la feuille volante

L'extension du domaine de la lutte

N° 1485 - Juillet 2020.

 

Extension du domaine de la lutte – Michel Houellebecq – Éditions Maurice Nadeau.

 

Ce roman met en scène un informaticien qui parle de lui, célibataire, la trentaine, à ce point transparent que nous ne saurons même pas son nom et qui promène sur le monde un regard désabusé et déplore ne pas attirer les femmes à cause de son absence de charme. Il en est conscient et cela entraîne chez lui un état dépressif permanent. La marche du monde passe notamment par le sexe et lui se sent exclu de cette vie moderne occidentale faite à ses yeux de faux-semblants et d’hypocrisie, regarde les femmes de loin lesquelles apparemment lui font peur et en conçoit une sorte de fantasme. Malgré tout c’est pour lui autant une addiction qu’une obsession et c’est surtout une frustration que masque mal la pratique de la masturbation. C’est à la fois un idéaliste déçu et désespéré, un être qui n’est pas ici à sa place, qui ne se supporte pas, un hypersensible capable d’actes de violence inconsidérés sur autrui voire de l’autodestruction, suivis tout aussitôt de sanglots, un homme constamment à la limite de l’éclatement, au bord du vide. On le sent vivre en dehors de la société de ses contemporains, sans ami (il s’adresse directement à son lecteur en lui donnant du « sympathique ami lecteur » mais cela sonne faux), sans femme, se contentant d’une vie quotidienne sans joies et sans passions, travaillant pour exister mais évitant de consacrer son temps libre à autre chose qu’à tuer le temps et à attendre la mort, dans une sorte de « défense passive », de sursis qu’il choisit d’agrémenter avec tabac, alcool, médicaments et fréquentation d’un psychiatre, les femmes restant pour lui inaccessibles. Comme il le dit, ce livre est un roman composé de nombre d’anecdotes où il parle de lui, depuis d’interminables réunions professionnelles sans intérêt à un déjeuner au restaurant avec le seul ami qui lui reste, en passant par des stations plus ou moins longues autour d’une machine à café distillant un breuvage infect ou des déplacements professionnels répétitifs et ennuyeux, sans oublier des plaisanteries salaces d’un collègue et un séjour bref à l’hôpital, des épiphénomènes quoi ! Il y a quelques incursions en Vendée, à La Roche/Yon et aux sables d’Olonne mais la région ne l’inspire pas outre mesure, pas plus d’ailleurs que « les filles du bord de mer ». Il a eu une enfance solitaire sans affection, une période qui influe sur le cours futur de l’existence et il invite son lecteur, peut-être semblable à lui, à entrer dans cette lutte, contre la solitude sans doute. Car c’est bien de cela dont il s’agit, un état de déréliction qu’il supporte de moins en moins dans une société déshumanisée, comptable et violente où on peut douter de tout, même de sa vocation.

Depuis que je lis Houellebecq, j’avoue que je suis assez partagé à son sujet. Dans cette chronique j’ai souvent exprimé des doutes , mais depuis la publication de « Sérotonine » j’avoue que mon regard a changé. On pense ce que l’on veut du rôle de la littérature dans notre société, qu’elle rend compte de son état de délabrement moral ou au contraire qu’elle sert à nous faire rêver pour nous échapper du quotidien, même si je me sens parfois assez proche de la vision des choses décrites par notre auteur, il me semble de plus en plus que la lecture de ses romans a quelque chose de déprimant mais aussi de révélateur. J’ai déjà parlé de son style, à mes yeux quelconque et sans recherche littéraire, avec des digressions nombreuses qui semblent mener dans des impasses. J’y vois non seulement un choix délibéré dans la manière de s’exprimer mais aussi une réaction face une rédaction plus poétique que pourtant j’aime bien. Il y a eu dans l’histoire de notre littérature de talentueux hommes de plume qui ont tenté, avec des fortunes diverses, de faire évoluer l’expression littéraire en y imprimant leur marque . Si je ne retrouve pas chez Houellebecq cette « petite musique célinienne » que j’apprécie également, je me dois de saluer un mode d’expression qui colle parfaitement avec le message que notre auteur entend faire passer. Il m’apparaît de plus en plus que ce personnage incarne la condition humaine occidentale d’aujourd’hui.

Ce roman est pour moi, une nouvelle fois, l’occasion de m’interroger sur l’effet cathartique de l’écriture.

©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.comN° 1423 - Janvier 2020.

 

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