C'e ancora domani
- Par ervian
- Le 09/09/2024
- Dans Cinéma italien
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N°1850 – Mars 2024.
Il reste encore demain (C’é ancora domani)– Un film de Paola Cortellesi. (2023)
Nous sommes à Rome dans un quartier pauvre, en 1946 . L’Italie post-fasciste se relève difficilement de la guerre. Delia (Paola Cortellesi), une mère italienne souhaite donner à ses trois enfants un avenir meilleur que le sien et en particulier à sa fille aînée, Marcella (Romana Maggiora)
Delia se débat face dans un quotidien sans joie avec un mari autoritaire et violent, Ivano (Valerio Mastrandrea), le type même du mâle qui considère sa femme comme sa chose, en abuse, la gifle sans raison tous les matins. Delia ne trouve du réconfort qu’auprès de son amie Marisa (Emanuela Fanelli) que pour quelques moments de légèreté et grâce à de petits boulots ingrats qu’elle multiplie pour compléter le maigre salaire de son mari. Les humiliations quotidiennes qu’elle subit révoltent Marcella qui ne manque pas de le lui faire savoir. Cela passe à ses yeux pour de la lâcheté, pire peut-être pour de la soumission à un ordre établi qui fait de l’épouse un être servile et consentant, chargé du foyer, des enfants et des envies de son mari dont elle est la propriété. L’argent que gagne Ivano, il le dépense au bistrot ou au bordel, mais le tableau ne s’arrête pas là, la famille héberge également son beau-père, un vieillard lubrique et autoritaire qui inspire la conduite de son fils, et deux garçons gâtés. Délia voit dans les fiançailles de Marcella avec Giulio, d’une classe sociale plus élevée, une perspective différente pour elle mais l’attitude du jeune homme, malgré les serments et les promesses, lui donne à penser que rien ne changera. Elle y substitue une solution plus efficace à ses yeux.
Heureusement l’arrivée inespérée d’une lettre va tout changer pour Delia, et pas seulement pour elle.
Paola Cortellesi, comédienne appréciée chez nos amis italiens qui tient ici le rôle principal, passe pour la première fois derrière la caméra pour réaliser ce film en noir et blanc qui remet le spectateur dans l’ambiance de l’époque. Il reprend les codes du néo-réalisme italien des années d’après-guerre incarnés par Vittorio de Sica (Le voleur de bicyclettes) Ettore Scola (Une journée particulière) ou Luchino Visconti (Les amants diaboliques). C’est certes une critique de la situation des femmes dans cette Italie traditionnelle de l’après-guerre qui pose aussi d’autres questions éternelles. Comment un homme jadis amoureux et prévenant avec sa fiancé devient-il violent avec elle une fois marié et ce malgré le trait d’humour qui transforme, à la grande surprise de Délia, en danse improvisée ce qui aurait pu être une série ordinaire de coups. Son courage et son abnégation recueillent la sympathie du spectateur quand elle s’oppose à l’avenir de sa fille qu’elle juge délétère, avec la complicité d’un militaire américain noir, c’est à dire lui aussi habitué à la violence ségrégationniste. Cette empathie va jusqu’à comprendre et admettre qu’elle quitte ce foyer, répondant à une demande d’un amour de jeunesse pour une autre vie malgré les enfants, l’interdit de l’Église, la mort de son beau-père...
C’est un film, pas vraiment dans l’air du temps qui étonne le spectateur et l’égare dans les arcanes des possibles mais qui se révèle être bien autre chose, autrement porteur d’espoirs qu’un banal adultère et qui a fait en Italie un nombre impressionnant d’entrées dans un cinéma italien en crise. Il a même été projeté dans les écoles pour prévenir les féminicides importants dans la péninsule et notamment l’affaire du meurtre de Guilia Cecchettin, 22 ans, poignardée en novembre dernier par son compagnon. Il a même enthousiasmé jusqu’à la Cheffe du gouvernement italien d’obédience post-fasciste, Georgia Meloni, qui l’a qualifié de « courageux et stimulant ».
Je termine cette chronique en faisant une mention spéciale à la bande-son particulièrement originale.
Alors, retour de la nostalgie ou évocation du combat des femmes pour leur nécessaire émancipation dans une Italie minée par la tradition, le bernusconisme et l’influence de l’Église ? Ce film qui non seulement bouscule toutes les tendances actuelles du cinéma ne passera sûrement pas inaperçu en France où le droit des femmes vient d’être encore une fois renforcé et officialisé.
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