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la feuille volante

apaise le temps

La Feuille Volante n°1053– Juillet 2016

APAISE LE TEMPS – Michel Quint – Phébus

 

C'est bizarre les successions, parfois ça vous tombe dessus sans crier gare surtout si on n'a aucune parenté avec le défunt et qu'il s'agit d'une librairie hors d'âge située dans un quartier oublié de Roubaix, à l'heure de l’achat sur internet et des liseuses. En principe on songe aux droits exorbitants à payer, aux dettes, au stock invendable, au découvert bancaire et aux ennuis futurs… et on refuse. Yvonne, la patronne, célibataire sans enfant, vient de mourir subitement, instituant un client, Abdel Duponchelle, jeune professeur, son légataire universel. Mais, chose étrange, il accepte, par fidélité à sa mémoire, à son œuvre d'insertion en faveur des plus défavorisés, à cause d'une sorte de dette personnelle, parce que c'est un peu là qu’il a appris, lui l'arabe blond, à aimer la littérature, et qu'il est maintenant professeur agrégé de Lettres... Accepter, autant dire une folie, même s'il peut compter sur d'anciens clients pour l'épauler ! Le voila donc transformé en apprenti-libraire mais la faillite menace qui était déjà en embuscade du vivant d'Yvonne. Il va donc explorer ce fonds, en estimer la valeur et trouver, un peu par hasard des clichés oubliés puisque Yvonne avait abandonné son ancien métier de photographe pour reprendre la librairie à la mort de ses parents. Ainsi, et à sa grande surprise, le conflit algérien revit-il sur ces photos oubliées avec les inévitables coups de mains meurtriers de l'OAS, du FLN, du MNA, autant d’abréviations qui cachaient la violence, la lutte pour l'indépendance, les trahisons, les règlements de compte, les actes terroristes commis à Roubaix et leurs lots de morts, les harkis qui sont venus s'installer dans la région et la xénophobie qui va avec.

 

Ce court roman, refermé, je suis un peu circonspect. Je ne suis vraiment entré, dans ce livre qui tient un peu de l'énigme policière, que dans les dernières pages. Il y a cette inévitable opposition entre Saïd, un client inculte mais qui cherche, à sa manière, à apprivoiser les mots, et Abdel, professeur de Lettres, tous deux arabes, une manière comme une autre d'illustrer ce combat contre illettrisme et peut-être aussi de consacrer la primauté de l'éducation dans ce combat qu'on considère bien souvent comme perdu d'avance. Saïd est un personnage étrange qui parle aux morts et, en greffier consciencieux, en tient la liste. D'elle viendra une forme d'explication à ce qui, au fil des pages, cultive une vraie ambiguïté. J'aime ces figures qui sortent de l'ordinaire. J'ai aimé aussi cette folie dont le seul but était de faire perdurer la mémoire d'Yvonne en n'abandonnant pas sa vieille librairie à l'encan d'une faillite. C'est l'occasion d'explorer les entrailles de ce commerce qui ressemble davantage à une bibliothèque avec ses archives qui parlent pour qui sait les écouter et les interpréter. On découvre au rythme des déblaiements ce qui n'est pas forcément beau à voir, qui bouscule un peu les idées reçues et gentiment entretenues, les amours contrariées par les événements, fait tomber les masques et s'effondrer les évidences. J'ai aussi apprécié le style abrupte et incisif de cet auteur que je ne connaissais pas. Michel Quint évite heureusement d'évoquer l'historique du conflit algérien mais réveille quand même, en filigrane, ce que furent ces « événements » meurtriers en métropole. Il fait ici une œuvre louable, à travers la réconciliation entre Saïd et Zerouane, le harki, traite à l'Algérie dans ce conflit.

Je sais que nous sommes dans une fiction qui permet tout, où l'imagination est reine et le happy-end tentant, mais j'ai personnellement toujours été étonné qu'on veuille, à toute force, au nom de l’humanisme, de la vie qui continue...(ce qui est louable), réconcilier les ennemis d'hier. Il me semble que la rancœur existe, que la mémoire est tenace surtout si elle s'habille de douleur, de souffrance et de mort. Je ne suis pas bien sûr que cela ne soit pas à ranger au magasin des bons sentiments dont nous savons tous qu’ils sont artificiels, et, face à eux, les cicatrices d'une guerre ont du mal à se refermer. Je ne suis pas bien sûr non plus que tout cela soit apaisant, que le temps gomme les ressentiments mais si officiellement cela répond à une décision politique, à une amnistie inévitable. Les pays où tout le monde s'aime, s'entraide, où on choisit de tout oublier au nom de la fraternité, de l'apaisement, pour conjurer le passé, les trahisons anciennes, ça ne dure jamais bien longtemps, comme l'histoire que voudrait réécrire Abdel, avec le concours de Saïd et de Zerouane et les anciens clichés d'Yvonne. Quant au racisme anti-maghrébin, anti-arabe, si ancré dans notre pays, un rien le fait renaître. Les événements actuels le montrent malheureusement avec les attentats islamistes et les amalgames inévitables, inspirés et entretenus par des partis extrémistes dans une France qui se veut plus que jamais et malgré tout multiculturelle. Enfin, ce concept de réconciliation qui fleurit dans les dernières lignes de l'épilogue avec cette histoire de prostitution familiale ne m'a pas convaincu non plus.

Un sentiment mitigé donc.

 

© Hervé GAUTIER – Juin 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 
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