la feuille volante

Une vie entière

La Feuille Volante n° 1095

Une vie entière. Robert Seethaler – Sabine Wespieser éditeur.

Traduit De l'allemand (Autriche) par Elisabeth Landes.

 

Je note tout d'abord un paradoxe apparent : ce titre laissait présager un ouvrage important quantitativement et finalement nous avons une œuvre de 157 pages. C'est vrai qu'Andreas Egger est le type même du quidam qui passe inaperçu et dont on ne parle pas. Orphelin, il a été recueilli par une brute dont les coups répétés l'on rendu boiteux et dont chacun se moque. Il a vécu comme il a pu, construisant seul sa vie marginale mais honnête, dans les montagnes autrichiennes au sortir de la Première Guerre mondiale. Ce n'est qu'à l'âge de 35 ans qu'il rencontre un peu par hasard dans une auberge, Marie qui y était serveuse. Le fait qu'il effleure seulement son corsage le bouleverse et il l'épouse. Son existence jusque là difficile, faite de petits boulots ingrats et mal payés, change soudain avec la venue d'une entreprise qui construit des téléphériques. Il s'y fait recruté et apprécié et on pense que ses malheurs sont enfin terminés, qu'il va passer le reste de sa vie aux côtés de Marie, mais une avalanche ensevelit sa maison et tue son épouse. C'est un peu comme si la mauvaise étoile sous laquelle il est né s'était réveillée soudain. Ils n'avaient même pas eu le temps d'avoir un enfant. Pour exorciser son chagrin il poursuit son travail, ingrat et dangereux puisque cette vallée veut s'ouvrir au tourisme mais la guerre arrive qui bouleverse tous ses projets. L'Histoire le rattrape cependant et la fin du conflit l'envoie sur le front de l'Est mais, comme beaucoup de ceux que le destin a choisi pour être ses victimes, il passe plus de 8 ans dans un camp de prisonniers de la steppe russe avant de revenir dans son village en 1951. Là il connaît le sort des vétérans, oublié, ne survivant que de maigres indemnités et de petits emplois . Par chance les nazis ont disparu et le tourisme est enfin florissant. Lui qui était resté constamment en marge, constate l'avancée du progrès, l'apparition de la télévision, la marche sur la lune. La mode de la randonnée en montagne fait de lui un guide.

Je dois dire qu'au départ j'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire mais j'ai quand même ressenti de l'empathie pour le personnage d'Egger. Non seulement il n'a pas de chance, semble avoir traversé sa vie comme un passager clandestin, toujours méprisé et exploités par les autres, mais j'ai compris sa volonté de rester en retrait du monde, sa vocation pour la solitude, sa décision de quitter son emploi de guide pour se retirer à la fin dans une pauvre étable, creusée dans la montagne à la manière d'un terrier, une sorte de caveau avant le vrai, sa timidité avec les femmes, sa façon de s'excuser presque de faire partie d'un décor dans lequel il n'a qu'un rôle de furtif figurant. Évoquant sa jeunesse, il ne peut parler du « bon vieux temps » , il aurait pu être heureux, fonder une famille, mais son destin funeste s'y est toujours opposé, tuant ses rêves et son aventure avec la vieille institutrice est restée sans lendemain. Comme tous les solitaires, il se met à soliloquer, prend goût à sa vie d'ermite et traite par le mépris les ragots des villageois qui dans son dos dénigrent sa manière de vivre. La mort qu'il avait touché de près en Russie le saisit, comme elle saisit tout être humain, mais elle se fait précéder pour lui par les visions et on le prend au village pour un fou. Pourtant il a vécu soixante-dix neuf ans, une longévité étonnante pour un homme à qui la vie refusait le bonheur mais qui pourtant s'y était accroché. Il a survécu à bien des choses, a mené sa vie honorablement, sans immoralité et sans tapage et finalement en a été assez satisfait au point de rire de son malheur. Lui aussi choisit de mourir dans la montagne en acceptant la mort comme une délivrance, comme il y a bien longtemps, le vieux chevrier qu'il avait descendu dans sa hôte vers le village mais qui au dernier moment lui avait échappé pour aller s'abîmer dans la crevasse d'un glacier. On retrouva son cadavre plusieurs dizaines d'années après. J'ai bien aimé ce texte poétique et émouvant, cette vie simple, simplement évoquée, comme un hommage.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 
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