la feuille volante

Les derniers jours de Stefan Zweig

La Feuille Volante n° 1163

Les derniers jours de Stefan Zweig – Laurent Seksik- Flammarion.

 

Comme l'avait fait Serge Filippini ou Philippe Besson à propos de Rimbaud (La Feuille Volante n° 1125 et 611) Laurent Seksik imagine ce qu'ont pu être les derniers mois de Stefan Zweig. Nous sommes en février 1942 et les Zweig vont se donner la mort. Le suicide correspond toujours pour ceux qui restent à une foule de questions dont beaucoup restent sans réponse. Quitter volontairement ce monde c'est renoncer à son avenir mais c'est aussi tirer un trait sur son passé. Vienne, sa ville natale est devenue allemande, le mauvais sort fait aux juifs, les années d'errance et les espoirs déçus ont fait d'eux des juifs errants qui se retrouvent au Brésil, un pays neuf plein de promesses et ce malgré les critiques qui pleuvent sur lui. Autour d'eux la monde éclate mais la notoriété de Stefan est intacte. Il est un grand écrivain, un humaniste mondialement connu. Lotte sa très jeune femme est malade mais il n'a pas oublié Friderike, sa première épouse, c'est grâce à elle qu'il a écrit son dernier livre, ses mémoires qu'il lègue au monde, elle seule les a partagés avec lui. Dans ces moments Lotte n'est plus une rivale amoureuse mais une simple dactylo qui tape sous la dictée de Stefan, comme si l'écriture était plus forte que la vie et que la mort. Les essais de Montaigne lui avaient donné à voir une similitude avec son propre vécu, pour Zweig la Nuit de Cristal, pour Montaigne la Saint-Barthélélmy, deux fraternités de destin et peut-être un projet de biographie, une raison nouvelle d'écrire et de vivre ? Mais que lui reste-t-il de cette envie d'exister ? L'écriture est une arme à laquelle il le croit plus, lui, l'exilé au bout du monde, fatigué, désespéré. Quant à Lotte, même si le climat lui convient mieux, sa maladie empire. Ils reprennent espoir dans le retour de la paix et de la liberté mais Vienne fait de plus en plus pour Stefan figure de paradis perdu qu'il ne reverra pas et il sent la mort autour de lui et qui peut-être le fascine, se sent menacé par les nazis, cède petit à petit à la psychose. Il est ici en exil, la vieillesse le submerge face au suicide ou à la disparition de tous ces amis, il n'a pas le secours de la foi, il sent peser sur lui toute l'horreur du monde et l'impasse dans laquelle il s'enfonce de jour en jour, il sait qu'il ne survivra pas, qu'il est épuisé, désespéré face à l'insouciance du carnaval de Rio . Lotte songe à le suivre dans cet exil définitif, par amour pour lui et, pour se délivrer de sa culpabilité d'avoir enfreint la loi de Dieu.

Je suis toujours passionné par la démarche d'un écrivain qui s'approprie ainsi les derniers moments d'un homme face à la mort. Il imagine ce qui a pu se passer dans sa tête, ses fragilités, ses fêlures, ses folies peut-être… Il se met autant qu'il le peut à sa place, avec ses connaissances, sa culture, tout en lui prêtant ses propres sentiments, ses propres phobies simplement parce qu'ils sont communs à tous les hommes. Seksis nous offre sa vision des choses, fort bien écrite et documentée, et ce livre a le mérite de remettre en lumière Stefan Zweig, un écrivain majeur, malheureusement peut-être un peu oublié actuellement, au moins du grand public. En effet, face à l'amnésie qui caractérise l'espèce humaine, les créateurs sont ceux qui, selon Malraux, ont arraché quelque chose à la mort. Que peuvent-ils ressentir, face à leur œuvre, à leur vie, à leur passion, à leurs espoirs déçus quand se profile sur eux l'ombre de la camarde ?

 

© Hervé GAUTIER – Août 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 
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