Paolo CONTE - « Elegia ».

 

 

N°254 – Juin 2006

 

 

Paolo CONTE - « Elegia ».

(traduction française des textes par Doriana Founier)

 

Je ne pouvais pas trouver meilleure compagnie pour le 26° anniversaire de cette petite revue qui survit comme elle peut, garde ses marques et son indépendance, avec cette volonté un peu folle qui est la mienne et qui m’étonne toujours, de trouver en elle une véritable raison d’exister.

 

Dans un précédent numéro, je disais tout le bien que je pensais de Paolo Conte, je vais donc développer en insistant moins sur le jazz qui pourtant le plaît bien que sur la mélancolie qu’il distille dans cet album chanté en italien. C’est non seulement une langue musicale mais également un langage qui se prête à la nostalgie, une sorte de « saudade » portugaise que la voix rocailleuse du chanteur piémontais souligne en l’accompagnant au piano forte.

 

Il y a, certes, cette « musique rouillée, noirâtre, teinte à chaud de brume-métropole » (Elégia) qui va bien avec ces « ténèbres magnifiques », avec cette quête impossible d’un chemin dans l’obscurité et le brouillard de cette vie décevante où même une maison chinoise peinte en bleu ne peut constituer une réponse, un havre de paix, où le hasard tient lieu de gouvernail, de boussole au milieu des étoiles, des villes étrangères et du temps qui s’en va. « Qui sait, qui sait, le navire passera, qui sait si là quelqu’un y montera… » (Qui sait !)

 

Tout n’est qu’un décor, celui de la cité et des gens qui s’agitent, pressés par le temps qui fuit. Ils courent avec lui et après lui pour un peu plus d’argent, de considération, de reconnaissance… Et pourtant ce temps-voleur ( je traduirai peut-être « ladron » par voleur au lieu de larron, parce que le temps dérobe toujours quelque chose aux hommes, des moments de bonheur, leur jeunesse ou leurs illusions) est transitoire, fuyant ; il porte et enfante la musique qui elle aussi s’enfuit. Les notes s’envolent, se dissolvent dans l’air, se perdent dans la mémoire. Le temps assassin brûle tout sur son passage et Conte, sans doute, malgré son talent, son sourire et sa voix ne pèse pas lourd face aux rires moqueurs des femmes «  Ne ris pas, ne ris pas, serre-moi, serre-moi, parle-moi, embrasse-moi (Ne ris pas) – « Je ne suis qu’un poisson à frire, je suis né pour perdre, ma silhouette vacille et va… J’étais un livre à lire… et tu n’as su qu’en sourire » (Bamboolah).

 

Il y a cette quête que j’imagine, moi, à jamais inassouvie, celle de l’amour impossible et inaccessible, parce que le véritable message qu’on porte en soi reste une énigme difficile à déchiffrer parce que ceux qu’on aime passeront éternellement à côté, parce que tout cela finit par donner le vertige et on avoue avec lui « Moi, je ne vole pas haut…je sens que ma vie va devenir un film, oui, mais, je l’ai déjà vu ce film, et je ne l’aime pas »   (Sandwich man). C’est un jeu souvent cruel, parfois envoûtant, quelquefois décevant. Il en reste une sorte d’aura, mais aussi des interrogations « tu avais jeté un charme autour de toi, toi, qu’est ce tu es pour moi ? »(Elégie), l’envie de tourner avec lui une page de sa vie lue et relue cent fois «  je laisse à mon enfance sensibilité et candeur… Je venais d’une vallée où le ciel s’assombrit dans la moiteur » (Elégie). Il a joué un rôle de clown-équilibriste maladroit de surcroît et qui recherche désespérément un peu de tendresse « Ne ris pas… nous sommes des anges ensorcelés par une allégresse infinie … serre-moi, parle-moi, embrasse-moi » (Ne ris pas). C’est effectivement un être incompris, égaré dans un monde auquel il est étranger, avec des espoirs fous, comme un trésor dérisoire «  je ne suis même pas du pays, j’ai une valise en carton… mais il y a dedans un bandonéon. »(Le royaume du tango), comme l’évocation de Frisco, ville étrusque… « chic et ambitieuse, comme un sofa de cretonne »(Frisco).

 

Les mots de Conte viennent quand on ne les attend pas !

 

Il y a aussi les regrets que nous inspire la vie qui passe et qui s’en va, le temps qui s’enfuit en laissant en nous une empreinte indélébile comme celle que laisse un mal, avec sa douleur et ses souvenirs en signant d’une cicatrice, marque plus claire sur une peau hâlée par l’existence, vivante, mais qu’on porte en soi et qui se rappelle constamment à notre mémoire comme une trace qui ne disparaîtra qu’avec nous. C’est une sorte de quête impossible, de quelque chose qui n’existe que dans notre imaginaire, dans nos rêves inaccessibles «  Tu es à la recherche d’un chemin… tu cherches la maison chinoise peinte en bleu », «  tu me demandes le chemin, mais la maison chinoise, tu ne la trouveras pas. »(La maison chinoise). Il y a le hasard, l’éternelle interrogation sur les choses de la vie et qui peuvent la faire basculer «  qui sait, qui sait, le navire passera, qui sait, si là, quelqu’un y montera » (Qui sait)).

 

Je n’oublierai pas non plus les couleurs et leur opposition, celles de bleu, de l’indigo, symbole de la lumière et celles de la nuit, de la brume et de l’indistinct, du temps marron. Cela me paraît être le symbole parlant d’un contraste omniprésent au quotidien, bien plus qu’un artifice de vocabulaire, que de simples images…

 

Conte est le personnage qui se situe à équidistance entre le dérisoire (« oui, mais moi, avec ma veste neuve, je ne travaille pas dans le music-hall. C’est là l’unique vérité… alors[ les gens] se vexent et puis t’oublient et la route continue »(La vieille veste neuve), l’humilité «  Bamboula, je suis un poisson à frire… je suis fou de toi, inutile de te le dire mais c’est plus fort que moi… je suis né pour perdre, ma silhouette vacille et va  »(Bamboolah), le doute « Qui sait, qui sait, le navire passera » (Qui sait) « peut-être tu ne m’aimeras pas, tu me rencontreras, tu souriras, mais tu ne m’aimeras pas »(Très loin), l’inconnu cher à Baudelaire et l’indistinct « Loin, très loin, c’est là que je veux me rendre dans les bras d’un musique qui arrêterait de parler, forte et pétomane, écrite par le diable, outrage manifeste au monde civilisé »(Très loin). Les paroles semblent comme éclatées, nées d’un douloureux accouchement sur la virginité de la page. S’exprimer est un acte respectable parce qu’il est authentique !

 

Alors, face à ce combat, il est tentant de se laisser aller. L’écriture est un exutoire, mais pas seulement et la tentation est grande de l’inconnu qu’on dessine soi-même parce que l’image que ce monde nous donne de lui est pleine de contradictions, d’hypocrisies et d’incertitudes et que tout cela devient rapidement insupportable. Alors, on rêve à ce pays étrange « là-bas, là-bas, est ce que sont des personnages ou des rêves, oui, là-bas… ou est ce que ce sont des pensées perdues dans l’immensité obscure »(Qui sait). Il y a le sommeil qui ressemble tant à la mort qui est une délivrance « sommeil lointain…fais –moi voler de montagne en montagne, sans plus penser, sans rien comprendre, sommeil patriarche merveilleux, archaïque plongeon dans l’eau sombre… poudre de riz dans l’air qui vibre de charme magique… tu es une mandarine parfumée et sacrée, sommeil de nuages, sommeil de coupole, sommeil géant, sommeil éléphant »(Sommeil éléphant). Il permet toutes les libertés, toutes les audaces !

 

Oui, chez Paolo Conte, la musique est envoûtante et parfois merveilleusement désarticulée mais il y a aussi les paroles, écartelées elles-aussi, celles du poète, amoureux et désespéré, écorché-vif et fragile. De la vraie poésie, comme je l’aime !

 

© Hervé GAUTIER .    http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

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