la feuille volante

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  • Paroles

    N° 1452– Avril 2020.

     

    Paroles – Jacques Prévert- Folio.

     

    L’expression « inventaire à la Prévert » se vérifie encore pour ce recueil(un texte en est l’illustration) et on a l’impression que les poèmes en prose qui se succèdent s’accumulent presque par hasard au long des pages, un peu comme des mots, des «paroles », jetées au vent... L’écriture est toujours spontanée, il y a, bien sûr de l’humour, de la dérision ; l’auteur a démocratisé la poésie, l’a libérée, comme d’autres avant lui, de la gangue et du conformiste de la prosodie, c’est ce qui fait l’originalité de cet auteur atypique et c’est aussi pour cela qu’on l’aime.

     

    Il évoque la vie dans ce qu’elle a de quotidien, de dérisoire, d’ordinaire voire de stupide ou d’absurde (complainte de Vincent- dimanche, page d’écriture…), la vie dans les rues de Paris et sur les quais de la Seine mais aussi la mort qui en est simplement la fin parce que telle est la condition humaine. On suit ses histoires, celles qu’il nous raconte, même si c’est parfois un peu long et qu’il se laisse aller à des facilités de langage et de rimes...

    Il y a aussi la haine de la guerre. Quand ce recueil paraît, en 1946, on sort de ce deuxième conflit mondial qui a bouleversé l’humanité et qui, comme à chaque fois a semé la mort et donné libre court à la folie des hommes (Le sultan). C’est une espérance de paix (Le bouquet) parce que l’homme, même s’il pratique la guerre depuis la nuit des temps, aspire quand même à la paix et cela passe souvent par les bras des femmes.

    Ce que je retiens surtout dans ce recueil ce sont les textes inspirés par les femmes qui elles lui inspirent l’amour, un amour qu’on voudrait éternel certes mais aussi qui est surtout fragile parce qu’il est comme toutes les choses humaines, éphémères, transitoires, fongibles. Partout, il y a des visages, des silhouettes de femmes furtives, irréelles, des passantes croisées dans une rue et qui s’évaporent, ne laissant derrière elles que la fragrance d’un parfum, l’illumination d’un sourire, la légèreté d’un fantasme . Sans en citer aucune par son nom (est-ce bien nécessaire) Prévert se contente de les évoquer, d’en dessiner l’esquisse. Parfois il appelle l’une d’elles « Mon amour » sans plus de détails, peut-être pour souligner la permanence de leur relation peut-être pour marquer que tout cela est précaire et constamment remis en question.

    On ne peut parler de ce recueil sans s’arrêter un instant sur le texte emblématique intitulé « Barbara » qui est sans doute un des plus beaux poèmes d’amour que je connaisse et qui a été sublimé par les voix envoûtantes d’ Yves Montant et de Mouloudji. Prévert plante le décor, fait appel à sa mémoire : la ville de Brest avant la guerre, pluvieuse mais heureuse comme cette femme jeune et jolie, croisée au hasard d’une rue. Un homme l’appelle par son nom et ils s’étreignent. Alors, à partir de là, entre l’auteur et cette jeune femme qui ne l’a sûrement pas remarqué, pour qui il est sans doute invisible, va se créer une sorte d’intimité unilatérale, soulignée par le tutoiement, un peu comme si ce poète, bouleversé la beauté et le bonheur de cette femme, et qui avait peut-être lui aussi un peu le cœur en jachère, va choisir de regarder ces deux jeunes gens et d’oublier le reste. Plus tard quand la guerre a tout détruit de cette ville, il se souvient de ce moment et comme une incantation intime, l’appelle par ce seul nom qu’il connaisse, se demandant si elle et son amoureux sont encore vivants après tout ce déluge de feu. Il imprime ce moment avec des mots pour qu’ils restent dans sa mémoire parce que ces instants sont précieux aussi furtifs qu’un sourire de femme que le temps efface inexorablement. Seule la page blanche en garde témoignage de cet épisode qui maintenant appartient au passé.

    J’avais émis des réserves sur « Histoires », paru la même année. Ce recueil me plaît infiniment plus.

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Poésies

    N° 1451 – Avril 2020.

     

    Jules Laforgue.

     

    L’amnésie étant une des grandes caractéristiques de l’espèce humaine, et c’est sans doute le lot de la plupart des poètes de ne pas rester dans la mémoire collective sauf si un chanteur à succès décide d’accrocher des notes à leurs vers, la poésie étant de nos jours le parent pauvre de la littérature. Jules Laforgue (1860-1887) fait partie de ces oubliés et pourtant il a permis à la poésie d’évoluer, donnant entre autre, naissance au vers libre qu’illustreront bien après lui bien des poètes qui dont nous disons encore les textes aujourd’hui. Né à Montevideo (Uruguay) d’une famille française émigrée espérant faire fortune, il revint en France à l’âge de 6 ans, interrompit ses études puis mèna à Paris une vie difficile, marquée par le spleen, le sentiment de ne pas être à sa place en ce monde, le mal-être, le pessimisme du « poète maudit » et la solitude qui baignent ses poèmes. Il fréquenta les milieux littéraires parisiens, devint secrétaire d’un critique d’art, acquit un goût sûr en peinture, notamment dans le domaine de l’impressionnisme, et rencontra des poètes qu’on appellera plus tard « Symbolistes ». Il obtint le poste de lecteur de l’impératrice allemande Augusta de Saxe-Weimar Eisenach, âgée à l’époque de 71 ans, qu’il suivit à travers l’Europe. Il était en effet d’usage qu’à la cour on parlât le français. Cet emploi lui assura une relative aisance financière et lui permit surtout de voyager. Cela dura 5 années pendant lesquelles il écrivit et publia, mais uniquement à ses frais, traduisit le recueil, « Feuilles d’herbe » du grand poète américain Walt Whitman (1819-1892), se maria en 1886 et mourut de phtisie l’année suivante à Paris. Certaines de ses œuvres ne furent publiées qu’à titre posthume. Tel est le parcours de ce poète mort à 27 ans.

     

    L’évolution de l’écriture de Laforgue est caractéristique. Ses premiers poèmes d’adolescents sont empreints de classicisme, « Complaintes » paru en 1885 et « L’imitation de Notre-Dame La Lune », en 1886 sont deux recueils de facture classique, respectueux de la prosodie et attestent de son inspiration traditionnelle lyrique. Les vers employés sont des alexandrins (parfois irréguliers) ou des vers de 8 ou de 10 syllabes avec des rimes alternativement plates, embrassées et alternées souvent tressées sous forme de poèmes à forme fixe comme le sonnet qui attestent de son héritage baudelairien. Avec « Derniers vers », paru en 1890, il prend une dimension de modernité cependant déjà annoncée en filigrane dans ses œuvres précédentes, à la fois dans la forme (absence de rimes, mots résolument actuels) et dans le fond (thèmes traités). Il prend cependant des libertés avec les mots et les fait parfois agréablement sonner entre eux mais aussi réagir agressivement, brise le rythme classique.

     

    Les thèmes sont classiques, celui de la condition humaine, de la brièveté de la vie, de l’ennui, de la mort qu’il a connue très tôt avec le décès de sa mère alors qu’il n’avait que 17 ans. Il parvient même à y instiller de l’humour et de la dérision. Il est un poète injustement méconnu et oublié.

     

    Je poursuis mon évocation, forcément limitée et trop superficielle, des poètes que la mémoire collective a quelque peu « confinés » dans un anonymat à mes yeux incompréhensible.

     

     

  • Histoires

    N° 1450- Avril 2020.

     

    Histoires – Jacques Prévert. Folio

     

    Ce recueil de poèmes est une véritable énumération « à la Prévert » sans aucune unité. On y trouve pêle-mêle des contes pour enfants (pas sages), des évocations de son enfance parisienne avec des lieux de la capitale, des rues réelles ou imaginaires, des stations de métro, des quais de Seine, des allusions aux cimetières qui rappellent la mort mais aussi les vicissitudes de la vie, la misère, un bestiaire varié, une courte saynète surréaliste dans un restaurant, des allusions à d’autres lieux, d’autres villes… Bref des textes plus ou moins longs comme juxtaposés.

     

    Il n’omet pas le calembour , l’humour, l’ironie et les situations cocasses, il ne serait pas Prévert sans cela. Mais un peu décevant quand même !

     

    Ce recueil c’est un peu comme « Paroles » paru cette même année 1946

     

     

  • Henri Michaux par René Bertelé

    N° 1449- Avril 2020.

     

    Henri Michaux – René Bertelé – Seghers.

     

    S’il est une caractéristique d’Henri Michaux (1899-1984), c’est bien d’être impossible à situer parmi les poètes. Voyageur, peintre, dessinateur, chroniqueur, conteur, il refusait la tyrannie des mots et de la syntaxe pour s’inventer son propre univers, s’inscrivant lui-même loin des médias et des milieux littéraires. Il resta volontairement étranger au mouvement surréaliste qui, dans les année 30, avait un rôle de boussole pour nombre d’écrivains. Pourtant, il en cultiva la spontanéité et la liberté d’écriture qui entourent nombre de ses textes d’un halo de mystère. Refus est sans doute le mot qui caractérisa sa vie, celle de l’enfance qu’il vécut comme un étranger (son personnage de Plume lui ressemble beaucoup, c’est un inadapté au monde, un malchanceux qui s’habitue à sa condition au point de s’en sentir responsable, un véritable personnage kafkaïen enveloppé d’un humour décalé), refus du contexte extérieur caractérisé par l’usage de la drogue, refus de son pays, la Belgique, qu’il n’aima pas, celui du quotidien auquel il s’opposa avec ses mots pour mieux s’affirmer face à lui comme un écorché-vif. C’est sans doute dans les hésitations successives de sa vie où il changea souvent de parcours qu’on peut déchiffrer sa démarche. Ses dessins, sa peinture, son autre moyen d’expression, reproduits partiellement dans cet ouvrage, ou plutôt des esquisses de quelque choses, ajoutent à cette impression un peu malsaine. Sa poésie est un refus du monde dont il a une vision pessimiste, la prise de conscience du vide qui l’entoure et dont il cherche à se libérer et à le remplacer par la création de mondes imaginaires qui peuvent rapidement devenir obsédants voire angoissants mais dans lesquels il nous entraîne. Elle s’inscrit aussi dans un refus des romantiques et de leur mélancolie à qui il substitue une poésie moins conventionnelle et tellement libérée que visuellement elle s’apparente à de la prose, avec des mots pleins d’une musique forte, parfois faite de néologismes, mais une écriture libératrice au fort pouvoir cathartique. Il nous accompagne d’ailleurs dans cette démarche au point d’en être obsédé et tellement possédé que cette posture peut devenir agressive et angoissante. On a même cette impression bizarre que les mots échappent à celui qui entend se les approprier et les maîtriser au point qu’existe entre eux une véritable lutte. C’est un thème qui m’a toujours paru intéressant dans la démarche d’un écrivain et qui remet en question le vrai sens de l’écriture qui n’est pas qu’un simple remplissage de pages blanches. Dans une démarche créatrice qui n’est jamais gratuite, on croise souvent ses propres fantômes, ses obsessions qui ressemblent à des absences, à du dénuement ou pire à des échecs, ce qui a pu faire dire qu’on ne sort jamais indemne d’une telle expérience qui n’existe que dans le contexte d’ un univers douloureux. Ce phénomène est ici exacerbé par l’usage de la drogue, conçue par notre auteur (selon Bertelé) non comme une addiction, non comme une évasion mais comme une libération de soi, une expérimentation intellectuelle, un combat créateur né d’une connaissance analytique approfondie et duquel naissent les mots mais aussi avec une sorte de fascination. Sa démarche n’est pas dénuée d’aliénation, de violence, de culpabilité nées de l’impuissance à créer, du jugement qui viendra sanctionner tout cela comme un tribunal suprême dont il serait son propre juge. Il y a de l’abscons comme si son univers et ses mots lui échappaient, se refusaient, se dérobaient à ses yeux, comme si c’était le mal-être de celui qui sait ne pas être à sa place et qui combat mollement cet état de fait par l’humour, le corps à corps avec les mots, le voyage intérieur vers un improbable salut.

     

    Cela faisait longtemps que je voulais me replonger dans le monde imaginaire de Michaux ce qui d’une certaine façon fut une redécouverte assez inattendue et surprenante, cette période de confinement favorable à la lecture m’y a incité.

  • Au cœur du monde

    N° 1448 Mars 2020.

     

    Au cœur du monde précédé de « Feuilles de route sud-Américaines – poèmes divers »– Blaise Cendrars – Gallimard.

     

    Ce recueil divisé en quatre parties inégales comporte des poèmes écrits entre 1924 et 1929 par Blaise Cendrars (1887-1961), de son vrai nom Frédéric Sauser, publiés plus tardivement.

    L’auteur est en lui-même un paradoxe, en opposition avec l’image traditionnelle du poète. C’est un aventurier, un bourlingueur qui ne peut demeurer longtemps à la même place et rester assis à une table en attendant l’inspiration ne correspond pas du tout à son caractère. Il est pourtant un grand écrivain, né pour voyager, qui cultive sa spontanéité et dont l’écriture sans fioriture ressemble a sa manière de vivre. Très jeune déjà, il a répondu à l’appel du voyage, de l’inconnu et bien avant d’écrire, il exerce sans le moindre diplôme de nombreux métiers qui lui font parcourir l’Europe, la Russie et l’Amérique du Nord, rencontrer un nombre impressionnant de personnages et devenir un découvreur de jeunes peintres alors inconnus à propos de qui il émet de pertinentes remarques. Dans ses bagages il y a toujours des poèmes. Quand il choisit l’écriture, il a à ce sujet des idées bien arrêtées et scandalise Apollinaire en lui déclarant que la poésie doit être libérée de toutes contraintes prosodiques, célébrer « la vie moderne » et créer un langage nouveau. D’ailleurs ce recueil se caractérise, entre autre, par une absence de ponctuation et on sait qu’Apollinaire, quand il publiera « Alcools » s’inspirera de ce détail en gommant lui-même ces signes. Une amitié autour de l’écriture puis une opposition naquirent entre ces deux poètes, qui eut au moins l’avantage d’enrichir la palette de chacun d’eux et de transformer la poésie. Grâce à eux on n’écrira plus comme avant ! La Grande Guerre va lui donner l’occasion, à lui qui est de nationalité suisse, de s’engager pour la France dans la Légion Étrangère, d‘y avoir une conduite héroïque, puis, amputé de l’avant-bras droit, d’être réformé et décoré. On ne retrouvera lors du deuxième conflit comme correspondant de guerre .

     

    Feuilles de route date de 1924. C’est son dernier recueil de poèmes. Ensuite il se consacrera au roman, au journalisme... Ce sont des textes emprunts d’une grande liberté d’écriture où il se moque des règles classiques pour ne privilégier que les images, les sons, les impressions, les remarques. Cela fonctionne comme un compte-rendu de voyage. Il quitte Paris, seul, par le train, arrive au Havre, destination le Brésil. Il évoque les escales, La Rochelle, le Portugal, Dakar, un point au milieu de l’océan donné par l’œil d’un sextant. Il dit simplement ce qu’il voit et entend à bord ou à l’escale, les « lettres-océan » qu’il reçoit, la beauté des femmes noires, les ciels, les poissons-volants, le passage de la ligne… Puis ce sera la terre, la piste, les découvertes. Et bien sûr il écrit parce qu’il n’y a rien de tel que le voyage pour solliciter les cinq sens et titiller la plume. Il est tout entier dans son parcours, en goûte les moindres instants, à propos de rien, d’un petit détail anodin.Il veut être un témoin qui vit intensément et explore à sa sa manière les thèmes éternels que sont l’amour, la liberté, la pitié devant la misère ...

    Avec « Poèmes divers » il évoque la guerre, la Grande, rend hommage à Apollinaire et il retrouve Paris dans « Au cœur du monde »mais toujours en solitaire et quelque peu désabusé à cause de ce conflit, des bombardements, des sirènes et de sa jeunesse enfuie…

     

    Dans ces temps de longs confinements où la lecture reprend ses droits, chez moi Cendrars est toujours le bienvenu.

     

     

    ©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • La chanson d'un gâs qu'a mal tourné

    N° 1447 Mars 2020.

    n° 1447

    Gaston Couté, le « gars qu’a mal tourné »

     

    Gaston Couté (1880-1911) passa toute son enfance à Meung sur Loire où son père était meunier. Il n’aimait pas beaucoup d’école et lui préférait les bois et la nature. Dût-il à Villon qui fut un poète contestataire et qui y fut incarcéré quelques temps, d’être lui aussi « un gars qu’à mal tourné » mais Gaston connaissait par cœur des poèmes du Maître François et marqua très tôt sa préférence pour le français et l’histoire, délaissant les mathématiques au lycée d’Orléans qu’il finit par quitter en abandonnant définitivement ses études au grand dam de son père. Comme il n’était pas question d’en faire un meunier, on fit de lui, pour un temps seulement, un agent de perception, puis un reporter dans un journal du Loiret qui publia ses poèmes. Rapidement il fut invité à déclamer ses œuvres dans les cafés d’Orléans et se laissa convaincre de partir pour Paris où il débarqua en octobre 1898 à l’âge de 18 ans. Les cabarets montmartrois accueillirent favorablement ce poète beauceron patoisant, lui procurant des applaudissements, mais pas de cachet. Il connut une longue période de misère et malgré des rencontres comme celles de Jehan Rictus et de Georges Oble qui l’invitèrent dans un cabaret qu’ils animaient, la bohème désargentée qui fut la sienne à cette période fit de lui un SDF.

    Il revenait parfois chez ses parents à Meung qui lui pardonnaient volontiers de ne pas avoir appris le métier de meunier mais l’acceptaient comme il était, rêveur et insoumis, indifférent aux biens matériels et incompris. Il reste un poète de la terre, de la nature, des bords de Loire du patois, des déshérités, des filles de ferme jetées à la rue... C’était un être mélancolique, précoce mais farouchement indépendant, ennemi des compromissions, solitaire et dépourvu d’ambition, indifférent à la réussite sociale… Tout cela fit de lui un révolutionnaire, réfractaire à tout ce qui compose une société, la justice, l’armée, l’Église, les notables, la religion mais sa vieille croyance religieuse le rapprocha de Dieu avant de mourir et lui inspira l’émouvant « Notre-Dame des sillons ». Il ne se contenta plus d’être un poète libertaire, anarchiste, délaissant à partir de la trentaine les cabarets où se pressaient les bourgeois, pour devenir un militant, défenseur du Peuple, dénonçant l’injustice, contestant la guerre, la maréchaussée, la prison, les flics. il s’engagea dans « La guerre sociale », le journal d’extrême gauche de Gustave Hervé qui lui ouvrit ses colonnes pour des textes contestataires et subversifs contre l’autorité mais aussi l’accueillit comme polémiste, dessinateur, caricaturiste et lui rendit hommage à sa mort. Ainsi se termina dans la misère le bref parcours de ce poète mort à 31 ans de privations, d’excès d’absinthe, de la tuberculose qui l’emporta. Son enterrement fut cependant suivi par une foule populaire.

    Il y aurait beaucoup de choses intéressantes à dire sur ce personnage, pourtant mort jeune et qui ne chercha pas la notoriété de son vivant, mais une biographie n’est pas mon sujet, d’autres s’en sont brillamment chargé. A titre personnel, je me suis intéressé à l’œuvre de Gaston Couté à travers les travaux de Gérard Pierron, rencontré il y a bien longtemps lors d’un spectacle, et qui mit certains de ses poèmes en musique et les chanta. Il ne fut d’ailleurs pas le seul à être ému par le talent du Beauceron et beaucoup se penchèrent sur son œuvre et la commentèrent. Il est pourtant aujourd’hui un poète injustement oublié. De nos jours, il n’est meilleur vecteur de la poésie que la chanson et je me suis demandé pourquoi Georges Brassens qui pourtant a popularisé nombre de poètes comme Francis Jammes, Paul Fort, Victor Hugo, Antoine Pol … n’a pas fait mention, à tout le moins à ma connaissance, dans son œuvre immense, de Gaston Couté. Il y avait certes le patois beauceron, difficile à acclimater pour Georges qui n’en était pas familier mais on peut toujours voir dans les chansons sentimentales et surtout libertaires et anarchistes qui firent sa renommée, le souffle du Beauceron. Couté a peut-être mal tourné, c’est peut-être un poète maudit, mais il n’a pas vieilli.

    ©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • l'étrier d'argile

    Pour ne pas oublier les poètes disparus qui, sans doute plus que les autres, à notre époque, sombrent dans l’oubli, je choisis de republier un article paru en son temps à propos de la publication d’un recueil déjà ancien de Simonomis (1940-2005), de son vrai nom Jacques Simon.

    Hervé GAUTIER- Mars 2020.

    N°14 – Mai 1987.

    L’étrier d’argile – Simonomis – Éditions Barré et Devez.

     

    Je n’avais jusque là, il est vrai,de Simonomis que l’approche d’un ardent serviteur de la poésie des autres. Je n’en veux pour preuve que les études qu’il a faites de l’œuvre de Tristan Corbières, de Gaston Couté et plus récemment d’Eugène Bizeau… Ce recueil m’a agréablement surpris et m’a rappelé qu’il est aussi un créateur… C’est une poésie d’homme. Il proclame « Sors poème, il faut naître », considère la poésie comme « l’aorte de la terre ». Il veut dire le monde, y mettre des bornes, son écriture ressemble à une osmose « Cette nuit j’ai saigné des étoiles par mes poignets ouverts sur tes espaces ». Pour lui, écrire est un besoin malgré le temps « Le temps, prends-le, serre le col du sablier jusqu’à ton sang entre le pouce de l’enfant et l’index accusant », les contingences de la vie « L’encre bat mes poignets d’un grondement de poix ». Mieux, écrire est une jouissance « Voici l’animal-mot dans le besoin d’unir qui me force à pétrir sur la table à jouir ». C’est surtout une force à laquelle l’écrivain, à la fois sujet et élu de ce royaume, ne peut se dérober.

    Il sait que le poète trempe sa plume dans la sueur le sang et les larmes, qu’un livre est un univers douloureux « Hisse-toi du bancal, mon crayon dur de vie », « Ongles, gravez quand même l’espoir au visage des veuves », que l’écriture ne peut être tiède, qu’elle est un message. Il dit ce qu’il croît, c’est le regard chaud de l’amitié, la beauté du monde, la paix pour demain, l’espoir… Il accorde une place très grande aux mots, instruments dont il joue et qui sont aussi ses notes. De leurs allitérations, il tire une musique faite pour l’oreille comme pour l’esprit et sait distiller de belles images « Les mots enterrés pourriront car nulle voix ne peut fleurir sans oreille », il souhaite sublimer son inspiration, ce don divin, jusqu’à l’usure des mots. C’est vrai que c’est une fête pour l’oreille et chaque syllabe est une note à contre-courant de la prose qui parle autant qu’on veut bien l’écouter, même si le « franc-grec » flirte parfois avec le « parigot ».

    Son cheminement, il le mène avec la femme, pour fanal (celle qu’il appelle « Le Colibri », sa compagne, son révélateur) avec de nombreuses évocations du sang qui ne pouvaient pas laisser Jean Rousselot, signataire de la préface, indifférent...Ce précieux liquide, source de santé et de vie est le témoin d’une existence coincée entre la naissance et la mort. La femme, cet être diaphane est présente derrière chaque poème, assiste à la création de cette musique jouée pour elle. Elle est porteuse d’espoir, partageuse de solitude, ainsi l’amour tient-il une énorme place dans cet ouvrage. L’auteur ne déplore-t-il pas la mort qui « aspire trop d’amour » ?

    Je sens dans ces mots un véritable « vouloir-vivre » au point qu’il les triture et les marie toujours avec bonheur, qu’il leur fait parfois violence et les fait chanter, créant un dépaysement verbal « Le zéro jaspineur chuinte au col des gouttières… Je parle de la chair au mirador des pierres ». C’est à ces mêmes mots qu’il donne une dimension sensuelle voire universelle « Colibri des accords tends-moi tes rondeurs pour cette terre ». Ainsi, à travers le cahot des mots, leur mystique aussi, la femme reste le recours suprême de l’humanité, « l’alpha et l’oméga du monde », la source d’amour qui triomphe tout de même de la mort. Je ne peux pas rester insensible à la poésie de cet homme  « porteur de ponts » qui voudrait « palper les hanches du futur ».

     

     

    ©Hervé GAUTIER.

     

     

     

     


     

  • Niels

    N° 1446 Mars 2020.

     

    Niels – Alexis Ragougneau – Viviane Hamy.

     

    Nous sommes au Danemark à la fin de la deuxième Guerre Mondiale. Niels Rasmussen qui a été un résistant courageux pendant cette période est maintenant confronté à l’après-guerre où il n’est plus question de combattre les troupes allemandes mais d’empêcher les communistes d’occuper le pays. Pourtant, au moment où il va pouvoir recevoir les lauriers de son action, il part pour la France où un auteur de ses amis, Jean-François Canonnier, dont jadis il a mis en scène trois de ses pièces à Paris, va passer devant une cour de justice pour intelligence avec l’ennemi et a toutes les chances d’être exécuté. Il considère de son devoir de le défendre, et ce malgré Sarah et son enfant à naître et traverse une partie de l’Europe dans des conditions rocambolesques. Il ne tarde pas à s’apercevoir que, par un mystère qui s’est vérifié chez beaucoup d’acteurs et d’écrivains pendant cette période, son ami, oubliant son talent littéraire, à préféré se compromettre avec l’occupant pour obtenir la reconnaissance et faire échec au silence et sans doute à l’oubli. Certes il n’était qu’un auteur de seconde zone, une seconde plume de la littérature mais c’était un choix suicidaire qui a amené, à la Libération, à son arrestation comme ce fut le cas de nombreux hommes de Lettres et de théâtre, avec des fortune diverses cependant. Cette prise de conscience de la part de Rasmussen, authentique Résistant, se sent au fil des pages, on le voit hésiter, se renseigner, tenter de comprendre, reporter la rencontre avec cet ami et peut-être son témoignage qui le sauvera. Comme par contraste et pour illustrer la différence entre l’attitude de Canonnier et la sienne, les analepses se succèdent , les exécutions des traîtres à la patrie danoise avec cette interrogation intime de savoir si son rôle de justicier était justifié. En détruisant les décors du théâtre de l’Olivier, il cherche à effacer la trahison de son ami mais les fantômes de ce cette période lui reviennent en pleine figure. Au cours de son procès, Canonnier est absent, comme s’il avait hâte d’en finir avec cette épreuve et peut-être aussi avec la vie. Cette attitude peut apparaître étrange à Rasmussen mais ce qu’il va apprendre par la suite, comme une confession, la justifiera. Il va prendre conscience de s’être complètement trompé à son sujet, d’être passé de bonne foi à côté de cette facette de sa personnalité qui devait sans doute dormir depuis longtemps et que les circonstances ont réveillé. L’amitié peut-elle survivre à ce genre de révélation, peut-on à ce point oublier ce qu’on a été et tourner la page pour une nouvelle vie, l’oubli étant un des apanages de l’espèce humaine, a-t-on le droit moral de vendre son âme pour un peu de notoriété et de reconnaissance, peut-on s’octroyer toutes les libertés au seul motif que les circonstances les favorisent, peut-on se tenir quitte de ses faux-pas quand on a « payé sa dette à la société » ?

    Ce genre de temps troublés nous donne à voir des aspects peu glorieux de l’espèce humaine, veulerie, couardise, trahison, palinodie, flagornerie, délation, opportunisme, ce qui n’est pas sans nous inviter à nous poser des questions sur nous-mêmes et surtout sur ceux qui, après la guerre ont mis en sourdine leur période de collaboration pour tenir des rôles retirés ou officiels une fois la paix revenue. C’est sans doute facile pour nous qui n’avons pas connu cette période où il fallait survivre, de prendre position. Que penser de ces temps qu’on croyait révolus alors que notre XXI° siècle connaît des périodes meurtrières d‘antisémitisme… ?

    C’est un roman divisé en 5 actes, comme une pièce de théâtre, haletant passionnant autant que dérangeant par les questions qu’il pose parce qu’il met l’être humain, face à lui-même, Rasmussen, l’idéaliste face à Canonnier, l’opportuniste, dans des circonstances aussi exceptionnelles que douloureuses. Il s’y mêle des moments du quotidien, de l’Histoire de cette période, et surtout des pistes de réflexions, dans un style fluide, agréable à lire.

    ©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • La petite conformiste

    N° 1443- Mars 2020.

    N° 1443 - Mars 2020

    La petite conformiste – Ingrid Seyman – Philippe Rey Éditeur.

     

    J’ai lu ce roman dans l’ambiance délétère de notre pays bloqué à cause du coronavirus, et peut-être aussi grâce à lui. Dès des premières pages l’ambiance est installée et le décor posé, à Marseille dans les années 70-80, par Esther elle-même, la jeune narratrice qui nous parle de ses parents de la manière dont elle a été conçue (en levrette), de leur mode vie au quotidien, entre les découverts bancaires chroniques de sa mère Élisabeth, secrétaire et anticléricale, et les listes de tâches à accomplir établies par son père, Patrick, un banquier juif, tenu par sa femme pour un poète, dans seul but d’exorciser un prochain holocauste. La mère est soixante-huitarde vote à gauche, et est adepte comme son mari du naturisme permanent mais seulement domestique. La famille se complète par un frère cadet, Jérémy, hyperactif et surtout bordélique et de grands parents qui vivent dans la nostalgie de l’Algérie. Bref, un véritable foyer anticonformiste et libertaire. Esther tente de vivre dans cette famille et ses secrets, entre les excentricités de son père et les lubies de sa mère, les disputes de ce couple hétérogène, sur fond de divorce autant redouté que désiré mais toujours reporté. Comme on n’est pas à un paradoxe près, Esther est placée dans un collège catholique privé, évidemment de droite, ce qui n’est pas sans conséquence sur son quotidien. Ce sera même un profond bouleversement mais aussi une prise de conscience de ces réalités familiales puisqu’elle choisit de rappeler à sa mère « qu’il est interdit d’interdire »(loi du 22 mars 1968, si ma mémoire est bonne), de mettre en sourdine ses velléités parricides, de se laisser aller à une satire sociale et de se concentrer au rangement de sa bibliothèque. On assiste à la découverte du monde, à la transformation physique et psychologique ainsi qu’à la révélation des secrets de famille de cette petite fille atteinte du syndrome de Peter Pan.

     

    Le style est enlevé, l’histoire drôle et pleine de découvertes, les situations cocasses, jusqu’à un certain point cependant. Si je ne me suis pas ennuyé à cette lecture, j’ai cependant quelques remarques personnelles. On peut rire de tout et la famille, par sa diversité et ses contradictions est une source inépuisable d’inspiration pour l’écrivain et elle se prête particulièrement à cet exercice. On peut la célébrer ou la dénigrer, lui trouver d’innombrables qualités et autant de défauts, disserter à l’infini sur ce qu’elle est et sur ce qu’on voudrait qu’elle soit. L’auteure ne se gêne d’ailleurs pas et choisit l’ironie, l’humour, la dérision pour nous décrire la sienne. Mais, passé le moment où j’avoue avoir parfois ri (ou simplement souri) il m’est difficile de ne pas voir, derrière cette mascarade, l’ambiance assez artificielle et même délétère qui y règne. C’est certes comique mais aussi assez absurde et ça doit bien cacher quelque chose parce que l’hypocrisie et le mensonge font ici comme ailleurs partie du jeu. l’épilogue bouleversant et tragique va d’ailleurs dans ce sens. Par le mariage on lie sa vie à celle d’un autre sans toujours le connaître, on fonde une famille dans laquelle on met tous ses espoirs et ses illusions mais malgré tous les serments et les promesses la réalité se révèle est bien souvent différente de ce qu’on avait imaginé. Alors on va de contradictions en compromis en fonction de ce qu’on veut sauver ou sacrifier jusqu’à ce que tout cela semble à ce point dérisoire et inutile que la décision qu’on porte en soi depuis longtemps et qu’on étouffe par crainte, s’impose naturellement parce que tous ces compromissions sont devenues insupportables.

     

    Le livre refermé, cette histoire, même si elle nous est présentée sous un angle humoristique rendra-t-elle Esther plus « conformiste » ? Je n’en suis pas sûr.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Alcools

    N° 1444 - Mars 2020.

     

    Alcools – Apollinaire – Poésie Gallimard.

     

    Lorsque en 1913, ce recueil est édité, Apollinaire (1880-1918) a déjà publié des romans, des contes, des critiques d’art sur la peinture, « Calligrammes » paraîtra en 1918 et les « poèmes à Lou » longtemps après sa mort. Il est composé de textes écrits auparavant et publiés dans des revues d’où il ressort différents thèmes d’ inspirations. On ne retient généralement d’ « Alcools » que « Le Pont Mirabeau » ou « La chanson du Mal-Aimé »(Cette édition comporte également « Le bestiaire » et »Vitam impendere amori »). Le titre, « alcools » (au pluriel) évoque le vin, l’eau de vie qui soûlent, (Vendemiaire- Zone), l’amour qui grise, mais aussi Baudelaire qui dans un de ces textes invite son lecteur à s’enivrer « de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise » . Ce recueil est composé de nombreux poèmes où se mêlent le passé et le présent. C’est une poésie expérimentale où, à l’exemple de Blaise Cendras, il supprime toute ponctuation. On sent une inspiration classique, narrative tragique et même lyrique dans les références qu’il fait dans ses poèmes, mais l’architecture des textes va des vers libres au respect de la prosodie, de la métrique et de la rime mais aussi son écriture s’épanouit dans la plus grande liberté de création.

    Cette énième relecture laisse apercevoir un homme qui est sensible à la beauté des femmes, qu’elles soient passantes (Annie- 1909), amantes (Le pont Mirabeau - Marie) ou prostituée (Marizibill), un homme qui cherche désespérément le grand amour à travers toutes celles qu’il rencontre, sans peut-être jamais le trouver(L’Adieu), et cette recherche révèle un être tourmenté quand il est éconduit par une femme(La chanson du mal-aimé), par la liaison quelque peu orageuse qu’il entretient avec Marie Laurencin, ou par son amour non partagé avec Annie Playden, lui à qui on prête pourtant de multiples conquêtes. Il en résulte pour lui une sorte de mal-être, d’enfermement (hôtels) et, dans le poème « les colchiques » il fait une allusion à la beauté des femmes mais aussi à leur nocivité, cette fleur secrétant également un poison et paradoxalement, il associe sa saison préférée, l’automne, à l’infidélité (Automne). Il finira par épouser Jacqueline (Amélia Kolbe- « La jolie rousse ») qui réalisera des publications posthumes de ses œuvres, le 2 mai 1918, quelques mois avant sa mort en novembre.

    Le mystère qui plane sur le nom de son père et qui générera une crise d’identité exorcisée par l’écriture, ajoutera sans doute à cette souffrance. Cette quête se conjugue à une certaine obsession de la fuite du temps et de la mort (Cortège), à la résurrection (La maison des morts), mais aussi de nombreuses allusions au Christ, à la religion chrétienne, comme un recours (Zone). D’ailleurs ses états d’âme transparaissent et il en conçoit de la mélancolie et même de la souffrance (Automne malade - Automne) qu’il exorcise dans l’amour qu’il porte à la nature, au voyage, à la ville(Paris), à la vie... Pourtant, c’est avec « Vendémiaire » qui évoque aussi l’automne et les vendanges, qu’il renaît à la vie et entrevoit l’avenir . Il y a beaucoup de référence au Rhin à cause d’un voyage qu’il fit en Allemagne mais il choisit ce fleuve mythique pour ses secrets, ses mystères ses légendes (La Loreley- Nuit rhénane)

    C’est donc un recueil qui explorent une mosaïque de thèmes d’inspiration qu’il traite d’une manière originale. C’est un truisme que de dire qu’Apollinaire a été un poète de transition qui révolutionna la poésie par son amour des mots, de leur musique et par la liberté de sa plume qui célébra notre si belle langue française. De lui se recommanderont les surréalistes qui lui doivent leur nom, un courant de la poésie italienne (« la poésie narrative »)son existence et la chanson française qui est un formidable vecteur de la poésie s’en est largement inspiré. Il n’est heureusement pas comme beaucoup aujourd’hui un poète oublié, « maudit », puisqu’il a influencé durablement la poésie française et que l’histoire, la littérature et la culture se souviennent de son passage sur terre.

    ©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

  • oeuvres poétiques

    Jules Supervielle

     

    Jules Supervielle (1884-1960) fait partie des poètes oubliés, malgré les rééditions au XX° siècle de ses œuvres, trop éloignées des courants de la poésie moderne et par ailleurs assez rebelles au classement, sans doute après son élection comme « Prince des poètes » en 1960 . L’auteur, né en Uruguay comme avant lui Lautréamont (en1846) et Jules Laforgue (en 1860), de parents français, a très tôt été tiraillé entre deux patries et deux cultures. Il sera toujours à cheval entre deux continents. Très tôt aussi, il a été orphelin ce qui l’a initié à l’idée de la mort. Ce furent pour lui deux déchirures qui ont nourri sa poésie d’autant que le décès de ses parents lui fut longtemps cachée par sa famille d’adoption et qu’il a dû, à l’âge de dix ans, quitter l’Uruguay pour venir en France avec son oncle et sa tante qui l’avaient recueilli, ce qui s’est traduit chez lui par une crise d’identité. Ses premiers essais d’écriture datent de cette époque, comme un exorcisme, mais son mode d’expression, inspiré de la poètes classiques français, ne lui a pas permis, à cette époque, de s’exprimer pleinement.

    Son pays d’origine lui a donné cette impression d’espace et de liberté avec la pampa et la mer mais à son arrivée en France, Paris et son lycée parisien lui ont paru bien petits et il n’a trouvé en littérature que bien peu de références de son pays perdu. Ce n’est que bien plus tard qu’il retournera en Uruguay, s’y mariera, mais son écriture n’aura pas pour autant cette empreinte américaine et restera marquée par les parnassiens, et ce d’autant que les milieux littéraires uruguayens était largement influencés par la culture française. Rentré en France en 1910, son second recueil de poèmes(Comme des voiliers) est salué en Sorbonne pour la qualité de la langue française et ce d’autant qu’on s’intéresse de plus en plus à cette époque à ce qui se fait outre-atlantique. Revenu à Montevideo il raille gentiment la société citadine mais c’est la guerre qui le ramène en France où, après le conflit, il commence à s’affranchir des contraintes de la prosodie, adopte le vers libre pour ensuite donner libre court à son envie de célébrer la nature sud-américaine en vers rimés plus personnels et rejette l’alexandrin français au profit de l’alexandrin espagnol (14 syllabes). Il s’exprime aussi en prose et s’essaie à la fiction du conte et de la nouvelle, parfois un peu extraordinaire et même inattendue, ainsi qu’ au théâtre, retrouve la trace de sa famille française à Oloron Sainte-Marie et réussit grâce à l’écriture à faire la synthèse de sa double origine, réalisant une sorte de trait d’union entre l’Europe et l’Amérique du sud autant qu’entre la vie et la mort.

    Il participe d’ailleurs activement, après la deuxième guerre mondiale à des échanges culturels entre la France et l’Uruguay, reste un poète résolument français, à la fois couronné par l’Académie française et attentif à la poésie contemporaine, mais toujours respectueux de ses deux cultures et de ceux qui les ont illuminées de leur talent. Il sera d’ailleurs, peu de temps avant sa mort sacré par ses pairs français « Prince des poètes » avec un hommage conjoint rendu par la NRF et une célèbre revue culturelle de Buenos Aires. Il reste un écrivain, à cause de ses origines sans doute, où se conjuguent les contraires, poète à l’écriture classique, en marge du mouvement surréaliste auquel il ne participa pas, désireux au contraire de maîtriser l’inspiration inconsciente pour mieux la fixer avec des mots même si ses poèmes peuvent parfois avoir un aspect ambigu.

     

    Actuellement en France la poésie qui fait pourtant partie intégrante de la littérature n’est connue par le grand public que si elle passe par la chanson. Que je sache ce n’est pas le cas des poèmes de Jules Supervielle. C’est sans doute dommage et son côté « classique » y est sans doute pour beaucoup. On peut toujours rêver qu’un chanteur à succès se penche sur son œuvre. Ce serait une belle redecouverte.

  • Tout le bleu du ciel

    N° 1442 - Mars 2020.

     

    Tout le bleu du ciel Mélissa da Costa – Le livre de poche.

     

    Émile, 26 ans, atteint d’un Alzheimer précoce a l’idée un peu folle de passer une annonce pour rechercher un compagnon de voyage en camping-car et il sait que ce périple pour lui sera le dernier. Il n’y a vraiment aucune raison pour qu’il obtienne une réponse mais Joanne, 29 ans, accepte de partir à l’aventure avec lui. C’est plutôt étonnant et surtout risqué pour l’un et pour l’autre qui ne se connaissent pas et partent vers l’inconnu, mais comme dit le poète « Soyez fou, dans la vie on ne l’est jamais assez ». Et c’est parti pour une randonnée dans les Pyrénées comme une sorte de fuite puisque le lecteur ne tarde pas à s’apercevoir que chacun des deux à quelque chose à oublier. Mais « voyager n’est pas guérir son âme » nous le savons, même si la route et l‘errance portent en elles une forme de renouveau. Ils forment quand même un couple étrange, au départ détaché l’un de l‘autre, pas amoureux comme on pourrait le croire en les voyant, mais deux êtres qui vivent une sorte de pacte non écrit et portent chacun un croix trop lourde pour eux. Cette relation improbable change avec le temps, à devenir un attachement complice et charnel. C’est la mort qui attend Émile, il le sait et il a du mal à se situer, entre son ancienne liaison avortée avec Laura, ce qui donne lieu a de nombreux analepses obsédants, ses années d’enfance et d’étudiant et cette aventure actuelle, entrecoupée de ses absences, ses trous de mémoire, « ses black-out » et Joanne qui elle-même se révèle au fil des pages de plus en plus étrange, indépendante et même sauvage, avec en contre-champ une liaison difficile avec Léon et la silhouette de ce petit garçon énigmatique, Tom, obsédé par le bleu. Chacun d’eux entame une sorte de journal qui gardera le souvenir de leur escapade commune, de ce retour à la nature, mais aussi ce cheminement douloureux dans le souvenir. Pour Joanne la peinture prend le relai, comme une quête, à la recherche du bleu parfait, comme la marque d’un passé impossible à oublier. Pour chacun d’eux, l’écriture et le voyage sont des essais de thérapie comme l’est l’expérience méditative suscitée par la jeune femme et dans laquelle elle veut entraîner Émile et leurs écrits sont autant d’évocation du passé et du présent, autant de lettres dont l’envoi est différé, autant de tentatives d’exorciser une vie antérieure trop lourde en épreuves qui interfèrent sur leur quotidien. C’est bien la mémoire qui est au centre de ce roman, différente pour les deux, celle qui disparaît petit à petit pour lui et lui fait oublier le présent et celle qui pour elle, tournée vers le passé, l’obsède.

    Je suis un peu partagé à propos de ce long roman, aux nombreuses références dont celles de Paul Coelho (« l’alchimiste »). Je l’ai lu avec plaisir malgré son rythme parfois lent, parfois intense mais écrit dans un style fluide et agréable. Pourtant j’ai l’impression d’avoir été le témoin d’une fiction qui fait se rencontrer, dans une sorte de bulle, des gens qui n’auraient autrement aucune chance de se croiser, qui les fait s’aimer et s’attacher l’un à l’autre au cours d’une histoire extraordinaire qui m’a, certes, ému, mais qui, plus elle avançait plus elle me laissait sceptique, tant elle détone avec la réalité d’aujourd’hui. Ce lent cheminement vers la perte des réalités et la mort d’Émile est prévisible mais cet amour qui va croissant au point de lui survivre m’a paru un peu trop idyllique. L’idée de départ était séduisante mais j’ai eu du mal à croire à la patience et à l’abnégation constante de Joanne et l’épilogue, même s’il est porteur d’avenir et de nature à estomper le passé douloureux de la jeune femme, m’a semblé un peu trop surréaliste pour notre époque dans laquelle pourtant ce livre s’inscrit. La résilience peut passer par la création artistique, même si j’ai du mal aujourd’hui à admettre son effet cathartique. Je suis sans doute imperméable au merveilleux, même s’il s’inscrit dans le domaine du roman dont par ailleurs j’aime passionnément la lecture, mais cet ouvrage m’a donné à voir un espace de ferveur amoureuse entre deux êtres auquel j’ai eu du mal à croire.

    ©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.co

     

     

  • La peur qui rôde et autres nouvelles

    N° 1438 - Mars 2020.

     

    La peur qui rôdeHoward Phillips Lovecraft- Denoël.

    Traduit de l’américain par Yves Rivière.

     

    C’est un recueil de trois nouvelles avec pour unique thème la peur, comme son titre l’indique. La première, qui donne son titre à l’ouvrage évoque une maison hantée habitée par une vieille légende et une présence mystérieuse, une famille maudite, des disparitions, des souterrains et des tombes viennent compléter le décor que les éclairs et la nuit illuminent.

    Je serais, à titre personnel, assez versé dans ce genre littéraire mais j’avoue être très peu entré dans l’histoire étrange et absurde de la première nouvelle intitulée « La peur qui rode » . En revanche l’histoire labyrinthique de « la maison maudite » et l’évocation de la lande irlandaise désolée et chaotique et les allusions au Moyen-Age et à la peste de « La tourbière hantée » m’ont passionné.

     

    Je ne connaissais pas Lovecraft [1890-1937] avant d’avoir lu ce recueil, son enfance meurtrie par la mort de son père, ses obsessions morbides et oniriques qu’il exorcise par l’écriture, l’influence d’Edgar Poe et de Guy de Maupassant notamment à l’exemple de sa nouvelle « l’appel de Cthulhu ». Son nom est associé à l’horreur à la peur, au mystère, à la superstition, aux spectres... et il a influencé et inspiré nombre d’écrivains tel Jorge Luis Borges ainsi que des auteurs de science- fiction.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Une vie et des poussières

    N° 1441 - Mars 2020.

     

    Une vie et des poussières Valérie Clo – Bucher Chastel.

     

    Je remercie les éditions Buchet Chastel et Babelio de m’avoir fait découvrir ce roman.

     

    Si on en croit les premières pages, le texte a été écrit par Mathide, une femme âgée désormais décédée, encouragée par une jeune aide-soignante de l’Ehpad où elle est accueillie. Cette soignante aurait envoyé ce texte à l’éditeur qui l’aurait publié en l’état. J’oubliais que nous sommes dans un roman !

     

    Ce roman justement qui s’inscrit pourtant bien dans l’actualité tant il est question de nos aînés qui, de canicules en épidémies, sont les plus menacés. C’est le journal d’une ancienne journaliste juive, retraitée de 83 ans (et des poussières) qui raconte sa vie dans cet établissement,, pour faire des révélations mais aussi son enfance pendant la guerre, la traque des Allemands, la déportation et la mort de ses parents, sa vie de femme et de mère, le quotidien dans la maison de retraite avec les extravagances inconscientes des différents pensionnaires, la décision de ses enfants de la placer ici, leur attitude à son égard, leur culpabilisation, sa détermination de combattre la maladie d’Alzheimer, et, à travers le personnage de Maryline, la vie infernale des aides-soignantes à qui on en demande toujours plus pour être rentables, leur attachement aux personnes âgées qu’elles ont en charge. C’est aussi un hommage à sa sœur aînée qui lui a servi de mère pendant toutes ces années de galère, un remerciement à la famille qui les a accueillies pendant la guerre, une réflexion sur ce monde qui change où elle ne se reconnaît pas, sur son rendez-vous avec la Camarde... Elle a de l’humour mais surtout beaucoup de lucidité face à la réalité quotidienne et surtout à la solitude et au combat perdu d’avance contre la mort qui, ici plus qu’ailleurs, est ressentie comme la seule issue possible.

     

    A quoi cela sert-il d’écrire ce genre de journal ? Pour l’effet cathartique de l’écriture, pour ne pas perdre la mémoire et collationner ses souvenirs, pour laisser une trace de son passage sur terre pour ses enfants et répondre aux questions qu’ils peuvent se poser au sujet de leurs parents, pour faire des révélations, pour se justifier, pour régler ses comptes et confier à la page blanche des remarques et détails qu’on ne peut ou ne veut donner de vive voix, sur ses propres décisions, ses amours, ses erreurs, pendant qu’il en est encore temps… Peut-être ?

     

    J’ai lu ce roman sans désemparer parce qu’il est écrit simplement avec des mots et des expressions du quotidien au point que parfois j’ai eu du mal à croire que Mathilde avait été un grande journaliste de la presse écrite. Pour autant ses remarques sur sa vie actuelle et passée, sur toutes ces « poussières », sont une illustration de la condition humaine vouée à la disparition.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Meurtriers sans visage

    N° 1440 - Mars 2020.

     

    Meurtriers sans visage – Henning Mankell- Christian Bourgois éditeur.

    Traduit du suédois par Philippe Bouquet.

     

    Dans une ferme isolée, un couple d’agriculteurs retraités a été sauvagement assassiné. Ce qui intrigue les enquêteurs c’est le nœud coulant peu commun qui a servi a étrangler la femme qui, avant de mourir a prononcé des mots inaudibles et le terme « étranger »semble avoir été entendu. L’information ayant fuité ça ne va pas manquer de déclencher une vague de xénophobie dans la région où séjournent nombre d’immigrés. Il y avait sûrement eu des fuites au commissariat ! Ce sera l’occasion pour Wallander, et pour le lecteur, de prendre conscience que la société suédoise est moins lisse et policée qu’il y paraît et connaît les mêmes soubresauts racistes que les autres.

     

    De dénonciations en investigations, il apparaît que cette famille aurait fait une fortune illicite pendant la deuxième guerre mondiale . De plus les circonstances du meurtre sont des plus bizarres et le mot « étranger » qu’un policier a cru entendre dans la bouche de cette femme qui allait mourir et qui a miraculeusement été publié dans la presse , nourrit les tensions xénophobes et génère un autre meurtre.

    Au cours de cette enquête Wallander qui vient de se séparer de sa femme vit une solitude difficile ainsi que des relations conflictuelles avec sa fille. Les visites qu’il fait à son père vieillissant sont également pour lui une épreuve, les relations entre les deux hommes n’ayant jamais été vraiment bonnes, et notre inspecteur est confronté à titre personnel, outre à cette enquête qui n’avance pas, à des difficultés d’ordre familiale dont il se passerait bien.

     

    Ce policier désabusé, un peu dépressif et même alcoolique me plaît bien.

     

    C’est le premier roman de cette série qui sera popularisé en France par la télévision, sûrement pas le meilleur de la série et dont l’intrigue traîne un peu mais qui met en lumière cet inspecteur devenu emblématique.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Les rues Bleues

    N° 1439 - Mars 2020.

     

    Les rues bleuesJulien Thèves – Buchet-Chastel.

     

    Je remercie les éditions Buchet-Chastel de m’avoir fait parvenir ce roman.

     

    Paris, nous le savons, est une ville merveilleuse, mythique et fascinante qui depuis toujours a attiré les hommes et les femmes du monde entier. L’auteur, un jeune homme de province, fuit sa famille pour venir y faire ses études parce que c’est prestigieux d’être étudiant ici. En même temps il va au-devant de lui-même, de sa connaissance intime, de sa liberté mais rencontre aussi la solitude, sa propre homosexualité, la drogue… Il narre cela dans une sorte de journal de bord rédigé entre les années 1989 et 2018 où il mêle le passé au présent évoquant pêle-mêle le minitel, la mode, la gay-pride, le sida, la coupe du monde 1998, les manifestations, les grèves, les élections présidentielles, les SDF, internet, les réseaux sociaux, les attentats, les migrants, les bobos, les gilets jaunes ... C’est pour lui une découverte de chaque jour, au départ dans un contexte estudiantin et donc un peu bohème, mais avec une volonté de s’approprier cette ville, de devenir parisien. La tentation de l’écriture est là aussi, comme une fascination ou un fantasme ! Puis, avec la trentaine, l’ancien étudiant doit bien entrer dans le monde du travail, mais en free-lance à cause de la liberté à laquelle il tient. L’auteur est à sa manière « un piéton de Paris » qui profite de l’instant, ne voit pas vraiment le temps passer mais compte ses amis morts et songe un peu à l’avenir…

    C’est un récit idyllique, un parcours insouciant, une révélation pour lui qui est bien différente de l’itinéraire de bien d’autres personnes qui ont été tenues de venir y vivre, « de monter à Paris » pour y trouver un travail de plus en plus absent ne province, mais ils habiteront dans les banlieues parce que Paris intra-muros leur sera interdit et ils ne pourront profiter pleinement de l’aspect culturel et festif de cette cité.

    Portant sur trois décennies, ce roman qui se lit rapidement instille de la nostalgie, c’est une visite de Paris à travers le temps et l’espace, avec en contrechamp la vieillesse qui s’installe et qui rend les rues petit à petit un peu moins bleues.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Le vieil homme et la mer

    N° 1437 - Mars 2020.

     

    Le vieil homme et la merErnest Hemingway. Gallimard

    Traduit de l’américain par Jean Dutour.

     

    C’est la courte histoire de Santiago, un vieux pêcheur cubain malchanceux qui n’a pas attrapé de poisson depuis quatre vingt quatre jours au point que les parents de Manolin, le garçon qui d’ordinaire l’accompagne, ont embarqué le gamin sur un autre bateau qui, lui, rapporte du poisson, mais le petit aime bien Santiago et en prend soin. « Le vieux » prend la mer, attrape un gros marlin et après une longue lutte de deux jours et trois nuits qui l’amène bien au-delà du Gulf-Stream, sa zone coutumière de pêche, l’arrime à sa barque mais à ce moment il subit l’attaque de requins qu’il combat également mais c’est un squelette d’espadon qu’il ramène au port. Il retrouve Manolin et s’endort en rêvant à sa jeunesse.

    C’est un cour roman ou un longue nouvelle, comme on voudra, qui se lit d’une traite et qui commence comme un conte par « il était une fois », comme une de ces histoires merveilleuses pour enfants qu’il faut aussi que les adultes comprennent comme un message. Cet ouvrage a fait l’objet de nombreux commentaires sur l’amitié entre ce vieil homme et ce jeune garçon qui prend soin de lui, mais ce sont sans doute les monologues de Santiago qui soulignent sa solitude qui est aussi probablement celle de l’auteur. C’est peut-être une vue de mon esprit mais dans cette lutte aussi bien du poisson que du vieux j’y vois quelque chose qui ressemble à la quête d’Hemingway pour acquérir sa qualité d’écrivain, que certes il portait en lui depuis toujours, mais qu’il devait reconquérir et réaffirmer à la publication de chacun de ses livres. Le combat du vieux contre le poisson, avec les souffrances que cela implique pour lui , c’est un peu la même chose. Ce que Santiago ramène au port et qui ne lui rapportera rien, c’est peut-être aussi la conquête de l’inutile ou la reconquête de son honneur de pêcheur, une victoire sur la malchance ou l’intuition de l’humilité face à un trop grand appétit de réussite. J’y vois aussi le simple cours de la vie qui pour l’auteur a sans doute été belle mais qu’il sent petit à petit lui échapper. Quand il écrit ce roman il a 52 ans et décédera 10 an plus tard. Peut-être se ressent-il déjà des maux qui précéderont sa mort [il n’a d’ailleurs pas été à Stockholm recevoir son Prix en raison de sa santé défaillante]. On peut y voir aussi un dernier combat, une sorte de baroud d’honneur avant de se retirer définitivement. Le sommeil du vieux à la fin ressemble symboliquement à la mort inévitable avec ses regrets et ses remords d’une vie qui s’achève. Il y a dans la démarche de Santiago qui demande pardon au poisson pour l’avoir tué et en ressent de la culpabilisation une dimension religieuse, c’est à mes yeux, le dernier message de quelqu’un qui va mourir. Les requins pourraient tout aussi bien symboliser les « autres », tous ceux qui, par nécessité, par jalousie ou par plaisir font obstacle à la bonne volonté de quelqu’un et s’acharnent sur lui. Sa réussite littéraire, son talent ont à coup sûr suscité des rivalités et chacun d’entre nous, à sa suite, peut donner un visage à tous ceux qui souhaitent la disparition, la mise sur la touche de son semblable qui a réussi.

     

    Cet ouvrage, écrit en 1951 et, comme à son habitude dans un style fluide et agréable à lire a été un immense succès qui relança sa carrière et lui valut le Prix Pulitzer en 1952 et, pour l’ensemble de son œuvre le Prix Nobel en 1954. Hemingway met beaucoup de lui-même dans cette dernière œuvre majeure publiée de son vivant, comme un ultime message qui lui ressemble. Il parle du base-ball, de Di Maggio en particulier, de sa passion pour la pêche au gros qu’il a longtemps pratiquée et dont il donne force détails techniques

    Hemingway est un monument de la littérature américaine.

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Paris est une fête

     

    N° 1436 - Mars 2020.

     

    Paris est une fête – Ernest Hemingway. Gallimard

    Traduit de l’américain par Marc Saporta.

     

    Après la première Guerre mondiale pendant laquelle il servit comme ambulancier volontaire dans la Croix-Rouge italienne, Hemingway(1899-1961) fut engagé comme journaliste et arriva à Paris avec femme, enfant et chat en 1921, quelque peu désargenté. Ils y resteront cinq ans. Ce livre est, selon son auteur, un mélange d’imaginaire et de réel, un récit autobiographique qu’enchante la ville et son aura insouciante. On le voit déambulant dans les rues de la capitale, s’arrêtant dans les cafés pour y écrire à l’invitation de l’ambiance du lieu, de l’alcool ou du regard d’une belle inconnue, visitant les musées de peinture ou les librairies, flânant sur les bords de Seine en discutant avec les bouquinistes ou les pêcheurs, s’intéressant aux courses hippiques ou cyclistes. Il retrouve ici son travail de journaliste en ce sens que ce roman peut aussi être regardé comme un reportage, écrit dans un style fluide comme à son habitude. Il est attentif à tout ce que cette ville lui réserve, même si les vrais Parisiens en sont absents, aux événements les plus banals de la rue, la pratique du turf comme à une rencontre à la Closerie des Lilas ou dans les bars de Montparnasse. Il doute certes mais croit en lui, en son talent, abandonne le journalisme pourtant lucratif, veut sortir de l’anonymat par l’écriture mais ça s’avère difficile et la faim fait partie de son quotidien. Il constate, amer, que lui qui sera Prix Nobel de littérature ne parvient pas à s’imposer dans un milieu qui boude son talent, mais il ne perd pas espoir. Il fait la rencontre d’autres américains comme la riche collectionneuse Gertrud Stein qui tient salon, plus âgée que lui elle jouait à la mécène découvreuse de talents, l’écrivain Scott Fitzgerald pourtant bien différent de lui mais déjà célèbre, le poète Ezra Pound, l’Irlandais James Joyce, Picasso, Blaise Cendras… Il faut cependant souligner le fait que les contacts avec les écrivains français n’ont pas vraiment déterminants pour Hemingway à cause peut-être de la barrière de la langue. Il se tient au courant des potins littéraires parisiens, se laisse aller à son côté épicurien et on le sent amoureux de cette ville mythique où il faut être en ce début du XX° siècle surtout pour de jeunes écrivains américains qui peinent à être reconnus aux USA et aussi du style de vie à la française, et ce même si l’auteur fait partie, comme Pound, d’une « génération perdue » selon le mot de Gertrud Stein. Il y avait certes un taux de change plus intéressant pour les Américains mais Paris était en quelque sorte un milieu littéraire de référence et de légitimation, une éducation créatrice à laquelle l’exil pouvait sans doute un peu contribuer. La France, c’était un contexte de liberté qui contrastait avec la côté puritain d’Outre-Atlantique. Pour Hemingway, c’est aussi un moment fort de son histoire d’amour avec sa femme Hardley Richardson, dont pourtant il divorcera.

    Certes aujourd’hui nous sommes loin du Paris des années 20, emblématique et même allégorique, loin aussi de la vie un peu bohème qu’y menait l’auteur alors jeune auteur talentueux. L’ambiance y était différente, on sortait d’une guerre qu’on voulait oublier parce qu’elle évoquait les souffrances et la mort. Cette ville représentait un espoir de reconnaissance pour lui, un lieu où il voulait vivre ce moment de sa vie, lui l’Américain alors inconnu qui sentait grandir cette envie d’écrire. Certes Paris reste encore aujourd’hui ce lieu d’une réussite potentielle où, plus qu’ailleurs sans doute, des rencontres d’exception peuvent décider de toute une vie, même si les fantasmes y ont une large place et que la désillusion peut aussi faire partie de la réalité. J’ai apprécié que ce roman moins connu d’Hemingway, composé au départ de notes éparses, écrit longtemps après son séjour parisien puis remanié et publié après sa mort, soit redécouvert et brandi par les Parisiens, et par les Français, au lendemain des attentats de novembre 2015 en réponse à l’obscurantisme meurtrier de Daech.

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • l'appel

    N° 1435 - Mars 2020.

     

    L’appel Fanny Wallendorf – Éditions Finitudes.

     

    Ce livre est réellement un roman dans la mesure où le personnage principal, Richard, est un être fictif. L’auteur n’a retenu pour écrire son ouvrage que les événements sportifs et peut-être quelques détails de la vie de Dick Fosbury, athlète qui révolutionna le saut en hauteur en franchissant la barre … sur le dos quand la façon classique et reconnue était la technique du « ciseau » ou du rouleau ventral. Ce faisant il a ouvert une brèche, a créé une voie qu’il a portée jusqu’aux Jeux Olympiques de Mexico en 1968, a inventé quelque chose de nouveau qui désormais porte son nom [le « Fosbury flop »]et que chacun désormais peut adopter.

     

    Revenons au roman. Nous somme en Amérique, dans l’État de l’Oregon, en 1957 et Richard est un adolescent ordinaire pas vraiment doué pour les études, dégingandé, timide et qui fait le désespoir des coachs sportifs de l’établissement dont le but est de le voir améliorer son saut en hauteur qui stagne depuis des années. Selon eux, il n’est vraiment pas fait pour ce sport mais fait pourtant ce qu’il peut pour perfectionner sa technique du « ciseau ». A l’occasion d’une rencontre sportive et d’une idée venue par hasard en regardant une branche d’arbre, il passe la barre d’une manière peu académique, sur le dos, et améliore son propre record, ce qui lui vaut le surnom d’ « hurluberlu ». Dès lors le regard des autres change et son saut, même s’il ne déroge pas au règlement mais suscite des critiques extérieures, des moqueries et évidemment des jalousies. Beckie, son amie, s’éprend de lui et ensemble ils vivent le parfait amour et lui continue à améliorer ses performances. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes mais, comme d’habitude, tout finit par aller de travers, son entraîneur le quitte sans raison, Beckie se fait plus absente et disparaît, son meilleur ami s’éloigne et ses espoirs de bourses pour sa prochaine entrée à l’université deviennent de plus en plus hypothétiques... même s’il fait quand même la Une des journaux et multiplie les victoires. Comme toux ceux qui sortent du rang et veulent poursuivre leur rêve, il doit faire face à l’adversité et son parcours se révèle chaotique . Le doute s’installe en lui et ce d’autant que l’ombre de la guerre du Vietnam le rejoint et avec elle le risque de disparaître définitivement, de voir son combat personnel cesser sans qu’il y puisse rien.

    L’appel, c’est l’impulsion du saut mais c’est aussi l’invitation à être soi-même, à se réaliser dans quelque chose de nouveau et qui nous ressemble, à être solliciter par la gloire aussi peut-être ?

     

    Je me suis un peu ennuyé au cours de ce roman même si j’ai apprécié cette lutte de Richard pour un idéal, cette manière de s’approprier quelque chose d’original qui répondait à un défi apparemment impossible à atteindre, qui se bat contre une adversité aux multiples visages et qui finit peu à peu par le dépasser.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Les attentifs

    N° 1434 - Février 2020.

     

    Les attentifs – Marc Mauguin – Robert Laffont.

     

    C’est sans doute très personnel mais je partage depuis longtemps avec l’auteur l’intuition que les toiles d’Edward Hopper, parce qu’elles suggèrent l’attente, invitent à l’écriture parce qu’elles portent en elles quelque chose d’inexprimé qui vous transporte ailleurs, dans un autre univers et vous incitent à le partager, un peu comme si les formes, les couleurs et les êtres suscitaient le prolongement de l’histoire. Les personnages de ses tableaux ont dans les yeux quelque chose de mélancolique qui trahit l’état de leur âme et on peut y lire, pour peu qu’on y soit attentif, les aspects délétères de la condition humaine, le désamour, la trahison, l’incompréhension, l’abandon, le désespoir, le vide, le mal de vivre, les fantômes et les remords que chacun d’entre nous porte comme une croix. Je les sens abandonnés, victimes des autres et spécialement de leurs proches qui les connaissent mieux que personne, savent comment les blesser efficacement et qui ne s’en privent pas. Ils le font par vengeance, par méchanceté, par intérêt, par plaisir ou simplement pour se prouver qu’ils existent. Ils sont victimes de leur destin et l’acceptent parce qu’ils ne peuvent faire autrement et ce fatalisme engendre la solitude, le désarroi, une sorte de néant qui fait que, comme le dit Pessoa, ils ne sont rien, mais portent en eux «  tous les rêves du monde », à jamais trahis et impossibles. Ils se raccrochent à n’importe quoi mais tout se dérobe devant eux et les mots qu’ils pourraient prononcer ou écrire pour se libérer restent en eux parce qu’ils n’ont pas réussi, malgré leur bonne foi et leur volonté de bien faire, à trouver leur place dans ce monde, et savent pas qu’ils ne la trouveront jamais mais auront à subir au contraire critiques et lazzis.

     

    Cette « saudade », comme disent les Portugais, les rend un peu mythomanes, parfois trop confiants et ils s’imaginent, à titre de compensation pour ce que la vie ne leur donnera jamais, des situations où ils ont le meilleur rôle, se tricotant des fragments d’une vie dont ils ne verront jamais l’ombre d’une réalisation et ils finissent même par y croire malgré les douleurs, les rides ou le fard. Ils font même semblant d’être heureux dans cette solitude faite de frustrations ou dans une vie de couple qui lentement se désagrège au fil du temps, se transforme en mensonges, en trahisons et en adultères, dans une société au vernis suranné où ils voudraient oublier le quotidien avec ses désillusions, sa recherche du plaisir de l’instant et de l’inconnu, la légèreté de l’être, le temps qui passe et l’écume des jours, mais la routine s’impose à eux avec ses usages, son hypocrisie et c’est le vide qui s’installe et avec lui le souvenir des mauvais moments, les regrets, le silence pesant et désespéré, avant-coureur d’une mort considérée comme la fin d’un parcours ou peut-être désirée comme une délivrance. Cette condition humaine qui parfois est une comédie se mue petit à petit en drame intime et silencieux.

     

    Nombres de ces nouvelles ont pour cadre le Cap Cod, inséparable de Hopper. J’en imagine les dunes battues par le vent, le bruit du ressac, le cris des mouettes et ce paysage se marie aux personnages de ses peintures, d’autres ont pour cadre New-York, cette ville mythique qui fait aussi partie de l’univers créatif du peintre. L’écriture de Marc Mauguin épouse parfaitement l’ambiance que Hopper entend instiller sous son pinceau. L’auteur choisit un tableau, se l’approprie en le décrivant ou en l’évoquant et retrace autour des personnages et du décor une autre histoire qui témoigne de la communion qui existe entre eux et de la force créatrice qu’il porte. Ces êtres fictifs, il les fait même se croiser, se rencontrer, se connaître, s’oublier, fuir vers un autre quotidien pour découvrir du nouveau ou du mystère, se retrouver malgré le temps et la distance, comme cela arrive parfois dans la vraie vie.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Le parti pris des choses suivi de Proêmes

    N° 1432 - Février 2020.

     

    Le parti pris des choses (1942) suivi de Proêmes (1949) Francis PONGE- Gallimard.

     

    Ce sont des poèmes en prose écrits par Ponge (1899-1988) au cours des années pendant lesquelles il a travaillé au Messageries Hachette et qu’il a qualifiées de « bagne ». On retrouve cette ambiance et ce rythme de la journée de travail dans certains de ces textes. Il a prétendu que cette période lui a laissé peu de temps pour écrire mais il s’est cependant laissé émouvoir par les choses les plus banales du quotidien comme une bougie, un cageot, une huître, le pain, la pluie, les lieux familiers, les humains… On est loin des sources d’inspiration des surréalistes dont il a pourtant été proche sans adhérer au mouvement. Le langage est précis avec la volonté de se dégager des contraintes de le versification. Pour Ponge, la poésie n’est ni romantique ni même une façon de s’engager mais au contraire de une manière de célébrer la matérialité des choses. C’est sans doute la raison pour laquelle il contestait pour lui-même la qualité de poète. Le titre même du recueil indique qu’il prend effectivement le parti des choses, qu’il les choisit. Il multiplie les images, file des métaphores, use de périphrases, joue sur les mots, réenchante le quotidien par la description qu’il en fait. Quand il évoque à sa manière, c’est à dire d’une façon fine et subjective, un objet ordinaire, il insiste sur son utilité, sa trivialité, sa brève durée de vie, sa simplicité, sa vanité, mais, paradoxalement il en souligne l’importance et nous invite à porter sur lui un regard différent. En choisissant ainsi de parler des objets banals, il renouvelle à sa manière le langage poétique. Cela m’évoque cette citation de Victor Ségalen « Voir le monde et l’ayant vu dire sa vision ». Il choisit de collationner les choses, de leur donner sa propre définition comme le ferait un dictionnaire, de procéder à une véritable « leçon de choses ».

     

    Ce recueil est aussi une sorte d’exorcisme à cause de la douloureuse perte de son père. Après cette épreuve, il se réfugie dans le monde des objets quotidiens dont il croise chaque jour la réalité. Dans une moindre mesure il évoque aussi la réalité de la vie de salarié.

     

    Avec « Poême », mot valise qui est la contraction de  prose et poème  mais aussi vient d’un mot latin signifiant prélude, il semble nous dire que ce qu’il écrit n’est finalement qu’un préliminaire à autre chose qui viendra par la suite puisque toutes les choses qui sont le prétexte de sa poétique sont elles-mêmes perpétuellement changeantes. Il réitère en créant l’expression « l’objeu », contraction des mots objets et jeu, non seulement il joue sur les lettres d’un mot mais il semble aussi nier ainsi l’arbitraire du langage. Il y a une forme de lyrisme chez Ponge, dans la façon d’appréhender les choses et de les évoquer pour son lecteur, de leur donner en quelque sorte une âme.

     

    Il reste pourtant un poète inconnu du grand public, un « inconnu célèbre » que Sartres révéla à l’occasion de la publication de ce recueil. Ponge est sans doute un grand poète mais je dois bien avouer que j’ai assez peu vibré à ces textes.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • La France à l'heure américaine- Controverse de la Libération.

    N° 1433 - Février 2020.

     

    La France à l’heure américaine. Controverse de la libération – Régine Torrent - Chronos.

     

    Je remercie Babelio et les éditions Chronos de m’avoir permis de découvrir ce livre.

    En Juin 1944, les Alliés ont libéré la France au nom de la démocratie et contre l’obscurantisme du nazisme. Sans eux, sans leur logistique et leur matériel, notre pays serait resté sous la botte allemande. Les GI’S et les soldats alliés ont payé un lourd tribu lors du débarquement en Normandie puis par la suite et nombre d’entre eux sont morts pour un pays que souvent ils ne connaissaient même pas. Préalablement, les bombardements étaient destinés à détruire les infrastructures allemandes, les nœuds ferroviaires et les ports mais leur grande imprécision a ravagé le territoire sans égard pour les populations civiles et les valeurs du patrimoine national, des villes entières ont été rasées, parfois inutilement provoquant des critiques amères des Français malgré leur volonté farouche de chasser l’occupant. Les troupes américaines ont été accueillies joyeusement en France et la libération de Paris reste inscrite dans la mémoire collective avec distribution de chewing-gum, de cigarettes blondes, de chocolat et de bas nylon... Ça c’est pour la vitrine, mais le pays a de plus en plus le statut de territoire occupé, avec des restrictions alimentaires pour les populations civiles, des trafics de marchandises, des libertés prises par les soldats enivrés, des viols, sans compter les réquisitions abusives et les pillages de l’armée américaine de plus en plus contestée malgré son rôle de libération. Il ne faut cependant pas sous-estimer ni oublier leur sacrifice en faveur de notre liberté.

    Dès 1940, de Gaulle, autoproclamé chef de la France-Libre, n’a pas été considéré comme fiable par Roosevelt qui lui préférait l’amiral Darlan, au moins pour ce qui concerne l’Afrique du Nord. Il se méfiait de ce général qui ne tenait pas son pouvoir des urnes et qui ne constituait pas pour les Américains le seul représentant de la Résistance. Les anglo-américains qui ont toujours privilégié leur alliance ont maintenu la France en dehors des négociations alliées internationales. Dans la perspective de la reconquête des pays occupés par l’Allemagne, il a été décidé de créer l’AMGOT, un organisme militaire destiné à administrer civilement, mais sous la tutelle de l’armée, les pays ennemis ou occupés au fur à mesure de l’avancée des troupes américaines. Même si la France faisait partie des Alliés, l’utilité de cet organisme semblait s’imposer dans la mesure où les autorités françaises, inféodées à Vichy, avaient disparu et qu’il fallait remettre en marche la machine administrative et économique d’un pays dévasté. Il y eut donc, en plus des difficultés d’ordre juridique, une crainte que les anglo-américains ne veuillent gouverner et occuper notre pays notamment après l’émission, par les Américains d’une monnaie déjà expérimentées en Sicile, destinée aux troupes alliées débarquant en France. Cette situation instable, compliquée pour de Gaulle par les difficultés rencontrées avec les réseaux de Résistance, la mise en place difficile des instances administratives françaises, l’animosité existante entre Roosevelt et lui et la volonté des Américains de voir le peuple français choisir librement son propre gouvernement, même si cette controverse finit par connaître un dénouement différent, elle nourrira longtemps « l’antiaméricanisme » du Général, Roosevelt mettant l’accent sur le succès des opérations militaires afin de terminer la guerre.

    l’AMGOT fait l’objet dans cet ouvrage d’une étude particulièrement approfondie, détaillée et argumentée de la part de l’auteure. A l’aide de documents d’archives, Régine Torrent met en exergue cette polémique qui hantera longtemps des relations franco-américaines jusqu’à la suppression dans les années soixante de la présence militaire américaine sur notre sol. Très documenté, explicative, agréable à lire, cette étude de journalisme d’investigation, est instructive et passionnante !

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • l'Aleph

    N° 1431 - Février 2020.

     

    L’Aleph – Jorge Luis Borges – Gallimard.

    Traduit de l'espagnol par Roger Gallois et et René LF Durand.

     

    Le titre tout d’abord évoque la première lettre de l’alphabet hébreux, elle-même issue de l’écriture phénicienne et on peut y voir une idée de début de quelque chose puisque, dans les autres alphabets cela aurait donné le A. En mathématiques c’est « Le nombre d’éléments d’un ensemble infini », une sorte d’idée d’α et d’ω. Dans cette nouvelle éponyme l’auteur nous confie que c’est « l’un des points de l’espace qui contient tous les points… le lieu où se trouvent sans se confondre, tous les lieux de l’univers ». Pour Borges on pourrait le définir comme le concept d’un savoir impossible où se croisent toutes les disciplines. Plus simplement c’est un ensemble de 17 nouvelles fantastiques, écrites par Borges à différentes périodes de sa vie dont chacune raconte une histoire distincte, soit à la première personne sur le ton de la confidence, soit sous la forme d’une histoire narrée par un témoin, avec des symétries, des antinomies, des préoccupations obsessionnelles propres à l’auteur. Le concept d’oxymore est d’ailleurs présent dans ce recueil. Il est un écrivain réputé difficile qui donne à réfléchir, mais on y retrouve ses thèmes métaphysiques favoris, l’immortalité, la notion d’infini, l’existence de Dieu et sa difficile connaissance par l’homme, le bien et le mal, la vie, le labyrinthe en même temps que la dualité de l’homme, sa folie, ses obsessions, son destin parfois brisé, parfois surprenant voire contradictoire et qui le met souvent dans des situations ambiguës, sa mort dans la violence, la trace qu’il laisse, souvent ténue et vite oubliée dans la mémoire des autres hommes, autant dire des questions existentielles que tout homme est capable de se poser. Argentin, Borges y ajoute une certaine admiration pour les gauchos, leur mode de vie et leur liberté, leurs absence d’attaches, le tout enveloppé dans une immense érudition de nature notamment mythologique, théologique et philosophique, une grande culture et dans un style parfois diffus mais agréable à lire. Il nous rappelle que la vie est une quête, un combat avec beaucoup de cruauté et de vengeance, qui se termine inéluctablement par la mort. Chaque texte demanderait un commentaire approfondi mais je voudrais mettre l’accent sur le miroir dont l’exemple revient souvent dans ces textes. Il met en exergue cette notion de la double nature que l’homme porte en lui, l’image réelle qui est celle qu’il donne à voir et celle, virtuelle et bien différente parce qu’inversée et située derrière la glace, qu’il est seul à voir et à connaître, lue dans son propre reflet. Cela fait de Borges, certes un conteur d’exception, mais aussi, à travers les personnages qu’il met en scène, un fin observateur de la condition humaine.

    L’idée du labyrinthe appelle l’image du Minotaure d’ailleurs évoquée dans une nouvelle. Elle peut sans doute être rapprochée de la lettre « Aleph » qui donne son titre au recueil et qui, dans l’écriture phénicienne, signifie taureau.

    Je me suis souvent demandé ce qui pousse quelqu’un à écrire. C’est souvent la volonté de raconter une histoire réelle ou imaginaire, ces deux concepts qui, sous la plume de l’écrivain se conjuguent et se complètent, peuvent parfaitement se contredire, s’inverser ou se renforcer. Dans ce processus narratif et descriptif il y met toute son inspiration, sa sensibilité, son travail, son humanisme, ses convictions, ou laisse libre court à son inconscient comme l’ont fait les surréalistes. Cette volonté d’écrire réside autant dans la faculté d’accepter les épreuves ou de les exorciser dans le huit clos de son intimité que de rechercher la reconnaissance, la notoriété ou de stabilité financière. Il y a aussi, me semble-t-il, de l’utopie, de l’idéalisme à écrire, une volonté d’expliquer le monde dans lequel il vit ou de le refaire à sa convenance, autant dire une constante de la condition de certains hommes d’exception. Cette quête menée dans les arcanes de soi-même me paraît révéler aussi sa propre solitude et c’est, me semble-t-il, ce qui principalement motive l’écriture, et peut-être, pourquoi pas, celle de Borges ?

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Une main encombrante

    N° 1430 - Février 2020.

     

    Une main encombrante Henning Mankell – Éditions du Seuil.

    Traduit du suédois par Anna Gibson.

     

    Il est plutôt chanceux l’inspecteur Kurt Wallander. En ce mois d’octobre 2002, il vient de trouver ce dont i rêve depuis longtemps, lui qui voulait quitter son appartement d’Ystad pour vivre à la campagne, avec Linda sa fille qui travaille avec lui au commissariat et avec un chien, un avant-goût de la retraite en quelque sorte. Ça tombe plutôt bien puisqu’il est vraiment lessivé et même un peu désabusé par son métier, par la vie en général, sauf que la réalité va être un peu différente. En explorant le jardin de cette propriété qui lui plaît bien, il tombe sur les os d’une main, et donc sur une enquête. Au bout de la main il y a évidemment un squelette dont l’état laisse à penser que les investigations vont être difficiles à cause de la mort qui remonte au siècle dernier, de la charge de travail qui augmente pour des enquêteurs de moins en moins nombreux et par-dessus tout cela la presse qui s’en mêle et qu’un autre squelette est découvert.

     

    J’ai retrouvé avec plaisir le personnage de Wallander et l’ambiance de cette courte enquête qui nous fait remonter le temps et qui insiste sur son état d’esprit et ses aspirations. Selon l’auteur, ce serait la dernière de l’inspecteur, fatigué, désireux de se retirer... Mais aussi pour l’auteur cette volonté de passer à autre chose, de l’abandonner à la vieillesse, à une sorte de néant ! On sent que Mankell lui aussi est sans doute gagné par la nostalgie. Les investigations sont quelque peu hésitantes mais mon attention a été attirée par les dernières pages consacrées par l’auteur aux rapports qu’il entretenait avec Wallander, c’est à dire les relations créateur-créature. Il nous parle de la « naissance » de son personnage, de l’origine de son nom, de son diabète, de sa solitude dans l’attente d’une hypothétique compagne, de son côté désabusé... Mankell aborde la question d’une manière originale se demandant si Wallender lisait les mêmes livres que lui. Et lui de répondre, à sa place, en précisant que Kurt n’était sans doute pas un grand lecteur, avec peut-être un faible pour Sherlock Holmes ! Puis il passe à autre chose. Mais là, je suis resté un peu sur ma faim. Le personnage de roman vit en effet, certes par intermittence, mais néanmoins une existence quasi réelle puisque, en Suède, il est souvent arrivé qu’on interpelle Mankell dans la rue... en lui demandant des nouvelles de Wallander ! J’aurais bien voulu le voir développer les rapports qu’entretient, à l’intérieur de l’intrigue, l’écrivain qui tient la plume et reste, en principe, maître du jeu avec le personnage qui lui obéit mais souvent, au fils des pages, entend bien imposer sa manière de vivre les événements et de faire valoir sa liberté individuelle. Ce concept qui peut paraître anodin voire inutile m’a toujours fasciné et n‘est pas, à mon avis, un simple exercice de style mais fait partie intégrante du processus créatif. Laisser au personnage son libre arbitre, se laisser porter par lui au point de modifier son idée de départ est pour l’écrivain une façon de s’effacer devant sa création.

     

    Henning Mankell est mort en 2015. A ma connaissance, il n’a pas renouvelé ce genre d’explications, passionnantes pour moi.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Opus 77

    N° 1429 - Février 2020.

     

    Opus 77 Alexis Ragougneau – Éditions Viviane Hamy.

     

    L’opus 77 de Dimitri Chostakovitch, concerto n°1 en la mineur pour violon, qui selon l’auteur « symbolise le combat de la lumière face aux forces obscures » est l’image de la vie de ce compositeur, ballotté par Staline entre la reconnaissance et la déchéance. C’est aussi autour de cette œuvre que tourne cette histoire, celle des Claessens, dominée par le père, pianiste virtuose puis chef de l’Orchestre de la Suisse Romande, à la manière de la statue du Commandeur. La mère Yaël est cantatrice mais arrête tôt sa carrière, dans la dépression et fait figure d’absence dans ce roman, David le fils aîné, génial violoniste doué d’une impressionnante mémoire et Ariane, pianiste d’exception, complètent ce tableau. C’est elle, la narratrice de cette saga qui, presque sur le ton de la confidence et au rythme de cet opus 77 dont elle détaille chaque mouvement, nocturne, scherzo, passacaille, cadence, burlesque, prête au lecteur l’envol des notes, la difficulté du rôle de soliste face à la partition et à l’orchestre, lui fait partager tout le plaisir de la musique autant que les rebondissements de cette histoire familiale. A l’aide de nombreux analepses, elle alterne les derniers moments de son père et son cheminement vers la mort avec les souvenirs qui ont émaillé la vie de cette famille et spécialement ceux qu’elle partage avec son frère. Aux obsèques, Ariane jouera au seul piano cette pièce au lieu d’une marche funèbre et c’est ce même morceau qui aurait pu ouvrir les portes du succès à David au prestigieux concours « Reine Elizabeth » de Belgique, mais qu’il a refusé de jouer jusqu’au bout, annihilant ses chances de succès, puis disparaissant du jeu, de la société, de la musique pour une retraite solitaire. C’est ce même opus qui réunira au pas de la mort le fils et le père, comme si cette ultime rencontre pouvait gommer toutes ces années perdues.

    Ce que je retiens, c’est l’attitude de David qui, surdoué et promis à un bel avenir, choisit le silence face à un concours dont ils aurait été le lauréat et qui choisit l’isolement quasi monastique dans un bunker suisse en pleine montagne. Cette manière de gâcher ses chances et ses dons m’interpelle dans un monde où la réussite est portée au pinacle, où il faut impérativement se faire valoir, se vendre pour avoir la notoriété, l’argent, l’admiration des autres et peut-être l’estime de soi.

     

    Tout au long de ma lecture, j’ai pensé à cette citation d’André Gide « Famille je vous hais » qui tranche tellement sur la vision traditionnelle qu’on veut en donner et qui ressemble un peu trop à une image d’Épinal. Tout aurait pu aller pour le mieux dans le meilleur des mondes dans ce microcosme voué à la musique mais l’ambiance y était étouffante. Si le frère et la sœur sont intimement liés et la mère vouée aux médicaments, le père, que la narratrice n’appelle que par son nom, rendu volage par le succès et peut-être aigri par la maladie naissante, entend imposer le piano à ses enfants. Mais c’est le violon que choisit David, comme un désaveux. C’est cette même forme de contestation qui le fait s’éloigner du giron familial et se donner en spectacle dans la rue pour quelques pièces. Certes Ariane surnommée « La rouquine » sera pianiste, mais elle n’est pas tendre avec son géniteur et ce qu’elle dit ressemble à un règlement de compte. Ce qu’elle aime, elle, c’est surtout c’est la liberté et la vie dont elle entend bien profiter.

     

    Je ne suis pas un mélomane averti et encore moins musicien mais j’ai apprécié la manière dont l’auteur, dans un style fluide et agréable à lire, détaille et explique cette œuvre musicale, c’est souvent technique et approfondi mais ça n’exclut ni l’émotion ni le plaisir de la lecture.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.comN° 1423 - Janvier 2020.

     

  • Le livre de sable

    N° 1428 - Février 2020.

     

    Le livre de sable - Jorge Luis Borges- Folio.

    Traduit de l'espagnol par Françoise Rosset.

     

    C’est une atmosphère bien étrange qui baigne les différentes nouvelles de ce recueil tel Borges qui rencontre un autre lui-même. Il y a d’ailleurs beaucoup d entrevues dans ces textes au nombre de treize [est-ce une allusion au mystère de ce nombre? L’auteur précise lui-même qu’il est le fruit du hasard ou de la fatalité], le narrateur est toujours un sud-américain d’un certain âge qui croise, d’ailleurs fortuitement et sans suite pour l’avenir, un interlocuteur (ou trice) plus jeune. Le conteur, qui ressemble à l’auteur tant les détails biographiques donnés le concernent (certains de ses personnages ont en effet des problèmes de vue), est toujours seul voire solitaire malgré quelques rencontres amoureuses mais qui ne durent pas. Les textes où le rêve tient un grande place sont souvent labyrinthiques, inquiétants, mystérieux, fantastiques avec des connotations d’horreur. Il est souvent fait allusion à d’autres écrivains de la même inspiration. Refusant d’écrire une préface à son propre livre Borges lui préfère un épilogue dans lequel il s’explique ou donne des clés de ces différentes fictions. Il souhaite que les rêves qu’elles ne manqueront pas de susciter continuent à nourrir l’imaginaire de ses lecteurs.

     

    C’est sans doute la caractéristique d’un esprit quelque peu dérangé mais je dois bien avouer que je suis entré de plain-pied, sans le comprendre complètement peut-être, dans cet univers que je caractérise moi-même d’énigmatique et je souscris à la remarque de notre auteur faite au début de la nouvelle qui donne son titre au recueil. Il y écrit « C’est devenu une convention aujourd’hui d’affirmer de tout conte fantastique qu’il est véridique ». Cette remarque m’évoque à la fois celle de Boris Vian dans la préface de « l’écume des jours » : « L'histoire est entièrement vraie puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre. » ou, à contrario , le tableau de Magritte «Ceci n’est pas une pipe ».

     

    Ce recueil illustre bien le parti-pris d’écriture qui fut celui de Borges. Il est en effet connu pour être un nouvelliste privilégiant le fantastique et l’aspect infini des choses comme peut l’indiquer la référence au sable qui figure dans le titre donné à cet ouvrage.

     

    Je retiens aussi cette citation de Borges signant également la 4° de couverture « Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure ni pour une entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères aux démagogues. J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps ».

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.comN° 1423 - Janvier 2020.

     

  • Un soupçon légitime

    N° 1427 - Février 2020.

     

    Un soupçon légitime - Stefan Zweig- Bernard Grasset.

    Traduit de l'allemand par Baptiste Touverey.

     

    Le titre lui-même peut évoquer une fiction policière, ce qui est étonnant sous la plume de Zweig, mais après tout pourquoi pas ? C’est une longue nouvelle publiée longtemps après sa mort mais écrite par Zweig alors qu'il s'est installé en Angleterre pour fuir le régime nazi et qui fait allusion dès la première page à un meurtre. La narratrice, Betsy s'est installée avec son mari dans la campagne anglaise pour une paisible retraite. Un couple d'Anglais plus jeune dont le mari John Limpley est aussi excessif et exubérant que son épouse, Ellen, est oisive et réservée, devient leur voisin. Face à l’état de déréliction de l’épouse et au nom des relations de bon voisinage, les retraités leur offre un chien, baptisé Ponto, auquel John s’attache, à en devenir esclave. Quand son épouse tombe enceinte l'animal est rejeté et c'est le drame.

     

    Comme toujours chez Stefan Zweig, outre le style élégant et coutumier de notre auteur, c'est l'analyse psychologique des personnages et des sentiments qui est importante bien que le personnage principal soit un chien. Dans le couple Limpley le mari est amoureux de sa femme et l’entoure de son attention mais en réalité l’oppresse par son attitude excessive et même par sa présence débordante, tandis que cette dernière est particulièrement effacée et aspire à la solitude. John déborde d’amour et devant la relative indifférence d’Ellen, reporte cette affection sur son chien. Puis tout change à partir du jour de la naissance de l’enfant du couple. Zweig décrit cette manière de s'attacher à quelqu'un avec passion au point de l'idéaliser, voire de l'idolâtrer pour ensuite, soit à la longue soit à la suite d'un évènement extérieur de le rejeter au point de l'ignorer complètement de l'humilier voire de le haïr. Cette attitude, bien qu'elle s'adresse à Ponto et qu'elle ait quelque chose d'excessif, est vérifiable tous les jours dans l'espèce humaine. D’un autre côté, si le rôle du chien me paraît quelque peu exagéré, son attitude au regard de l’état de déréliction que lui impose plus tard son maître, ses pulsions d’hypocrisie et de vengeance et bien entendu de mort, ont quelque chose d’humain.

     

    Pour autant j'ai été un peu surpris par cette nouvelle qui me paraît quelque peu différente du registre traditionnel de Zweig. Je lis que ce texte aurait été écrit lors de son passage en Angleterre soit entre 1935 et 1940 et publié en 1987 (et en 2009 dans sa traduction française) soit longtemps après sa mort. Certes, mettre ainsi en scène un animal est original et tient de la fable, ce qui est peu commun chez Zweig, de même que le caractère enjoué de John tranche quelque peu sur l’atmosphère qui baigne généralement les œuvres de notre auteur et ce même si cette histoire porte au paroxysme le message qu’il entend faire passer. Mais après tout pourquoi pas puisqu’il y ajoute une atmosphère de suspense ? Je reste cependant dubitatif devant cette nouvelle, et ce bien que j'aie pour l’œuvre de Zweig un intérêt intact.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • De pierre et d'os

    N° 1426 - Février 2020.

    De pierre et d'os - Bérengère Cournut - Le Tripode.

    Prix du roman FNAC 2019.

     

    Sur la banquise qui se fracture et la sépare de sa famille, la jeune Uqsuralik est livrée à elle-même et va devoir survivre seule dans l'univers désertique arctique.

    La pierre et l'os, ce sont les matériaux rudimentaires qui servent à édifier les maisons d'hiver sur la terre ferme du pays des Inuits et qui se différencient des igloos faits de glace et donc plus temporaires. C'est aussi le nom de cette femme, "la femme de pierre". C'est peut-être une déformation de mon esprit, mais j'ai lu ce roman comme une fable qui m'a fait penser au Petit Prince de Saint-Exupery, à cause du désert, du renard blanc insaisissable, de la solitude, de l'espace, du temps qui paraît ne plus compter...

    Au-delà de l'histoire qui nous est racontée, celle de l'errance de cette jeune fille qui sait cependant comment survivre dans cette terre désolée et dangereuse, l'auteure nous donne une foule de renseignements sur ce peuple, sa façon de vivre au contact de la nature, les dangers qu'il doit affronter au quotidien, la chasse, la pêche qui leur assurent la subsistance et que les Inuits doivent posséder à la perfection sauf à être considérés comme des êtres secondaires, les habitudes culinaires et leur signification, les paroles rituelles qu'on doit prononcer afin de remercier l'animal qu'on vient de tuer pour assurer la survie, leur mode de vie solidaire et communautaire face à la solitude fatale, le nécessaire partage de la nourriture, la manière de vivre la famille, de la faire perdurer quand l'un des membres du couple disparaît, les habitudes sexuelles sans tabou, leurs croyances dans un au-delà et les rites qu'il faut observer pour favoriser ce voyage, la foi dans les amulettes rituelles et la poursuite incessante du gibier... De tout cela émane une étrange force des mots et leurs mimes s'inspirent de la chasse et de la pêche mais évoquent aussi la souffrance, la maladie que combat mystérieusement le chamanisme, la force occulte des esprits que les vivants respectent et parfois craignent, les prédictions...Pour ces peuplades qui ne connaissent l’écriture que sous la forme de notations syllabiques, la transmission des croyances et des expériences est principalement orale et passent par le chant qui exprime leurs joies, leurs peines, leurs espoirs. Le parcours de cette jeune fille qui va devenir un vrai chasseur-pêcheur, c'est à dire un être que ses semblables vont accepter pour ce qu'elle est mais aussi une femme et une mère au gré de ses rencontres, a quelque chose d'initiatique, une quête d'identité, un cheminement de vie. Ce que je retiens aussi c'est la mort constamment en embuscade dans ce quotidien hostile et qui réclame son tribut de vies humaines, l'habitude de donner le prénom d'un mort à un nouveau-né comme une permanence de la vie ou un gage d'immortalité. C'est depuis ce paradis des Inuits que Uqsuralik nous parle après son long parcours terrestre, constate avec le temps l'invasion des Blancs qui, comme des colonisateurs, veulent imposer à son peuple devenu objet de curiosité et d'études, de nouvelles croyances, une façon différente de vivre les choses, la leur! Elle pose sur ce nouveau monde un regard circonspect, amusé même et se pose, telle une statue invisible mais bien présente, en veilleuse pour l'avenir. Une façon de garantir ce qui fait la spécificité et la liberté des Inuits.

    L'écriture de ce roman est claire musicale avec une grande intensité poétique.

    Il y a eu certes pour l'auteure la fascination de l'Arctique, les messages des explorateurs laissés comme des traces à suivre mais ce que je retiens aussi c'est le prétexte de ce roman, la découverte fortuite de sculptures inuits en os, en ivoire et en pierre, minuscules témoignages à la fois puissants et simples de la créativité d'un peuple qui, imperceptiblement, a appelé l’écriture romanesque, comme une sorte d'hommage à la vie, à la femme qui la transmet et au combat que cela implique pour durer dans ce monde hostile.

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Casimiro Rolex

    N° 1424 - Janvier 2020.

    Casimiro Rolex - Franco di Mare - Éditions Cairo

     

    Cette histoire se déroule à Naples, une ville mythique où, dit-on, on peut être vivant le matin et mort le soir. Elle parle Casimiro Loconto, plus connu sous le nom de "Casimiro Rolex" qui, avec son ami Gennaro et son scooter vole les montres de luxe aux touristes. C'est un napolitain, un minable voleur mais qui vit une existence amère, à la limite du crime et de la survivance, entre le bien et le mal, entre la vie et la mort. Il ne peut changer pour un travail plus rentable et régulier parce que la "saison" des Rolex ne dure que l'été. Il ne reste plus que les vieux et les retraités, mais ce n'est pas intéressant. Il ne peut pas non plus devenir comme ce voleur de Tonino'o Zar qui se ballade en Mercedes avec une femme merveilleuse.

    Avec son frère Tonino qui a fait tous les métiers mais qui est actuellement au chômage, ils ont décidé de devenir voleurs de sacs et de valises dans les trains et particulièrement dans le " Naples-Milan". Mais tout n'est pas aussi simple et il y rencontrent des hommes encore plus tordus qu'eux et ils doivent bien se rendre à l'évidence que l'équipe de petits truands qu'ils font ensemble n'est pas très efficace. Casimiro est un peu vantard et même carrément bluffeur pour ne pas perdre la face devant son frère et devant les autres, mais il est vraiment un scélérat. Ces deux compères réussissent à cacher la réalité, inventant une histoire extraordinaire où ils ont eu un comportement de héros, Rien que cela! Mais Casimiro est marié et il aime sa femme et sa famille, cherchant pour eux le meilleur. Pour autant c'est un pauvre malchanceux et à la fin les choses ne vont pas à son avantage. Le métier qu'ils ont choisi est dangereux parce que, à force de jouer avec le feu on finit par se brûler.

    C'est le troisième roman de cet auteur, mais nous sommes encore loin de l'atmosphère de Bauci, cette petite cité imaginaire de la côte Amalfitaine que l'auteur met en scène dans ses livres suivants.

    J'ai lu avec plaisir ce petit roman en italien parce que, à ma connaissance il n'y a pas de traduction française mais aussi parce que c'est une belle langue.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Fières d'être cheminotes

    N° 1425 - Janvier 2020.

     

    Fières d'être cheminotes. Michelle Guillot - Denise Thémines - Éditeur Ateliers Henry Douglet.

     

    Je remercie des éditions "Ateliers Henry Douglet" de m'avoir fait découvrir ce livre.

    Même si les choses changent de nos jours, être cheminot, à la moitié du siècle dernier, c'était principalement un monde d'hommes où les femmes étaient rares, souvent cantonnées dans les bureaux. Le train pour les "roulants" était une fierté, comme leur métier, et lorsque que, au hasard de leurs voyages, ils rencontraient un collègue inconnu, leurs conversations étaient bien entendu consacrées au rail. A l'époque, travailler aux "Chemins de fer" était une référence même si les mutations supposaient des déménagements, les machines à vapeur avaient une sorte d'aura de puissance mystérieuse, les voitures, même celles inconfortables de 3° Classe ou les "Michelines" des omnibus, étaient le symbole du voyage, du départ et et le train était un moyen de transport fort prisé et pratique. Le travail terminé, les agents se croisaient souvent dans les jardins où à "l'économat" qui leur étaient réservés. Ces images ont un écho particulier dans ma mémoire intime.

    Michelle Guillot évoque sa vie personnelle et familiale, avec ses bons et ses mauvais moments, et surtout son parcours au sein de ce service public qui était la vitrine du pays puisque, fille d'un agent SNCF, il était naturel qu'elle embrassât elle aussi cette carrière. Elle y décrit ses craintes du début, ses efforts d'adaptation, les différentes phases de son avancement qui l'a promue à un poste d'encadrement, fonction bien souvent réservée aux hommes, une fierté, l'atmosphère de travail qui régnait au sein des services... Il y a beaucoup de détails techniques et de routine administrative, des listes de tâches, des précisions réglementaires, des organigrammes hiérarchiques, des évolutions vers la modernité et la communication, autant d'explications un peu rébarbatives pour le profane, mais qui ont valeur de témoignage puisque ce texte a reçu en 2018 un premier prix interne dans la catégorie "Mémoire". A cette époque, être cheminot signifiait appartenir à une grande famille que fédérait le magazine "La vie du rail" et qui pour elle correspondit à la découverte et aux plaisirs de l'écriture. Le style est spontané, précis, anecdotique, sans fioriture littéraire.

    Le travail de Denise Thémines est un peu différent, plus court, mais distingué lui aussi par le même Prix, mais dans la catégorie "Récits". Si la plus grande partie de la carrière de Michelle Guillot s'est déroulée en province, celle de Denise Thémines a été parisienne et commence après mai 68. Si elle ressent la même appréhension compréhensible de départ, elle note l’originalité de ses collègues les plus folkloriques, profite des moments d'inaction pour lire, découvre petit à petit ce "monde parallèle", ses avantages sociaux, son côté machiste aussi. Le ton est donc un peu différent. Toutes les deux évoquent leur carrière et surtout leur attachement à cette entreprise à laquelle elles rendent un hommage reconnaissant, toutes les deux ont donné un nouveau sens à leur vie à travers l'écriture.

    Il s'agit donc d'un recueil collectif qui donne la parole à deux femmes, par ailleurs distinguées par le même prix. Il paraît au moment où, hasard du calendrier peut-être, ce "régime spécial" est remis en cause au nom de la réforme des retraites, ce qui a provoqué grèves et paralysies dans le pays. Les conditions de travail ont changé, l'ambiance aussi et il a été souhaité que ce changement soit relaté à travers le vécu "autobiographique" des cheminots auquel différentes associations professionnelles sont attentives et qui a fait l'objet en 2018 du concours "SNCF 80 ans"qui couronna ces deux témoignages. Cela correspond également à l'état d'esprit de cet éditeur et de sa collection "Une vie, une voix".

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Mes vies de chats

    N° 1423 - Janvier 2020.

     

    Mes vies de chats- Jean-Noël Blanc - Édition Écriture.

     

    Je remercie Babelio et les Éditions "Écritures" de m'avoir permis de découvrir ce livre.

    Parler de la complicité entre l'écrivain et son chat est une évidence L'animal favorise l'écriture par l'apaisement de ses ronronnements et de ses longues périodes de sommeil, joue avec le stylo un peu comme s'il voulait attraper les mots qui s’accumulent sur la feuille blanche, intrigue aussi par ses neufs vies et le culte divin dont il faisait jadis l'objet chez les Egyptiens. Si d'aventure notre homme préfère le clavier d'un ordinateur, il est bien rare que son animal favori ne vienne pas le troubler, ne serait-ce que pour marquer son opposition à la modernité, à cause sans doute du drôle d'engin qu'on nomme "souris" et qui sans doute le déconcerte, sa préférence allant à l'odeur de l'encre, à la douceur du papier et à la quiétude de la pièce où, bien entendu, il ne peut être que l'invitant puisqu'il est chez lui!

    Qu'il soit pedigree ou de gouttière, un chat ne laisse jamais indifférent à qui sait lui prêter attention, ne tolère rien qui remette en cause ses prérogatives et même partage avec l'homme nombre de caractéristiques, notamment celle d'être passionné et mortel, ce qui nous le rend plus attachant encore et tisse souvent avec lui de véritables histoires d'amour. Le chat est comme tous les animaux de compagnie, une "bête à chagrin" selon le dicton populaire puisque l'homme a en principe plus de chance de lui survivre et c'est pour cela que le perdre c'est perdre un véritable compagnon.

    Qu'il soit adepte des indépendantes escapades nocturnes où le temps n'existe plus ou casanier voire pantouflard, friand de douces caresses, il retombe sur ses pattes et nous surprend toujours. On peut avoir avec lui des conversations mystérieuses faites de clignements d'yeux ou de miaulements plaintifs, de caresses langoureuses ou de coups de tête affectueux, de toilette méticuleuse et de patte passée sur l'oreille pour, dit-on, annoncer la pluie, il est bien souvent le dépositaire de nos secrets les plus intimes et tout cela signe une complicité chaque jour renouvelée. Notre auteur qui a une préférence pour les chats, on s'en serait douté, n'en célèbre pas moins la fidélité du chien et convoque volontiers hommes de lettres et célébrités, l'histoire, la géographie et la sociologie pour célébrer la complicité de l'homme avec ces animaux.

    L'auteur, dans un style simple et spontané refait à l'envers le chemin de cette cohabitation, activant sa mémoire qui pourtant ne retient pas tout, égrenant des anecdotes où il note des attitudes, l'élégance, la personnalité et la pertinence des connaissances de chacun de ces félins qui ont croisé sa vie, en n'omettant rien de ce qui a fait cette existence commune, pas toujours idyllique mais toujours passionnée. C'est dans l'esprit du livre mais je dois dire que cette énumération s'est révélée à la longue assez fastidieuse et ce nonobstant si toutes mes lectures, et celle-ci en particulier, sont ponctuées de massages de pattes et de ronrons affectueux.

    Lui qui a souvent écrit pour les enfants nous offre ici des témoignages où bien des adultes amoureux des chats se retrouveront.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Le commissaire Bordelli

    N° 1422 - Janvier 2020.

     

    Le commissaire Bordelli - Marco Vichi - Éditions Philippe Rey.

    Traduit de l'italien par Nathalie Bauer.

     

    Nous sommes à Florence en 1963, cette belle ville qui porte un nom de femme. Le commissaire Bordelli, 53 ans, un policier encore tourmenté jusque dans ses rêves par ses combats contre les nazis pendant la deuxième guerre mondiale est appelé, dans cette ville plombée par la chaleur, à la suite du décès d'une vieille dame riche, apparemment victime d'une crise d'asthme. L'affaire paraît simple mais son œil de policier décèle des détails qui l'amène à ouvrir une enquête et ce d'autant que l'héritage est juteux. Il est entouré de Piras, un jeune sarde qui vient d'intégrer la police.

    Au début l'enquête piétine, s'égare et si j'ai trouvé pas mal de longueurs, je n'ai pas non plus été très convaincu par l'intrigue où le bluff a une grande place.

     

    La personnalité de Bordelli est intéressante. Il n'est pas insensible à la beauté des femmes, vit seul dans l'attente de la rencontre d'un hypothétique compagne qu'il ne voit pas venir. Il jette sur le monde qui l'entoure un regard à la fois désabusé et mélancolique, a de plus en plus de mal à distinguer le bien du mal, fréquente plus volontiers Rosa, une ancienne prostituée et Botta un petit délinquant que ses autres collègues et se console avec la cuisine roborative et l'alcool et le tabac. Cet homme me parait digne d'intérêt et j'aime son côté non conventionnel.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • La nuit, le jour et toutes les autres nuits


     

    La Feuille Volante n° 1420Janvier 2020.

    La nuit, le jour et toutes les autres nuits - Michel Audiard- Denoël

     

    Je suis comme la plupart des Français, fan des dialogues de Michel Audiard (1920-1985), de sa verve faubourienne , de ses saillies d'anthologie, des ses aphorismes définitifs que l'on grave dans sa mémoire et qui témoignent de son amour des bonnes choses de la vie et des mots, de son attachement à ses copains, à ses artistes fétiches, de son appétit de l'instant. Il a certes gardé un peu de sa gouaille, on ne reconnaîtrait plus le dialoguiste des "Tontons flingueurs"sans cela et il se laisserait même aller, à l'invite de la musique de Django Reinhardt et de Stéphane Grappelli, à quelque chose qui pourrait bien ressembler à des "Mémoires". Sous sa plume de noctambule parisien pendant l’Occupation, on croise des figures emblématiques et hautes en couleurs, des demi-mondaines qui ont su se partager entre les occupants et les Alliés, des prostituées mais aussi des pauvres filles pour qui la Libération a été synonyme d'opprobre et sur qui les résistants de la dernière heure et ceux qui ont su tourner leur veste au bon moment se sont acharnés, un beau panel de l'espèce humaine. Puis il emprunte la douce pente du souvenir, celui de l'enfance de ses espoirs fous en l'avenir et ses égarements, celui du succès du cinéma et de l'écriture, convoque les femmes, leurs mensonges et leur fantasmes, les hommes aussi et leurs envies, leurs traîtrises, leurs compromissions... L'époque troublée de la guerre était favorable à ce genre d'éclosions! Ainsi revisite-t-il, à l'aune de sa souvenance blottie au fond des jours et des nuits, des fantômes qui peuplent encore ses pensées malgré l'effacement du temps. Il conte avec humour ses amours furtifs autant que ses rencontres amicales et durables avec une certaine nostalgie, évoque ceux qui ne sont plus là pour lui donner la réplique. Qu'on ne s'y trompe pas, derrière le parolier génial et irrévérent, il y a un Audiard inattendu, un écrivain authentique et cultivé chez qui Louis-Ferdinand Céline a laissé son empreinte indélébile. Comme lui, il promène sur le monde un regard désabusé que ces années de vie lui ont inspiré, compte ses morts et exprime sans fioriture et dans son style si particulier, sa déception de l'espèce humaine.

     

    Il a 57 ans quand il écrit ce livre, après une vie qu'on peut assurément supposer bien vécue mais j'y vois aussi une sorte d'indifférence au présent, la fatigue, le désenchantement, même s'il ne réussit pas à ce départir de ce style décidément inimitable. C'est perceptible, à mon avis dans un paragraphe du début de ce livre qui peut passer inaperçu et dont il reprendra plusieurs fois l'idée au détour d'une phrase. Il y évoque, avec une grande économie de mots, la mort de son fils quelques mois auparavant, dans un accident de voiture. Du coup on oublie le Audiard traditionnel, avec son clope, sa casquette et ses bons mots qui soudain ne pèsent rien face à la mort, au regard de cet instant qui vous oblige, inversant le cours normal des choses, à aller à l'enterrement de votre enfant, à reconsidérer votre approche des choses et des vaines croyances religieuses. Pour autant, dans le contexte très particulier de ce deuil impossible à faire, je m'interroge sur le réel effet cathartique de l'écriture. Dès lors il m'apparaît que le titre prend tout son sens, la nuit, le jour pour évoquer la vie et le temps qui passent et qui ne laissent sur lui que le frêle sceau de leur ombre, et toutes les autres nuits, dans l'insomnie, la solitude et les cauchemars, pour pleurer ce fils disparu. C'est bien la solitude que je retiens de ce livre improprement appelé "roman", la nostalgie du passé autant que l'impuissance à retenir le temps, à retricoter les événements à l'envers. C'est étonnant et assez inattendu de la part d'un homme qu'on imagine volontiers autrement parce qu'on croit le connaître à l'aune de l'image qu'il donne mais, qui porte en lui, comme nous tous, la marque de "l'humaine condition", comme l'a si bien dit Montaigne.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • La Mère Lapipe dans son bistrot


     

    La Feuille Volante n° 1421Janvier 2020.

    La Mère Lapipe dans son bistrot - Pierrick Bourgault - Éditeur "Les ateliers Henry Dougier" .

     

    Tout d'abord je remercie "les ateliers Henry Dougier" de m'avoir fait découvrir cet ouvrage.

    Qu'on se comprenne bien, il n'est pas question ici d'un café à la mode que viennent hanter les intellectuels où l'on consomme des boissons hors de prix, ou d'un établissement que la loi nomme pompeusement "débit de boissons", mais simplement d'un "Café du coin"(avec une majuscule), nom commercial qui n'a rien d'original mais qui a au moins l'avantage de le situer dans la géographie locale, un troquet où des hommes et des femmes (eh oui!) refont le monde sans tabou devant un ballon de rouge au comptoir. On peut même "y apporter son panier" comme on disait dans le temps, les tarifs y sont concurrentiels et les tournées généreuses. La patronne, la mère Jeannine, la mémoire du quartier, surnommée amicalement "la mère Lapipe, (mais ne nous égarons pas), à cause de son addiction à la bouffarde dont le tabac lui éraille la voix, préside au cérémonial quotidien de cet estaminet. Son vocabulaire louvoie entre de délicieux néologismes poétiques et la gouaille de forains et n'aurait pas déplu à Michel Audiard. Cette arrière-grand-mère de 77 ans qui certes est officiellement en retraite mais maintient son commerce pour le plaisir, celui de ses clients et, en ce qui la concerne, comme un dérivatif personnel, est un de ces personnages insolites que les touristes de passage au Mans viennent parfois photographier. Ici on y va de son commentaire sur la cuisine, sur le temps qu'il fait et le temps qui passe, ce qui donne lieu à des phrases d'anthologie version "brèves de comptoir"où se conjuguent bon sens et mauvaise foi, le tout sous le regard autoritaire de Jeannine qui garde la main sur la clientèle et sur l'autorisation d'entrer... et tant pis pour le chiffre d'affaires! La liberté de parole s'y pratique sans tabou, à condition toutefois de s'y adonner avec humanité et de ne pas fanfaronner sur sa réussite sociale ni sur sa richesse et ça peut même dégénérer en propos graveleux. Toutes les générations, toutes les couches sociales y sont admises et parfois l'esprit critique est vif à propos des faits de société ou des petits détails de la vie, on y disserte des smartphones comme des "Gilets jaunes", on y tape le carton ou on y garde les enfants et quand le dernier client a du vague à l'âme, le zinc de ce microcosme se transforme en cabinet de psy parce qu'ici c’est un poste-frontière entre deux mondes et il s'y passe toujours quelque chose, on parle, on se confie, un vrai club privé, ouvert même la nuit et qui ne dit pas son nom, l'exact contraire de notre société qui chaque jour un peu plus se déshumanise car on y boit certes, mais jamais seul! On n'y applique pas vraiment la législation anti-tabac et le lieu baigne toujours dans dans le nuage bleu de l'herbe à Nicot, mais seulement de cette herbe là! Il y a de la tendresse chez Jeannine autant que du franc-parler et même si les réseaux sociaux sont muets sur son adresse, il est toujours possible de la trouver en demandant. Les écrans de tout poil y sont bannis mais les infos, les ragots aussi, sont fournis par les clients qui sont aussi des amis. Si on respecte les règles non écrites de ce café on y est très vite accepté et reconnu et le lieu conserve comme des reliques les photos de clients vivants ou morts et les cartes postales de leurs vacances.

     

    L'auteur, qui est aussi photographe et journaliste, porte témoignage de ce genre d'endroit qu'on redécouvre actuellement comme un lieu convivial, exprime une sorte de plaidoirie pour le maintient de ces établissements que la législation a longtemps voulu supprimer au nom de la lutte antialcoolique. Il le fait avec humour et nostalgie mais aussi empathie, en conservant les clichés et le langage populaire qui ont cours entre ces murs, en évoquant Jeanne, dernière représentante d'un petit commerce qui lentement disparaît, tué par la modernité autant que par les tracasseries administratives et la nécessaire rentabilité, et contre quoi le poids des mots ne pourra rien. Leur disparition désertifie le centre des villes et des villages, témoigne de l'évolution d'une société qui détruit ses fondements traditionnels et même la nécessaire cohésion sociale.

    Cette démarche littéraire et personnelle de Pierrick Bourgault, qui a passé son enfance dans la café de son grand-père, correspond bien à l'esprit de cette collection ("une vie, une voix") qui souhaite rendre compte de la société contemporaine et des vies ordinaires. Elle a déjà retenu l'attention de cette chronique et j'y serai particulièrement attentif.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Les gratitudes


     

    La Feuille Volante n° 1419Janvier 2020.

    LES GRATITUDES - Delphine de Vigan - Éditions Jean Claude Lattès.

     

    Ce roman tourne autour de trois personnages, Michka, une vieille dame sans famille, sensible et cultivée, qui ne peut plus rester seule et doit aller en maison de retraite, Marie, sa jeune voisine qui lui fait des visites et Jérôme l'orthophoniste qui s'occupe d'elle dans ce nouvel établissement. Ces derniers, plus jeunes, vont prendre la vieille dame en amitié et la soutenir malgré les forces qui viennent à lui manquer, sa mémoire qui flanche, son raisonnement qui défaille, les mots qui se déforment ou se dérobent dans sa bouche, les vieux souvenirs qui reviennent, incrustés dans la tête. Ils ont eux-mêmes leur croix à porter mais l'oublient face au désarroi de Michka, ses peurs fantasmées que la solitude suscite pour le présent et pour l'avenir immédiat dans cet établissement. Leurs témoignages et leur discours se succèdent et s'entrecroisent.

     

    C'est un roman d'autant plus bouleversant que, dans notre société occidentale qui rejette ses seniors et prône la jeunesse, la beauté et la performance mais qui nous promet de vivre plus que centenaires, exister longtemps en se voyant ainsi perdre ce que nous avons été, ce que nous avons aimé de nous-mêmes sans que nous y puissions rien, souvent loin de la famille, dans la solitude et les douleurs, n'est guère encourageant. Oui, comme le dit l'auteure, "Vieillir c'est apprendre à perdre" et nous avons sûrement du mal à imaginer cela pour nous-mêmes, même si nous avons ce triste spectacle sous nos propres yeux en la personne de nos ainés! On en a beaucoup parlé, elle a fait beaucoup écrire. Elle est bien souvent confite dans l'isolement, les souvenirs et les remords, avec son cortège de renoncements et d’accommodements avec le quotidien mais elle reste une période désolante parce que vouée à l'impuissance. Elle nous rend philosophes et même fatalistes et stoïques par l'acceptation des choses qu'on ne peut éviter et l'abnégation, elle est l'ultime étape avant l'hallali et le grand saut dans l'inconnu parce que nous sommes tous mortels et que nous ne pourrons pas nous dérober à ce rendez-vous fatal. Si la camarde vient sur la pointe des pieds, en épargnant souffrances et agonie, on qualifie la mort de "belle", comme si elle pouvait l'être.

     

    Nous devons tous des remerciements à tous ceux qui, ayant croisé notre route, nous ont porté de l'intérêt et de l'attention, ont cherché à atténuer nos fragilités et nos failles. C'est particulièrement vrai pour cette vieille dame qui creuse sa mémoire pour se souvenir de ceux qui, pendant la guerre, ont pris des risques pour la recueillir parce que cacher des juifs était passible de mort. Ses parents eux-mêmes ne sont pas revenus des camps. Elle au moins, grâce à la bienveillance de Jérôme, connaît la joie de pouvoir leur témoigner sa gratitude. Eux aussi, à leur manière, dans une rencontre éphémère pendant laquelle ils évoquent son parcours, adoptent son langage approximatif et c'est aussi une façon de la remercier d'avoir été là, d'avoir croisé leur chemin ...

     

    J'ai retrouvé avec intérêt et émotion la démarche de Delphine de Vigan qui, une nouvelle fois et dans la droite ligne de ses romans précédents, porte un regard attentif sur notre société, sur les sentiments humains, sur les difficultés de la vie et les injustices qu'elle nous impose

     

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • L'homme aux cercles bleus

    La Feuille Volante n° 1418Janvier 2020.

    L'homme aux cercles bleus - Fred Vargas - Édition Viviane Hamy. (paru en 1991)

     

    Il s'agit du premier roman de cette auteure où apparaît le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg qui vient de prendre son nouveau poste parisien. Depuis plusieurs mois, dans Paris, des cercles tracés à la craie bleue et comportant en leur centre des objets hétéroclites, du genre pomme d’arrosoir ou briquet, sont retrouvés sur les trottoirs accompagnés d'une phrase énigmatique mais écrite avec grand soin "Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors". Cela amuse certains mais le commissaire qui fonctionne à l'instinct et y voit plutôt les prémices d'une catastrophe. Son adjoint, l'inspecteur Danglard, alcoolique militant mais avant tout rationnel, lui, n'y voit que la marque d'une originalité fantasque jusqu'à ce qu'on trouve au centre d'un de ces cercles le corps d'une femme égorgée suivi d'autres cadavres.

    En marge de cette enquête, le lecteur est le témoin des états d'âme du commissaire au sujet des femmes qu'il croise. A travers ce duo de flic, l'un flegmatique et assez marginal dans sa manière d'agir et de mener son enquête et l'autre ivrogne mais néanmoins encyclopédique, l'étude des autres personnage est intéressante et on la retrouvera dans les suivants de la série

    Le roman commence par une rencontre improbable entre un bel aveugle, Charles Reyer et Mathilde, Surnommée "La reine Mathilde", une océanographe célèbre, spécialiste des poissons qui se fait fort de découvrir ce maniaque et donc souhaite devenir l'auxiliaire d'Adamsberg. L'idée du départ m'a paru intéressante et même si le style est agréable et facile à lire et l'épilogue original, de trop nombreuses longueurs brisent un peu le rythme de la lecture.

    Ce roman policier est le premier d'une longue série dont cette chronique s'est déjà fait l'écho, je continuerai néanmoins et avec plaisir d'explorer l'univers créatif de cette auteure.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Solo al vivo

     

    N°371– Octobre 2009

    SOLO AL VIVO – Un disque de Gianmaria TESTA.

     

    Décidément ces chanteurs italiens sont des enchanteurs.

     

    Cette chronique s'est déjà fait l'écho de la poésie et des chansons de Paolo Conte, cette fois je ne manquerai pas l'occasion d'évoquer un auteur-compositeur-interprète que le hasard m'a permis de découvrir et dont le talent ne peut laisser indifférent d'autant qu'il a une parenté avec le crooneur piémontais, une parenté musicale et même physique. Sa rencontre à travers les chansons de ce disque constitue des moments précieux. Le personnage a quelque chose d'attachant, imaginez un chef de gare qui un jour choisit d'abandonner sa situation, ce qui est déjà extraordinaire parce que sous toutes les latitudes le Chemin de Fer est quelque chose d'autre qu'un simple métier et les cheminots des gens qui ont de leurs fonctions une certaine idée. Voilà, il a pris un jour sa décision , au lieu de voir chaque jour des gens monter dans des trains, il allait, grâce au son de sa voix et des accents de sa guitare, les faire voyager.

    La langue italienne est déjà, à elle seule une musique et personnellement je n'aime rien tant que d'entendre parler des Italiens entre eux... même si je ne comprends pas ce qu'ils disent. Mais en plus, la voix de Testa a quelque chose de rocailleux, d'envoutant, peut-être parce qu'elle n'est pas mélodieuse, qu'elle est très mélancolique et un peu sourde comme voilée par un brouillard de montagne, parce qu'elle a des accents d'une authenticité un peu oubliée.

    Ce disque est le septième dans sa discographie. C'est le résultat d'un concert en solo donné à l'auditorium de Rome, le 3 mai 2008, qui n'était pas destiné, à l'origine, à devenir un disque mais à la suite d'un miracle comme il s'en produit parfois, la complicité poétique qui s'est tissée entre le chanteur et son public, a transformé la vingtaine de morceaux tirés de ses précédents albums en moment d'exception.. On pourra en retenir le thème douloureux de la migration [Rital] ou celui du quotidien éphémère [Al mercato di porta Pallazzo ], mais chacun de ses textes de chanson qui sont autant de poèmes distille cette atmosphère où se conjuguent réel et imaginaire.

    L'amour n'est pas absent de son répertoire, (comment pourrait-il en être autrement?)[come al cielo gli aeroplani], la sensibilité, la poésie délicate non plus qui tresse si belles images [« Et si jamais, comme par hasard, te cherchaient d'autres mains et d'autres mains dessinaient d'autres empreintes sur toi »]. Comme lui, l'univers des femmes et de l'amour qu'elles inspirent, parfois comme de simples passantes, qui croisent votre regard et disparaissent sans même se retourner, m'émeut.

     

    Son côté poète me plait bien aussi parce qu'il sait que le temps passe, que la vie est un bref moment [« Oui la vie est un instant et nous passe sur les pieds et puis, tout devient souvenirs »], son aspect fragile, éphémère souligné par la simple conjugaison des mots à peine chantés et des arpèges de son instrument, comme une flamme qui vacille dans un courant d'air.

    Les textes ont quelque chose de surréaliste, d'agréablement mystérieux qui pourtant ne m'est guère étranger.

     

    Je lis sur le livret qui accompagne son disque que chacun de ses concerts s'accompagne d'un verre de vin et d'une cigarette. Enfin quelqu'un qui ne cache rien de ses envies, de ses origines populaires, pas un de ces intellectuels au discours abscons qui veulent être originaux et pour cela n'hésitent pas à jouer une comédie ridicule !

     

    Et puis j'aime bien sa manière de vivre les choses « Les gens comme moi commencent par batailler tout seuls avec une guitare. Jusqu'à ce que le bois en perde son vernis et que les doigts se creusent de cordes- Ainsi avons -nous décidé, Paola et moi,de laisser une trace d'un jour de mai à Rome ». Je suis heureux d'avoir été au rendez-vous dont il parle, l'empreinte en reste vive!

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Reste avec moi

    La Feuille Volante n° 1417Décembre 2019.

    Reste avec moi - Ayòbámi Adébáyò - Éditions Charleston.

    Traduit de l'anglais par Josette Chicheportiche.

     

    Ce titre qui est la traduction française d'un prénom africain résonne comme une incantation, une prière et il faut attendre la fin pour savoir qui la prononcera. Ce roman est l'histoire de deux frères, l'un qui a réussi et l'autre non, mais aussi celle d'un amour malheureux entre deux époux avec tout le poids implacable du destin et la nécessité de l'acceptation de soi-même.

    Nous sommes dans le Nigeria des années 1980, ses tensions et ses changements politiques, avec l'insécurité qui règne dans ce pays. Dans ce contexte, l'histoire d'amour entre Yejide et Akin leur rencontre l'université, leur mariage, les premiers temps de leur union paraissent être une sorte de havre de paix. Pas si sûr cependant. Ces deux jeunes gens ont reçu une éducation moderne européenne, sont catholiques, ont chacun une activité professionnelle, mais ils sont d'origine africaine et ne peuvent ignorer le poids des traditions, des coutumes, des croyances fétichistes de ce pays. Il y a dans ce couple une opposition constante entre ces deux cultures. Pour Yejide, il y a certes l'envie de ces enfants qui viendront couronner leur amour mais surtout l'obligation qu'elle a de donner des héritiers à son mari et à sa famille puisque la tradition veut que celui qui en a possède le monde. Elle doit donc être enceinte et pour cela ne recule devant aucune consultation de médecins spécialistes, aucun traitement, jusqu'à la sorcellerie et ses étranges potions. Pourtant quatre ans après son mariage, malgré une longue et douloureuse attente de maternité, elle n'est toujours pas gravide et la solution que trouve Akin, sans toutefois en parler à son épouse, est des plus étonnantes, alors même qu'au départ on a l'impression que tout se passe en dehors de lui. Cela résonne autant comme une preuve d'amour pour son épouse que comme une soumission aux traditions familiales africaines.

    Il y a plusieurs manières de lire ce roman. Il est fait de beaucoup d'analepses et d'un discours croisé entre Yejide et d'Akin liés au départ par un authentique amour. Lui, c'est un jeune homme bien sous tout rapport qui ferait tout pour son épouse et sa famille, mais la démarche qu'elle accepte spontanément de la part de son beau-frère, Akin, un joueur alcoolique sans envergure qui trompe sa femme et se soucie peu de sa famille, c'est à dire l'exact contraire de son propre frère, est révélatrice. C'est pourtant avec lui qu'elle choisit de tromper son mari et de trouver du plaisir dans cette relation adultère renouvelée. Elle en conçoit certes de la culpabilité judéo-chrétienne, surtout lorsqu'elle tombe enceinte de cet amant, et ces deux premiers enfants, atteints d'une maladie génétique qui entraînera leur mort est ressenti comme une punition divine notamment à travers l'histoire locale de "l'arbre iroko". Face a une telle situation, elle en appelle à Dieu, pas celui de le jungle mais celui de son baptême mais le destin est implacable pour elle qui déroule sa malédiction comme une sanction. Face à cela, le problème de la rédemption est posé ainsi que celui du pardon.

    Au fur et à mesure de cette liaison un peu surréaliste, les relations entre les protagonistes évoluent faites de violence, de non-dits, d'hypocrisie, de mensonges, de remords, de honte, de mépris. Cela nous rappelle que nous ne sommes que les modestes usufruitiers de notre propre vie, que les choses humaines sont fragiles, que l'amour est une chose consomptible et ne dure pas toujours. Ce roman, qu'on peut parfaitement lire comme un témoignage davantage que comme une fiction, est réaliste en ce qu'il évoque l'obligation horrible faite aux parents d'aller aux obsèques de leurs enfants mais aussi en ce qu'il brise aussi la trop facile image d’Épinal de l'homme qui abandonne sa famille et son épouse et en tout ce qu'on ressent comme injustice et solitude au moment de cette séparation. Dans le cas de Yejide on peut aisément opposer sa recherche égoïste du plaisir à la bienveillance de son mari. Il l'est cependant un peu moins à la fin qui ressemble à un "happy end" un peu trop convenu. Ce roman a aussi une dimension documentaire puisque non seulement il explore les langues et mythologies vernaculaires, mais également les coutumes et autres rituels ainsi qu'en attestent les nombreuses notes de bas de page.

     

    Je ne suis vraiment entré dans ce roman que très tardivement, vers la moitié, mais à partir de ce moment, il a constitué pour moi un texte captivant et bien écrit.

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Toi, mon chat


     

    La Feuille Volante n° 1416Décembre 2019.

    Toi, mon chat - Dominique Brisson, Pascale Belle de Berre - Éditions Cour toujours.

     

    Tout d'abord, je remercie Babelio et les éditions "Cours toujours" de m'avoir fait découvrir cet ouvrage de Dominique Brisson pour les textes et Pascale Belle de Berre pour les pastels. C'est vraiment un beau livre.

     

    L'univers du chat, ses réactions parfois étranges, la phobie que parfois il inspire, son indépendance, la musique de ses ronronnements m'ont toujours fasciné. Il a, dit-on, neuf vies, les Égyptiens le célébraient comme un dieu et il a bien souvent inspiré les peintres et surtout les poètes et ce même si on a parfois péjorativement moqué sa maigreur, sa peur de l'eau froide ou simplement parlé de l'éventualité de le fouetter. Il est, et ce depuis des siècles, un auxiliaire efficace dans la lutte contre les rongeurs et le "Roman de Renard" nous présente un Tibert convainquant tandis que Garfield est croqué en philosophe gourmand quelque peu égoïste et paresseux. Le chat n'est donc pas seulement un simple animal de compagnie, c'est un véritable compagnon, un complice qui ne laisse évidemment pas indifférents ceux qui vivent avec lui et qui habitent chez lui parce qu'il devient vite évident qu'il investit jusqu'à la propre maison de ceux qui l'ont recueilli.

     

    J'ai donc décidé de m'approprier ces trente récits à la lumière des moments d'exception passés avec mon compagnon. Il a sa propre manière de s'exprimer qui dépasse les miaulements traditionnels qu'on lui attribue. Ils sont souvent plaintifs, toujours expressifs, vont de l'itératif commandement à la supplication, il sait y faire et obtient toujours ce qu'il veut. Il adopte très vite un langage cabalistique que sa gestuelle corporelle précise et que l'émail de ses yeux soulignent. Pour peu qu'on y prête attention on peut avoir avec lui des conversations silencieuses faites de clignements de paupières, de rauquements de gorge, de coups de tête et de frottements sur les jambes... Je ne sais pas quoi en penser, toujours est-il qu'il affectionne souvent les rayonnages de la bibliothèque et suis sûr qu'il est sensible à l'odeur de l'encre, à la fragrance du papier et pourquoi pas à la musique des mots, parce qu'évidemment il sait lire et pénètre facilement dans l'univers créatif d'un auteur. Ce n'est quand même pas parce que c'est un animal à poil qu'il n'est pas sensible aux gens de plume ! Il tente même d'attraper mon stylo quand je hasarde des mots pour ce modeste commentaire. C'est peut-être une tentative de donner son avis, une manière de contestation, après tout il a lui aussi son mot à dire puisqu'il s'agit de lui. Et puis le farniente, ça il connaît, au soleil d'été ou près du radiateur l'hiver. Il y a les courses effrénées dans le jardin, les explorations jalouses de son territoire, l'heure du repas qu'il ne manque jamais même si sa gourmandise lui fait souvent renouveler cette séquence mais j'ai pu voir qu'il a une pendule dans la tête et s'adapte mieux que moi aux ridicules changements d'heure que la loi nous impose, à nous pauvres humains! Tout cela procède du mystère qui l'entoure et de la fascination qu'il inspire.

     

    Parmi ces témoignages, beaucoup sont anecdotiques mais révèlent autant l'indépendance du chat que son attachement à son maître. J'ai une particulière tendresse pour Édito, cette chatte journaliste qui s'est installée dans un salle de rédaction d'un quotidien. Cela me rappelle qu'il y a quelques années un chat s'est installé dans la mairie de la ville de Niort, cette cité tant décriée par Houellebecq, on se demande bien pourquoi. L'article de presse qui lui a été consacré détaillait son quotidien et l'attachement du personnel mais ne précisait pas s'il assistait aux séances du conseil municipal ni si le maire lui prêtait un oreille attentive. J'ai été sensible aussi à l'histoire de Limoges, cette chatte fidèle dont son maître se sépare pendant trois ans et qui finalement vient mourir dans ses bras.

     

    L'animal est tellement tout cela et tellement d'autres choses encore qu'il me reste à découvrir parce que, évidemment chaque chat est unique, toujours prompt à étonner. D'ailleurs mon compagnon s'agite et jette des regard désespérés vers la porte et la nuit. Il a sûrement un rendez-vous mais là, c'est une autre paire de pattes!

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Vigile


     

    La Feuille Volante n° 1415Décembre 2019.

    VIGILE - Hyam Zaytoun - Le tripode.

     

    L'histoire et simple et simplement mais dramatiquement racontée, celle d'une femme qui va voir mourir son compagnon victime d'un infarctus. Son éventuel retour à la vie ne se fera pas sans remises en question. Certes cela rapproche les membres d'une parentèle, les amis proches mais n'efface pas la douleur, l'incompréhension, le sentiment d'injustice, la ridicule culpabilité judéo-chrétienne d'être en vie face à la mort probable de l'autre, cette volonté impossible d'échanger sa vie contre la sienne, de vouloir souffrir à sa place. On s'accroche à n'importe quoi pour se rassurer, on s'imagine que la mort fera une exception parce qu'il ne peut en être autrement, on refait le chemin à l'envers en se demandant ce qu'on a fait de mal ou pire en regrettant ce qu'on a fait de parfaite bonne foi pour en arriver là, on envisage un futur veuvage, les enfants orphelins et la difficulté de les élever dignement. Cela illustre une nouvelle fois la fragilité des choses humaines, l'injustice des malheurs qui nous frappent. Cela nous rappelle que nous ne sommes que les modestes usufruitiers de notre vie.

     

    J'ai, bien entendu, été bouleversé par ce récit, comment peut-on ne pas l'être? Évoquer la douleur est toujours un exercice délicat. Je ne sais pas s'il s'agit d'un récit véridique ou si nous sommes dans une pure fiction, mais en tout cas j'ai eu beaucoup de mal à y croire. Que cette femme choisisse de soutenir son compagnon dans cette épreuve, qu'elle soit sa "vigile" est plausible. Je veux bien que les miracles existent mais malgré moi j'ai toujours des doutes dans ce genre de situation où la Camarde rappelle brutalement sa présence et l'imminence de son action. En occident, nous faisons semblant de vivre comme si nous n'étions pas mortels, or nous le sommes tous et nous avons un rendez-vous auquel nous ne pourrons pas nous dérober. Je ne sais si c'est par une sorte de réaction mais, en outre, celui qui va mourir est idéalisé, est paré par ceux qui l'entourent de toutes les qualités qu'on lui contestait souvent de son vivant et chacun y va de cette sorte d'oraison funèbre censée retracer son parcours sur terre comme un somme de belles actions dont lui seul était capable!

     

    Je veux bien que l'amour entre les êtres existe celle qui nous est décrite entre cet homme et cette femme me paraît un peu trop idyllique. Notre époque, peut-être plus que les autres, est révélatrice d'une autre réalité, les divorces sont de plus en plus nombreux et les mariages et l'hypocrisie qui va avec éclatent maintenant même à l'heure de la retraite, quand on s'est sacrifié, qu'on a eu la patience d'attendre que les enfants soient grands et soient partis d'un foyer rendu invivable par l'intempérance d'un des époux, laquelle ne correspond pas forcément à l'image d’Épinal du père inconstant. Je veux bien que la mémoire ait des défaillance et qu'on ne privilégie que l'instant présent où la mort est en embuscade, mais c'est oublier les réalité du couple, des inévitables frictions, des mensonges, des trahisons et peut-être pire, tout cela en contradiction avec les vœux et les promesses du départ.

     

    Ce court roman qui se lit d'une traite est certes bien et sobrement écrit, l'auteur a su transmettre une intensité dramatique certaine, mais je n'y ai pas cru. Et tant pis si mon commentaire va a l'encontre de louanges générales.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Oxymort


     

    La Feuille Volante n° 1414Décembre 2019.

    Oxymort - Franck Bouysse - Geste.

     

    Le livre refermé, une première citation me revient "Les Tueurs sont les nègres des honnêtes gens, ils réalisent leurs fantasmes". Ce roman qui n'est pas un polar, la présence de l'officier de police étant des plus anecdotiques, son enquête pratiquement inexistante, celle du sang non plus, mais c' est bel et bien un thriller avec l'idée prégnante de la mort et où le suspense est distillé jusqu'à la fin. D'emblée nous voyons un homme enfermé et menotté dans une cave humide, qui ne s'explique pas sa présence dans ce lieu et dont la vie est menacée. Le seul moyen qu'il trouve pour tenter d'expliquer cette situation est de refaire le chemin à l'envers, de remonter le cours du temps. Au fil des pages, son histoire s'éclaircit, il est professeur de SVT, a croisé la vie de Lilly, une jolie doctorante dont maintenant il partage la vie et qui a signalé sa disparition à la police. Son souvenir lui permettra de supporter les sévices de sa détention.

     

    Des personnages viennent s'intercaler, des collègues de travail telle Suzanne surnommée par Louis "Mlle Bovary", Hubert, son voisin qui est bien entendu amoureux-fou d'elle, Muriel, une élève du lycée où il enseigne qui a fait une tentative de suicide. C'est elle qui a défini le terme "oxymore" a l'invite du sujet de devoir proposé par Suzanne " Est-ce qu'un silence peut-être assourdissant?" Ce silence qui a peut-être présidé au geste dramatique de l'adolescente a pour reflet l'amour surréaliste qui motive les actes désespérés mais meurtriers du tortionnaire-ravisseur de Louis. C'est un travers de l'espèce humaine qui amène ceux qui sont possédés par des fantasmes pervers à des actes insensés. C'est ce même silence qui règne dans la cave dans laquelle il est enfermé, ce même silence qu'on observe pour soi-même quand on remonte le temps et que ce voyage à l'envers dans son propre parcours nous donne parfois le vertige à force d'interrogations, ce silence aussi qui enveloppe les amours impossibles qu'on garde perpétuellement pour soi et qui n'aboutiront jamais, le silence de la mort dont l'image hante tout ce roman.

     

    Au delà du jeu de mots que contient le titre de ce roman (oxymore- oxymort") et même si j'ai eu un peu de mal a entrer dans cette intrigue, j'ai apprécié la qualité de l'écriture, l'ambiance bien loin de celle des romans de ce genre, le suspens qui tient en haleine le lecteur... C'est un roman qui se lit rapidement.

     

    C'est un roman qui tranche sur l'habituel registre de l'auteur.

     

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Celle qui attend


     

    La Feuille Volante n° 1413Décembre 2019.

    Celle qui attend - Camille Zabka - L'inconoclaste.

     

    Alexandre Rivière, gérant d'une société de voiturier est jugé pour une infraction routière avec délit de fuite ce qui lui vaut d'être incarcéré à Fleury-Mérogis. Il fait ainsi connaissance avec un système judiciaire implacable mais aussi avec l'ambiance carcérale, les détenus violents, les surveillants dépassés et parfois provocants, les riches et les VIP qui bénéficient d'un régime de faveur, les erreurs de l’administration, la promiscuité, l'abandon, l'ennui, le "cantinage", la drogue, le mitard ... Le travail est pour lui un havre de tranquillité qui lui permet de s'éloigner pendant quelques heures de ce quotidien délétère. Tout cela l'aide à supporter cette ambiance malsaine de la prison qui pour lui a duré 107 jours. Il ne réussit à tenir que grâce aux lettres qu'il écrit à sa femme, Pénélope, sage-femme, et Pamina sa fille, 3 ans, toutes les deux parties en Allemagne, sans doute pour le travail, et au courrier qu'il reçoit d'elles, même s'il n'y est fait que de discrètes allusions, sauf une fois, vers la fin, où son épouse remet les choses à leur vraie place pour sa fille et pour elle et on peut supposer le pire pour lui à sa sortie. D'ailleurs, le titre de ce roman est au singulier mais je l'aurais personnellement mieux compris au pluriel puisque cette attente concerne Pénélope et Pamina. La drogue qu'il finit par adopter ravive sa mémoire, le met en face de lui-même, ce qui augmente son désespoir. C'est que ce roman ne parle que d'Alexandre, de son enfance difficile de garçon abandonné puis adopté et mal aimé, de ses échecs, de son quotidien dangereux en oubliant celles qui l'attendent, pour qui cette situation a quelque chose d'insupportable et d'injuste.

    Lui qui n'avait jamais lu un livre de sa vie, s’intéresse à la bibliothèque de la prison. La lecture est pour lui une façon de s'évader et de résister à l'ambiance délétère des lieux, d'autant qu'il est noir et ne peut échapper au racisme. J'observe que le fait de lire et surtout d'écrire, plus particulièrement à sa fille, une lettre par jour, le sort de ce marasme qui est son quotidien. On imagine aussi qu'il n'a jamais autant écrit de sa vie, ce qui fait sans doute de lui un détenu qui sort de l’ordinaire, au moins pour cette raison. Cela illustre à mes yeux et d'une certaine façon, l'effet cathartique de l'écriture qui semble avoir fonctionné pour lui.

     

    Ce roman qui est le premier de cette auteur, est inspiré d'une histoire vraie et dédié à la petite Pamina. Les missives envoyées par Alexandre à sa fille ont été cousues ensemble par Pénélope dans une sorte de livre pour que leur fille se souvienne de ce qu'à vécu son père.

     

    Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis que très peu entré dans ce roman pourtant bouleversant de vérité et écrit simplement.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Né d'aucune femme


     

    La Feuille Volante n° 1412Décembre 2019.

    d'aucune femme - Franck Bouysse - La manufacture du livre.

     

    Le titre d'abord est surprenant, paradoxale même, mais ce roman est à la fois bouleversant et passionnant à cause du mystère qui entoure cette histoire un peu compliquée, à laquelle on a du mal à croire tant elle est sordide et hors de notre temps, encombrée de cadavres à la mort parfois atroce, mais qui pourtant me paraît plausible compte tenu du contexte, simplement parce qu'elle met en scène des êtres humains dans tout ce qu'ils ont de maléfique, c'est à dire bien souvent l'ordinaire de l'espèce humaine qu'on cache sous des apparences hypocrites du secret et du mensonge. Tout ce déroule sous l'égide de Gabriel, ce vieux curé de campagne qui se transforme en enquêteur volontaire et déterminé à cause d'une révélation de confessionnal et qui réussit à obtenir la vérité sur une énigmatique histoire de disparition d'un enfant, de séquestration arbitraire d'une femme, grâce à quelques pages manuscrites de cahiers dissimulés sous la robe d'un cadavre qu'il doit bénir et d'une mystérieuse tache de naissance.

    Au delà de de l’écheveau obscur de ce récit, de ses personnages parfois inhumains, il y a ce contexte de pauvreté qui projette le lecteur dans l'univers de Maupassant, quand des parents vendent leur enfant, surtout leur fille, et ne supportent plus le remords et parfois la folie qui accompagnent leur choix. C'est aussi cette attitude des hommes qui, parce qu'ils ont de l'argent ou du pouvoir, se croient autorisés à tout, depuis le mépris et la trahison de leurs semblables, jusqu'à leur élimination physique. On n'échappe pas non plus à l'obsession de la transmission de la vie comme une obligation humaine et son pendant, la mort comme un rendez-vous qui nous est donné sans que nous en connaissions ni la date ni les circonstances, en même temps que le premier souffle de notre vie. Ce que j'ai retenu c'est la force du destin qui s'impose à chacun, ces êtres concentrés dans un même lieu géographique qui se croisent et s'ignorent au cours du temps, du désespoir face à l'impuissance, à la lâcheté, à la complicité malsaine, à la misère, à l'injustice et à la souffrance dont la mort est la seule échappatoire, la seule délivrance.

    J'ai aussi été interpellé par le personnage de Rose et par sa démarche personnelle au regard de l'écriture, même si j'ai eu un peu de mal à admettre qu'une jeune fille sans grande instruction se mette ainsi spontanément à confier sa propre histoire à la feuille blanche, mais après tout pourquoi pas, c'est ce qui la rattache à la vie parce que ses mots sont avant tout des cris ("écrire ou plutôt écrier" dit-elle) face à son quotidien d'esclave, son amour impossible avec Edmond, l'enfermement dans sa propre condition et la mort qui, à chaque page transpire avec sa certitude d'impunité. Grâce à l'écriture et à l'imagination, Rose se laisse aller au fantasme autour de cette histoire d'amour avorté, sort de sa claustration de quatorze années grâce aux mots, même si elle finit par douter de leur véritable force. Malgré nous, ils finissent par s'enraciner dans notre esprit au point de se transformer en passions d'autant plus nocives qu'elles ne verront jamais le jour. Je m'interroge toujours sur l'effet cathartique de l'écriture. C'est un avis personnel, mais il me paraît étonnant pour un auteur de pouvoir écrire une telle histoire en la puisant dans sa seule imagination. Il doit bien y avoir quelque part, malgré le brouillage des pistes et la cruauté du récit, une approche très personnelle de cette histoire. La réflexion sur la vie aussi m'a interpellé en ce qu'elle est différente du message forcément religieux porté par le curé. C'est celle du néant de l'avant-naissance puis à nouveau de celui de l'après-mort, avec cette parenthèse douloureuse et incompréhensible, un véritable cadeau empoisonné qu'est la vie, à la fois l'image du choix des autres qui nous est imposé et la mission parfois impossible d'en tirer bénéfice, avec l'aide de Dieu, si toutefois on y croit ou si on la chance de le rencontrer et l'interdiction morale du suicide.

     

    J'ai découvert, un peu par hasard, l’œuvre de Franck Bouysse, notamment à travers "Grossir le ciel"(FV n°1104). J'ai retrouvé avec plaisir le style juste, précis, respectueux des mots, de leur musique, de leur charge émotionnelle et poétique et des personnages jusque dans leur façon différente de s'exprimer et d'exister. C'est un roman que j'ai lu sans désemparer tant il est captivant et émouvant. Ce fut là aussi un bon moment de lecture.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Le tango de la vieille garde


     

    La Feuille Volante n° 1411Novembre 2019.

    Le tango de la vieille garde - Arturo Perez-Reverte - Seuil.

    Traduit de l'espagnol par François Maspero.

     

    Ce roman tourne autour de deux personnages qui vont se croiser plusieurs fois dans leur vie à partir de 1928. Au début, Max Costa a été danseur mondain dans les cabarets et les transatlantiques de luxe, autant dire un bellâtre suffisant, chasseur de femmes fortunées et qui danse merveilleusement le tango. Bien sûr, il ne sera jamais, malgré las apparences parfois trompeuses, qu'un petit voleur minable, un monte-en-l'air perceur de coffres-forts, un frimeur qui vivote de larcins. Mecha Inzunza est la très riche épouse d'un compositeur célèbre, devenue plus tard la mère d'un jeune joueur d’échecs prometteur qui est venu à Sorrente pour disputer une partie contre un Russe. Nous sommes alors en Italie dans les années 60 et Mecha et Max se retrouvent par hasard et c'est l'occasion pour eux, malgré les cheveux gris, la tavelure des mains et les désillusions de la vie, d'évoquer leur parcours respectif, de vivre une dernière aventure. Il y a dans leurs propos des relents de mémoire mais aussi de la lassitude à cause de la fuite du temps et de ses aléas. Si pour elle l'existence a été agréable, sensuelle et même jouissive, pour lui, ce fut l'itinéraire aventureux d'un gigolo sans le sou, parfois flamboyante mais surtout celle d'un fourbe opportuniste.

     

    Chacun joue une sorte de partition hypocrite à demi-mots, avec des regrets et des souvenirs de leurs amours torrides mais épisodiques, vouées aux circonstances. Ils ne se sont pas oubliés mutuellement même s'ils ont été séparés et le hasard les a déjà réunis par deux fois, à Buenos Aires en 1928 où Max accompagne Meche et son mari, désireux de s'encanailler dans les bas-fonds de cette ville, puis à Nice, dix ans plus tard autour de lettres compromettantes à propos du coup d’État de Franco et d'un livre sur les échecs. Leurs relations amoureuses ont été comme une partie perpétuellement ajournée, des amours en pointillés, contrariées par les circonstances de la vie de chacun d'eux mais aussi par l'Histoire. Meche trouve Max fascinant, se sert de lui à l'occasion et son désir physique le dispute à la méfiance qu'elle a de lui, de ses trahisons, parce qu'il reste à ses yeux un petit malfrat cynique. Ils n'appartiennent pas au même monde et ils ne feront que se croiser, ce qui donne la leur rencontres une ambiance un peu malsaine. Lui ce n'est pas autre chose qu'un profiteur ingrat qui n'existe que grâce aux femmes qui sont capables de tromper leur mari pour lui et qui lui-même les trahira et les oubliera. Il a cependant ses propres failles que les évènements révéleront, comme la vie de Meche, différente et peut-être plus frivole, mettra en évidence la part sombre d'elle-même, fera de lui une victime, le juste retour des choses en quelques sortes. Les rapports entre Max et Meche sont étranges depuis leur rencontre fortuite, entre désir physique et véritable amour mais ce qui compte le plus pour lui, malgré la mélancolie, est de rester en vie avec la tentation de revivre pour un moment ses folles années maintenant révolues.

     

    Il y a des descriptions très réalistes et parfois érotiques, une ambiance de tango et un suspense que j'ai particulièrement appréciés mais aussi, et malheureusement, quelques longueurs notamment autour des échecs. Cette évocation nous réserve pas mal d'analepses où le bluff côtoie la trahison. Tout le monde ment dans cette histoire un peu compliquée, mais c'est aussi une caractéristique de la nature humaine.

     

    Je sais que c'est un roman avec des femmes splendides, de la classe, des bonnes manières, des salons avec leur ambiance, la fumée de tabac et le reflet de leurs miroirs, et je me suis laissé gagné, au fil des pages, par cette atmosphère surannée mais captivante qui transporte le lecteur dans des lieux et des périodes révolues. Ça a été, comme d'habitude, un bon moment de lecture.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Il caffè dei miracoli


     

    La Feuille Volante n° 1410Novembre 2019.

    Il caffè dei miracoli - Franco di Mare - Rizzoli

     

    Nous revoilà à Bauci, ce village imaginaire sur la cote amalfitaine.

    On vient d'ériger, sur la place de l'église, juste devant la porte de l'édifice religieux, une statue en marbre du sculpteur Fernando Botero, à la fois plantureuse et surtout nue et ce quelques jours avant la fête de la sainte locale, sainte Euphasie, avec la procession qui, en présence de l'évêque, passera évidemment devant cette statue et son immense derrière. C'est "la Maja tropical" en hommage à Goya. Le tout évidemment avec l'assentiment du maire, Rocco Carillo et dans le cadre du Festival de l'art de cette année. Il n'en faut pas plus pour mettre hors de lui le curé, Don Enzo, qui exige son enlèvement. Il n'en est évidemment pas question puisque, pour le maire, c'est un geste politique qu'il partage d'ailleurs avec David Ferrigno, un professeur d'art qui doit tout au maire et qui veut faire de lui son conseiller culturel et donner à sa ville un intérêt supplémentaire. On envisage tout, depuis son enlèvement, trop coûteux, son déplacement de façon à lui faire tourner le dos à l'église pour que les fidèles qui en sortent ne voient pas sa nudité, son enveloppement façon Christo comme le suggère Elvira Neri, une belle femme célibataire qui travaille à Rome comme chef de la division des biens culturels et dont tous les hommes sont amoureux. Cette statue c'est, comme on dit, un hommage à Goya, l'auteur de la "Maja desnuda" qui ainsi deviendrait la "Maja vestida". Après tout Bilbao, petite ville espagnole a bien été transformée et connue mondialement grâce au musée Guggenhiem! Pourquoi pas à Bauci? C'est une idée qui plaît bien au maire et qui l'arrangerait politiquement et le rendrait célèbre. il pourrait même devenir sénateur! Ce serait simple si l'opposition locale ne risquait de faire capoter le projet parce que son chef a depuis longtemps un différent personnel avec le maire. On pourrait même faire financer ce musée par la communauté européenne comme le suggère Elvira Neri.

    Les discussions entre le curé et le maire rappellent celle de Don Camillo et de Pepone et, pour corser le tout, on vient de trouver un petit bébé abandonné au pied de la statue. Il y avait déjà le café du village où s'étaient produit des miracles, la présence de cette enfant mystérieuse ravive cette idée.

    Cette histoire, c'est avant tout une histoire de femmes, la statue d'abord, mais aussi Elvira, Carmelina, Doll et sa petite fille, et aussi la signora Ballarin, mais là c'est une autre histoire... Dans ce village tout le monde se connaît et tout se sait, surtout dans ce café! Apparemment c'est un roman léger et distrayant, sans prétention mais il est aussi le miroir de l'espèce humaine avec sa multitude de personnages, leurs faiblesses, leurs fantasmes, leurs petitesses.

    J'ai bien aimé ce roman, plus intéressant à mon avis que "il toerema del babà" du même auteur. Je l'ai lu en italien parce que, à ma connaissance, il n'y a pas de traduction. Je l'ai même lu parfois à haute voix, ce qui, pour moi qui suis Français et amoureux de cette langue, m'a permis d'en goûter la musicalité.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • soif


     

    La Feuille Volante n° 1409Novembre 2019.

    Soif - Amélie Nothomb - Albin Michel

     

    Amélie Nothomb sort son habituel roman annuel, malheureusement pour elle non couronné par le prestigieux Prix Goncourt, et choisit pour sujet la vie de Jésus dont on nous a rebattu les oreilles depuis des siècles, rien de bien original! J’observe d'ailleurs que c'est généralement un sujet de vieux auteurs qui veulent ainsi recommander leur âme à un éventuel dieu et assurer leur Salut. Même si j'aborde toujours les romans de notre auteure avec beaucoup de circonspection, je me suis donc dit que nous allions assister à un nouvel évangile apocryphe selon Amélie et je le déplorais par avance car je ne goûte guère le prosélytisme même en dehors des didactiques mais ennuyeux textes religieux. Eh bien, à ma grande surprise, il y a ici une liberté iconoclaste et même humoristique qui ne m'a pas déplu. Elle commence son récit en nous présentant Jésus qui est le narrateur de sa propre existence, d'où le texte à la première personne, la veille de son exécution, quand tout le monde l'a trahi, y compris les bénéficiaires de ses miracles et qu'il doit affronter flagellations, injures et affres de la mort et qu'il se souvient de sa courte vie. Il se montre, non comme un dieu mais comme un homme, certes doué de pouvoirs magiques, mais comme un être avec ses fêlures, ses défauts, et qui est amoureux de Marie-Madeleine à la suite d'un "coup de foudre" réciproque et ne s'est pas privé pas de sexe avec elle! Il évoque en vrac, le mysticisme, le sommeil, Dieu, l'incarnation, la figure de Judas, le pardon... mais il ne me paraît guère convaincant et même un peu déroutant, affirme qu'il a choisi pour y naître ce pays désertique et brûlant et file la métaphore de la soif, sans doute pour justifier le titre de ce roman. Il prétend même qu'il se sert de cette soif pour faire échec à sa douleur de supplicié, cette soif qui sera étanchée par un compatissant soldat romain. Il reprend souvent le thème de l'eau, l'applique à Marie-Madeleine, à Dieu, à la religion, à l'amour; là aussi, j'ai eu un peu de mal à le suivre. De même quand il est question de l'après-mort. Je n'imagine pas un tel Christ et je me plais à imaginer que c'est Amélie Nothomb qui parle par sa voix, surtout quand elle se laisse allée à des explications sémantiques.

    Mon éducation religieuse, surtout dans sa version catholique, m'a donné, avec le temps et la réflexion, l'occasion de faire de ce culte une lecture différente que celle distillée par les dogmes et les mystères et j'ai pu vérifier que notre auteure partage certaines de mes critiques personnelles. Certes, Jésus accepte avec fatalisme la crucifixion puisque tel est le destin auquel il ne peut se dérober, certes il est seul face à sa Passion mais semble être d'une grande lucidité malgré tout puisqu’il y a dans son attitude un petit côté masochiste. Il souffre certes et va mourir mais cela ne l'empêche pas de raisonner. Pire peut-être, il remet en question l'amour de soi, inexistant dans son cas, et qui ne peut justifier l'amour de l'humanité, s'en prend à Dieu le Père qui a fait l'erreur de sacrifier son propre fils, s'en veut lui-même de lui avoir obéis jusqu’au bout, ce qui a fait de sa vie un échec et met même en doute le sens de son amour pour le monde et sa mort pour l’expiation des péchés des hommes, ceux du passé mais surtout de ceux à venir! Il déplore qu'on se souvienne de lui, de son sacrifice et qu'on en profite pour fonder une religion. Il va même jusqu'à inverser la culpabilisation qu'on nous a inculquée en s'accusant lui-même de ce qui peut-être regarder comme un culte de la personnalité. Il remet même en cause ses propres paroles rapportées par les évangélistes, décrit une mort bien différente, et une mater dolorosa rajeunie et moins souffrante, un enfer qui n'existe pas, à tout le moins dans sa version évangélique. C'est, me semble-t-il, une version bien lointaine de celle du catéchisme mais néanmoins possible dans la cadre de sa liberté d'écrivain .

    Je ne connais pas l'auteur personnellement mais j'imagine que ses origines nobles l'ont liée au catholicisme avec lequel elle prend ici ses distances. Parmi tous les romans déjà lus de cette auteure, je trouve celui-ci surprenant, c'est pourtant "le livre de sa vie", avoue-t-elle. Comme d’habitude, j'ai apprécié le style classique et clair de notre auteure qui rend la lecture de ce court ouvrage agréable et rapide, mais ça n'a pas vraiment suffi à emporter mon adhésion à cette œuvre, comme souvent!

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Le joueur d'échecs


     

    La Feuille Volante n° 1407Novembre 2019.

    Le joueur d'échecs - Stefan Zweig - Éditions Payot et Rivages.

    Traduit de l'allemand par Jean Torrent.

     

    Sur un paquebot qui va de New-York à Buenos Aires, se joue une série de parties d'échecs. Cette nouvelle met en scène le narrateur dont nous ne saurons rien, Mirko Czentovic, un être inculte, médiocre et arrogant qui a la particularité d'être un génie devant un échiquier en y jouant automatiquement et d'instinct, une sorte d'autiste, et qui, la partie gagnée, de redevenir ce qu'il est, un quidam vulgaire, ignare et sans intérêt mais qui est, depuis l'âge de vingt ans, champion du monde d'échecs. Le troisième personnage est un autrichien mystérieux, MB, qui accepte de jouer avec lui alors qu'il n'a pas touché un échiquier depuis plus de vingt ans. Il rencontre Czentovic par hasard lors de la traversée. La première partie est réputée nulle, il gagne la deuxième mais perd la troisième d'une manière assez bizarre, une sorte de démission volontaire, un peu comme s'il était victime d'une hallucination, s'il jouait une autre partie que celle qu'il était en train de disputer.

    Il est difficile de ne pas voir, dans cette courte nouvelle posthume des connotations avec l'auteur, sa vie ayant largement nourri son œuvre. Zweig pratiquait les échecs en amateur et on pourrait y voir un exemple d'addiction au jeu ou plus sûrement une illustration d'une forme particulière de violence. Le personnage intéressant ici, c'est MB, un avocat autrichien exilé, un peu comme l'auteur qui a passé sa vie à fuir les nazis qui avaient destiné aux flammes ses différents livres, qui a parcouru le monde pour débarquer en Amérique du sud, à ses yeux, terre de liberté et de tolérance. Ainsi, à la suite d'une rencontre avec le narrateur, MB accepte de lever le voile sur sa vie. Il raconte comment il a été l'objet d'internement de la part de la Gestapo, mais pas dans un camp de concentration comme on pourrait s'y attendre mais dans une chambre d’hôtel, maintenu au secret. Par hasard, il tombe sur un traité d'échecs et apprend par cœur les combinaisons des grands maîtres au point de jouer dans sa chambre contre lui-même avec un échiquier de fortune et des pièces faites de miettes de pain. Remarquons au passage le lien fait entre le pain nécessaire à la vie et ce jeu reconstitué qui va prendre pour lui une importance capitale. Jusque là, sa solitude et le silences étaient tels qu'il allait devenir fou et aurait presque préféré être astreint au travail et à la promiscuité des camps, ce qui lui aurait occupé l'esprit. Dès lors qu'il trouve ce livre, il reprend confiance, exerce son esprit puisque ce jeu, à l'inverse des autres, ne fait pas appel au hasard mais à la technique, mais c'est de courte durée. Certes il s'exerce au point d'être fasciné par les échecs et, à force de jouer mentalement contre lui-même, il devient son propre bourreau puisqu'il ne pense qu'à cela, ce qui rend sa solitude destructrice. Il tente de pallier la folie en se remémorant des articles du Code Civil ou des œuvres littéraires, ce qui peut être interprété comme le fait que la culture puisse faire échec à la barbarie. Là aussi c'est une sorte d'impasse puisque il perd ainsi le sens des réalités et il ne voit d'autres issues que la fuite. MB bénéficie heureusement de l'aide d'un médecin qui le sort de cette détention et de cette spirale infernale, mais il garde quand même des marques indélébiles de sa détention et des violences qu'il a subies en perdant la troisième partie contre Czentovic. Pour Zweig, qui pensait trouver au Brésil la paix intérieure, cette fuite débouche sur le suicide.

    Il y a une excellente analyse de ce que peut-être cette forme subtile de violence qui est loin d'être théorique puisqu’elle sert encore quand on veut se débarrasser de quelqu'un, mais cette nouvelle illustre, à mon avis, l'effet cathartique de l'écriture (ou de la parole), mais, comme je l'ai toujours pensé, ce pouvoir a ses propres limites et ne saurait guérir de ses obsessions un être tourmenté comme Zweig qui n'a pas pu ne pas connaître les théories de Freud dont il prononce l'éloge funèbre. Une telle histoire ne peut rester sans explication et l'interruption de la partie par MB à l'invitation du narrateur, sa volonté de se retirer du jeu, appellent, à mon sens, celle de la vie devenue insupportable à notre auteur et donc de son suicide.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Eva, une aventure de Lorenzo Falco


     

    La Feuille Volante n° 1407Novembre 2019.

    Eva - Une aventure de Lorenzo Falcó - Arturo Perez-Reverte - Seuil.

    Traduit de l'espagnol par Gabriel Iaculli.

     

    Je remercie Babelio et les éditions Seuil de m’avoir fait découvrir ce roman.

    Lorenzo Falcó est un ancien trafiquant d'armes reconverti en agent secret de la République espagnole et travaillant maintenant pour Franco. Autant dire que seul l'argent compte pour lui et que ce ne sont pas les scrupules qui l'étouffent. Il correspond à l’image traditionnelle de l'espion de cette époque, dans la force de l'âge, costume bien taillé, chapeau, trench-coat, browning, alcool, cigarettes, faux passeports et évidemment des femmes, mariées ou non, belles, désirables et consentantes qu'il n'apprécie que dans son lit, image d’Épinal, pas vraiment dans l'air du temps. Son rôle est clair, s'assurer d'un cargo républicain, le Mount Castle, transportant l'or de la banque d'Espagne à destination de la Russie afin qu'il échappe aux nationalistes en cas de victoire. Le bâtiment est réfugié dans le port de Tanger et les franquistes entendent bien s'approprier sa cargaison pour financer la guerre civile. Il est bien entendu surveillé par deux destroyers espagnols des deux camps et fait l'objet de nombreuses tractations internationales. Bien sûr cette mission n'est pas sans risques et elle est émaillée de pas mal de luttes sanglantes, de rebondissements et de cadavres. La ville est un nid d'espions et d'assassins et l'argent achète tout, même peut-être le capitaine du navire républicain résolu à faire son devoir face à un autre capitaine, nationaliste celui-là, tout aussi déterminé à l'envoyer par le fond dans les eaux internationales s'il résiste à l’arraisonnement. Il y a de belles femmes avec parfois leur lot d'érotisme, de vieux loups de mer à la peau tannée, des tapis verts, des tueurs à gage, des nuits blanches, des cigarettes américaines, de l'excellent whisky, du kif, des exaltés qui voient dans cette guerre civile une occasion de vivre leur passion de tueurs ou leurs illusions politiques, des bagarres de bouges, des putes, des inconnus qui changent de noms, des aventuriers qu'aucune trahison n'arrête, des exécutions sommaires que les circonstances exigent... Mais le plus gênant pour Falcó c'est que Eva Neretva , une Russe communiste à qui il a naguère sauvé la vie et qui lui a rendu la pareille et qui est à bord du Mount Castle. Cela va évidemment compliquer sa tâche d'autant que chacun des deux capitaines, celui du cargo républicain et celui du destroyer nationaliste, sont déterminés à faire leur devoir. Eva n'est pas vraiment son genre de femme, certes il l'a aimée et continue de la désirer, mais elle reste pour lui une énigme, quelqu'un qu'on ne peut manipuler ni acheter. Animée par la foi communiste, c'est une idéaliste, pleine d'illusions sur Staline et son régime dictatorial et capable de se sacrifier elle-même, ou de tuer Falcó si on lui en donne l'ordre. Lui, au contraire, est imperméable à tout engagement idéologique, véritable mercenaire travaillant pour le plus offrant. Il y a donc entre entre eux un jeu macabre, une sorte de danse entre Eros et Thanatos!

    Le roman se lit bien et même rapidement, est agréablement écrit avec de belles descriptions parfois pleine de sensibilité et de belles nuances, avec beaucoup de réalisme dans le récit des affrontements, entre coups de feu et de couteau, ce qui rend cet ouvrage passionnant jusqu'à la fin. Le suspens est au rendez-vous dans le décor de cette ville neutre, cosmopolite et mystérieuses où chacun est à la solde d'un autre, voire de plusieurs, où la survie d'un espion est gravement menacée à chaque instant et où la vie de chacun ne tient qu'à un fil, avec en toile de fond ce cargo et sa cargaison d'or, les protagonistes de cette histoire, entre obéissance aux ordres et réalisme. Je n'attendais pas Perez-Reverte dans ce registre par rapport à ce que j'ai déjà lu de lui. J'avoue que je suis un peu partagé à propos du personnage de Falcó que je trouve un peu trop caricatural et ses aventures un peu trop conventionnelles dans le cadre de ce genre de roman auquel il est vrai je suis assez peu habitué. Il a peut-être de beaux yeux gris, les cheveux brillantinés et un charme ravageur de beau gosse, je le trouve quand même un peu trop "donnaiollo" comme disent nos amis Italiens, mais ce fut quand même un bon moment de lecture.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Les loyautés


     

    La Feuille Volante n° 1406Novembre 2019.

    Les loyautés - Delphine de Vigan - JC Lattès.

    D'emblée, en bon pédagogue, Delphine de Vigan prend soin de définir la loyauté avant de l'illustrer par son propos et aussi d'y mettre la marque du pluriel, "des liens invisibles qui nous attachent aux autres", des promesses que nous nous sommes faites dans le secret de nous-mêmes, des "fidélités silencieuses" et invisibles qui nous viennent parfois de l'enfance et auxquelles nous sommes tenus parce que en avons décidé ainsi. Cela nous sert de boussole, d'énergie et parfois même nous rongent et nous détruit. C'est une mise en scène de quatre personnes, deux adultes, Cécile et Hélène et deux adolescents, Théo, 12/13 ans, enfant de parents divorcés et aussi devenus ennemis, écartelé par la garde alternée et désarmé devant l'apathie de son père, seul et au chômage en fin de droits. Mathis, son ami inséparable vit dans une famille où la mère Cécile et son mari sont ensemble mais mènent des vies séparées et pleines de découvertes parfois nauséabondes, ce qui perturbe la vie de leur fils. Cécile n'approuve pas cette relation entre les deux adolescents et se trouve impuissante face au désarroi de son fils et Hélène, l’enseignante du collège où sont scolarisés les deux élèves à l'intuition qu'ils sont sur une pente dangereuse et tente de faire quelque chose pour Théo parfois gauchement et même d'une façon qui outrepasse ses fonctions. Lui-même s'avance dangereusement vers la mort mais voudrait faire quelque chose pour son père qui lui aussi s'enfonce chaque jour davantage dans une sorte de néant. Ces quatre personnages sont enchaînés par des liens et leur destin va se croiser. Les garçons sont fragiles, les pères inexistants chacun à leur manière et les mères vivent cette période difficilement et surtout dans une grande solitude au quotidien. Hélène puise dans son enfance déchirée une sorte d'obligation de sauver Théo.

    Sur le plan de la forme Cécile et Hélène parlent à la première personne tandis que Mathis et Théo sont l'objet de narrations alternées de la part des deux femmes. C'est une évocation de cette difficulté d'être un adolescent aujourd'hui, même si cette période qui est une transition entre l'enfance et l'âge pré-adulte est toujours difficile pour ceux qui la vivent comme pour ceux qui les côtoient d'autant que le contexte familial et social a changé par rapport à celui des générations précédentes et s'inscrit aujourd'hui dans un contexte de famille éclatées. Certes les relations entre les membres d'une même famille n'a jamais été une chose simple et même si auparavant il y avait beaucoup d'hypocrisie et pas mal de déviances, au moins les apparences étaient sauves avec un semblant d'unité et de stabilité. Le mariage suppose aussi une loyauté dans le couple, bien souvent oubliée, cela implique que chaque membre ne peut plus se croire tout permis, est tenu à une fidélité et une sorte d'abnégation de soi-même. La multiplication des divorces n'a rien réglé parce que dans ce contexte, c'est trop souvent les enfants qui paient les erreurs de leurs parents et ils en portent la marque toute leur vie. J'ai lu dans ce roman la désagrégation des famille à l'heure où des hommes et des femmes se jurent fidélité pour la vie et, à la première occasion, au mépris de leurs propres enfants et de leurs obligations de parents, font éclater leur foyer et deviennent des ennemis irréconciliables. L'amour est une chose consomptible comme toutes les choses de notre vie et ne fait que dissimuler un temps les zones sombres de chacun de nous. La solitude qui résulte souvent de cet éclatement du couple mais peut aussi perdurer dans son maintient surtout quand il est artificiel. Ici Cécile soliloque ce qui est un signe de souffrance au sein même de son couple et cela vient de son enfance. Face à cela, Hélène veut sauver Théo et pour cela outrepasse ses fonctions d'enseignante au point d'en être réprimandée professionnellement et lui, de son côté veut sortir son père, honni par sa mère, de sa déchéance programmée.

    Dans la continuité des"Heures souterraines" ou de "No et moi" Delphine de Vigan se livre ici une interrogation sur notre monde contemporain, fragilisé par des violences invisibles, sur nos engagements personnels face qui nous font grandir mais aussi nous enferment.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Lulu fille de marin


     

    La Feuille Volante n° 1405Octobre 2019.

    Lulu, fille de marin - Alissa Wenz - Ateliers Henry Dougier.

    Je remercie les "Ateliers Henry Dougier" de m'avoir permis de découvrir ce roman.

    Cette maison d'édition relativement récente (2014) souhaite, à travers ses publications, "raconter" la société contemporaine en donnant notamment la parole à ceux qui ne l'ont jamais, en les écoutant parler de leur région, de leur métier, de leur mémoire...

     

    C'est bien dans cet esprit que Lucienne, que tout le monde appelle Lulu, prend la parole. Elle est aujourd'hui une arrière grand-mère de quatre-vingt-dix ans qui vit toujours en Bretagne, près de la mer et sa petite-fille aime lui faire des visites et l'entendre parler de sa vie, de son père, Joseph, capitaine de terre-neuvas, de son mari, André, aviateur, des hommes qu'elle a passé son temps à attendre en craignant pour leur vie. C'est une de ces visites aussi impromptue que naturelle qui nous est ici relatée. C'est qu'elle parle volontiers notre Lulu, comme si elle voulait transmettre à cette jeune femme son histoire personnelle, celle de son enfance bretonne, de l'école, du deuil de sa grande sœur morte à l'âge de sept ans, de la dure vie à la campagne au début XX° siècle, surtout en l'absence du père en mer une grande partie de l'année, de la 2° guerre, de l'Occupation, des dénonciations, des bombardements, des rationnements, de la pauvreté et de la vie difficile dans ce petit coin de Bretagne, de ses espoirs, de ses regrets. Plus tard, elle a été une jolie jeune fille, espiègle et malicieuse sur qui le garçons se retournaient, ceux qui l'ont courtisée et ceux qu'elle a éconduits, ceux qui l'ont emmenée au bal. Elle parle des fiançailles et des mariages aussi rapides qu'imprévisibles qui unissaient deux êtres qui se connaissaient à peine, de la condition féminine, figée et non destinée à changer en ce début de XX° siècle, des choix irréversibles, des rêves d'amour qui s'envolent vite, du poids des traditions qui aliènent la liberté, de l'empreinte très forte de l’Église, du premier vote des femmes, de ses enfants. Elle nous invite dans son univers avec ses vieux souvenirs qui ne s'effacent pas et qu'on regrette toute sa vie, la nostalgie, ses photos jaunies qui représentent tous ces morts désormais absents.

     

    Tout cela est dit par cette vieille femme dont on a du mal à imaginer les rides malgré l'âge, et transcrit par Allisa Wenz, sa petite fille, avec la spontanéité du témoignage, sans recherche de vocabulaire ni d'effet de style, ce qui correspond bien au but de l'éditeur. Lulu a survécu à tous ceux qu'elle a connus sans qu'elle ait rien fait pour cela, parce que son destin sans doute était ainsi tracé. Elle se retourne sur son parcours parce que sa petite-fille l'y invite par sa seule présence, mais on sent dans ses propos un certain fatalisme et j'y vois personnellement des regrets, peut-être de ses jeunes années, comme un rendez-vous manqué, parce qu'à cette époque elle pouvait encore espérer de belles choses que la vie lui a cependant refusées. Maintenant la page est tournée, elle regarde le temps qui passe en songeant à sa propre mort, elle a fait ce qu'elle a pu, honnêtement, simplement, elle n'a plus sa place dans le monde actuel qu'elle ressent comme un danger pour ses proches, elle ne le comprends pas, même si elle aurait bien aimé, plus jeune, lui emprunter un peu de la liberté qu'il offre aujourd'hui.

     

    Je me suis demandé tout au long de cette lecture si Lulu avait conscience que son chemin, somme toute bien ordinaire et sans doute conforme à celui des femmes de sa génération, prenait la dimension d'une trace qu'elle laisserait après sa mort pour ceux qui la suive, si elle ne ressentait pas une sorte d'obligation de parler, de dire ce qu'elle gardait pour elle depuis si longtemps, par pudeur peut-être, avant qu'il ne soit trop tard ? Ce n'est pas un texte littéraire, travaillé et peaufiné mais simplement un témoignage et je suis entré de plain-pied dans ce morceau de vie.

     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com


     

    La Feuille Volante n° 1405Octobre 2019.

    Lulu, fille de marin - Alissa Wenz - Ateliers Henry Dougier.

    Je remercie les "Ateliers Henry Dougier" de m'avoir permis de découvrir ce roman.

    Cette maison d'édition relativement récente (2014) souhaite, à travers ses publications, "raconter" la société contemporaine en donnant notamment la parole à ceux qui ne l'ont jamais, en les écoutant parler de leur région, de leur métier, de leur mémoire...

     

    C'est bien dans cet esprit que Lucienne, que tout le monde appelle Lulu, prend la parole. Elle est aujourd'hui une arrière grand-mère de quatre-vingt-dix ans qui vit toujours en Bretagne, près de la mer et sa petite-fille aime lui faire des visites et l'entendre parler de sa vie, de son père, Joseph, capitaine de terre-neuvas, de son mari, André, aviateur, des hommes qu'elle a passé son temps à attendre en craignant pour leur vie. C'est une de ces visites aussi impromptue que naturelle qui nous est ici relatée. C'est qu'elle parle volontiers notre Lulu, comme si elle voulait transmettre à cette jeune femme son histoire personnelle, celle de son enfance bretonne, de l'école, du deuil de sa grande sœur morte à l'âge de sept ans, de la dure vie à la campagne au début XX° siècle, surtout en l'absence du père en mer une grande partie de l'année, de la 2° guerre, de l'Occupation, des dénonciations, des bombardements, des rationnements, de la pauvreté et de la vie difficile dans ce petit coin de Bretagne, de ses espoirs, de ses regrets. Plus tard, elle a été une jolie jeune fille, espiègle et malicieuse sur qui le garçons se retournaient, ceux qui l'ont courtisée et ceux qu'elle a éconduits, ceux qui l'ont emmenée au bal. Elle parle des fiançailles et des mariages aussi rapides qu'imprévisibles qui unissaient deux êtres qui se connaissaient à peine, de la condition féminine, figée et non destinée à changer en ce début de XX° siècle, des choix irréversibles, des rêves d'amour qui s'envolent vite, du poids des traditions qui aliènent la liberté, de l'empreinte très forte de l’Église, du premier vote des femmes, de ses enfants. Elle nous invite dans son univers avec ses vieux souvenirs qui ne s'effacent pas et qu'on regrette toute sa vie, la nostalgie, ses photos jaunies qui représentent tous ces morts désormais absents.

     

    Tout cela est dit par cette vieille femme dont on a du mal à imaginer les rides malgré l'âge, et transcrit par Allisa Wenz, sa petite fille, avec la spontanéité du témoignage, sans recherche de vocabulaire ni d'effet de style, ce qui correspond bien au but de l'éditeur. Lulu a survécu à tous ceux qu'elle a connus sans qu'elle ait rien fait pour cela, parce que son destin sans doute était ainsi tracé. Elle se retourne sur son parcours parce que sa petite-fille l'y invite par sa seule présence, mais on sent dans ses propos un certain fatalisme et j'y vois personnellement des regrets, peut-être de ses jeunes années, comme un rendez-vous manqué, parce qu'à cette époque elle pouvait encore espérer de belles choses que la vie lui a cependant refusées. Maintenant la page est tournée, elle regarde le temps qui passe en songeant à sa propre mort, elle a fait ce qu'elle a pu, honnêtement, simplement, elle n'a plus sa place dans le monde actuel qu'elle ressent comme un danger pour ses proches, elle ne le comprends pas, même si elle aurait bien aimé, plus jeune, lui emprunter un peu de la liberté qu'il offre aujourd'hui.

     

    Je me suis demandé tout au long de cette lecture si Lulu avait conscience que son chemin, somme toute bien ordinaire et sans doute conforme à celui des femmes de sa génération, prenait la dimension d'une trace qu'elle laisserait après sa mort pour ceux qui la suive, si elle ne ressentait pas une sorte d'obligation de parler, de dire ce qu'elle gardait pour elle depuis si longtemps, par pudeur peut-être, avant qu'il ne soit trop tard ? Ce n'est pas un texte littéraire, travaillé et peaufiné mais simplement un témoignage et je suis entré de plain-pied dans ce morceau de vie.

     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com