L'eau de rose

La Feuille Volante n° 1311

 

L'eau de rose Christophe Carlier - Phébus.

 

Sigrid est ce genre d'auteure qui ne peut écrire un livre qu'en dehors de chez elle. Elle arrive donc dans une île des Cyclades pour écrire l'un de ces romans à l'eau de rose si décriés mais qu'elle affectionne. On y rencontre le même prince charmant, les mêmes héroïnes évanescentes, le même scénario à base de serments, de longs baisers langoureux, d'amours idylliques, d'attentes passionnées, de frivolités, d'illusions, de souffrances, de jalousie et de pleurs… sans oublier les fadaises, les clichés, les niaiseries incontournables dans ce genre de littérature. Elle est donc a l'écoute de l'inspiration, ne doutant pas que les mots viendront animer ses doigts sur le clavier de son ordinateur. Après tout le cadre s'y prête et la clientèle de l'établissement est là pour nourrir son écriture. Ainsi deux romans se déroulent-ils sous nos yeux de lecteur, celui de Sigrid, avec son héroïne, la superficielle Priscilla, et celui de Christophe Carlier, avec la sienne, cette même Sigrid, qui dans une atmosphère de fin de saison estivale, véritable microcosme digne d'Agatha Christie où tout peut arriver, mène son travail littéraire. Cela, prend de plus en plus des accents de thriller, avec le vol d'un bijou de grande valeur, des idylles qui se font et se défont, le départ précipité d'un client et l'attitude équivoque d'autres résidents qui à l'occasion s'érigent en détectives. Parmi l’aréopage original de cet hôtel, Gertrude une jeune femme énigmatique, de quelques années sa cadette, attire bizarrement l'attention de la romancière qui semble éprouver pour elle des sentiments amoureux.

Il y a beaucoup de personnages dans ce roman. Celui de Sigrid me paraît intéressant à plus d'un titre. Elle est timide, réservée et vit l'amour à travers ses romans, des situations forcément décalées par rapport à la réalité. Elle regarde Gertrude de loin vivre sa vie amoureuse sans oser y pénétrer malgré son brûlant désir, comme si elle laissait au hasard le soin de décider à sa place, se contentant de la prendre en photo à son insu et de remodeler son aspect sur papier glacé, une autre façon de se l'approprier. L'écriture, qui dans son cas est une activité de substitution, lui tient lieu de boussole, la fiction qu'elle est en train de créer, nourrie de ses propres fantasmes, semble suffire à meubler sa solitude. Ses romans sont des bulles où elle entretient cette vision décalée de la vraie vie, mais sa rencontre avec Gertrude fait ressurgir des souvenirs d'enfance, ce qui lui permet de revisiter sa vie avec ses échecs et ses vides, de remonter le temps mais le concept d'invisibilité devient carrément surréaliste. Ainsi remet-elle en cause les apparences, introduisant l'image du masque déjà suscitée dans l'exergue d'Oscar Wilde, où les mirages s'évanouissent et se révèlent les vraies personnalités .

Mais l'écriture est un phénomène facétieux et les personnages du roman de Sigrid reprennent en quelque sorte leur liberté, modifiant son idée de départ, sans doute à cause de ce qu'elle vit au quotidien dans cet hôtel avec notamment la transformation de la pharmacienne qui, déçue par sa vie, s'érige en détective mais surtout perd la tête pour l’archéologue. Le moins que l'on puisse dire est que Christophe Carlier sait mesurer son effet, distiller le suspense et embrouiller les choses puisque le fameux « roman à l'eau de rose » n'est pas vraiment là où on l'attend. Les choses s'inversent quelque peu et si dans son roman, le mariage de Priscilla, si longtemps désiré, est compromis par une passade de dernière minute, à l'inverse, ce que vit Sigrid avec Gertrude , ses états d'âme, ses projets fous, ses fantasmes amoureux, les attitudes volontairement provocatrices, ses espoirs, la nostalgie et les départs annoncés, connaît carrément l'ambiance d'un de ses ouvrages. Dans ce microcosme, des idylles se font et se défont, amours de vacances ou simple passades d'un moment, retrouvailles quasi-miraculeuses auxquelles on a un peu de mal à croire même si on se persuade que le monde est petit, que le hasard fait bien les choses ou qu'il y a un Cupidon qui veille sur le destin des amoureux, un retour d'affection de deux époux après un épisode adultère, le tout sous l’œil inquisiteur d'observatrices inhibées, bref une vraie ambiance à « l'eau de rose ». La différence d'âge et de goûts entre Sigrid et Gertrude et le temps qui passe annoncent l'épilogue ; Pour autant, je veux bien que nous soyons dans une fiction, mais cette rencontre entre des personnages qui n'avaient à priori aucune chance de se croiser me laisse dubitatif. On peut y voir une pirouette de Carlier, une volonté d'embarquer son lecteur dans un autre univers, de jouer sur des situations improbables, de conclure sur le mode « happy end », pourquoi pas ? C'est tout juste si on ne nous prononce pas à la fin la traditionnelle phrase « Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants » comme dans les pires romans à l'eau de rose. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose mais ce livre ne m'a pas vraiment convaincu, même si par ailleurs je n'ai pas détesté de nombreuses autres qualités de ce roman .

Je remercie Babelio et les éditions Phébus qui m'ont permis de découvrir cette œuvre. J'ai quand même retrouvé avec plaisir le style fluide et poétique de cet auteur qui ne m'était cependant pas inconnu puisque ses romans ont déjà fait de ma part l'objet de nombreux commentaires (La Feuille Volante n° 1058-1083-1103-1210).

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

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