la feuille volante

Oedipe n'est pas coupable

N°1962– Janvier 2025.

 

Œdipe n’est pas coupable - Pierre Bayard – Les éditions de Minuit (2021).

 

Selon le tragédien grec Sophocle (-495-406), Laïos, roi de Thèbes et sa femme Jocaste eurent un fils Œdipe. A la naissance de ce dernier, ses parents apprennent par un oracle que cet enfant tuera son père et épousera sa mère. Pour éviter cela ses parents décident de l’exposer aux bêtes sauvages qui le dévoreront et, dans ce but, le confient à un berger qui néanmoins lui sauve la vie et l’enfant se retrouve élevé par le roi de Corinthe. Apprenant la prophétie et dans le but d’y faire échec, Œdipe, croyant être le fils de ce roi, fuit Corinthe et, sur la route de Thèbes rencontre, à un croisement, le convoi de Laïos. A la suite d’une altercation le tue sans savoir qu’il est son père, accomplissant ainsi la première partie de la prédiction, le parricide. Un sphinx (ou une sphinge) terrorise par ses questions les habitants qu’il (elle) met à mort s’ils n’y répondent pas correctement. Œdipe, plus rusé, résout l’énigme, tue le monstre, conquiert le trône de Thèbes et épouse Jocaste. Œdipe devient donc roi de Thèbes, réalisant ainsi sans le savoir, la deuxième partie de l’oracle, l’inceste. Celle qui est maintenant son épouse apprenant les faits et se souvenant de la prédiction, se suicide et Œdipe se crève les yeux et disparaît. Cela c’est pour la mythologie.

Une forte culpabilité pèse donc sur les épaules d’Œdipe pour le meurtre de son père, entretenue par la pièce de Sophocle qui nous est connue et par Freud qui a, bien plus tard, théorisé le « complexe d’Œdipe », repris par de nombreux écrivains, le vouant inexorablement et définitivement au parricide et à l’inceste. Pierre Bayard, également psychanalyste, ne peut évidemment faire l’impasse sur ce sujet. Il est aussi le fondateur de la « critique interventionniste » et conteste cependant sa culpabilité de la mort de Laîos, l’inceste étant par ailleurs légitime dans la société grecque et, au cas particulier Jocaste qui aurait bel et bien reconnu Œdipe, accepte de faire l’amour avec lui et d’avoir des enfants. Pour ce faire notre auteur effectue une lecture approfondie de la pièce du dramaturge grec mais aussi de deux autres, postérieures à « Œdipe roi » qui constituent une trilogie, « Œdipe à Colone » et « Antigone », ce qui permet, sur une plus longue période d’apprécier la personnalité et l’action d’autres personnages parfois absents dans la pièce initiale et de revisiter le statut d’Œdipe. Il conçoit sa démonstration comme un roman policier dont il serait l’unique enquêteur.

Le destin d’ Œdipe est connu depuis d’Antiquité où la vie des hommes était, contrairement à nous aujourd’hui, plus largement dépendante des devins et de leurs oracles et des dieux, de leurs interdits et de leurs malédictions comme c’est le cas de LaÏos avant lui pour avoir tué un des fils de son protecteur. La notion de vérité qui était la leur ne correspond pas vraiment à nos critères actuels. Pierre Bayard note qu’ Œdipe, connaissant le fatum qui pèse sur lui, fait ce qu’il peut pour le contrecarrer bien que la mythologie soit pleine de violence, de conflits familiaux, de meurtres, de viols, de suicides et d’enlèvements qui incarnent les passions humaines. Pierre Bayard relève les nombreuses contradictions relatives aussi bien à l’oracle qu’à ceux qu’il concerne, sans oublier l’action des dieux sous forme de vengeances, de fatalités, parfois elles-mêmes contradictoires ou contrariées par l’homme, par exemple la blessure infligée aux pieds d’Œdipe à sa naissance lui aurait occasionné une telle infirmité que le meurtre de Laïos et de ses comparses se fût révélé impossible. Il fait la part du réel et de l’imaginaire puisqu’il s’agit de personnages de fiction qui se seraient échappés d’un livre et à qui il reconnaît liberté et conscience, c’est à dire une vie autonome par rapport à la mythologie. Il note également que des imprécisions relatives aux faits rapportés, qui varient en fonction des différents auteurs, n’aident pas vraiment à la manifestation de la vérité puisque nous sommes dans une enquête policière. De plus la volonté de Freud d’interpréter ce mythe sous le seul code sexuel peut apparaître réducteur, la psychanalyse pouvant elle-même être assimilée à une mythologie.

Pour venger la mort de Laïos, Apollon envoie la peste sur la ville de Thèbes et Œdipe, à la suite de l’enquête qu’il mène sur sa propre histoire, se convainc qu’il en est le seul responsable puisque qu’il est bien celui qui a tué l’homme au croisement de la route de Thèbes. Sa conviction est en effet confortée par les accusations du devin Tiresias. Dès lors, il accepte le rôle de « bouc émissaire » sacrificiel, aveuglement et bannissement, alors que rien ne l‘accuse objectivement, illustrant une attitude collective accusatrice systématique face à un désastre. On comprendra fort bien que notre auteur, dans sa recherche, ne retienne pas cette option.

Je l’ai dit, Pierre Bayard est également psychanalyste et c’est à ce titre qu’il entre dans le psychisme d‘Œdipe qui, convaincu de sa culpabilité, laisse parler son « surmoi » libérateur à seule fin de trouver une sorte de repos intérieur alors même qu’il n’est pas coupable. En effet les révélations qui lui ont été faites sur son histoire font qu’il est devenu son propre procureur.

 

Tout cela pourrait paraître un divertissement d’intellectuel sans commune mesure avec les préoccupations d’un citoyen ordinaire par ailleurs peu familier des textes mythologiques et non versé ni dans les arcanes de la psychologie humaine ni dans les nombreuses références avancées. On peut effectivement voir les choses ainsi mais la démonstration faite par l’auteur dans un autre de ses ouvrages de l’erreur d’Agatha Christie est du même ordre. Cette démonstration, par ailleurs passionnante, illustre cette « critique interventionniste », pour le moins originale et qui invite le lecteur (et le critique) à sortir de son rôle passif et de mettre en doute le texte qu’il vient de lire en en dénonçant les contradictions, sans pour autant en changer une virgule. Remettre en question les vérités les plus établies n‘est pas un travail du moindre intérêt et l’épilogue est convainquant .

Cette invitation m’évoque,a contrario, ma lointaine scolarité où mes dissertations, loin de s’inscrire dans cette méthode sans doute non encore clarifiée, s’inspiraient largement -le mot est faible-, au point d’en être souvent de pâles paraphrases-, des considérations de « Lagarde et Michard ».

Bien documenté et bien écrit, ce fut, comme d’habitude, un bon moment de lecture.

 

 

© Hervé GAUTIER

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