrent son mystère et sa diversité et Nell se concentre sur la lecture de l'encyclopédie qui contribue à lui donner une explication du monde. Face à l'effondrement de la civilisation, c'est pour ces deux jeunes femmes tout un réapprentissage de la vie, des gestes oubliés ou appartenant aux anciens indiens de Californie et de l'instinct naturel, avec pour seul but de ne pas mourir.

 

J'ai vu dans ce roman, non pas tant une fiction mais bien une histoire pas si irréelle que cela. Nous vivons dans une société axée sur la consommation dont nous pillons sans vergogne les ressources naturelles au point de l'appauvrir durablement sans même nous apercevoir que c'est notre propre avenir que nous hypothéquons. Nous sommes conscients des risques écologiques que nous prenons, mais dans une sorte d'inconscience collective, nous persévérons dans cette attitude (« Notre maison brûle mais nous regardons ailleurs » selon la phrase déjà ancienne d'un président de la République). Pourtant nous savons bien que cette société qui est la nôtre est d'une grande fragilité, basée seulement sur le profit, sur le rendement, puisque une simple grève générale suffit à la désorganiser. C'est un peu comme si nous faisions semblant de croire que, malgré notre conduite collective irrationnelle, tout finira bien par s'arranger ou plus simplement qu'il est urgent de ne rien faire. J'ai lu dans ce roman, plus qu'une fable écologique, une invitation à une prise de conscience collective indispensable à notre survie à tous. Dans ce contexte économique caractérisé par l'abondance, le gaspillage et la facilité, chacun devient égoïste, violent et oublieux des autres qui sont aussi nos semblables. C'est aussi un roman plein d'espoir avec l'arrivée d'une vie, certes non désirée, mais qui symbolise la pérennité de l'espèce humaine, même dans l’extrême difficulté, une sorte de volonté de vivre.

La présentation de ce texte sous forme de paragraphes indépendants qui l'assimile à une sorte de journal, lui donne un rythme et une ambiance caractéristiques.

 

© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 
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