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L'eau de rose

La Feuille Volante n° 1311

 

L'eau de rose Christophe Carlier - Phébus.

 

Sigrid est ce genre d'auteure qui ne peut écrire un livre qu'en dehors de chez elle. Elle arrive donc dans une île des Cyclades pour écrire l'un de ces romans à l'eau de rose si décriés mais qu'elle affectionne. On y rencontre le même prince charmant, les mêmes héroïnes évanescentes, le même scénario à base de serments, de longs baisers langoureux, d'amours idylliques, d'attentes passionnées, de frivolités, d'illusions, de souffrances, de jalousie et de pleurs… sans oublier les fadaises, les clichés, les niaiseries incontournables dans ce genre de littérature. Elle est donc a l'écoute de l'inspiration, ne doutant pas que les mots viendront animer ses doigts sur le clavier de son ordinateur. Après tout le cadre s'y prête et la clientèle de l'établissement est là pour nourrir son écriture. Ainsi deux romans se déroulent-ils sous nos yeux de lecteur, celui de Sigrid, avec son héroïne, la superficielle Priscilla, et celui de Christophe Carlier, avec la sienne, cette même Sigrid, qui dans une atmosphère de fin de saison estivale, véritable microcosme digne d'Agatha Christie où tout peut arriver, mène son travail littéraire. Cela, prend de plus en plus des accents de thriller, avec le vol d'un bijou de grande valeur, des idylles qui se font et se défont, le départ précipité d'un client et l'attitude équivoque d'autres résidents qui à l'occasion s'érigent en détectives. Parmi l’aréopage original de cet hôtel, Gertrude une jeune femme énigmatique, de quelques années sa cadette, attire bizarrement l'attention de la romancière qui semble éprouver pour elle des sentiments amoureux.

Il y a beaucoup de personnages dans ce roman. Celui de Sigrid me paraît intéressant à plus d'un titre. Elle est timide, réservée et vit l'amour à travers ses romans, des situations forcément décalées par rapport à la réalité. Elle regarde Gertrude de loin vivre sa vie amoureuse sans oser y pénétrer malgré son brûlant désir, comme si elle laissait au hasard le soin de décider à sa place, se contentant de la prendre en photo à son insu et de remodeler son aspect sur papier glacé, une autre façon de se l'approprier. L'écriture, qui dans son cas est une activité de substitution, lui tient lieu de boussole, la fiction qu'elle est en train de créer, nourrie de ses propres fantasmes, semble suffire à meubler sa solitude. Ses romans sont des bulles où elle entretient cette vision décalée de la vraie vie, mais sa rencontre avec Gertrude fait ressurgir des souvenirs d'enfance, ce qui lui permet de revisiter sa vie avec ses échecs et ses vides, de remonter le temps mais le concept d'invisibilité devient carrément surréaliste. Ainsi remet-elle en cause les apparences, introduisant l'image du masque déjà suscitée dans l'exergue d'Oscar Wilde, où les mirages s'évanouissent et se révèlent les vraies personnalités .

Mais l'écriture est un phénomène facétieux et les personnages du roman de Sigrid reprennent en quelque sorte leur liberté, modifiant son idée de départ, sans doute à cause de ce qu'elle vit au quotidien dans cet hôtel avec notamment la transformation de la pharmacienne qui, déçue par sa vie, s'érige en détective mais surtout perd la tête pour l’archéologue. Le moins que l'on puisse dire est que Christophe Carlier sait mesurer son effet, distiller le suspense et embrouiller les choses puisque le fameux « roman à l'eau de rose » n'est pas vraiment là où on l'attend. Les choses s'inversent quelque peu et si dans son roman, le mariage de Priscilla, si longtemps désiré, est compromis par une passade de dernière minute, à l'inverse, ce que vit Sigrid avec Gertrude , ses états d'âme, ses projets fous, ses fantasmes amoureux, les attitudes volontairement provocatrices, ses espoirs, la nostalgie et les départs annoncés, connaît carrément l'ambiance d'un de ses ouvrages. Dans ce microcosme, des idylles se font et se défont, amours de vacances ou simple passades d'un moment, retrouvailles quasi-miraculeuses auxquelles on a un peu de mal à croire même si on se persuade que le monde est petit, que le hasard fait bien les choses ou qu'il y a un Cupidon qui veille sur le destin des amoureux, un retour d'affection de deux époux après un épisode adultère, le tout sous l’œil inquisiteur d'observatrices inhibées, bref une vraie ambiance à « l'eau de rose ». La différence d'âge et de goûts entre Sigrid et Gertrude et le temps qui passe annoncent l'épilogue ; Pour autant, je veux bien que nous soyons dans une fiction, mais cette rencontre entre des personnages qui n'avaient à priori aucune chance de se croiser me laisse dubitatif. On peut y voir une pirouette de Carlier, une volonté d'embarquer son lecteur dans un autre univers, de jouer sur des situations improbables, de conclure sur le mode « happy end », pourquoi pas ? C'est tout juste si on ne nous prononce pas à la fin la traditionnelle phrase « Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants » comme dans les pires romans à l'eau de rose. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose mais ce livre ne m'a pas vraiment convaincu, même si par ailleurs je n'ai pas détesté de nombreuses autres qualités de ce roman .

Je remercie Babelio et les éditions Phébus qui m'ont permis de découvrir cette œuvre. J'ai quand même retrouvé avec plaisir le style fluide et poétique de cet auteur qui ne m'était cependant pas inconnu puisque ses romans ont déjà fait de ma part l'objet de nombreux commentaires (La Feuille Volante n° 1058-1083-1103-1210).

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

Quand Dieu boxait en amateur

La Feuille Volante n° 1309

 

Quand Dieu boxait en amateurGuy Boley – Bernard Grasset.

 

C'est souvent le cas pour un écrivain, le décès d'un proche est, par l'émotion qu'il suscite, par la naissance du besoin qu'il y a de mettre des mots sur le parcours de celui que la vie vient d'abandonner, par la nécessité d'être le complice de la trace que malgré lui il laissera, l'occasion de confier à la feuille blanche une somme de souvenirs diffus et confus au début, mais qui, avec le temps, s'organisent presque d'eux-mêmes. C'est en tout cas une action contre l'oubli qui est le propre de l'espèce humaine. Cet hommage de la mémoire se porte ici, pour l'auteur, sur son père, René Boley. C'est souvent une figure tutélaire, un exemple pour un fils qui, après un parcours cahoteux et surtout protéiforme, devient romancier et choisit de relater tout ce que son existence et parfois celle des autres lui ont apporté de richesses intérieures et d'échecs. C'est, dans l'Est rural de la France, la jeunesse de cet homme qui est d'abord évoquée, une vie d'orphelin, avec une mère pauvre et revêche, qu'un précoce veuvage a rendu acariâtre et méchante, pour qui le travail seul compte et qui se méfie des livres. C'est un garçon qui n'a pas pu faire d'études, mais qui est pourtant amoureux des mots et des livres et qui est vite confronté au travail manuel et à la boxe, pour l'endurcir et le préparer aux futurs épreuves de l'existence.

 

Comme cela arrive souvent, René rencontre Pierrot, aussi timide, malingre et intellectuel qu'il est fort et bricoleur, une authentique amitié que les livres souderont. Pour Pierre ce sera la Bible en passant par toutes les mythologies, alors que René aura une fasciation pour les mots inusités et rares du Dictionnaire Larousse ! L'un deviendra forgeron et l'autre prêtre ! L'âge adulte les réunira mais pas la religion qui sera toute la vie de Pierrot que son ami, même s'il continue à le tutoyer, ne pourra plus nommer désormais que « Père Abbé », à cause de la fonction, de la soutane ou de je ne sais quelle raison ! René pratiquera la boxe au point de devenir champion de France dans la catégorie amateur mais ne goûtera du catholicisme ni les rites ni les pompes, découvrira l 'opérette mais surtout le théâtre, ce qui couronnera cette histoire d'amitié et donnera tout son sens à ce titre de roman quelque peu abscons. Le temps passe et les temps changent et même si René n'entend rien au christianisme, c'est pourtant Pierrot qui va lui offrir un rôle de vedette, une sorte de carrière de comédien local, certes amateur, quand, jusque là, on ne lui avait offert que des rôles obscurs ou de figuration. Mais le personnage qu'il doit incarner ne souffre pas la médiocrité et sa force physique, sa beauté, sa notoriété de boxeur ne sauraient tenir lieu de talent. Être bon sur un ring ou dans une forge n'implique pas de l'être sur les planches ! A force de travail, de répétitions, il finira par habiter le personnage, par littéralement l'incarner.

 

Jusqu'à ce moment du roman, fortement inspiré par la biographie de cet homme, j'avais trouvé les choses intéressantes, non seulement par son parcours mais aussi par la façon qu'à l'auteur de le raconter. Il y a les épreuves, les résiliences, les déchéances, les abandons, les démissions, rien que de très normal après tout puisque, contrairement à ce qu'on nous dit, cette vie n'est pas si belle, Il faut que chacun se réalise, tente sa chance, fasse son parcours, comme on dit et les enfants qu'on a ne sont pas destinés à nous appartenir. J'ai eu le sentiment que l'auteur a écrit ce roman non comme un acte de mémoire comme il semble vouloir le dire au début, mais comme un véritable acte de contrition laïc et surtout éminemment personnel, s'excusant face au vide du néant où vont tous les morts, de tout ce qu'il n'avait pas su faire ou su dire du vivant de ce père, de tout ce qu'il a pu faire contre lui. On ressemble toujours à quelqu'un, à un géniteur proche ou à un lointain ancêtre, la roulette de la génétique a des initiatives parfois étonnantes ! J'ai fini par me dire que l'auteur, en choisissant de rendre hommage à son père, voulait finalement parler de lui, de sa lente descente vers l'alcool, expliquant que la déchéance de René, pas forcément due uniquement à l'âge, était un peu la sienne, comme s'il se livrait ici à une confession intime à l'absolution hasardeuse. L'écriture a-t-elle ce pouvoir ? Je n'en suis pas bien sûr et même si Guy Bolet puise dans cette histoire finalement authentiquement émouvante la matière d'un roman, s'il souhaite exorciser avec les mots si fascinants pour René des erreurs, des douleurs et des malheurs, c'est aussi un peu pour lui qu'il le fait

 

C'est écrit dans un style spontané, presque populaire, avec cependant des moments émouvants et même poétiques, surtout dans ses évocations et descriptions, avec un sens de la formule où se mêlent, l'air de rien, l'humour, le dérisoire, la sensibilité, l'irrévérence et la tendresse, une façon d'écrire qui à la fois fascine par son côté simple et impertinent, mais qu'on a tendance à rejeter parce que, instinctivement, et sans peut être se l'avouer ni savoir pourquoi, on attend autre chose d'un écrivain.

C'est le hasard d'une bibliothèque qui m'a fait connaître cet auteur. Alors, pour les mots, pour les images, pour le ton et la démarche d'écriture, oui, j'ai bien aimé ce livre.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

Le poids de la neige

La Feuille Volante n° 1308

 

Le poids de la neigeChristian Guay-Poliquin – Les Éditions de l'Observatoire.

 

Nous sommes dans une bourgade isolée où tout est rationné, en pleine forêt, par un froid sibérien. Au dehors, c'est le chaos et l'insécurité sur les routes. De retour dans ce lieu qu'il a quitté depuis bien des années et après la mort de son père, un jeune homme a un accident de voiture grave qui l'immobilise. On le soigne sommairement et on confie sa vie à Matthias, un vieux marginal, de passage qui vit un peu en dehors du bourg, dans une maison abandonnée. Cette position excentrée et légèrement en hauteur permet au jeune homme de jeter sur ce décor un regard privilégié. Dès lors, ces deux hommes qu'une génération sépare vont apprendre, dans ce huit-clos, à se connaître, à s'apprivoiser peut-être.

Au départ, j'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire, mais au fil des pages l'intérêt pour ce récit est venu. Le décor est dépaysant et même un peu surréaliste. A certains petits détails, je situe ces lieux dans le nord du Canada (Après tout l'auteur est né au Québec) où l'hiver sévit plus fort qu'ailleurs et où une panne électrique générale contraint les habitants qui y sont restés, à organiser leur survie d'autant que les alentours ne sont pas très sûrs et que tenter de s'en échapper est risqué. Pourtant certains sont partis, laissant leur maison à l'abandon mais aussi à d'éventuels pillages. Ce contexte ainsi tissé donne à imaginer un microcosme où tout peut arriver. Ainsi chacun s'organise comme il peut, ce qui exacerbe l'égoïsme, mais la solidarité qui force les gens à s'entre-aider joue aussi parfaitement et le jeune homme, reconnu par certains habitants, est soigné malgré ses graves blessures. Cette histoire de deux hommes en attente de quelque chose au milieu d'une nature hostile mais grandiose et angoissante a quelque chose d'attachant. Matthias veut rejoindre sa femme en ville et le jeune homme qui n'a plus aucune attache ici souhaite revenir chez lui. Pourtant, rapidement, cette solidarité apparente, cette organisation de survie, vont disparaître, l'égoïsme traditionnel de l'espèce humaine prenant le dessus. Si le vieil homme mesure, au fil des événements, combien sa qualité d'étranger au village va l'exclure de la collectivité, le jeune homme, au contraire, va aller au devant de ses souvenirs d'enfance, ceux qui donnent la nausée parce qu'ainsi on mesure le temps passé et les regrets qui vont avec parce qu'à cette période on n'a pas su prendre les bonnes décisions. C'est particulièrement vrai pour lui quand il rencontre Maria, la vétérinaire qui fait aussi office de médecin et qui va le soigner. Adolescent il a été follement amoureux d'elle, elle illumine maintenant ses pensées et ses rêves, mais il la perdra définitivement.

Tout ce texte baigne dans une ambiance mystérieuse, celle de la nature blanchie par la neige, raidie par le froid, décrite avec talent et parfois même avec poésie et au milieu, les habitants qui tentent tant bien que mal de survivre malgré le rationnement de la nourriture et la mort qui rôde. La situation est tellement désespérée qu'il n'y a plus que la prière pour donner l'illusion qu'elle peut tout arranger. Le printemps viendra comme une renaissance, parce que le cycle des saisons s'impose naturellement mais aussi montrera à chacun des deux hommes la route qu'il doit suivre. Ce que je retiens aussi de ce roman, c'est le vertige, non seulement celui qui résulte de cette solitude, cette survie dans cet univers glacé, avec la mort qui rôde mais aussi celui que ressent le jeune homme qui revient dans ce village au devant de ses souvenirs d'enfance.

 

Avec de courts chapitres, l'auteur égrène les différents moments de cette aventure où l'homme est confronté à une nature hostile et face à laquelle il n'est que bien peu de chose. Il égrène les jours de solitude et inverse son décompte au moment où le temps semble se radoucir et les choses s'améliorer ;

C'est un beau roman, bien écrit qui aurait pu être ennuyeux à cause du sujet mais ne l'est pas et qui se lit bien.

 

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

Spiriti

La Feuille Volante n° 1307

 

Spiriti – Stefano Benni – Acte Sud.

Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.

 

Qu'est ce que c'est que ce président « qui compte pour du beurre », joue au golf, est sous la domination de généraux belliqueux comme le sont en principe les militaires et court après une secrétaire ? En tout cas bienvenue en « Absurdie »

 

Cela à beau être une fable, par ailleurs un peu délirante, comme les aime Benni, elle n'est pas sans nous rappeler des pays et des personnages bien réels et même un peu inquiétants. Ces derniers sont nombreux et parfois carrément secondaires, le lecteur s'y perd un peu et il doit constamment se référer à la liste annexée au texte en premières pages. Sans être versé dans la politique intérieure italienne, il est convenu de voir Berlusconi sous les traits de Berlanga, Rutalini qui incarne Rutelli, l'emblématique maire de Rome et homme politique italien, Leur nom, comme on le voit, est d'ailleurs peu modifié par rapport à la réalité. Quant à John Morton Max, le président de l'Empire, il n'est pas sans rappeler des dirigeants américains.

Ce texte, ironique et franchement déjanté où se mêlent des digressions parfois complètement folles, est une critique acerbe du monde politique italien caractérisé au yeux de l'auteur par le peu de différence qui existe entre les opposants et leur interminables discussions qui ne débouchent sur rien. C'est aussi une allégorie du monde dominé par la mondialisation et l'argent, par la volonté d'un pays d'asservir les autres par le recours à la guerre et à la violence, une diatribe contre les politiciens corrompus capables de renoncer à leurs idéaux pour une promotion ou une consolidation de leur carrière politique par la pratique de la trahison. C'est en tout cas la chose du monde la mieux partagée dans tous les pays. Ici la nature est sacrifiée au profit et à l'économie sans égard pour la survie de la planète, ce qui est bien l'attitude actuelle du dirigeant d'outre-atlantique et son peu d'égard pour l'écologie. Il n'oublie pas non plus le star système qui organise des spectacles mettant en scène « Riaz», un groupe de « reich-rock » à la musique et aux pratiques violentes ou égratigne Michael Téphlon, un « chanteur en saumure » qui, pour ne pas vieillir vit « constamment sous vide comprimé dans un gros bocal en verre transparent», L'allusion ne peut-être plus claire ! Il distribue d'ailleurs les critiques tous azimuts, dénonçant au hasard les gourons qui fleurissent dans nos sociétés et qui se targuent de deviner l'avenir ou de servir de guide à des hommes et des femmes de plus en plus désemparés. En fait tout le monde en prend un peu pour son grade. Derrière ce décor un peu irréel, c'est aussi une critique de l'espèce humaine dans tout ce qu'elle a de superficiel, d'inconstant, de mesquin mais aussi animée par cette volonté de détruire son prochain à son seul profit égoïste.

Il faut bien rassurer « les gens » (comme dit un de nos hommes politiques français, parfois un peu inattendu et surprenant) et l'auteur le fait sous la forme de l'existence d'une petite île peuplée d'esprits inventifs dont le but est de résister à cet Empire en défendant tout ce qui ne s'achète pas, ne se négocie pas, et faire échec, grâce à leurs sortilèges, à ses manœuvres pour rallier les jeunes à sa cause. Ainsi décident-ils de s'opposer à un grand spectacle de musique destiné à soutenir l'effort de guerre et qui doit avoir lieu dans leur île.

L'auteur reste cependant fidèle à lui-même, à ses engagements politiques et culturels. Il adopte un style complètement exubérant et même excessif et anarchique, tisse le décor d'une autre planète, un peu à la manière de Boris Vian, entraînant derrière lui un lecteur circonspect et parfois un peu perdu. Cela donne des développements bizarres où on peut aisément trouver quelques longueurs. C'est une histoire difficile à raconter tant elle est échevelée et riche en détails aussi éphémères que loufoques et carrément déroutante parfois. Il n'abandonne cependant pas son habituelle poésie et sa volonté de rire de tout, ce qui est une autre manière, non moins efficace, de critiquer les choses de ce monde et d'en tisser un autre où chacun est libre d'entrer ou pas, un autre univers où je ne suis cependant pas très sûr d'avoir accédé malgré mon appétence pour tout ce qui est un peu hermétique.

J'ai lu d'autres romans de Stefano Benni qui m'avaient bien plu, notamment « le bar sous la mer » ( La Feuille Volante n°888), mais là j'ai été un peu déçu.

 

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Le sumo qui ne pouvait pas grossir

La Feuille Volante n° 1187

Le sumo qui ne pouvait pas grossir Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.

 

Jun est adolescent, un petit vendeur de rue à la sauvette d'objets bizarres. C'est un jeune homme maigrichon en rupture avec sa famille, un marginal, un SDF, qui survit à Tokyo dans des conditions difficiles. Shomintsu, un vieillard à la rôle d'allure, directeur d'une école de sumo, voit en lui un gros et sans doute un futur champion, une manière de lui dire que, selon lui, il a toutes les qualités pour devenir un vrai sumo. A-t-il besoin de lunettes ou bien est-il à ce point doué de double vue pour deviner l'avenir, allez savoir ? Toujours est-il que malgré ses réticences, et aussi sans doute poussé par la nécessité, Jun s'inscrit à l'école de Shomintsu. Et ce n'est pas tout, dans la série des prémonitions dont il est l'objet, voila que Reiko, la jeune sœur du champion sumo lui prédit le mariage et des enfants… avec elle ! Au terme de son apprentissage, il ne sortira pas « grossi » mais « grandi » de ce parcours, assurément transformé et plus confiant en l'avenir.

 

Cette histoire est évidemment une fable qui tient un peu du conte de fée où le merveilleux côtoie l'impossible et où le happy-end est obligatoire. On peut y voir ce que l'on veut et pourquoi pas l'histoire d'une renaissance, d'un apprentissage de soi-même autant qu'une acceptation de sa propre personne, une remise en question des certitudes les plus ancrées en nous, des préjugés, des idées reçues, une manière d'être en paix avec soi et avec les autres, de changer de vie, de devenir soi-même... Redescendant sur terre, j'avoue aussi avoir goûté l'humour, d'ailleurs d'un goût assez douteux, de cette histoire peu commune. A l'affirmation que Shomintsu adresse à Jun pour l'encourager à sortir de sa condition, « Je vois le gros en toi », répond, non sans un certain à propos celle que ce dernier adresse à Reiko, qu'il veut maintenant épouser et avec qui il veut évidemment avoir des enfants, « Je vois la grosse en toi ». Cela a au moins le mérite d'être explicite mais à mes yeux peu flatteur à l'endroit d'une jeune fille fluette et délicate et passerait même sous nos latitudes et dans la période formidable que nous vivons actuellement, pour du harcèlement sexuel.

 

Ce petit livre s'inscrit dans le « cycle de l'invisible » qui nous conduit aux racines du bouddhisme mais nous fait aussi faire quelques pas dans l'univers merveilleux des légendes.

 

J'ai apprécié comme toujours le style de l'auteur même si je n'ai probablement pas lu ce conte dans l'esprit dans lequel il l'a écrit. Cela tient à moi, assurément, pas assez zen, trop tourmenté, pas assez réceptif à la spiritualité, pas assez versé vers le merveilleux qui n'existe que dans les romans, jamais dans la réalité. Je suis, et sans doute définitivement, irrécupérable !

 

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un matrimonio, un funerale, per non parlare del gatto

La Feuille Volante n° 1306

 

Un matrimonio, un funerale, per non parlare del gatto – Francesco Guccini. Mondadori.

(Un mariage, un enterrement, sans parler du chat)

 

Dans ces courts nouvelles écrites à la première personne, l'auteur évoque son enfance paysanne des années 50 en Italie, puise dans ses souvenirs, explore sa mémoire et donne à voir à son lecteur, à travers les mots, des instantanés d'une vie révolue où, bien entendu tout était différent. Comme il se doit, il décrit un mariage, une noce précédée du joueur d'accordéon et du mélangeur de vin, où, jeune homme il avait été invité et où il fit aux mariés un cadeau original assez inattendu. Nous avons droit aussi aux souvenirs d'école, aux premiers émois amoureux entre garçons et filles, mais qui restaient dans la limite du raisonnable, se limitaient seulement à quelques baisers sages et surtout respectaient la virginité indispensable pour le futur mariage des jeunes filles. L’enterrement faisait aussi partie des rassemblements incontournables des gens du village, avec son rituel immuable de faire-part public qui faisait que personne ne pouvait ignorer l'événement. Les femmes entraient à l'église pour la messe mais les hommes restaient à l'extérieur, parlant du défunt, ce qu'il était et ce qu'il avait fait, une dernière fois, comme un hommage. L'auteur nous invite dans les petites boutiques qui faisaient la vie sociale et qui maintenant n'existent plus parce que la vie a changé. On y venait pour parler souvent autour d'un verre, parce que cela faisait aussi partie du jeu, on s'y vantait un peu d'exploits imaginaires, on s'y moquait gentiment du voisin qui était aussi un ancien camarade de classe…Il nous convie au marché d'antan où les transactions se faisaient à grand coups de mains, avec un sens du théâtre que chacun avait à cœur de respecter et où les chanteurs de rue, à la fois clowns, musiciens, comédiens et journalistes animaient la place de leurs voix et de leurs gestes, de leur présence. Il évoque aussi des étrangetés comme cette bergère italienne analphabète qui chantait naturellement, et sans jamais avoir appris la métrique, en vers octosyllabes, le mauvais œil qui sévissait dans les campagnes ou des histoires simples comme celle de ce migrant italien parti au États-Unis pour y trouver du travail et qui revient chez lui !

 

Quant au chat qu'il ne faut surtout pas oublier, ce serait injuste. Il est un des animaux emblématiques des écrivains, les inspire, leur souffle sans même le savoir leurs plus belles créations. Il a une place particulière dans le bestiaire de chaque auteur. C'est un être mystérieux, bien supérieur aux humains me semble -t-il : c'est un animal tellement secret, tellement étrange qu'il en est attirant et qu'on lui prête volontiers des pouvoirs divins voire sataniques. Ses ronronnements ont quelque chose d'envoûtant. Il paraît qu'il a neuf vies, qu'il a sa propre façon de s'exprimer, qu'il est diabolique, et encore on ne nous dit pas tout ! Paradoxalement on le rejette par méfiance où au contraire on cherche à se concilier ses bonnes grâces, mais finalement sa liberté et son indépendance sont les plus fortes.

 

Ce sont des récits courts, un peu comme des clichés qui auraient recueillis des visages sur un papier cru aux couleurs sépia, une façon de tisser autours d'eux la mémoire de quelqu'un qui, à un certain moment, a fait partie du monde des vivants mais n'est plus qu'un souvenir que les mots retiennent de tomber dans l'oubli.

 

Il y a de la nostalgie, de la mélancolie dans tout cela, des regrets du temps qui passe, la certitude que nous ne sommes ici que de passage, que notre vie n'est finalement qu'une bien faible vibration dans le grand mouvement du monde, que nous n'y laissons somme toute aucune trace. Peut-être mais n'est ce pas la source d'inspiration de bien des créateurs ?

 

Textes lus en italien et à haute voix (malgré quelques mots dialectaux parfois difficiles à comprendre) pour apprécier la musicalité de cette belle langue cousine.

 

Francesco Guccini, né en 1940 est chanteur-compositeur, également écrivain et dessinateur de bandes dessinées.

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Goliarda Sapienza

La Feuille Volante n° 1305

 

Goliarda Sapienza... Angelo Maria Pellegrino – Éditions Le Tripode.

Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.

 

Étrange destin littéraire que celui de cette femme de Lettres italienne (1924-1996) qui dut attendre longtemps pour accéder à la notoriété et que son roman emblématique, « L'art de la joie » achevé en 1979, paraisse en France avec succès en 2005, pour que son propre pays la reconnaisse. Son manuscrit avait d'ailleurs été refusé par la plupart des maisons d'éditions italiennes et ne parut intégralement qu’après sa mort. L'auteur, Angelo Maria Pellegrino fut son dernier compagnon et consacra en, 2015, ce court ouvrage pour honorer la mémoire de celle qui désormais est reconnue comme un grand écrivain et se chargea de l'édition complète de l’œuvre de Goliarda, publiée par les éditions Einaudi, l'équivalent italien de « La Pléiade ».

J'imagine les moments de découragements de cette femme qui voyait ainsi contester son talent mais surtout l'existence de son message. J'évalue aussi le rôle de Pellegrino qui la rencontra alors qu'il n'avait que 29 ans alors qu'elle en avait 50 et qui l'épousa quelques années plus tard . On pense ce que l'on veut de ce choix de vie, de cette différence d'âge qu'on rencontre souvent dans le domaine artistique et qui ne concerne que les intéressés. Est-ce pour le plus âgé la volonté de ne pas vieillir ou de s'en donner l'illusion dans le partage avec quelqu'un de plus jeune, une source de création ou de vitalité ou un tremplin pour quelqu'un qui peine à démarrer dans la vie ? Angelo est devenu lui même comédien, écrivain, traducteur et éditeur. Qu'importe d'ailleurs ! Entre exaltations créatives et périodes de dépressions, au moins a-t-elle eu avec lui un soutien qui lui avait manqué pendant toute ces années d'une vie antérieure agitée qui la conduisit d’hôpitaux psychiatriques, après des tentatives de suicide suite à des déboires sentimentaux, et en prison après un vol de bijoux ! Ses différents romans, bien que boudés par les maison d'édition, attestent de son parcours cahoteux. Ils sont autant de jalons autobiographiques comme c'est le cas de beaucoup d'écrivains qui puisent dans leur existence et dans leur expérience, la substance de leur œuvre. Ainsi le vol de bijoux dont elle se rendit coupable, et surtout les circonstances de son arrestation et de sa détention, inspirèrent largement son œuvre. Bizarrement son compagnon note que cela fit renaître sa créativité, la libéra de la dépression, lui faisant découvrir une certaine socialisation qui n'existait pas dans le milieu intellectuel qu'elle fréquentait ! La passion amoureuse qu'elle connut alors pour Roberta, une jeune détenue toxicomane et terroriste, n'est peut-être pas étrangère à cette renaissance. Par un retournement du destin, c'est l'administration pénitentiaire qui s'intéressa à « L'université de Rebibbia » comme à un document littéraire exceptionnel et qu'on créa ensuite « Le Prix Goliarda Sapienza » récompensant chaque année vingt récits de détenus, parrainés par des écrivains italiens reconnus. C'est une tentative réussie de réunion de la littérature à la vie. Angelo nous confie que le parcours de Goliarda fut hors du commun et nous en détaille les phases, note qu'elle ne pouvait passer une journée sans écrire, retient son sourire lumineux que de nombreuses photos attestent. Elle fut pourtant marquée par cette solitude qui enfante les grandes œuvres parce qu'il n'y a rien de tel pour transmettre à la feuille blanche ses états d'âme et pour se libérer de ses maux, pour les exorciser, que de les coucher sur le papier. Pourtant quand on choisit cette posture, on n'est jamais assuré du résultat, Les périodes de sécheresse et de déprime existent et Pellegrino nous révèle que malgré tout, et peut-être malgré lui, cette solitude perdurera jusqu'à la mort de sa compagne. C'est le côté obscur de l'écrivain et c'est d'autant plus étonnant qu'elle venait du théâtre et du cinéma où la vie sous les projecteurs est la règle. Il faut en effet se méfier de l'écriture qui peut être une thérapie mais aussi être destructrice parce qu'elle est sous-tendue par des souffrances intimes qui peuvent résister et se retourner contre l'auteur qui souhaite les apprivoiser. S'incarner soi-même dans un personnage qu'on a crée peut être révélateur mais parfois aussi dévastateur. Cela complique le travail d'écriture et isole parfois l'auteur au point de se transformer pour lui en une impossibilité d'écrire, de s'exprimer complètement, et ainsi s'insinue en lui la certitude d'être en retrait de ce qu'il veut vraiment formuler, tissant petit à petit une frustration prégnante.

Angelo s'est consacré à la révélation de l’œuvre de cette auteure négligée. Le portait qu'il en fait est forcément subjectif mais qu'importe. On naît tous à une époque et dans un pays qui impriment leur marque dans notre vie. Pour elle, à cause de ses parents, ce fut très tôt l'engagement politique marqué à gauche, face au fascisme, la guerre, une enfance en Sicile dans un quartier populaire, le choix du théâtre et du cinéma et les rencontres qu'elle a pu y faire. Son roman emblématique, « L'art de la joie » est achevé quand l'Italie traverse « les années de plomb », mais il reste longtemps dans un tiroir. Pour autant Modesta, l’héroïne, a ce côté libre, rebelle et sensuelle de Goliarda

Personnage complexe, passionné, contradictoire, idéaliste mais incompris de ses contemporains, Goliarda renaît actuellement à travers la publications de ses œuvres que, paradoxalement, elle eut un peu de mal à faire éditer de son vivant. C'est une revanche posthume mais aussi une invitation à découvrir cette œuvre protéiforme,

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Goliarda Sapienza

La Feuille Volante n° 1305

 

Goliarda Sapienza... Angelo Maria Pellegrino – Éditions Le Tripode.

Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.

 

Étrange destin littéraire que celui de cette femme de Lettres italienne (1924-1996) qui dut attendre longtemps pour accéder à la notoriété et que son roman emblématique, « L'art de la joie » achevé en 1979, paraisse en France avec succès en 2005, pour que son propre pays la reconnaisse. Son manuscrit avait d'ailleurs été refusé par la plupart des maisons d'éditions italiennes et ne parut intégralement qu’après sa mort. L'auteur, Angelo Maria Pellegrino fut son dernier compagnon et consacra en, 2015, ce court ouvrage pour honorer la mémoire de celle qui désormais est reconnue comme un grand écrivain et se chargea de l'édition complète de l’œuvre de Goliarda, publiée par les éditions Einaudi, l'équivalent italien de « La Pléiade ».

J'imagine les moments de découragements de cette femme qui voyait ainsi contester son talent mais surtout l'existence de son message. J'évalue aussi le rôle de Pellegrino qui la rencontra alors qu'il n'avait que 29 ans alors qu'elle en avait 50 et qui l'épousa quelques années plus tard . On pense ce que l'on veut de ce choix de vie, de cette différence d'âge qu'on rencontre souvent dans le domaine artistique et qui ne concerne que les intéressés. Est-ce pour le plus âgé la volonté de ne pas vieillir ou de s'en donner l'illusion dans le partage avec quelqu'un de plus jeune, une source de création ou de vitalité ou un tremplin pour quelqu'un qui peine à démarrer dans la vie ? Angelo est devenu lui même comédien, écrivain, traducteur et éditeur. Qu'importe d'ailleurs ! Entre exaltations créatives et périodes de dépressions, au moins a-t-elle eu avec lui un soutien qui lui avait manqué pendant toute ces années d'une vie antérieure agitée qui la conduisit d’hôpitaux psychiatriques, après des tentatives de suicide suite à des déboires sentimentaux, et en prison après un vol de bijoux ! Ses différents romans, bien que boudés par les maison d'édition, attestent de son parcours cahoteux. Ils sont autant de jalons autobiographiques comme c'est le cas de beaucoup d'écrivains qui puisent dans leur existence et dans leur expérience, la substance de leur œuvre. Ainsi le vol de bijoux dont elle se rendit coupable, et surtout les circonstances de son arrestation et de sa détention, inspirèrent largement son œuvre. Bizarrement son compagnon note que cela fit renaître sa créativité, la libéra de la dépression, lui faisant découvrir une certaine socialisation qui n'existait pas dans le milieu intellectuel qu'elle fréquentait ! La passion amoureuse qu'elle connut alors pour Roberta, une jeune détenue toxicomane et terroriste, n'est peut-être pas étrangère à cette renaissance. Par un retournement du destin, c'est l'administration pénitentiaire qui s'intéressa à « L'université de Rebibbia » comme à un document littéraire exceptionnel et qu'on créa ensuite « Le Prix Goliarda Sapienza » récompensant chaque année vingt récits de détenus, parrainés par des écrivains italiens reconnus. C'est une tentative réussie de réunion de la littérature à la vie. Angelo nous confie que le parcours de Goliarda fut hors du commun et nous en détaille les phases, note qu'elle ne pouvait passer une journée sans écrire, retient son sourire lumineux que de nombreuses photos attestent. Elle fut pourtant marquée par cette solitude qui enfante les grandes œuvres parce qu'il n'y a rien de tel pour transmettre à la feuille blanche ses états d'âme et pour se libérer de ses maux, pour les exorciser, que de les coucher sur le papier. Pourtant quand on choisit cette posture, on n'est jamais assuré du résultat, Les périodes de sécheresse et de déprime existent et Pellegrino nous révèle que malgré tout, et peut-être malgré lui, cette solitude perdurera jusqu'à la mort de sa compagne. C'est le côté obscur de l'écrivain et c'est d'autant plus étonnant qu'elle venait du théâtre et du cinéma où la vie sous les projecteurs est la règle. Il faut en effet se méfier de l'écriture qui peut être une thérapie mais aussi être destructrice parce qu'elle est sous-tendue par des souffrances intimes qui peuvent résister et se retourner contre l'auteur qui souhaite les apprivoiser. S'incarner soi-même dans un personnage qu'on a crée peut être révélateur mais parfois aussi dévastateur. Cela complique le travail d'écriture et isole parfois l'auteur au point de se transformer pour lui en une impossibilité d'écrire, de s'exprimer complètement, et ainsi s'insinue en lui la certitude d'être en retrait de ce qu'il veut vraiment formuler, tissant petit à petit une frustration prégnante.

Angelo s'est consacré à la révélation de l’œuvre de cette auteure négligée. Le portait qu'il en fait est forcément subjectif mais qu'importe. On naît tous à une époque et dans un pays qui impriment leur marque dans notre vie. Pour elle, à cause de ses parents, ce fut très tôt l'engagement politique marqué à gauche, face au fascisme, la guerre, une enfance en Sicile dans un quartier populaire, le choix du théâtre et du cinéma et les rencontres qu'elle a pu y faire. Son roman emblématique, « L'art de la joie » est achevé quand l'Italie traverse « les années de plomb », mais il reste longtemps dans un tiroir. Pour autant Modesta, l’héroïne, a ce côté libre, rebelle et sensuelle de Goliarda

Personnage complexe, passionné, contradictoire, idéaliste mais incompris de ses contemporains, Goliarda renaît actuellement à travers la publications de ses œuvres que, paradoxalement, elle eut un peu de mal à faire éditer de son vivant. C'est une revanche posthume mais aussi une invitation à découvrir cette œuvre protéiforme,

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Mon désir le plus ardent

La Feuille Volante n° 1304

 

Mon désir le plus ardent Pete Fromm – Gallmeister.

Traduit de l'américain par Juliane Nivelt.

 

C'est l'histoire d'amour de Maddy et de Dalton, deux adolescents américains, qui commence dans les rapides du Wyoming. Ils sont persuadés d'êtres faits l'un pour l'autre et que leur rencontre tient du miracle d'autant plus que Maddy s'était promis de ne jamais choisir un garçon de son âge, encore moins un guide de rivière comme elle. Pourtant il en a été tout autrement et elle a même abandonné Troy pour lui préférer Dalton. La nature et la liberté les accompagnent, tissent autour d'eux un bonheur unique dont ils entendent bien profiter. Ils forment un couple fusionnel, ont la vie devant eux, ils sont jeunes, beaux, se font mutuellement des serments de fidélité, font des projets, vont se marier, avoir des enfants et fonder une entreprise de rafting dans l'Oregon puis une activité de pêche. Il y a cette symbolique de l'eau vive et pure où ce couple évolue au début. Elle se réfère à leur amour et l'image est parlante. Comme rien n'est jamais parfait en ce monde, c'est la sclérose en plaques qui se déclare chez Maddy et va durablement bouleverser sa vie et celle du couple. C'est d'autant plus terrible que cette maladie se manifeste au moment où elle se croit enceinte, attribuant ses vertiges à son état de future mère, une manière d'opposer la douleur et la maladie à la vie à venir. Cela commence par le tremblement d'une main, puis se prolonge par une fatigue générale qui lui enlève la possibilité de tenir normalement sa maison, puis viennent les pertes de sensations tactiles de plus en plus fréquentes, une détérioration durable de son corps, la marche avec une canne, l'usage du fauteuil roulant manuel puis électrique, l'invalidité qui s'installe de plus en plus...

Ce que je veux retenir ici, c'est le destin de ces deux personnages pour qui tout paraissait idyllique et qui, tout d'un coup, sont frappés par le malheur sous la forme d'une maladie que la médecine peine à soulager et surtout à guérir. D'ordinaire c'est plutôt la lassitudes, l'usure des choses, les rencontres extérieures, la certitude qu'ailleurs c'est mieux que chez soi... qui mettent fin à l'amour et à un des piliers de notre société qu'est le mariage. Ici l'auteur choisit de réveiller le bagage génétique que nous portons tous en nous et qui peut se révéler destructeur. La maladie peut détruire un couple mais dans leur cas elle le soude, le renforce parce que ensemble ils ont résolu de faire triompher la vie, d'avoir des enfants malgré le risques de transmission héréditaire. Dalton abandonne le rafting et la pêche pour devenir charpentier et ainsi être aux côtés de son épouse, aménage pour elle leur maison, s'occupe des enfants, Pourtant c'est la naissance de leur premier enfant qui révèle le mal que Maddy porte en elle, un peu comme si cette naissance faisait triompher la vie sur la douleur et la mort qu'elle sous-tend.

Le lecteur suit passionnément cette histoire vécue et racontée par Maddy. Il y a une dualité dans ces deux personnages. Elle est forte et fera face courageusement à cette épreuve, choisit même d'en rire, fait ce qu'elle peut pour éviter les maternités mais, par amour pour Dalt qui veut avoir des enfants, elle cède et Atty et Azzy naîtront. Lui est amoureux fou de sa femme, prêt à tout pour elle, même à abandonner sa passion de la rivière pour se consacrer à elle, la soigne comme il peut, se consacre à sa famille. L'auteur nous montre un couple plus fort que l'adversité, qui résiste à la tentation de la séparation. Quand Maddy parle à son mari de divorce parce que sa vie à lui n'est pas terminée et qu'il peut encore être heureux avec une autre femme en bonne santé, celui-ci lui rétorque que même s'il a pensé un instant à la mort, la sienne, il ne conçoit pas la séparation avec elle, mais finit par détester l'homme qu'il est devenu. La séparation de leurs parents qui bien souvent, pour les enfants, fait de la famille la pire chose de leur vie est ici balayée d'un revers de mains, un peu comme si la maladie de Maddy était, pour eux, une raison supplémentaire de resserrer les liens familiaux, un peu comme si la fuite du temps n'avait aucune prise sur eux, comme s'ils avaient décidé une bonne fois pour toute que pour eux la vie a été belle, qu'ils ont été chanceux de se rencontrer et de vivre ensemble et ce malgré le temps qui passe, les enfants qui quittent la maison et la mort qui viendra inévitablement.

Le récit de Fromm se joue du temps et de la chronologie, chaque chapitre pouvant pratiquement être lu presque séparément du roman, faisant fi de maladie qui n'est plus dès lors mentionnée que sous le sigle SP, comme une sorte de déni.

J'avoue que je ne sais quoi penser à une époque où le mariage se termine de plus en plus souvent par le divorce et ce pour des raisons bien plus futiles, ce qui fait largement douter de la solidité des liens qu'on dit devoir exister toute une vie. Nous sommes certes dans une fiction et surtout dans une histoire intime et je suis partagé entre cet univers qui le temps d'un roman, transporte le lecteur dans une autre dimension, et la réalité. J'avoue n'avoir vraiment ressenti de l'émotion qu'à la fin.

 

Je ne connaissais pas Pete Fromm avant que le hasard ne me fasse croiser son œuvre. Son style direct, abrupt même et sans véritable recherche évoque la maladie dans sa cruauté, dans les difficultés qu'elle sous-tend pour cette famille. Je me suis un peu forcé pour croire à cette histoire d'amour qui défit et triomphe de la maladie et du le temps qui passe.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

le sens de ma vie

N°832 – Novembre 2014.

 

Le sens de ma vie – Romain Gary - Gallimard

 

« Mon fils sera ambassadeur de France, mon fils sera un grand écrivain » ainsi parlait la mère de Romain Gary. Je suis toujours fasciné par les paroles de pythonisse, surtout quand elles se réalisent même partiellement. Ce livre est la retranscription d'un entretient qu'il accorda à Radio Canada en 1980. Au cours de celui-ci il indiqua, un peu comme une excuse : « Je pense ne pas avoir assez de vie devant moi pour écrire un autre autobiographie » Effectivement quelques mois après il mettait fin à ses jours. Cette affirmation laissait à penser qu'il était l'homme d'un seul livre c'est à dire que tous ses romans étaient d'inspiration autobiographique. Effectivement, dans chacun de ses livres, il fait allusion a une ou plusieurs expériences personnelles. J'ai toujours pensé que les grands écrivains exploitaient ainsi leur vie dans une longue exploration égocentrique et étaient en quelque sorte des transcripteurs de leur propre vie.

 

D'une manière générale, à une époque où il faut absolument être efficace, on peut s'interroger sur la fonction de l'écrivain surtout quand il se cantonne dans la fiction et qu'il évite soigneusement le scandale où les révélations croustillantes. On peut aussi juger la qualité d'un auteur à l'expression de son raisonnement ou à ce qu'il réussit à tisser un décor qui dépayse, le lecteur échappant ainsi, le temps du roman, à un quotidien qui de plus en plus est déprimant. Il est possible de se demander si son œuvre, qui est le plus souvent axée sur un égocentrisme qui le conduit à se considérer lui-même comme quelqu'un d'exceptionnel, n'a d'autre intérêt que de lui faire gagner de l'argent ou de la notoriété. Il y a certes, le bon usage de la langue et j'ai déjà dit ici le plaisir que j'éprouve à la lecture d'un texte bien écrit dont les mots, judicieusement choisis, chantent agréablement. Il y a aussi, à mon sens, la capacité de s'ausculter, s'analyser soi-même, de préférence sans concession, ce qui permet, le cas échéant aux lecteurs de se retrouver puisque l’écrivain est avant tout un homme avec ses préoccupations, ses douleurs, ses souvenirs. Mettre des mots sur ses maux personnels peut être un soutient pour qui veut bien les lire. Parlant de lui, il parle en fait de l'humanité et c'est sans cela qu'il est un miroir révélateur de nous-mêmes.

 

En ce qui concerne Romain Gary, il confie ici à l’interviewer et à travers lui au lecteur, combien sa vie a été placée sous le signe de la violence mais qu'il a surtout fait prévaloir son amour pour la France, son pays d'adoption qu'il a servi de bien des manières, lui le fils d'émigrés russes. Il ne manqua pas, à l’occasion, de dénoncer l'hypocrisie, le mensonge voire les contradictions de certaines institutions, le plus souvent sous un pseudonyme. Il refait en raccourci son parcours en insistant sur l'écriture d'une œuvre dont il menait le développement au rythme de ses expériences. Ça, c'est pour l'image publique, celle d'un trublion, d'un marginal qui sut se moquer, parfois avec génie du monde qui l'entourait. Pourtant au fil de l’interview, il révèle que, durant sa vie, il a joué un personnage, tissé par lui-même et par les médias et qu'il ne faut pas chercher dans ce qu'il écrit une quelconque ressemblance avec sa véritable personnalité, pointant ainsi du doigt un paradoxe et mettant à mal mon interrogation. Il évoque « ce petit tas de secrets » cher à Malraux que l'écrivain se doit de garder pour lui. Dès lors qu'en est-il de cet effet miroir de dont je parlait tout à l'heure ? Peut-on penser que ce qu’il a écrit n'était rien d'autre qu’un exercice de styles ? Je n'ai qu'une connaissance très partielle du personnage et de l’œuvre mais je ne cesse de m’interroger sur un homme dont, à mes yeux et peut-être à tort, la vie et l'écriture ont été intimement liées, quelqu'un qui a su admirablement nommer les choses qui lui arrivaient, caractériser les situations, mettre sur elles des mots avec une étonnante maîtrise du vocabulaire et aussi avec humour de bon aloi, mais dont le dernier message, griffonné avant de mettre fin à ses jours, était « Je me suis enfin exprimé complètement ».

 

 

©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

 

La trace de l'ange


 

La Feuille Volante n° 1302

La trace de l'ange – Stefano Benni – Actes sud.

Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.

 

Nous sommes à Noël et Morphée, huit ans, rêve devant la fenêtre à la neige qui tombe… En ce jour de joie il n'y a pas qu'elle qui tombe mais aussi une persienne, et sur la tête de ce petit garçon en plus, ce qui lui provoque une commotion cérébrale, une perte de mémoire et surtout une insomnie chronique que les remèdes peinent à guérir. Dès lors, toute sa vie va se résumer à la reconquête de ce sommeil, avec bien sûr la prise d'une foule de médicaments, la fréquentation des psychiatres, les hospitalisations… Le lecteur aura noté que ce n'est pas sans un certain humour que son nom est « Morphée » ! Il s'ensuit toute une séries de remarques, parfois acerbes, sur les comprimés et leurs effets, sur la confiance qu'on peut mettre en eux (nos amis Italiens appellent en effet la feuille explicative qui y est jointe « Il burgiardino » - le petit menteur!), sur la dépendance, l'addiction des malades, sur l'effet du sevrage, sur les psychiatres souvent plus attirés par l'argent que par leurs fonctions de soignants, sur leur diagnostic fluctuant et parfois carrément faux, surtout en ce domaine, sur la fidélité des couples, sur Dieu, sur la folie... Il me semble qu'il y a dans ce roman une chose intéressante qui est juste effleurée dans le titre. C'est celle de l'ange. Non seulement il incarne la pureté, la vertu mais il aussi évidemment une dimension religieuse de protection et de conseil (l'ange gardien). Ici, il perd cette caractéristique et ne devient plus qu'une éventualité, son intervention se transformant en possibilité(« Sa caractéristique c'est que, tantôt il vient, tantôt il t'abandonne. Ne jamais savoir s'il viendra : c'est cela l'essence, la trace de l'ange »). Cette dualité est d'ailleurs soulignée par la couleur de ses ailes qui, suivant les circonstances et les personnes qui l'incarnent, peuvent être blanches ou noires et dans ce dernier cas il est franchement maléfique. Il y a peut-être davantage : Quand Morphée entre dans l'hôpital qui doit le guérir et qui est à l'image du monde extérieur, l'ange n'a plus cette dimension de préservation et dès lors, un compagnon de chambre étant livré à lui-même se donne la mort par suicide ce qui formellement interdit par le christianisme. Le lecteur suit Morphée pendant toute son existence, il partage ses joies, ses peines, sa solitude, sa désespérance, ses rebellions, ses espoirs, sa peur de la vie et de la mort, ses obsessions subtilement suscitées par l'image d'un ange aperçu dans une ombre ou dans le prénom ou le nom des gens qui le côtoient. Cela devient une véritable angoisse. Pourtant, la maturité (ou la lassitude) venant, il décide de prendre sa vie en mains, de n'être plus la victime de ceux qui sont censés le soigner et il entre de lui-même dans une clinique, en réalité un autre enfer, qui commence dans l'univers confiné de la chambre 412 qui lui est attribuée. Ici se décidera son sort., guérison ou maintient définitif dans la condition de malade.

Les personnages qu'il croise sont nombreux, éphémères et chacun vient avec son voyage, ses fêlures, ses espoirs, ses déceptions . Puisque nous sommes dans l'imaginaire pourquoi ne pas y convoquer Van Gogh ou Moby Dick, oui, pourquoi pas ?

Avec ce court roman, en réalité une fable, Stefano Benni abandonne son humour habituel dont cette chronique s'est souvent fait l'écho. Je ne connais pas la biographie de l'auteur ni son parcours, mais il m'a semblé qu'ici il réglait des comptes, se livrait volontiers à une satire, comparant le microcosme de l'hôpital à la société qui traite différemment les pauvres et les riches qui devraient être égaux devant les soins comme ils le sont devant la maladie, s'attaque à l'industrie pharmaceutique, au corps médical qui devrait vivre son métier comme un sacerdoce mais au contraire en profite pour s'enrichir. Il dénonce cette « camisole chimique », véritable panacée, souvent préférée à la thérapie par la parole dans un monde où le stress est permanent. Mais après tout l'écriture sert aussi à cela, surtout dans l'univers apparemment irréel de la fiction, surtout si l'auteur en conçoit quelque chose d'agréable à lire. Son style est d'ailleurs particulier, fait de jeux de mots en italien qu'il n'est pas forcément aisé de traduire en français. Je me souviens avoir lu avec des amies des nouvelles de lui, dans le texte, et avoir franchement davantage ri à cette lecture qu'à celle du texte traduit. Je ne sais si c'est mon attachement à l’œuvre de Benni déjà largement commentée par mes soins, ou peut-être aussi à une certaine compréhension, voire à une communion avec Morphée, mais j'ai lu ce roman dans désemparer, autant pour en connaître l'épilogue que pour l'accompagner à l'envi dans les pérégrinations de son vécu.

Nous sommes dans une fiction où l'absurde, le hasard, l'inspiration, la fantaisie de l'auteur ou simplement la liberté des personnages ont leur place et où, bien entendu, tout est possible. Alors, supposons que tout cela n'est pas arrivé, que la persienne est bien tombée, mais qu'au dernier moment l'ange, toujours lui, mais dans sa version bénéfique, soit intervenu pour préserver Morphée, alors l'histoire est différente. Pourquoi pas ?

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Panorama de la bande dessinée érotique clandestine

La Feuille Volante n° 1303

 

Panorama de la Bande dessinée érotique clandestine – Bernard Joubert – Éditions La Musardine

 

Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions La Musardine de m'avoir fait parvenir cet ouvrage qui figurait parmi un choix plus éclectique .

 

La bande dessinée est désignée comme le « neuvième art » et son origine remonterait au XIX° siècle aux États-Unis. Au siècle suivant, elle devient populaire, prend le nom de « Comics » et met en scène des super-héros. Constituée d'une succession de vignettes sur un support papier, elle est considérée comme un sous-genre de la littérature, un art mineur par rapport à la peinture mais, destinée initialement aux enfants, elle acquiert sa légitimité, accède à la notoriété et peut être considérée comme un mode d'expression artistique reconnu. Il en va différemment des BD érotiques qui, dès le début, censure et bonnes mœurs obligent, circulent à destination des adultes sous le manteau, tout comme les estampes, gravures grivoises et écrits libertins des siècles précédents auxquels se sont essayés, souvent avec talent, les meilleurs auteurs qui, au nom de la morale bourgeoise hypocrite, se retrouvaient parfois dans les prétoires. Elles sont toujours dédiées à la représentation de corps féminin dénudé, ce qui peut être regardé comme une reconnaissance de sa beauté et l'attirance qu'il suscite chez les hommes. Il en va différemment de la version graveleuse de la BD(devenue « dirty comic ») et cet ouvrage qui, si son titre se réfère à l'érotisme, montre beaucoup de pornographie et, de ce fait, sera donc cantonnée dans la clandestinité. En France elle apparut après la Libération, dans le paquetage des GI fraîchement débarqués qui n'ont pas apporté avec eux que le chewing-gum et le Coca-cola, puis, l'émancipation des mœurs s'affirmant, elle fut diffusée, mais toujours dans une clandestinité obligée par la morale chrétienne, le puritanisme bourgeois, les poursuites policières et les sanctions judiciaires. Bernard Joubert étudie ce phénomène à travers des publications diverses éditées et diffusées en français. Elles présentent souvent un graphisme approximatif, souvent monochrome, plutôt pauvre, parfois grossier dans le coup de crayon, presque uniquement concentré sur les parties génitales représentées d'une manière surdimensionnée et même caricaturée, au détriment du reste du corps et sur les poses parfois acrobatiques dignes du kamasutra ayant pour seul but la recherche de la jouissance et n'excluant pas une certaine perversité parfois même scatologique. Les jeux sexuels qu'elles représentent font la part belle au vice, voire à la luxure qui trouvent ici un libre épanouissement. Le texte, quant à lui reste très accessoire, présenté ou non sous forme de bulles, il est à l'avenant des images et offre parfois des jeux de mots triviaux; les scénarios sont assez simples voire simplistes, les développements lubriques et rarement imaginatifs et les épilogues attendus, ce qui témoigne rarement de l'originalité, laisse beaucoup de place au plagiat mais répond à la demande du lecteur devenu voyeur. Le moins que l'on puisse dire est que le but recherché est atteint.

Ce genre nourrit et se nourrit des pulsions sexuelles les plus intimes, parfois les plus refoulées et des fantasmes les plus enfouis des êtres humains des deux sexes. Mettant en scène des hommes et des femmes, il cantonne souvent ces dernières dans des rôles actifs et consentants mais bien souvent dans celui de victimes passives, parfois exagérément naïves, ce qui n'est sans doute pas sans induire à terme les manifestations féministes en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps. Si ces BD montrent des pratiques saphiques elles ne prennent en compte que marginalement et plus récemment le mouvements gay. Il y a même parfois des scènes de zoophilie !

Cette étude est bien documentée et largement illustrée par des publications sous le crayon d'auteurs français, mais examine aussi les revues spécialisées étrangères qui œuvrent aussi dans le même registre illicite, de libération des mœurs mais aussi de leur volonté affichée de choquer. C'était souvent des combats militants contre les personnalités qui incarnaient la bigoterie ou les ligues de vertu, mais aussi des critiques satiriques sans doute un peu faciles et gratuites qui visaient à ridiculiser le personnel politique, une manière de se moquer des dirigeants. Mais interviennent ici des notions juridiques de « droit à l'image » et d'atteinte à la vie privée qui nourrissent les procès et les avocats, mais c'est là un autre sujet.

J'ai été à la fois surpris et intéressé par cet ouvrage qui a l'avantage de me sortir de mes lectures habituelles tournées vers la fiction littéraire.

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]


 


 

 

Il neigeait


 

La Feuille Volante n° 1301

Il neigeait – Patrick Rambaud – Grasset.

 

Juin 1812, la Grande Armée vient d'entrer dans Moscou. La ville est déserte et s'embrase, la répression violente suit les exactions, l'Empereur est malade et son Empire commence à montrer des signes inquiétants de délitement à cause notamment des nombreuses défections de ses alliés, des désertions dans leurs rangs. L'armée de l'Empereur est affaiblie par la dysenterie, désorientée, réduite au pillage pour survivre. Il espérait conclure la paix mais le Tsar ne se montre pas, se dérobe même. Tout cela n'était pas dans les plans de Napoléon qui, jusque là paraissait infaillible et quasiment indestructible. A l'automne, cette armée en guenilles suivie des civils quittent Moscou avec provisions, butin et surtout sa foi inébranlable en l'Empereur. Ainsi commence ce repli désordonné et désastreux sur des routes impraticables, des marais insalubres, des rivières gelées, des soldats harcelés par les paysans russes et par les attaques des Cosaques. L'Empereur est de plus en plus délirant et, coupé des réalités, refuse l'évidence, se satisfait de la désinformation véhiculée dans le « Bulletin » de l'armée, ne conçoit ni la défaite ni sa propre capture qu'il évitera grâce éventuellement au poison qu'il porte sur lui et avance vers Paris où déjà on le dit mort.

 

C'est le capitaine d'Herbigny, manchot et matamore, un officier des dragons de la Garde qui va nous servir de guide pendant cette épopée mais aussi Sébastien Roque, un sous-secrétaire de l'Empereur sans oublier Henry Beyle, chargé du ravitaillement de l' armée, qui ne s'appelle pas encore Stendhal. A travers leurs yeux, le lecteur va assister au chemin de croix de cette armée en loques, jadis victorieuse et qui maintenant agonise dans l'hiver russe où non seulement chacun doit sauver sa propre vie face à la peur de la mort et aux épidémies mais où la faim autorise les pires atrocités au mépris de la discipline et du respect de la vie de ses propres compagnons d'armes. A la progression surréaliste des hommes et des chevaux dans cet univers hostile et glacé il faut ajouter le délire qui s'empare des soldats livrés à eux-mêmes, le dévouement désespéré des pontonniers de la Bérézina et bien entendu, l'esprit de lucre de quelques-uns qui profitent d'une situation inédite pour s'enrichir au détriment des autres. C'est une belle évocation de cette espèce humaine dont on nous vante un peu trop souvent le côté altruiste

 

L'image de Napoléon en prend un coup. Il n'est plus le génial tacticien et le stratège militaire devant qui l'Europe entière a plié, le général adoré par ses soldats… Il redevient un homme vaincu par les éléments, seulement capable d'abandonner à elle-même cette belle armée qui faisait sa fierté et la terreur de ses ennemis, au point que ses soldats finissent par préférer la mort par suicide pour abréger leurs souffrances. Une telle attitude qui rappelle celle qui fut la sienne en Égypte, est évidement indigne d'un vrai chef, d'autant qu'il justifie cette lâcheté par sa présence indispensable à Paris pour défendre le peu de pouvoir qui lui reste. Abandonner ainsi ses soldats à eux-mêmes, avec pour seul mot d'ordre la survie est impensable pour des hommes qui ont accepté aveuglément de le suivre. Au-delà de l'administrateur, du conquérant, du magnifique souverain, du séducteur, il montre son vrai visage, lui qui parlait volontiers de paix mais ne cessa de faire la guerre pendant toute sa vie et de semer la mort autour de lui. Ce roman, dont le titre est emprunté à un poème épique de Victor Hugo, retrace cette désolante retraite de Russie, Napoléon, ce grand stratège militaire, vaincu par l'hiver ! Il n'est plus l'homme providentiel qui a sorti la France du chaos révolutionnaire mais celui qui au contraire l'y a à nouveau précipité. Et pourtant, la foi de ses soldats est telle qu'une seule lueur d'espoir suffit à les faire revivre et avancer. Je suis aussi toujours étonné par le destin de ces maréchaux qui, chargeant à le tête de leurs hommes, dans des engagements meurtriers sont souvent miraculeusement épargnés par les balles et les boulets.

 

Ce roman s'inscrit dans la tétralogie que notre auteur a consacré à Napoléon. Fidèle à son habitude, Patrick Rambaud nous offre un roman richement documenté, particulièrement réaliste dans ses vocations et descriptions, fort bien écrit et passionnant jusqu'à la fin, et qui, au-delà de l'historiographie officielle, nous donne à réfléchir sur le destin de ces hommes autoproclamés sauveurs de l'humanité mais qui en fait sont rattrapés par la réalité.

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Rade amère

La Feuille Volante n° 1300

 

Rade Amère- Ronan Gouezec – Rouergue noir.

 

La rade, c'est celle de Brest, une ville de marins battue par les vents de l'océan où vivent deux personnages, Jos Brieuc, un ancien libraire divorcé qui a fondé une entreprise de taxi maritime. Il est à ce point seul qu'il s'accroche encore désespérément à son ex-épouse et que les yeux d'une simple passante suffisent à le bouleverser. Pour lui la vie ressemble à une véritable galère. Caroff, un ancien marin-pêcheur qui, il y a quelques années a voulu braver la mer en furie et a perdu un matelot de seize ans. Cette mort lui colle à la peau, il est rejeté par ses anciens collègues, n'ose plus sortir en mer et depuis, sans travail, il vit avec sa femme et sa fille dans un pauvre mobile-home, rêve de remettre son vieux rafiot à la mer pour peut-être gagner l'Irlande et laisser derrière lui cette vieille histoire. Ces deux hommes, cabossés par la vie, qui ne se connaissent pas et qui n'ont à priori aucune chance de se rencontrer vont pourtant se croiser par le plus grand des hasards . Il y a aussi un troisième personnage, un petit délinquant, Delmas, qui propose à Caroff un travail pas très net, une combine tordue, des colis à récupérer en mer et qu'il va cependant accepter parce qu'il pense que cela peut arranger les choses pour lui. En fait, elle va les compliquer, le faire sortir d'un enfer pour le précipiter dans un autre. Pourtant, même si ce « travail » n'est pas très clair au début, Caroff choisit de s'y impliquer, d'y voir une chance pour lui et pour sa famille. Il prend les choses en mains, les organise, dirige et même transforme les deux loubards d'une cité voisine que Delmas lui a adjoint pour le surveiller. Eux qui n'avaient jamais mis les pieds sur un bateau deviennent ses matelots puisque, pour donner le change, Caroff reprend la mer sur son vieux rafiot et pose à nouveau ses casiers au large. Cette activité, pour marginale qu'elle soit, fait de lui un homme nouveau, déterminé à se sortir de l'adversité, d'envisager une nouvelle vie en Irlande.

 

Ce livre est le premier roman de l'auteur. On sent les embruns, la pluie bretonne, le bruit du ressac, l'écume des vagues, le cris des goélands, on navigue entre les balises du chenal et le lecteur apprend des détails techniques de navigation, de timonerie, de mécanique puisque Gouezec, lui-même Breton, sait de quoi il parle.

 

Ces deux histoires sont, sans mauvais jeu de mots, des tentatives de « remises à flot » face à l'adversité qui frappe les hommes au cours de leur vie. Tout au long de ce roman, le lecteur a de la sympathie pour Caroff et pour Brieuc qui cherchent à s'en sortir, même si ce dernier poursuit ce but louable sur un terrain délictueux où l'argent est trop facilement gagné. Ils sont tous les deux marqués par la poisse et on sent bien que, quoiqu'ils fassent, qu'ils ne parviendront jamais à s'en sortir. C'est un peu comme si toutes leurs tentatives étaient d'avance promises à l'échec et l'épilogue est là pour conclure à sa manière que ces hommes sont destinés à être le jouet du hasard et de la malchance. Cette prise de conscience donne le vertige.

 

Le style est celui d'un roman noir mais avec des moments émouvants et poétiques parfois et aussi avec des parenthèses en italique, comme si une petite voix extérieure ponctuait la pensée de chacun.

 

 

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Madame Pylinska et le secret de Chopin

 

La Feuille Volante n° 1299

 

Madame Pylinska et le secret de Chopin – Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.

 

Elle devait bien être particulière, voire farfelue, cette madame Pylinska, professeure polonaise de piano de son état, qui demandait à son élève de 20 ans, alors étudiant à l’École Normale Supérieure, et désireux de se perfectionner dans la discipline de Chopin, d'aller dès le matin cueillir des fleurs au Jardin du Luxembourg sans en faire tomber la rosée pour la seule raison que ce jeune homme devait ainsi, préalablement à tout exercice, rendre ses doigts « dévoués, subtils, policés, secourables... », d'examiner les carpes des bassins, d'observer le jeu du vent dans le feuillage des arbres et de ne pas oublier d'appliquer cette méthode avant d'aborder la séance et même de faire l'amour avant de venir s'installer devant le clavier. Tout cela était selon elle une manière décontractée, indispensable pour aborder l'apprentissage de la musique ! Apparemment, les leçons de piano chez elle n'étaient pas seulement consacrées aux gammes ou aux déchiffrages des partitions. Cela ressemblait à la philosophie de la musique, aux mérites comparés de Liszt et de Chopin et autres grands compositeurs et même aux interprètes non moins talentueux, à l'étalage d'une grande culture musicale, mais surtout c'était souvent elle qu'on entendait jouer...

Il y a l'étonnant personnage de ce professeur à la fois amoureuse de ses chats, attentive à la réincarnation de l'un d'eux en une araignée devenue miraculeusement mélomane, parlant beaucoup, inventant encore davantage, dérapant parfois à la limite de la critique sans doute facile, mais ne s'y engouffrant pas, au nom de la charité chrétienne. Mais il y a celui d'Aimée, la tante du narrateur qui l'initie un peu malgré elle, alors qu'il n'a que 9 ans, à la musique de Chopin et et, plus tard, lui confie l'existence de son unique amour alors qu'elle se laisse appeler dans sa famille « La gourgandine », ce qui est un surnom peu flatteur. Elle prête le flanc à la critique familiale mais c'est surtout pour elle, est une manière de se protéger. Elle lui donne l'image de ce qu'est la liberté de l'usage qu'on peut en faire et du peu d'importance qu'on doit accorder à l'avis des autres. Ce personnage m'émeut franchement davantage que celui de la professeur de piano puisque j'ai senti sa présence en filigrane, subtilement tout au long de ce roman. Elle en est l'initiatrice et finalement une sorte de conclusion. Il y a enfin, l'image furtive de cet instrument au nom imprononçable, initialement présenté comme un intrus dans la famille de son enfance et qui finalement, grâce à cette tante, bien des années plus tard, sera le témoin de sa transformation, de sa maturité et de l'invitation à l'écriture à laquelle, heureusement, il répond.

C'est un roman auto-biographique et qu'un bon auteur nous parle de son parcours et enrichisse ainsi son œuvre, est toujours un moment intéressant, qu'il nous parle de lui, de sa passion pour la musique classique et pour Chopin en particulier, qu'il y mêle une dose d'imaginaire qu'il est le seul à connaître, pourquoi pas, qu'il le fasse à sa manière, fluide et poétique, c'est à dire en servant notre belle langue française comme doit le faire tout écrivain, il nous y a toujours habitués et c'est à chaque fois pour moi un bon moment de lecture comme je l'ai souvent dit dans cette chronique.

J'ai donc pour E.E. Schmitt un a priori favorable. Le livre refermé, que reste-t-il de ma lecture ? Un court roman du souvenir, de la nostalgie, de l'émotion face au temps qui passe et à la mort qui engloutit les humains après leur passage sur terre, la certitude que le difficile apprentissage de Chopin est une école de la vie, et peut-être aussi de la façon d'aborder et de vivre l'amour, comme le sont les choses ardues à acquérir, que rien n'est vraiment facile, que rien n'est fait d'avance et qu'il faut persister, ne pas se décourager... Pourquoi pas ? Pourtant, je ressens quelque chose de bizarre, comme si ce que nous recherchons tous dans la littérature comme dans l'art n'avait pas fonctionné. Quand j'ouvre un roman, parfois choisi au hasard ou sur le seul nom de son auteur, je le fais pour, inconsciemment, y trouver quelque chose qui me sort du quotidien, qui m'apprend quelque chose ou m'invite à la réflexion. Je sais que je pénètre dans un autre monde, une autre dimension le temps de ma lecture et j'aime tellement cela que j'en redemande volontiers. Les livres se succèdent avec leur dépaysement, leur invitation au voyage immobile ou à la remise en cause d'idées reçues.... Cela doit tenir à moi, et en tout cas pas au talent de l'auteur, mais pour une fois cela n'a pas fonctionné, je sens que je suis passé à côté et bien sûr je le regrette sans peut-être être capable de m'en expliquer la vraie raison.

 

 

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le chat botté

 

La Feuille Volante n° 1298

 

Le chat botté - Patrick Rambaud – Grasset.

 

Ce surnom, digne d'un conte de Perrault avait été donné à Bonaparte par une femme, Laure Permont, future épouse de son fidèle Junot dont il fera un général, à cause de ses grandes jambes maigres et bottées, un vrai chat efflanqué. Il n'était alors qu'un obscur général désargenté de 25 ans, au fort accent corse qui cherchait sa voie dans le tumulte de la Révolution, arrivait de Marseille dans une capitale qui venait de voir la chute de Robespierre. Nous étions au printemps 1795 et son ascension commençait. C'était une de ces situations surréalistes qu'on rencontre dans les périodes d’extrême tensions: le peuple de Paris affamé grondait et les muscadins fêtards que pourchassait la Convention dépensaient largement de faux assignats dans les restaurants à la mode, les agioteurs s'activaient, la violence et l'insécurité étaient partout, le pouvoir vacillait et avec lui les Institutions, l'armée. Lui dont les débuts avaient été difficiles, attendait son heure, observait les faits et les gens, apprenait, rêvait de guerre en Italie, méditait les auteurs latins qu'il affectionnait qui racontaient la vie d'hommes illustres où de simples citoyens, et parfois même des généraux, devenaient dictateurs ou empereurs… Une atmosphère insurrectionnelle terrorisait les gens, les Jacobins menaçaient de revenir, les royalistes relevaient la tête, la guerre civile s'installait, rappelant la Terreur et les exactions de Robespierre. Comme toujours en pareil cas, des noms émergent qui se perdront dans la tourmente de la révolte et d'autres comme Murat, Marmont, Junot seront favorisés par le destin ou par l'Histoire. Bonaparte attendait, réfléchissait et agissait en vrai républicain.

Ce général inconnu qui avait refusé d'aller en Vendée combattre la rébellion anti républicaine n'hésitera pas à faire feu au canon sur les royalistes de Paris à l'église Saint Roch. Pourtant, dans cette ambiance ahurissante, malgré les canons qui sèment la mort, on dîne dans les restaurants parisiens, on danse, on va au théâtre, enfin ceux qui en ont les moyens. Après le siège de Toulon où il s'était illustré victorieusement, Saint Roch est le deuxième acte de son parcours républicain, mais c'est aussi le début de la reconnaissance, de l'ascension vers le pouvoir suprême, vers la richesse. Il devient rapidement une sorte de dictateur de Paris, fait surveiller tout le monde, croise Fouché, le futur ministre de la police, rétablit l'Ordre Public si malmené pendant cette longue période de chienlit. L'aigle se sent pousser des ailes, déjà, parce qu'il faut un chef à la France et qu'il sera celui-là. Le Directoire n'a rien de bien sérieux, se trouve incapable de créer des richesses , de renflouer le Trésor, de juguler la hausse des prix, d'avoir de l'argent qui est le nerf de la guerre . Et c'est bien une guerre que ce général impétueux et ambitieux attend. Ce sera l'Italie.

Il ne lui reste qu'à tomber amoureux et à se marier, ce qu'il fait avec Rose de la Pagerie, veuve Beauharnais. Il fallait qu'il le soit parce que celle qu'il appellera désormais Joséphine n'était ni noble, ni riche, comme il le pensait, mais surtout pas vertueuse comme il aurait pu l'espérer, ce qui excite sa jalousie. Tout est en place pour que Bonaparte devienne Napoléon.

Alors qu'il était encore jeune, quelqu'un avait dit de lui qu'il fallait porter de l'attention à cet homme et ne pas oublier de le nommer à des postes importants, sans quoi il le ferait lui-même ! La suite de sa biographie a illustré cette appréciation pertinente.

L'ouvrage allie avec bonheur un travail d'historien, précis et authentique et un talent d'écrivain. Le style est fluide et facile à lire, ce qui transforme ce livre en un bon moment de lecture. Nous sommes en effet dans un roman historique qui, certes s'inscrit dans un contexte très concret mais qui laisse aussi la place à la fiction, même si, à titre personnel, je ne suis que très peu entré dans certains épisodes qui laissent la place à l'imaginaire.

Cet ouvrage, paru en 2006 fait partie, avec « La Bataille » (1997), « Il neigeait » (2000) et « l'absent » (2003) de l'épopée napoléonienne.

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le Maître

 

La Feuille Volante n° 1297

 

Le Maître - Patrick Rambaud – Grasset.

 

Tchouang-tseu est un peu un Diogène qui préfère la vie dans la solitude de la nature à celle des villes et des privilèges que sa haute naissance et son éducation de lettré lui promettaient. Le poste de son père est important et sa puissance est enviée, ce fils est choisi par lui pour lui succéder, sa voie est donc toute tracée et, obéissant à la volonté paternelle, il devient Superviseur des Laques, situation lucrative qu'il aurait pu conserver toute sa vie. Quand il aurait pu mener une carrière dorée, corrompue et flagorneuse auprès de roi et de la cour ou profiter d'une situation recherchée, il préfère la vie itinérante et libre qui lui apprend davantage que ce qu'il aurait pu découvrir dans les livres et, lorsque les circonstances font de lui un mort officiel, il déclare préférer cet état à celui de vivant. Quand on lui demande ce qui est vraiment important en ce monde il répond simplement Le Ciel ! Il connaît l'enseignement de Confucius mais il n'en fait pas pour autant une règle de vie inconditionnelle. Cela fait de lui un personnage marginal, individualiste, vivant volontiers à l'écart du monde, à la fois craint, respecté mais surtout connu et dont on recherche les jugements. Pourtant, adepte de l’oisiveté, une option qui en vaut bien une autre face à la brièveté de la vie, à son côté provisoire et transitoire, et amoureux de la nature, il donne sa préférence à une vie simple, pauvre et proche du peuple. Son parcours, autant que la manière dont il appréhende l'existence dans ce royaume de la Chine lui confèrent une sorte de sagesse qui lui permet de survivre face aux tyrans sanguinaires qui le peuplent et le font connaître et apprécier par sa philosophie et les conseils qu'il prodigue. Il jette en effet sur le monde qui l'entoure un regard mi-amusé mi-circonspect qui lui font exprimer des sentences parfois énigmatiques ou adopter des postures quasi suspectes qui ne sont pas sans déconcerter ceux à qui l'entourent ou à qui il les destine.

 

Ce roman ne manque ni d'humour ni de sobriété dans les termes. C'est une sorte de fable qui met en scène un authentique personnage hors du commun mais dont on sait peu de choses à part qu'il aurait illustré par ses écrits et sa vie la doctrine taoïste qui allie quiétude et équilibre mais aussi qu'il aurait effectivement refusé des fonctions politiques importantes, mettant ainsi en œuvre cette philosophie. Les sentences que l'auteur met dans sa bouche sont certes des aphorismes choisis pour cette fiction mais aussi ont une valeur universelle et sont pour nous aussi une invite à la réflexion. Elles témoignent d'une observation fine et attentive des travers de l'espèce humaine dans le quotidien pour les gens du peuple, comme dans l'exercice du pouvoir pour les dirigeants. L'auteur nous présente Tchouang-tseu comme bienveillant vis à vis des gens qui le sollicitent, soucieux de remettre en cause toutes les superstitions, invitant ses disciples à la tolérance, à la tempérance, à réfléchir avant d'agir, à bousculer les habitudes et les traditions héritées du passé, usant volontiers de paraboles pour illustrer et expliquer sa pensée.

 

C'est peu dans l'air du temps où on met en lumière ceux qui ont réussi en évitant de mentionner tous ceux qu'ils ont écrasé pour obtenir postes et distinctions, mais, eu égard sans doute à la brièveté de la vie, j'aurais toujours un secret attachement pour ceux qui choisissent de rester dans l'ombre.

J'ai lu avec plaisir les romans historiques de Patrick Rambaud qui ici change de registre. Cela m'a un peu surpris mais pas moins intéressé, autant par la mise en lumière de ce personnage que par la qualité de son enseignement et de son exemple. Le style d’écriture aussi a retenu mon attention, simple mais attachant.

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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L"absent

 

La Feuille Volante n° 1296

 

L'absent Patrick Rambaud – Grasset.

 

Nous sommes en 1814, c'est la fin de l'Empire, les alliés de la coalition sont dans Paris et les Parisiens sont partagés entre la fidélité à Napoléon et la trahison. Talleyrand n'est pas en reste qui selon son habitude conspire, trompe son monde, trahit et assure son propre avenir. Face à une armée qui se débande et des hommes qui désertent, l'Empereur envisage une dernière tentative autour des officiers qui sont restés loyaux, face aux royalistes qui relèvent la tête et espèrent l'avènement de Louis XVIII, tergiverse puis finalement abdique. Il part pour l'île d'Elbe à travers une France qui, suivant les régions, l'acclame ou le rejette. Lui qui voulait soumettre l'Europe entière se retrouve à administrer et développer une simple sous-préfecture dépendant de Livourne, ce qu'il fait d'ailleurs avec efficacité et talent, réveillant une île qui dormait depuis des années. Tel est cet épisode qui caractérise la fin d'un règne.

 

Comme il en a l'habitude, Patrick Rambaud procède par petits détails. Ici, il choisit notamment de gommer l'aura de Bonaparte au pont d'Arcole que, quelques années plus tard, le peintre Jean-Antoine Gros représenta pour la postérité comme un entraîneur d'hommes. En effet il remet à l'honneur Pierre Augereau, simple soldat devenu maréchal d'Empire et vrai héro de cet événement guerrier à la place de Napoléon, tombé dans un fossé avant ce fameux pont (p.157) et qui se couvrit de gloire par la suite. Dans une note à la fin du roman, il apporte d'ailleurs quelques précisions bien utiles sur les personnages de cette époque , sur la vie dans l’île et le débarquement de l'ex-Empereur à Golfe Juan, ce qui témoigne de son travail d'historien. Il prête aux personnages de cette fiction historique des propos qu'ils auraient pu tenir lors de cet épisode qui a précédé les « Cents jours » et Waterloo.

 

Napoléon qui était parti de rien, que les événements avaient servi, et qui s'en était également servi, avait eu des succès en tous genres, la notoriété, la richesse, le pouvoir et maintenant il n'était plus rien, rien qu'un homme déjà malade, contraint de quitter son pays à bord d'un navire anglais, en se cachant de peur d'être assassiné. En outre il devait faire face à la trahison de ceux qui lui devaient tout et qui maintenant, par opportunisme ou par peur, se retournaient contre lui et menaçaient sa vie. Quand il arriva à l'île d'Elbe il reçut un accueil digne d'un «  sous-préfet aux champs » de la part d'une population flagorneuse qui l'ovationna mais qui, avant son arrivée, demandait sa tête et l'aurait bien vu pendu. Pour quelqu'un qui se targuait de connaître les hommes, la leçon était bonne ! Il rencontrait ici la versatilité de l'espèce humaine autant qu'un revirement de son destin personnel.

 

La France n'a sans doute jamais été aussi grande que sous l'Empire mais je retiens aussi que Napoléon, fin stratège et grand chef militaire, a souvent, quand cela allait mal pour lui et sous un prétexte souvent étranger, abandonné ses hommes, ce qui est indigne d'un vrai chef. Je reste quand même très étonné que ses soldats l'aient suivi dans toutes les guerres qui émaillèrent l'Empire.

 

C'est le quatrième volet de la saga napoléonienne consacrée par Patrick Rambaud à cette période de déclin de l'Empire commencé à la bataille d'Essling (« La Bataille ») et l’hécatombe de la campagne de Russie (« Il neigeait »).[Le premier « Le chat botté » -publié plus tard- évoque l’ascension de Bonaparte] Ici, l'ardeur des combats et le froid ont laissé place à la moiteur et au calme de l’île d'Elbe et ce malgré la préparation des « Cent Jours » et les différents projets d' assassinats déjoués. Encore une fois, mais d'une manière différente et pacifique, l'ex-Empereur devenu roitelet d'un caillou perdu en Méditerranée, réussit à s'imposer à la population locale en qualité d'administrateur.

 

Le style est précis, simple, agréable à lire. J'ai passé un bon moment de lecture avec ce livre. J'aime en effet le roman historique surtout quand il a l'avantage, comme c'est le cas ici, d'évoquer certes une grande figure de l'Histoire mais aussi d'en noter les petits travers.

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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L'espion des Tuileries

La Feuille Volante n° 1294

L'espion des Tuileries – Jean-Christophe Portes – City éditions.

En pleine tourmente, le roi Louis XVI dont le pouvoir vacille, est contraint par les Girondins qu'il a appelés au gouvernement de déclarer la guerre à l'Autriche au début de l'année 1792. Ce faisant, il espère sauver son trône. Le lieutenant de gendarmerie Victor Dauterive, toujours fidèle à La Fayette, est chargé, dans ce contexte politiquement difficile et en ce mois d'avril, d'escorter un convoi transportant la paye de l'armée du Nord cantonnée en Lorraine, pas moins de 500 000 livres, autant dire une petite fortune. La région fourmillant d'espions et de déserteurs, le convoi est attaqué et l'argent disparaît. Il ne fait aucun doute que ce vol est destiné à porter préjudice à l'image du marquis de La Fayette, général en chef de cette armée, qui charge son protégé Dauterive d'en retrouver les auteurs. S'engage donc une course poursuite à travers le nord de la France, fertile en rebondissements, désertions et assassinats. Dans un tel contexte de grande confusion, avec massacres d'officiers, démissions ou trahisons de l'encadrement souvent composé d'aristocrates et rébellions au sein d'une armée populaire souvent miséreuse et indisciplinée, l'idéal de liberté suscité par la Révolution a laissé la place à l'anarchie. Face à cette guerre qui menace de s'enliser, Victor est dépêché par La Fayette pour rencontrer le roi à Paris et lui soumettre un projet visant à restaurer l'autorité royale. Cette mission s'annonce difficile compte tenu de la position ambiguë du général dans cette période d'insécurité, de la difficulté d'atteindre le roi et ce d'autant que la vie de Dauterive est menacée entre arrestations arbitraires et tentatives d'assassinat, et cette histoire de vol qui refait surface, attise les convoitises et complique quelque peu les choses pour le lieutenant.

A la suite de Victor et de son fidèle Joseph, un jeune mendiant dont il décidé de prendre en charge l'éducation et qui lui sert aussi de messager, le lecteur va, grâce à une carte de 1791, déambuler dans les vieux quartiers de la Capitale, rencontrer des petits métiers qui servent parfois de couverture aux mouchards de la police, accéder au palais des Tuileries où siège la Cour puisque le peuple a contraint le roi à y résider trois ans plus tôt. Il y règne une ambiance délétère où le secret et la délation le disputent à la crainte d'autant qu'à l'extérieur on réclame la tête du monarque. Le lieutenant y croisera des personnages historiques, des tribuns révolutionnaires qui parfois jouent double-jeu, des écrivains comme Olympe de Gourges, une pamphlétaire dont il est secrètement amoureux, de simples citoyens fanatiques ou animés par l'opportunisme et qui voient dans cette période troublée un moyen de se mettre en valeur dans les clubs comme à l'Assemblée ou des aristocrates séduits par les idées nouvelles. Cette fiction qui est remise dans son contexte historique fourmille de petits détails culinaires dont la recette est parfois parvenue jusqu'à nous, de descriptions vestimentaires, de petits notes anecdotiques ou historiques, de dénonciations de trafics et de remises en cause de nombres d'idées reçues sur cette époque, la menace de coup d'état, les conspirations, la spéculation sur le pain... L'immersion dans l'ambiance de cette période est totale et le dépaysement garanti, un vrai travail d'historien !

L'auteur affine le portait de Dauterive commencé dans les romans précédents. Il nous présente un jeune homme qui n'est pas insensible à la beauté des femmes qu'il croise et se révèle parfois secoué dans ses certitudes personnelles, lui qui, ancien aristocrate, a changé son nom pour un patronyme plus populaire, attiré par les idées généreuses et novatrices de la Révolution. Ici, il est tiraillé entre son choix intime de changement de cette société fondée sur l'arbitraire et l'intolérance, sa fidélité à La Fayette et à la mission qu'il lui a confiée qui est une marque de loyauté envers un roi imprévisible, tantôt courageux face au peuple, tantôt indécis, et le rôle toujours ambiguë du marquis, désireux à la fois, dans ce contexte difficile, de servir la Révolution et de sauvegarder la personne de Louis XVI. Victor a beau n'être qu'un personnage de fiction, il n'en est pas moins un témoin de son temps marqué par la peur, la colère, la violence, la trahison, la solitude, l’égoïsme, la corruption, la duplicité, les illusions qu'on se fait sur autrui, autrement dit l'ordinaire de l'espèce humaine !

Comme toujours, par son le style fluide baigné par le suspense, l'auteur s'attache son lecteur jusqu'à l'épilogue. Je suis avec plaisir et depuis le départ, le parcours du lieutenant Dauterive avec d'autant plus d'intérêt que le roman policier historique m'a toujours enthousiasmé comme ont retenu mon attention les romans de Jean-François Parot qui nous a quittés récemment et à qui cet ouvrage est dédié. La plume de Jean-Christophe Portes fait revivre une période, certes agitée et meurtrière, mais qui m'a toujours passionné par le bouillonnement des idées qu'elle a portées et l'évolution de la société qu'elle a engendrée.

© Hervé Gautier – Novembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

Un air de famille

 

La Feuille Volante n° 1295

 

Un air de famille – Une pièce d'Agnès Jaoui et de Roland Bacri - Un film de Cédric Klapisch.

 

Ce film tourné en 1996 par Cédric Klapisch est d'abord une pièce de théâtre, portant le même titre, écrite en 1994 par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui qui sont aussi au générique.

 

La famille Ménard a quelque chose de traditionnel. « La Mère » (Claire Maurier) est veuve et parmi ses trois enfants Philippe, la quarantaine (Wladimir Yordanoff), marié à Yolande (Catherine Frot), est cadre dans une société d'informatique. C'est le préféré de sa mère, celui qui a réussi, qui prend les décisions pour tout le monde, tandis que Henri (Jean-Pierre Bacri), l’aîné, marié à Arlette, le raté de la famille, s'est contenté de reprendre « Au père tranquille », le café minable, auparavant tenu par son père, sans y avoir fait aucune modification. On y retrouve l'ancien juke-box en panne, la décoration et le mobilier d'un autre âge. Il vivote entre le « plat du jour » à midi et les retraités qui font durer un ballon de rouge tout l'après-midi en tapant le carton. Betty (Agnès Jaoui), la benjamine, qui a du travail grâce à Philippe dans son entreprise, célibataire de trente ans, conserve son indépendance et son franc-parler, ce qui inquiète sa mère. Sa marginalité rebelle face à sa hiérarchie risque de lui coûter sa place mais elle n'en n'a cure, elle reprendra sans doute son errance professionnelle faite de petits boulots et d'allocations- chômage. L'employé d'Henri, Denis, (Jean-Pierre Darroussin) est un peu le souffre-douleur de ce patron sans envergure mais qui cependant ne s'en laisse pas conter et fait valoir sa différence et ses préférences.

 

C'est le soir du 35° anniversaire de Yolande qui doit être célébré dans un bon restaurant du coin mais l'absence d'Arlette, dont on apprend très vite qu'elle a quitté le domicile conjugal, retarde le départ des convives, ce qui fait que tout se passera « au père tranquille » dans l'improvisation la plus totale. Rapidement, ce qui devait être une réunion de famille annuelle, traditionnelle et surtout paisible tourne à l'affrontement. A propos du passage raté à la télévision régionale de Philippe qui devait y parler de son entreprise, de vieilles querelles familiales ressortent et des disputes éclatent. Denis quant à lui, malgré sa non-appartenance à cette parentèle, fait ce qu'il peut pour donner un semblant de fête à cette soirée ratée. Le côté naturel et naïf de Yolande ressort qui énerve quelque peu son mari qui depuis longtemps ne lui accorde que peu d'importance, tandis que la mère campe exactement l'archétype de la « Belle-mère » et de la mère abusive, faisant ouvertement des différences entre ses enfants. Caruso, le pauvre chien paralysé, qui bien entendu ne dit rien et ne bouge pas, a même de la présence.

 

La traditionnelle règle du théâtre de l'unité de temps, de lieu est d'action est pratiquement respectée dans ce microcosme et le drame peut éclater, heureusement conclu par un épilogue moins sombre.

Cette œuvre est une évocation très juste de ce qui se passe dans toutes les familles, entre hypocrisies et non-dits, une entente de façade qui dégénère très vite en règlements de compte à propos de rien, ici d'un bafouillage de Philippe devant les caméras ou de sa cravate jugée peu conforme aux vues de sa mère et accessoirement une prise de bec entre Betty, décidément bien en état d'insubordination, et un des cadres de l'entreprise où elle travaille. Ces détails, savamment étudiés et exploités à l’extrême vont entraîner les membres de cette famille dans une sorte de maelstrom révélateur et destructeur.

 

J'ai trouvé le jeu des acteurs convaincant, les dialogues incisifs, les intonations de voix étudiées, bien dans l'ambiance un peu délétère d'une famille traditionnelle composée de membres qui ne se ressemblent pas forcément et qui ont entre eux d'inévitables désaccords et rivalités. Les différences sociales et familiales sont bien marquées ce qui fait de cette œuvre une satire fort pertinente.

 

 

 

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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Un air de famille

 

La Feuille Volante n° 1295

 

Un air de famille – Une pièce d'Agnès Jaoui et de Roland Bacri - Un film de Cédric Klapisch.

 

Ce film tourné en 1996 par Cédric Klapisch est d'abord une pièce de théâtre, portant le même titre, écrite en 1994 par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui qui sont aussi au générique.

 

La famille Ménard a quelque chose de traditionnel. « La Mère » (Claire Maurier) est veuve et parmi ses trois enfants Philippe, la quarantaine (Wladimir Yordanoff), marié à Yolande (Catherine Frot), est cadre dans une société d'informatique. C'est le préféré de sa mère, celui qui a réussi, qui prend les décisions pour tout le monde, tandis que Henri (Jean-Pierre Bacri), l’aîné, marié à Arlette, le raté de la famille, s'est contenté de reprendre « Au père tranquille », le café minable, auparavant tenu par son père, sans y avoir fait aucune modification. On y retrouve l'ancien juke-box en panne, la décoration et le mobilier d'un autre âge. Il vivote entre le « plat du jour » à midi et les retraités qui font durer un ballon de rouge tout l'après-midi en tapant le carton. Betty (Agnès Jaoui), la benjamine, qui a du travail grâce à Philippe dans son entreprise, célibataire de trente ans, conserve son indépendance et son franc-parler, ce qui inquiète sa mère. Sa marginalité rebelle face à sa hiérarchie risque de lui coûter sa place mais elle n'en n'a cure, elle reprendra sans doute son errance professionnelle faite de petits boulots et d'allocations- chômage. L'employé d'Henri, Denis, (Jean-Pierre Darroussin) est un peu le souffre-douleur de ce patron sans envergure mais qui cependant ne s'en laisse pas conter et fait valoir sa différence et ses préférences.

 

C'est le soir du 35° anniversaire de Yolande qui doit être célébré dans un bon restaurant du coin mais l'absence d'Arlette, dont on apprend très vite qu'elle a quitté le domicile conjugal, retarde le départ des convives, ce qui fait que tout se passera « au père tranquille » dans l'improvisation la plus totale. Rapidement, ce qui devait être une réunion de famille annuelle, traditionnelle et surtout paisible tourne à l'affrontement. A propos du passage raté à la télévision régionale de Philippe qui devait y parler de son entreprise, de vieilles querelles familiales ressortent et des disputes éclatent. Denis quant à lui, malgré sa non-appartenance à cette parentèle, fait ce qu'il peut pour donner un semblant de fête à cette soirée ratée. Le côté naturel et naïf de Yolande ressort qui énerve quelque peu son mari qui depuis longtemps ne lui accorde que peu d'importance, tandis que la mère campe exactement l'archétype de la « Belle-mère » et de la mère abusive, faisant ouvertement des différences entre ses enfants. Caruso, le pauvre chien paralysé, qui bien entendu ne dit rien et ne bouge pas, a même de la présence.

 

La traditionnelle règle du théâtre de l'unité de temps, de lieu est d'action est pratiquement respectée dans ce microcosme et le drame peut éclater, heureusement conclu par un épilogue moins sombre.

Cette œuvre est une évocation très juste de ce qui se passe dans toutes les familles, entre hypocrisies et non-dits, une entente de façade qui dégénère très vite en règlements de compte à propos de rien, ici d'un bafouillage de Philippe devant les caméras ou de sa cravate jugée peu conforme aux vues de sa mère et accessoirement une prise de bec entre Betty, décidément bien en état d'insubordination, et un des cadres de l'entreprise où elle travaille. Ces détails, savamment étudiés et exploités à l’extrême vont entraîner les membres de cette famille dans une sorte de maelstrom révélateur et destructeur.

 

J'ai trouvé le jeu des acteurs convaincant, les dialogues incisifs, les intonations de voix étudiées, bien dans l'ambiance un peu délétère d'une famille traditionnelle composée de membres qui ne se ressemblent pas forcément et qui ont entre eux d'inévitables désaccords et rivalités. Les différences sociales et familiales sont bien marquées ce qui fait de cette œuvre une satire fort pertinente.

 

 

 

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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Un air de famille

 

La Feuille Volante n° 1295

 

Un air de famille – Une pièce d'Agnès Jaoui et de Roland Bacri - Un film de Cédric Klapisch.

 

Ce film tourné en 1996 par Cédric Klapisch est d'abord une pièce de théâtre, portant le même titre, écrite en 1994 par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui qui sont aussi au générique.

 

La famille Ménard a quelque chose de traditionnel. « La Mère » (Claire Maurier) est veuve et parmi ses trois enfants Philippe, la quarantaine (Wladimir Yordanoff), marié à Yolande (Catherine Frot), est cadre dans une société d'informatique. C'est le préféré de sa mère, celui qui a réussi, qui prend les décisions pour tout le monde, tandis que Henri (Jean-Pierre Bacri), l’aîné, marié à Arlette, le raté de la famille, s'est contenté de reprendre « Au père tranquille », le café minable, auparavant tenu par son père, sans y avoir fait aucune modification. On y retrouve l'ancien juke-box en panne, la décoration et le mobilier d'un autre âge. Il vivote entre le « plat du jour » à midi et les retraités qui font durer un ballon de rouge tout l'après-midi en tapant le carton. Betty (Agnès Jaoui), la benjamine, qui a du travail grâce à Philippe dans son entreprise, célibataire de trente ans, conserve son indépendance et son franc-parler, ce qui inquiète sa mère. Sa marginalité rebelle face à sa hiérarchie risque de lui coûter sa place mais elle n'en n'a cure, elle reprendra sans doute son errance professionnelle faite de petits boulots et d'allocations- chômage. L'employé d'Henri, Denis, (Jean-Pierre Darroussin) est un peu le souffre-douleur de ce patron sans envergure mais qui cependant ne s'en laisse pas conter et fait valoir sa différence et ses préférences.

 

C'est le soir du 35° anniversaire de Yolande qui doit être célébré dans un bon restaurant du coin mais l'absence d'Arlette, dont on apprend très vite qu'elle a quitté le domicile conjugal, retarde le départ des convives, ce qui fait que tout se passera « au père tranquille » dans l'improvisation la plus totale. Rapidement, ce qui devait être une réunion de famille annuelle, traditionnelle et surtout paisible tourne à l'affrontement. A propos du passage raté à la télévision régionale de Philippe qui devait y parler de son entreprise, de vieilles querelles familiales ressortent et des disputes éclatent. Denis quant à lui, malgré sa non-appartenance à cette parentèle, fait ce qu'il peut pour donner un semblant de fête à cette soirée ratée. Le côté naturel et naïf de Yolande ressort qui énerve quelque peu son mari qui depuis longtemps ne lui accorde que peu d'importance, tandis que la mère campe exactement l'archétype de la « Belle-mère » et de la mère abusive, faisant ouvertement des différences entre ses enfants. Caruso, le pauvre chien paralysé, qui bien entendu ne dit rien et ne bouge pas, a même de la présence.

 

La traditionnelle règle du théâtre de l'unité de temps, de lieu est d'action est pratiquement respectée dans ce microcosme et le drame peut éclater, heureusement conclu par un épilogue moins sombre.

Cette œuvre est une évocation très juste de ce qui se passe dans toutes les familles, entre hypocrisies et non-dits, une entente de façade qui dégénère très vite en règlements de compte à propos de rien, ici d'un bafouillage de Philippe devant les caméras ou de sa cravate jugée peu conforme aux vues de sa mère et accessoirement une prise de bec entre Betty, décidément bien en état d'insubordination, et un des cadres de l'entreprise où elle travaille. Ces détails, savamment étudiés et exploités à l’extrême vont entraîner les membres de cette famille dans une sorte de maelstrom révélateur et destructeur.

 

J'ai trouvé le jeu des acteurs convaincant, les dialogues incisifs, les intonations de voix étudiées, bien dans l'ambiance un peu délétère d'une famille traditionnelle composée de membres qui ne se ressemblent pas forcément et qui ont entre eux d'inévitables désaccords et rivalités. Les différences sociales et familiales sont bien marquées ce qui fait de cette œuvre une satire fort pertinente.

 

 

 

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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Quand Dieu apprenait le dessin

 

La Feuille Volante n° 1282

Quand Dieu apprenait le dessin - Patrick Rambaud – Bernard Grasset.

 

Au Moyen-Age, Venise est déjà une puissance maritime, commerciale et politique qui s'affirme face au pape et à l'empereur d'Occident. Pourtant le duché est gouverné par Justinien, un doge vieillissant dont la vie est menacée. Il lui faut donc affirmer sa puissance par le rapatriement de la momie de l'évangéliste Saint Marc qui aurait jadis séjourné sur la lagune avant de terminer ses jours comme évêque d'Alexandrie où il est enterré. Mais Alexandrie est aux mains des Ottomans et selon la légende, le doge charge de cette mission deux marchands vénitiens rusés, voyageurs aguerris et tribuns, c'est à dire proches du doge, Rustico da Torcello et Buono da Malamocco qui s'en acquitteront avec succès et d'une manière rocambolesque, face à un Islam tout puissant qui menaçait la dépouille de profanation. Ils n'en tireront cependant aucune gloire et on oubliera jusqu'à leur nom .

Avec ce texte, l'auteur nous transporte dans un temps où les cités médiévales dominées par le pouvoir de l’Église, tiraient leur prestige de la possession de saintes reliques et Venise n'échappait pas à cette tradition, ne serait-ce que pour concurrencer Rome et le tombeau de Saint Pierre. Peu importe d'ailleurs l’authenticité de ces restes qui, à cette époque, faisaient l'objet non seulement d'une vénération un peu surréaliste mais surtout d'un négoce florissant. Nous sommes dans un Moyen-Age boursouflé d'obscurantisme et de superstition , gouverné par des prélats et des prêtres ignares, manipulateurs et dogmatiques qui ne juraient que par un dieu lointain, oublieux du message de l’Évangile dont ils étaient pourtant porteurs et exécutaient leurs semblables au moyen de ridicules ordalies. On se prosternait devant n'importe quoi pourvu que cela soit censé avoir appartenu à un saint ou mieux au Christ lui-même. Quant aux miracles qui leur sont attribués l’imagination était sans borne. Il n'y a que la foi qui sauve !

Si la dépouille du saint apôtre était effectivement en pays musulman, elle était entre les mains de l'église copte, donc concurrente des catholiques. Pour légitimer ce voyage on a un peu maquillé la réalité, les communautés chrétienne et musulmane vivant en bonne intelligence, ce qui est peut-être un signe de tolérance mais assurément la marque d'un autre monde, une autre culture où le commerce fait aussi sa loi avec palabres et profits, esclaves contre denrées. Pourtant, les religieux locaux s'avèrent tout aussi vénales que leurs collègues occidentaux, tout aussi hypocrites aussi, les miracles supposés ainsi que les dons des pèlerins étant une ressource importante de cette communauté..

Il y a une dimension épique dans ce récit qui prête vie à ces marchands intrépides, rusés et avides d'argent qui parcouraient l'Europe et l'Asie pour faire fortune en risquant leur vie. Sur des routes peu sûres du nord ils croisaient des brigands, des loups, des moines paillards et des religieuses lubriques protégés par la religion, l'hypocrisie et leur robe de bure. L'auteur s'approprie avec bonheur cette légende, adjoint à Rustico les services de Thodoalt, un aventurier pragmatique et instruit, un peu moine un peu médecin devenu son mentor. C'est l'occasion pour l'auteur de promener son lecteur dans cette cité médiévale vénète, d'en retracer l'histoire difficile et mouvementée, un duché florissant où le commerce prend la place des combats et où la paix doit être préservée parce qu'elle favorise le négoce quand tant d'autres villes s’appauvrissent dans la guerre.

Le dépaysement dans le temps comme dans l'espace est prenant dans cette fiction. L'auteur,balade son lecteur des brumes du nord de l'Europe à la touffeur d'Alexandrie en passant par les canaux humides de Venise. Par son style et la façon ironique et originale qu'il a de conter cette histoire autant que par la qualité et la précision de sa documentation historique et anecdotique, il fait revivre une époque méconnue et un peu oubliée, s'approprie l 'attention de son lecteur jusqu'à la fin et instille des remarques pertinentes sur les religions, l'hypocrisie, la superstition, les interdits, les batailles et les morts qu'elles suscitent.

J'ai lu ce roman avec délectation, pratiquement sans désemparer, et j'ai particulièrement apprécié la dédicace, notamment à tous ces anonymes vénitiens contemporains

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La bataille

 

La Feuille Volante n° 1292

 

La bataille – Patrick Rambaud – Grasset. Prix Goncourt 1997 – Grand prix de l’Académie Française.

 

Ce roman historique, Balzac en avait rêvé sans pour autant en venir à bout.

 

Nul n'est resté indifférent au personnage de Napoléon, son génie de militaire et d'organisateur, son charisme, l'admiration qu'il inspirait à ses soldats, ses ambitions bien souvent contestables, ses failles… Il a certes été un excellent stratège, ce qui lui valut un destin hors du commun, mais son étoile guerrière n'a pas pâlit seulement à Waterloo. Nous sommes en mai 1809 dans la banlieue de Vienne, à Essling et l'armée de l'Empereur est face aux Autrichiens. Si ça n'a pas une défaite pour Napoléon, ça n'a pas été une victoire non plus, avec de lourdes pertes françaises, dont la mort du maréchal Lannes, et les désertions et les suicides dans son armée autant que les troubles en France annoncent déjà la fin de l'Empire.

 

Patrick Rambaud nous donne à voir, avec force détails le quotidien de cette armée en campagne, les vols, les viols, les pillages, la mort qui rode et les doutes qui commencent à pointer sous l'apparente excitation des combats et la gloire militaire de la Grande Armée. Il nous révèle les mouvements de troupes, les actes de bravoures des maréchaux combattant à la tête de leurs hommes dans des engagements meurtriers, les détails techniques des uniformes et des armes dans les deux camps, ce qui témoigne du côté documentaire de cet ouvrage. Son roman est plein du fracas des préparatifs de cet affrontement, du bruit des sabres et des charges meurtrières, du fracas des canonnades, du hennissements des chevaux qui, vivants participent aux combats et morts servent à améliorer le maigre ordinaire de la troupe, des charges des maréchaux aux uniformes brodés d'or et les soldats souvent en guenilles, de la mitraille, de la faim qui assaille les hommes, de la construction des fragiles ponts de bateaux face à la crue du Danube et des coups de boutoir des Autrichiens, des morts, officiers ou simples soldats, des amputations des blessés, une bataille de deux jours et de deux nuits...La troupe est toujours fidèle à l'Empereur, mais on sent néanmoins que la lassitude gagne les soldats et les officiers qui en ont assez le guerroyer loin de chez eux. Napoléon au contraire, confiant en sa bonne étoile, est toujours aussi autoritaire. Pourtant il ne s'est jamais vraiment relevé du désastre récent de la guerre d'Espagne. Il est certes toujours un fin stratège et un manœuvrier visionnaire au cœur même des combats mais l'auteur nous le révèle colérique, injuste pour ses hommes de qui il n'attendait qu'une obéissance servile, n'hésitant pas à opposer les maréchaux entre eux pour mieux les dominer, gourmand de parmesan, quelque peu négligé parfois et aussi superstitieux. Il nous laisse même deviner le son de sa voix à travers des expressions puisées dans un dialecte italo-corse. Charles Meynier aura beau peindre quelques années plus tard un Empereur vainqueur au milieu de ses soldats blessés, on sent déjà une ambiance de fin de règne dont ce roman témoigne. Même la victoire de Wagram quelques semaines plus tard aura un goût amer

 

Au cours de ce roman le lecteur rencontrera Henry Beyle, pourvoyeur de vivres pour l'armée qui ne s'appelle pas encore Stendhal et le compositeur Haydn ; Comme nous sommes dans un roman, il y a un côté romantique : des hommes sont engagés dans la guerre et peuvent mourir à tout moment mais gardent une pensée pour une femme restée loin d'eux. Ce sont de simples soldats, des paysans arrachés à la terre par la conscription mais qui songent à revenir chez eux pour les moissons et regrettent leur pays. Il y a des rivalités d'amoureux d'autant plus dérisoires que la mort rôde…

 

C'est un ouvrage fort agréable à lire, écrit dans un style fluide.

 

Il y a certes un petit croquis indiquant sommairement les lieux de cette bataille mais il me semble que, s'agissant d'un texte traitant de cet engagement important pour l'Empire, une carte plus détaillée aurait sans doute été préférable.

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le bruit du monde

 

La Feuille Volante n° 1293

Le bruit du mondeStéphanie Chaillou – Éditions Notab/lia .

 

Tout au long de ce court roman, j'ai entendu la voix chaude de Jean Ferrat murmurer que « nul ne guérit de son enfance » et c'est un peu l'histoire de Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, née dans une famille pauvre de la France profonde, rurale et catholique et confrontée très tôt à la faillite de l'entreprise familiale et à un état de gêne chronique que ses parents combattent comme ils le peuvent. Par chance, et contrairement à ses frère et sœur promis à l'apprentissage, elle a la passion de la littérature et des facilités qui la destinent à de hautes fonctions. Boursière elle s'inscrit dans une classe préparatoire à une grande école et on imagine le boulevard qui s'offre à elle, la réussite, la revanche sur son enfance pauvre coincée entre une mère abusive et névrosée et un père transparent, on songe à la méritocratie, à la réussite grâce à l'éducation, à l'égalité des chances, à l'ascenseur social de la République dont on nous parle tant depuis tant d'années...Pourtant, sans qu'elle sache exactement pourquoi, elle renonce à cet avenir brillant, à cette promotion, à cette vengeance aussi, choisit de se souvenir d'où elle vient, et, ne se sentant pas à sa place dans ce monde nouveau des élites où, pense-t-elle, elle n'a pas sa place, elle abandonne tout. Il en résulte un mal-être qui lui fait détester le monde entier autour d'elle. Interloqués, ses parents qui sont fiers d'elle, cherchent à comprendre mais elle ne parvient même pas à formaliser avec des mots son refus de la réalité, à se confier à quelqu'un et la solitude qui résulte de cet état génère une souffrance intime. Elle tente bien un sursaut pour s'intégrer dans cette vie, pour faire comme toute le monde. Elle se marie mais divorce peu d'années après, malgré toutes les attentions amoureuses de son époux, devient institutrice alors qu'elle n'aime ni les enfants ni même enseigner. Là aussi c'est l'échec et elle abandonne une carrière qui aurait occupé sa vie et l'aurait mené vers la retraite. La mécréante qu'elle est prie même et attend sans trop savoir quoi, espérant sans doute qu'un miracle la sortira de là, oubliant simplement que la justice immanente n'existe pas. Elle a constamment à l'esprit l'image de ce hameau pauvre de son enfance et du Christ en croix à un carrefour, comme deux visions à la fois contradictoires et obsédantes. Puis c'est l'exil volontaire dans le sud-Ouest de la France, peut-être à cause de l'accent et de la douceur de vivre et c'est là qu'elle trouve un semblant d'équilibre à sa solitude, grâce à l'écriture.

Le livre refermé et bien que cet ouvrage porte la mention « Roman », je me suis demandé si c'en était effectivement un. Moi j'ai lu le témoignage de quelqu'un mal dans sa peau, qui n'a pas sa place en ce monde et le sait et je me suis dit que nous sommes nombreux à avoir espéré quelque chose de notre vie, d'y avoir cru au point de prendre nos espérances pour des promesses, de les avoir artificiellement entretenues et bien entendu, à la fin du parcours, de nous être aperçu que tout cela n'est que du vent. On peut toujours se culpabiliser, accuser la malchance, le hasard ou les autres, le bonheur dont on nous rabâche qu'il est dû à chaque être humain, est rarement au rendez-vous.

Une autre idée m'est venue, celle du refus de l'avenir au nom de la peur de n'être pas à la hauteur d'une tâche juchée impossible à accomplir simplement parce qu'on y est pas à sa place, qu'on a peur de n'être pas à la hauteur. On peut toujours nous dire que c'est un défi et qu'on se doit de relever. Il ne manquera jamais de gens pour le faire, surtout maintenant où on ne parle que de réussite et ils jetteront un anathème d'autant plus facilement que cet aspect des choses leur échappe.

Le livre se termine sur la solution trouvée qui consiste à mettre « des mots sur ses maux », à formaliser ses craintes, à expliquer ses doutes, ses renoncements. Pourquoi pas ? Mais je ne suis pas sûr que l'écriture soit vraiment une libération à ce point salvatrice, qu'il suffise de tracer des mots sur une feuille blanche pour être libérer d'un mal de vivre qui vous suivra toute votre vie. Que la souffrance soit un extraordinaire moteur de la création artistique, c'est indéniable, mais qu'un apaisement s'en suive et avec lui une amélioration durable, j'en suis maintenant beaucoup moins sûr. Le malaise ressenti et exprimé, me semble lui coller à sa peau comme une ombre. A ce destin implacable on pourra toujours opposer la liberté individuelle mais Marilène a le sentiment que, quoiqu'elle fasse, la partie est perdue d'avance pour elle. Elle est comme prédestinée au malheur, au mal-être, maintenue dans une vie qu'elle n'a pas voulue, qu'elle ne supporte plus, où elle est perdue et qui est pour elle vide et inutile.Je ne suis pas bien sûr non plus que les parents de Marilène apprécient son choix d'écrire ainsi sa vie où forcément ils vont figurer, pas forcément à leur avantage, mais c'est un autre sujet.

J'avoue avoir été été étonné par ce livre, autant par le sujet traité que par le style volontairement dépouillé et sec de l'auteure. Ma lecture a été attentive et curieuse et même si je ne partage pas l'épilogue que j'imaginais différent il constitue un bon sujet de réflexion.

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

 

 

Elsa mon amour

 

La Feuille Volante n° 1290

Elsa mon amourSimonetta Greggio – Flammarion.

 

Elsa Morante (1912-1985), écrivain (et non pas écrivaine) de grand talent, de nos jours injustement oubliée, a été l'épouse, à partir de 1941 et durant toute sa vie d'Alberto Moravia (1907-1990) également écrivain et ce malgré leur séparation et ses nombreuses maîtresses. Elle l'a suivi dans son exil provoqué en 1943 et 1944 par le fascisme. Ce roman est l'histoire de la vie d'Elsa, mais pas vraiment une biographie au sens habituel malgré les nombreux biographèmes égrenés dans ce livre, mais plutôt un récit où le rêve, l'illusion prennent un peu, l'espace d'un instant, la place du réel, en modifie les apparences. Cela donne un récit acerbe et un peu désabusé et Simonetta Greggio précise elle-même qu'il s'agit d'une fiction où elle se glisse dans la peau d'une Elsa qui prend la parole en refaisant le chemin à l'envers. Elle n'échappe pas à la règle commune à chacun d'entre nous qui, parce que notre vie ne ressemble pas à ce dont nous avions rêvé, à ce que nous avons cru qu'elle nous réservait au point de l'ériger en promesses, se laisse aller à son désarroi et la repeint en couleurs vives, mais ce badigeon s'écaille au fils du temps. Nous avons beau rejouer cette comédie en faisant semblant d'y croire, de nous réfugier dans la beauté, la perfection ou l'imaginaire, nous dire que tout peut arriver, au bout du compte il nous reste les regrets, les remords, la culpabilité peut-être de n'avoir pas fait ce qu'il fallait ou nous incriminons la malchance... Ainsi, sous la plume de l'auteure de « La douceur des hommes », Elsa Morante fait, dans un texte rédigé à la première personne, directement au lecteur la confidence de sa vie, de son parcours, jusqu'aux détails les plus intimes. Avant de rencontrer Moravia, elle avait connu des ruptures avec sa famille, des années de galère financière, n'était qu'un écrivain en devenir, avec pour soutien des amours de passage et surtout cette envie d'écrire qui sera sa passion toute sa vie, qui sera sans doute comme un exorcisme à ses illusions, à ses peines, à son absence de bonheur et d'amour. Quand elle croise Moravia, ils sont à peu près du même âge et lui est déjà couronné par la succès de ses romans. En outre ce qui les rapproche est sans doute leur demi-judéité commune et sûrement aussi le désir (« Nous avons cela en commun, Moravia et moi. Nous ne lambinons pas avec le désir ». Ce fut peut-être de sa part à elle, un amour sincère mais elle nos confie qu'Alberto était à la fois « passionnel et infidèle, indéchiffrable » à la fois amoureux fou de ses conquêtes de passage et homosexuel non assumé. Elle qui n'avait pas connu le bonheur avec ses parents n'aura pas non plus un mariage heureux mais, malgré leur séparation, refusera le divorce, par principe (elle était l'épouse d'Alberto Moravia et le restera) ou pour des raisons religieuses. Ainsi l'histoire de cette longue liaison (49 ans), consacrée par le mariage ne fut pas un long chemin tranquille avec au début la fuite à cause des rafles de juifs, la peur d'être dénoncé et d'être déporté et plus tard, la paix revenue, un quotidien houleux où elle a été malheureuse de trop vouloir être aimée et d'avoir gauchement tout fait pour être détestée. La symbolique de la pluie, l'univers énigmatique des chats accompagnent cette ambiance un peu délétère tissée par l'indifférence de son mari devenu aussi un rival, l'abandon, la fuite ou la mort de ses amants successifs.

Nous ne sommes qu’usufruitiers de cette vie qui nous est confiée avec la mission non écrite et quelque peu hasardeuse d'en faire quelque chose. La sienne Elsa l'a dédiée à l'écriture, à l'amour par passion, à la patience, à la souffrance aussi, sans pour autant l'avoir voulue,mais qui est, elle aussi, un élan vers les mots. C'est avec ces mêmes mots qu'elle parle des maîtresses de son mari, de son inconstance mais aussi de la période noire de Mussolini qui endeuilla l'Italie. Elle ne résiste pas non plus à nous confier des anecdotes sur ses contemporains plus ou moins liés au fascisme, à la mafia, à la culture, peut-être pour tromper son ennui et surtout sa solitude. Elle les meublera en tombant à son tour amoureuse d'autres hommes, parfois des homosexuels mais reviendra toujours vers Moravia et surtout vers l'écriture. Elle devint un écrivain majeur de la littérature italienne..

Il y a des détails biographiques très précis, des citations qui témoignent d'un travail de documentation très poussé, des envolées poétiques émouvantes et même envoûtantes, le tout ressemblant à un tableau composé par petites touches d'où la personnalité et la sensibilité de Simonetta Greggio ne sont sans doute pas absentes. Parfois j'ai même eu l'impression que, derrière Elsa qui est censée s'exprimer à la première personne, c'est carrément elle qui parle au cours de ce bel hommage.

 

J'apprécie depuis longtemps l'écriture de Simonetta Greggio, sa sensibilité littéraire, ses choix et la qualité de ses romans, mais aussi sans doute parce que elle, Italienne, choisit d'écrire directement en français, ce que je prends comme un hommage à notre si belle langue.

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Cette nuit

 

La Feuille Volante n° 1291

 

Cette nuit – Joachim Schnerf - Zulma.

 

La nuit dont il va être question n'est pas n'importe laquelle. C'est celle de Seder de Pessa'h qui, dans le rituel hébraïque, commémore la fuite d’Égypte, c'est à dire le retour à la liberté pour le peuple juif après des années d’esclavage. Cette cérémonie a lieu au cours d'un repas familial le soir où les mets sont chargés de symboles et dont le déroulement répond à une codification précise avec ablutions, bénédictions psaumes et lectures. C'est un moment consacré à la fête, au souvenir, à l'espoir aussi. L'auteur détaille toutes ces phases pour les non initiés.

Ce n'est pas non plus n'importe quelle nuit puisque c'est le premier Seder que Salomon, le narrateur, célèbre sans Sarah, l'amour de sa vie, morte quelques mois plus tôt. Il la revoit pourtant toujours à ses côtés. C'est l'occasion de réunir toute la famille, ses deux filles Michelle et Denise, leur mari respectif Patrick et Pinhas, ses petits enfants, Samuel et Tania et d'autres membres de la parentèle. Tout le récit est baigné par le souvenir de Sarah, de leur vie commune, mais aussi de la Shoah, des rafles, de la vie dans les camps à laquelle il a survécu ... En plus de la liturgie on évoque les absents, on moque gentiment les présents, on s'amuse avec les petits-enfants, on plaisante parfois comme s'est son cas, usant d'un humour particulier aux juifs, comme lors de tous les repas dans les familles traditionnelles. Les personnalités s'affrontent aussi et pour Salomon les analepses se bousculent dans sa tête et avec eux le souvenir obsessionnel de son épouse On ne coupe pas non plus à l'éternel opposition entre les Séfarades et les Ashkénazes, aux vieilles histoires et querelles, aux questions des plus jeunes sur Israël, sur Dieu, sur le peuple juif… Salomon doit jouer les pères de famille et maître de cérémonie malgré les souvenirs personnels douloureux qui l'assaillent et bien que les circonstances ne s'y prêtent pas, aborde la délicate question de l'héritage et de la maison qu'ils vont acheter et qui sera celle de toute la famille. La querelle des générations est elle aussi inévitable, l'Europe s'est faite et avec elle la réconciliation franco-allemande à laquelle les petits-enfants sont plus sensibles, malgrè le ressentiment des adultes à propos des nazis…

 

Ce que je retiens, moi qui ait toujours cru que les êtres faits l'un pour l'autre n'existent pas, c'est l'amour de Salomon pour Sarah et je choisis de croire qu'il est sincère, qu'il perdure par delà la mort quand bien des couples se promettent fidélité pour la vie, se séparent quelques années après et chacun recommence avec un autre partenaire en faisant semblant de croire que cette fois c'est la bonne et que cela durera toujours. Entre eux c'est un amour qui n'a plus besoin de la dimension physique du corps. Il ne remplacera jamais Sarah. Nous sommes dans un roman et donc dans une fiction et que l'auteur choisisse de donner à ce récit une dimension sacrée en l'évoquant à propos d'une fête religieuse ne change rien. A la fin du livre, c'est un peu comme si Salomon devenait fou, comme si le fantôme de Sarah devenait tellement présent que lui-même n'existait plus, un peu comme si, d'avoir ainsi remonter le temps vécu en commun lui avait donné le vertige, comme si la vie sans cette femme était effectivement impossible pour lui. Il sent que la mort le guette parce que la solitude lui semble soudain insupportable et que ce premier Seder depuis la disparition de Sarah sera pour lui le dernier . Il prend conscience qu'il est à la fois un veuf et un vieillard et que la camarde le guette du coin de l’œil. Cette cérémonie terminée, la nuit s'annonce et avec elle le sommeil, antichambre de la mort et toutes ses plaisanteries sur la Shoah n'y feront rien, comme deviennent prégnantes les souffrances que les nazis infligeaient aux juifs dans les camps, il perd son souffle comme ses congénères étouffaient dans les chambres à gaz et les crématoires. Le Seder évoque le voyage des Hébreux fuyant l’Égypte vers la Terre Promise et c'est pour lui la fin de son parcours terrestre.

 

Même si je ne suis pas familier des coutumes traditionnelles juives, détaillées ici dans leurs significations et leurs procédures, si je ne partage pas le message de ce livre, pour peu que je l'aie compris, je dois reconnaître son côté émouvant.

 

 

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un petit boulot

 

La Feuille Volante n° 1289

 

Un petit boulot – Iain Levinson – Liana Levi.

Traduit de l’américain par Franchita Gonzalez Battle.

 

Nous sommes dans l'Amérique profonde, une petite ville qui vient de perdre son unique usine qui donnait du travail à la plupart des habitants. Pour compléter le décor, c'est l'hiver et le froid est rude. Jack est de ces chômeurs qui, bien entendu, a tout perdu en plus de son travail, même sa petite amie. Il ne survit que grâce à son allocation chômage et la bière dont il fait une consommation exagérée, mais bien des dettes restent impayées. Pour y faire face et ne pas perdre l'estime de lui-même, il est prêt à accepter n'importe quel boulot et Ken, un dealer et un bookmaker à qui il doit de l'argent lui propose de tuer son épouse qui le trompe. Lui qui jusqu'à présent était quelqu'un de bien, accepte et devient donc tueur à gages ! Non seulement d'autres contrats s'ajoutent au premier mais sa nouvelle fonction l'aide à régler ses comptes personnels. Il tue d'ailleurs avec une étonnante facilité pour quelqu'un qui n'a pas à priori l'usage ordinaire des armes, apprend vite les ficelles et devient même inquiétant pour son patron qui a suscité cette nouvelle activité. Il n'est quand même pas aussi buté qu'un porte-flingue ordinaire puisqu'il se fait engager dans une station-service pour un salaire de misère de manière à avoir ainsi une couverture. On a beau être aux États-Unis, tous ces morts dans une petite ville dépeuplée, ça commence à faire beaucoup et la police va s'intéresser à lui et à ses relations avec Ken. La situation d'homme de main suppose la solitude et l'absence de femmes commence à lui peser et c'est précisément au commissariat où il est convoqué qu'il va en croiser une. C'est une sorte de paradoxe pour lui, mais elle lui fait vraiment beaucoup d'effet ! Et puis si les flics ont de graves soupçons à son sujet, ils n'ont aucune preuve contre lui. L'air de rien, Levinson transforme ce roman en véritable triller, entretenant jusqu'au bout le suspense à propos de Jack devenu bizarrement sympathique et de ses aventures un peu rocambolesques.

 

Son nouveau métier qui pourtant lui rapporte de l'argent commence-t-il, à la longue à secouer son sens de la moralité, il rêve de racheter la station-service qui l'emploie et fait des projets d'association parfaitement légale avec un autre salarié de l'entreprise. La chance lui sourira quand même dans une fin assez inattendue pour un assassin !

 

L'auteur nous brosse un portrait bien peu flatteur de ce pays, de son mode de vie qu'on associe au « rêve américain » ce qui reste encore pour le vieux continent un parangon. Il le fait sur un mode mi- humoristique mi-sérieux et dénonce les travers d'un système économique où l'être humain ne compte guère, qu'il soit un simple salarié qu'un petit chef pointilleux a décidé de licencier, parfois pour une broutille, ou qu'il soit l'objet d'un contrat mafieux. La déshumanisation est la constante de ce contexte.

J'ai découvert avec plaisir l’œuvre de Iain Levison un peu par hasard à la lecture de « Tribulations d'un précaire » (La Feuille Volante n° 1287) et je me suis demandé si, au nom de notre appétit de modèles, surtout quand ils sont mauvais, nous ne serions pas nous aussi en train de copier nos amis Américains dans ce qu'ils ont de plus déshumanisé. Certes tous les licenciés ne deviennent pas tueurs à la solde d'un caïd, mais la nécessaire reconversion, y compris en traversant simplement la rue, peut amener à des situations surréalistes. Jack devient vraiment compétent dans son nouveau métier et la police est soit malchanceuse soit vraiment pas très curieuse. Les circonstances de ces différents meurtres semblent être à ce point détachées de la réalité que s'en est un peu suspect. Je ne suis pas fan des épilogues tragiques, mais celui-ci, je le trouve vraiment idyllique.

 

Ce roman a été adapté à l'écran en 2016 avec Romain Duris et Michel Blanc.

 

 

 

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le paquet

 

La Feuille Volante n° 1288

 

Le paquet - Philippe Claudel - Stock .

 

Il est bizarre cet homme, on dirait une sorte de SDF. Nous le voyons assis sur un banc public, traînant derrière lui un lourd paquet, aussi gros que lui et tout au long de cette pièce en un acte et le spectateur-lecteur pourra toujours fantasmer sur son contenu au rythme des marques d'intérêt qu'il lui témoignera. Sur la scène où il est seul, il se laisse aller à la philosophie, mais à celle des halls de gare ou de comptoirs de bistrot, dans ces endroits où l'on refait le monde sans que quiconque ne vous ait demandé quelque chose. Bien sûr il va nous parler de ses amis, de ses voisins, de sa femme aujourd'hui décédée, de ses souvenirs de jeunesse, s'adonne volontiers au début, à sa passion pour l'alexandrin qui, à l'entendre, est naturelle chez lui bien que cette figure de style ne réapparaisse pas au cours de son intervention. Il se met à disserter, passant volontiers du coq à l'âne, sur l'amour, les slogans publicitaires, son psychiatre, le service militaire, le déclin de la France, la mort ...C'est un peu comme s'il vidait son sac, une ultime fois avant le grand saut. Le regard qu'il porte sur la société dans laquelle il vit donne lieu à des remarques pleines de bon sens et qu'il serait bon de méditer. Par exemple « L'imbécile donne de l'espoir. C'est sa mission sur terre. C'est d'ailleurs pour cela que dans les pays progressistes et démocrates nous en élisons un à la tête de l’État. ». On ne saurais être plus précis ! Pourtant, au fur et à mesure on voit bien qu'il est victime de tous les malheurs du monde. On ne sait vraiment pas trop qui il est, entre un modeste employé de banque ou un homme d'affaires important. On se perd autant dans ses confidences que dans ses remarques sur la société présentée alternativement comme dangereusement consumériste et menacée par la mondialisation. Pour s’exprimer, il choisit tour à tour le sérieux et l'humour et cela finit par ressembler à une sorte de délire verbal à la fois incohérent et décousu, et nous ne savons pas trop s'il faut en rire ou en pleurer !

 

Il s'agit d'un monologue, pire peut-être d'un soliloque pendant lequel il prend les spectateurs à témoin, leur parle du loto, de recettes de cuisine, des progrès techniques et de lui bien entendu et de ses malheurs et de ses failles. Finalement, il change de ton, abandonne son humeur un peu badine du début pour se concentrer sur une phrase tronquée, lue sur la vitre du métro parisien «  Chacun mérite ce qu'il a, le riche sa fortune, le pauvre son... » . Cette interrogation va se transformer en un quête éperdue et définitivement vaine et se terminer par une sorte de confession un peu surréaliste. Cette pièce écrite et mise en scène par l'auteur a été créée en janvier 2010 au Petit Théâtre de Paris et interprétée par Gérard Jugnot.

 

J'aime bien Philippe Claudel quand il choisit d'écrire un roman où le dépaysement et la poésie sont au rendez-vous. Je l'ai assez dit au fil de cette chronique. Là j'avoue que j'ai un peu décroché, peut-être pas compris grand-chose et je suis peut-être passé à côté d'un chef-d’œuvre, à part que cet homme est bien seul, entre vide et angoisse, à l'image de nombre de nos contemporains et peut-être de nous-même. Le monologue qu'il mène souligne ce trait (Je note aussi que l’écriture est aussi une forme de soliloque) qui est à la fois une réalité et un lieu commun dans notre société. C'est évidemment bien écrit, mais d'une manière plus quelconque et ordinaire qu'à l'accoutumée mais je m'attendais à autre chose et, le livre refermé, je suis partagé et je dois bien avouer que, n'ayant pas retrouvé ici l'auteur que j'aime lire, je suis un peu déçu..

 

 

 

 

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

la douceur des hommes

La Feuille Volante n° 1262

La douceur des hommes – Simonetta Greggio – Stock.

 

Constance, jeune femme trentenaire narre l'enterrement de Fosca, une vielle dame de 87 ans rencontrée par hasard à Venise. Par un effet d'analepse Constance se souvient de cette rencontre et d'un voyage en Italie qui a suivi où Fosca, une épicurienne devenue un peu sa grand-mère de substitution a abondamment parlé d'elle, de sa vie, de ses amants...Elle a péroré sur l'amour, sur le mariage qui ne tient pas ses promesses et enfante souvent du malheur contrairement aux apparences ou précipite dans les amours de contrebande, sur la souffrance qui n'est pas rédemptrice contrairement à ce qu'on nous a affirmé avec force dans les confessionnaux, sur le désir… Constance prend parfois le relais et parle de ses pérégrinations souvent solitaires autour du monde, se pose des questions sur elle-même, sur son parcours, ses aventures amoureuses, face à cette vieille femme qui semble plus jeune qu'elle mais qui veut lui communiquer son message comme elle le ferait à une parente, à un amie chère, avant de mourir. Elle lui parle avec tendresse des hommes qu'elle a aimés mais cette plongée dans le passé a pour Fosca des accents de testament, ce voyage en Italie, des relents de dernière séance et pour le lecteur, cette profusion de mots transalpins et chantants est une invitation au voyage, au dépaysement. Cette immersion intemporelle s'accompagne de photos en noir et blancs, aux bords dentelés, avec des annotations au dos, une date, un nom, un lieu pour réveiller la mémoire et derrière les sourires, une histoire, des lettres reçues, témoins de passions, d'amertumes ou de regrets, un journal intime aux pages jaunies qui gardent la trace secrète des émotions et des remords…

 

J'ai lu ce roman avec curiosité et attention, Le titre était engageant, je n'ai pas souvent entendu des auteures parler ainsi de la douceur des hommes, mais, le livre refermé je ne l'ai pas vraiment ressentie tout au long de cette lecture. Fosca a peut-être tendrement aimé ces hommes mais ceux qui sont passés dans sa vie semblent l'avoir fait rapidement, en y laissant seulement une trace comme l'empreinte d'un pied dans le sable, vite effacée par la vague et sa mémoire en a conservé un souvenir à la fois fort et fragile. Quant à ceux que Constance évoque, c'est la même chose, la même marque furtive, vite envolée ! Il faut dire que le sujet s'y prête, les relations entre les hommes et les femmes, leurs liaisons amoureuses sont des sujets récurrents et largement traditionnels dans les romans. Le mariage , tenté deux fois par Fosca, qu'on nous présente comme un point de passage obligé dans la vie de chacun d'entre nous, au nom de la perpétuation de la race et de l'enrichissement du pays, en nous faisans croire que le bonheur passe par lui, est un leurre. Cette certitude initiale, si souvent répétée au point qu'elle est ancrée en nous, a pourtant des accents d'hypocrisie et d'échec, même si nous trouvons toujours de petits arrangement pour la faire perdurer. Quant à l'amour qui en principe préside à tout cela, il n'est lui aussi qu'une illusion fugace, qu'une image virtuelle dont les traits se dissipent rapidement sous les coups de la réalité. Il ne se conjugue pas avec « toujours », même si on le voudrait bien et souvent c'est la solitude qui prévaut parce qu'avant, ou à la place, il y a eu des attentes, des atermoiements, des faux-pas, des renoncements des trahisons et bien sûr des larmes . Elle est l'antichambre de cette mort qui nous attend tous parce que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie, même si nous voulons toute notre vie l'oublier.

 

Simonetta Greggio n'est pas une inconnue pour cette chronique où son talent d'écrivain a déjà été apprécié. J'ai retrouvé, dans ce qui est son premier roman (paru en 2005), avec plaisir son style fluide et agréable à lire, avec des accents poétiques émouvants et une somme d'aphorismes bien sentis et pertinents.

© Hervé GautierJuillet 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Tribulations d'un précaire

 

La Feuille Volante n° 1287

 

Tribulations d'un précaire - Iain Levinson – Liana Levi.

Traduit de l'américain par Franchita Gonzales BatlLe .

 

La recherche d'un travail a toujours été vital pour l'homme, c'est même un droit humain fondamental parce qu'avec un emploi stable on peut envisager de construire quelque chose, une vie, une famille.. mais actuellement cela ne court pas les rues. Pourtant, à. en croire certains, il suffirait de traverser tout simplement la rue pour en trouver un ! Pourtant, si on considère le nombre de chômeurs qui ne cesse d'augmenter, on pourrait légitimement croire que ce n'est pas aussi facile, ou alors nous manquons de rues ! Et puis à traverser la rues comme cela, constamment, on devient un « travailleur itinérant », tout comme le narrateur et ce n'est pas sa licence de Lettres, obtenue après une dépense de 40.000 dollars, qui peut lui procurer un emploi pérenne. Comme nous sommes à l'échelle des États-Unis, c'est carrément tout le pays qu'il traverse ! Alors , faute de mieux, il devient ce travailleur précaire à la recherche de petits boulots, en attendant mieux, même si ce « mieux » n'arrive jamais. Donc pas question pour lui de faire des projets, d’avoir une famille et une vie normale … Il reste célibataire et sa copine va voir ailleurs. Il devient, au hasard des petites annonces et surtout de la chance, vendeur dans une poissonnerie, marin-pêcheur en Alaska, électricien… Tous ces emplois furtifs lui donnent à voir le côté hypocrite de la société, les non-dits, la hiérarchie tatillonne et les règles non-écrites qui ont cours dans l'entreprise ainsi que des pratiques contestables de la part des collègues qui pourtant sont comme lui. Heureusement il est bricoleur, débrouillard et sait se rendre indispensable.. Pourtant, il vit dans le pays le plus riche du monde, celui du « rêve américain », qui pour le monde entier est une référence.

 

Parfois on le sent à l'aise dans ce contexte qui lui permet de changer d'employeur quand il le souhaite, au gré de ses envies ou de ses intérêts, Il ne manque pas de se poser des questions sur cette société américaine, se demandant si devenir mendiant ; c'est à dire marginal, ne serait pas la solution,tant la motivation, ce mot magique qui permet de vaincre toutes les difficultés et d'atteindre les sacro-saints objectifs fixés par d'autres, lui manque de plus en plus. En outre il finit par comprendre que les possibilités de carrière et les « postes à responsabilités » qu'on lui fait miroiter pour le décider, ne sont que des leurres. Dans ce contexte il en est réduit a effectuer des travaux les plus dangereux, les plus sales, donc les plus dévalorisants et évidemment les plus mal payés, ce qui n'encourage pas. De plus, sa position dans l'entreprise fait qu'il n'est pas en situation de se défendre quand il est victime d'injustices de la part de ses collègues ou de son employeur qu'il ne peut combattre efficacement. Quand il revient dans le monde quotidien, c'est à dire pour lui hors de l'exercice d'un de ces jobs, Internet, malgré les facilités qu'il offre, ne le convainc pas. Sa posture de travailleurs itinérant lui permet de poser sur le monde du travail un regard critique qui certes s'applique prioritairement au contexte des États-Unis et donne lieu à des poncifs bien sentis, mais a une portée universelle tant ce pays a toujours été pour nous une sorte de modèle. Ses remarques sont frappées au coin du sens commun et on le sent vraiment désabusé.

 

J'ai abordé l’œuvre de Iain Levison un peu par hasard notamment à la lecture de son roman « Pour services rendus » (La Feuille Volante n° 1279)où il dénonce le pouvoir politique et ses connotations coupables avec l'argent. Il me paraît être, cette fois encore et dans un autre registre, un observateur pertinent de la société américaine et ses remarques peuvent parfaitement être transposables dans la nôtre.

 

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Quelques-uns des cent regrets

 

La Feuille Volante n° 1286

 

Quelques-uns des cent regrets- Philippe Claudel – Stock.

 

Le narrateur revient dans son village natal, après seize longues années d'absence, pour assister aux obsèques de sa mère. C'est évidemment pour lui l'occasion d'explorer les souvenirs de son enfance qui lui reviennent à la mémoire. Il revoit l'image de cette trop jeune fille qui avait déjà donné la vie avant même d'entrer dans l'âge adulte, qui avait, pour son fils unique, tressé l'histoire d'un impossible amour avec un aviateur de passage que la guerre lui avait enlevé mais dont la seule photo trônait dans sa chambre comme la marque de la fatalité mais aussi celle d'un bonheur trop tôt envolé. L'enfant avait vécut toute sa jeunesse dans cette absence à la fois héroïque et vide, le corps de ce combattant n'ayant jamais été retrouvé.

 

Au cours de ses déambulations dans le village, le narrateur revoit cette jeunesse passée auprès de cette mère célibataire qui travaille durement pour élever son enfant. Il revoit ses tribulations de jeunesse, ses années de dur apprentissage de la vie où il l'aidait gauchement à gagner leur pain en servant de factotum d'occasion aux commerçants ambulants les jours de marché. Ainsi apprit-il, bien souvent à ses dépens, à connaître l'espèce humaine capable du pire comme du meilleur mais bien souvent du pire et à se tricoter une philosophie pour la future existence qui l'attendait. Leurs visages, leurs manies, leurs boniments resurgissent aussi et cela donne lieu sous la plume de notre auteur à une galerie de portraits originaux qui n'a d'égal que la description savoureuse de quelques habitants de ce coin perdu, coincés entre un comptoir de bistrot et un banc public, à attendre eux aussi une mort qui tarde à se manifester. Et puis il est parti pour découvrir le monde, comme le font tous les enfants, abandonnant cette femme à la pauvreté, au travail ingrat, au mépris et à la condescendance des riches, à la solitude aussi

 

Pour suivre le cercueil il est bien seul et accomplit le dernier geste d'un fils qui n'a même pas pu voir sa mère vivante une dernière fois. Ses souvenirs à la fois amers et sucrés de cette enfance ne sont pas les seuls à se réveiller. Ils sont accompagnés de fantômes qui eux aussi s'agitent dans sa mémoire. Refaire ainsi le chemin à l'envers donne le vertige avec son cortège de fantasmes, d'espoirs déçus, de regrets et de remords. Il a certes abandonné cette femme et cette famille étriquée mais il a surtout fuit l'hypocrisie et les mensonges qui y régnaient. C'est que cette femme part avec un secret qui a, il y a bien longtemps, provoqué la fuite de cet adolescent. Il y a des vérités qu'on ne veut pas voir tant elles sont difficiles à admettre et les ombres de ce passé et leur nombreux non-dits s'offrent maintenant à lui mais il refuse de les affronter parce que, sans doute, il les connaît déjà. Il ressent maintenant avec plus d'acuité peut-être la honte d'avoir ainsi abandonné sa mère à qui il ne peut même plus demander pardon, autant qu'il prend conscience, face à tous ces morts , de tout ce que cette famille lui avait si longtemps caché. Ce qui n'est pas autre chose qu'une trahison face aux secrets et aux souffrances inavouables d'une famille engluée dans le silence met en lumière sa propre naïveté, sa crédulité innocente d'enfant qui maintenant découvre les choses dans leur triste réalité. Ravaler sa haine l'a sans doute aidé, tout au long de son existence, à supporter l'injustice, le silence et même un certain mépris, surtout quand ils viennent de nos proches !

 

C'est toujours un plaisir de lire Philippe Claudel, quel que soit par ailleurs le sujet traité ; Le texte, toujours poétique, est une invitation au rêve pour le lecteur et l'épilogue est à la dimension de ce roman émouvant. Notre auteur parvient même à instiller quelque humour dans cette question difficile tant le secret est commun à beaucoup de familles.

 

 

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le bruit des trousseaux

 

La Feuille Volante n° 1285

Le bruit des trousseaux- Philippe Claudel – Stock.

 

Ce petit livre d'à peine cent pages, au petit format, n'est pas un roman, c'est une sorte de recueil de pensées, une compilation de de remarques, de moments, de réflexions autour du thème de la prison et de ceux qui la peuplent, détenus et gardiens, le bruit des trousseaux évoquant évidemment les clés qui accompagnent l'univers carcéral. Philippe Claudel nous dévoile ici un pan de sa vie d'ailleurs assez long, onze années pendant lesquelles il a fréquenté la maison d'arrêt de Nancy, non comme pensionnaire mais comme professeur professionnel, une fonction différente de visiteur de prison qui serait chargé de cours. Il a été le « Prof » , le « Maître » pour une foule de gens, souvent peu intéressés, souvent même analphabètes et pour qui la culture ne représente rien, qui ne venaient à ses cours que pour passer le temps, échapper au rituel et à l'inaction du quotidien et avoir, à travers son enseignement, un semblant d'évasion temporaire. Il a donc été cet être différent qui passait régulièrement les portes du pénitencier pour apporter son savoir, c'est à dire faire entrer la littérature à l'intérieur de l'univers carcéral pour préparer peut-être à une meilleure réinsertion. Ses mots à lui sont différents de ceux qui hantent ces lieux, gardiens, avocats, visiteurs, policiers, aumôniers ou assistants sociaux. Il fait figure d'extraterrestre, celui qui ne juge pas qui n'a pas d’à priori non plus, parle d'autre chose que de code pénal ou de cours d'Assises, même s'il est en présence d'exclus temporaires de la société. A lui les détenus parlent différemment et pour notre auteur, le dialogue qu'il peut avoir avec eux est d'une autre nature plus humaine, plus accessible peut-être. Pour lui, ceux qui viennent l'écouter sont ses élèves, qu'ils aient tué, violé, dealé ou braqué une banque. C'est un peu comme s'il faisait semblant de rien, comme si rien ne s'était passé pour eux, un peu comme on fait dans la vie courante !

De la fréquentation de ces lieux, il a retiré une foule d'images, d'odeurs, de postures, de refus, de fantasmes, d'illusions et d'espoirs. Il y a des visages, des morceaux de vies… Cela l'a remis en face de ses certitudes sur l'espèce humaine, lui a peut-être donné la vraie valeur de la liberté, celle de chaque jour, celle d'aller et venir que la société, dès lors qu'elle condamne au nom de la loi et de l'ordre public, refuse aux prisonniers. Bizarrement, et contrairement sans doute à ce qu'on pourrait penser vu de l'extérieur, l'évasion,réservée à quelques caïds de la pègre, reste un fantasme pour la plupart et ne nourrit que la fiction du cinéma ou du roman. Ce sont des visions fugaces qui mettent, l'espace d'un moment, l'accent sur l'aspect contradictoire, humoristique, tragique que la vie peut chaque jour lui apporter dans cet espace qui est un microcosme où les choses les plus banales prennent des proportions différentes, comme si les hauts murs d'une prison, le côté punitif et privatif de liberté modifiaient jusqu'au sens des mots, jusqu'à la signification des choses. Cependant il considère son écrit comme un «  faux-témoignage » dans la mesure où il n'a pas passé une seule nuit en prison et donc n'a pas pris la vraie mesure de cette vie de reclus. Il ne voit d'ailleurs de la prison que ce qu'il entend de la part des détenus… et les murs délavés des couloirs qu'il traverse. Il dit d'ailleurs volontiers à qui veut l'entendre, non pas qu'il « sort de prison » quand il quitte l'établissement, ce qui pour le commun des mortels que nous sommes , implique procès, condamnation, emprisonnement, inscription au casier judiciaire… c'est à dire quelqu'un qu'on classe définitivement dans la catégorie des délinquants voire des criminels, mais « qu'il sort de la prison » ce qui pour lui est bien différent. Cette expérience a dû le marquer, être un moment particulier dans sa vie, parce que, dans ce livre, il parle peu de lui, ce qui chez un écrivain est assez rare, le solipsisme guettant toujours celui qui tient la plume

L'écriture est sobre et sans fioriture, les paragraphes courts comme des flashs sont agréables à lire et j'ai retrouvé avec plaisir ce style poétique qui pour moi correspond toujours à un bon moment de lecture.. Sans vouloir faire de parallèles toujours difficiles et réducteurs, cette lecture m'a rappelé les poèmes en prose de Léon-Georges Godeau, pas le Godot de Samuel Becket qu'on attend désespérément, mais le poète du quotidien et du Marais Poitevin. Quand j'ai pris ce petit livre sur les rayonnages d'une bibliothèque, je me suis dit que j'en aurais vite terminé. Et pourtant, au fur et à mesure de ma lecture, j'ai eu l'impression que je n'avançais pas, que la dernière page s'éloignait, que retardait le moment où j'allais refermer ce livre ! Le signe sans doute de l'intérêt que ce petit ouvrage a suscité.

 

 

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

casting sauvage

 

La Feuille Volante n° 1284

Casting sauvage - Hubert Haddad - Zulma.

 

Le personnage principal de ce roman est bien sûr une ville, et pas n'importe laquelle puisque Paris s'impose d'emblée, non comme le simple décor d'une fiction mais comme un acteur majeur, une sorte de metteur en scène qui imposerait aux comédiens d'un jour sa volonté, sa vision de cette comédie du quotidien avec ses coïncidences, ses rencontres, ses revirements de situations, ses joies secrètes. Ce n'est pas non plus cette « ville lumière » comme on se plaît encore à l'appeler puisque, hors mis les scènes filmées pour un improbable long métrage dont on ne sait finalement pas grand-chose à part qu'il est l'adaptation de «La douleur » de Marguerite Duras, ce roman nous donne à voir des scènes et des situations où le gris et la solitude dominent,.

Damya, une danseuse ratée, fragile, écorchée vive, mais pleine d'une beauté intérieure, parcourt cette ville à pied, un peu claudicante quand même à cause de son genou éclaté par la balle d'un terroriste qui a mitraillé la terrasse d'un café où elle se trouvait. Puis ce fut l'opération, la rééducation et l'envol de son avenir de ballerine incapable de danser comme une professionnelle. Elle traînera avec elle, comme une mauvaise ombre, ses rêves de réussite et de célébrité. On lui propose par hasard de recruter les figurants pour un film. Ils devront incarner les revenants des camps de concentration, c'est à dire être maigres, décharnés, perdus dans cette société dans laquelle ils reviennent... et avoir la tête rasée. Au cours de, ce « casting sauvage », elle n'a aucun mal à recruter des SDF qui tendent la main, des migrants sans papier, des étudiants pauvres, des chapardeurs, des drogués, des paumés, c'est à dire des gens comme elle, abandonnés.désabusés qui vivent comme ils le peuvent leur douleur intime et que les citoyens ordinaires fuient.. Elle porte comme un fardeau son passé, détricote ses souvenirs pas forcément beaux, son enfance étriquée, ses rêves brisés...Elle assistera même à la général du ballet dans lequel elle devait danser, condamnée à regarder les autres tenir un rôle qu'elle n'aura plus. Avec son grand cœur et son appareil photo elle parcourt les quartiers interlopes, croise des gens abandonnés de la société qui s'accrochent à la vie ou en décrochent Ils devront, sans maquillage, incarner toute la détresse humaine. Le cadastre parisien ne cache même plus leur existence. C'est une gageure mais elle va au devant de chacun d'eux et réussit à réunir une centaine de ces pauvres gens qui ne seront jamais de vrais acteurs mais rien d'autre qu'un décor humain misérable mais d'autant plus facile à diriger que leur désarroi est semblable à celui des survivants des camps. Elle prendra sa mission à cœur, mais le film terminé, elle retournera dans l'anonymat.

 

Elle croisera Amir, le terroriste qui a participé à l'attentat qui lui a brisé le genou. Ce rendez-vous manqué est pour elle l'occasion d'une quête impossible dans la capitale, sa silhouette se dérobant toujours devant elle. Par un paradoxe improbable dû à ce rendez-vous manqué et de la surveillance ou le hasard, elle devient aussi pour la police une éventuelle complice de cette agression et fait l'objet de tracasseries inutiles. Elle fera quand même de belles rencontres, celle du peinte de la pleine lune et quand elle décide de danser au dessus du vide de la Seine, sur le parapet d'un pont, comme sur une scène soudain bien étroite, c'est Matheo, un artiste désespéré et alcoolique, batelier immobile accroché au quai, aussi paumé et idéaliste qu'elle, qui la sauve du suicide,et c'est un jongleur de rue qui la ramène à la vie , réussit à la convaincre d'accepter sa condition....

 

J'ai été séduit par la qualité de l'écriture d'Hubert Haddad, poétique, dramatique et émouvante. Ce roman est écrit par petites touches, comme un tableau impressionniste mais qui cependant donnerait à voir avec beaucoup de précisions ce qu'il veut montrer, la pauvreté, le désenchantement, l'échec, l'abandon. On parle toujours beaucoup, ventant leur esprit d'entreprise, leur culot, leur talent, de ceux qui réussissent mais jamais de ceux qui ayant travaillé aussi dur que les autres n'ont pas vu leurs efforts couronnés de succès, à cause du hasard, de la malchance, de la malveillance des autres.. Damya est de ces malchanceux même si, l'épilogue peut donner à penser que les choses pour elle peuvent changer, que cet inconnu dont nous parle Baudelaire quelque part dans son œuvre peut être quelque chose de nouveau et peut-être de beau face à la fragilité de cette jeune femme .

 

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Géographie d'un adultère

 

La Feuille Volante n° 1283

Géographie d'un adultère - Agnès Riva – Gallimard (collection l'arbalète).

 

Le titre menaçait d'annoncer un roman intéressant. L'adultère , ce sujet a largement été utilisé, analysé, illustré sous toutes les coutures et même épuisé mais, pourquoi pas ? La géographie, à part les lieux où se déroulent les différentes phases de cette aventure (voiture, chambre d'hôtel, domicile), je ne vois pas , mais là aussi pourquoi pas ? Qu'y a -t-il en effet de plus banal qu'un adultère ? Il serait le pendant presque naturel du mariage et illustre l'engouement de l'espèce humaine pour ce qui est interdit. Effectivement les deux protagonistes, Paul et Emma, sont mariés, mais pas ensemble, Ils ont chacun un conjoint, des enfants, une famille…bref vont chercher ailleurs ce qu'ils ont sans doute chez eux que la routine et le quotidien ont peu à peu érodé, et espèrent trouver un intérêt supplémentaire à leur vie dans une passade. Ils sont collègues de travail, ce qui favorise les rapprochements et ils souhaitent sans doute éprouver le frisson de la nouveauté, de la découverte de l'autre, le plaisir de transgresser un interdit ou l'illusion d'être différents des autres, tout en respectant les apparences qui, comme nous le savons tous, sont hypocrites. Là aussi pourquoi pas, cela n'a vraiment rien d'original mais cela peut quand même faire une bonne idée de roman.

La narratrice nous rend compte de cette aventure sur un mode neutre, presque détaché et parle surtout d'Emma, de ses attentes, de ses états d'âme, de ses souvenirs d'enfance, de ses fantasmes. On sent un Paul calculateur et froid, plus intéressé par son plaisir et par sa carrière, en tout cas quelqu'un qui n'en est pas à son premier faux-pas extra-conjugal, ce qui n'est peut-être pas forcément le cas d'Emma. On le perçoit même un peu mufle quand il fait allusion devant elle à toutes ses anciennes maîtresses et la façon peu élégante qu'il a choisi pour mettre fin à l'une de ses liaisons. Quant à Emma, elle paraît plus amoureuse, plus sentimentale, en attente d'autre chose qui ne viendra pas, en tout cas pas avec lui. Pas très glamour tout cela quand même mais cependant bien humain  ! Pourtant ni l'un ni l'autre ne sont désireux de sauter le pas et de divorcer pour vivre ensemble. Ces amours en pointillés qui n'ont rien d'une folie, semblent leur suffire pour le moment. En principe les adultères ne durent pas et bien peu se prolongent par un mariage entre les amants. On sent bien que celui-là ne fera pas exception à cette règle. Cette relation prend fin effectivement et c'est elle qui décide de rompre. Pourquoi le fait-elle? La certitude de s'être trompée, la volonté de précipiter les choses pour éprouver les sentiments de Paul, la culpabilité d'avoir abusé de la confiance de son mari, la volonté de revenir au foyer après une tentative longtemps ajournée d'émancipation, le désir de connaître une jouissance différente d'un quotidien matrimonial devenu trop pesant ? Allez savoir ! On ne saura rien non plus de leurs conjoints respectifs, de leurs enfants, de leur vie en dehors de ces moments « libertins » mais on imagine bien  que cela n'a pas été sans conséquences. On peut difficilement vivre une relation adultère sans que celle-ci n'affecte la vie de leur famille au quotidien .

Le livre refermé, je retire de tout cela une sensation de solitude plus que quelque chose qui ressemblerait à de l’exaltation des sens à laquelle peut-être je m'attendais. Cette liaison se terminera évidemment, laissant sans doute à Paul quelques souvenirs qui se dissiperont assez vite dans d'autres bras et à son amie sûrement des regrets et des remords. Nous ne saurons cependant pas si le secret qui a enveloppé cette toquade a été éventé. Les conjoints respectifs resteront au moins dans l'ignorance du faux-pas de l'autre ce qui aura l'avantage de faire perdurer pour un temps l'illusion qui est la leur d'avoir épousé quelqu'un de bien, de fidèle, d'honnête… Mais, n'ayant pas trouvé ce qu'elle cherchait dans cette séquence sentimentale parallèle, je ne doute pas qu'Emma poursuive sa recherche et ce d'autant plus volontiers qu'elle aura vu dans la confiance ou la naïveté de son mari un encouragement à le tromper à nouveau.

Le style est quelconque et les descriptions ont la froideur administrative d'un procès-verbal de gendarmerie ou d'un état des lieux rédigé par un agent immobilier zélé, quant aux scènes érotiques, il faudra repasser, il n'y en a pas !

Je n'ai peut-être rien compris ou je suis sans doute passé à côté d'un chef d’œuvre, mais je me suis ennuyé à cette lecture et je n'en retire que de la déception. Tant pis pour moi.

 

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Quand Dieu apprenait le dessin

 

La Feuille Volante n° 1282

Quand Dieu apprenait le dessin - Patrick Rambaud – Bernard Grasset.

 

Au Moyen-Age, Venise est déjà une puissance maritime, commerciale et politique qui s'affirme face au pape et à l'empereur d'Occident. Pourtant le duché est gouverné par Justinien, un doge vieillissant dont la vie est menacée. Il lui faut donc affirmer sa puissance par le rapatriement de la momie de l'évangéliste Saint Marc qui aurait jadis séjourné sur la lagune avant de terminer ses jours comme évêque d'Alexandrie où il est enterré. Mais Alexandrie est aux mains des Ottomans et selon la légende, le doge charge de cette mission deux marchands vénitiens rusés, voyageurs aguerris et tribuns, c'est à dire proches du doge, Rustico da Torcello et Buono da Malamocco qui s'en acquitteront avec succès et d'une manière rocambolesque, face à un Islam tout puissant qui menaçait la dépouille de profanation. Ils n'en tireront cependant aucune gloire et on oubliera jusqu'à leur nom .

Avec ce texte, l'auteur nous transporte dans un temps où les cités médiévales dominées par le pouvoir de l’Église, tiraient leur prestige de la possession de saintes reliques et Venise n'échappait pas à cette tradition, ne serait-ce que pour concurrencer Rome et le tombeau de Saint Pierre. Peu importe d'ailleurs l’authenticité de ces restes qui, à cette époque, faisaient l'objet non seulement d'une vénération un peu surréaliste mais surtout d'un négoce florissant. Nous sommes dans un Moyen-Age boursouflé d'obscurantisme et de superstition , gouverné par des prélats et des prêtres ignares, manipulateurs et dogmatiques qui ne juraient que par un dieu lointain, oublieux du message de l’Évangile dont ils étaient pourtant porteurs et exécutaient leurs semblables au moyen de ridicules ordalies. On se prosternait devant n'importe quoi pourvu que cela soit censé avoir appartenu à un saint ou mieux au Christ lui-même. Quant aux miracles qui leur sont attribués l’imagination était sans borne. Il n'y a que la foi qui sauve !

Si la dépouille du saint apôtre était effectivement en pays musulman, elle était entre les mains de l'église copte, donc concurrente des catholiques. Pour légitimer ce voyage on a un peu maquillé la réalité, les communautés chrétienne et musulmane vivant en bonne intelligence, ce qui est peut-être un signe de tolérance mais assurément la marque d'un autre monde, une autre culture où le commerce fait aussi sa loi avec palabres et profits, esclaves contre denrées. Pourtant, les religieux locaux s'avèrent tout aussi vénales que leurs collègues occidentaux, tout aussi hypocrites aussi, les miracles supposés ainsi que les dons des pèlerins étant une ressource importante de cette communauté..

Il y a une dimension épique dans ce récit qui prête vie à ces marchands intrépides, rusés et avides d'argent qui parcouraient l'Europe et l'Asie pour faire fortune en risquant leur vie. Sur des routes peu sûres du nord ils croisaient des brigands, des loups, des moines paillards et des religieuses lubriques protégés par la religion, l'hypocrisie et leur robe de bure. L'auteur s'approprie avec bonheur cette légende, adjoint à Rustico les services de Thodoalt, un aventurier pragmatique et instruit, un peu moine un peu médecin devenu son mentor. C'est l'occasion pour l'auteur de promener son lecteur dans cette cité médiévale vénète, d'en retracer l'histoire difficile et mouvementée, un duché florissant où le commerce prend la place des combats et où la paix doit être préservée parce qu'elle favorise le négoce quand tant d'autres villes s’appauvrissent dans la guerre.

Le dépaysement dans le temps comme dans l'espace est prenant dans cette fiction. L'auteur,balade son lecteur des brumes du nord de l'Europe à la touffeur d'Alexandrie en passant par les canaux humides de Venise. Par son style et la façon ironique et originale qu'il a de conter cette histoire autant que par la qualité et la précision de sa documentation historique et anecdotique, il fait revivre une époque méconnue et un peu oubliée, s'approprie l 'attention de son lecteur jusqu'à la fin et instille des remarques pertinentes sur les religions, l'hypocrisie, la superstition, les interdits, les batailles et les morts qu'elles suscitent.

J'ai lu ce roman avec délectation, pratiquement sans désemparer, et j'ai particulièrement apprécié la dédicace, notamment à tous ces anonymes vénitiens contemporains

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Parfums

 

La Feuille Volante n° 1281

Parfums - Philippe Claudel – Stock.

 

Philippe Claudel égrène ses souvenirs d'enfance et d'adolescence mêlés à travers les fragrances qui les ont accompagnés. Ils sont attachés à son terroir lorrain , aux années difficiles et pauvres, Sa madeleine de Proust à lui c'est plutôt le charbon âcre qui prend à la gorge dans la rue des corons, les senteurs de moissons ou de pain chaud du matin. Il évoque la maigreur des jeunes années, les maladies infantiles, les cheveux portés ras et la phobie de choses inconnues qui plus tard le feront sourire, celle de l'hydrocution qu'on appelait pas encore comme cela, du respect du temps de la digestion avant de se baigner, l'odeur collante et grasse de la crème qui évitait les brûlures du soleil, les rituels des incontournables colonies de vacances, Plus tard se seront l'euphorie des terrains de foot, le recueillement craintif dans le mystère des églises, les messes servies dans l'odeur entêtante des cierges et de l'encens, une foi qui sera définitivement balayée par le raisonnement de la maturité, l'auteur dénonçant cette religion pas vraiment « en odeur de sainteté »! Puis viendront les tribulations du potache boutonneux qui fantasme sur les plus jolies filles de sa classe mais doit se contenter de la plus moche, les bals et les « surprise-party », les pantalons pattes d'éléphant et les minijupes, les cigarettes au goût mentholé, les « blousons noirs », les juke-box et les mobylettes pétaradantes et trafiquées… Il poursuit son chemin au rythme de sa vie et de ses souvenirs, Certains s'accrochent aux fragrances d'une eau de toilette, aux effluves qui suivent, comme une écharpe suave, la silhouette d'une passante, aux arômes d'alcool qui sortent d'un alambic de campagne ou qui embaument l'été de ses odeurs de foin coupé, à celles de la salle de « la communale » faites de craie et d'encre avec le crissement de la plume d'acier et ses calligraphies de pleins et de déliés, celles de colle blanche ou de l'eau de Javel... Quand il nous parle d'une chambres d'hôtel, ce n'est pas dans un palace, c'est pour évoquer des souvenirs de vacances d'été, c'est à dire pas ce que j'aurais pu imaginer avec mon mauvais esprit. Il n'oublie pas non plus l’effluve des vieux livres qui embaument les bibliothèques et qui, bien entendu, donne naissance à cette irrésistible envie d'écrire, celle de la résine des sapins et la fraîcheurs des sous-bois, « les parfums des corps qui s'aiment » dont le réveil nous fait l'obole quand la nuit n'est plus qu'un souvenir et le rêve des images qui s'effacent.

Il collige par ordre alphabétique, en commençant par « acacia » et terminant par « voyage » les différents parfums qui ont fait partie de son existence, qui n'est cependant pas terminée, et l'hédonisme prend souvent le dessus quand il s'agit de nourritures terrestres, Quant au sexe des femmes, il trouve, pour en parler, les mots du poète passionné et ému par leur corps, image de la beauté, de la tendresse et de la volupté.

Parfois les parfums se transforment en puanteur, l'haleine chargée d'apéritifs anisés des adultes, la fumée bleue de leurs cigarettes qui enroue la voix, le remugle des pièces jamais aérées à l'atmosphère moisie d'un air cent fois respiré… Il nous confie son attachement aux antiques pissotières et ses relents d'urine, à l'odeur du poisson juste pêché, à la sueur de l'effort ou des journées du dur labeur, mais aussi aux douces fragrances de torréfaction que les hasards d'une rue offrent au passant. Ce sont les marques de la vie, des senteurs évadées d'une géographie urbaine et rurale familières et qui s'attachent à un lieu-dit ou à un quartier, nommés ici par leur nom et les mots de notre si belle langue française sont convoqués pour exprimer ces émotions intimes et parfois fugaces. Ce ne sont plus vraiment des parfums mais les images et les odeurs qui jalonnent nos vies, nourrissent notre mémoire, maintiennent nos sens en éveil, s'attachent aux êtres et aux choses dont le destin est de disparaître parce qu'il en va ainsi de toutes les choses humaines. Malgré soi on embellit les moments passés, la nostalgie prend parfois le dessus et le temps lui-même s’abolit. C'est pourtant à l'aune de cela qu'on le mesure ce temps passé  qui donne parfois le vertige, et aussi, le vieillissement, notre avancée vers la mort

 

Ce sont de courts textes baignés de poésie et j'ai retrouvé avec plaisir cette manière coutumière de l'auteur de faire chanter les mots et d'émouvoir son lecteur.

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

océan mer

 

La Feuille Volante n° 1280

Océan mer - Alessandro Baricco – Albin Michel .

Traduit de l' italien pare Françoise Brun.

 

Imaginez la pension Almayer « posée sur la corniche ultime du monde », occupée temporairement par sept étranges personnages de passage, venus au bord de la mer pour guérir leurs maux, un endroit où « on prend congé de soi-même ». Il y a là Elisewin, une fragile et sensible jeune fille de 16 ans à la voix de velours. C'est le père Pluche, un homme d'église, féru de prières interminables et pourtant bien peu religieuses, qui ne dit jamais ce qu'il faudrait dire, qui l'a amenée ici pour la guérir de son hyper sensibilité, Le professeur Bartleboom qui observe la nature et écrit une étrange encyclopédie sur la limite des choses tout en cherchant désespérément l'amour, Plasson, l'ancien portraitiste en vogue qui ne finit jamais ses phrases et qui est venu ici pour faire le portait… de la mer, mais ses toiles, peintes à l'eau de mer, restent blanches pour la plupart ! Il y a entre ces deux hommes une sorte de point commun, une recherche folle, chacun à sa manière, de l'insaisissable. Annn Devéria quant à elle, vient ici avec son mari, pour guérir... de l'adultère, sans apparemment y parvenir. Elle est d'une certaine manière le pendant de Bartleboom qui cherche l'amour alors qu'elle veut l'oublier, Il y a aussi entre eux une forme de solitude, différente mais bien réelle, une quête impossible. Entre le docteur Savigny et Adams, dont le vrai nom et Thomas, a existé une histoire un peu floue : tous les deux sont les rescapés du naufrage de « l'Alliance » qui nous est raconté dans la deuxième partie de ce roman et qui ressemble à l'épisode du « Radeau de la Méduse » immortalisé dans un tableau de Géricault. Ce sont les mêmes scènes de panique qui ont transformé les hommes en animaux meurtriers, les ont rendus cannibales pour survivre. Entre eux le point commun est la vengeance puisque le Savigny serait l'assassin de la compagne de Thomas. Ce qui rapproche Elisewin est subtil, l'une ne connaît rien du monde où elle vit et l'autre en connaît trop. Il y a aussi les enfants dont le prénom aux accents magiques commence par un D, chacun semblant être un témoin de cette comédie qu'est la vie des adultes autour d'eux!

 

Il y a bien sept personnages qui ont entre eux une sorte de complémentarité, comme une sorte de puzzle étrange, mais le huitième, omniprésent, c'est la mer, censée guérir tous les maux de ceux qui sont venus ici, dans ce coin oublié de la planète où chacun est là, en attente de quelque chose qui ressemble peut-être à une renaissance, avec son histoire, ses interrogations, ses fêlures, ses espoirs .Tous la considère comme une panacée, mais c'est pourtant cette même mer qui a tué lors de  l'épisode du naufrage de « l'Alliance », celle qui détruisait aussi quand les habitants du littoral se transformaient en naufrageurs, Cet endroit où finit la terre et ou commence l'océan, avec son mystère ,est une sorte de transition entre deux mondes, ce lieu est étrange, cette pension est une antichambre face a un infini, plus vraiment la vie, pas encore la mort, un état temporaire et mystérieux comme l'est la septième chambre de cet hôtel son non moins mystérieux occupant.

 

Le texte aussi est mystérieux qui va de la période contemporaine au récit catastrophique du fameux « radeau de la Méduse » qui se désagrège comme disparaît à la fin du roman cette pension. C'est un récit labyrinthique évoquant la vie dont chacun d'entre nous n'est que le simple usufruitier et qui se termine inexorablement par la mort, Il évoque le Sénégal et la France et tisse autour de lui une sorte de halo d'intemporalité, à la fois dépaysant, dérangeant mais aussi captivant, autant par l'histoire de chacun que par l'écriture.

 

 

 

 

© Hervé GautierSeptembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le petit garçon

 

N°669– Août 2013.

LE PETIT GARCON – Philippe Labro - Gallimard.

 

Quelque part dans le sud-ouest de la France, quatre garçons et trois filles habitent avec leurs parents dans une maison, « La Villa » à l'écart de la ville sur une colline boisée, une sorte de microcosme paradisiaque où rien de mal ne peut arriver à cette famille unie et heureuse. Le père avait choisi cette région après avoir longtemps exercé à Paris comme conseiller juridique et fiscal et fait fortune. Pour le narrateur, il y avait les jeux insouciants, la vie au quotidien, l'école, les maladies infantiles et même un voisin, le docteur Sucre, psychiatre de son état et original comme il se doit. L'énigmatique « Homme sombre » venait parfois pour une visite épisodique et mystérieuse mais rien de plus ! Enfin pas tout à fait parce qu'il y avait aussi Mme Blèze, une belle femme élégante, vivant seule en ville, modiste et ancienne parisienne qui nourrissait ses fantasmes et sûrement pas que les siens !

Tout cela aurait pu durer aussi longtemps que l'enfance mais la voix chevrotante du vieux maréchal faisant « à la France le don de sa personne » allait tout changer: la France était vaincue, son armée écrasée par l'Allemagne, nous étions en 1940, ce monde n'allait pas tarder à s'écrouler, les vélos-taxis à apparaître dans le paysage urbain …et les uniformes couleur vert-de-gris ! Cela c'était pour les adultes, mais lui, le narrateur, poursuivait sa vie frivole et ses amours d'enfant.

La ville étant en zone libre et voisine de la frontière espagnole, des « visiteurs » énigmatiques se succédaient à la « Villa ». Ainsi le père initia-t-il ses enfants au secret qui entourait ces réfugiés temporaires et des mots nouveaux, lourds de sens, entrèrent-ils dans leur vocabulaire : antisémite, intolérance mais aussi discrétion, loyauté, prudence. L'enfance et son insouciance s'en allait déjà au rythme des changements du monde extérieur ! Ainsi affranchis, les enfants allaient apprendre à jouer la comédie, à faire semblant pour se protéger et protéger ceux qui avaient choisi de résister. Dès lors, le narrateur, encore enfant, allait-t-il apprendre à connaître les hommes, la vie en société un peu avant l'heure et prenait-t-il très au sérieux le rôle de « messager » que lui confiait son père. C’était presque pour lui un jeu où la volonté d'agir le disputait à l'inconscience de la jeunesse et il s'identifiait sans peine aux héros de roman qui peuplaient la bibliothèque paternelle. Plus le temps passait, plus la guerre jusque là lointaine se précisait : réquisition de la « Villa » par l'armée allemande, rafles, disparition de personnes ou départs pour le maquis, engagement dans la police allemande de Français connus dans la ville. Pourtant leur chance vint de l'installation chez eux d'un général SS ce qui constitua pour eux une protection involontaire et leur permit de mieux cacher les juifs en transit. Puis ce furent les messages personnels de la radio de Londres, la lente dégradation des armées du III° Reich, le débarquement en Normandie et l’inexorable avance des alliés, la fuite de l'occupant et les représailles, les réjouissances de la Libération. Puis, après toutes cette agitation et sur les conseils éclairés de Sam, le précepteur bénévole un peu excentrique mais pour une fois réaliste, ce fut, avec toute la famille réunie, le saut dans l'inconnu pour les enfants, la montée vers la Capitale où ils pourront s'épanouir, l'abandon de cette « Villa », autant dire une page qui se tournait définitivement pour ce « petite garçon » qui ne l'était déjà plus. Paris est un autre monde, une autre planète où il finit par perdre son accent du sud-ouest et aussi pas mal de ses illusions sur les gens, la société, ces idées reçues et ses convenances.

 

Dans ce texte, le narrateur idéalise son père, un notable érudit de province, dans les circonstances exceptionnelles de la guerre, mais apprend à connaître son histoire personnelle d'avant son mariage, voit venir le mystérieux Diego. Je retiens également le personnage de Sam, aussi déjanté que le père est sérieux et dont l'enseignement est aussi moderne qu'est classique celui du géniteur, image inversée de celle du père mais tout aussi enrichissante pour l'enfant.

 

Beaucoup d'écrivains ont évoqué leur enfance comme une période merveilleuse dont ils aimaient se souvenir, ont rendu hommage à leurs parents qui en ont été les artisans. Personnellement, j'ai avec elle un problème récurrent voire obsédant et je souscris plutôt à la citation de Malraux « Tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne ». J'ai donc un intérêt tout particulier à lire ceux qui en parlent avec des mots choisis. Le narrateur fait fort bien cela et, à travers ce texte un peu nostalgique on sent qu'il en garde un souvenir ému et indélébile, excellent assurément. C'est vrai que l'enfance détermine la vie future. Il est essentiel qu'elle soit réussie, heureuse, qu'elle soit porteuse à la fois d'insouciance, d'attachement aux gens qui la font, de préparation aux années à venir qui sans doute n'y ressembleront pas. Je m'interroge cependant sur la dernière phrase de ce roman autobiographique [« l'enfant que je n'ai jamais cessé d'être »]. Je ne connais pas Philippe Labro, je crains cependant que cette sentence ne soit de l'ordre de l'apophtegme convenu. Mais peut-être me trompais-je ?

 

En tout cas j'ai passé avec ce roman bien écrit un bon moment de lecture.

 

 

© Hervé GAUTIER - Août 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 


 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

 

 

 


 


 

 

 

Noblesse oblige

N°660– Juillet 2013.

NOBLESSE OBLIGE – Donna Leon - Calman-Lévy.

Traduit de l'anglais par William Olivier Desmond

 

Tout près de Venise, on vient de découvrir le squelette d'un jeune homme qu'on identifie seulement grâce à la chevalière qu'il porte. Elle arbore les armoiries des Lorenzoni, une grande famille de Venise qui a appartenu à l'histoire. Pourtant, pendant la deuxième guerre mondiale, l'un de ses membres, le comte Picho Lorenzoni a livré aux SS le nom de tous les juifs de Venise dont beaucoup sont morts assassinés. Le corps qu'on vient de retrouver, apparemment exécuté d'un balle dans la tête, serait celui de Roberto Lorenzoni, un jeune homme d'une vingtaine d'années, kidnappé deux ans auparavant sous la yeux de sa fiancée dans les environs de Trévise. Deux demandes de rançon furent formulées mais rien ne fut payé pour cet unique enfant du couple mais après un temps, on n'eut plus de ses nouvelles. Devant l'éventualité d'une erreur sur la personne ou d'un canular, Brunetti qui n'avait pas à l'époque été chargé de cette enquête, se documente avec précisions sur les circonstances de cette affaire. Il interroge, évidemment, la signorina Elettra, la toujours aussi efficace secrétaire de la questure mais, s'agissant d'une famille noble vénitienne, le commissaire se souvient opportunément que sa belle famille qui est également aristocrate pourrait bien lui fournir de précieux renseignements sur les Lorenzoni. Le comte Falier, son beau-père accepte de lui dire ce qu'il sait. Les Lorenzoni étaient dans les affaires mais Roberto distrait, distant, superficiel, semblait moins doué pour cela que son père, tout comme il semblait peu versé dans les disciplines intellectuelles. Il n'était employé par le conte que dans le domaine de la représentation, des voyages. En revanche son cousin Maurizio, de deux ans son aîné et qui vivait dans sa famille, avait davantage de dispositions pour le commerce. Il aurait très bien pu avoir un rôle dans cet enlèvement. En effet, se positionnant comme véritable héritier, il avait un intérêt à la disparition de son cousin.

 

Dans le courant de ses investigations, le commissaire prend contact avec la petite-amie de Roberto qui a assisté à l'enlèvement ; elle est maintenant mariée et mère de l'enfant d'un autre homme, il s'assure de la véritable identité du cadavre et reprend en quelque sorte l'enquête initiale puisque, d'un simple enlèvement, il s’agit maintenant d'un assassinat. En fait Roberto était assez mystérieux mais Maurizio est lui-même un personnage assez énigmatique. Puis les événements se précipitent remettant en cause et les belles certitudes de Brunetti. Toute cette histoire devient logique, met en évidence un trafic international, la cupidité des hommes, le non respect des membres de cette famille, l’inconscience de tous...

 

J'ai moins aimé ce roman, à cause sans doute de ses longueurs mais il reste quand même un bon moment de lecture.

 

© Hervé GAUTIER - Juillet 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

 

 

 

 

Pour services rendus

 

La Feuille Volante n° 1279

 

Pour services rendus - Iain Levison – Liliana Levi.

Traduit de l'américain par Franchita Gonzalez Batle.

 

Fremantle , chef de la police du Michigan, devait se dire que c'était un poste de fin de carrière et que la retraite était pour bientôt. Il ne s'attendait sûrement pas à voir débarquer deux avocats désireux d'obtenir son témoignage et encore moins l'objet de celui-ci. Ce qu'on lui demande d'évoquer remonte à quarante-sept ans, mais pourtant, il n'a rien oublié ! Ancien sergent dans un régiment de l'armée américaine au Vietnam, il avait eu sous ses ordres une nouvelle recrue inexpérimentée, Drake, qui est maintenant candidat à sa réélection au poste de sénateur dans l'état du Nouveau Mexique. Durant sa campagne, Drake a cru bon, pour s'attirer les voix des vétérans, de vanter sa conduite militaire au Vietnam et de s’approprier des faits d'armes dont il n'était pas l'auteur. L'ennui pour lui fut que ces faits ont été contestés et les avocats engagés par Drake sont chargés de convaincre Fremantle de confirmer, en qualité d'ancien sous-officier de cette section, les paroles du candidat sénateur, au cours une interview télévisée. Il devra simplement confirmer les propos de Drake, c'est à dire pas vraiment mentir par affirmation mais seulement omettre de dire toute la vérité sur la façon de servir du candidat pendant cette période. En retour, après la réélection, il obtiendra des crédits pour financer son commissariat dont la gestion financière est des plus problématique. Il pourra donc léguer à son futur successeur une situation saine. L'ancien sergent accepte donc.

Pour Fremantle, cette période de sa vie qui est encore bien présente à sa mémoire et des souvenirs qu'il croyait évanouis lui reviennent et dérangent quelque peu le témoignage qu'il a promis d'apporter. En réalité il ne parle que de la guerre qui peut plaire, une version édulcorée en quelque sorte et surtout pas des atrocités qui s' y déroulaient. Nous sommes ici dans le domaine politique et s'il en est un aux États-Unis qui est incompatible avec le mensonge, c'est bien celui-là. Ainsi, pour grappiller quelques voix, d'ailleurs pas forcément indispensables à sa réélection compte tenu de son parcours parlementaire antérieur et pour se donner une dimension glorieuse d'ancien combattant toujours appréciée outre-atlantique, Drake s'est enfermé volontairement dans un mensonge, petit au départ , qui a malgré lui et avec le temps pris des proportions qui ont fini par lui échapper et qui n'ont pas manqué d'être exploitées par ses détracteurs. Pourtant Fremantle n'est pas vraiment à l'aise dans ce mensonge, lui qui, pourtant, en tant que policier, en entend tous les jours de la part des prévenus, puisqu'il retrouve des anciens camarades de combat qui connaissent la vérité, Mais la politique déroule son jeu avec ses prébendes, ses trahisons, ses artifices. Existe-il vraiment une justice immanente mais, comme le disaient les Anciens, « la roche tarpéienne est proche du Capitole », une réalité qui s'impose à Drake et la morale est sauve comme cela arrive parfois dans la vraie vie. Cet événement en tout cas fait prendre conscience au policier qu'il a vieilli et que l'heure de la retraite a sonné pour lui,

C'est donc non seulement une critique de cette Amérique démocratique et censée être vertueuse que nous prenons comme modèle qui est ici menée. Elle est pourtant inféodée au pouvoir de l'argent et l'hypocrisie, la palinodie, la flagornerie sont choses quotidiennes comme elles le sont dans nos sociétés occidentales qui s’accommodent du mensonge, de la trahison, des apparences, C'est évidemment une diatribe contre le monde politique où tous les coups foireux sont permis pour accéder au pouvoir, où les promesses les plus fantaisistes ont droit de cité. Ce milieu qui devrait être celui de l'évolution des choses au profit du plus grand nombre n'est en réalité qu'un creuset où se développent les inutiles, les incompétents, les arrivistes qui deviennent très vite des parasites. plus soucieux de leur enrichissement personnel et de leur parcours que du bien commun. C'est aussi une satire contre l'espèce humaine, toujours plus prétentieuse et désireuse de reconnaissance, avide d'avantages , et à laquelle nous appartenons tous .

 

© Hervé GautierSeptembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Meurtres à Niort - Une affaire d'Etat

La Feuille Volante n° 1278

 

Meurtres à Niort , une affaire d’État- Frédéric Bodin – Le gestenoir..

 

Nous sommes au printemps 1936 à Niort et le train de nuit venant de Paris arrive en gare avec deux passagers en moins. A Thouars, quelques heures plus tard, on retrouve deux cadavres sur la voie. Drôle d'affaire pour des villes de province réputées calmes. On songe à un accident, à un meurtre peut-être et le commissaire des Chemins de Fer Bonsergent est chargé de l'enquête, Mais rapidement, ce qui pouvait ressortir de la routine va prendre une autre dimension puisque l'une des victimes, Anna Comblet, est la belle-fille d'un important industriel niortais travaillant pour la défense nationale et l'autre, l'inspecteur Boismé, un policier parisien chargé d'enquêter sur d'éventuels faits d'espionnage dont serait victime cette entreprise. L'enquête qui démarre écarte très vite la thèse de l'accident pour privilégier celle d'un double homicide, des meurtres qui vont sortir Niort de sa torpeur avec, en contrepoint , les relations internationales dégradées à cause de la montée du nazisme et l’émergence du Front Populaire. De plus, la lutte entre la police locale et les espions allemands désireux de s'approprier des secrets militaires pour une guerre qui s 'annonce va embrouiller un peu les recherches. Tout se complique avec des rebondissements, des disparitions, des fausses pistes, des filatures, des prises de contact discrètes avec des cadres de l'usine niortaise, des meurtres, tous à l'arme blanches, et surtout une suspicion qui pèse sur Anna du fait de sa nationalité allemande et de ses parents qui, restés dans leur pays, sont l'objet de brimades de la part de la Gestapo . Le tout dans l'atmosphère électrique des élections législatives en France...

 

C'est écrit dans le style simple et précis d'un polar, Ce premier roman est bien documenté et se rattache à l'histoire et la vie locale de l'époque, notamment par les références aux journaux et aux documents d'archives. Je l'ai lu pratiquement sans désemparer tant l'intrigue est surprenante et passionnante, le suspense y est entretenu jusqu'à la fin.

 

A titre personnel, ce texte a réveillé dans ma mémoire ma fascination pour les trains, l'ambiance surannée d'une gare du milieu du siècle dernier, l'haleine blanche des locomotives au charbon inondant la marquise de la station, sur le quai le mécanicien attentif avec sa burette d'huile à la main et son visage noirci, la voix chuintante des hauts-parleurs, l'épaisse torpeur des trains de nuit, la promiscuité des compartiments, les photos en noir et blanc de paysages qui les décoraient, le filet à bagages, les miroirs qui se faisaient face et multipliaient une image fuyante et oblique à l'infini, le confort douillet des voitures de 1° classe auxquelles je n'avais pas accès et je ne parle pas des wagons inconfortables et malodorants de 3° classe, le contrôleur à qui je tendais mon petit carton rose, son composteur de laiton qui le poinçonnait, le tangage monotone des boggies, la peur de s'endormir dans le train et de manquer la gare ... Et je me suis aussi souvenu des michelines aux couleurs délavées qui s’arrêtaient à toutes les gares de campagne...J'y ai retrouvé la ponctualité des trains de l'époque, l'amour des cheminots pour leur métier, leur jargon, leur mémoire des correspondances et des horaires et cette sorte d'aristocratie du rail qui différenciait les « roulants » et les mécaniciens des autres cheminots…

 

J'y ai retrouvé aussi l'atmosphère d'une ville de province, sans doute différente de ce qu'elle est aujourd'hui, peut-être, moins attractive à l'époque, plus inconnue aussi sans doute, puisqu'on avait du mal à la situer sur le cadastre national. Le décor est au rendez-vous : le marché ici est toujours une tradition niortaise qui remonte au Moyen-Age, les foires de la place de la Brèche faisaient aussi partie de la vie de cette cité comme les bords de Sèvre qui annoncent le Marais Poitevin tout proche et « Le Grand Café » était le lieu de rencontre des Niortais . On pouvait même y croiser l'écrivain Ernest Perrochon, Prix Goncourt 1920 qui y avait ses habitudes. La balade dans la ville de l'époque a un petit côté suranné mais bien agréable quand même.

 

Cette intrigue mérite bien le sous-titre d'une « affaire d’État ». Ce fut pour moi un bon moment de lecture.

 

© Hervé GautierSeptembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

L' archipel du chien

La Feuille Volante n° 1277

L'ARCHIPEL DU CHIEN – Philippe Claudel – Stock.

 

Le Brau est un volcan qui domine l'île d'un archipel dont la forme générale rappelle celle d'un chien. Elle se caractérise par une terre généreuse, une mer poissonneuse et on envisage même d'y exploiter une source thermale. Tous les gens qui l' habitent sont nés ici et sans doute y mourront, de quoi cultiver l'envie de rester entre soi. Tout le monde, sauf l'Instituteur, un poète curieux de la science, égaré sur cette île, qui vient d'ailleurs, autant dire une étranger dont on se méfie, dont on épie les faits et gestes et qu'on évite autant que possible ! Il est l'archétype de celui qui vit différemment des autres et qui, bien entendu dérange par sa présence même. Il apprendra à ses dépends cette haine dont il est l'objet et prendra conscience de l'importance de cette intolérance. Un matin trois cadavres de migrants noirs s'échouent sur une plage et il faut s'en débarrasser en catimini, de quoi bousculer la routine de ce microcosme et le Maire intime l'ordre aux rares personnes qui sont dans la confidence de cet événement d'en garder le secret en évitant d'avertir les autorités. C'est la première fois qu'un tel événement à lieu sur cette île et il est bien de nature à contrecarrer tous les projets d'avenir et notamment celui des Thermes. Chacun réagit à sa manière et avec sa traditionnelle posture face à ce problème et Claudel choisit d'en dresser le catalogue à travers des types sociaux, tous affublés d'une majuscule pour plus de solennité. On s'en serait un peu douté, l'Instituteur est opposé au Curé, un vieil homme de plus en plus sceptique sur son ministère et même sur sa foi et qui s'intéresse davantage à l'apiculture qu'à ses ouailles, le Docteur qui ne se départit jamais de son masque souriant qui lui sert à la fois de bouclier et et de réponse à tout, la Vieille, une femme pleine de bon sens et qui pratique le franc-parler, le Maire, plus malin qu'il y paraît, soucieux de l'intérêt de sa commune mais qui profite de sa position pour imposer ses ordres à tous, « Amérique » et « Le Spadon » deux hommes du peuple qui obéissent sans sourciller aux diktats du premier magistrat. A l'extérieur, il y a la foule des anonymes, manipulable, réceptive aux peurs ancestrales comme aux images chocs et prompte à réagir avec aveuglement. La mise en scène quasi mystique des aveux de la petite Mila illustre à la fois le côté artificieux des choses et cette volonté de mystification. L'auteur dépeint sans concession le microcosme, ce « petit monde » qui est une illustration de l'espèce humaine.

L'air de rien, Claudel met le doigt sur un problème brûlant et qui ira s'amplifiant à cause de raisons sociologiques, politiques, climatiques, économiques, celui de la migration. C'est vieux comme le monde mais cela met chaque fois en évidence les mêmes réactions, égoïsme, peur et rejet de la part des populations établies, volonté de s'installer, de s'intégrer pour un avenir meilleur en étant le plus transparent possible, pour les migrants. Il dénonce aussi le désengagement de l’Église, l'hypocrisie de la société, ses mensonges... Il le fait avec humour qui, comme nous la savons est une arme bien plus efficace que la violence et les mots qu'il emploie mettent en évidence un sens de la formule de bon aloi qui traduit un regard aiguisé sur la marche du monde.Le style est fluide, pertinent et agréable à lire.

Tout serait allé pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si un Commissaire, alcoolique, misanthrope, imprévisible mais surtout perspicace et grand connaisseur de la nature humaine,, précédé de l'ombre des satellites qui voient tout depuis le ciel , n'était venu perturber ce bel agencement. Pour autant sa présence ne suffit pas à transformer ce roman en thriller et d'ailleurs, là non plus, on est sûr de rien puisque le monde dans lequel nous vivons n'est qu'une immense mascarade, qu'une vaste tartufferie. Pour que la fable soit parfaite on y ajoute une odeur pestilentielle qui s'installe sur l'île, des grondements intempestifs du volcan , une chaleur étouffante et la révélation d'un crime qui n 'a rien à voir avec la présence du policier et qui est bien entendu imputé à quelqu'un qui n'y est pour rien mais dont on veut se débarrasser, une sorte de version moderne du « bouc émissaire ».

L'épilogue est étonnant et toute cette affaire bien différente de ce qu'on pouvait imaginer même si au passage l'auteur dénonce cet instinct grégaire collectif au terme duquel on s'arroge le droit de juger et de détruire avec bonne conscience, en espérant que l'oubli recouvrira tout cela.

J'ai lu ce roman comme une fable sur l'espèce humaine capable du pire comme du meilleur mais bien souvent du pire et qui parvient tant bien que mal à vivre avec ses turpitudes. Je ne suis cependant pas sûr que la punition, sorte de justice immanente, soit toujours là pour sanctionner toutes les avanies des hommes.

© Hervé GautierSeptembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Les chasseurs dans la neige

La Feuille Volante n° 1276

LES CHASSEURS DANS LA NEIGE – Jean-Yves Laurichesse – Ateliers Henry Dougier éditeur,

 

Je remercie les éditions HD de m'avoir fait parvenir ce roman.

Tout commence par un coup de cœur d'enfance de Jean-Yves Laurichesse pour un tableau, « Les chasseurs dans la neige » et pour son auteur, le peintre flamand Pieter Bruegel (1525-1569) , dit l'Ancien, par opposition à ses deux fils qui ont, eux aussi, suivi la voie de la peinture. Puis, bien des années plus tard, quand la vie s'est installée, il retrouve intacte cette fascination qui non seulement ne s'est pas altérée, s'est même affermie avec le temps et peut-être a donné pour soi-même l'envie de laisser une trace de son passage sur terre. Naturellement il veut en savoir plus sur l’œuvre et sur l'auteur, sur sa vie et ses passions, alors, comme une sorte de témoin qui se joue du temps, il pénètre dans le tableau ou plus exactement se projette à l'époque de sa conception, inventant les phases et les circonstances de sa création, les rencontres que le peintre aurait pu faire. Il y a ce que la toile représente, une scène figée dans la neige, mais surtout ce que le spectateur ordinaire ne peut voir, et, par l'extraordinaire puissance de l'imagination humaine, Bruegel, par le truchement de Laurichesse, révèle sa présence virtuelle qui peu à peu devient bien réelle. C'est un homme de quarante ans, un peintre venu de Brussel en cette année 1565 pour croquer une fête de village flamand en hiver, une commande d'un riche client d'Anvers sur le thème des mois de l'année. Dans ce village, il a parlé et même dansé avec Maeke, puis a disparu, laissant à la jeune fille un souvenir ému. Plus tard il est revenu pour affiner ses croquis, noter des détails qui, dans sa toile à venir prendront une grande importance. Il se dit que peindre ainsi des scènes authentiques est bien mieux que d'évoquer des événements historiques ou bibliques comme il l'a déjà fait et préfère la compagnie de gens simples à celle des bourgeois riches, et peut-être aussi celle de Maeke , cette jeune brodeuse réservée et travailleuse de ce village perdu.

Même si ses tableaux sont célèbres dans le monde entier, on sait peu de choses de la vie de Bruegel. C'est sans doute pour cela que Jean-Yves Laurichesse lui prête une parcelle d'existence parmi ces gens qu'il découvre. Les relations qu'il a avec Maeke sont empreintes de respect, de retenue, d'admiration réciproque. La jeune fille apparaît comme une sorte d'inspiratrice, un prétexte à la création de cette œuvre où pourtant elle ne figure pas. C'est une révélation réciproque puisque, à l'occasion de ce tableau, la jeune fille prend soudain conscience de la beauté des lieux représentés par le peintre ; ils faisaient à ce point partie de son quotidien qu'elle ne les appréciait même plus. Il évoque Pieter, malgré des apparences bourgeoises, comme un homme bienveillant et bon, attentif à ces paysans qu'il ne connaît pas et aussi à l'avenir de la jeune fille,

Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai bien voulu croire à cette tranche de vie , vue à travers ce tableau qui s'est lentement composé dans sa tête avant de prendre forme sur la toile. J'ai, bien sûr, cru aux difficultés de composition, aux failles de la mémoire, à l'impossibilité toujours possible de faire partager, à travers les formes et les couleurs, l'émotion intime du créateur qui prend sans doute plaisir à imaginer, à propos d'un petit détail d'une toile, les interrogations du spectateur quelques siècles plus tard. J'ai aimé aussi cette phase de doute qui étreint l'artiste avant qu'il décrète son œuvre terminée au point que cela nécessite un œil extérieur, et avec lui la crainte de la critique ou de l'indifférence.

C'est aussi une évocation peu flatteuse de la nature humaine, capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, avec son cortège d'hypocrisies, de médisances, de bassesses et cette jeune fille pure en fait l'expérience bien malgré elle. Cela peut paraître un roman mièvre dans son déroulement et dans son épilogue, quand une certaine forme de littérature nous a habitué à la violence et aux excès, mais il n'en est rien et je suis entré de plain pied dans cette fiction.

J'ai rencontré l'œuvre de Jean-Yves Laurichesse par hasard et cette chronique s'est fait l’écho des bons moments de lecture aux accents poétiques que cette rencontre a suscités [la feuille Volante n°1170 - 1171]. Je me suis volontiers laissé entraîné dans cette démarche créatrice à l'occasion de ce roman, parce que, il y a de cela bien longtemps, un pareil émerveillement à propos d'un autre peintre, s'était emparé de moi et j'ai apprécié cette manière qu'a notre auteur d'inviter son lecteur à partager son émotion ; Il le fait avec de courts chapitres à l'écriture .fluide comme les touches d'un pinceau posées sur la toile et l'ambiance qui en résulte est paisible comme l'est ce paysage d'hiver. La poésie que j'ai tant appréciée lors de mes lectures précédentes était également au rendez-vous.

 

© Hervé GautierSeptembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Une affaire conjugale

La Feuille Volante n° 1274

Une affaire conjugale – Eliette Abecassis – Albin Michel,

 

J'ai choisi ce roman un peu au hasard, à cause sans doute de sa couverture, la reproduction d'un tableau de Klimt évoquant l'amour, le nom de l'auteure m'étant inconnu. Dès les premières pages, j'ai senti qu'il allait s'agir d'un drame conjugal. En effet, Agathe, parolière de chansons qui a décidé de sacrifier sa carrière pour élever ses jumeaux découvre par hasard que son mari, Jérôme, patron d'une start-up, la trompe. Pour l'originalité, on repassera même si l'auteure met cela au goût du jour avec internet, facebook, le smartphone et tout ce que notre belle époque met à notre disposition pour agrémenter cette situation dans le domaine de la virtualité, des avatars et du camouflage. L'adultère qui a fait les beaux jours de la littérature, du théâtre et du cinéma, existe depuis la nuit des temps parce qu'il illustre un des travers de l'espèce humaine, capable du pire comme du meilleur mais bien souvent du pire. Puisque le décor est ainsi planté, il convient de parler de la dévastation de l'épouse trompée, qu'on n'ose même plus baptiser cocue, tant la mot est galvaudé, de la trahison et de l'injustice qu'elle ressent, de l'erreur qui a été la sienne de donner sa confiance et bien entendu son amour à quelqu'un qui ne les méritait pas, de la faute de jugement d'avoir cru que c'était « pour la vie », que tout cela était réservé aux autres et évidemment pas à soi. On n'échappe pas à l'image d’Épinal de l'épouse forcément vertueuse qui se sacrifie pour ses enfants, pour sa famille qui non seulement a son travail à l'extérieur et participe ainsi aux revenus du ménage, mais a aussi un deuxième métier, souvent bien plus prenant et moins bien considéré, celui de mère de famille également à la disposition de son mari… tout cela face à un homme volage, généralement alcoolique et ici drogué pour faire plus dans l'air du temps. La constatation de la faute de l'autre s'accompagne de l'espionnage ordinaire au sein du couple devenu soudain le lieu géométrique du doute, de la remise en question de chaque instant, de la demande comptes et bien entendu du mensonge et du secret, Alors on se dit que c'est bien à son tour de faillir, même si le cœur n'y est pas, ne serait-ce que pour satisfaire à la légitime vengeance. On parle évidemment de séparation, de divorce, des enfants et de leurs questions naïves et désespérées ; on sait qu'ils sont bien souvent les seuls à souffrir de la séparation de leurs parents qui eux trouvent ailleurs une consolation et vivent leur vie sans souvent se soucier de leur progéniture, Mais avant il faut affronter la réalité de la liquidation de la communauté c'est à dire celle des avocats, des notaires, des juges, des coachs, des médiateurs, des détectives, des psychiatres, des comptables de tout poil ...qui sont sur le passage de ce fait de société et entendent bien l'exploiter. Là aussi la mesquinerie est de rigueur avec l'hypocrisie ordinaire et le vrai visage de chacun apparaît, avec ses fantasmes et ses délires et, en contrepoint cet adage qu'il n'y a pas de vol entre époux. Puis ce sont les ruses, les bassesses habituelles avec le jeu de domination pour terminer par une lutte entre les ex-époux qui sonne définitivement le glas de ce mariage. Ensuite ça sera le jugement avec la garde des enfants, la pension alimentaire, le montant des sommes à se partager et des compensations à régler.

Tout cela est bel et bon, si je puis dire, mais c'est oublier un peu vite que, s'il est convenu depuis la nuit des temps, que c'est le mari qui trompe sa femme, l'inverse est également vrai, surtout depuis qu'elle travaille à l'extérieur. Cela va à l'encontre des idées reçues, mais c'est une réalité. Ce n'était certes pas le sujet mais cette « affaire conjugale » m'a paru être traitée à charge de ce mari peu recommandable, en oubliant délibérément que l 'inverse est de plus en plus commun. Ce que je retiens en revanche c'est la douloureuse prise de conscience du conjoint trompé qui prend soudain la dimension de son erreur, qui perçoit le vrai visage que l'autre lui avait caché, son égoïsme, son machiavélisme, dix ans de vie commune sans rien voir !. Pour cet être définitivement meurtri les choses ne seront plus jamais comme avant.

 

J'ai donc lu un roman très ordinaire, dans le style comme dans le sujet traité, brassant toutes les idées reçues et les arguments élimés et sans grande originalité, avec en plus un parti-pris certes convenu mais contestable. Ce livre a bien souvent failli me tomber des mains mais j'en ai poursuivi la lecture jusqu'au bout (plus de 300 pages) ne serait-ce que pour voir si je ne pourrai pas changer d'avis. Je n'ai pas été dupe non plus de la mystification réciproque qu' internet.permet. Cela fait effectivement très actuel, très tendance comme on dit, mais cela m'a paru convenu, artificiel et sans grand intérêt.Je n'ai pas cru non plus aux bonnes résolutions de la fin. Cela fait peut-être une chute très correcte pour un roman mais nous savons tous bien qu'on ne les respecte jamais.

© Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Col de l'ange

La Feuille Volante n° 1273

Col de l'ange – Simonetta Greggio - Stock,

 

D'emblée l'auteure nous rappelle une évidence. Nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie et celle-ci peut nous être enlevée dans préavis, La mort fait partie de la vie et elle interviendra de toute manière même si nous faisons semblant , au cours de notre passage sur terre, d'oublier cette vérité.

 

Que me reste-t-il de ce roman lu sans désemparer tant il est poétique et émouvant ? Le narrateur, Nunzio, architecte parisien célèbre, homosexuel de 46 ans, est mort assassiné par l'intolérance et la haine de la différence. Il est absent depuis 17 jours, abandonnant derrière lui chantiers, projets et plans inachevés, laissant Ami, son amant et Blue, une cover-girl, son amie d'enfance, sa presque sœur jumelle, sans lui. Ce texte, c'est comme une sorte de message qu'il adresse à cette amie depuis un au-delà hypothétique où il flotterait comme un ange et qui verrait tout ce qui se passe dans notre pauvre monde. Il l'accompagne dans ses démarches de recherches, ses vains espoirs sans pouvoir rien faire pour l'aider. Blue, qu'enfant on appelait Nine, revient, bouleversée sur les traces de cette enfance enfuie peut-être pour retrouver Nunzio, peut-être pour exorciser cette période de la vie qui est unique et qu'on n'oublie jamais, dans leur village natal au Col de L'ange. Elle y vient avec cet espoir fou qu'il sera à ce rendez-vous parce que c'est ici et nulle part ailleurs qu'elle le retrouvera ; C'est Nunzio qui, par un artifice qui n'existe dans dans les romans et peut-être dans l'imagination intime, la guide dans l'exploration de ce passé encore chaud avec ses bons et ses mauvais moments. On y refait à l'envers un chemin qui parfois nous donne des frissons et souvent aussi le vertige, tant on peut regretter d'avoir fait quelque chose qu'on n'aurait pas dû faire et qui a décidé de notre avenir, entre liberté individuelle et destin implacable. C'est cette période un peu surréaliste où l'on croit aux fées et aux lutins et où on fait sur l'avenir des plans qui ne se réaliseront jamais. C'est l'enfance qui lui revient en pleine figure avec son insouciance mais aussi les émois de l'adolescence, les vacances d'été et les senteurs de l'automne… une amitié complice qui se jouait des différences sociales, une période de la vie qui se termine et une autre qui commence avec ses espoirs et ses doutes, un départ inévitable vers un ailleurs mystérieux, une carrière brillante pour Nunzio, la beauté de Nine qui enflammait déjà les adolescent du village et qui, devenue Blue, suscita, sur papier glacé, les fantasmes de tant d'hommes… Ce qu'elle retrouvera sur ces terres d'enfance est à la fois inattendu, lié à la mort qui a pointé le bout de son nez mais s'est éloignée pour cette fois, scellé à la vie qui continue son cours inexorable avec ses projets et ses certitudes, mais aussi peut-être guidé par la main de Nunzio venue d'outre-tombe. Pour ça il suffit d'y croire, de s'approprier cette chance qui est parfois si parcimonieuse qu'on hésite à la saisir. Mais il reste vrai qu'on va toujours rechercher ailleurs ce qu'on a chez soi en perdant un temps précieux, en brassant inutilement de l'air et en tirant d'improbables plans sur la comète.

 

Il y a aussi cette vérité, quand quelqu'un meurt, ceux qui l'aimaient restent avec lui par la pensée. C'est, pour les vivants, l’ultime manière de les faire revivre, de faire semblant qu'ils ne sont pas morts, c'est cette certitude de les voir partout, dans les animaux qu'ils ont chéris, dans les objets qu'ils ont touchés, dans les lieux qu'ils ont habités au point que cela se transforment en hallucinations, l'impression qu'ils nous guident et nous inspirent, qu'ils sont devenus encore plus une part de nous-mêmes, une présence malgré l'absence, qu'ils se sont transformés en une sorte de médiateurs  entre le monde des vivants et celui des morts;

 

Je l'ai déjà dit dans cette chronique, j'aime beaucoup le style de Simonetta Greggio, cette Italienne qui écrit si bien en français. J'ai goûté ces portraits dessinés par petits touches à la fois précises et subtiles, pleins de détails, baignés et parfois abîmés par temps qui s'écoule aussi inexorablement que le sable qui s'échappe d'un poing fermé. J'ai apprécié également, dans un autre contexte son implication dans son difficile travail de romancière-documentaliste (« Les nouveaux monstres » - La Feuille Volante N°999), explorant les méandres du pouvoir politique italien et sa collusion avec la Mafia.

 

 

© Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Montaigne

La Feuille Volante n° 1272

Montaigne – Stefan Zweig – PUF,

 

La biographie de Michel de Montaigne est l'ultime ouvrage de Stefan Zweig avant son suicide au Brésil en février 1942, On peut sans doute y voir une dernière tentative de conjurer son projet de quitter cette vie que Montaigne aimait tant mais qui ne lui convenait plus à lui, à moins qu'il n'ait fait sienne cette pensée des Essais «  La plus volontaire mort est la plus belle » .

Du propre aveu de Zweig, la rencontre avec l'auteur des « Essais » n'a pas facile puisque, bien que nourri de culture française il n'était pas prêt, à vingt ans, à en recevoir le message. Il lui a fallu attendre longtemps qu'il mûrisse en lui pour qu'il lui consacre cette biographie comme on retrace la parcours d'un ami. Même si notre auteur, qui est aussi connu comme romancier et nouvelliste, a consacré son talent à nombre de biographies, ce sujet n'a peut-être pas été choisi par hasard à cause peut-être de similitudes qui existaient entre eux. Les voyages, la fuite de Montaigne quittant Bordeaux pour échapper à la peste à laquelle répond celle de Zweig fuyant le nazisme, une autre peste, mais brune celle-là, la violence des guerres de religion et celle qui poussa l'écrivain autrichien à errer par le monde... Il a souhaité honorer le combat de Montaigne pour la liberté, de penser, d'agir, d'écrire, d'aimer … une valeur si menacée en cette première moitié du XX° siècle en Europe et qui lui manqua tant parce que son absence signifiait aussi l'intolérance. Il célèbre sa lucidité face au naufrage de l'humanisme et à la folie meurtrière des hommes qui ne vivent que pour la violence, parle de sa dénonciation de l'inhumanité, de la fragilité de la condition humaine de son époque et de sa volonté d'être lui-même, c'est à dire un homme qui refuse de prendre part à toute ce déchaînement de haine à l'extérieur. Pourtant il attendra longtemps pour devenir véritablement Montaigne ; il renoncera aux charges publiques et se retirera dans sa tour comme en lui-même et bien sûr avec le rempart de ses livres, sans pour autant renoncer à ses richesses ni aux voyages. Pourtant, cette forme d'égoïsme de Montaigne qui ne parle que de lui, cesse d'une certaine façon quand il devient écrivain, c'est à dire accepte d'écrire non plus pour lui mais pour les autres en leur confiant le résultat de ses méditations personnelles et intimes. Son œuvre est en effet une « quête de soi-même » menée au rythme d'une vie retirée dans sa tour. Pourtant sa notoriété littéraire le fait élire maire de Bordeaux, ce qu'il apprend quand il est en Italie et alors même qu'il n'a rien demandé . Plus tard ce mandat sera renouvelé et il sera, lui-même sollicité par le roi pour des médiations et des négociations dont l'avenir du royaume a peut-être dépendu, Ainsi, par un revirement du sort, quand plus jeune il avait sollicité des charges publiques et que, celles-ci lui avait été refusées , il se voit, alors qu'il avait décidé de se retirer du monde, de méditer et de se préparer à la mort, pressé par le roi lui-même d’intervenir dans les affaires de l’État. Est-ce à dire que Zweig voyait entre eux beaucoup de similitudes ? Peut-être.

L'auteur refait la généalogie des Eyquem, commerçants enrichis et anoblis qui s'allient à une demoiselle Louppe de Villeneuve, d'une famille de commerçants prospères d'origine juive espagnole , la mère de Michel, ce qui n'est pas sans rappeler es propres origines de Stefan. Si Montaigne chercha à cacher cette ascendance, Zweig ne se signalera pas comme écrivain juif mais, lui aussi, comme un humaniste brillant, éclairant le monde de sa pensée. Comme Michel il reçut une éducation de qualité caractéristique de chaque époque et chacun aura une lente maturation d'écrivain. Zweig comme Montaigne honoreront le nom de leur famille par la culture et le transmettront aux générations futures.

Pourtant si Montaigne, mis à part un « journal » de voyage, est l'homme d'un seul livre, ce n'est pas le cas de Zweig, plus prolixe. et si les « Essais » n'ont jamais cessé d'être une référence de notre littérature, les écrits de l'écrivain autrichien ont longtemps été dans l'oubli même s'ils sont heureusement redécouverts actuellement

Montaigne s'interroge abondamment sur lui-même, cherche à se connaître, se demandant notamment « Que sais-je ? » ce qui le distingue des érudits et des religieux de son époque qui affirmaient péremptoirement détenir la vérité. Je note que s'il revenait aujourd’hui, il pourrait utilement se poser la même question. Ainsi,se peignant lui-même, il constate au long de sa vie des changements que le font passer de l'épicurisme au scepticisme, au stoïcisme pour finalement lui conférer une certaine sagesse mais aussi un forme de solitude, Cela , à mes yeux, fait de lui un écrivain de l'humain, de « l'humaine condition ».

 

© Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Vingt minutes de silence

La Feuille Volante n° 1271

Vingt minutes de silence – Hélène Bessette (LNB7) – Éditions Le Nouvel Attila..

 

Je ne dois pas être le seul, mais l'auteure Hélène Bessette [LNB7] (1918-2000) m'était complètement inconnue. Elle a pourtant publié une vingtaine de romans dont treize chez Gallimard, a été en lice par deux fois pour les prix Goncourt et Médicis et a un temps été acclamée par la critique et par certains auteurs comme Raymond Queneau ou Marguerite Duras. Pourtant, et la chose n'a rien d'exceptionnel, elle a fini par être lâchée par tous et ainsi être oubliée. Son parcours est résumé, à grands traits et à grandes flèches, sur le couverture de ce livre.

 

« Étonne-moi » dit un jour Diaghilev à Jean Cocteau et cette petite phrase décida de sa démarche créatrice future. J'avoue que j'ai été étonné moi aussi par ce roman dit « policier » même si sa présentation sous forme de poème en prose ne m'a pas tellement parue poétique, mais quand même assez originale pour qu'elle retienne mon attention dès l'abord simplement parce que cela sortait des sentiers trop souvent battus.

 

De quoi s'agit-il donc ? Comme souvent, une fiction part d'un fait réel et là, compte tenu de la nature humaine, il n'y a rien d'étonnant. Dans une villa sur les côtes de la Manche, un milliardaire est assassiné et la police soupçonne son fils de quinze ans qui n'aimait pas son père, mais est-ce une raison pour le tuer, et sa femme dont le lecteur ne tardera pas à apprendre qu'elle lui est infidèle ; Là non plus rien de très original. Il faut dire que le mari-père avait tout fait pour cela sans doute parce qu'au fil des pages, le lecteur apprend par la bouche de son épouse qu'il n'a pas eu une conduite irréprochable pendant la guerre et que lui-même est volage. Il y a aussi la domestique, Rose Trémière(eh oui !) et le mystère qui entoure cette affaire et que l'auteur ne cesse d'épaissir de page en page. Il est question d'un revolver qui a bien souvent changé de place qu'on n'a même pas cherché à dissimuler, alors que la mer était toute proche, de bougie, de coffre-fort de voiture et de beaucoup d'autre choses aussi et de ces vingt minutes, temps qu'il a fallu à cette famille pour prévenir le médecin de la mort de cet homme. Et pourtant ce praticien était leur voisin. Ces précieuses minutes ont peut-être servi a organiser une mise en scène et simuler un cambriolage...allez savoir !

 

Il y a les aveux, les témoignages qui changent en fonction des circonstances et des états d'âme, ce qui compliquent la tâche des enquêteurs, la conduite de l'épouse, la psychologie du fils, le manque d'amour de la part de ses parents, sa volonté de tuer son père, l'incompréhension dont il souffre et son esprit de vengeance, des souvenirs obsessionnels... et là interviennent les professionnels, les psychologues et autres psychiatres qui vont fouiller dans son âme, expliquer et justifier, et leur rapport nourrira les plaidoiries des avocats. Rien de bien original. On sent bien que, en ce qui la concerne, la mère n'aime guère ce mari, elle l'a peut-être aimé au début de leur mariage, comme tout le monde, mais rapidement tout cela a changé parce que;l'amour ne dure pas toujours, comme on voudrait nous le faire croire, alors elle a fait bon ménage avec la fidélité conjugale, au point que la paternité du père n'est qu'une éventualité bien mince...Alors, pourquoi ne pas s'en débarrasser ?

 

Puis entre en scène Marie-Rose Decortembert, ou à tout le moins son cadavre...

 

Loin de m'avoir étonné, le livre m'a plutôt ennuyé et a bien failli me tomber des mains à plusieurs reprises. J'en ai poursuivi la lecture peut-être pour connaître l'épilogue, qui m'a bien déçu ! Je suis peut-être passé à côté d'un chef d’œuvre ?

 

 

 

© Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Alma Mahler ou l'art d'être aimée

La Feuille Volante n° 1270

Alma Mahler ou l'art d'être aimée – Françoise Giroud – Robert Laffont.

 

Elle devait être une sacrée belle femme cette Alma Shindler (1879-1964) que l'auteur nous présente dès les premières pages de cette biographie comme la. maîtresse de Johannes Hollensteiner, un prêtre théologien qu'on pressentait volontiers comme le futur cardinal de Vienne et qui défroqua pour elle ; elle avait alors la cinquantaine et lui beaucoup moins ! Amante, Alma l'a aussi été successivement du peintre Oscar Kokoschaka puis l'épouse de Gustave Mahler et de Walter Gropius puis de Frank Werfel … tous des artistes créateurs à qui elle communiqué une énergie créatrice qui nourrissait leur talent, ce qui lui a valu le surnom de « la veuve des Quatz' arts », C'est à tout le moins les plus connus car les passades et les demandes en mariage furent nombreuses. C'est qu'elle rayonnait de beauté, de culture, d'ambition et de caractère parce qu'elle attirait les hommes et que c'était elle qui les rejetait ensuite non sans les avoir malmenés et trompés pour parfois revenir vers eux... et en divorcer. Elle était également peintre et compositeur, notamment de lieder, mais d'elle il ne reste que peu de choses puisque, à l'image d'autres épouses d'hommes ou d'auteurs célèbres, elle a dû s'effacer devant la carrière de son premier époux Gustave Mahler (1860-1911). Alma devait tenir de sa mère le goût des frivolités puisqu'elle fut beaucoup courtisée mais elle épousa cependant Mahler malgré leur différence d'âge (Il avait alors 43 ans et elle 23). Leur mariage fut un fiasco non seulement parce que son mari était un mystique chrétien et un puritain maladroit, uniquement intéressé par sa musique mais surtout parce qu'il entendait l'asservir à son seul bonheur égoïste alors qu'Alma ne rêvait que de s'épanouir dans son art. Leur vie de couple fut tumultueuse, elle s'ennuya et se cantonna dans le rôle de maîtresse de maison, de régisseuse , de comptable, ce qui ne lui plût guère puisque cela l'éloignait de son art et ne fut pas sans occasionner des périodes de gêne pour elle. Elle a consacré sa vie à son mari, et ce rôle a certainement dû être un peu trop étriqué pour elle puisque la mort de Gustav fit d'elle une veuve de 31 an et cela sonna comme une délivrance. Elle multiplia les aventures, se remaria avec l'architecte Walter Gropius (1883-1969) qui fut son amant passionné, alors qu'elle était encore mariée à Gustav, avant d'être son époux. Cette période adultère fut pour elle une sorte de revanche. Non seulement elle aima passionnément Walter mais elle resta avec Gustav qui se serait laissé mourir si elle l'avait abandonné, mais elle en profita pour le dominer, passant du rôle d’esclave à celui de maîtresse de ce mari redevenu un amoureux transi ! A cette époque elle composa même des leader qui furent joués. Ce qui fut une manière de reconnaissance, enfin ! Mais pour un temps seulement. Elle prit sans doute plaisir à l'adultère qu'elle pratiqua avec régularité puisque, mariée avec Gropius elle vécut une idylle passionnée avec l'écrivain Frantz Werfel (1890-1945 ) qui fut plus tard son troisième mari.

Face à l’ascension des nazis, elle tournera le dos à la vieille Europe pour s'établir aux USA où elle mourut à l'âge de 85 ans dans la peau d'une institution, celle de la veuve Mahler

 

Cet ouvrage est riche de correspondances échangées entre Alma et ses maris et ses amants tout au long de sa vie. Cette biographie, un peu, il est vrai, menée par le petit trou de la serrure, complète une galerie de portraits déjà riche de femmes qui bien souvent ont vécu dans l'ombre d'hommes célèbres au point d'être, à cause d'eux, anonymes et oubliées..Est-ce à dire qu'une femme s'épanouit mal dans le mariage avec un génie alors qu'on présente volontiers cet état comme comme le but de chaque être humain ? Elle a certes été une femme courtisée et désirée par les hommes mais je retiens aussi qu'elle a été veuve de deux de ses maris mais surtout que, à l'exception d'Anna, la deuxième fille qu'elle a eue avec Mahler, les trois autres enfants nés de ses mariages successifs sont morts avant elle, sans compter ses fausses-couches et ses avortements. De tout cela elle a conçu de la culpabilisation. Judéo-chrétienne mais c'est un peu comme si, en elle, Éros dansait avec Thanatos.

 

L'auteure, volontiers féministe, qui n'a sans doute pas choisi par hasard de faire revivre pour nous une telle figure oubliée par l'histoire, a-t-elle voulu en faire une sorte d’héroïne tragique, à la fois victime des hommes qu'elle a aimés mais aussi leur bourreau ? C'est probable, mais je la vois volontiers comme une femme belle, jalouse de sa liberté, consciente de son charme, cultivée et esthète, aimant la vie et dévoreuse d'hommes célèbres qui se précipitent à ses pieds , une femme fatale qui effectivement comme le dit le sous-titre, a pratiqué avec un grand talent, l'art d'être aimée.

 

© Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

Angoisses

La Feuille Volante n° 1269

Angoisses – Stefan Zweig – Gallimard.

Traduit par Bernard Lortholary.

 

C'est une histoire simple, presque banale que Stefan Zweig nous offre dans cette longue nouvelle : En sortant de chez son jeune amant, Irène, la trentaine, femme mariée et mère de famille de la bonne société viennoise est agressée par une femme pauvre et frustre qui se dit l'amie de l'homme qu'elle vient de quitter. Revenue au foyer, Irène y reprend sa place grâce à son aplomb et l'hypocrisie bourgeoise qui la caractérise. Cependant, le lendemain elle gamberge mais heureusement la mode féminine est à la voilette et elle ne craint pas d'être reconnue. Pourtant son agresseuse de la veille la retrouve et c'est le début d'un chantage au terme duquel elle peut tout perdre, sa famille, son confort , sa place dans la société... Elle est dès lors assaillie par des certitudes contradictoires. Certes elle est encore belle, désirable et est attirée par des passades, mais n'est pas prête à tout sacrifier d'autant que l'adultère qu'elle pratique n'est en rien une vengeance envers son mari à qui elle n'a rien à reprocher, mais n'a pour but que de briser l'ennui et le confort routinier de son univers quotidien,

C'est l'occasion pour elle de pratiquerun de ces retours en arrière qui donnent le vertige, son mariage arrangé par ses parents avec un jeune avocat pénaliste, huit ans de bonheur paisible plein d'indifférence et d'oisiveté, mais la certitude que pour elle son mari n'est qu'un étranger. Elle a donc parfaitement de droit de s'octroyer, de temps en temps, un petit accroc. Vient ensuite l'inévitable culpabilité judéo-chrétienne qui se double de la nécessité de rester chez elle pour échapper à la maître chanteuse, Cela brise ses habitudes et et elle vit sous la menace d'une révélation, ce qui ne manque pas d'éveiller les soupçons de son entourage. Elle essaie bien de rompre son isolement en dansant, lors d'une soirée avec un autre homme, suscitant la jalousie de son mari, mais rien n'y fait. Cette situation devient rapidement une obsession génératrice de panique, d'angoisse, de frayeur et de désespoir, une vraie descente aux enfers. On lui demande de payer de plus en plus et elle le fait, se mettant elle-même dans un état de dépendance qu'elle voulait éviter et dont elle ne voit pas comment sortir.  En réalité elle n'était pas préparée à cette vie de mensonge comme nombre de ses amies qui s'y complaisaient et elle fit ce qu'elle pouvait pour se déculpabiliser. Non seulement elle n'aimait pas cet amant, elle s'aimait elle-même et évidemment le plaisir qu'elle retirait de cette toquade, mais son bonheur était aussi celui d'enfreindre l’interdit. et elle chercha à se convaincre, dans une sorte de dédoublement de personnalité, que c'était une autre femme qu'elle qui avait commis ce faux-pas. Elle se voulait une femme libre, au mépris du code pénal de l'époque qui n'était pas tendre avec l'épouse adultère, capable de vivre en pointillés une vie quelque peu dépravée au mépris de son mari et de ses enfants, mais le hasard s'en était mêlé qui venait brouiller ce bel agencement. Elle se découvrait différente, certes attachée à son confort mais suspicieuse, persuadée que son mari connaissait son faux-pas mais n'en parlait pas (L'épisode où il fustige sa fille pour un mauvais geste n'est pas sans rappeler la scène où Raimu, dans « la femme du boulanger » tance sa chatte devant sa jeune épouse contrite), incapable elle-même de discerner les discordances dans l'attitude de la maître-chanteuse mais acculée à une décision qu'elle n'avait jamais imaginée.

Je ne suis pas sûr cependant que cet épisode venant bouleverser leur vie commune se termine par cette forme de « happy-end » que je trouve toujours artificiel et un peu trop éloigné de la vraie vie. Je ne suis pas sûr non plus qu'il ne restera rien de cela dans leur vie commune future, d'un côté des adultères pas forcément avoués de l'épouse et de l'autre, ce montage un peu grossier d'un mari qui certes veut récupérer sa femme, mais apprend du même coup à la connaître vraiment et se rend compte qu'il a donné son amour et sa confiance à quelqu'un qui ne le méritait pas. Certes l'auteur joue sur la différence sociale entre le jeune pianiste et la maître chanteuse, laide et grossière, mais est-ce vraiment crédible ? L'auteur, puisant sans doute dans son vécu personnel (A cette époque Zweig a commencé une liaison avec une femme mariée qu'il finira par épouser), réussit non seulement à se livrer, selon son habitude, à une fine analyse de l'esprit humain et de ses passions, mais il le fait avec un sens consommé du suspens qui tient son lecteur en haleine jusqu'à la fin. Il montre comment la culpabilité finit par s'imposer à elle, puis le regret et enfin la réaction finale. Ce qui aurait pu être l'histoire d'une banale passade devient malgré tout, une étude psychologique passionnante.

Comme toujours, il déroule son récit avec un style fluide qui transforme une lecture en moment d'exception.

© Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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