la feuille volante

LE COEUR COUSU-

N°921– Juin 2015

LE COEUR COUSU- Carole Martinez Gallimard.

 

C'est un conte triste, long, cruel, que l'histoire de cette jeune fille, comme le sont généralement tous les contes si on veut bien en prendre conscience. Un peu comme une histoire qu'on se raconte de génération en génération. Il n'a pourtant rien de merveilleux puisqu'il parle de solitude, de souffrance, de la quête de l'amour et du bonheur longtemps menée, en vain ! C’est Soledad, une de ses filles, qui confie cette histoire au lecteur.

 

Frasquita Carasco passe pour une sorcière dans ce petit village misérable où elle habite. Il est situé au sud d'une Espagne traditionnelle, pauvre, rurale, catholique, soumise aux propriétaires terriens et à l’Église, qui craint la Garde Civile et les militaires, qui croit aux miracles, aux sortilèges et aux processions. Comme toutes les filles, elle brode et coud. Son éducation est confiée à sa mère et dès ses premières règles elle entre avec elle dans un univers fait de rituels mystérieux et de prières. Elle lui confie un coffre qui se transmet de mère en fille depuis la nuit des temps, avec l'ordre de ne pas l'ouvrir avant 9 mois. Cette attente révélera un don de guérir les blessures aussi facilement qu'elle transforme le moindre chiffon en somptueuse robe brodée. Ses enfants recevront eux aussi un talent particulier mais jouée et perdue par son mari elle sera réduite à l'errance dans cette Andalousie où traîne la mort. Elle mettra à profit son talent de couturière pour « recoudre » les hommes ! Ses enfants la suivront mais le don surnaturel reçu par chacun d'eux contribuera à les exclure en raison de cette étrange mais pourtant coutumière réaction propre à l’espèce humaine qui est de tout détruire autour d'elle et qui la conduit à se séparer de ceux qui sont à l'origine de son mieux-être ou qui peuvent y contribuer.

 

C'est donc une longue fable entre magie et réalité qui met en scène des femmes à qui le destin a confié une mission salvatrice et presque divine de gardienne de la vie alors que les hommes sont présentés comme des rustres, notamment son mari qui perd sa fortune et sa femme au jeu. C'est une saga sur trois générations qui met en évidence les travers de l'espèce humaine, l’égoïsme, la lâcheté, la trahison, le mensonge... qui, comme nous le savons puisque nous en faisons partie, n'est pas fréquentable, mais pas seulement. A travers le personnage de Frasquita, ce sont les femmes qui sont à l'honneur mais elles le sont symboliquement dans le contexte de cette révolte paysanne que le roman évoque. Elle n'est pas sans rappeler les événements qui présidèrent à l’instauration de la république puis à cette Guerre Civile qui plus tard ensanglanta l'Espagne. Là aussi ce fut une femme, « la Pasionaria », qui inspira cette révolution et j'imagine bien que l'auteur (Carole Marinez) doit bien avoir dans sa famille une parenté avec ceux de 1936. Ce texte évoque, à mes yeux l'utopie de cette révolte qui devait notamment déboucher sur une réforme agraire que le franquisme étouffa pour longtemps, mais aussi la peur de la mort, de la violence, la volonté de rentrer dans le rang. C'est un Catalan, Salvador, qui mène cette révolution mais il en pourra rien contre l'assassinat de cette liberté toute neuve. Il y a certes le merveilleux d'une fable à travers le don de Frasquita et celui de ses enfants qui font preuve d'une étonnante maturité, à travers le ton poétique de ce long texte mais j'y ai vu peut-être autre chose, cette quête d'un bonheur impossible, la fuite de cette femme en robe de noces, sans homme, tirant seule ses enfants dans une charrette misérable à travers un pays ravagé par la violence. Cette fuite les conduira jusqu'en Algérie mais elle ne sera jamais vraiment heureuse et cherchera désespérément un amour impossible. Chacun de nous courre après une chose ou en fuit une autre, seul dans un monde hostile. Ce genre de parcours nous révèle à nous-mêmes. Frasquita et ses enfants à cause de leur différence se distinguent du reste de la population. Ils sont accueillis ou rejetés par elle au gré des vents et des événements. Tout ce qu'elle brode devient ensorcelé et son pouvoir se transmet à sa progéniture.

 

J'ai récemment lu « Du domaine des murmures »du même auteur. J'ai retrouvé ici son style agréablement ciselé, poétique, ce souffle épique, lyrique et envoûtant qui consacre son talent de conteuse.

©Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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