THÉ VERT ET ARSENIC – Frédéric LENORMAND

 

N°410 – Avril 2010

THÉ VERT ET ARSENIC – Frédéric LENORMAND – Éditions fayard .

 

Nous savions le juge Ti expert dans l'art difficile de rendre la justice et de traquer le criminel, mais depuis ce mois d'avril de l'année 670, sous la dynastie des Tang, voilà que notre magistrat se voit confier la noble tâche de « Commissaire du thé », bien qu'il n'eût postulé pour rien de tel et qu'il n'eût pour cela aucune compétence particulière exceptée peut-être celle d'aimer cette boisson. En effet, il existait une tradition, « le tribut du thé », qui voulait que les habitants des régions de production aient l'honneur et le privilège d'offrir à l'empereur le fruit de leur travail pour saluer l'arrivée du printemps. Bien entendu, il fallait que cela se passe sous le contrôle d'un fonctionnaire intègre et compétent. On fit donc tout naturellement appel à Ti pour superviser la cueillette, le traitement, l'emballage et le transport du précieux thé, sauf qu'au cas particulier non seulement il n'y connaissait rien, mais en plus il n'avait aucune envie de se rendre dans cette province éloignée. Pour aiguiser son zèle, on lui fit observer que si cette mission extraordinaire était correctement remplie ce qui, au demeurant, semblait facile, bien qu'elle fût fort différente de celles qui d'ordinaire sollicitaient sa compétence et son talent, il bénéficierait d'un avancement rapide, sinon... Bref, il ne pouvait pas faire autrement!

En bon serviteur de l'État, autant qu'en fonctionnaire attentif au déroulement de sa carrière, il obéit donc, d'autant qu'il ne tarda pas à comprendre que sa véritable mission, dans la riche ville de Xifu où il était chargé de se rendre, était moins d'y présider à la mise en œuvre du fameux tribut que de contrôler l'immense richesse personnelle de son gouverneur dont le train de vie fastueux déplaisait à l'empereur lui-même! C'était là une mission à sa mesure qu'il accepta donc, non sans se faire accompagner d'une de ses épouses. D'ordinaire, c'était plutôt Dame Lin, sa Première, qui assistait efficacement son époux, mais là ce sera Dame Tsao, sa Troisième, qui se proposa de l'accompagner. On sait combien ses épouses ont d'influence sur notre sous-préfet et là encore la présence de cette compagne se fera sentir sur cette mission qui promettait de se révéler délicate.

 

Las! Sous la dynastie des Tang, le crime et l'art de vivre étaient inséparables et notre mandarin ne tarda pas à retrouver ses anciens réflexes d'enquêteur. L'occasion lui en fut donnée dans la ville dans laquelle il venait d'arriver pour remplir son office. Est-ce par calcul ou par hasard, sa route croisait souvent celle d'anciens malfrats ou de vrais marginaux qu'il savait fort à propos recruter temporairement pour l'aider dans sa tâche. Ici, ce fut Loa Cheng, faux ermite taoïste, authentique opportuniste et spécialiste de l'eau et du thé qui accepta de le seconder. La suite des événements le révélera sous son vrai jour.

 

L'esprit de Ti est toujours en éveil et le fait le plus anodin cache souvent un agissement délictueux qui ne saurait échapper à la sagacité de notre magistrat qui agit, avec la complicité de son acolyte mais aussi de son épouse, selon sa méthode habituelle faite de logique, de pragmatisme et de prudence. Partout où il passe notre mandarin semble déclencher les crimes à moins que ceux-ci soient monnaie-courante dans l'empire (et peut-être dans la condition humaine?). Toujours est-il qu'à son arrivée, il est confronté à un meurtre d'autant plus compliqué qu'il a été sciemment camouflé en suicide et qu'il ne tarde pas à comprendre que non seulement qu'il s'agit d'un empoisonnement criminel mais aussi que sa résolution passe par l'élucidation de précédents assassinats où le thé a une place primordiale. Il fera appel, pour la circonstance, autant à la chance qu'à sa culture, à son flegme et à son esprit de déduction. Il mènera à bien sa mission « extraordinaire » permettant à l'empereur de toucher son traditionnel tribut et accessoirement de saluer le printemps mais surtout il repartira de cette bonne ville de Xifu avec la certitude d'avoir remis un peu d'ordre dans l'ordonnancement des choses, de sérénité dans cette citée et peut-être dans l'esprit des gens!

 

L'eau a souvent présidé aux enquêtes de Ti (Le château du lac Tchou-An – La Feuille Volante n° 308 – Le mystère du jardin chinois – La Feuille Volante n°325). Le thé est évidemment une boisson qui en nécessite et notre magistrat va retrouver ce breuvage qui aurait cependant pu lui couter la vie.

 

J'ai fait la connaissance, (si je puis dire) du juge Ti il y a quelques mois et j'avoue très humblement avoir eu, en présence du « phénix de l'administration impériale », comme il aime à s'entendre appeler, des moments de lecture agréables autant qu'une bonne occasion d'en savoir d'avantage sur les us, les coutumes, les différentes religions, les procédures judiciaires et pénales dont certaines sont dignes du Moyen-Age, le panthéon des divinités qui présidaient aux destinées des pauvres mortels d'alors...

 

Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire abondamment dans cette chronique, le choix de Frédéric Lenormand de nous faire partager sa grande connaissance de cette civilisation, de son histoire et de le faire d'une manière agréable, pédagogique et dans un style jubilatoire, n'est pas étranger à mon attachement à ce magistrat d'exception qui fut aussi un authentique personnage historique. Auparavant, un écrivain hollandais, Robert Van Gulik (1910-1967), l'avait déjà fait revivre pour le grand public. J'avoue préférer la version de Frédéric Lenormand qui peint notre mandarin d'une manière plus latine, plus humoristique. Il prête à Ti sa manière personnelle de voir les choses et de les présenter, mais cette « recréation » n'est pas gênante, au contraire. L'image qu'il en donne est celle d'un magistrat sérieux et intègre (imagine-t-on un haut-fonctionnaire autrement?), cultivé et professionnel, mais qui jette sur le spectacle du monde qui l'entoure un regard tour à tour amusé, sceptique et désabusé.

 

La présentation en courts chapitres, les éventuels plans ainsi que quelques mots introductifs sont de nature à permettre au lecteur de suivre efficacement le déroulement de l'enquête. Chacun de ses romans est un moment agréable de dépaysement et l'entretien, Ô combien volontaire pour ce qui me concerne, de ce vice impuni qu'est la lecture.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2010.

 

 

 

 

 

 

 

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