La vérité sur "Dix petits nègres"
- Par ervian
- Le 24/01/2025
- Dans Pierre Bayard
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N°1961– Janvier 2025.
La vérité sur « Dix petits nègres » - Pierre Bayard – Les éditions de Minuit (2019).
Pierre Bayard se livre à une lecture critique de ce roman emblématique d’Agatha Christie paru en 1939 que l’usage actuel bien-pensant a rebaptisé « Ils étaient dix », estimant que l’auteure s’est trompée dans la désignation du coupable.
Dans le roman d’Agatha Christie, dix personnes qui ne se connaissent pas sont invitées sur l’île du Nègre sur la côte du Devon en Angleterre par un certain O’Nyme, mystérieusement absent. Chaque invité appartient à une classe sociale différente mais ils ont tous été dans le passé, accusé de meurtres pour lesquels ils n’ont pas été poursuivis par la justice. Dès leur arrivée dans l’île, ils sont interpelés par la voix étrange d’un gramophone. En outre, ils découvrent dans leur chambre une comptine racontant l’histoire de dix petits nègres qui meurent les uns après les autres. Ce roman est très célèbre et Pierre Bayard le résume en quelques pages, énumérant les morts qui se succèdent en même temps que disparaissent des statuettes censées représenter chacun d’eux mais conteste le dénouement.
D’une manière générale, il est clair que, dans un roman, l’auteur qui tient la plume, comme on dit quand on a des Lettres, est le seul maître du jeu et déroule son histoire conformément à l’épilogue qu’il a imaginé. Comme c’est un roman policier, Il attend la fin, avec tout le suspens qui convient et qui égare le lecteur vigilant, pour dévoiler le nom du coupable. Le livre refermé, le lecteur peut se contenter d’acquiescer mais n’est cependant pas obligé d’adhérer à la conclusion proposée, certaines d’entre elles étant bancales voire invraisemblables. Ici Pierre Bayard s’attache à noter les nombreuses contradictions et à démontrer scientifiquement qu’il y a des erreurs manifestes dans la démonstration d’Agatha Christie et pour se faire donne la parole au véritable coupable qui s’adresse directement au lecteur, C’est l’un des personnages que Pierre Bayard fait sortir du roman pour en quelque sorte se dénoncer (Sans vouloir minimiser les mérites et surtout sa faculté de déduction et de prévision de cette courageuse personne, les arguments développés et des citations notées trahissent une remarquable érudition!). C’est une technique originale mais qui illustre bien un sujet de réflexion qui a donné lieu à des dissertations parfois hasardeuses de la part de générations de potaches, c’est à dire la liberté des personnages de fiction qui traditionnellement sont esclaves de l’auteur du roman mais qui en réalité jouissent d’une liberté à la fois réelle mais incomplète comme le note Pierre Bayard. Ce personnage prend logiquement le contre-pied du texte d’Agatha Christie, notant les nombreuses contradictions, énumérant les pistes restées vierges, se posant des questions non soulevées par l’enquête, en étayant son propos de nombreuses références à la littérature policière. La chose n’est pourtant pas aisée tant le roman a été favorablement accueilli dans le public lors de sa publication et considéré comme la perfection en matière d’intrigue policière. Pour ce faire, ce personnage dont nous ne saurons le nom qu’à la fin, ne se prive pas de citer souvent les travaux de… Pierre Bayard soi-même !
Cette démarche critique qui remet en question les conclusions d’un thriller, pourtant d’autant mieux accueilli qu’il émane d’un auteur connu et reconnu, n’est pas unique. Pierre Bayard s’est également attaché à remettre en question le dénouement du célèbre film Hitchcock « Fenêtre sur cour » (« Hitchcock s’est trompé » - 2023).
© Hervé GAUTIER
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