la feuille volante

LE ROI DISAIT QUE J'ETAIS DIABLE

N°902– Mai 2015

LE ROI DISAIT QUE J'ETAIS DIABLE – Clara Dupond-Monod - Grasset.

On parle beaucoup des femmes en politique, surtout pour déplorer leur absence. Pourtant s'il est une figure qui a marqué son temps, c'est bien celle d'Aliénor d'Aquitaine… Et nous étions en plein Moyen-Age ! On a beaucoup parlé du mariage, glosé sur les qualités respectives que doivent avoir les époux pour que leur union soit heureuse mais franchement là tout opposait Aliénor à Louis VII qu'on avait tiré du couvent parce que son aîné avant eu le mauvais goût de mourir. Elle aimait la vie et l'amour et lui était confit dans l'eau bénite et les patenôtres, vivait dans l'ombre de l'abbé Suger, elle était riche, belle et ambitieuse et lui pauvre et hésitant, maladroit, elle était cultivée, aimait la poésie et les poètes de sa langue d'Oc et lui était triste, austère, naïf, s’abîmait en prières, enfin ils étaient tellement différents que ce mariage de royal cousinage, donc arrangé, ne pouvait que capoter, ce qui n'a pas manqué de se produire... et il fut annulé ! Son rapide remariage avec Henri II Plantagenet fit d'elle la reine d'Angleterre mais cette union et l'apport qu'elle fit de son fief français portera en germe les causes de la « Guerre de cent ans ». Elle aura une vie mouvementée sur le plan personnel et politique ce qui fit d'elle un personnage hors norme, donc particulièrement passionnant.

Avec un réel talent de conteur, l'auteure promène son lecteur dans ce Paris médiéval, certes pas très ragoutant, mais on y croise des coutumes, des jeux de l'époque et le dépaysement est total. Avec ce texte à deux voix, face à un roi hésitant, amoureux et jaloux mais qui a la piété d'un moine, elle évoque Aliénor qui découvre son nouveau royaume, elle qui vient d'un sud doux et ensoleillé aimera pourtant cette cité et surtout son peuple. Ce qu'elle aime moins ce sont ceux qui gravitent autour du roi, des flagorneurs, des courtisans qui en lorgnent les miettes. Elle vilipende Adélaïde, la reine-mère que son fils finit par éloigner de lui, le zélé abbé Suger, ils sont avides de pouvoir et elle constate que son mari n'est vraiment pas fait pour elle. Au long des chapitres on découvre une Aliénor belle et rebelle, désireuse de réformer le royaume pour le bien du peuple, qui n'aura de cesse de cultiver sa différence, sa personnalité, sa liberté. Elle sera un modèle pour les femmes et peuplera les rêves des hommes, en sera parfois leur cauchemar. Elle ne tardera pas à affirmer son pouvoir sur le roi et obtenir qu'elle soit une reine sans partage même si son rôle est avant tout d'assurer la dynastie et donc de se sacrifier. Elle ne donnera à Louis que deux filles mais sa descendance sera prestigieuse, elle sera notamment la grand-mère de Saint Louis. On lui prête des aventures amoureuses, on tisse contre elle « une légende noire », on moque son appétit d'Orient, mais de tout cela elle n'a cure. Elle veut modeler un roi à son image, l’incite à guerroyer, à s’opposer au pape qui l'excommunie, un comble pour ce roi dévot, mais sa participation à la deuxième croisade, pourtant calamiteuse, fera oublier tout cela. C'est Raymond de Poitiers, l'oncle d'Aliénor qui conclut ces quinze années de règne français de sa nièce qui auraient pu être heureuses mais qui en l'ont pas été. Elle n'en a cependant pas fini avec la vie.

Ce texte est une fiction autour de la personne de cette reine dont la vie laisse des zones d'ombre que l'imagination du romancier peut combler. C'est donc un parti-pris mais j'ai eu plaisir retrouver sous ses traits ceux de Mélusine, cette fée mythique si ancrée dans le terroir du Poitou. C’est curieux comme les deux femmes se ressemblent, l'une bien réelle et l'autre qui appartient à la légende au point peut-être de confondre leurs destinées.

le style est alerte, aux accents poétiques parfois, entre épopée et tragédie, entrecoupé de textes de Marcabru, de Rudel et de Guillaume de Poitiers son grand-père, connu sous le nom de Guillaume le Troubadour. C'est vraiment un plaisir que de parcourir la vie de cette femme d'exception.

Je ne connaissais pas cette auteure dont j'ai bien envie de découvrir l’œuvre.

©Hervé GAUTIER – Mai 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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