La boutique obscure

La Feuille Volante n°1033– Avril 2016

LA BOUTIQUE OBSCURE– Georges Perec - Gallimard. (année de parution 1973 chez Denoël)

D'emblée, le titre fait penser à Patrick Modiano (« Rue des boutiques obscures » paru en 1978) mais ce roman qui obtint le prix Goncourt en 1978, où le futur Prix Nobel se pose, comme dans toute son œuvre, ses éternelles questions sur lui-même, peut sembler n'avoir aucune connotation avec cet ouvrage de Perec qu'il suit de quelques années. Voire ! L'écriture, et plus généralement la création artistique, sont peu ou prou le résultat d'une introspection de leur auteur qui mène à une connaissance intime plus approfondie. Ici Perec, lui aussi, fait allusion à ses origines et aux obsessions qui en découlent, sa judéité, les camps de concentration et leurs horreurs, la traque de la police, les interdits imposés aux juifs sous l’occupation allemande, la dénonciation dont un texte clôt cet ouvrage...

L’œuvre de Georges Perec est originale par bien des points. Il a expérimenté une nouvelle forme d'écriture, jetant sur le décor qu'il l'entoure un regard à la fois étonné et pertinent.  Le langage chez lui est certes un outil pour s'exprimer mais il s'en sert en lui inventant un rôle assez nouveau, tout à la fois jubilatoire, philosophique et poétique. Ici, il livre à son lecteur, toujours un peu dubitatif quand il ouvre un ouvrage de lui, la transcription des rêves qu'il a pu faire où tous les interdits culturels sociaux, religieux, raciaux sont soudain abolis. C'est vrai que ce domaine sous-tend souvent la création, mais il s'agit le plus souvent de rêves éveillés, de fantasmes. En ce qui concerne les rêves nocturnes, il est bien difficile de s'en souvenir au réveil, ils s'effacent rapidement et le réel reprend le dessus au point que la mémoire n'en garde pas la moindre trace, à l'exception peut-être de certains d'entre eux dont on se demande pourquoi ils ont bien pu ainsi imprégner notre souvenir. Ainsi le titre, par ailleurs évocateur, est-il suivi de la mention « 124 rêves » comme d'autres ouvrages comporteraient celle de « Roman » ou « nouvelles ». Il s'agit donc de rêves nocturnes qui ont cette caractéristique d'être colorés, hasardeux, proteiformes et qui procurent à leur manière un dépaysement qui n'est pas seulement une délocalisation. La relation qu'il en fait, en termes simples, a quelque chose à voir avec cette période de relaxation où la liberté, la licence, la volonté la plus folle, les sentiments les plus débridés, les pulsions les plus amoureuses, les projets les plus absurdes, les situations les plus rocambolesques, trouvent soudain leur vérité qui est parfois inquiétante, angoissante et même labyrinthique. Ils ont à la fois cette texture insaisissable et cette abrupte et incompréhensible évidence mais aussi cette façon apparemment décousue de se révéler et de se libérer. Ils évoquent souvent la mort puisque qu'avec l'amour et la vie ce sont là les grands thèmes de notre existence terrestre et s'ils ne sont pas toujours érotiques, les songes de Perec donnent souvent asile à des femmes belles et parfois sensuelles. Dans cet ouvrage, l’accouplement de l'auteur avec une femme est fréquent ce qui témoigne d'un accomplissement de désirs inassouvis (je note que la totalité des textes sont datés postérieurement à Mai 68 qui a correspondu notamment à une libération dans ce domaine). Perec semble ici nier le refoulement intime qui affecte chacun d'entre nous mais aussi les conventions sociales, les tabous...   Freud donnait au rêve un caractère sexuel et les surréalistes l'ont largement exploité, insistant sur le non-sens, le chaos, l'absurde… C'est vrai qu'il est tentant de vouloir déchiffrer le songe, d'y voir une prémonition, une activé de substitution ou la matérialisation de ses désirs, loin des censures, en matière sexuelle notamment (on y fait ce qu'on est incapable de faire dans la vraie vie). Comme souvent, l'auteur y ajoute sa patte, son sens de l'humour, son jeu volontaire sur les mots qui est peut-être sa façon à lui d'insister sur l'absurde de la vie. Donner à son lecteur la possibilité d'entrer dans son univers onirique est parfois déroutant, surtout si on n'a pas de l'auteur une connaissance approfondie, et certains de ses rêves le sont, d'autres en revanche ont avec nous une connotation personnelle telle qu'ils nous sont en quelque sorte familiers. Il évite, et c'est heureux, la porte ouverte à la psychanalyse toujours friande de ce genre de visons subconscientes, toujours à l’affût d'une explication fumeuse et bien souvent inutile, voire dangereuses. L'auteur rend compte, parfois avec force détails, de ses peurs intimes, mais il ne me semble pas qu'il veuille un autre témoin et peut-être un autre juge que son lecteur. Il me semble aussi qu'il est conscient de cette expérience originale au point d'en faire une finalité, une sorte de fantaisie d'auteur : rêver dans le seul but de transcrire ses rêves ! (« Je croyais noter les rêves que je faisais : je me suis rendu compte que, très vite, je ne rêvais déjà plus que pour écrire mes rêves »)

Il s'agit donc d'un livre à lire par épisodes en n'oubliant pas que nous tenons entre nos mains quelque chose qui ressemble à une expérience intellectuelle et aussi révolutionnaire (il n'a été pour rien membre de l'Oulipo), quelque chose qui se mérite en tout cas, c'est à dire autre chose qu'une simple fiction. Ce n'est peut-être plus dès lors une banale transcription de rêves mais le départ d'autre chose qui, bien entendu va nous étonner. Ainsi, l'imagination aidant, la nôtre évidemment, à la fin de cet ouvrage serions-nous tentés d'espérer que la dernière page cache encore quelque chose de surprenant !

© Hervé GAUTIER – Avril 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

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