LE MONDE A PEU PRES - Jean ROUAUD - Editions de Minuit.

 

 

NOVEMBRE 1999

 

N° 217

 

 

 

LE MONDE A PEU PRES - Jean ROUAUD - Editions de Minuit.

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Il y a des écrivains qui m’attirent et la simple lecture de leur nom inscrit sur le dos d’un livre offert sur les rayonnages de la bibliothèque municipale suffit à guider mon choix. Le hasard (peut-être pas ?) m’avait guidé vers la travée « R ». »Le monde à peu près » de Jean Rouaud ferait donc partie de mon prochain emprunt. C’est vrai que le Prix Goncourt était passé par là quelques années plus tôt et que j’avais, parfois avec retard, suivi cet écrivain, avec un évident plaisir.

Le titre ne me disait rien. Tout au plus me suis-je dit que son auteur continuerait d’y exploiter ses deuils, de faire découvrir les branches de son arbre généalogique ou de se mettre en scène lui-même, ce qui, il est vrai m’avait toujours plu.

J’avais encore en mémoire sa propre histoire, celle de sa famille et ses souffrances. Après tout, se raconter soi-même, y rajouter juste ce qu’il faut de merveilleux est une source inépuisable de création.

N’était le style, parfois un peu compliqué et la phrase longue à suivre pour un lecteur moyen comme moi, j’aimais bien. Le texte me réservait quelques surprises. Le titre tout d’abord, dont je ne tardais pas à m’apercevoir qu’il évoquait pour Rouaud, la perception floue qui est celle des myopes. Cela cachait sûrement quelque chose. Allez savoir puisqu’il évoque son enfance, non seulement celle du collège de St Cosme, où il nous détaille à l’envi les brimades de ceux qu’on appelait, on se demande bien pourquoi « Les Bons Pères ». Elève plus besogneux que brillant et à l’occasion, familier des mauvaises notes, il dénonce les humiliations dont il a été l’objet de la part des professeurs.

C’est vrai que l’enfance n’a d’intérêt que lorsqu’on l’a quittée. Elle est source de regrets parce que c’est la période de l’insouciance, du merveilleux, de la découverte... Malheureusement pour Rouaud, un lendemain de Noël le voit devenir orphelin de père et toute sa vie bascule. Comment pourrait-il en être autrement puisque désormais il va apprendre à vivre sans cet absent ce qui lui reste d’enfance.

Il évoque, malgré son deuil et avec un humour qui va se nicher jusque dans les formules ses années de collège, ses improbables amours d’enfant, sa vie de collégien pauvre, avec, en fond de scène, le personnage de sa mère, à peine esquissé, que le lecteur retrouvera plus tard plus précisément dessiné dans « Pour vos cadeaux ».

A mon sens, ici, plus que le deuil de son père, il s’agit de celui de son enfance et de son adolescence. Depuis le collège jusqu’à la faculté, il détaille son parcours avec cependant le détachement de celui qui n’a du monde qui l’entoure qu’une vision approximative. Il participe, à sa manière, au grand mouvement où on refait le monde, on croit que tout est possible, qu’on est tout près à voir, dans la survenance de chaque événement, un commencement d’exécution de cette entreprise...Il faut dire que la mode était, à l’époque à la contestation, à l’espoir de jours meilleurs, à la révolution populaire, bref à l’utopie! Pourtant, la déception existe, et pas seulement pour les autres. C’est sans doute ce qui a corroboré sa détermination originelle face au monde qui l’entoure : choisir de ne pas le voir!

Quand même, le regard flou et apparemment vide qu’il promène constamment autour de lui ne l’empêche pas de distinguer avec une étonnante netteté le sourire de Théo, une élégante étudiante aux longs cheveux bruns qu’il croise un jour sur son chemin. Il s’est vite trouvé des points communs avec elle. Comme lui, orpheline de père, elle s’intéresse à ses écrits, une improbable fiction qui se veut un prolongement de la vie de Rimbaud. Dans le genre flou, là aussi, c’était réussi!

Comme lui, Théo a le don des larmes qui se rencontre surtout chez ceux qui ont, très tôt connu le malheur. On pensera ce qu’on voudra, mais la chance qui ne sourit pas qu’aux audacieux n’oublie pas non plus les timides. De confidents on devient intimes, d’amis on devient amants sans presque s’en apercevoir. L’époque voulait cela qui prônait la liberté, surtout dans les moeurs. Cette rencontre et cette éphémère étreinte se terminent aussi vite qu’elles ont commencé, avec pour lui un chagrin d’amour, des souvenirs et surtout des regrets.

 

C’est vrai que j’ai goûté son humour et son verbe truculent, ses aphorismes bien sentis, mais, au-delà des apparences, dans la série des deuils dont il est désormais le spécialiste patenté, c’est celui de son enfance et de son adolescence que l’auteur nous livre ici.

 

© Hervé GAUTIER

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