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Mariage contre nature

La Feuille Volante n° 1337 – Mars2019

 

Mariage contre natureMotoya Yukiko – Éditions Philippe Picquier. [Prix Akutagawa 2016]

Traduit du japonais par Myram Dartois-Ako.

 

San est mariée depuis quatre ans. Elle a quitté son emploi de bureau pour épouser un homme tellement transparent que nous ne saurons même pas son prénom, mais la vie domestique l'ennuie un peu d'autant qu'elle n'a pas d'enfant et que le salaire de son conjoint est suffisant pour la dispenser de travailler à l'extérieur. J'ai eu l'impression qu'elle avait épousé cet homme non pas par amour mais par opportunité, l'important revenu de ce dernier lui permettant d'être une femme au foyer. Quand elle est seule avec lui, il a une addiction pour la télévision, l'oisiveté… et aussi pour le whisky-soda ! Sa vie est telle qu'elle dit elle-même être comme en apesanteur. San qui se cherche des activités ménagères fait un jour le tri de ses photos dans son ordinateur, découvre que son mari et elle se ressemblent et trouve cela inquiétant tant ils sont apparemment dissemblables ! Pourtant le nez et les yeux de son mari ont des velléités migratoires sur son visage ! Il lui semble légitime de s'interroger, d'autant que ses relations de couple, hormis peut-être les séances intimes de simulacre de la reproduction, sans véritable plaisir pour elle, sont plutôt en panne. Peu semble lui importer cependant puisque, de ce point de vue, et avant de connaître cet homme, elle avait un rôle plutôt passif avec ses autres partenaires éphémères, au point que non seulement elle n'en a gardé que peu de souvenirs mais surtout qu'elle se sentait menacée par eux. Aussi bien mettait-elle rapidement fin à leur liaison. A l'intérieur de son couple, il n'y a rien de vraiment nouveau et c'est un peu comme si elle se faisait manger, c'est à dire détruire, par son mari. San ne doit pas avoir beaucoup d'attachement pour cet homme puisque, quand elle parle de lui, elle le nomme comme « la chose qui est censée être mon mari », ce qui, après quatre années de mariage, est quand même révélateur. Elle en vient même à se demander si elle ne regretterait pas davantage la mort de son chat que celle de son époux !

San doit être une belle femme puisque son mari a quitté son ex, qui ressemblait à une pin-up ou à une actrice de cinéma, pour l'épouser. D'évidence elle s'ennuie avec lui mais je note qu'elle est suffisamment loyale à son époux pour ne pas le tromper. L'adultère se pratique pour moins que cela ! Lui-même semble vivre à côté d'elle sans vraiment lui accorder de l'importance. Ce concept de ressemblance entre époux est récurrent puisqu'il revient à propos d'un autre couple marié depuis beaucoup plus longtemps. Le plus étonnant est que, sans vraiment l'expliquer autrement que par un long congé de maladie de son mari, San constate que, dans son couple, les rôles se sont inversés, elle s'étant mise à la télévision... et au whisky soda et lui aux tâches ménagères en prenant toutes les charges de son épouse. Est-ce à dire que dans le mariage on perd sa personnalité au point de ressembler à l'autre ? La ressemblance supposée entre ces deux époux irait-elle jusque là ?

Je n'ai pas une culture nippone, je ne connais pas la symbolique de la pivoine dans ce pays et franchement, même s'il y a un côté poétique à l'épilogue, il m'a un peu échappé. J'y verrais plutôt l'image de l'abandon voire de la destruction physique de cet homme. San a-t-elle un réel problème avec les hommes dont, avant son mariage, elle se débarrassait rapidement, rôle qu'elle reprend avec son mari dans une métamorphose poétique. Veut-elle nous signifier qu'il vaut mieux vivre seul que de supporter un conjoint insupportable et ainsi fuir le mariage ? A travers ce court roman un peu étrange, veut-elle nous signifier que cette union était, comme l'indique le titre, contre nature?

Motoya Yukiko, qui est une jeune auteure (née en 1979), nous montre les défauts du couple, le peu d'attirance qu'elle a pour le mariage et l'amour semble être, pour l'instant, son thème de prédilection favori. Au vrai, c'est un sujet classique d'autant que, allez savoir pourquoi et sous toutes les latitudes, les hommes et les femmes semblent vouloir s'inventer la vocation du mariage comme un passage obligé dans leur vie, alors que manifestement, vu le nombre grandissant de divorces, ce serait plutôt un échec.

Ce thème fait partie des préoccupations humaines et a toujours été un sujet de réflexion pour les hommes et les femmes et de création pour les artistes. Il est certes intéressant et cette histoire l'illustre à sa manière assez particulière, même si chacun de nous a forcément une idée précise sur la question.

 

Ce roman a obtenu le prix Akutagawa qui est le plus prestigieux du Japon. Là je me dis que compte tenu de la distinction, je n'ai effectivement rien compris et que je suis passé à côté d'un chef-d’œuvre nonobstant la fin poétique et sûrement métaphysique de cet ouvrage.

 

©H.L.

 

 

Quand Dieu boxait en amateur

La Feuille Volante n° 1309

 

Quand Dieu boxait en amateurGuy Boley – Bernard Grasset.

 

C'est souvent le cas pour un écrivain, le décès d'un proche est, par l'émotion qu'il suscite, par la naissance du besoin qu'il y a de mettre des mots sur le parcours de celui que la vie vient d'abandonner, par la nécessité d'être le complice de la trace que malgré lui il laissera, l'occasion de confier à la feuille blanche une somme de souvenirs diffus et confus au début, mais qui, avec le temps, s'organisent presque d'eux-mêmes. C'est en tout cas une action contre l'oubli qui est le propre de l'espèce humaine. Cet hommage de la mémoire se porte ici, pour l'auteur, sur son père, René Boley. C'est souvent une figure tutélaire, un exemple pour un fils qui, après un parcours cahoteux et surtout protéiforme, devient romancier et choisit de relater tout ce que son existence et parfois celle des autres lui ont apporté de richesses intérieures et d'échecs. C'est, dans l'Est rural de la France, la jeunesse de cet homme qui est d'abord évoquée, une vie d'orphelin, avec une mère pauvre et revêche, qu'un précoce veuvage a rendu acariâtre et méchante, pour qui le travail seul compte et qui se méfie des livres. C'est un garçon qui n'a pas pu faire d'études, mais qui est pourtant amoureux des mots et des livres et qui est vite confronté au travail manuel et à la boxe, pour l'endurcir et le préparer aux futurs épreuves de l'existence.

 

Comme cela arrive souvent, René rencontre Pierrot, aussi timide, malingre et intellectuel qu'il est fort et bricoleur, une authentique amitié que les livres souderont. Pour Pierre ce sera la Bible en passant par toutes les mythologies, alors que René aura une fasciation pour les mots inusités et rares du Dictionnaire Larousse ! L'un deviendra forgeron et l'autre prêtre ! L'âge adulte les réunira mais pas la religion qui sera toute la vie de Pierrot que son ami, même s'il continue à le tutoyer, ne pourra plus nommer désormais que « Père Abbé », à cause de la fonction, de la soutane ou de je ne sais quelle raison ! René pratiquera la boxe au point de devenir champion de France dans la catégorie amateur mais ne goûtera du catholicisme ni les rites ni les pompes, découvrira l 'opérette mais surtout le théâtre, ce qui couronnera cette histoire d'amitié et donnera tout son sens à ce titre de roman quelque peu abscons. Le temps passe et les temps changent et même si René n'entend rien au christianisme, c'est pourtant Pierrot qui va lui offrir un rôle de vedette, une sorte de carrière de comédien local, certes amateur, quand, jusque là, on ne lui avait offert que des rôles obscurs ou de figuration. Mais le personnage qu'il doit incarner ne souffre pas la médiocrité et sa force physique, sa beauté, sa notoriété de boxeur ne sauraient tenir lieu de talent. Être bon sur un ring ou dans une forge n'implique pas de l'être sur les planches ! A force de travail, de répétitions, il finira par habiter le personnage, par littéralement l'incarner.

 

Jusqu'à ce moment du roman, fortement inspiré par la biographie de cet homme, j'avais trouvé les choses intéressantes, non seulement par son parcours mais aussi par la façon qu'à l'auteur de le raconter. Il y a les épreuves, les résiliences, les déchéances, les abandons, les démissions, rien que de très normal après tout puisque, contrairement à ce qu'on nous dit, cette vie n'est pas si belle, Il faut que chacun se réalise, tente sa chance, fasse son parcours, comme on dit et les enfants qu'on a ne sont pas destinés à nous appartenir. J'ai eu le sentiment que l'auteur a écrit ce roman non comme un acte de mémoire comme il semble vouloir le dire au début, mais comme un véritable acte de contrition laïc et surtout éminemment personnel, s'excusant face au vide du néant où vont tous les morts, de tout ce qu'il n'avait pas su faire ou su dire du vivant de ce père, de tout ce qu'il a pu faire contre lui. On ressemble toujours à quelqu'un, à un géniteur proche ou à un lointain ancêtre, la roulette de la génétique a des initiatives parfois étonnantes ! J'ai fini par me dire que l'auteur, en choisissant de rendre hommage à son père, voulait finalement parler de lui, de sa lente descente vers l'alcool, expliquant que la déchéance de René, pas forcément due uniquement à l'âge, était un peu la sienne, comme s'il se livrait ici à une confession intime à l'absolution hasardeuse. L'écriture a-t-elle ce pouvoir ? Je n'en suis pas bien sûr et même si Guy Bolet puise dans cette histoire finalement authentiquement émouvante la matière d'un roman, s'il souhaite exorciser avec les mots si fascinants pour René des erreurs, des douleurs et des malheurs, c'est aussi un peu pour lui qu'il le fait

 

C'est écrit dans un style spontané, presque populaire, avec cependant des moments émouvants et même poétiques, surtout dans ses évocations et descriptions, avec un sens de la formule où se mêlent, l'air de rien, l'humour, le dérisoire, la sensibilité, l'irrévérence et la tendresse, une façon d'écrire qui à la fois fascine par son côté simple et impertinent, mais qu'on a tendance à rejeter parce que, instinctivement, et sans peut être se l'avouer ni savoir pourquoi, on attend autre chose d'un écrivain.

C'est le hasard d'une bibliothèque qui m'a fait connaître cet auteur. Alors, pour les mots, pour les images, pour le ton et la démarche d'écriture, oui, j'ai bien aimé ce livre.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

Fils du feu

La Feuille Volante n° 1336 – Mars2019

 

Fils du feu – Guy Bolet – Grasset.

 

J'ai fait connaissance avec cet auteur un peu par hasard, à l'occasion de la lecture de son roman « Quand Dieu boxait en amateur » (La Feuille Volante n° 1309). J'avais trouvé cela fort bien et j'avais eu envie de faire un bout de chemin avec lui.

 

Ici aussi, il refait le chemin de la mémoire. Il parle de son enfance du côté de Besançon, dans les années 1950 auprès de ses parents, un père forgeron (d'où le titre), une mère lavandière mais aussi de Jacky, l'ouvrier de la forge, de sa grand-mère, grande tueuse de grenouilles devant l’Éternel, des voisins, M. Lucien époux de Fernande, et Marguerite-des-oiseaux surnommée mystérieusement ainsi malgré son « cul de jument comtoise ». Il a grandi au milieu de l'odeur de la lessive, des senteurs d'eau de toilette de Lucien, des flammes de l'atelier et de la fumée blanche des locomotives parce leur maison jouxtait le dépôt. Une vie entre l'univers des hommes et le monde des femmes. Il nous confie ses craintes des cours de récréation face aux plus grands, son habitude de se réfugier dans les latrines malodorantes, mais c'est aussi dans ce lieu insane qu'il prend conscience des choses de ce monde, de la réalité du ventre des femmes sur lequel, enfant, il fantasme un peu, y voit l'origine du monde (on songe ici au tableau de Courbet, mais avec plus de pudeur, de retenue à cause de son âge). Nous sortons tous du ventre d'une femme, lui comme son petit frère qui, quelques années après sa naissance, a été happé par la mort, ce qui a non seulement bouleversé cette famille mais a donné à chacun une idée précise de ce que sont l'absence, le vide, l'injustice, l'abandon, tout ce qui rend les vivants fous et les morts trop présents. Personne, et surtout pas les prêtres au discours surréaliste fait de concepts aussi fumeux que le ciel, la vie éternelle, la résurrection des morts, ne pourra jamais apaiser le chagrin né de la mort d'un enfant. Ils ne seront jamais convaincants sur ce point ; on ne met pas un enfant au monde pour aller à son enterrement, face à cela, l'amour supposé de Dieu pour les hommes passe pour une cruelle billevesée et l'enfer prend soudain une réalité bien terrestre. Cette mort rappelle celle du fils de Marguerite. Elle est tellement dans le déni qu'elle l'attend toujours pour déjeuner, une assiette à la main, bien des années après sa disparition. Mais voilà, le temps continue sa course, indifférent à la douleur des hommes, censé seulement l'aplanir, l'apaiser, mais cela n'est qu'une fiction ridicule qu'on habille de mots lénifiants et d'apparences trompeuses. Il n'y a que la mort de ceux qui les ressentent pour éteindre cette douleur et ce deuil qui dès lors fait partie de leur vie, jusqu'à la fin.

Le progrès s'installe, qu'on a baptisé plus tard du nom des « Trente glorieuses », la forge s'est éteinte, le père est devenu représentant de commerce, la mère et la grand-mère se sont fondues dans une sorte de religiosité ridicule, faite de prières, de visites au cimetière avec fleurs et bondieuseries, et lui, le narrateur, a fini par enfiler une armure et revêtir un masque, c'est à dire adopter le mensonge et l'hypocrisie qui est une manière de supporter la vie, de l'exorciser.

Une telle mort détruit une famille plus sûrement qu'elle ne la soude à cause de la culpabilité judéo-chrétienne qui vous pourrit la vie autant que cette volonté bien humaine de tout détruire autour de soi, peut-être pour conjurer quelque faute antérieure. Il s'ensuit une fuite en avant ou un repli sur soi-même pour tenter d'oublier, une valse-hésitation fait d'engagements et de renoncements sans aucune raison, mais tout cela est vain. Sa mère s'enfonce dans le déni en mimant artificiellement la vie évanouie à jamais mais entretenue par elle, ce qui, vu de l'extérieur, prend toutes les apparences de la folie. La psychiatrie, autre réponse proposée face à cette détresse, sera tout aussi inefficace. Elle se met à vivre de l'autre côté du miroir, dans un mode virtuel, tricoté pour elle et par elle et qui finalement lui convient. Cette bizarre propension à recréer un espace parallèle où s'entrechoque réalité et imaginaire, s'étend à ce fils bien vivant, le narrateur, mais qui par les hasards de la vie n'aura jamais de descendance. Il peint parce que sa sensibilité se manifeste ainsi faute sans doute de pouvoir s'extérioriser autrement, et, malgré lui ces thèmes de la mort, de la folie et de l'enfance reviennent sous son pinceau comme une obsession qui jamais ne pourra se révéler pleinement mais l’obsédera jusqu'à sa mort. Il en va de même de l'écriture qui, parce qu'elle résulte d'une alchimie intérieure, est souvent une tentative avortée, un exorcisme manqué, éternellement recommencé mais qui parfois, et peut-être bizarrement, atteint son but...

Je n'ai pas été déçu par ce deuxième roman lu avec passion et émotion. J'ai bien aimé cette plongée proustienne dans le temps et la façon qu'a cet auteur de nous la faire partager. J'ai apprécié la prolixité de ce discours souvent révolté, parfois poétique mais toujours authentique. Je crois que je serai attentif à son parcours.

©H.L.

Ces rêves qu'on piétine

La Feuille Volante n° 1335 – Mai 2019

 

Ces rêves qu'on piétineSébastien Spitzer- Éditions de l'Observatoire.

 

Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions de l'Observatoire de m'avoir fait découvrir ce roman.

 

Ce livre s'ouvre sur un concert, le dernier qui sera donné à Berlin et les notes de l'orchestre le disputent au bruit des orgues de Staline tirées aux portes de la capitale du Reich. C'est la fin des rêves de la grande Allemagne. Magda est la reine de cette ultime moment parce qu'elle est non seulement une fort belle femme mais elle est aussi l'épouse de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande. C'est dans ce genre de circonstances, quand tout s'effondre autour de soi et qu'on sent la fin, qu'on refait le chemin parcouru jusque là. Dans le bunker berlinois d'Hitler, qui sera bientôt son tombeau et celui de ses enfants, elle se revoit jeune fille pauvre mais heureuse, puis mariée à un homme riche et influent dont elle divorcera. Elle sera fascinée par le nazisme et par ce petit homme boiteux qui parle si bien et qu'elle finira par épouser. Il est pourtant bien dépourvu des caractéristiques aryennes exigées par le nouveau pouvoir, mais cela lui importe peu après tout, ce qui compte pour elle c'est de faire partie des puissants du régime, de satisfaire ses ambitions. Magda est le type de femme qui n'aime qu'elle-même et qui sait jouer de sa séduction, qui accepte les nombreux adultères de son mari pour arriver à ses fins. Ses rêves à elle ont été satisfaits puisqu'elle est « la première dame du Reich » et un modèle pour tous. Elle a seulement un attachement pour Harold, un fils qu'elle a eu d'un premier mariage à qui elle écrit une dernière lettre pleine d'espoirs dans le nazisme mais n'hésitera pas à assassiner ses six enfants dans une sorte de rituel avant de se donner la mort avec son mari. Elle a réussi à cacher ses origines juives comme l'ont fait beaucoup de dignitaires du III° Reich.

L'auteur s'approprie l'Histoire, y mêle de la fiction, imagine que le père de Magda, Richard Friedländer, prisonnier à Buchenwald où il sera exécuté, lui écrit des lettres pour lui demander de l'aide. On a du mal à imaginer que ces lettres ont pu lui parvenir et même quitter le camp et, de fait, c'est une invention de Spitzer. Le vrai Friedländer, qui n'était d'ailleurs que son père adoptif, s'était effectivement occupé d'elle, enfant, et avait eu, à son égard, toutes les attentions d'un père. Il est mort sans laisser de traces, comme la plupart d'entre nous. Compte tenu de la personnalité de Magda, on peut parfaitement imaginer que, si ces lettres eussent existé et eussent été portées à sa connaissance, elle les eût ignorées parce que simplement cela eût détruit un fragile édifice qu'elle avait mis tant de temps et de compromissions à édifier. Cela aussi eût piétiné ses rêves.

Il avait des rêves lui aussi, ce pauvre M. Friedländer, des rêves de libération et de vie normale, mais ils ont été foulés par les bottes des SS, comme toutes les victimes de la Shoah persécutés et tués pour la seule raison qu'ils étaient juifs.

Il n'est pas besoin de faire appel à la fiction pour illustrer cette caractéristique de l'espèce humaine, capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire. C'est l’égoïsme qui s'exerce jusques et y compris contre les membres de sa propre famille quand ils sont une gêne pour ses propres intérêts immédiats et contre lesquels on n'hésite pas à pratiquer l'oubli, le mensonge, la trahison voire l'élimination. C'est peut-être difficile à admettre, cela va à l'encontre de toutes les affirmations lénifiantes qu'on a pu nous asséner depuis des lustres, mais c'est une réalité que ne rachètent pas tous les abbé Pierre et tous les Coluche du monde. Nous ne pouvons l'ignorer parce que simplement, nous faisons, nous tous, partie de cette espèce humaine.

En parallèle, on assiste aux derniers moments des prisonniers des camps assassinés par les SS puis à la fuite désespérée de ceux qui, un temps, échappent à la mort puis succombent, pour se focaliser sur Fela, cette femme violée dans le camp, favorite du commandant qu'elle présente comme le père d'Ava, sa fille. Quand tant d'autres bébés étaient assassinés dès leur naissance, cette pauvre petite enfant née dans le camp, sans père et sans nom, croisera par les hasards de la vie Lee Meyer, une belle correspondante de guerre pour « Vogue » et qui révélera cette histoire, « avatar » d'une authentique mannequin, Lee Miller, amie intime de Man Ray et de Picasso et photographe de guerre dont les clichés porteront témoignage des atrocités de Dachau.

L'auteur rappelle également que de grandes entreprises allemandes, actuellement prospères et cotées en bourse et qui produisent encore aujourd'hui des articles de luxe qui sont l'emblème de la réussite sociale de ceux qui les possèdent, ont fait leur fortune sous le III° Reich.

 

J'ai bien aimé ce livre, même s'il est glaçant, pour le message qu'il délivre, mais aussi parce qu'il est bien écrit, bien documenté.

©H.L.

 

 

L'envol du moineau

La Feuille Volante n° 1334 – Mai 2019

L'envol du moineauAmy Belding Brown – Cherche midi éditeur.

Traduit de l'anglais par Cindy Colin Kapen.

 

Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions du Cherche midi de m'avoir fait parvenir ce roman.

Ce livre est la véritable histoire, certes romancée, de Mary Rowlandson, cette anglaise, mère de trois enfants élevés selon les préceptes de la Bible, épouse pieuse et loyale qui a vécu sur la côte est de ce qui n'était pas encore les États-Unis, en 1672. Cette contrée est en guerre contre les indiens qui défendent leur territoire, c'est donc dans une atmosphère de conflit sanglant que ce déroule cette fiction. Avec l'hiver, les indiens massacrent cette communauté et Mary est capturée, a la vie sauve, mais est néanmoins transformée en esclave, tout comme le sont les noirs qui servent sa communauté, ce qui pour elle inverse brutalement les rôles. Elle ne peut y voir que la volonté de Dieu en qui elle met son espoir de libération, avec la prière et la soumission à sa volonté. Pourtant elle est secourue par une famille indienne dont elle est la servante et qui se révèle alternativement bienveillante et brutale avec elle, et elle doit supporter l'humeur changeante de sa maîtresse. Elle marche avec ses ravisseurs à travers une nature hostile et glacée, travaille comme une bête de somme ou reste parfois oisive, mais jamais sans surveillance, comme une prisonnière qu'elle est. Souvent elle craint la mort, redoute le viol mais Mary, même esclave, sera respectée dans son intégrité physique et maintenue en vie alors que d'autres anglais sont massacrés. Pourtant elle adopte facilement le mode de vie de ces « sauvages » même si, au regard de sa foi, c'est un péché. L'instinct de survie de cette femme est exceptionnel, tout comme sa volonté de recouvrer sa liberté originelle, de retrouver ses enfants et son mari, avec il est vrai , une bonne dose de chance. Elle doit en effet sa survivance au fait qu'elle est l'épouse du pasteur, qu'elle a les cheveux roux, ce qui plaît bien aux Indiens, qu'elle est probablement belle et surtout qu'elle sait coudre des vêtements et tricoter des bas. Son attachement à la vie est humain comme l'est aussi le chagrin dû à la perte de sa fille, le sentiment d'abandon et d'injustice qu'elle ressent mais elle garde foi en Dieu. Elle fait preuve d'un grand sens de l'adaptation, apprend même leur langue, correspond avec eux, certains d'entre eux parlant anglais, est attentive à leurs rituels, à leur culture au point de devenir une vraie indienne, même si elle ne sera jamais vraiment acceptée au sein de cette tribu. Elle prend conscience que sa vie parmi les Indiens est plus libre et égalitaire que celle qu'elle menait dans sa communauté anglaise d'origine et, bien qu'attachée aux indiens, la réintégrera, mais à contrecœur.

A la lumière d'une transaction un peu sordide mais finalement maîtrisée par Mary, elle s'aperçoit qu'elle n'aime pas son mari mais qu'elle lui est soumise par principe comme sa condition de femme l'exige et pour cela elle accepte de renoncer à l'amour qu'elle éprouve pour un indien. Auparavant, elle avait vécu, comme les autres femmes de la communauté sous la dépendance des hommes sans avoir voix au chapitre et les préceptes de la religion gouvernaient cette société où elle n'avait qu'un rôle mineur essentiellement consacré à la famille et au foyer. Elle s’aperçoit en effet que le christianisme est une entrave et que ses dogmes, ses rituels, ses interdits, ses mensonges élevés au rang de révélations divines génèrent une rigidité puritaine et une morale étouffante. Elle a toujours vécu sous l'autorité de son mari comme le commande le protestantisme qui est omniprésent dans la vie quotidienne de cette communauté venue d'Angleterre. L’intolérance, l'esprit culpabilité par rapport au sempiternel péché des hommes sont tels que tous les événements néfastes qui interviennent sont considérés comme des châtiments divins que la prière et le soumission à Dieu sont seules capables d'exorciser. Mary se rend compte petit à petit que le puritanisme dans lequel elle vit et qui lui est imposé est incompatible avec la vraie vie, même si elle ne peut renier ni sa foi ni sa religion.

Tout ce roman baigne dans une sorte de mysticisme où toutes les choses de la vie de cette communauté anglaise est inspirée par la volonté de Dieu et par sa parole. Pourtant quand Mary souhaite arriver à ses fins, elle n'hésite pas à s'approprier cette croyance. Hypocrisie ou conviction ? Elle ne fait en cela qu'adopter l'attitude des autorités de la communautés qui enveloppent leurs décisions dans la volonté divine. Son mari, Joseph, fait de même quant il prétend s'occuper des affaires du Seigneur et pour cela déserte sa famille toutes les nuits ! Face à cela l'auteure ne magnifie pas pour autant la société indienne et on est loin du mythe du « bon sauvage » cher aux philosophes des Lumières mais on ne peut pas ne pas ressentir un sentiment d'injustice faite non seulement aux Indiens par les Anglais mais aussi aux femmes par cette société par trop austère. Elle s'aperçoit très vite également que sa captivité chez les indiens fait d'elle un personnage controversé, mais surtout qui suscite la jalousie de son mari qui voit ainsi son autorité diminuer, l'envie de savoir et surtout les ragots et les médisances des autres membres de sa communauté.

L'allégorie commence avec un moineau que les enfants de Mary ont maintenu longtemps en cage et qu'ils libèrent face à la violence indienne. C'est à travers le chant et l'image de cet oiseau qu'elle se remémore sa vie passée et apprécie la fuite du temps. Elle est associée par l'auteur à l'image de la liberté que Mary n'a jamais connue ailleurs que chez les indiens. Quand ils sont vaincus et qu'elle a obtenu en secret la grâce de celui qu'elle aime au prix d'un travail d'écriture dont s'est inspirée Amy Belding Brown pour son roman, il lui est signifié qu'elle doit reprendre son rôle traditionnel d'épouse dévouée et même si sa vie se transforme par un second mariage à la suite de la mort brutale de Joseph.

Au-delà de l'histoire passionnante et fort bien écrite, j'ai choisi de lire une sorte de roman philosophique où la vie sauvage est évoquée à travers la violence mais aussi à travers la nature, j'y ai lu une critique de l'espèce humaine capable du meilleur mais surtout du pire, une diatribe contre cette société engluée dans une religion qui complique inutilement les choses de cette vie qui l'est déjà bien assez.

©H.L.

 

 

Grâce à Dieu

La Feuille Volante n° 1332 – Mai 2019

 

Grâce à Dieu – Scenario de François Ozon. (Grand prix du Jury – Berlinale 2019)

 

Je ne sais si, comme on le dit, « nous vivons une époque formidable », mais au moins la société, après avoir été longtemps apathique et avoir accepté sans beaucoup broncher tout et n'importe quoi a décidé maintenant de se réveiller et de contester ce qu'auparavant elle prenait pour argent comptant. C'est vrai en matière politique, fiscale, sociologique, culturelle … Et pourquoi pas en matière religieuse ? Un tel mouvement me paraît être une bonne chose et nourrit la démocratie autant que le concept d'humanité.

Je ne veux ni faire le résumé d'un film qui retrace l'histoire des victimes et dont la sortie en salles a défrayé la chronique au point de faire l'objet de deux instances judiciaires préalables, ni remettre en cause la présomption d'innocence du Père Preynat qui a d'ailleurs avoué les fautes qui lui sont reprochées, ni même jeter l’opprobre sur cet ecclésiastique qui a broyé la vie de centaines d'adolescents. Je me suis toujours demandé comment il était possible que des hommes à qui les meilleurs parents du monde confiaient leurs enfants au seul motif qu'ils étaient religieux et donc dépositaires de valeurs morales et chrétiennes et, en outre, représentants proclamés d'une divinité à laquelle notre culture judéo-chrétienne nous a amenés à croire quasi automatiquement à travers des rituels devenus traditionnels (messe du dimanche, baptême, communion, enterrement...), comment ces hommes dont le discours apaisant était traditionnellement recherché dans l'adversité, à qui chacun faisait une pleine confiance, sans doute à cause de ce qu'ils représentaient, ont pu ainsi en abuser pour perpétrer ces sévices sur des enfants naïfs et incapables de se défendre en réclamant de plus leur silence? Il ne fait pas de doute que l'hypocrisie qui est une des tristes caractéristiques de notre société s'est à nouveau manifestée à l'occasion de cette affaire. Dans le film, les adultes ont bien entendu été avertis des agissements du prêtre mais bien peu ont réagi. Beaucoup ont préféré ne rien voir, sans doute parce que, venant d'un homme de Dieu ce qui leur était révélé ne pouvait qu'être inconcevable. Ou ils ont préféré ne pas faire de vagues par crainte du scandale ou peut-être par peur de l'enfer, ce concept si longtemps agité comme un épouvantail par l’Église elle-même, à supposer qu'il existe ailleurs que sur terre. Que dire de la hiérarchie catholique qui non seulement a préféré ignorer les interrogations de ceux qui ont eu le courage de les formuler, mais n'a pris aucune sanction contre les fautifs, couvrant non seulement leurs agissements mais les déplaçant dans le seul but d'éviter un scandale tout en les laissant œuvrer au contact d'enfants? J'observe que lorsque l’Église consent, souvent au terme d'un longue réflexion, nourrie par la polémique ou le scandale, à reconnaître ses erreurs, elle ne fait que demander pardon, comme si cela suffisait à entraîner l'oubli des victimes. Il y aurait beaucoup à dire à ce propos sur ce qui a principalement un caractère religieux, mais il suppose, de part et d'autre, à travers la confession et la contrition, une démarche sincère, difficile dans ce contexte. Il est en outre bien facile de se retrancher derrière la prescription comme on le voit dans le film, le cardinal ayant ce mot malheureux qui pourtant est révélateur, ou même derrière la prière, pour tenter une nouvelle diversion et les circonstances de cette affaire qui n'emprunte rien à la fiction, sont bien de nature à s'interroger sur la foi chrétienne comme il est suggéré à la fin.

Je ne galéjerai pas non plus sur la parole du Christ rapportée notamment par saint Matthieu (Mat XIX – 13-15) où il est question des enfants, ce serait bien trop facile, mais de l’Évangile que l’Église catholique a oublié pendant des centaines d'années, quand elle ne l'a pas noyé sous des flots de sang en s'alliant au pouvoir politique, que reste-t-il ? Pourquoi s'étonne-t-on que les églises soient vides comme elles ne l'ont jamais été et, quand elles se remplissent, c'est pour un témoignage public, un mariage, un enterrement – cette dernière cérémonie étant de plus en plus confiée à des laïcs – qui a davantage une signification sociale, amicale, voire politique que religieuse. Cette institution a-t-elle à ce point manqué sont but et trahit ceux qui lui faisaient confiance ?

Certes, tous les prêtres ne sont pas pédophiles et nous en avons tous connus qui ont été ou sont encore un exemple d'abnégation et de moralité, respectueux de leurs vœux et de leur engagement sacerdotal. Un tel phénomène n'est pas du seul fait des organisations confessionnelles catholiques et affecte aussi d'autres corporations, mais ces dénonciations au sein de l’Église, notamment dans le clergé américain, ont entraîné des démissions et des mesures drastiques en vue d'assainir ce problème. Même si l’Église catholique a été longtemps un pilier de notre société et ses prêtres des références respectées, la révélation de ce scandale qui enfin éclate ne va sûrement pas arranger anticléricalisme viscéral des Français. Que va-t-il rester de tout cela, au moment où notre monde connaît une vraie crise des vocations religieuses, si le pape, comme il en a le courage qu'il faut saluer, s'attelle à ce problème au point d'organiser au Vatican un colloque sur ce sujet et d'exiger que toute la lumière soit faite sur cette question, que les coupables soient sanctionnés par la justice des hommes et que lui-même commence à défroquer des cardinaux convaincus de pédophilie ? Si cette démarche va a son terme et qu'il est réellement fait quelque chose pour assainir cette situation délétère, l’Église ne peut en sortir que grandie mais il est permis d'émettre des doutes compte tenu de l'ampleur que cela risque de prendre et je crains que l'effectif du clergé en soit durablement affecté et qu'il ne reste plus grand monde pour exercer ce ministère ! Quant au pape, pourra-t-il ou voudra-t-il mener à bien la mission qu'il s'est fixée face à la toute puissante curie romaine?

La parole se libère actuellement et sans haine, notamment dans l’Église et on voit à la télévision des reportages concernant des religieuses violées par des prêtres et on dénonce même la pratique d'avortements connue du Vatican, ce qui est un comble au regard du message religieux et des commandements de Dieu dont l’Église est garante. Ces révélations sont sidérantes.

H.L.

 

 

 

 

Nique ta mère la mort

La Feuille Volante n° 1333 – Mai 2019

 

Nique ta mère la mort – Marion Lecoq – Ateliers Henry Dougier éditeur.

 

Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions « Ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir ce roman.

 

Le narrateur est militaire, il part souvent, pour plusieurs mois, pour des « opérations extérieures » et la mort, bien entendu, il connaît puisqu'il la côtoie et même la tutoie. Cela fait quinze ans qu'il est dans l'armée et il aime ça. Quand il n'est pas en campagne, il aime marcher dans la montagne. C'est un solitaire, un peu sauvage, mal aimé par la vie, féru de mécanique mais obnubilé par le bruit des hélicoptères qui lui rappellent la guerre et ses destructions. Ce bruit l'obsède. Il est célibataire, récemment sorti d'une liaison tumultueuse, mais pourtant dans son quotidien, il y a deux femmes, une vieille, handicapée et malade, Annette, qui est sa voisine et une plus jeune, Nadège, qu'il rencontre un peu par hasard et qui ne lui est pas indifférente au point que partir à nouveau n'a plus le même attrait qu'avant. Ces deux femmes ont elles aussi leur croix à porter, Annette, c'est la maladie et Nadège c'est la solitude. Elles ont été cabossées par la vie comme l'a été son copain FX qui veut tellement disparaître que son prénom se limite à ces deux lettres. Le narrateur lui-même n'a même pas de prénom et je l'imagine animé de la même volonté de transparence. Je le sens tellement détruit intérieurement qu'il n'a aucune volonté d'avancement. Le décor autour d'eux est fait de casernes, de HLM, de friches industrielles peuplées d'ombres de migrants, pas vraiment de quoi s'extasier !

Comme tout le monde, il a des souvenirs d'enfance, un frère aîné, mort avant lui, dont le sourire, toujours présent à sa mémoire, le hante. Il voudrait en parler mais, auprès de sa mère, ce sujet est tabou, surtout qu'il a choisit de risquer sa propre vie avec le métier des armes, une manière de se révolter peut-être ? Quand il croise Nadège, elle et lui donnent cette impression de vouloir être heureux ensemble, de vouloir faire échec à cette sorte de malédiction qui les poursuit l'un et l'autre depuis longtemps. Une histoire d'amour est forcément unique, mais ne dure jamais bien longtemps. Un jour ou l'autre, l'un des deux y introduira le mensonge, l'adultère, la violence qui la feront éclater et si elle perdure ce ne sera que sous des apparences hypocrites comme c'est sans doute le cas de son copain Léo. Face à l'avenir, notre imagination est sans borne, elle s'habille d'illusions que nous prenons pour des promesses et auxquelles nous croyons très fort. Bien entendu la désillusion est au rendez-vous et avec elle la déprime quand ce n'est pas pire encore. On peut croire à l'histoire d'amour naissante entre le narrateur et Nadège, on peut quand même penser qu'elle connaître le sort de celles des autres !

La couverture a un petit côté original: cet homme qui se balance sous un l'hélicoptère en vol, a quelque chose d'insolite. Le titre m'évoque un groupe de rap français, un genre de musique que je ne goûte guère. C'est peut-être aussi un cri de révolte, mais après tout la contestation est plutôt saine. On peut y voir une forme de rébellion tranquille, une façon de rire de tout qui est une façon de supporter cette vie ! Je me suis dit que ce roman allait peut-être apporter quelque chose d'autre puisque l'objectif de cette jeune maison d'édition est de « raconter », de briser les murs et les clichés en donnant la parole à des témoins souvent invisibles. Il y a l'histoire qui nous est donnée à lire et dans laquelle je ne suis pas vraiment entré malgré toute mon attention. Y est accolé le terme « Mort » ! Alors, se révolter contre la mort, pourquoi pas, mais cela me paraît être perdu d'avance. Nous sommes tous mortels, nous sommes nés et donc nous mourrons et depuis que le monde existe, les artistes, les philosophes ont réfléchi à cette fatalité. C'est un thème éternel qui fait sens, mais aussi une issue redoutée pour les uns et une délivrance pour les autres, puisque cette vie n'est pas toujours aussi belle qu'on veut bien nous le dire. Nous sommes tous les usufruitiers de notre propre vie qui peut nous être enlevée sans préavis et ce même si, dans nos sociétés occidentales, nous avons choisi de vivre sans penser à cette échéance pourtant inéluctable.

 

La présentation en courts chapitres facilite la progression dans l'histoire mais l'écriture, directe et sans recherche, qui s'apparente davantage à la conversation ne m'a pas vraiment accroché.

 

Je n'ai peut-être rien compris au message, je suis peut-être passé à côté d'un chef-d’œuvre mais j'ai eu un peu de mal avec ce roman.

 

H.L.

 

 

Une vie de Gala

La Feuille Volante n° 1331 – Mars 2019 .

 

Une vie de Gala Dominique Bona – Flammarion. (2018)

 

Elle était originaire de Kazan où, dit-on, les femmes se caractérisent par leur grande beauté, pourtant elle n'était ni jolie ni belle ni attirante, mais elle devait bien avoir un côté fascinant et peut-être même ensorceleur pour avoir séduit et surtout inspiré deux artistes majeurs de sa générations, le poète Eluard et le peintre Dali. Elle venait de Russie, portait un nom imprononçable mais elle a surtout été connue sous son surnom éternel de Gala, ce qui ajoute à son mystère, puisque, si elle a été leur muse, elle ne s'est jamais vraiment laissée aller aux confidences sur elle-même. Elle était cultivée mais pas créatrice et l'art était cependant son domaine ce qui ajoute à son côté énigmatique. Elle n'a ni écrit ni peint mais a été le témoin des excentricités de dadaïsme et des délires créateurs du surréalisme. C'est cependant en ce jeune homme de 22 ans, Eugène Grindel, inconnu, rencontré dans un sanatorium, qu'elle croit et qu'elle épouse et c'est le même, dix ans plus tard, qu'elle abandonne alors qu'il est devenu Eluard un poète reconnu et ce pour vivre, même mariée, avec un peintre espagnol à ses débuts, de dix ans plus jeune qu'elle et prétendument homosexuel. Bizarrement Eluard qui est très amoureux d'elle ferme les yeux sur ses amours de contrebande et même les favorise, la laissant voyager seule et vivre sous leur toit avec un autre poète, Max Ernst qui devient vite son amant.

 

Celle qui a pratiquement abandonné Cécile, la fille qu'elle a eue avec Paul Eluard, sera une mère pour lui. Sur ces deux artistes vulnérables et fragiles elle a exercé l'autorité maternelle d'une femme solide, en même temps qu'elle a été leur énergie, leur raison de vivre et de créer. Elle a été passionnée par les hommes qu'elle a aimés mais, indomptable, a été détestée des autres. Eluard l'a chantée en femme, elle fut une maîtresse pour Max Ernst qui la transfigure en créature surnaturelle mais elle fut pour Dali une véritable béquille et il la peignit sous tout les angles, nue, habillée et surtout sublimée, parfois même sanctifiée. Elle a réveillé ses fantasmes les plus secrets. Il est un être marginal, incontrôlable mais à la pauvreté du début succède très vite la richesse avec la notoriété. Follement amoureuse au commencement de leur relation Gala s'est vite révélée en femme d'affaires avisée, sachant gérer l'immense fortune de son mari mais aussi en profiter. Le surnom « d'Avida dollar » dont on a affublé Dali, c'est en fait elle qui le mérite. Comme dans tous les couples il y a eu des orages, des séparations, la maladie et ce couple mythique s'est lentement délité pour une fin triste.

 

Dominique Bona renoue avec sa passion de la biographie. Elle récidive même puisque elle était déjà l'auteure d'un livre sur le même thème publié en 1995 (La Feuille Volante n° 646). A croire que le personnage de Gala la fascine. Je ne connais évidemment pas cette académicienne que j'ai cependant lue avec beaucoup de plaisir depuis des années, mais cette discipline est bien entendu difficile puisque que celui qui écrit est tenu par l'histoire de celui qui est son sujet, cependant notre auteure a choisi ici, comme ailleurs, d'aborder ce travail à travers les désordres amoureux qui ont émaillé la vie dont il s'agit. L'amour et ses bouleversements sont en effet des révélateurs plus grands que tout ce qu'on peut réaliser pendant son passage sur terre. Je suis persuadé qu'en parlant des passions amoureuses des autres on s'apaise et se comprend mieux soi-même, on sort du carcan de la statue du commandeur pour pénétrer la sensibilité de l'être humain que celui dont on parle était avant tout. Il y a certes la vérité historique des faits rapportés qu'elle respecte scrupuleusement en s’interdisant tout débordement dans la fiction, mais il convient surtout de ne pas juger, et au contraire de tenter de comprendre le caractère intime de la personne évoquée. C'est ce que fait très bien Dominique Bona qui sait, comme à chaque fois, communiquer à son lecteur tout l' enthousiasme qui est la sien pour son personnage à travers une riche documentation de lettres et de photographies.

 

Nous ne faisons qu'un bref passage sur terre qui restera, pour la plus grande majorité d'entre nous sans la moindre trace (on se souvient plus facilement de la vie des criminels que du parcours mener anonymement par le commun des mortels). Je suis toujours fasciné par le destin de certains d'entre eux qui, parfois malgré eux, suivent leur route ou tracent honorablement leur sillon au point qu'ils éveillent la curiosité et l'intérêt d'écrivains qui souhaitent leur rendre hommage par leurs écrits .

 

 

 

 

 

 

Minuit dans le jardin du manoir

La Feuille Volante n° 1330

 

Minuit dans le jardin du manoir -Jean-Christophe Portes – Éditions du masque.

 

 

C'est vraiment pas de chance pour ce jeune homme pressé d'aller se coucher et qui avait traversé le parc du manoir normand de Caudebec comme on prend un raccourci. Il s'était trouvé nez à nez avec une tête coupée, fichée sur un pieu, les orbites et la bouche pleine de pièces d'or qui se révéleront plus tard être des florins du XV° siècle. Dans cette vieille bâtisse vivent Denis Florin, jeune et célibataire mais un peu renfermé sur lui-même, notaire de son état, bien plus passionné par la bataille de Marignan qu'il reconstitue en soldats de plomb que par son métier, et Colette, sa grand-mère, 85 ans, baronne, un peu folle et friande d'énigmes, donc imprévisible. Bien entendu, la séquence de la tête coupée vient troubler la quiétude des lieux et on se perd en conjectures entre crime rituel, secte satanique, terrorisme, d'autant que Colette a subitement disparu sans laisser de trace et que deux cadavres sont été retrouvés exécutés à l'arme blanche à proximité du manoir. Les réseaux sociaux ne tardent pas à être au courant, attirant une faune de curieux et de journalistes comme la jolie mais marginale Nadget Bakhtaoui et, bien entendu le séduisant lieutenant Trividec du SRPJ de Rouen assisté de Bénédicte. Cette enquête qui aurait pu rester confidentielle devient médiatique avec des compagnies de CRS autour du manoir, une visite ministérielle et des caméras de télévision. Pour la discrétion, c'était plutôt raté ! Tel est le point de départ d'une affaire où on ne tarde pas à apprendre que la grand-mère était immensément riche, que Denis est expert en maniement d'épées anciennes, ce qui le fait passer du statut de modeste notaire de province à celui de « tueur fou », ce qui est bien plus vendeur médiatiquement parlant mais constitue un véritablement bouleversement dans sa vie. Recherché par Trividec, il entame en compagnie de la jolie journaliste une cavale qui les conduit en Espagne, sur les hypothétiques traces de Colette. Il y apprend qu'il est recherché pour le meurtre d'un professeur d'histoire ancienne de l'université de Mexico qui serait l'homme à la tête coupée. On est en plein délire kafkaïen ! Nadget quant à elle ne recule devant rien pour un scoop et propose au policier qui accepte un reportage sur lui qui pourrait bien relancer sa carrière, tentant ainsi d'établir une sorte de complicité malsaine entre eux.

 

Il y a de nombreux analepses historiques évoquant Cortes au Mexique, la bataille de Marignan, des épisodes de la conquête de l'Amérique par les Espagnols et les exactions qui y ont été perpétrées sans oublier l' intervention d'un mystérieux argentin qui n'est pas argentin, exécution d'un énigmatique Serbe tueur de la mafia...

Le mystère s'épaissit autour de cette disparition de Colette qui pourrait bien être un enlèvement, mais sans demande de rançon toutefois, une course poursuite en Espagne trahie par les téléphones portables et autres cartes bancaires, un hypothétique trésor enfoui dans le manoir de Caudebec, une victime qui serait l'héritier direct d'un roi Aztèque mort au XVI° siècle à la suite des sévices infligés par Cortès, un capitaine corsaire malchanceux, un homme d'affaires violent, déterminé mais aussi un véritable truand, un code secret à tiroirs laissé par un explorateur allemand, un notaire pas si falot que ça, une grand-mère pas si folle et qui cache bien son jeu, une légende autour de sa fortune et des aventures haletantes et un peu abracadabrantesques et compliquées aux rebondissements de dernière minute qui remettent tout en question, des secrets d’État, pas mal de fantasmes et de mystifications, la fièvre de l'or qui s'empare des hommes, des ascendances lointaines et des ancêtres qu'on veut venger et bien entendu pas mal de morts…

 

L'écriture est fluide, le suspense savamment entretenu jusqu'à la fin, avec, de temps à autres, des traits d'humour. L'auteur n'a pas oublié sa passion pour la recherche historique qu'il s'est appropriée et qu'il a intégrée à son travail de création. C'est aussi comme cela que j'aime les romans policiers.

 

Jean-Christophe Portes, journaliste et réalisateur, s'est déjà signalé à l'attention des lecteurs et de cette chronique par un remarquable travail de romancier-historien pour sa série « Les enquêtes de Victor Dauterive », qui se déroule sous le Révolution et compte à ce jour quatre épisodes [« L'espion des Tuileries », « La disparue de Saint-Maur », « L'affaire de l'homme à l'escarpin », « L'affaire des corps sans tête »]. Il est également le co-auteur , avec le docteur Colette Brull-Ulman, d'un livre, «Les enfants du dernier salut », évoquant un réseau de sauvetage d'enfants juifs à partir de l'hôpital Rothschild pendant la Seconde guerre mondiale. Cet ouvrage a reçu le prix « Plume libre » en 2019.

 

Ici il choisit le registre du thriller contemporain, élargissant ainsi son panel d'écriture. J'ai beaucoup apprécié.

 

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

Un certain Paul Darrigrand

La Feuille Volante n° 1328

 

Un certain Paul Darrigrand Philippe Besson – Julliard.

 

Philippe Besson puise dans ses souvenirs biographiques pour nourrir ses romans et cultiver sa différence. Comme c'est souvent le cas, il narre, ici à l'occasion d'une photo retrouvée par hasard, une rencontre qui a marqué sa vie, celle d'un jeune homme, Paul Darrigrand, légèrement plus vieux que lui, rencontré au cours d'une période de formation universitaire à Bordeaux, l'auteur a alors une vingtaine d'années. Sauf que ce Paul est marié, souhaite avoir un enfant avec Isabelle, pense à son avenir et à celui de sa famille alors que l'auteur est plus insouciant, fait prévaloir le présent. C'est donc un peu compliqué et entre eux, c'est une sorte de valse hésitation où la séduction le dispute à l'indifférence, l'envie à la retenue. Au départ, le désir est du côté de Philippe, le narrateur, alors que Paul donne l'impression de vouloir le fuir et quand ils se rencontrent en présence de sa femme on sent Paul gêné. Puis ce sont les regards qui trahissent la tentation, la peur de soi-même, l'attente de l'autre, le plaisir de l'étreinte, la complicité, les instants volés, les paroles étouffées, la honte aussi. Leur relation est faite de silences, de questions non posées, d'interrogations sans réponses immédiates. Elle existe dans le secret, entre le simple adultère et la vraie histoire d'amour ou la banale toquade, avec cette culpabilisation et l'hypocrisie à l'endroit d'Isabelle, amoureuse et honnête mais trompée et bafouée sans avoir mérité ni cette trahison ni cette humiliation. La solitude, le temps qui passe, l'absence de Paul rompent le silence avec, en contre-point cette femme dont on ne sait pas si elle leur tend un piège, si elle est naïve ou si sa complicité amicale avec Philippe est réelle. Il analyse avec des mots la nature de leur relation, entre doutes et passion, clandestinité et volonté de s'afficher, avec une interrogation sur la sexualité de Paul, cette alternance potentielle entre les deux sexes, cette ambivalence et le choix des femmes pour la tranquillité et la normalité. L'auteur multiplie des confidences érotiques avec images, odeurs et sentiments.

Quand il aborde le chapitre de sa maladie, il le fait avec un certain suspense mais qui, au bout du compte devient un peu trop long et même fastidieux. De plus, j'avoue avoir peu goûté l'épilogue, n'y avoir pas vraiment cru tant il est vrai qu'une telle trahison laisse des traces et que la brisure qu'elle provoque est définitive et sans véritable pardon possible malgré la confession de Paul, son désir de sauver son couple.

 

Notre auteur avoue sa sensibilité d'alors, sa volonté de la refréner, et la conscience qu'il a que tout cela finit par exploser en donnant autant de romans. Il y a donc chez lui une lente maturation de l'écriture, un mûrissement volontairement contenu dans le temps. Il confie aussi que chacun de ses livres est une sorte de dialogue avec des disparus puisque, dans les années 80, le sida faisait des ravages dans la communautés gay. Il dissèque le mécanisme de l'écriture, ses velléités, ses insuffisances, ses impasses. Cette mise au point du processus de la création romanesque m'a paru extrêmement intéressant. C'est aussi un paradoxe de son écriture que de se livrer avec précision à l'expression et à la dissection des sentiments intimes et en même temps confesser son impossibilité de les transcrire totalement avec des mots. Sur ce chapitre, il en profite même pour évoquer et expliciter certains de ses romans antérieurs, donner des précisions sur leur construction, sur son travail d'imagination...

 

A l'occasion de la sortie de ce livre, je voudrais faire une remarque personnelle. Comme toujours j'ai pris un vif intérêt à ce roman comme à l'ensemble de son œuvre. Nul n'ignore qu'à compter d'août 2018 Philippe Besson a été nommé au poste de consul général de France à Los Angeles et que cette décision fait actuellement l'objet d'un recours devant le Conseil d’État dont notre auteur a décidé d'attendre l'arrêt. Ce n'est pas la première fois que le pouvoir politique nomme ainsi un homme de lettres à un poste de représentation diplomatique. Confier ainsi à quelqu'un qui a honoré son pays en servant sa culture le soin de le représenter à l'étranger est un choix qui se défend parfaitement. D'autre part, donner à sa vie ou à sa carrière professionnelle un nouveau souffle en forme de défi personnel est un choix intéressant quand l'opportunité ainsi se manifeste. Notre auteur l'a, je crois, d'ailleurs déjà fait. Ainsi n'y a -t-il rien à dire sur le principe de cette promotion et de son acceptation. En revanche, je ne peux pas ne pas penser qu'une telle nomination intervient après la publication de son récit « Un personnage de roman »(publié en septembre 2017) consacré à la campagne électorale d'Emmanuel Macron. Que Besson soit fasciné par le personnage ne me gêne pas, qu'il quitte à cette occasion le costume de romancier pour revêtir celui de chroniqueur politique est parfaitement son droit, mais comme je l'avais exprimé dans le commentaire publié à la sortie de ce livre, j'avais craint qu'il puisse y avoir une dimension de flagornerie, annonciatrice peut-être de prébendes. C'est apparemment le cas. Sans entamer mon avis sur les grandes qualités littéraires du romancier, cela me gêne un peu, mais après tout qui suis-je pour m'exprimer sur cette polémique ?

Je ne peux pas ne pas me souvenir cependant que, à ma connaissance, le dernier romancier qui a occupé ce poste prestigieux était Romain Gary.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

Montaigne. encore un essai!

La Feuille Volante n° 1329

 

Montaigne. Encore un essai ! - Jean Eimer - illustrations Christian Gasset – Cairn Éditions.

 

L'auteur imagine que le fantôme de Montaigne revisite son propre château, y voit passer des touristes pressés et même Joséphine Baker, s'amuse d'une pile de vieux journaux le «Midi olympique » consacrés au rugby (d'où le titre sans doute) et même une biographie qui lui est consacrée et qu'il a bien entendu transportée avec lui dans sa bibliothèque pour la lire, toujours aussi étonné des pensées qu'on lui prête, des épisodes de sa vie qu'on prétend connaître puisqu'il est désormais convenu que tout Montaigne est dans ses « Essais », par ailleurs fort sujets à la glose à cause des nombreux non-dits et des nombreuses éditions. Il est vrai, comme il le rappelle l'air de rien, qu'il est l'écrivain le plus étudié et le plus commenté sur terre ! Il en profite donc pour promener sur le monde et sur le temps un regard malicieux et prendre directement la parole, donnant un avis qu'on imagine autorisé sur sa naissance quelque peu mystérieuse, sur le doute relatif à la paternité de son géniteur, sur son français, bien éloigné de celui de maintenant qui empruntait autant au gascon qu'au latin, sa langue maternelle par décision paternelle, sur son père attentif mais censeur et sur sa mère indifférente et lointaine. Un peu pour contredire les nombreux commentateurs autant que pour fixer les choses, il rappelle les origines paternelles de sa famille enrichie par le négoce puis son anoblissement. Plus observateur précis de son temps que véritablement historien, il est même un peu mauvaise langue, et en relate la chronique pourtant assez troublée et cruelle, sur un ton badin, avec une prédilection pour la critique des gouvernants et même de la justice, dénonçant la vénalité des magistrats, l'iniquité des jugements, la torture comme mode d'aveu, le jargon judiciaire incompréhensible du peuple, la religion... On même dit de lui, mais bien plus tard, qu'il y avait dans ce magistrat catholique, « un perpétuel protestant » ! On comprend dès lors qu'une telle liberté de parole ne favorisa pas son avancement dans un métier qu'il quitta au bout de treize années d'un travail peu passionnant qu'il compensa par les voyages et le libertinage.

Pendant qu'il y est il donne des détails sur son physique, sur son enfance, sa vie scolaire à Bordeaux puis étudiante à Paris où il se révèle dépensier et licencieux, amoureux de la vie et des femmes, évoque sa rencontre avec Étienne de la Boétie, le mystère, encore un, de leurs relations et l'importance que cet homme a eu dans sa vie , dans sa réflexion et dans son écriture puisque les « Essais » ne parurent qu'après la mort de son ami. Les femmes, justement ! Elles ont été un soulagement pour lui à la mort de La Boétie, favorisant son apprentissage du deuil, sous l'égide du sexe ! Elles ont beaucoup compté dans sa vie et pas seulement pour les passades. Paradoxalement il commence par sa mère, quelque peu volage au point qu'un doute subsiste sur l'identité de son géniteur. Il épaissit le mystère autour d'elle en rappelant ses origines juives espagnoles, sa conversion au christianisme, à une époque où brûler les hérétiques était monnaie courante. Elle n'eut pourtant rien d'une mère juive protectrice et attentive puisque la présence de Montaigne devait lui rappeler son infidélité. Elle survécut cependant à toute sa famille. Le mariage arrangé par le père de Montaigne apaisa ce dernier qui y vit une marque de résipiscence ; l'épouse, il est vrai était belle, richement dotée et bonne gestionnaire, même si Montaigne avait, à l'endroit de cette institution, quelques réticences et les propos à la fois acerbes et pertinents qu'il tint tendent à prouver qu'il ne fut pas vraiment heureux avec elle. Seule une fille Léonor, survivante de cinq autres, mortes au berceau, lui survécut. Il faut y ajouter Marie de Gournay, sa « fille d'alliance », cette jeune « fan » qui s'attacha à faire connaître les « essais » et à les publier.

Sa démission de la magistrature le laissait disponible pour le voyage, la chose publique qu'il entendait servir et l'écriture. Cela fit de lui un maire de Bordeaux, un diplomate de l'ombre entre protestants et catholiques, et même un espion, le tout dans une période troublée, et surtout l'auteur des « Essais ». A leur propos, le fantôme de Montaigne, être forcément intemporel, ne peut pas ne pas constater que son œuvre qui a mis vingt ans et plusieurs éditions à atteindre sa forme définitive, n'est plus lue en France de nos jours, même si elle fait pourtant l'objet de thèses universitaires dans le monde entier. L'école qui les a mis à ses programmes n'a contribué qu'à en détourner des générations d'élèves, notamment à cause de la langue qui fait trop appel aux études classiques plus vraiment en vogue actuellement. Alors faut-il les traduire en français actuel ? La musique des mots en pâtirait sans doute mais l’œuvre serait lue à l'instar de Don Quichotte, réécrit en espagnol contemporain. Le spectre peut-il au moins se contenter, Montaigne ne laisse personne indifférent et après plus de cinq siècles, c'est quand même exceptionnel.

 

j'ai bien aimé le ton sur lequel tout cela est dit, et bien dit, avec humour et à-propos, mais aussi pour la qualité de la documentation, et je n'oublierai pas non plus les illustrations, non moins jubilatoires. Au moins ce livre a-t-il eu l'avantage de me réconcilier avec un auteur, à la fois libertin et mystérieux, que des années d'études m'avaient rendu un peu trop rébarbatif et de peut-être m'inviter à une relecture.

Je remercie Babelio et les éditions Cairn de m'avoir permis de découvrir ce livre et de profiter des remarques et états d'âme de cet intemporel ectoplasme.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

La grande roue

La Feuille Volante n° 1327

 

La grande roue Diane Peylin – Les escales - domaine français.

 

Diaghilev disait à Jean Cocteau « Étonne-moi, Jean » et j'avoue que j'ai été étonné par ce roman original dans son architecture. Comme nombre de lecteurs sans doute, je l'ai entamé comme la présentation dans les années 80 de quatre destinées, celle d'Emma, de David, de Nathan, de Tess. Au départ je me suis senti un peu perdu dans ce récit labyrinthique et cette ambiance un peu lourde en me demandant bien, au fil de ma lecture, le lien qui pouvait exister entre ces personnages, inspirés autant par Frantz Kafka que par David Lynch et pour qui je ne pouvais pas ne pas avoir de l'empathie. J'ai eu l'impression de quatre longues nouvelles parallèles, indépendantes les unes des autres, mais l'auteure, petit à petit et avec une bonne dose de suspense et d'absurde, mélange et emboîte tous les morceaux de ce puzzle.

 

Emma, dix-neuf ans, est en apparence une poupée rousse. Après avoir rencontré Marc au pied de la grande roue, elle vit avec lui « le grand amour », abandonne tout pour lui, ils sont amoureux mais Emma ressent douloureusement son enfance qui revient et la hante. On peut perdre la tête pour quelqu'un, tout lui sacrifier, bâtir avec lui une histoire d'amour qu'on imaginait pouvoir durer toute une vie… Malheureusement nous savons tous que cela n'existe que dans les romans à l'eau de rose et les difficultés quotidiennes, le mensonge, la trahison, l'adultère viendront, parfois assez vite, brouiller ces illusions. Bien entendu, l’attitude violente de Marc est répréhensible et ne saurait se justifier. Il souffle le chaud et le froid d'une manière incompréhensible même si au bout du compte, par amour ou par crainte elle accepte tout de lui, jusqu'à un certain point cependant. David vient de trouver une place d'ouvrier saisonnier dans la montagne, même s'il n'est pas vraiment taillé pour ce métier dur, s'interroge sur lui-même, sur sa différence. Nathan fait face à un commissaire de police pointilleux et dépressif pour une affaire qui dure depuis dix-neuf ans, la disparition mystérieuse de sa mère pour laquelle il cherche la vérité mais qui empêche ce fils de faire son travail de deuil. Lui aussi est hanté par ses souvenirs. J'ai eu un peu de mal à entrer dans son histoire et à croire à l'existence de cette enquête qui dure si longtemps et qui, d'ordinaire serait classée sans suite faute d'éléments et de preuves et qui ne perdure que par la volonté de ce policier qui refuse étonnamment de tourner la page. Tess est une belle femme en robe rouge qui erre dans la ville, comme un zombie, blessée dans sa chair, dans son corps, mais son errance est aussi une fuite. Quatre personnages tourmentés poursuivis par leurs chimères ou qui tentent d'y échapper, ce qui est qui est peu ou prou le parcours de chacun d'entre nous. Ils survivent dans cette vie qu'ils auraient voulue différente mais qui s'impose à eux dans sa réalité avec le souvenir du passé, comme des flashs, les obsessions, les échecs du présent, un avenir que se bouche chaque jour un peu plus, des fantasmes, une recherche de soi-même… Ce sont des tranches de leur vie qui se déclinent en courts chapitres.

 

En revanche, le personnage, du commissaire Field qui n'est ici que secondaire, m'a interpellé. C'est le type même du flic idéaliste, entré dans la police par hasard parce qu'il fallait bien vivre, bien qu'il eût imaginé sa vie autrement. A force d'enquêter et de rencontrer l'espèce humaine dans ce qu'elle a de plus sordide, il a dérivé dans l'alcoolisme pour supporter son métier et peut-être cette vie et ses échecs personnels.

 

J'ai lu ce roman à travers les symboles qu'il porte. J'ai distingué le concept de nudité qui revient dans la plupart des personnages, une nudité qui apparaît après une longue réflexion, un long cheminement intérieur, un peu comme si chaque personnage perdait petit à petit ses illusions sur le monde qui l'entoure et qu'il avait un temps repeint en bleu. La nudité est un symbole face à la mort et à la naissance, à la renaissance, dans la recherche de sa personnalité, de sa nouvelle identité. Il se confond un peu avec celui de l'eau dans le cas d'Emma et de son personnage protéiforme.

Il y a aussi le concept de peur qu'on refuse mais qui impose sa présence, peur de l'autre et de soi-même et dont seule la mort libérera. C'est aussi la peur qui nous fait hésiter, reporter à plus tard une décision. Toute sa vie Emma subit les violences et les humiliations de son époux, dans l'espoir impossible d'une amélioration pour elle-même, pour protéger ses enfants, peut-être (Ici Rose disparaît cependant) au point qu'elle aspire à n'être personne, à ne laisser aucune trace parce que les blessures de la vie vous isolent du monde. Son échec conjugal évoque celui de Jacqueline Sauvage qui a un temps défrayé la chronique. L'auteure nous rappelle à la fin une réalité, des femmes chaque jour souffrent et meurent sous les coups de leur conjoint ou de leur compagnon, même si, dans une moindre mesure, l'inverse est également vrai. Que je sache la volonté de nuire à l'autre, de l'humilier, de le faire disparaître est unanimement partagée et ne se limite pas à des coups portés de la part du plus fort sur une plus faible. Cela en dit long sur l'espèce humaine, sur les grandes idées que des générations de philosophes ont affirmé sur l'homme, sur son importance, sur sa valeur…

 

Ce roman qui est le cinquième de cette auteure se lit rapidement malgré son architecture surprenante. L'écriture est fluide, avec des moments poétiques et cela a été pour moi un agréable moment de dépaysement et de découverte.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

La vraie vie

La Feuille Volante n° 1326

 

La vraie vie Adeline Dieudonné - L'iconoclaste.

 

Drôle de famille que celle de la narratrice, le père, sorte de tyran domestique, alcoolique, colérique, violent avec sa femme, grand chasseur de fauves, fan de Claude François et de la télévision, qui vit au milieu de ses trophées dans une sorte de lotissement à la périphérie de la ville, la mère qui nous est présentée comme une sorte « d'amibe », craintive et soumise à son mari, dédiée aux taches domestiques. Cette violence, on le verra, se déchaîne surtout au détriment des femmes, sans véritable raison. Avec Gilles, son petit-frère, six ans, la narratrice, une jeune adolescente, s'intéresse aux passages du glacier, aux chèvres élevées par sa mère, aux carcasses de vieilles voitures de la casse d'à côté qui sont pour elle une source inépuisable d'imaginaire, à Marie Curie et à la machine à remonter le temps qu'elle projette de construire, depuis la mort du marchand de glaces, avec la complicité d'une voisine un peu fantasque. Après tout c'est un univers comme un autre, celui de l'enfance que la narratrice veut faire perdurer surtout pour son petit frère qui pourtant se révèle au fil des pages quelque peu sadique, comme son père à qui il ressemble de plus en plus. Il changera à la fin.

 

Au fur et à mesure que le corps de la narratrice grandit, avec ses obsessions, ses folies, ses phobies et ses fantasmes, on la sent à la fois désireuse de demeurer encore un peu dans ce cocon et en même temps attirée par le monde des adultes. Elle montre en effet une aptitude hors du commun pour les mathématiques et les sciences qui n'échappe pas à ses professeurs, ce qui lui ouvre un avenir prometteur. Elle découvre également l'extérieur du microcosme familial à travers la montée du désir sensuel. Tout cela, face à l'indifférence de son père et les épreuves qu'il imagine pour la dominer comme il domine son épouse. Cela entretient une ambiance délétère et dénote une grande solitude au sein même de cette famille.

 

L'auteure nous invite à suivre, à travers cinq années, le combat de cette petite fille pour sortir de ce milieu hostile tout en préservant, pour son petit frère, cette parcelle d'enfance qui lui est nécessaire. On sent chez cette jeune fille la volonté de le maintenir dans cet univers, de protéger Gilles, et en même temps celle de d'entrer dans le monde des adultes, de grandir, de devenir femme.

 

C'est le premier roman de cette jeune auteure qui fait l'objet de beaucoup d''éloges. Je n'ai pourtant que très peu prisé l'ambiance un peu glauque de ce livre, alors que la quatrième de couverture en souligne le côté « drôle ». En outre, contrairement à ce qu'elle affirme également, je n'ai pas trouvé le style « fulgurant », mais au contraire bien ordinaire pour un roman qui cependant se lit facilement et rapidement. Le titre au départ m'avait attiré par son libellé même, et, ma lecture achevée, je me demande si la vraie vie est celle de l'enfance que pourtant Gilles et la narratrice quittent à la fin, et d'une manière peu commune, ou celle de la violence dans laquelle nous baignons tous jusque, parfois au sein de notre propre famille. Le noyau familial a toujours été considéré comme le pilier de notre société, mais pourtant, nous le savons tous, il est également le domaine de l'hypocrisie et du mensonge. Il n'y a pas, en effet, mieux placés que nos proches pour nous détruire si telle est leur volonté et, comme nous ne pouvons l'ignorer, l'espèce humaine est capable du pire comme du meilleur, mais bien trop souvent du pire. Je verrai plutôt ce roman comme un miroir assez fidèle de notre société. L'épilogue aussi m'a étonné, non par sa violence qui ainsi se retourne contre le père qui aime à la pratiquer, mais par les conclusions des enquêteurs autour de l'arme.

 

Mais je suis peut-être passé à côté d'un chef d’œuvre ou alors je n'ai peut-être rien compris !

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

Dans la cathédrale

La Feuille Volante n° 1325

 

Dans la cathédrale Christian Oster – Éditions de Minuit.

 

Paul, 35 ans, vit à Paris chez Jean, le narrateur qui a 20 ans de moins. Officiellement Paul cherche un appartement mais le moins qu'on puisse dire c'est qu'il ne met pas dans cette recherche une énergie débordante, tout comme dans la quête d'un travail pour la découverte duquel nous savons depuis peu qu'il suffit de traverser la rue. Il s'agit donc d'une cohabitation qui, de la part de Jean, est plus motivée par la charité que par l'attachement à la personne de son ami. Puis, tout d'un coup Paul disparaît pour aller rejoindre une femme. Jean se retrouve seul et il se souvient de différentes compagnes qui ont fait partie de sa vie. L'une d'elles y débarque en prétendant l'avoir connu alors qu'il n'en a aucun souvenir. Est-ce à cause de tous ces fantômes qui font irruption dans sa mémoire ou à la disparition subite de Paul qu'il choisit de partir, toujours est-il qu'il disparaît à son tour. Il choisit la Beauce, près de Chartres, peut-être par le plus grand des hasards, peut-être parce que c'est le siège social du journal où il travaille. Il y retrouve un collègue qu'il connaît à peine, Andrieu, qui va se marier, qui tombe malade et dont Jean va s'occuper.

 

L'auteur renoue avec son thème favori qu'est celui de la solitude, avec une variante ici, la solitude entre les hommes et les femmes. C'est un peu toujours la même chose avec Christian Oster. Ici Jean est tellement seul qu'il prend la décision un peu surréaliste de tout abandonner de ce qui fait sa vie, son appartement et son travail parisien, sans pour autant avoir le moindre projet de remplacement. Il part en se disant qu'il verra bien et que le hasard décidera pour lui. Les relations entre les hommes et les femmes sont également évoquées à l'aune de la solitude et Jean repense à toutes ses compagnes qu'il a eues auparavant et pour qui il n'a jamais éprouvé une vraie passion. Certaines retiennent un peu son attention alors que d'autres lui sont à ce point indifférentes qu'il a complètement oublié leur passage dans sa vie et on peut même supposer qu'il s'agit d'une erreur sur la personne. Physiquement je n'imagine pas Jean comme un « latin lover » et encore moins comme un « donnaiollo » comme disent si joliment nos amis Italiens, Je le vois comme un homme ordinaire, si seul cependant qu'il est capable de tomber amoureux d'une femme dont il sait qu'elle sera pour lui inaccessible, comme c'est le cas d'Anne, la fiancée d'Andrieu, même si on sent que cet amour, qui n'est peut-être qu'un désir fugace, ne durera pas. Un peu comme si cette femme juste entraperçue était moins l'objet de son amour que de son fantasme, justement parce qu'il est seul. Je l'imagine plutôt vivant dans la fidélité d'un chien ou le mystère d'un chat. Le titre du roman évoque la cathédrale de Chartres où se déroule la mariage d'Andrieu et d'Anne mais qui n'est qu'un lieu de transit, un moment éphémère dans la vie de Jean. Est-ce à dire que l'amour n'existe pas et qu'on se rapproche de quelqu'un un peu par hasard ou pour exorciser la solitude, en comptant sur la chance pour nous aider ? J'avoue que cette explication m'agrée un peu et, pour être personnelle, cette intuition éclaire pour moi l’œuvre de notre auteur au regard de notre société.

 

Les romans d'Oster sont pour moi, plus que les autres, l'objet d'une question que leur seul titre ne suffit pas à résoudre. Ici l'action, si on peut la qualifier ainsi (ce n'est que le déroulement d'une série de faits qu'on pourrait attribuer au hasard), se développe principalement aux alentours de Chartres. Depuis Péguy, nous savons que cette ville est indissociable de sa cathédrale or, de cet édifice, il n'est question en filigrane qu'à la fin, un peu comme le roman de Boris Vian « l'automne à Pékin » qui ne se passe ni en automne ni à Pékin. Les romans de notre auteur se lisent bien et même rapidement. Ils sont parfois écrits avec des phrases démesurées ce qui en rend la lecture difficile mais ce n'est pas le cas ici. Leur agencement est aussi quelque peu haché par une architecture peu conventionnelle. Le style est malgré tout fluide, agréable, l'usage des imparfaits du subjonctif ont un côté vintage et original qui ne me gêne pas du tout, bien au contraire et je trouve même que cela se marie bien avec l'ambiance du roman.

 

J'ai abordé sa lecture par hasard, en prenant, par curiosité un de ses romans sur les rayonnages d'une bibliothèque publique. Je l'ai lu, je me suis posé des questions sur ce que je venais de lire et aussi sur moi, mais finalement, je ne sais exactement pourquoi, j'ai résolu d'explorer plus avant son univers créatif. D'après ce que j'ai pu lire, il me semble que cela renvoie assez bien l'image de notre société contemporaine, que cela en est le miroir. En tout cas je m'y reconnais un peu. Il m'a sans doute fallu longtemps et de nombreuses hésitations pour appréhender cet auteur et peut-être le comprendre.

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

Un hosanna sans fin

La Feuille Volante n° 1324

 

Un hosanna sans fin Jean d'Ormesson – Éditions Héloïse d'Ormesson.

 

Avec cet ouvrage publié en août 2018, Jean d'Ormesson clôt sa trilogie commencée avec « Comme un chant d'espérance » et poursuivie avec « Guide des égarés ». Cet immense écrivain, disparu en décembre 2017, qui a servi admirablement notre belle langue française tout au long de sa vie, nous prouve, s'il en était besoin, qu'il est un authentique « immortel ».

Il a consacré une partie de son œuvre à puiser dans sa biographie et à réfléchir sur le sens de la vie et de la mort, sur l'existence de Dieu. Il se penche sur notre naissance, rappelle qu'elle reste un mystère, due au hasard ou est prévue de toute éternité mais résulte avant tout de la copulation d'un homme et d'une femme qui sont nos parents, qu'avant nous n'étions nulle part et qu'il y a des chance pour que ce soit la même chose après notre mort, que nous ne sommes pour rien dans notre venue sur terre et que nous ne sommes sûrs que d'une chose, notre mort, parce que c'est la condition humaine. Entre notre naissance et notre mort, il y a notre vie dont nous sommes les victimes parce que nous ne l'avons pas voulue, mais qui reste une aventure unique, une chance ou une souffrance, une bénédiction ou une malédiction selon le cas, moins le domaine de la liberté que celui des possibilités sans que nous sachions bien ce que nous sommes venus faire ici-bas. Nous devenons héro ou salaud, quidam ou célèbre ! Il prétend que nous sommes viscéralement attachés à notre vie parce que, en la quittant, nous entrons dans l'inconnu et que c'est angoissant, parce que l'après-mort sera toujours une interrogation et que ce qui distingue l'homme des autres êtres vivants, c'est sa faculté de penser. Malgré cela, nous passerons notre vie à oublier cette échéance fatale, avec pour seule consolation la science qui nous aide à tout comprendre de la réalité du monde depuis le début, depuis le Big Bang. Il note alors que le vide régnait dans l'univers, la vie commençait timidement et en silence à s'organiser sans qu'on sache exactement comment ni à partir de quand. Plus tard, avec la venue de l'homme, se développeront les sentiments, la sensibilité, la souffrance, la notion de liberté, l'intuition de l'individu avec sa propension pour le mal et la mort qui s'impose parce que la vie est forcément temporaire. Face à cela la pensée qui est l'enchantement du monde va lentement s'installer et avec elle la parole puis triompher parce que Dieu, à l'origine de toutes choses, laisse l'homme libre de se substituer à lui, au hasard ou à la nécessite parce qu'il est orgueilleux. La pensée va donc transformer l'univers, éclairer et embellir ce monde grâce au langage qui exprime la vérité, organise les passions, la connaissance et donne naissance aux vertus qui sont le moteur de toute civilisation. Avec l'émergence du bien et du mal, deux concepts qu'on recherche et qu'on fuit naturellement, va s'installer l'erreur qui est la dimension diabolique de cette faculté de choisir, mais aussi l'espérance et l'angoisse qui selon notre auteur rapprochent l'homme de Dieu. La pensée humaine est fragile, est elle aussi appelée à disparaître parce que tout en ce monde est contingence. Mais qu'y aura-t-il après, demande-t-il. Ce qui est sûr c'est que la science qui pourra sans doute un jour tout expliquer de notre vie ne pourra jamais élucider notre destin après la mort ni apaiser notre angoisse. Y a-t-il donc autre chose ? Notre auteur tente une réponse : la religion et spécialement le monothéisme et la foi qui s'y attache. L'histoire est là pour nous enseigner que la religion, liée au doute et à l'ignorance et parfois même à l'absurde, a aussi déchaîné les passions et généré la mort autour d'elle. Notre auteur rappelle que la foi(et évidemment la foi chrétienne) est une chance puisqu'elle a inspiré la création d’œuvres d'art, a contribué, par la « grâce » qui est d'essence divine, à l'évolution des sociétés humaines et même à l'émergence d'une pensée laïque.

Puis viennent les confidences intimes, notre auteur confessant son agnosticisme, son ignorance à propos de l'existence de Dieu, tout au plus la souhaite-t-il ardemment, au moins a-t-il remplacé la foi par l'espérance parce qu'un monde sans Dieu serait injuste parce qu'Il est espérance ! Il en fait donc « le pari » mais note que la religion n'est pas sans faille. Il ne nous resterait, selon lui, que la naïveté et la gaieté mais la question reste entière : Que faisons-nous ici ? L'homme, et non le hasard, a organisé le monde en fonction de la nécessité. Et Dieu dans tout cela ? Il est un mystère ou plus exactement une invention des hommes, née de leur imagination et de leurs angoisses, une idée plus humaine que divine. Il est pourtant difficile, voire impossible d'imaginer Dieu mais il en va de même selon lui du miracle de la vie qui chaque se déroule sous nos yeux et les chrétiens ont au moins un modèle incontestable : Jésus-Christ.

J'ai lu attentivement ce petit livre autant par curiosité que par nécessité de recueillir une ultime fois le message d'un penseur que je ne partage pas entièrement. J'ai goûté avec le même plaisir ce texte sobre, érudit et remarquablement écrit, j'ai apprécié son humilité devant la mort, l'analyse pertinente qu'il fait des interrogations humaines, mais je dois dire que je m'attendais à quelque chose qui éclairerait mes doutes et résoudraient mes questions. J'ai été un peu déçu sur ce point. Que notre auteur qui a sans doute eu une belle vie, en attribue le mérite à un Dieu dont il imagine l'existence et l'en remercie, on peut facilement le concevoir. Dans la liturgie chrétienne, un hosanna, est une acclamation de joie, celle que le peuple a crié à Jésus lors de son entrée dans Jérusalem et qui nous est rappelée à la fête des Rameaux, mais c'est aussi une prière pour être sauvé. C'est peut-être l'ultime espoir de notre auteur ?

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

Les yeux d'Arthur

La Feuille Volante n° 1322

 

Les yeux d'Arthur Jean-Frédéric Vernier – Éditions « les ateliers Henry Dougier ».

 

Tout d'abord je remercie les éditions « Les ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir directement cet ouvrage.

 

Jean-Frédéric est bénévole au sein des « Petits frères de pauvres » de Paris et se rend chaque lundi auprès des personnes en fin de vie. Cela lui a permis de rencontrer Arthur, un vieil homme handicapé mental atteint d'un cancer en phase terminale. Quand il lui rend visite, dans son foyer, Arthur est dans son monde et s'y trouve bien, soliloque, mène des occupations puériles avec des sourires béats, se fait son cinéma en mélangeant un peu tout, alterne les longs silences, observe aussi, l'air de rien… Pourtant cet homme reste une énigme pour Frédéric qui fait difficilement la part des choses entre la supposée gentillesse des handicapés mentaux et les questions, les phobies et les obsessions d'Arthur. Quand l'établissement autorise une sortie à l'extérieur du foyer en compagnie de Frédéric, il devient mutin, ce n'est plus lui qui est accompagné mais lui qui accompagne. Il est espiègle, cabotin même, il revit, se métamorphose, se met en scène ou focalise son attention sur un détail, au point que les passants, mi intéressés, mi-interrogatifs pourraient croire qu'ils ont affaire à un comédien menant avec talent une saynète de rue. On pourrait même le croire « guéri » au moins de son affection mentale. Il est inventif, inattendu, mais cette transformation peut même devenir gênante à la longue puisque Arthur, sans la moindre retenue, s'appesantit sur des choses anodines qui pour lui, soudain, prennent une importance capitale. Un peu bateleur, il se met lui-même en scène, interpelle les passants sans retenue au point qu'on peut se demander si cette réaction sincère n'est pas une révolte longtemps refoulée contre sa notion personnelle de l'injustice ou de la logique. Qu'ils aient compris ou non son état, ces passants de hasard lui montrent souvent de la bienveillance, une certaine forme de tendresse, parfois même entrent pour un temps dans son jeu devant un Frédéric partagé entre la complicité et la retenue. Arthur, le vieillard, redevient un adolescent quand il voit une jolie femme et veut lui dire son admiration. Il devient même quasiment séducteur, mais, sans qu'on sache pourquoi, par peur sans doute, reste un « donnaiollo », comme disent nos amis italiens, timide et réservé.

 

Face à cela, la présence de Frédéric est protectrice. Ainsi pourrait-on penser qu'à la longue, ses visites sont devenues fastidieuses pour lui et vont se terminer, mais que nenni. Il découvre que s'est installée entre eux une sorte de connivence et même de symbiose, que le temps n'a plus la même valeur lors de leurs entrevues, que sa vie, faite de stress, connaît une manière d'apaisement, et même de bien-être intérieur, devient une invitation à la méditation, une incitation au sourire, un peu comme si Arthur, en son absence, l'accompagnait comme une ombre, comme son ombre ! De même ces rencontres hebdomadaires font du bien à Arthur qui l'attend et ne peut plus s'en passer. Elles sont devenues rassurantes et probablement indispensables, pourtant Frédéric n'est ni soignant, ni salarié du foyer ni même de la famille d'Arthur, tout juste un simple bénévole plein de bonne volonté, mais pourtant il entre dans son jeu, comme beaucoup de ceux qui le connaissent. On pourrait croire qu'ils le font par charité, pour ne pas le brusquer, mais j'ai pensé qu'ils agissaient ainsi peut-être ainsi pour faire une pause dans ce monde survolté qui est le leur, le nôtre. Quant à Frédéric, cet attachement se fait, de jour en jour, plus grand. Tout au long de ces lundis, il s'est tissé plus qu'un lien entre eux. Frédéric était bien plus que le copain d'Arthur comme celui-ci le disait. Nous ne saurons rien de ce jeune homme bénévole qui s'efface volontiers devant ce vieillard à qui il a finit par s'attacher.

 

C'est un témoignage brut, sans fioriture ni recherche de syntaxe qui est ici donné à lire. Cette collection s'attache à montrer combien sont importantes et uniques les vies ordinaires ou les voix singulières. Arthur est handicapé, c'est à dire un inadapté à notre société, mais il nous est plutôt présenté comme quelqu'un de simplement différent de nous, de la norme. Ce livre, ce geste, qui peut paraître dérisoire, c'est celui Frédéric qui lui aussi veut faire obstacle à l'oubli et à travers l'exemple donné, tendrait-il à prouver que l'attention donnée à ce vieil homme peut avoir une dimension de thérapie? Veut-on nous dire que la guérison de la maladie mentale ne peut se faire qu'à travers une réinsertion du malade dans la société, à condition toutefois qu'elle soit encadrée strictement ? Quant à son cancer, sa disparition tient sans doute du miracle, pour ceux qui y croient, mais c'est un fait !

 

La réalité est cependant différente et s'impose à nous tous qui ne sommes qu'usufruitiers de notre propre vie. Pour Arthur ce n'est peut-être pas le cancer qui, par une sorte de miracle inexpliqué, s'était mis en sommeil au point que la faculté le considérait au mieux comme guéri, au pire comme en rémission. Frédéric était tellement attaché à Arthur Eet à ses progrès qu'il a fini par se demander s'il avait conscience de l'évolution de sa maladie, s'il avait l'intuition de sa propre mort, s'il pensait à l'au-delà... La Camarde a fini par triompher du vieillard sans qu'il s'en rende compte et sans même qu'il s'y attende, un peu mystérieusement dans son cas, mais nous sommes tous mortels de toute façon.

 

Je ne sais pas pourquoi, je suis entré dans ce voyage décalé, dans cette relation d'exception entre ce jeune homme dévoué et ce vieillard que la maladie mentale rendait étonnamment jeune, je me suis installé aux côtés de Frédéric pour accompagner son protégé et écouter ses délires parfois dérangeants, parfois carrément comiques, toujours émouvants.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

L' amie prodigieuse

La Feuille Volante n° 1319

 

L'amie prodigieuse (enfance-adolescence) Elena Ferrante – Gallimard.

Traduit de l'italien par Esla Damien.

 

Cette amitié qui lie Elena Greco, fille d'un portier à la mairie et Lila Cerullo, fille d'un cordonnier, deux petites napolitaines d'un quartier pauvre de cette ville, commence dans les années 50. Comme c'est souvent le cas, elles ne se ressemblent pas. Lila est petite, maigre, provocante et exerce un ascendant sur Elena, la narratrice, plus timide, réservée et calme. Cette période est pour elles pleine des folies et des phobies de l'enfance, les poupées qui parlent et auxquelles elles confient leurs secrets, les ogres que les terrorisent, les histoires qu'elles se racontent...et la peur de la mort avec tous ces gens, adultes et enfants, décédés de maladies ou d'accidents dans ce quartier oublié dont la vie, avec ses ragots, ses péripéties, ses violences et ces moments anodins, nous est largement détaillée. Les aléas de l'existence vont séparer ces deux amies et Lila, pourtant surdouée doit quitter l'école pour travailler dans l'échoppe de son père alors qu'Elena, un peu moins brillante, reste dans le cursus scolaire, même si Lila continue à accompagner les études de son amie, d'inspirer ses réflexions, tout en nourrissant des projets commerciaux autour de la chaussure et de l'atelier de son père. L'adolescence aussi va les séparer, et Elena, plus belle et plus vite formée, verra autour d'elle s'agglutiner les garçons quand Lila restera à la traîne, pas pour longtemps cependant. Leurs amours ne seront pas en reste puisque les deux adolescentes de quinze ans sont le point de mire des garçons frimeurs de leur quartier qui font tout pour les impressionner et s'en faire remarquer. Pour elles les choses ne seront pas si simples, soit que ceux qui les désirent sont souvent éconduits, soit qu'elles se heurtent elles-mêmes à l'indifférence, coincées entre le fantasme du grand amour de gosse et la volonté de leurs parents de réaliser pour elles un riche mariage, parfois malgré elles et le regard qu'elles portent sur les adultes est à la fois contempteur ou enthousiaste... Leurs vies vont donc se croiser, s'opposer, entre jalousie et admiration, complicité et critiques, projets avortés et amours contrariées, sur fond de souvenirs de la guerre, dans l'ombre de la Camora, du parti communiste et du Vésuve. Elles auront des idées d'avenir chacune dans leur domaine, souffriront de l'opposition entre les riches et les pauvres dont elles font partie, rêveront à l'amour, devront elles aussi abandonner leurs chimères.

Je me mets un instant à la place de Lila et de son projet d'usine de chaussures auquel elle a dû renoncer. Cette jeune fille a du caractère, c'est une rebelle, ce qui lui a valut des réprimandes du côté familial. C'est vrai qu'elle n'est pas soumise comme l'est en principe une jeune-fille italienne de cette époque. Quand on est jeune, on imagine son avenir et il n'est pas rare qu'on y croie si fort que l'on prenne cela comme une promesse de la vie. Mais cette vie ne nous fait aucune promesse ni même aucun cadeau et nos projets ne sont bien souvent que des fantasmes promis à la déception. Lila finit, à seize ans, par choisir le mariage où l'argent prend le pas sur l'amour, Elena au contraire continue d'opter pour les les études et même si c'est dur pour elle, ne néglige pas le jeu de la séduction en opposants ses différents soupirants… La séparation apparente entre les deux amies se manifeste de plus en plus parce qu'elles se retrouvent rapidement dans deux mondes différents, mais sans pour autant se perdre de vue.

 

C'est bien écrit et vivant, passionnant même et si on est un peu perdu dans la multiplicité des acteurs , la liste généalogique du début aide un peu à s'y retrouver et ce détail est appréciable.

C'est le premier volume d'une saga sur la difficulté de se faire une place quand la vie vous impose un départ dans la pauvreté. Il commence par l'annonce de la disparition inquiétante de Lila à 66 ans qui a toujours avoué à son amie sa volonté de disparaître sans laisser de trace. Elena remonte donc le temps pour consacrer cette amitié et ce même si elle trahit un peu la volonté de son amie, mais, ce faisant, elle veut aussi faire échec à l'oubli qui est un des grands défauts de l'espèce humaine.

 

Je termine en précisant que l'auteur, Elena Ferrante, nonobstant son talent d'écrivain maintenant reconnu, a, jusqu'à présent préservé son identité et sa vie privée. Je salue ce détail à un moment où bien des gens font n'importe quoi pour être connus et pour qui la notoriété est plus important que tout le reste.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Mireille, ouvrière de la chaussure

La Feuille Volante n° 1323

 

Mireille, ouvrière de la chaussure Philippe Gaboriau – Éditions « les ateliers Henry Dougier ».

 

Tout d'abord je remercie les éditions « Les ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir directement cet ouvrage.

 

L'histoire de Mireille, née en 1924, est bien banale, comme celle des gens de ce petit village du Maine et Loire, peuplé de paysans et d'ouvriers, proche de Cholet qui était à l'époque la région la plus manufacturière de France. On entrait dans le monde du travail, tout juste sorti de l'enfance pour trimer chez les autres. Elle fut bonne à 12 ans puis, plus tard, ouvrière de la chaussure. Elle s'est mariée avec Cyrille, un Vosgien rencontré lors d'une noce, a eu deux enfants, a vécu sa vie entre l'usine et le travail de la maison, la messe du dimanche et la résignation prônée par l’Église catholique, a pris sa retraite pour mourir d'un cancer en 2007. Une vie dure mais tranquille finalement parce qu'elle n'a pas cherché à sortir de sa condition, n'a jamais eu de voiture, aimait la cuisine roborative, comptait en anciens francs, payait en liquide, faisait des économies, était réfractaire au changement d'heure, gaulliste, patriote et royaliste, à cause de la région sans doute …l'image d'une certaine France à la fois traditionnelle et attentiste.

 

L'auteur la met en scène en transcrivant ses propres paroles, brutes et sans aucune fioriture, dans ce qui peut s'apparenter à une étude sociologique. En effet, elle parle et puise son monologue dans ses souvenirs, évoque la vie rurale, les habitudes traditionnelles d'un petit village, puis plus tard l'arrivée de la radio, de la télévision avec les « informations » de l'époque et du monde, mais surtout des émissions grand public, alors fort prisées, des noms d'animateurs emblématiques qui ont émergé mais qui se sont dissous dans le passé où qui se sont installés dans la notoriété, des slogans qui ont un temps fait florès mais qui se sont dilués plus tard dans des années de silence, des titres de chansons qui étaient le miroir d'une société qui renaissait... Elle aimait chanter les rengaines où se mêlaient amour, humour, folklore, quotidien, temps qui passe et temps passé. Pour ceux qui ont connu cette période, cela leur dit sûrement quelque chose mais surtout ce n'est pas de nature à les rajeunir ! C'est que ce catalogue vintage où se bousculent les « réclames » et titres d'émissions maintenant oubliées, devient vite fastidieux. A travers cette trop longue énumération, on mesure certes l'évolution des choses, la marche du progrès, l'installation d'un mieux-être pour ceux qui ont connu la difficile période de la guerre, celle de l'après-guerre et l'explosion des « trente glorieuses » mais cet inventaire devient vite lassant. Pire peut-être ce n'est pas convivial comme cela pourrait l'être sans doute parce que les citations sont trop longues, trop nombreuses.

 

Pourtant on a de l'empathie pour cette femme, pour ses jugements définitifs et sans nuance, pour son parler patoisant et peu respectueux de la grammaire où, si on tend un peu l'oreille, on entend l'accent chantant de la Vendée. Elle a travaillé dur toute sa vie et a bien mérité sa retraite, est sans doute satisfaite de son chemin et de celui de son mari, parce qu'ils sont été honnêtes et ont fait simplement leur devoir d'état sans rien demander aux autres, mais bizarrement peut-être cela n'a pas suffit à m'émouvoir, c'est trop descriptif, trop administratif, trop long, pas assez chaleureux. Elle n'a pas manqué pas d'évoquer ses regrets « du bon vieux temps » d'avant, quand elle était jeune mais pauvre même si celui d'après, où elle a été certes plus à l'aise financièrement, lui a permis de réaliser certains de ses rêves. Mais la peinture qu'elle a pratiquée en autodidacte, à la retraite, dans le silence, la réflexion et la création, a accentué un isolement que j'ai ressenti dans ses propos tout au long de ce récit et que son veuvage a consacré. Certes, c'est elle le sujet, mais j'ai eu l'impression dans son témoignage d'une solitude psychologique, Mireille ne parlant vraiment de son mari que lorsqu'il tombe malade et va mourir, un peu comme si, pendant toute leur union, il n'avait été qu'une ombre, que toute la responsabilité de cette famille avait pesé exclusivement sur ses épaules à elle, qu'elle avait exercé une sorte de matriarcat au sein du couple. A l'époque on ne divorçait pas pour des raisons religieuses ou culturelles, et ils ont donc vécu côte à côte, en se supportant plus qu'en s'aimant, comme cela arrive finalement dans les vieux couples.

 

Je retiens cependant que cet ouvrage est une manière de tirer Mireille de l'oubli qui est un grand défaut de l'espèce humaine, de marquer son passage en ce monde, de souligner une trace qui sans cela se serait vite effacée. Elle était la tante de l'auteur et cela a été pour lui un acte de mémoire à l'intention des générations à venir, un travail autour de sa famille, de son village natal, autour de la condition ouvrière en milieu rural, une manière d'explorer sa généalogie personnelle, la culture populaire et la vie qui est fragile, unique, même si elle est très ordinaire.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

Pour te voir cinq minutes encore

La Feuille Volante n° 1321

 

Pour te voir cinq minutes encore – Aurélie Le Floch – Éditions « les ateliers Henry Dougier ».

 

Tout d'abord je remercie les éditions « Les ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir directement cet ouvrage.

 

On a beau philosopher sur la mort, parler de la condition humaine, de la brièveté et de la fragilité de la vie, quand elle frappe les proches qu'on a aimés, c'est le vide, le deuil, le sentiment d'injustice. On se sent abandonné de tous, même si bien des gens se pressent autour du cercueil par sympathie ou par convenances et tentent de trouver les mots pour réconforter ceux qui restent. Bientôt, pour eux, l'oubli s'installera parce que la nature humaine est ainsi faite. Il y a peut-être des prises de parole ou peut-être rien, mais chacun, dans son for intérieur, évoque sans la nommer la maladie, le gâchis de mourir à trente-six ans quand on a la vie devant soi et une fille à chérir, la révolte... La cérémonie achevée, la narratrice se retrouve seule avec son chagrin, ses larmes, sa peine. Elle l'évoque avec des mots simples, parce qu'ils ne peuvent être que simples. A l'époque, elle a quinze ans et son père vient de mourir en ce mois de janvier 1994. Pour elle le temps s'est arrêté.

 

Beaucoup de choses se bousculent dans sa tête à propos de ses parents, des souvenirs, des amours, des épisodes d'une vie qui s'arrête là, des projets qui ne verront jamais leur réalisation alors, pour rendre hommage à cet homme, pour que son souvenir ne se perde pas pour les générations à venir, on sent la nécessité de faire quelque chose, un acte de mémoire, on fixe avec des mots l'histoire de celui qui vient de disparaître, on écrit, même si c'est longtemps après, même si cela peut paraître dérisoire. C'est donc ce que fait Aurélie le Floch dans ce premier ouvrage biographique, rédigé à la première personne. Il lui faut remonter le temps, interroger les proches et les anciens, découvrir et parfois accepter une généalogie compliquée et longtemps cachée, parfois pleine de surprises. De ses parents elle évoque les moments de révolte, de joie quand ils étaient amoureux, ce temps qu'ils auraient voulu voir durer toujours. Leur histoire aurait dû être une belle histoire, mais la vie reprend ses droits, les passions la bouleverse. A l'époque on commençait à divorcer facilement et c'est ce qu'ils ont fait; comme c'est toujours le cas, ce sont les enfants qui en font les frais. Elle a été confiée à sa mère qu'elle n'aime pas et qui multiplie les amants de passage, ne voit son père qu'au rythme du traditionnel « droit de visite », deux mondes qui désormais ne se rencontreront plus. Elle est tiraillée entre l'univers triste et glacé de sa mère et celui de son père associé au travail, à la réussite sociale mais aussi au soleil, à la mer, aux vacances. Elle grandit, s'étonne, se pose des questions sur ce qu'elle voit, sur les amis de son père, un univers essentiellement masculin, sur leurs relations cachées...

 

Elle l'aimait très fort ce père, l'idéalisait même et dans sa tête il ne pouvait rien lui arriver. Pourtant malgré son jeune âge, malgré la volonté de cet homme et de son entourage de lui cacher son mal, elle entend des mots nouveaux, « système immunitaire défaillant », « séropositivité », « sida », cette maladie venue d'ailleurs, un acronyme, le VIH, et les morts qui se multiplient sans que la médecin y puisse rien. Malgré le sourire fragile de cet homme, l'inévitable n'était pas loin.

 

Plus tard viendront les différentes facettes du travail de deuil, le rapprochement avec Dieu dont on se demande à quoi il sert vraiment dans ces circonstances, les tentatives de résilience, la prière pour ceux qui croient à son pouvoir, le temps qui passe et qui est censé cautériser ce genre de plaie, même s'il n'en est rien,  la difficile réalité qui est celle de l'absence définitive des morts. Reste la mémoire confiée aux mots, le souvenir dont se chargent certains vivants le temps de leur vie, le rituel de la Toussaint qui une fois l'an refleurit les tombes, les larmes et le chagrin qui vous font voir la vie autrement, parce que les morts ne le sont vraiment que lorsque les vivants ne pensent plus à eux.

 

Aurélie Le Floch nous livre ici un récit authentique et bouleversant que, pour des raisons personnelles j'ai lu avec émotion, même si les circonstances pour moi sont bien différentes. La mort fait partie de la vie, en est simplement la fin, elle nous frappe et c'est toujours une épreuve d'autant plus dure que nous vivons en occident comme si elle n'existait pas. Tout au long de ma lecture, j'ai associé ce texte, sans trop savoir pourquoi, à la voix chaude de Jean Ferrat disant à son père qu'il « aurait pu vivre encore un peu ».

 

Je ne connaissais pas cette collection « une vie, une voix » ni son slogan auquel je souscris « Des vies ordinaires, des voix singulières dessinent notre patrimoine sensible, notre mémoire est commune . Ces récits sont réels. Ces histoires sont la nôtre ». Elle était ordinaire la vie de cet homme, mais elle était aussi unique.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Massif Central

La Feuille Volante n° 1320

 

Massif central Christian Oster – Éditions de l'Olivier.

 

Comme dans tous les romans de Christian Oster, le thème est assez simple au départ. Paul, ex-architecte, vient de quitter Maud, sa compagne, qui l'avait préféré à Carl Denver, un individu assez inquiétant et même violent mais extrêmement cultivé dans le domaine du cinéma où il exerce le métier critique et dont les jugements tranchés sont redoutés. Jusque là, rien de bien original. Paul avait connu Maud quand elle était encore avec Carl et la jeune femme avait été si impressionnée par la culture de ce dernier qu'elle avait fini, inconsciemment, par être dépositaire de l'agressivité de son compagnon. Ainsi, quand elle avait décidé de vivre avec Paul, était-elle toujours sous l'influence culturelle de ce son ex, ce qui indisposait son nouveau compagnon et provoquait de fréquentes disputes entre eux. Il vivait cela comme une sorte de possession et ce genre de situation avait érodé l'amour qu'il avait pour elle de sorte que, pour s'en libérer, il avait résolu de la quitter. Il était devenu pour elle une véritable étranger, ce qui lui était insupportable, et c'était en quelque sorte une victoire involontaire de Carl qui cependant ignorait tout de leurs relations difficiles et de leur séparation mais regrettait amèrement Maud au point, apprit Paul, de le rechercher dans Paris, sans doute pour lui faire payer physiquement sa trahison. Il décide donc de fuir au hasard. Après pas mal d'étapes, pas mal d'amis rencontrés, parfois par hasard, il souhaite aller dans le Massif central, où il ne va d'ailleurs pas (Limoges n'est pas à ma connaissance dans ce massif montagneux). Ici nous n'avons pas affaire à un banal adultère mais à une rupture d'un tout autre genre et, bien entendu, le thème « ostérien » de la fuite s'invite à nouveau. Les anciens l'on exprimé à leur manière puisque voyager n'est pas guérir son âme. Au fur et à mesure que le temps passe, Paul s'aperçoit qu'il aime toujours Maud, mais à propos de ses diverses rencontres avec ses amis, le souvenir de Carl ne le quitte pas non plus, à en devenir obsédant, ce qui témoigne d'une dangereuse tendance à la paranoïa. Ainsi s'instaure une sorte de ménage à trois différent du schéma classique mais intéressant dans sa configuration, quelque peu fugace et fantasmée. La solitude de Paul favorise son voyage dans le passé et il se souvient qu'au début de sa vie commune avec Maud, Carl avait continué de les fréquenter tous les deux en une relation bizarrement apaisée, puis avait disparu sans aucune explication. La crainte d'une confrontation physique avec lui n'était venue que par la suite et avait déterminé Paul à fuir après avoir rompu avec Maud. On se demande s'il ne devient pas fou, mais la présence supposée de Carl qui serait constamment à sa poursuite est tellement obsédante qu'il le voit partout et va même jusqu'à l'accuser du meurtre d'un de ses amis qui apparemment n'est qu'un suicide, imagine qu'il rencontre son double, l'accuse de folie, c'est à dire qu'il est maintenant carrément mythomane.

 

Dans sa course vers le néant, il semble se ressaisir en s'intéressant à Hermine, une cliente d'un des hôtels où il est descendu mais aussi un être plus désespéré que lui. Avec elle, il fait le projet de partir et apprend qu'elle partage avec lui une certaine recherche du vide. On ne sait rien des relations qu'il entretient d'ordinaire avec les femmes, ce qu'il pouvait bien dire à Maud, mais celles qu'il a avec Hermione paraissent aussi absurdement surréalistes que ses affabulations autour de Carl. Il part avec elle en direction des plages du Nord mais ce que nous aurions pu imaginer comme une passade entre eux se termine différemment, avec en toile de fond la silhouette de Carl, comme une obsession.

 

Je dois dire que la découverte de l’œuvre d'Oster me procure des impressions contradictoires, à la fois un rejet à cause des phrases trop longues que je retrouve cependant chez Mathias Enard, avec en plus une appétence pour le détail parfois inutile et une architecture bizarre, mais aussi une sorte d'attirance due peut-être à l'analyse psychologique au scalpel des personnages, l'ambiance labyrinthique de ses romans où le lecteur est toujours un peu perdu, à la lisière de quelque chose qui se dérobe devant lui. Il n'est pas rare que, le livre refermé, je me demande si j'ai bien compris ce que je viens de lire et qu'il serait bien possible que je sois passé à côté d'un chef d’œuvre sans même m'en rendre compte. Ici, le titre laissait à penser que l'action devait se dérouler dans le Massif central que Paul n'atteint jamais nonobstant ses nombreuses pérégrinations. Après tout, ce n'est pas grave puisque Boris Vian a bien écrit « L'automne à Pékin » qui ne se passe ni en automne ni à Pékin mais qui n'en est pas moins un roman magnifique.

 

J'ai donc appris à me méfier avec Oster, la simplicité du départ n'est qu'apparence. Paul me fait l'impression de quelqu'un qui se fuit lui-même, incapable de se lier à une femme, incapable de vivre normalement, définitivement seul.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Sur la dune

La Feuille Volante n° 1318

 

Sur la dune - Christian Oster- Éditions de Minuit.

 

Ça commence un peu comme dans tous les romans de Christian Oster une manière banale, le narrateur, Paul, célibataire, désireux de s'installer à Bordeaux, rend visite à ses amis, Jean et Catherine, à Saint-Girons-Plage pour les aider à dégager leur maison secondaire menacée d'ensablement. En réalité il ne les trouve pas et se loge dans un hôtel si bondé qu'il doit partager sa chambre avec un inconnu, Charles Dugain-Liedgester, dont l'épouse, Ingrid, dort dans une autre chambre et dont il apprendra par la suite qu'ils ne se supportent pas. En fait d'amis le narrateur a pris ses distances avec eux d'autant plus qu'il a été l'amant de Catherine quelques années avant son mariage avec Jean, mais ils se sont momentanément séparés à la suite d'une dispute.

Suivent de nombreuses pages qui ne sont que des réflexions un peu oiseuses sur la présence du narrateur dans la salle de bains, sa lecture avant de dormir, ses échanges oraux éphémères avec Charles, sa façon de s'habiller et de prendre son petit déjeuner et la composition de celui de son compagnon de chambre le lendemain, puis, en faisant son office de manœuvre bénévole, les souvenirs qui lui reviennent à la mémoire, comme une sorte d'introspection obsédante… Que des choses passionnantes ! J'ai eu l'impression de m'ensabler dans ma lecture comme le narrateur dans sa dune. En dehors de pelleter du sable pour dégager la porte d'entrée de la maison de ses amis, ce qui n'a rien de particulièrement exaltant, surtout en leur absence, il avait un autre centre d'intérêt en la personne d'Ingrid, aperçue la veille et à la beauté de qui il ne semble pas insensible. Les relations de Paul avec les femmes sont compliquées, mais les événements semblent le servir dans la mesure où il propose à Charles de lui servir de chauffeur pour aller aux obsèques de Jean-Marc, leur voisin à Chartres, Ingrid, pour qui il nourrit de plus en plus de fantasmes secrets, rentrant seule dans sa propre voiture. Pendant le voyage aussi long et monotone que la forêt landaise, il apprend que le couple que formait Jean-Marc avec Brigitte ne s'entendait pas. Dans l'entourage de Paul et pendant ce bref laps de temps, cela fait beaucoup de couples en difficultés.

Comme c'est souvent le cas des célibataires qui sont invités par hasard dans un couple, Paul observe plus attentivement Ingrid et le drôle de couple qu'elle forme avec Charles, et aussi Brigitte qui devient pour lui une opportunité, peut-être consentante… L'éventualité de trouver une place parmi eux a sûrement dû l'effleurer. L'auteur ne nous dit rien de Paul, ni de son métier ni de son apparence physique, mais je l'imagine bel homme, attirant un peu malgré lui ces deux femmes. Pourtant lui semble être un cérébral, l'inverse en tout cas de l'amoureux fou ou du froid Don Juan. Il réfléchit, hésite en présence d'une femme sur la conduite qui doit être la sienne… A moins bien sûr qu'il ne soit, tout bonnement, maladivement timide.

Oster met à profit le récent veuvage de Brigitte pour renouer avec son thème favori de la solitude. Il est vrai que cela tombe plutôt bien dans le cadre du décès de Jean-Marc, mais il noircit un peu trop le trait en prêtant ce sentiment à Paul qui ne l'a jamais vu auparavant. C'est pourtant lui qui, la cérémonie passée, prend l'initiative de réunir les rares amis venus accompagner le défunt. Pire peut-être, l'auteur y ajoute celui de l'abandon de l'être aimé. Bizarrement, alors que c'est Jean-Marc qui vient de mourir et qu'on s'apprête à enterrer, c'est Brigitte qui le quitte, symboliquement il est vrai, puisqu'elle choisit de partir avant la fin de la cérémonie des obsèques et de disparaître définitivement. C'est un geste lourd de sens de sa part qui témoigne de l'attachement tout relatif qu'elle éprouvait pour son époux. L'épilogue vient conclure d'une manière finalement pas si inattendue que cela, ce thème de l'abandon.

Au terme des différentes et nombreuses lectures que j'ai faites des romans de Christian Oster, j'ai parfois noté mon ennui, parfois ma désapprobation, notamment au regard de son style et de ses trop longues phrases, mais pour une fois, le thème qu'il choisit de la solitude à l’intérieur de mariage me paraît pertinent. Pour des raisons religieuses, mais pas uniquement, on a trop longtemps voulu faire perdurer une institution en la présentant comme un des piliers de la société, alors qu'on faisait bon ménage de l'hypocrisie qui allait forcément avec comme elle va avec toutes les activités humaines qu'on déguise à l'envie avec de la moralité. Le tableau qu'il nous brosse ici me paraît judicieux parce que, l'amour, à supposer qu'il existe au début d'une union, n'en reste pas moins une valeur consomptible et ne dure pas toute la vie.

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Le coeur du problème

La Feuille Volante n° 1317

 

Le cœur du problème - Christian Oster- Éditions de l'Olivier

 

Simon, un conférencier, rentre chez lui, probablement à une heure inhabituelle, trouve un homme mort, inconnu de lui, dans son salon et sa compagne, Diane, en train de prendre un bain. Il ne faut pas être grand clerc pour imaginer le scénario, un cocuage bien banal, mais ce qu'il l'est beaucoup moins c'est que la femme en dit le moins possible, prétend que cette mort n'est qu'un accident, une chute depuis la mezzanine dont la balustrade s'est rompue, s'en va et disparaît complètement, en lui laissant le soin de solutionner cette affaire. Ce qui l'est encore moins, c'est que Simon, au lieu d'appeler la police, ce qu'il aurait logiquement dû faire, va tout faire pour cacher ce qui est réalité un meurtre et on balance entre un trop grand amour pour sa compagne qu'il aime et à qui il pardonne cette incartade et une déstabilisation telle qu'il est amené à faire ce qu'en temps ordinaire il n'aurait pas fait. Se sent-il coupable de n'avoir pas été à la hauteur des aspirations amoureuses de Diane ou s'en veut-il de s'être trompé dans son choix ? En fait nous ne savons rien de leurs relations intimes. Comme à chaque fois dans pareil cas, faire disparaître le corps était indispensable et la solution qu'il trouve paraît un peu inattendue. Un tel scénario policier menaçait d'être intéressant et tranchait quelque peu sur l'ambiance ordinaire des romans de cet auteur

 

En l'absence de Diane, qui à l'évidence l'a quitté définitivement, Simon se sent abandonné et bien des choses lui passent par la tête, ce qui donne à l'auteur l'occasion de renouer avec son thème favori : la solitude. Dans le cadre d'un adultère, celui qui est laissé pour compte a parfois un sentiment d'injustice, de trahison, d'abandon d'autant que Simon n'a pas beaucoup d'amis à qui se confier et qu'on est, de toute façon guère fier d'une telle situation personnelle. Il n'en parle donc à personne sauf peut-être à un ex-gendarme, Henri, qui malgré sa récente retraite est ému par son histoire. Mais un gendarme, même à la retraite, reste en enquêteur suspicieux et quand intervient l'épouse de l'ex-amant de Diane, cette dernière étant réfugiée en Angleterre, les choses se compliquent. Non seulement elle sort du jeu définitivement de part son éloignement mais Simon devient son complice pour avoir fait disparaître le corps. Dès lors, on à l'impression de l’étau se resserre autour de lui et que c'est lui qui tâtera des Assises. Le hasard, mais est-ce vraiment lui, met Simon dans une situation délicate qui, paradoxalement, tout en le maintenant sur ses gardes, donne l'impression qu'il est au bord d'un gouffre et a la ferme intention de mettre fin à cette situation de plus en plus intenable par une action qui le mette en porte à faux. On a même l'impression qu'Henri, qui a sans doute tout compris, tourne autour de Simon, joue avec lui, le balade à son gré et lui portera bientôt l'estocade. En réalité on oublie rapidement cette histoire de mort au gré des événements, on est embarqué dans plusieurs autres épisodes qui n'ont rien à voir, outre que Simon confesse un peu hasard, un crime qu'il n'a pas commis, comme pour sortir de cet imbroglio, mais tout cela est sans aucune suite. On constate la solitude prégnante de tous les protagonistes, mariés ou non, le naufrage du mariage et les idylles possibles entre Simon et les différentes femmes qu'il croise s'avèrent autant d'impasses, par timidité de sa part, par peur d'être éconduit ou simplement par crainte du mensonge ou de la trahison de la partenaire.

 

Je déplore toujours la même chose chez cet auteur, non qu'il écrive mal, loin s'en faut, mais la longueur de ses phrases, et ses descriptions dont la méticulosité est poussée à l'excès ont tendance à me déconcentrer. J'accorde cependant de l'attention à ses romans seulement peut-être parce qu'ils se lisent facilement. J'ai quand même une interrogation sur cet auteur qui parle si abondamment de la solitude et des femmes, et dédit pratiquement tous ses romans à Véronique B qui reste une inconnue pour le lecteur. Pourtant l'analyse psychologique que Oster fait des différents personnages et des situations entretient le suspense même si, à la fin, j'ai été carrément déçu. Les chapitres sont courts au début puis vers la fin s'étoffent un peu plus mais ce qui pouvait passer au départ pour un roman policier n'en est, en fait, pas un. C'est, ai-je cru le lire, une longue digression sur l'isolement cher à Oster, la solitude des êtres à cause sans doute du désamour dans lequel ils vivent, de la fragilité des choses de cette vie. Ne serait-ce pas cela le cœur du problème ?

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Là où les chiens aboient par la queue

La Feuille Volante n° 1316

 

Là où les chiens aboient par la queueEstelle-Sarah Bulle– Liana Levi.

 

La narratrice (la nièce), née à Créteil d'un père guadeloupéen et d'une mère du nord de la France, ignore tout de la culture antillaise et de l'histoire de sa propre famille, les Ezéchiel. Elle demande à ses deux tantes, l'aînée, Antoine (appelée aussi Appolone), sa cadette, Lucinde et à son père, dit Petit-Frère, de les évoquer pour elle. Chacun d'un prendra donc la parole à son tour dans cette sorte de saga familiale sur deux générations, et même sur trois puisque les membres de cette fratrie racontent aussi l'histoire de leurs propres parents, Hilaire, le père flambeur, trop tôt veuf de leur mère, Eulalie, qui épouse celle de la Guadeloupe, une île partagée entre les blancs riches, les békés, et les nègres pauvres. L'auteure s'exprimera aussi, notamment sur sa vie en Guadeloupe, puis en métropole, le racisme de la population blanche, sa propre identité métisse et le leurre de réussite sociale entretenu par la République. Ce récit s'articule donc autour de quatre personnages. Ça commence au milieu du XX° dans un village de la Guadeloupe, Morne-Galand, si perdu et pauvre que « les chiens aboient par le queue » et que quitte, à 16 ans, la tante Antoine à cause de son fort caractère et de son esprit d'indépendance ; c'est la plus rebelle, un peu mystique et superstitieuse, la plus fantasque de la famille. Elle quittera son île avec ses rêves inassouvis pour connaître le béton de la banlieue parisienne puis Montmartre. Lucinde au contraire est plus aristocrate, possède des doigts magiques de couturière. Ce sont deux sœurs à la fois rivales et complices, leurs relations s'expriment entre tendresse et aigreur. Petit-Frère est plus effacé à cause de son âge mais il est désireux de s'élever par l'adaptation, la promotion, le syndicalisme. Ils partiront tous pour Paris, seront des déracinés. Leur itinéraire sera protéiforme, hésitant. Le lecteur suit avec plaisir les pérégrinations de chacun d'eux, leur vie, leurs amours, leurs espoirs, leurs passions, leurs déceptions.

 

Depuis que les écrivains ont choisi de raconter une histoire sous forme de témoignage ou à travers la fiction du roman, la famille a toujours été un prétexte d'exception prisé par les lecteurs. Ici la narratrice va à la découverte des siens autant que de son île natale. Pourtant, quand elle y revient, elle n'est plus qu'une métropolitaine en vacances. Dès lors, elle mène une réflexion sur son identité, son appartenance à une communauté qui en Guadeloupe n'est plus visible que par la couleur de peau ou par le nom de famille et fait d'elle une étrangère qu'elle est également en métropole où elle est victime du racisme.

 

Ce roman est aussi l'occasion de dresser un portrait sans concession de la société guadeloupéenne, de l'économie agricole traditionnelle, au mirage des années 60 avec le bétonnage des côtes, au chômage, à la fasciation pour la métropole, puis, souvent, au désenchantement. Plus tard, ce sera une insurrection oubliée par l'histoire nationale, une révolte des guadeloupéens noyée dans le sang. Ainsi se déroule sous nos yeux l'histoire de cette île ultramarine, qui fait partie de la France mais qui n'est souvent pour nous aujourd'hui qu'une simple destination touristique au cours de l'hiver européen.

 

Ce premier roman se lit agréablement et même passionnément d'autant qu'il comporte des expressions créoles aussi authentiques et colorées qu'originales où la poésie, l'humour et le dépaysement entraînent le lecteur dans un univers différent. La présence de ces éléments de langage vernaculaire est d'autant plus étonnante que l'auteure, née en métropole, ne parle pas cette langue. C'est autant une musique qu'un fort agréable moment de découverte mais aussi pour l'auteur un occasion d'explorer sa généalogie à travers ses souvenirs et de transmettre son travail à sa parentèle.

 

J'ai vraiment bien aimé cette saga pour son écriture vive et colorée, pour l'authenticité et la simplicité de son témoignage. L'auteure signe ici des débuts littéraires prometteurs unanimement salués par la critique.

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Rouler

La Feuille Volante n° 1315

 

RoulerChristian Oster – Éditions de l'Olivier.

 

Le narrateur , Jean, prend le volant et part au hasard de Paris en direction du sud, sans véritable destination, roule, rencontre des gens qui un moment monopolisent son attention au point de parler avec eux mais sans s'y intéresser outre mesure. Il est particulièrement attentif aux femmes, à leur présence mais surtout à leur beauté, mais on le sent en retrait avec elles, un peu comme s'il pouvait entrevoir avec une inconnue une étreinte amoureuse furtive mais que néanmoins il laissait partir, comme si lui-même la fuyait ! Par timidité, par peur d'être éconduit ...? On sent que lorsqu'une telle rencontre a lieu avec une de ces femmes qui traversent secrètement sa vie et voudraient peut-être faire un petit bout de chemin avec lui, il privilégie le hasard mais ne tente aucunement un pas vers elle; bien sûr il ne passe rien et on ne sait pas trop s'il le regrette où s'il en est soulagé. On ne saura pas grand chose de lui, mais peu importe, seulement peut-être qu'une femme avec qui il partageait sa vie l'a quitté puis est morte. Depuis, il roule au hasard vers le sud aussi fébrilement qu'il achète des objets improbables, pour l'oublier peut-être ? Il lui arrive de croiser des hommes, des inconnus ou de vieilles connaissances de lycée, qu'il n'a pas revus depuis des années. Là aussi rien de bien attachant et quand chacun, avec toute la retenue qui convient, a fini de raconter son histoire ou d'évoquer une tranche de sa vie, on tourne la page pour une nouvelle rencontre… ou pour le vide de la route. Il le dit, ce qu'il veut c'est rester seul et semble considérer cette solitude comme une sorte de panacée ou la source d'une forme de résilience ? Ces rencontres font parfois renaître des souvenirs oubliés qui reviennent par bribes. Il privilégie l'imprévu mais là aussi cela débouche souvent sur le vide, le banal, l'ennuyeux et les personnages évoqués sont souvent creux et sans grand intérêt, perdus et seuls, comme Jean. Ce thème de la solitude, pour intéressant qu'il soit, parce que, en autre, il est l'image de notre société moderne et que parfois elle se cache sous des apparences trompeuses, me semble de plus en plus prendre des accents mono-thématiques, avec une dangereuse tendance obsessionnelle. Comme dans l'ensemble de son œuvre ! Après tout la solitude, voulue par lui et entretenue par ses soins, est peut-être la solution. Sa voiture semble être un des personnages importants de cette fiction et peut, sans doute à ses yeux, passer pour un élément de sa thérapie. Sa vie ne semble pas passionnante et la cinquantaine peut-être pour lui une source de troubles existentiels… ou pas ? Il semble vouloir ne s'attacher à rien ni à personne et quand le moment de quasi convivialité est passé et qu'il n'a surtout pas voulu voir se développer, il retourne à sa voiture et privilégie à nouveau le hasard.

 

Tout au long de ma lecture, je me suis demandé si je n'allais pas l'interrompre, m'interrogeant intimement sur mes motivations. Si j'ai poursuivi la découverte de cette fiction, ce n'est assurément pour l'écriture qui m'a parue quelconque, plate et sans relief comme on peut la retrouver dans tous les romans de cet auteur. Pourtant et paradoxalement, le texte se lit bien et facilement mais avec cependant quelques longueurs qui peuvent devenir ennuyeuses, mais l'histoire s'impose parfois à travers un détail, une remarque. Si le livre ne m'est pas tombé des mains c'est peut-être à cause de l'épilogue à venir, me demandant s'il allait m'étonner et si toute cette mise en scène annonçait quelque chose… ou rien ? Ici, il m'a paru cependant quelque peu déconcertant. Après tout le hasard paraît être le moteur de cette fiction, inspiration de l'auteur ou manifestation toujours complexe et inattendue de la liberté des personnages ? Allez savoir ! Je me suis même demandé, bien inutilement d'ailleurs, si ce roman résultait d'une expérience vécue ou de son imagination créative ? La réponse importe peu et n'influe en rien sur le texte.

 

Christian Oster fait partie de ces écrivains que je lis sans véritable passion, parce qu'il est un auteur connu, plus pour pouvoir en parler que par réel intérêt pour ce qu'il fait. A ce rythme là, je pense pouvoir me lasser assez rapidement, à moins que son état d'esprit légèrement pessimisme soit communicatif et que je sois, moi aussi, phagocyté par l'ambiance un peu délétère qui préside à chacun de ses romans. Au lieu de les lire, j'aurais peut-être dû, moi aussi, prendre le volant et abandonner la lecture de ses livres parce qu'elle ne me procure pas ce que je demande à une fiction  : me détendre et m'emmener ailleurs ! Même si je ne trouve pas ce monde passionnant et cette vie belle comme on nous en rebat un peu trop les oreilles en permanence, je ne parviens pour autant pas à me retrouver ou à m'insérer dans le monde parallèle imaginaire de cet auteur.

 

Bref, comme d'habitude, je me dis que je n'ai peut-être rien compris à son message et à sa démarche, que je suis passé à côté d'un chef-d’œuvre, mais j'ai été un peu déçu quand même.

 

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

En ville

La Feuille Volante n° 1314

 

En villeChristian Oster – Éditions de l'Olivier.

 

Le narrateur, Jean, la cinquantaine, seul, sans famille, rend visite à Paul et Louise, chez eux, en compagnie de Georges et William pour un vague projet de vacances en Toscane ou plutôt à Hydra, une île grecque, Depuis trois ans, ils partent ensemble l'été, sans ce connaître vraiment, mais cette année ce sera sans Christine, séparée de Georges depuis peu, Ce ne sera pas la seule péripétie de cette année puisque Jean, qui papillonne beaucoup  mais qui vit seul mais va avoir un enfant, avec une femme qu'il n'aime pas. Pire peut-être, il est tellement désabusé qu'il n'est même plus ému par la beauté des femmes ! Pour autant il déménage pour un appartement sur les quais de Seine. Pourquoi pas ? Pourtant ce quartier lui ne semble pas l'attirer particulièrement, à cause de la voie rapide sans doute. Alors pourquoi changer ?

 

Pour Paul et Louise, ce sera la dernière fois car a l'issue de ces vacances qu'ils passeront bien ensemble, ils ont le projet de se séparer quant à Georges, ses déboires amoureux n'ont été que de courte durée puisqu'il est tombé amoureux d'une autre femme d'une grande beauté ; Plus tard, ce projet de départ sera encore bouleversé par la mort de William, l'accident de Jean et le projet de vacances se limitera, pour ceux qui restent, peut-être au Gers… mais cela n'a aucune vraie importance, comme le reste d'ailleurs !

 

Comme le titre l'indique, il y a la ville, et cette ville c'est Paris avec ses bistrots, ses restaurants, ses rues , la Seine et cette ambiance unique de grande ville. Pourtant ces personnages donnent l'impression de vivre dans une sorte de huis-clos et ce roman se résume à une sorte de long monologue. L'auteur balade son lecteur à travers les moments de vie, parfois insignifiants de ses personnages, les détaillant à l'envi évoquant des situations finalement assez vides.

 

C'est vrai qu'ici, il est question comme dans la plupart des romans de préoccupations humaines, la vie, le temps qui passe, l'amour, la mort...Je l'ai pourtant lu sans véritable passion, simplement peut-être pour me tenir informé de la bibliographie de l'auteur et de son parcours littéraire. Les petits moments de la vie de chacun dont il est question dans cet ouvrage n'ont guère retenu mon attention au-delà du raisonnable ce qui a généré chez moi au mieux du désintérêt, au pire de l'ennui. Est-ce la crise de la cinquantaine que l'auteur a voulu illustrer (Les protagonistes ont tous à peu près le même âge et cela correspond à peu près à celui de l'auteur) ? Le thème de la solitude, certes réel dans nos sociétés, est repris ici comme il a déjà été traité dans d'autres livres du même auteur ce qui ne confère pas à cette fiction beaucoup d’originalité. Corrélativement on peut voir la vie de chacun de ses personnages (spécialement pour Jean) comme une sorte d'errance , un parcours un peu aléatoire et hésitant, sans but et réelle volonté d'aller de l'avant.. Quant à l'humour je ne l'ai guère ressenti.

 

Tout au plus puis-je dire que cet aspect de sa démarche créative est différente de ses autres publications destinées à la jeunesse.

 

Comme d' habitude, les phrases d'Oster sont trop longues et je n'aime guère ce style. D'autre part, sa tournure d'écriture, basée sur un soliloque pourrait passer pour une musique mais est plutôt à mes yeux un ronronnement, certes pas désagréable mais un peu entêtant quand même à la longue. La façon qu'il a d'insérer les formules comme « je dis », « dit-il »...dans un texte descriptif est finalement un peu pénible.

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Trois hommes seuls

La Feuille Volante n° 1313

 

TROIS HOMMES SEULSChristian Oster – Éditions de Minuit.

 

Marie, l'ex-femme de Serge, invite ce dernier à venir passer quelques jours de vacances en Corse où elle habite. Il en profitera ainsi pour lui rapporter une vieille chaise qu'elle a hérité de son père. C'est plutôt sympathique comme invitation, même un peu étonnant de la part d'une épouse divorcée depuis deux ans... et elle d'ajouter qu'il peut amener qui il veut, ce qui témoigne en outre d'un sens aigu de l'hospitalité. Il propose à Marc, un partenaire de tennis qu'il connaît à peine de l'accompagner, qui lui-même va inviter Cyril, un ancien funambule reconverti dans la banque. Voilà donc nos trois hommes et leur chaise partis en voiture de Paris à destination de l'île de Beauté.

 

Tout cela est bel et bon, ces vacances s'annoncent sous les meilleurs auspices, sauf que ces trois passagers qui s'engagent sur la route ne se connaissent pas et qu'il va bien leur falloir se trouver des points communs pour que ce voyage ne leur paraisse pas trop long. On passe rapidement sur la place de chacun dans la voiture, le temps qu'il fait et celui qu'il faut pour voyager, la fatigue de la conduite et l'alternance au volant, l'organisation des pauses et la déclinaison des passions de chacun… Que des sujets passionnants entrecoupés de longs silence briseurs de cette ambiance nécessaire à faire oublie la longueur du trajet !. A l'arrivée chez Marie, un village perdu, une sorte de malaise s'installe assez bizarrement pour Serge qui choisit, geste déplacé dans le cadre de l'invitation de Marie, de fuir et de s'installer à l'hôtel de la ville toute proche. Il n'a certes plus rien à lui dire après ces deux années de séparation mais surtout semble s'installer en lui cette solitude coutumière, un peu comme s'il ne pouvait plus s'en passer. En son absence la vie s'organise, sans lui. Ces trois hommes semblent avoir en commun une solitude qui leur a fait accepter cette invitation plutôt insolite et ce d'autant plus que la seule vue d'une femme inconnue les fait fantasmer. Pour Serge la fin est étonnante et peut-être pas tant que cela dans une société ou l' isolement est la règle pour tous.

 

J'ai lu ce récit sans véritable passion à cause sans doute du style qui est toujours aussi déconcertant et des phrases un peu longues déclinées avec un grand culte du détail, Cela caractérise peut-être le genre littéraire de l'auteur mais ménage quand même pas mal de longueurs.

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

la vie automatique

La Feuille Volante n° 1312

 

La vie automatique – Christian Oster – Éditions de l'Olivier.

 

A quoi ça tient quand même hasard, un fait qui arrive et qu'on laisse se dérouler sans réagir parce que, inconsciemment on l'attendait depuis longtemps. C'est un peu ce qui arrive à Jean Enguerrand, acteur de troisième zone qui, parce qu'il a hérité d'un cageot de courgettes par erreur, qu'il a voulu les cuisiner et les a oubliées sur le feu, voit sa maison brûler et en profite pour disparaître et entamer une nouvelle vie. On a l'impression qu'il est soulagé par cet événement alors que, pour le commun des mortels, ça devrait être un drame. Il prend le train pour Paris bien décidé à s'effacer de ce monde, un peu comme si sa propre vie lui était devenue complètement indifférente , comme si cet événement était pour lui l'occasion d'oublier définitivement quelque chose, de tourner la page ! De cela nous ne saurons rien et il gardera son secret. Il a conscience de n'être rien et cela ne le dérange pas. Sa vie est une sorte de vide, il ne souhaite même pas réagir devant cet état de chose qui fait partie de sa vie mais qui, maintenant, à cause de l'incendie de sa maison, se révèle dans toute son évidence. Il logera simplement à l'hôtel ! Dans son métier, il croise des gens, sûrement semblables à lui mais c'est la même indifférence à leur égard. Pourtant dans cette société qui est la nôtre, il convient de se mettre en valeur, de se « vendre », de réussir, faute de quoi il ne manque pas de gens pour jeter l'anathème sur vous, vous culpabiliser ou simplement vous détruire. Ainsi détonne-t-il sur ses contemporains, mais peu lui chaut parce que, il le sait, son nom ne sera jamais en haut de l'affiche, tout juste au générique de films de série B. Il fait quand son métier de comédien, se lance même dans le théâtre, mais le fait d'une manière détachée, comme pour gagner simplement sa vie. Pourtant son errance l'amène par hasard chez France, une ancienne actrice qui a eu son heure de gloire mais qui veut, elle aussi, tout oublier. Ils se sont peut-être croisés sur les plateaux dans une autre vie, mais Jean a toujours été voué aux rôles secondaires. Il squatte cependant chez elle parce qu'elle l'y invite mais ils ne deviendront cependant pas amants comme on pourrait s'y attendre! Puis ce sera Charles, le fils de France qu'il suivra dans ses dérives psychiatriques. Assez bizarrement Jean se donne pour mission, un peu à la demande de France, de le surveiller et sans doute aussi de le soutenir, s'attache à lui comme une ombre au point qu'on peut se demander si, par une sorte de transfert, il ne souhaite pas le sauver, l'insérer dans une société dans laquelle lui, Jean, ne veut plus entrer, un peu comme si cette rencontre avait déclenché chez lui une sorte de regain d'intérêt pour la vie de l'autre, Cette posture se justifie à la fin par le geste de Charles qu'il analyse en une invitation à contourner ce monde. Il y a entre Jean et France une communauté de vue, mais apparente seulement. France souhaite revenir au théâtre et le fait avec talent mais Jean au contraire veut le fuir comme il veut fuir tout ce qui est autour de lui, C'est un personnage assez insaisissable, qui peut paraître un peu extravagant, pas tellement désagréable cependant, qui jette sur l'existence un regard désabusé et même désespéré parce qu'il ne se sent même plus concerné par sa propre vie.

 

Alors, « une vie automatique », comme si un mécanisme déroulait son ressort dans le vide, une sorte d'inaptitude à vivre normalement comme le commun des mortels. Mais Jean ne se laissera pas aller à un geste létal et attendra la mort avec fatalisme voire curiosité parce que simplement elle la conclusion normale de cette vie

 

C'est écrit simplement, sans doute à l'image de ce Jean de plus en plus détaché de tout. Ce style est un peu déconcertant quand même. Je ne suis pas fan des héros qui crèvent l'écran et, même si cette fiction est quelque peu étonnante et décalée, j'y suis entré quand même. Ce Jean m'a rappelé le personnage de Pessoa, le grand écrivain portugais qui a vécu une vie en pointillés dans le quartier populaire de Lisbonne comme simple employé de bureau ou peut-être celui du capitaine Drogo du « Désert des tartares » de Dino Buzzati qui attend quelque chose qui ne viendra jamais. Avaient-ils résolu d'attendre que la vie qu'ils avaient imaginée pour eux tienne ses promesses, oubliant que dans ce domaine leur imagination n'engendre que des fantasmes toujours déçus. Jean. aussi a eu conscience de n'être rien, une sorte d'anti-héro solitaire et marginal mais en réalité qui me plaît bien. Il ne m'est pas antipathique du tout, bien au contraire et vouloir vivre en dehors de cette société de plus en plus contestée, de cette vie qui n'est finalement qu'une agitation vaine et dérisoire, ne me paraît pas absurde le moins du monde.

 

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

Roissy

La Feuille Volante n° 1310

 

Roissy Tiffany Tavernier -Sabine Wespieser éditeur.

 

Roissy-  Aéroport international ; Rien que le nom fait rêver parce qu'il est synonyme de voyage, de départ, de dépaysement et voir les avions décoller, regarder les panneaux de destination et entendre les gens parler toutes les langues, les voir arborer des costumes improbables, c'est déjà partir loin sans bouger des salles de transit. La magie opère en permanence. C'est ce que, apparemment vient ici chercher cette femme et les baies vitrées qui ouvrent largement vers l'extérieur donnent l'image de l'ailleurs, nourrissent les fantasmes autant qu'elles nous renvoient partiellement notre propre image, alliant ainsi l'immatérialité du rêve à la banalité de notre existence. Être ici ne tient pas forcément du hasard. Pourtant, la narratrice qui se fait appelée Anna parce qu'elle a oublié jusqu'à sa propre identité, traîne derrière elle une valise comme un voyageur pressé, un peu perdu dans ce dédale de couloirs. Le lecteur peut donc la supposer en transit entre deux vols pour ses affaires ou ses loisirs, mais il n'en est rien, elle joue ici un rôle, ment constamment. ne bouge pas de cette zone, elle y a trouvé son bagage, se change en permanence à l'aide de vêtements qu'elle a volés pour ne pas attirer l'attention des caméras et des vigiles, marche constamment de terminal en gare TGV, mange la nourriture des poubelles, dort dans les galeries souterraines de Roissy, Bref, elle vit ici, avec cependant la peur de se faire arrêter, s'invente en permanence une vie artificielle dans ce lieu fréquenté par des SDF mais aussi par des travailleurs pauvres qui viennent passer la nuit ici parce que la rue leur fait peur, Sa vie antérieure lui revient par bribes mais elle préfère rester dans cet univers où elle disparaît, où elle est transparente. Un aéroport est le lieu idéal pour faire des rencontres : avec elle il y a Vlad, Josias, Liam, Joséphine, tous aussi paumés qu'elle et qui, eux aussi, tentent de survivre ici oubliant leur passé qui donne le vertige, la nausée parfois.

Elle croise aussi cet homme, Luc qui attend désespérément un vol qui ne viendra plus et dans lequel sa femme a trouvé la mort. Sa vie est maintenant hantée par son fantôme. Anna ne peut lui parler et une équivoque s'installe entre eux, Luc supposant qu'elle a, elle aussi, perdu quelqu'un dans un crash. Si l'une a perdu la mémoire mais joue un rôle et fuit résolument, l'autre au contraire est obsédé par ses souvenirs et souhaite de bonne foi refaire sa vie avec elle. Ainsi par une sorte d'effet miroir cette confusion va s'affermir, elle continuant à lui mentir et à le repousser, lui s'accrochant à elle désespérément . On comprend pourquoi Luc attend à l'aéroport un vol qui n'arrivera plus mais Anna, elle, se réfugie ici, s'y claquemure au point de ne pouvoir être ailleurs parce que c'est ici qu'elle est chez elle et qu'elle peut tracer autour d'elle des cercles qui l'isolent du monde et de ses obsessions,

 

J'ai eu quand même un peu de mal à suivre, surtout dans l'attachement qu'elle porte à Vlad alors que Luc lui offre une chance de retrouver une vie normale. Elle le fuit mais en réalité l'attend dans ce lieu à la fois immense et minuscule parce que, finalement, il représente sans doute pour elle une sorte de retour à la vie qui vaut plus que la mort, mais c'est un retour progressif, comme hésitant. Pour moi, entrer dans cette histoire, un peu difficile à croire à été laborieux, Elle est pourtant bien écrite et bien construite malgré quelques longueurs. Le Livre refermé, j'ai l'impression d'avoir suivi Anna qui en réalité reprend à la fin son véritable prénom, Maude, en même temps qu'elle semble s'éveiller de quelque chose qui ressemble à une période entre parenthèses qui se termine dans le brouhaha d'un aéroport où tous les vols sont annulés à cause d'un volcan qui a explosé à l'autre bout du monde. Toute la planète est paralysée par ses cendres et, un peu comme pour Maude, la vie s'est arrêtée à cause des souvenirs qui la hantent. Pendant cette période qui n'a duré sans doute que le temps d'un malaise, ses obsessions sont revenues à la surface, celles où la mort est présente. Celles de Vlad lui seront fatals, alors qu'Anna réussira, peut-être malgré elle à s'en libérer. Comme elle, parce que notre quotidien ne nous convient pas, ne correspond pas à l'idée que nous nous faisions de notre vie, nous traînons tous avec nous des certitudes et des espoirs déçus qui embourbent notre parcours et qui sont à ce point angoissants qu'ils reviennent même dans nos rêves ou dans nos périodes d'inconscience. Pour les combattre notre imagination entre en action parce qu'elle est une compensation, certes artificielle, mais qui, tant que dure son effet, nous aide à vivre ou à survivre. Nous refaisons notre monde, le remodelons aux contours de nos fantasmes et de nos illusions, un peu comme cette tranche de vie qu'elle mène en marge, dans ce monde souterrain un peu irréel. Certes tout cela ne sert à rien, nous nous mentons à nous-mêmes et le réel reprendra rapidement ses droits mais au moins la vie, qui est un bien fragile mais unique, s'est imposée face à la mort qui reste une solution facile et avec elle la résilience, la renaissance, un nouveau départ… Ce malaise, cette période d'inconscience, a aidée Anna-Maude à se défaire de ses obsessions prégnantes et finalement malsaines. En se réveillant, les choses pour elle reprennent leur vraie place mais elle est libérée de ses chimères et c'est sans doute l'essentiel.

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

L'eau de rose

La Feuille Volante n° 1311

 

L'eau de rose Christophe Carlier - Phébus.

 

Sigrid est ce genre d'auteure qui ne peut écrire un livre qu'en dehors de chez elle. Elle arrive donc dans une île des Cyclades pour écrire l'un de ces romans à l'eau de rose si décriés mais qu'elle affectionne. On y rencontre le même prince charmant, les mêmes héroïnes évanescentes, le même scénario à base de serments, de longs baisers langoureux, d'amours idylliques, d'attentes passionnées, de frivolités, d'illusions, de souffrances, de jalousie et de pleurs… sans oublier les fadaises, les clichés, les niaiseries incontournables dans ce genre de littérature. Elle est donc a l'écoute de l'inspiration, ne doutant pas que les mots viendront animer ses doigts sur le clavier de son ordinateur. Après tout le cadre s'y prête et la clientèle de l'établissement est là pour nourrir son écriture. Ainsi deux romans se déroulent-ils sous nos yeux de lecteur, celui de Sigrid, avec son héroïne, la superficielle Priscilla, et celui de Christophe Carlier, avec la sienne, cette même Sigrid, qui dans une atmosphère de fin de saison estivale, véritable microcosme digne d'Agatha Christie où tout peut arriver, mène son travail littéraire. Cela, prend de plus en plus des accents de thriller, avec le vol d'un bijou de grande valeur, des idylles qui se font et se défont, le départ précipité d'un client et l'attitude équivoque d'autres résidents qui à l'occasion s'érigent en détectives. Parmi l’aréopage original de cet hôtel, Gertrude une jeune femme énigmatique, de quelques années sa cadette, attire bizarrement l'attention de la romancière qui semble éprouver pour elle des sentiments amoureux.

Il y a beaucoup de personnages dans ce roman. Celui de Sigrid me paraît intéressant à plus d'un titre. Elle est timide, réservée et vit l'amour à travers ses romans, des situations forcément décalées par rapport à la réalité. Elle regarde Gertrude de loin vivre sa vie amoureuse sans oser y pénétrer malgré son brûlant désir, comme si elle laissait au hasard le soin de décider à sa place, se contentant de la prendre en photo à son insu et de remodeler son aspect sur papier glacé, une autre façon de se l'approprier. L'écriture, qui dans son cas est une activité de substitution, lui tient lieu de boussole, la fiction qu'elle est en train de créer, nourrie de ses propres fantasmes, semble suffire à meubler sa solitude. Ses romans sont des bulles où elle entretient cette vision décalée de la vraie vie, mais sa rencontre avec Gertrude fait ressurgir des souvenirs d'enfance, ce qui lui permet de revisiter sa vie avec ses échecs et ses vides, de remonter le temps mais le concept d'invisibilité devient carrément surréaliste. Ainsi remet-elle en cause les apparences, introduisant l'image du masque déjà suscitée dans l'exergue d'Oscar Wilde, où les mirages s'évanouissent et se révèlent les vraies personnalités .

Mais l'écriture est un phénomène facétieux et les personnages du roman de Sigrid reprennent en quelque sorte leur liberté, modifiant son idée de départ, sans doute à cause de ce qu'elle vit au quotidien dans cet hôtel avec notamment la transformation de la pharmacienne qui, déçue par sa vie, s'érige en détective mais surtout perd la tête pour l’archéologue. Le moins que l'on puisse dire est que Christophe Carlier sait mesurer son effet, distiller le suspense et embrouiller les choses puisque le fameux « roman à l'eau de rose » n'est pas vraiment là où on l'attend. Les choses s'inversent quelque peu et si dans son roman, le mariage de Priscilla, si longtemps désiré, est compromis par une passade de dernière minute, à l'inverse, ce que vit Sigrid avec Gertrude , ses états d'âme, ses projets fous, ses fantasmes amoureux, les attitudes volontairement provocatrices, ses espoirs, la nostalgie et les départs annoncés, connaît carrément l'ambiance d'un de ses ouvrages. Dans ce microcosme, des idylles se font et se défont, amours de vacances ou simple passades d'un moment, retrouvailles quasi-miraculeuses auxquelles on a un peu de mal à croire même si on se persuade que le monde est petit, que le hasard fait bien les choses ou qu'il y a un Cupidon qui veille sur le destin des amoureux, un retour d'affection de deux époux après un épisode adultère, le tout sous l’œil inquisiteur d'observatrices inhibées, bref une vraie ambiance à « l'eau de rose ». La différence d'âge et de goûts entre Sigrid et Gertrude et le temps qui passe annoncent l'épilogue ; Pour autant, je veux bien que nous soyons dans une fiction, mais cette rencontre entre des personnages qui n'avaient à priori aucune chance de se croiser me laisse dubitatif. On peut y voir une pirouette de Carlier, une volonté d'embarquer son lecteur dans un autre univers, de jouer sur des situations improbables, de conclure sur le mode « happy end », pourquoi pas ? C'est tout juste si on ne nous prononce pas à la fin la traditionnelle phrase « Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants » comme dans les pires romans à l'eau de rose. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose mais ce livre ne m'a pas vraiment convaincu, même si par ailleurs je n'ai pas détesté de nombreuses autres qualités de ce roman .

Je remercie Babelio et les éditions Phébus qui m'ont permis de découvrir cette œuvre. J'ai quand même retrouvé avec plaisir le style fluide et poétique de cet auteur qui ne m'était cependant pas inconnu puisque ses romans ont déjà fait de ma part l'objet de nombreux commentaires (La Feuille Volante n° 1058-1083-1103-1210).

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

Le poids de la neige

La Feuille Volante n° 1308

 

Le poids de la neigeChristian Guay-Poliquin – Les Éditions de l'Observatoire.

 

Nous sommes dans une bourgade isolée où tout est rationné, en pleine forêt, par un froid sibérien. Au dehors, c'est le chaos et l'insécurité sur les routes. De retour dans ce lieu qu'il a quitté depuis bien des années et après la mort de son père, un jeune homme a un accident de voiture grave qui l'immobilise. On le soigne sommairement et on confie sa vie à Matthias, un vieux marginal, de passage qui vit un peu en dehors du bourg, dans une maison abandonnée. Cette position excentrée et légèrement en hauteur permet au jeune homme de jeter sur ce décor un regard privilégié. Dès lors, ces deux hommes qu'une génération sépare vont apprendre, dans ce huit-clos, à se connaître, à s'apprivoiser peut-être.

Au départ, j'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire, mais au fil des pages l'intérêt pour ce récit est venu. Le décor est dépaysant et même un peu surréaliste. A certains petits détails, je situe ces lieux dans le nord du Canada (Après tout l'auteur est né au Québec) où l'hiver sévit plus fort qu'ailleurs et où une panne électrique générale contraint les habitants qui y sont restés, à organiser leur survie d'autant que les alentours ne sont pas très sûrs et que tenter de s'en échapper est risqué. Pourtant certains sont partis, laissant leur maison à l'abandon mais aussi à d'éventuels pillages. Ce contexte ainsi tissé donne à imaginer un microcosme où tout peut arriver. Ainsi chacun s'organise comme il peut, ce qui exacerbe l'égoïsme, mais la solidarité qui force les gens à s'entre-aider joue aussi parfaitement et le jeune homme, reconnu par certains habitants, est soigné malgré ses graves blessures. Cette histoire de deux hommes en attente de quelque chose au milieu d'une nature hostile mais grandiose et angoissante a quelque chose d'attachant. Matthias veut rejoindre sa femme en ville et le jeune homme qui n'a plus aucune attache ici souhaite revenir chez lui. Pourtant, rapidement, cette solidarité apparente, cette organisation de survie, vont disparaître, l'égoïsme traditionnel de l'espèce humaine prenant le dessus. Si le vieil homme mesure, au fil des événements, combien sa qualité d'étranger au village va l'exclure de la collectivité, le jeune homme, au contraire, va aller au devant de ses souvenirs d'enfance, ceux qui donnent la nausée parce qu'ainsi on mesure le temps passé et les regrets qui vont avec parce qu'à cette période on n'a pas su prendre les bonnes décisions. C'est particulièrement vrai pour lui quand il rencontre Maria, la vétérinaire qui fait aussi office de médecin et qui va le soigner. Adolescent il a été follement amoureux d'elle, elle illumine maintenant ses pensées et ses rêves, mais il la perdra définitivement.

Tout ce texte baigne dans une ambiance mystérieuse, celle de la nature blanchie par la neige, raidie par le froid, décrite avec talent et parfois même avec poésie et au milieu, les habitants qui tentent tant bien que mal de survivre malgré le rationnement de la nourriture et la mort qui rôde. La situation est tellement désespérée qu'il n'y a plus que la prière pour donner l'illusion qu'elle peut tout arranger. Le printemps viendra comme une renaissance, parce que le cycle des saisons s'impose naturellement mais aussi montrera à chacun des deux hommes la route qu'il doit suivre. Ce que je retiens aussi de ce roman, c'est le vertige, non seulement celui qui résulte de cette solitude, cette survie dans cet univers glacé, avec la mort qui rôde mais aussi celui que ressent le jeune homme qui revient dans ce village au devant de ses souvenirs d'enfance.

 

Avec de courts chapitres, l'auteur égrène les différents moments de cette aventure où l'homme est confronté à une nature hostile et face à laquelle il n'est que bien peu de chose. Il égrène les jours de solitude et inverse son décompte au moment où le temps semble se radoucir et les choses s'améliorer ;

C'est un beau roman, bien écrit qui aurait pu être ennuyeux à cause du sujet mais ne l'est pas et qui se lit bien.

 

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

Spiriti

La Feuille Volante n° 1307

 

Spiriti – Stefano Benni – Acte Sud.

Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.

 

Qu'est ce que c'est que ce président « qui compte pour du beurre », joue au golf, est sous la domination de généraux belliqueux comme le sont en principe les militaires et court après une secrétaire ? En tout cas bienvenue en « Absurdie »

 

Cela à beau être une fable, par ailleurs un peu délirante, comme les aime Benni, elle n'est pas sans nous rappeler des pays et des personnages bien réels et même un peu inquiétants. Ces derniers sont nombreux et parfois carrément secondaires, le lecteur s'y perd un peu et il doit constamment se référer à la liste annexée au texte en premières pages. Sans être versé dans la politique intérieure italienne, il est convenu de voir Berlusconi sous les traits de Berlanga, Rutalini qui incarne Rutelli, l'emblématique maire de Rome et homme politique italien, Leur nom, comme on le voit, est d'ailleurs peu modifié par rapport à la réalité. Quant à John Morton Max, le président de l'Empire, il n'est pas sans rappeler des dirigeants américains.

Ce texte, ironique et franchement déjanté où se mêlent des digressions parfois complètement folles, est une critique acerbe du monde politique italien caractérisé au yeux de l'auteur par le peu de différence qui existe entre les opposants et leur interminables discussions qui ne débouchent sur rien. C'est aussi une allégorie du monde dominé par la mondialisation et l'argent, par la volonté d'un pays d'asservir les autres par le recours à la guerre et à la violence, une diatribe contre les politiciens corrompus capables de renoncer à leurs idéaux pour une promotion ou une consolidation de leur carrière politique par la pratique de la trahison. C'est en tout cas la chose du monde la mieux partagée dans tous les pays. Ici la nature est sacrifiée au profit et à l'économie sans égard pour la survie de la planète, ce qui est bien l'attitude actuelle du dirigeant d'outre-atlantique et son peu d'égard pour l'écologie. Il n'oublie pas non plus le star système qui organise des spectacles mettant en scène « Riaz», un groupe de « reich-rock » à la musique et aux pratiques violentes ou égratigne Michael Téphlon, un « chanteur en saumure » qui, pour ne pas vieillir vit « constamment sous vide comprimé dans un gros bocal en verre transparent», L'allusion ne peut-être plus claire ! Il distribue d'ailleurs les critiques tous azimuts, dénonçant au hasard les gourons qui fleurissent dans nos sociétés et qui se targuent de deviner l'avenir ou de servir de guide à des hommes et des femmes de plus en plus désemparés. En fait tout le monde en prend un peu pour son grade. Derrière ce décor un peu irréel, c'est aussi une critique de l'espèce humaine dans tout ce qu'elle a de superficiel, d'inconstant, de mesquin mais aussi animée par cette volonté de détruire son prochain à son seul profit égoïste.

Il faut bien rassurer « les gens » (comme dit un de nos hommes politiques français, parfois un peu inattendu et surprenant) et l'auteur le fait sous la forme de l'existence d'une petite île peuplée d'esprits inventifs dont le but est de résister à cet Empire en défendant tout ce qui ne s'achète pas, ne se négocie pas, et faire échec, grâce à leurs sortilèges, à ses manœuvres pour rallier les jeunes à sa cause. Ainsi décident-ils de s'opposer à un grand spectacle de musique destiné à soutenir l'effort de guerre et qui doit avoir lieu dans leur île.

L'auteur reste cependant fidèle à lui-même, à ses engagements politiques et culturels. Il adopte un style complètement exubérant et même excessif et anarchique, tisse le décor d'une autre planète, un peu à la manière de Boris Vian, entraînant derrière lui un lecteur circonspect et parfois un peu perdu. Cela donne des développements bizarres où on peut aisément trouver quelques longueurs. C'est une histoire difficile à raconter tant elle est échevelée et riche en détails aussi éphémères que loufoques et carrément déroutante parfois. Il n'abandonne cependant pas son habituelle poésie et sa volonté de rire de tout, ce qui est une autre manière, non moins efficace, de critiquer les choses de ce monde et d'en tisser un autre où chacun est libre d'entrer ou pas, un autre univers où je ne suis cependant pas très sûr d'avoir accédé malgré mon appétence pour tout ce qui est un peu hermétique.

J'ai lu d'autres romans de Stefano Benni qui m'avaient bien plu, notamment « le bar sous la mer » ( La Feuille Volante n°888), mais là j'ai été un peu déçu.

 

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Le sumo qui ne pouvait pas grossir

La Feuille Volante n° 1187

Le sumo qui ne pouvait pas grossir Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.

 

Jun est adolescent, un petit vendeur de rue à la sauvette d'objets bizarres. C'est un jeune homme maigrichon en rupture avec sa famille, un marginal, un SDF, qui survit à Tokyo dans des conditions difficiles. Shomintsu, un vieillard à la rôle d'allure, directeur d'une école de sumo, voit en lui un gros et sans doute un futur champion, une manière de lui dire que, selon lui, il a toutes les qualités pour devenir un vrai sumo. A-t-il besoin de lunettes ou bien est-il à ce point doué de double vue pour deviner l'avenir, allez savoir ? Toujours est-il que malgré ses réticences, et aussi sans doute poussé par la nécessité, Jun s'inscrit à l'école de Shomintsu. Et ce n'est pas tout, dans la série des prémonitions dont il est l'objet, voila que Reiko, la jeune sœur du champion sumo lui prédit le mariage et des enfants… avec elle ! Au terme de son apprentissage, il ne sortira pas « grossi » mais « grandi » de ce parcours, assurément transformé et plus confiant en l'avenir.

 

Cette histoire est évidemment une fable qui tient un peu du conte de fée où le merveilleux côtoie l'impossible et où le happy-end est obligatoire. On peut y voir ce que l'on veut et pourquoi pas l'histoire d'une renaissance, d'un apprentissage de soi-même autant qu'une acceptation de sa propre personne, une remise en question des certitudes les plus ancrées en nous, des préjugés, des idées reçues, une manière d'être en paix avec soi et avec les autres, de changer de vie, de devenir soi-même... Redescendant sur terre, j'avoue aussi avoir goûté l'humour, d'ailleurs d'un goût assez douteux, de cette histoire peu commune. A l'affirmation que Shomintsu adresse à Jun pour l'encourager à sortir de sa condition, « Je vois le gros en toi », répond, non sans un certain à propos celle que ce dernier adresse à Reiko, qu'il veut maintenant épouser et avec qui il veut évidemment avoir des enfants, « Je vois la grosse en toi ». Cela a au moins le mérite d'être explicite mais à mes yeux peu flatteur à l'endroit d'une jeune fille fluette et délicate et passerait même sous nos latitudes et dans la période formidable que nous vivons actuellement, pour du harcèlement sexuel.

 

Ce petit livre s'inscrit dans le « cycle de l'invisible » qui nous conduit aux racines du bouddhisme mais nous fait aussi faire quelques pas dans l'univers merveilleux des légendes.

 

J'ai apprécié comme toujours le style de l'auteur même si je n'ai probablement pas lu ce conte dans l'esprit dans lequel il l'a écrit. Cela tient à moi, assurément, pas assez zen, trop tourmenté, pas assez réceptif à la spiritualité, pas assez versé vers le merveilleux qui n'existe que dans les romans, jamais dans la réalité. Je suis, et sans doute définitivement, irrécupérable !

 

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un matrimonio, un funerale, per non parlare del gatto

La Feuille Volante n° 1306

 

Un matrimonio, un funerale, per non parlare del gatto – Francesco Guccini. Mondadori.

(Un mariage, un enterrement, sans parler du chat)

 

Dans ces courts nouvelles écrites à la première personne, l'auteur évoque son enfance paysanne des années 50 en Italie, puise dans ses souvenirs, explore sa mémoire et donne à voir à son lecteur, à travers les mots, des instantanés d'une vie révolue où, bien entendu tout était différent. Comme il se doit, il décrit un mariage, une noce précédée du joueur d'accordéon et du mélangeur de vin, où, jeune homme il avait été invité et où il fit aux mariés un cadeau original assez inattendu. Nous avons droit aussi aux souvenirs d'école, aux premiers émois amoureux entre garçons et filles, mais qui restaient dans la limite du raisonnable, se limitaient seulement à quelques baisers sages et surtout respectaient la virginité indispensable pour le futur mariage des jeunes filles. L’enterrement faisait aussi partie des rassemblements incontournables des gens du village, avec son rituel immuable de faire-part public qui faisait que personne ne pouvait ignorer l'événement. Les femmes entraient à l'église pour la messe mais les hommes restaient à l'extérieur, parlant du défunt, ce qu'il était et ce qu'il avait fait, une dernière fois, comme un hommage. L'auteur nous invite dans les petites boutiques qui faisaient la vie sociale et qui maintenant n'existent plus parce que la vie a changé. On y venait pour parler souvent autour d'un verre, parce que cela faisait aussi partie du jeu, on s'y vantait un peu d'exploits imaginaires, on s'y moquait gentiment du voisin qui était aussi un ancien camarade de classe…Il nous convie au marché d'antan où les transactions se faisaient à grand coups de mains, avec un sens du théâtre que chacun avait à cœur de respecter et où les chanteurs de rue, à la fois clowns, musiciens, comédiens et journalistes animaient la place de leurs voix et de leurs gestes, de leur présence. Il évoque aussi des étrangetés comme cette bergère italienne analphabète qui chantait naturellement, et sans jamais avoir appris la métrique, en vers octosyllabes, le mauvais œil qui sévissait dans les campagnes ou des histoires simples comme celle de ce migrant italien parti au États-Unis pour y trouver du travail et qui revient chez lui !

 

Quant au chat qu'il ne faut surtout pas oublier, ce serait injuste. Il est un des animaux emblématiques des écrivains, les inspire, leur souffle sans même le savoir leurs plus belles créations. Il a une place particulière dans le bestiaire de chaque auteur. C'est un être mystérieux, bien supérieur aux humains me semble -t-il : c'est un animal tellement secret, tellement étrange qu'il en est attirant et qu'on lui prête volontiers des pouvoirs divins voire sataniques. Ses ronronnements ont quelque chose d'envoûtant. Il paraît qu'il a neuf vies, qu'il a sa propre façon de s'exprimer, qu'il est diabolique, et encore on ne nous dit pas tout ! Paradoxalement on le rejette par méfiance où au contraire on cherche à se concilier ses bonnes grâces, mais finalement sa liberté et son indépendance sont les plus fortes.

 

Ce sont des récits courts, un peu comme des clichés qui auraient recueillis des visages sur un papier cru aux couleurs sépia, une façon de tisser autours d'eux la mémoire de quelqu'un qui, à un certain moment, a fait partie du monde des vivants mais n'est plus qu'un souvenir que les mots retiennent de tomber dans l'oubli.

 

Il y a de la nostalgie, de la mélancolie dans tout cela, des regrets du temps qui passe, la certitude que nous ne sommes ici que de passage, que notre vie n'est finalement qu'une bien faible vibration dans le grand mouvement du monde, que nous n'y laissons somme toute aucune trace. Peut-être mais n'est ce pas la source d'inspiration de bien des créateurs ?

 

Textes lus en italien et à haute voix (malgré quelques mots dialectaux parfois difficiles à comprendre) pour apprécier la musicalité de cette belle langue cousine.

 

Francesco Guccini, né en 1940 est chanteur-compositeur, également écrivain et dessinateur de bandes dessinées.

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Goliarda Sapienza

La Feuille Volante n° 1305

 

Goliarda Sapienza... Angelo Maria Pellegrino – Éditions Le Tripode.

Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.

 

Étrange destin littéraire que celui de cette femme de Lettres italienne (1924-1996) qui dut attendre longtemps pour accéder à la notoriété et que son roman emblématique, « L'art de la joie » achevé en 1979, paraisse en France avec succès en 2005, pour que son propre pays la reconnaisse. Son manuscrit avait d'ailleurs été refusé par la plupart des maisons d'éditions italiennes et ne parut intégralement qu’après sa mort. L'auteur, Angelo Maria Pellegrino fut son dernier compagnon et consacra en, 2015, ce court ouvrage pour honorer la mémoire de celle qui désormais est reconnue comme un grand écrivain et se chargea de l'édition complète de l’œuvre de Goliarda, publiée par les éditions Einaudi, l'équivalent italien de « La Pléiade ».

J'imagine les moments de découragements de cette femme qui voyait ainsi contester son talent mais surtout l'existence de son message. J'évalue aussi le rôle de Pellegrino qui la rencontra alors qu'il n'avait que 29 ans alors qu'elle en avait 50 et qui l'épousa quelques années plus tard . On pense ce que l'on veut de ce choix de vie, de cette différence d'âge qu'on rencontre souvent dans le domaine artistique et qui ne concerne que les intéressés. Est-ce pour le plus âgé la volonté de ne pas vieillir ou de s'en donner l'illusion dans le partage avec quelqu'un de plus jeune, une source de création ou de vitalité ou un tremplin pour quelqu'un qui peine à démarrer dans la vie ? Angelo est devenu lui même comédien, écrivain, traducteur et éditeur. Qu'importe d'ailleurs ! Entre exaltations créatives et périodes de dépressions, au moins a-t-elle eu avec lui un soutien qui lui avait manqué pendant toute ces années d'une vie antérieure agitée qui la conduisit d’hôpitaux psychiatriques, après des tentatives de suicide suite à des déboires sentimentaux, et en prison après un vol de bijoux ! Ses différents romans, bien que boudés par les maison d'édition, attestent de son parcours cahoteux. Ils sont autant de jalons autobiographiques comme c'est le cas de beaucoup d'écrivains qui puisent dans leur existence et dans leur expérience, la substance de leur œuvre. Ainsi le vol de bijoux dont elle se rendit coupable, et surtout les circonstances de son arrestation et de sa détention, inspirèrent largement son œuvre. Bizarrement son compagnon note que cela fit renaître sa créativité, la libéra de la dépression, lui faisant découvrir une certaine socialisation qui n'existait pas dans le milieu intellectuel qu'elle fréquentait ! La passion amoureuse qu'elle connut alors pour Roberta, une jeune détenue toxicomane et terroriste, n'est peut-être pas étrangère à cette renaissance. Par un retournement du destin, c'est l'administration pénitentiaire qui s'intéressa à « L'université de Rebibbia » comme à un document littéraire exceptionnel et qu'on créa ensuite « Le Prix Goliarda Sapienza » récompensant chaque année vingt récits de détenus, parrainés par des écrivains italiens reconnus. C'est une tentative réussie de réunion de la littérature à la vie. Angelo nous confie que le parcours de Goliarda fut hors du commun et nous en détaille les phases, note qu'elle ne pouvait passer une journée sans écrire, retient son sourire lumineux que de nombreuses photos attestent. Elle fut pourtant marquée par cette solitude qui enfante les grandes œuvres parce qu'il n'y a rien de tel pour transmettre à la feuille blanche ses états d'âme et pour se libérer de ses maux, pour les exorciser, que de les coucher sur le papier. Pourtant quand on choisit cette posture, on n'est jamais assuré du résultat, Les périodes de sécheresse et de déprime existent et Pellegrino nous révèle que malgré tout, et peut-être malgré lui, cette solitude perdurera jusqu'à la mort de sa compagne. C'est le côté obscur de l'écrivain et c'est d'autant plus étonnant qu'elle venait du théâtre et du cinéma où la vie sous les projecteurs est la règle. Il faut en effet se méfier de l'écriture qui peut être une thérapie mais aussi être destructrice parce qu'elle est sous-tendue par des souffrances intimes qui peuvent résister et se retourner contre l'auteur qui souhaite les apprivoiser. S'incarner soi-même dans un personnage qu'on a crée peut être révélateur mais parfois aussi dévastateur. Cela complique le travail d'écriture et isole parfois l'auteur au point de se transformer pour lui en une impossibilité d'écrire, de s'exprimer complètement, et ainsi s'insinue en lui la certitude d'être en retrait de ce qu'il veut vraiment formuler, tissant petit à petit une frustration prégnante.

Angelo s'est consacré à la révélation de l’œuvre de cette auteure négligée. Le portait qu'il en fait est forcément subjectif mais qu'importe. On naît tous à une époque et dans un pays qui impriment leur marque dans notre vie. Pour elle, à cause de ses parents, ce fut très tôt l'engagement politique marqué à gauche, face au fascisme, la guerre, une enfance en Sicile dans un quartier populaire, le choix du théâtre et du cinéma et les rencontres qu'elle a pu y faire. Son roman emblématique, « L'art de la joie » est achevé quand l'Italie traverse « les années de plomb », mais il reste longtemps dans un tiroir. Pour autant Modesta, l’héroïne, a ce côté libre, rebelle et sensuelle de Goliarda

Personnage complexe, passionné, contradictoire, idéaliste mais incompris de ses contemporains, Goliarda renaît actuellement à travers la publications de ses œuvres que, paradoxalement, elle eut un peu de mal à faire éditer de son vivant. C'est une revanche posthume mais aussi une invitation à découvrir cette œuvre protéiforme,

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Goliarda Sapienza

La Feuille Volante n° 1305

 

Goliarda Sapienza... Angelo Maria Pellegrino – Éditions Le Tripode.

Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.

 

Étrange destin littéraire que celui de cette femme de Lettres italienne (1924-1996) qui dut attendre longtemps pour accéder à la notoriété et que son roman emblématique, « L'art de la joie » achevé en 1979, paraisse en France avec succès en 2005, pour que son propre pays la reconnaisse. Son manuscrit avait d'ailleurs été refusé par la plupart des maisons d'éditions italiennes et ne parut intégralement qu’après sa mort. L'auteur, Angelo Maria Pellegrino fut son dernier compagnon et consacra en, 2015, ce court ouvrage pour honorer la mémoire de celle qui désormais est reconnue comme un grand écrivain et se chargea de l'édition complète de l’œuvre de Goliarda, publiée par les éditions Einaudi, l'équivalent italien de « La Pléiade ».

J'imagine les moments de découragements de cette femme qui voyait ainsi contester son talent mais surtout l'existence de son message. J'évalue aussi le rôle de Pellegrino qui la rencontra alors qu'il n'avait que 29 ans alors qu'elle en avait 50 et qui l'épousa quelques années plus tard . On pense ce que l'on veut de ce choix de vie, de cette différence d'âge qu'on rencontre souvent dans le domaine artistique et qui ne concerne que les intéressés. Est-ce pour le plus âgé la volonté de ne pas vieillir ou de s'en donner l'illusion dans le partage avec quelqu'un de plus jeune, une source de création ou de vitalité ou un tremplin pour quelqu'un qui peine à démarrer dans la vie ? Angelo est devenu lui même comédien, écrivain, traducteur et éditeur. Qu'importe d'ailleurs ! Entre exaltations créatives et périodes de dépressions, au moins a-t-elle eu avec lui un soutien qui lui avait manqué pendant toute ces années d'une vie antérieure agitée qui la conduisit d’hôpitaux psychiatriques, après des tentatives de suicide suite à des déboires sentimentaux, et en prison après un vol de bijoux ! Ses différents romans, bien que boudés par les maison d'édition, attestent de son parcours cahoteux. Ils sont autant de jalons autobiographiques comme c'est le cas de beaucoup d'écrivains qui puisent dans leur existence et dans leur expérience, la substance de leur œuvre. Ainsi le vol de bijoux dont elle se rendit coupable, et surtout les circonstances de son arrestation et de sa détention, inspirèrent largement son œuvre. Bizarrement son compagnon note que cela fit renaître sa créativité, la libéra de la dépression, lui faisant découvrir une certaine socialisation qui n'existait pas dans le milieu intellectuel qu'elle fréquentait ! La passion amoureuse qu'elle connut alors pour Roberta, une jeune détenue toxicomane et terroriste, n'est peut-être pas étrangère à cette renaissance. Par un retournement du destin, c'est l'administration pénitentiaire qui s'intéressa à « L'université de Rebibbia » comme à un document littéraire exceptionnel et qu'on créa ensuite « Le Prix Goliarda Sapienza » récompensant chaque année vingt récits de détenus, parrainés par des écrivains italiens reconnus. C'est une tentative réussie de réunion de la littérature à la vie. Angelo nous confie que le parcours de Goliarda fut hors du commun et nous en détaille les phases, note qu'elle ne pouvait passer une journée sans écrire, retient son sourire lumineux que de nombreuses photos attestent. Elle fut pourtant marquée par cette solitude qui enfante les grandes œuvres parce qu'il n'y a rien de tel pour transmettre à la feuille blanche ses états d'âme et pour se libérer de ses maux, pour les exorciser, que de les coucher sur le papier. Pourtant quand on choisit cette posture, on n'est jamais assuré du résultat, Les périodes de sécheresse et de déprime existent et Pellegrino nous révèle que malgré tout, et peut-être malgré lui, cette solitude perdurera jusqu'à la mort de sa compagne. C'est le côté obscur de l'écrivain et c'est d'autant plus étonnant qu'elle venait du théâtre et du cinéma où la vie sous les projecteurs est la règle. Il faut en effet se méfier de l'écriture qui peut être une thérapie mais aussi être destructrice parce qu'elle est sous-tendue par des souffrances intimes qui peuvent résister et se retourner contre l'auteur qui souhaite les apprivoiser. S'incarner soi-même dans un personnage qu'on a crée peut être révélateur mais parfois aussi dévastateur. Cela complique le travail d'écriture et isole parfois l'auteur au point de se transformer pour lui en une impossibilité d'écrire, de s'exprimer complètement, et ainsi s'insinue en lui la certitude d'être en retrait de ce qu'il veut vraiment formuler, tissant petit à petit une frustration prégnante.

Angelo s'est consacré à la révélation de l’œuvre de cette auteure négligée. Le portait qu'il en fait est forcément subjectif mais qu'importe. On naît tous à une époque et dans un pays qui impriment leur marque dans notre vie. Pour elle, à cause de ses parents, ce fut très tôt l'engagement politique marqué à gauche, face au fascisme, la guerre, une enfance en Sicile dans un quartier populaire, le choix du théâtre et du cinéma et les rencontres qu'elle a pu y faire. Son roman emblématique, « L'art de la joie » est achevé quand l'Italie traverse « les années de plomb », mais il reste longtemps dans un tiroir. Pour autant Modesta, l’héroïne, a ce côté libre, rebelle et sensuelle de Goliarda

Personnage complexe, passionné, contradictoire, idéaliste mais incompris de ses contemporains, Goliarda renaît actuellement à travers la publications de ses œuvres que, paradoxalement, elle eut un peu de mal à faire éditer de son vivant. C'est une revanche posthume mais aussi une invitation à découvrir cette œuvre protéiforme,

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Mon désir le plus ardent

La Feuille Volante n° 1304

 

Mon désir le plus ardent Pete Fromm – Gallmeister.

Traduit de l'américain par Juliane Nivelt.

 

C'est l'histoire d'amour de Maddy et de Dalton, deux adolescents américains, qui commence dans les rapides du Wyoming. Ils sont persuadés d'êtres faits l'un pour l'autre et que leur rencontre tient du miracle d'autant plus que Maddy s'était promis de ne jamais choisir un garçon de son âge, encore moins un guide de rivière comme elle. Pourtant il en a été tout autrement et elle a même abandonné Troy pour lui préférer Dalton. La nature et la liberté les accompagnent, tissent autour d'eux un bonheur unique dont ils entendent bien profiter. Ils forment un couple fusionnel, ont la vie devant eux, ils sont jeunes, beaux, se font mutuellement des serments de fidélité, font des projets, vont se marier, avoir des enfants et fonder une entreprise de rafting dans l'Oregon puis une activité de pêche. Il y a cette symbolique de l'eau vive et pure où ce couple évolue au début. Elle se réfère à leur amour et l'image est parlante. Comme rien n'est jamais parfait en ce monde, c'est la sclérose en plaques qui se déclare chez Maddy et va durablement bouleverser sa vie et celle du couple. C'est d'autant plus terrible que cette maladie se manifeste au moment où elle se croit enceinte, attribuant ses vertiges à son état de future mère, une manière d'opposer la douleur et la maladie à la vie à venir. Cela commence par le tremblement d'une main, puis se prolonge par une fatigue générale qui lui enlève la possibilité de tenir normalement sa maison, puis viennent les pertes de sensations tactiles de plus en plus fréquentes, une détérioration durable de son corps, la marche avec une canne, l'usage du fauteuil roulant manuel puis électrique, l'invalidité qui s'installe de plus en plus...

Ce que je veux retenir ici, c'est le destin de ces deux personnages pour qui tout paraissait idyllique et qui, tout d'un coup, sont frappés par le malheur sous la forme d'une maladie que la médecine peine à soulager et surtout à guérir. D'ordinaire c'est plutôt la lassitudes, l'usure des choses, les rencontres extérieures, la certitude qu'ailleurs c'est mieux que chez soi... qui mettent fin à l'amour et à un des piliers de notre société qu'est le mariage. Ici l'auteur choisit de réveiller le bagage génétique que nous portons tous en nous et qui peut se révéler destructeur. La maladie peut détruire un couple mais dans leur cas elle le soude, le renforce parce que ensemble ils ont résolu de faire triompher la vie, d'avoir des enfants malgré le risques de transmission héréditaire. Dalton abandonne le rafting et la pêche pour devenir charpentier et ainsi être aux côtés de son épouse, aménage pour elle leur maison, s'occupe des enfants, Pourtant c'est la naissance de leur premier enfant qui révèle le mal que Maddy porte en elle, un peu comme si cette naissance faisait triompher la vie sur la douleur et la mort qu'elle sous-tend.

Le lecteur suit passionnément cette histoire vécue et racontée par Maddy. Il y a une dualité dans ces deux personnages. Elle est forte et fera face courageusement à cette épreuve, choisit même d'en rire, fait ce qu'elle peut pour éviter les maternités mais, par amour pour Dalt qui veut avoir des enfants, elle cède et Atty et Azzy naîtront. Lui est amoureux fou de sa femme, prêt à tout pour elle, même à abandonner sa passion de la rivière pour se consacrer à elle, la soigne comme il peut, se consacre à sa famille. L'auteur nous montre un couple plus fort que l'adversité, qui résiste à la tentation de la séparation. Quand Maddy parle à son mari de divorce parce que sa vie à lui n'est pas terminée et qu'il peut encore être heureux avec une autre femme en bonne santé, celui-ci lui rétorque que même s'il a pensé un instant à la mort, la sienne, il ne conçoit pas la séparation avec elle, mais finit par détester l'homme qu'il est devenu. La séparation de leurs parents qui bien souvent, pour les enfants, fait de la famille la pire chose de leur vie est ici balayée d'un revers de mains, un peu comme si la maladie de Maddy était, pour eux, une raison supplémentaire de resserrer les liens familiaux, un peu comme si la fuite du temps n'avait aucune prise sur eux, comme s'ils avaient décidé une bonne fois pour toute que pour eux la vie a été belle, qu'ils ont été chanceux de se rencontrer et de vivre ensemble et ce malgré le temps qui passe, les enfants qui quittent la maison et la mort qui viendra inévitablement.

Le récit de Fromm se joue du temps et de la chronologie, chaque chapitre pouvant pratiquement être lu presque séparément du roman, faisant fi de maladie qui n'est plus dès lors mentionnée que sous le sigle SP, comme une sorte de déni.

J'avoue que je ne sais quoi penser à une époque où le mariage se termine de plus en plus souvent par le divorce et ce pour des raisons bien plus futiles, ce qui fait largement douter de la solidité des liens qu'on dit devoir exister toute une vie. Nous sommes certes dans une fiction et surtout dans une histoire intime et je suis partagé entre cet univers qui le temps d'un roman, transporte le lecteur dans une autre dimension, et la réalité. J'avoue n'avoir vraiment ressenti de l'émotion qu'à la fin.

 

Je ne connaissais pas Pete Fromm avant que le hasard ne me fasse croiser son œuvre. Son style direct, abrupt même et sans véritable recherche évoque la maladie dans sa cruauté, dans les difficultés qu'elle sous-tend pour cette famille. Je me suis un peu forcé pour croire à cette histoire d'amour qui défit et triomphe de la maladie et du le temps qui passe.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

le sens de ma vie

N°832 – Novembre 2014.

 

Le sens de ma vie – Romain Gary - Gallimard

 

« Mon fils sera ambassadeur de France, mon fils sera un grand écrivain » ainsi parlait la mère de Romain Gary. Je suis toujours fasciné par les paroles de pythonisse, surtout quand elles se réalisent même partiellement. Ce livre est la retranscription d'un entretient qu'il accorda à Radio Canada en 1980. Au cours de celui-ci il indiqua, un peu comme une excuse : « Je pense ne pas avoir assez de vie devant moi pour écrire un autre autobiographie » Effectivement quelques mois après il mettait fin à ses jours. Cette affirmation laissait à penser qu'il était l'homme d'un seul livre c'est à dire que tous ses romans étaient d'inspiration autobiographique. Effectivement, dans chacun de ses livres, il fait allusion a une ou plusieurs expériences personnelles. J'ai toujours pensé que les grands écrivains exploitaient ainsi leur vie dans une longue exploration égocentrique et étaient en quelque sorte des transcripteurs de leur propre vie.

 

D'une manière générale, à une époque où il faut absolument être efficace, on peut s'interroger sur la fonction de l'écrivain surtout quand il se cantonne dans la fiction et qu'il évite soigneusement le scandale où les révélations croustillantes. On peut aussi juger la qualité d'un auteur à l'expression de son raisonnement ou à ce qu'il réussit à tisser un décor qui dépayse, le lecteur échappant ainsi, le temps du roman, à un quotidien qui de plus en plus est déprimant. Il est possible de se demander si son œuvre, qui est le plus souvent axée sur un égocentrisme qui le conduit à se considérer lui-même comme quelqu'un d'exceptionnel, n'a d'autre intérêt que de lui faire gagner de l'argent ou de la notoriété. Il y a certes, le bon usage de la langue et j'ai déjà dit ici le plaisir que j'éprouve à la lecture d'un texte bien écrit dont les mots, judicieusement choisis, chantent agréablement. Il y a aussi, à mon sens, la capacité de s'ausculter, s'analyser soi-même, de préférence sans concession, ce qui permet, le cas échéant aux lecteurs de se retrouver puisque l’écrivain est avant tout un homme avec ses préoccupations, ses douleurs, ses souvenirs. Mettre des mots sur ses maux personnels peut être un soutient pour qui veut bien les lire. Parlant de lui, il parle en fait de l'humanité et c'est sans cela qu'il est un miroir révélateur de nous-mêmes.

 

En ce qui concerne Romain Gary, il confie ici à l’interviewer et à travers lui au lecteur, combien sa vie a été placée sous le signe de la violence mais qu'il a surtout fait prévaloir son amour pour la France, son pays d'adoption qu'il a servi de bien des manières, lui le fils d'émigrés russes. Il ne manqua pas, à l’occasion, de dénoncer l'hypocrisie, le mensonge voire les contradictions de certaines institutions, le plus souvent sous un pseudonyme. Il refait en raccourci son parcours en insistant sur l'écriture d'une œuvre dont il menait le développement au rythme de ses expériences. Ça, c'est pour l'image publique, celle d'un trublion, d'un marginal qui sut se moquer, parfois avec génie du monde qui l'entourait. Pourtant au fil de l’interview, il révèle que, durant sa vie, il a joué un personnage, tissé par lui-même et par les médias et qu'il ne faut pas chercher dans ce qu'il écrit une quelconque ressemblance avec sa véritable personnalité, pointant ainsi du doigt un paradoxe et mettant à mal mon interrogation. Il évoque « ce petit tas de secrets » cher à Malraux que l'écrivain se doit de garder pour lui. Dès lors qu'en est-il de cet effet miroir de dont je parlait tout à l'heure ? Peut-on penser que ce qu’il a écrit n'était rien d'autre qu’un exercice de styles ? Je n'ai qu'une connaissance très partielle du personnage et de l’œuvre mais je ne cesse de m’interroger sur un homme dont, à mes yeux et peut-être à tort, la vie et l'écriture ont été intimement liées, quelqu'un qui a su admirablement nommer les choses qui lui arrivaient, caractériser les situations, mettre sur elles des mots avec une étonnante maîtrise du vocabulaire et aussi avec humour de bon aloi, mais dont le dernier message, griffonné avant de mettre fin à ses jours, était « Je me suis enfin exprimé complètement ».

 

 

©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

 

La trace de l'ange


 

La Feuille Volante n° 1302

La trace de l'ange – Stefano Benni – Actes sud.

Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.

 

Nous sommes à Noël et Morphée, huit ans, rêve devant la fenêtre à la neige qui tombe… En ce jour de joie il n'y a pas qu'elle qui tombe mais aussi une persienne, et sur la tête de ce petit garçon en plus, ce qui lui provoque une commotion cérébrale, une perte de mémoire et surtout une insomnie chronique que les remèdes peinent à guérir. Dès lors, toute sa vie va se résumer à la reconquête de ce sommeil, avec bien sûr la prise d'une foule de médicaments, la fréquentation des psychiatres, les hospitalisations… Le lecteur aura noté que ce n'est pas sans un certain humour que son nom est « Morphée » ! Il s'ensuit toute une séries de remarques, parfois acerbes, sur les comprimés et leurs effets, sur la confiance qu'on peut mettre en eux (nos amis Italiens appellent en effet la feuille explicative qui y est jointe « Il burgiardino » - le petit menteur!), sur la dépendance, l'addiction des malades, sur l'effet du sevrage, sur les psychiatres souvent plus attirés par l'argent que par leurs fonctions de soignants, sur leur diagnostic fluctuant et parfois carrément faux, surtout en ce domaine, sur la fidélité des couples, sur Dieu, sur la folie... Il me semble qu'il y a dans ce roman une chose intéressante qui est juste effleurée dans le titre. C'est celle de l'ange. Non seulement il incarne la pureté, la vertu mais il aussi évidemment une dimension religieuse de protection et de conseil (l'ange gardien). Ici, il perd cette caractéristique et ne devient plus qu'une éventualité, son intervention se transformant en possibilité(« Sa caractéristique c'est que, tantôt il vient, tantôt il t'abandonne. Ne jamais savoir s'il viendra : c'est cela l'essence, la trace de l'ange »). Cette dualité est d'ailleurs soulignée par la couleur de ses ailes qui, suivant les circonstances et les personnes qui l'incarnent, peuvent être blanches ou noires et dans ce dernier cas il est franchement maléfique. Il y a peut-être davantage : Quand Morphée entre dans l'hôpital qui doit le guérir et qui est à l'image du monde extérieur, l'ange n'a plus cette dimension de préservation et dès lors, un compagnon de chambre étant livré à lui-même se donne la mort par suicide ce qui formellement interdit par le christianisme. Le lecteur suit Morphée pendant toute son existence, il partage ses joies, ses peines, sa solitude, sa désespérance, ses rebellions, ses espoirs, sa peur de la vie et de la mort, ses obsessions subtilement suscitées par l'image d'un ange aperçu dans une ombre ou dans le prénom ou le nom des gens qui le côtoient. Cela devient une véritable angoisse. Pourtant, la maturité (ou la lassitude) venant, il décide de prendre sa vie en mains, de n'être plus la victime de ceux qui sont censés le soigner et il entre de lui-même dans une clinique, en réalité un autre enfer, qui commence dans l'univers confiné de la chambre 412 qui lui est attribuée. Ici se décidera son sort., guérison ou maintient définitif dans la condition de malade.

Les personnages qu'il croise sont nombreux, éphémères et chacun vient avec son voyage, ses fêlures, ses espoirs, ses déceptions . Puisque nous sommes dans l'imaginaire pourquoi ne pas y convoquer Van Gogh ou Moby Dick, oui, pourquoi pas ?

Avec ce court roman, en réalité une fable, Stefano Benni abandonne son humour habituel dont cette chronique s'est souvent fait l'écho. Je ne connais pas la biographie de l'auteur ni son parcours, mais il m'a semblé qu'ici il réglait des comptes, se livrait volontiers à une satire, comparant le microcosme de l'hôpital à la société qui traite différemment les pauvres et les riches qui devraient être égaux devant les soins comme ils le sont devant la maladie, s'attaque à l'industrie pharmaceutique, au corps médical qui devrait vivre son métier comme un sacerdoce mais au contraire en profite pour s'enrichir. Il dénonce cette « camisole chimique », véritable panacée, souvent préférée à la thérapie par la parole dans un monde où le stress est permanent. Mais après tout l'écriture sert aussi à cela, surtout dans l'univers apparemment irréel de la fiction, surtout si l'auteur en conçoit quelque chose d'agréable à lire. Son style est d'ailleurs particulier, fait de jeux de mots en italien qu'il n'est pas forcément aisé de traduire en français. Je me souviens avoir lu avec des amies des nouvelles de lui, dans le texte, et avoir franchement davantage ri à cette lecture qu'à celle du texte traduit. Je ne sais si c'est mon attachement à l’œuvre de Benni déjà largement commentée par mes soins, ou peut-être aussi à une certaine compréhension, voire à une communion avec Morphée, mais j'ai lu ce roman dans désemparer, autant pour en connaître l'épilogue que pour l'accompagner à l'envi dans les pérégrinations de son vécu.

Nous sommes dans une fiction où l'absurde, le hasard, l'inspiration, la fantaisie de l'auteur ou simplement la liberté des personnages ont leur place et où, bien entendu, tout est possible. Alors, supposons que tout cela n'est pas arrivé, que la persienne est bien tombée, mais qu'au dernier moment l'ange, toujours lui, mais dans sa version bénéfique, soit intervenu pour préserver Morphée, alors l'histoire est différente. Pourquoi pas ?

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Panorama de la bande dessinée érotique clandestine

La Feuille Volante n° 1303

 

Panorama de la Bande dessinée érotique clandestine – Bernard Joubert – Éditions La Musardine

 

Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions La Musardine de m'avoir fait parvenir cet ouvrage qui figurait parmi un choix plus éclectique .

 

La bande dessinée est désignée comme le « neuvième art » et son origine remonterait au XIX° siècle aux États-Unis. Au siècle suivant, elle devient populaire, prend le nom de « Comics » et met en scène des super-héros. Constituée d'une succession de vignettes sur un support papier, elle est considérée comme un sous-genre de la littérature, un art mineur par rapport à la peinture mais, destinée initialement aux enfants, elle acquiert sa légitimité, accède à la notoriété et peut être considérée comme un mode d'expression artistique reconnu. Il en va différemment des BD érotiques qui, dès le début, censure et bonnes mœurs obligent, circulent à destination des adultes sous le manteau, tout comme les estampes, gravures grivoises et écrits libertins des siècles précédents auxquels se sont essayés, souvent avec talent, les meilleurs auteurs qui, au nom de la morale bourgeoise hypocrite, se retrouvaient parfois dans les prétoires. Elles sont toujours dédiées à la représentation de corps féminin dénudé, ce qui peut être regardé comme une reconnaissance de sa beauté et l'attirance qu'il suscite chez les hommes. Il en va différemment de la version graveleuse de la BD(devenue « dirty comic ») et cet ouvrage qui, si son titre se réfère à l'érotisme, montre beaucoup de pornographie et, de ce fait, sera donc cantonnée dans la clandestinité. En France elle apparut après la Libération, dans le paquetage des GI fraîchement débarqués qui n'ont pas apporté avec eux que le chewing-gum et le Coca-cola, puis, l'émancipation des mœurs s'affirmant, elle fut diffusée, mais toujours dans une clandestinité obligée par la morale chrétienne, le puritanisme bourgeois, les poursuites policières et les sanctions judiciaires. Bernard Joubert étudie ce phénomène à travers des publications diverses éditées et diffusées en français. Elles présentent souvent un graphisme approximatif, souvent monochrome, plutôt pauvre, parfois grossier dans le coup de crayon, presque uniquement concentré sur les parties génitales représentées d'une manière surdimensionnée et même caricaturée, au détriment du reste du corps et sur les poses parfois acrobatiques dignes du kamasutra ayant pour seul but la recherche de la jouissance et n'excluant pas une certaine perversité parfois même scatologique. Les jeux sexuels qu'elles représentent font la part belle au vice, voire à la luxure qui trouvent ici un libre épanouissement. Le texte, quant à lui reste très accessoire, présenté ou non sous forme de bulles, il est à l'avenant des images et offre parfois des jeux de mots triviaux; les scénarios sont assez simples voire simplistes, les développements lubriques et rarement imaginatifs et les épilogues attendus, ce qui témoigne rarement de l'originalité, laisse beaucoup de place au plagiat mais répond à la demande du lecteur devenu voyeur. Le moins que l'on puisse dire est que le but recherché est atteint.

Ce genre nourrit et se nourrit des pulsions sexuelles les plus intimes, parfois les plus refoulées et des fantasmes les plus enfouis des êtres humains des deux sexes. Mettant en scène des hommes et des femmes, il cantonne souvent ces dernières dans des rôles actifs et consentants mais bien souvent dans celui de victimes passives, parfois exagérément naïves, ce qui n'est sans doute pas sans induire à terme les manifestations féministes en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps. Si ces BD montrent des pratiques saphiques elles ne prennent en compte que marginalement et plus récemment le mouvements gay. Il y a même parfois des scènes de zoophilie !

Cette étude est bien documentée et largement illustrée par des publications sous le crayon d'auteurs français, mais examine aussi les revues spécialisées étrangères qui œuvrent aussi dans le même registre illicite, de libération des mœurs mais aussi de leur volonté affichée de choquer. C'était souvent des combats militants contre les personnalités qui incarnaient la bigoterie ou les ligues de vertu, mais aussi des critiques satiriques sans doute un peu faciles et gratuites qui visaient à ridiculiser le personnel politique, une manière de se moquer des dirigeants. Mais interviennent ici des notions juridiques de « droit à l'image » et d'atteinte à la vie privée qui nourrissent les procès et les avocats, mais c'est là un autre sujet.

J'ai été à la fois surpris et intéressé par cet ouvrage qui a l'avantage de me sortir de mes lectures habituelles tournées vers la fiction littéraire.

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]


 


 

 

Il neigeait


 

La Feuille Volante n° 1301

Il neigeait – Patrick Rambaud – Grasset.

 

Juin 1812, la Grande Armée vient d'entrer dans Moscou. La ville est déserte et s'embrase, la répression violente suit les exactions, l'Empereur est malade et son Empire commence à montrer des signes inquiétants de délitement à cause notamment des nombreuses défections de ses alliés, des désertions dans leurs rangs. L'armée de l'Empereur est affaiblie par la dysenterie, désorientée, réduite au pillage pour survivre. Il espérait conclure la paix mais le Tsar ne se montre pas, se dérobe même. Tout cela n'était pas dans les plans de Napoléon qui, jusque là paraissait infaillible et quasiment indestructible. A l'automne, cette armée en guenilles suivie des civils quittent Moscou avec provisions, butin et surtout sa foi inébranlable en l'Empereur. Ainsi commence ce repli désordonné et désastreux sur des routes impraticables, des marais insalubres, des rivières gelées, des soldats harcelés par les paysans russes et par les attaques des Cosaques. L'Empereur est de plus en plus délirant et, coupé des réalités, refuse l'évidence, se satisfait de la désinformation véhiculée dans le « Bulletin » de l'armée, ne conçoit ni la défaite ni sa propre capture qu'il évitera grâce éventuellement au poison qu'il porte sur lui et avance vers Paris où déjà on le dit mort.

 

C'est le capitaine d'Herbigny, manchot et matamore, un officier des dragons de la Garde qui va nous servir de guide pendant cette épopée mais aussi Sébastien Roque, un sous-secrétaire de l'Empereur sans oublier Henry Beyle, chargé du ravitaillement de l' armée, qui ne s'appelle pas encore Stendhal. A travers leurs yeux, le lecteur va assister au chemin de croix de cette armée en loques, jadis victorieuse et qui maintenant agonise dans l'hiver russe où non seulement chacun doit sauver sa propre vie face à la peur de la mort et aux épidémies mais où la faim autorise les pires atrocités au mépris de la discipline et du respect de la vie de ses propres compagnons d'armes. A la progression surréaliste des hommes et des chevaux dans cet univers hostile et glacé il faut ajouter le délire qui s'empare des soldats livrés à eux-mêmes, le dévouement désespéré des pontonniers de la Bérézina et bien entendu, l'esprit de lucre de quelques-uns qui profitent d'une situation inédite pour s'enrichir au détriment des autres. C'est une belle évocation de cette espèce humaine dont on nous vante un peu trop souvent le côté altruiste

 

L'image de Napoléon en prend un coup. Il n'est plus le génial tacticien et le stratège militaire devant qui l'Europe entière a plié, le général adoré par ses soldats… Il redevient un homme vaincu par les éléments, seulement capable d'abandonner à elle-même cette belle armée qui faisait sa fierté et la terreur de ses ennemis, au point que ses soldats finissent par préférer la mort par suicide pour abréger leurs souffrances. Une telle attitude qui rappelle celle qui fut la sienne en Égypte, est évidement indigne d'un vrai chef, d'autant qu'il justifie cette lâcheté par sa présence indispensable à Paris pour défendre le peu de pouvoir qui lui reste. Abandonner ainsi ses soldats à eux-mêmes, avec pour seul mot d'ordre la survie est impensable pour des hommes qui ont accepté aveuglément de le suivre. Au-delà de l'administrateur, du conquérant, du magnifique souverain, du séducteur, il montre son vrai visage, lui qui parlait volontiers de paix mais ne cessa de faire la guerre pendant toute sa vie et de semer la mort autour de lui. Ce roman, dont le titre est emprunté à un poème épique de Victor Hugo, retrace cette désolante retraite de Russie, Napoléon, ce grand stratège militaire, vaincu par l'hiver ! Il n'est plus l'homme providentiel qui a sorti la France du chaos révolutionnaire mais celui qui au contraire l'y a à nouveau précipité. Et pourtant, la foi de ses soldats est telle qu'une seule lueur d'espoir suffit à les faire revivre et avancer. Je suis aussi toujours étonné par le destin de ces maréchaux qui, chargeant à le tête de leurs hommes, dans des engagements meurtriers sont souvent miraculeusement épargnés par les balles et les boulets.

 

Ce roman s'inscrit dans la tétralogie que notre auteur a consacré à Napoléon. Fidèle à son habitude, Patrick Rambaud nous offre un roman richement documenté, particulièrement réaliste dans ses vocations et descriptions, fort bien écrit et passionnant jusqu'à la fin, et qui, au-delà de l'historiographie officielle, nous donne à réfléchir sur le destin de ces hommes autoproclamés sauveurs de l'humanité mais qui en fait sont rattrapés par la réalité.

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

Rade amère

La Feuille Volante n° 1300

 

Rade Amère- Ronan Gouezec – Rouergue noir.

 

La rade, c'est celle de Brest, une ville de marins battue par les vents de l'océan où vivent deux personnages, Jos Brieuc, un ancien libraire divorcé qui a fondé une entreprise de taxi maritime. Il est à ce point seul qu'il s'accroche encore désespérément à son ex-épouse et que les yeux d'une simple passante suffisent à le bouleverser. Pour lui la vie ressemble à une véritable galère. Caroff, un ancien marin-pêcheur qui, il y a quelques années a voulu braver la mer en furie et a perdu un matelot de seize ans. Cette mort lui colle à la peau, il est rejeté par ses anciens collègues, n'ose plus sortir en mer et depuis, sans travail, il vit avec sa femme et sa fille dans un pauvre mobile-home, rêve de remettre son vieux rafiot à la mer pour peut-être gagner l'Irlande et laisser derrière lui cette vieille histoire. Ces deux hommes, cabossés par la vie, qui ne se connaissent pas et qui n'ont à priori aucune chance de se rencontrer vont pourtant se croiser par le plus grand des hasards . Il y a aussi un troisième personnage, un petit délinquant, Delmas, qui propose à Caroff un travail pas très net, une combine tordue, des colis à récupérer en mer et qu'il va cependant accepter parce qu'il pense que cela peut arranger les choses pour lui. En fait, elle va les compliquer, le faire sortir d'un enfer pour le précipiter dans un autre. Pourtant, même si ce « travail » n'est pas très clair au début, Caroff choisit de s'y impliquer, d'y voir une chance pour lui et pour sa famille. Il prend les choses en mains, les organise, dirige et même transforme les deux loubards d'une cité voisine que Delmas lui a adjoint pour le surveiller. Eux qui n'avaient jamais mis les pieds sur un bateau deviennent ses matelots puisque, pour donner le change, Caroff reprend la mer sur son vieux rafiot et pose à nouveau ses casiers au large. Cette activité, pour marginale qu'elle soit, fait de lui un homme nouveau, déterminé à se sortir de l'adversité, d'envisager une nouvelle vie en Irlande.

 

Ce livre est le premier roman de l'auteur. On sent les embruns, la pluie bretonne, le bruit du ressac, l'écume des vagues, le cris des goélands, on navigue entre les balises du chenal et le lecteur apprend des détails techniques de navigation, de timonerie, de mécanique puisque Gouezec, lui-même Breton, sait de quoi il parle.

 

Ces deux histoires sont, sans mauvais jeu de mots, des tentatives de « remises à flot » face à l'adversité qui frappe les hommes au cours de leur vie. Tout au long de ce roman, le lecteur a de la sympathie pour Caroff et pour Brieuc qui cherchent à s'en sortir, même si ce dernier poursuit ce but louable sur un terrain délictueux où l'argent est trop facilement gagné. Ils sont tous les deux marqués par la poisse et on sent bien que, quoiqu'ils fassent, qu'ils ne parviendront jamais à s'en sortir. C'est un peu comme si toutes leurs tentatives étaient d'avance promises à l'échec et l'épilogue est là pour conclure à sa manière que ces hommes sont destinés à être le jouet du hasard et de la malchance. Cette prise de conscience donne le vertige.

 

Le style est celui d'un roman noir mais avec des moments émouvants et poétiques parfois et aussi avec des parenthèses en italique, comme si une petite voix extérieure ponctuait la pensée de chacun.

 

 

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Madame Pylinska et le secret de Chopin

 

La Feuille Volante n° 1299

 

Madame Pylinska et le secret de Chopin – Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.

 

Elle devait bien être particulière, voire farfelue, cette madame Pylinska, professeure polonaise de piano de son état, qui demandait à son élève de 20 ans, alors étudiant à l’École Normale Supérieure, et désireux de se perfectionner dans la discipline de Chopin, d'aller dès le matin cueillir des fleurs au Jardin du Luxembourg sans en faire tomber la rosée pour la seule raison que ce jeune homme devait ainsi, préalablement à tout exercice, rendre ses doigts « dévoués, subtils, policés, secourables... », d'examiner les carpes des bassins, d'observer le jeu du vent dans le feuillage des arbres et de ne pas oublier d'appliquer cette méthode avant d'aborder la séance et même de faire l'amour avant de venir s'installer devant le clavier. Tout cela était selon elle une manière décontractée, indispensable pour aborder l'apprentissage de la musique ! Apparemment, les leçons de piano chez elle n'étaient pas seulement consacrées aux gammes ou aux déchiffrages des partitions. Cela ressemblait à la philosophie de la musique, aux mérites comparés de Liszt et de Chopin et autres grands compositeurs et même aux interprètes non moins talentueux, à l'étalage d'une grande culture musicale, mais surtout c'était souvent elle qu'on entendait jouer...

Il y a l'étonnant personnage de ce professeur à la fois amoureuse de ses chats, attentive à la réincarnation de l'un d'eux en une araignée devenue miraculeusement mélomane, parlant beaucoup, inventant encore davantage, dérapant parfois à la limite de la critique sans doute facile, mais ne s'y engouffrant pas, au nom de la charité chrétienne. Mais il y a celui d'Aimée, la tante du narrateur qui l'initie un peu malgré elle, alors qu'il n'a que 9 ans, à la musique de Chopin et et, plus tard, lui confie l'existence de son unique amour alors qu'elle se laisse appeler dans sa famille « La gourgandine », ce qui est un surnom peu flatteur. Elle prête le flanc à la critique familiale mais c'est surtout pour elle, est une manière de se protéger. Elle lui donne l'image de ce qu'est la liberté de l'usage qu'on peut en faire et du peu d'importance qu'on doit accorder à l'avis des autres. Ce personnage m'émeut franchement davantage que celui de la professeur de piano puisque j'ai senti sa présence en filigrane, subtilement tout au long de ce roman. Elle en est l'initiatrice et finalement une sorte de conclusion. Il y a enfin, l'image furtive de cet instrument au nom imprononçable, initialement présenté comme un intrus dans la famille de son enfance et qui finalement, grâce à cette tante, bien des années plus tard, sera le témoin de sa transformation, de sa maturité et de l'invitation à l'écriture à laquelle, heureusement, il répond.

C'est un roman auto-biographique et qu'un bon auteur nous parle de son parcours et enrichisse ainsi son œuvre, est toujours un moment intéressant, qu'il nous parle de lui, de sa passion pour la musique classique et pour Chopin en particulier, qu'il y mêle une dose d'imaginaire qu'il est le seul à connaître, pourquoi pas, qu'il le fasse à sa manière, fluide et poétique, c'est à dire en servant notre belle langue française comme doit le faire tout écrivain, il nous y a toujours habitués et c'est à chaque fois pour moi un bon moment de lecture comme je l'ai souvent dit dans cette chronique.

J'ai donc pour E.E. Schmitt un a priori favorable. Le livre refermé, que reste-t-il de ma lecture ? Un court roman du souvenir, de la nostalgie, de l'émotion face au temps qui passe et à la mort qui engloutit les humains après leur passage sur terre, la certitude que le difficile apprentissage de Chopin est une école de la vie, et peut-être aussi de la façon d'aborder et de vivre l'amour, comme le sont les choses ardues à acquérir, que rien n'est vraiment facile, que rien n'est fait d'avance et qu'il faut persister, ne pas se décourager... Pourquoi pas ? Pourtant, je ressens quelque chose de bizarre, comme si ce que nous recherchons tous dans la littérature comme dans l'art n'avait pas fonctionné. Quand j'ouvre un roman, parfois choisi au hasard ou sur le seul nom de son auteur, je le fais pour, inconsciemment, y trouver quelque chose qui me sort du quotidien, qui m'apprend quelque chose ou m'invite à la réflexion. Je sais que je pénètre dans un autre monde, une autre dimension le temps de ma lecture et j'aime tellement cela que j'en redemande volontiers. Les livres se succèdent avec leur dépaysement, leur invitation au voyage immobile ou à la remise en cause d'idées reçues.... Cela doit tenir à moi, et en tout cas pas au talent de l'auteur, mais pour une fois cela n'a pas fonctionné, je sens que je suis passé à côté et bien sûr je le regrette sans peut-être être capable de m'en expliquer la vraie raison.

 

 

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le chat botté

 

La Feuille Volante n° 1298

 

Le chat botté - Patrick Rambaud – Grasset.

 

Ce surnom, digne d'un conte de Perrault avait été donné à Bonaparte par une femme, Laure Permont, future épouse de son fidèle Junot dont il fera un général, à cause de ses grandes jambes maigres et bottées, un vrai chat efflanqué. Il n'était alors qu'un obscur général désargenté de 25 ans, au fort accent corse qui cherchait sa voie dans le tumulte de la Révolution, arrivait de Marseille dans une capitale qui venait de voir la chute de Robespierre. Nous étions au printemps 1795 et son ascension commençait. C'était une de ces situations surréalistes qu'on rencontre dans les périodes d’extrême tensions: le peuple de Paris affamé grondait et les muscadins fêtards que pourchassait la Convention dépensaient largement de faux assignats dans les restaurants à la mode, les agioteurs s'activaient, la violence et l'insécurité étaient partout, le pouvoir vacillait et avec lui les Institutions, l'armée. Lui dont les débuts avaient été difficiles, attendait son heure, observait les faits et les gens, apprenait, rêvait de guerre en Italie, méditait les auteurs latins qu'il affectionnait qui racontaient la vie d'hommes illustres où de simples citoyens, et parfois même des généraux, devenaient dictateurs ou empereurs… Une atmosphère insurrectionnelle terrorisait les gens, les Jacobins menaçaient de revenir, les royalistes relevaient la tête, la guerre civile s'installait, rappelant la Terreur et les exactions de Robespierre. Comme toujours en pareil cas, des noms émergent qui se perdront dans la tourmente de la révolte et d'autres comme Murat, Marmont, Junot seront favorisés par le destin ou par l'Histoire. Bonaparte attendait, réfléchissait et agissait en vrai républicain.

Ce général inconnu qui avait refusé d'aller en Vendée combattre la rébellion anti républicaine n'hésitera pas à faire feu au canon sur les royalistes de Paris à l'église Saint Roch. Pourtant, dans cette ambiance ahurissante, malgré les canons qui sèment la mort, on dîne dans les restaurants parisiens, on danse, on va au théâtre, enfin ceux qui en ont les moyens. Après le siège de Toulon où il s'était illustré victorieusement, Saint Roch est le deuxième acte de son parcours républicain, mais c'est aussi le début de la reconnaissance, de l'ascension vers le pouvoir suprême, vers la richesse. Il devient rapidement une sorte de dictateur de Paris, fait surveiller tout le monde, croise Fouché, le futur ministre de la police, rétablit l'Ordre Public si malmené pendant cette longue période de chienlit. L'aigle se sent pousser des ailes, déjà, parce qu'il faut un chef à la France et qu'il sera celui-là. Le Directoire n'a rien de bien sérieux, se trouve incapable de créer des richesses , de renflouer le Trésor, de juguler la hausse des prix, d'avoir de l'argent qui est le nerf de la guerre . Et c'est bien une guerre que ce général impétueux et ambitieux attend. Ce sera l'Italie.

Il ne lui reste qu'à tomber amoureux et à se marier, ce qu'il fait avec Rose de la Pagerie, veuve Beauharnais. Il fallait qu'il le soit parce que celle qu'il appellera désormais Joséphine n'était ni noble, ni riche, comme il le pensait, mais surtout pas vertueuse comme il aurait pu l'espérer, ce qui excite sa jalousie. Tout est en place pour que Bonaparte devienne Napoléon.

Alors qu'il était encore jeune, quelqu'un avait dit de lui qu'il fallait porter de l'attention à cet homme et ne pas oublier de le nommer à des postes importants, sans quoi il le ferait lui-même ! La suite de sa biographie a illustré cette appréciation pertinente.

L'ouvrage allie avec bonheur un travail d'historien, précis et authentique et un talent d'écrivain. Le style est fluide et facile à lire, ce qui transforme ce livre en un bon moment de lecture. Nous sommes en effet dans un roman historique qui, certes s'inscrit dans un contexte très concret mais qui laisse aussi la place à la fiction, même si, à titre personnel, je ne suis que très peu entré dans certains épisodes qui laissent la place à l'imaginaire.

Cet ouvrage, paru en 2006 fait partie, avec « La Bataille » (1997), « Il neigeait » (2000) et « l'absent » (2003) de l'épopée napoléonienne.

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le Maître

 

La Feuille Volante n° 1297

 

Le Maître - Patrick Rambaud – Grasset.

 

Tchouang-tseu est un peu un Diogène qui préfère la vie dans la solitude de la nature à celle des villes et des privilèges que sa haute naissance et son éducation de lettré lui promettaient. Le poste de son père est important et sa puissance est enviée, ce fils est choisi par lui pour lui succéder, sa voie est donc toute tracée et, obéissant à la volonté paternelle, il devient Superviseur des Laques, situation lucrative qu'il aurait pu conserver toute sa vie. Quand il aurait pu mener une carrière dorée, corrompue et flagorneuse auprès de roi et de la cour ou profiter d'une situation recherchée, il préfère la vie itinérante et libre qui lui apprend davantage que ce qu'il aurait pu découvrir dans les livres et, lorsque les circonstances font de lui un mort officiel, il déclare préférer cet état à celui de vivant. Quand on lui demande ce qui est vraiment important en ce monde il répond simplement Le Ciel ! Il connaît l'enseignement de Confucius mais il n'en fait pas pour autant une règle de vie inconditionnelle. Cela fait de lui un personnage marginal, individualiste, vivant volontiers à l'écart du monde, à la fois craint, respecté mais surtout connu et dont on recherche les jugements. Pourtant, adepte de l’oisiveté, une option qui en vaut bien une autre face à la brièveté de la vie, à son côté provisoire et transitoire, et amoureux de la nature, il donne sa préférence à une vie simple, pauvre et proche du peuple. Son parcours, autant que la manière dont il appréhende l'existence dans ce royaume de la Chine lui confèrent une sorte de sagesse qui lui permet de survivre face aux tyrans sanguinaires qui le peuplent et le font connaître et apprécier par sa philosophie et les conseils qu'il prodigue. Il jette en effet sur le monde qui l'entoure un regard mi-amusé mi-circonspect qui lui font exprimer des sentences parfois énigmatiques ou adopter des postures quasi suspectes qui ne sont pas sans déconcerter ceux à qui l'entourent ou à qui il les destine.

 

Ce roman ne manque ni d'humour ni de sobriété dans les termes. C'est une sorte de fable qui met en scène un authentique personnage hors du commun mais dont on sait peu de choses à part qu'il aurait illustré par ses écrits et sa vie la doctrine taoïste qui allie quiétude et équilibre mais aussi qu'il aurait effectivement refusé des fonctions politiques importantes, mettant ainsi en œuvre cette philosophie. Les sentences que l'auteur met dans sa bouche sont certes des aphorismes choisis pour cette fiction mais aussi ont une valeur universelle et sont pour nous aussi une invite à la réflexion. Elles témoignent d'une observation fine et attentive des travers de l'espèce humaine dans le quotidien pour les gens du peuple, comme dans l'exercice du pouvoir pour les dirigeants. L'auteur nous présente Tchouang-tseu comme bienveillant vis à vis des gens qui le sollicitent, soucieux de remettre en cause toutes les superstitions, invitant ses disciples à la tolérance, à la tempérance, à réfléchir avant d'agir, à bousculer les habitudes et les traditions héritées du passé, usant volontiers de paraboles pour illustrer et expliquer sa pensée.

 

C'est peu dans l'air du temps où on met en lumière ceux qui ont réussi en évitant de mentionner tous ceux qu'ils ont écrasé pour obtenir postes et distinctions, mais, eu égard sans doute à la brièveté de la vie, j'aurais toujours un secret attachement pour ceux qui choisissent de rester dans l'ombre.

J'ai lu avec plaisir les romans historiques de Patrick Rambaud qui ici change de registre. Cela m'a un peu surpris mais pas moins intéressé, autant par la mise en lumière de ce personnage que par la qualité de son enseignement et de son exemple. Le style d’écriture aussi a retenu mon attention, simple mais attachant.

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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L"absent

 

La Feuille Volante n° 1296

 

L'absent Patrick Rambaud – Grasset.

 

Nous sommes en 1814, c'est la fin de l'Empire, les alliés de la coalition sont dans Paris et les Parisiens sont partagés entre la fidélité à Napoléon et la trahison. Talleyrand n'est pas en reste qui selon son habitude conspire, trompe son monde, trahit et assure son propre avenir. Face à une armée qui se débande et des hommes qui désertent, l'Empereur envisage une dernière tentative autour des officiers qui sont restés loyaux, face aux royalistes qui relèvent la tête et espèrent l'avènement de Louis XVIII, tergiverse puis finalement abdique. Il part pour l'île d'Elbe à travers une France qui, suivant les régions, l'acclame ou le rejette. Lui qui voulait soumettre l'Europe entière se retrouve à administrer et développer une simple sous-préfecture dépendant de Livourne, ce qu'il fait d'ailleurs avec efficacité et talent, réveillant une île qui dormait depuis des années. Tel est cet épisode qui caractérise la fin d'un règne.

 

Comme il en a l'habitude, Patrick Rambaud procède par petits détails. Ici, il choisit notamment de gommer l'aura de Bonaparte au pont d'Arcole que, quelques années plus tard, le peintre Jean-Antoine Gros représenta pour la postérité comme un entraîneur d'hommes. En effet il remet à l'honneur Pierre Augereau, simple soldat devenu maréchal d'Empire et vrai héro de cet événement guerrier à la place de Napoléon, tombé dans un fossé avant ce fameux pont (p.157) et qui se couvrit de gloire par la suite. Dans une note à la fin du roman, il apporte d'ailleurs quelques précisions bien utiles sur les personnages de cette époque , sur la vie dans l’île et le débarquement de l'ex-Empereur à Golfe Juan, ce qui témoigne de son travail d'historien. Il prête aux personnages de cette fiction historique des propos qu'ils auraient pu tenir lors de cet épisode qui a précédé les « Cents jours » et Waterloo.

 

Napoléon qui était parti de rien, que les événements avaient servi, et qui s'en était également servi, avait eu des succès en tous genres, la notoriété, la richesse, le pouvoir et maintenant il n'était plus rien, rien qu'un homme déjà malade, contraint de quitter son pays à bord d'un navire anglais, en se cachant de peur d'être assassiné. En outre il devait faire face à la trahison de ceux qui lui devaient tout et qui maintenant, par opportunisme ou par peur, se retournaient contre lui et menaçaient sa vie. Quand il arriva à l'île d'Elbe il reçut un accueil digne d'un «  sous-préfet aux champs » de la part d'une population flagorneuse qui l'ovationna mais qui, avant son arrivée, demandait sa tête et l'aurait bien vu pendu. Pour quelqu'un qui se targuait de connaître les hommes, la leçon était bonne ! Il rencontrait ici la versatilité de l'espèce humaine autant qu'un revirement de son destin personnel.

 

La France n'a sans doute jamais été aussi grande que sous l'Empire mais je retiens aussi que Napoléon, fin stratège et grand chef militaire, a souvent, quand cela allait mal pour lui et sous un prétexte souvent étranger, abandonné ses hommes, ce qui est indigne d'un vrai chef. Je reste quand même très étonné que ses soldats l'aient suivi dans toutes les guerres qui émaillèrent l'Empire.

 

C'est le quatrième volet de la saga napoléonienne consacrée par Patrick Rambaud à cette période de déclin de l'Empire commencé à la bataille d'Essling (« La Bataille ») et l’hécatombe de la campagne de Russie (« Il neigeait »).[Le premier « Le chat botté » -publié plus tard- évoque l’ascension de Bonaparte] Ici, l'ardeur des combats et le froid ont laissé place à la moiteur et au calme de l’île d'Elbe et ce malgré la préparation des « Cent Jours » et les différents projets d' assassinats déjoués. Encore une fois, mais d'une manière différente et pacifique, l'ex-Empereur devenu roitelet d'un caillou perdu en Méditerranée, réussit à s'imposer à la population locale en qualité d'administrateur.

 

Le style est précis, simple, agréable à lire. J'ai passé un bon moment de lecture avec ce livre. J'aime en effet le roman historique surtout quand il a l'avantage, comme c'est le cas ici, d'évoquer certes une grande figure de l'Histoire mais aussi d'en noter les petits travers.

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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L'espion des Tuileries

La Feuille Volante n° 1294

L'espion des Tuileries – Jean-Christophe Portes – City éditions.

En pleine tourmente, le roi Louis XVI dont le pouvoir vacille, est contraint par les Girondins qu'il a appelés au gouvernement de déclarer la guerre à l'Autriche au début de l'année 1792. Ce faisant, il espère sauver son trône. Le lieutenant de gendarmerie Victor Dauterive, toujours fidèle à La Fayette, est chargé, dans ce contexte politiquement difficile et en ce mois d'avril, d'escorter un convoi transportant la paye de l'armée du Nord cantonnée en Lorraine, pas moins de 500 000 livres, autant dire une petite fortune. La région fourmillant d'espions et de déserteurs, le convoi est attaqué et l'argent disparaît. Il ne fait aucun doute que ce vol est destiné à porter préjudice à l'image du marquis de La Fayette, général en chef de cette armée, qui charge son protégé Dauterive d'en retrouver les auteurs. S'engage donc une course poursuite à travers le nord de la France, fertile en rebondissements, désertions et assassinats. Dans un tel contexte de grande confusion, avec massacres d'officiers, démissions ou trahisons de l'encadrement souvent composé d'aristocrates et rébellions au sein d'une armée populaire souvent miséreuse et indisciplinée, l'idéal de liberté suscité par la Révolution a laissé la place à l'anarchie. Face à cette guerre qui menace de s'enliser, Victor est dépêché par La Fayette pour rencontrer le roi à Paris et lui soumettre un projet visant à restaurer l'autorité royale. Cette mission s'annonce difficile compte tenu de la position ambiguë du général dans cette période d'insécurité, de la difficulté d'atteindre le roi et ce d'autant que la vie de Dauterive est menacée entre arrestations arbitraires et tentatives d'assassinat, et cette histoire de vol qui refait surface, attise les convoitises et complique quelque peu les choses pour le lieutenant.

A la suite de Victor et de son fidèle Joseph, un jeune mendiant dont il décidé de prendre en charge l'éducation et qui lui sert aussi de messager, le lecteur va, grâce à une carte de 1791, déambuler dans les vieux quartiers de la Capitale, rencontrer des petits métiers qui servent parfois de couverture aux mouchards de la police, accéder au palais des Tuileries où siège la Cour puisque le peuple a contraint le roi à y résider trois ans plus tôt. Il y règne une ambiance délétère où le secret et la délation le disputent à la crainte d'autant qu'à l'extérieur on réclame la tête du monarque. Le lieutenant y croisera des personnages historiques, des tribuns révolutionnaires qui parfois jouent double-jeu, des écrivains comme Olympe de Gourges, une pamphlétaire dont il est secrètement amoureux, de simples citoyens fanatiques ou animés par l'opportunisme et qui voient dans cette période troublée un moyen de se mettre en valeur dans les clubs comme à l'Assemblée ou des aristocrates séduits par les idées nouvelles. Cette fiction qui est remise dans son contexte historique fourmille de petits détails culinaires dont la recette est parfois parvenue jusqu'à nous, de descriptions vestimentaires, de petits notes anecdotiques ou historiques, de dénonciations de trafics et de remises en cause de nombres d'idées reçues sur cette époque, la menace de coup d'état, les conspirations, la spéculation sur le pain... L'immersion dans l'ambiance de cette période est totale et le dépaysement garanti, un vrai travail d'historien !

L'auteur affine le portait de Dauterive commencé dans les romans précédents. Il nous présente un jeune homme qui n'est pas insensible à la beauté des femmes qu'il croise et se révèle parfois secoué dans ses certitudes personnelles, lui qui, ancien aristocrate, a changé son nom pour un patronyme plus populaire, attiré par les idées généreuses et novatrices de la Révolution. Ici, il est tiraillé entre son choix intime de changement de cette société fondée sur l'arbitraire et l'intolérance, sa fidélité à La Fayette et à la mission qu'il lui a confiée qui est une marque de loyauté envers un roi imprévisible, tantôt courageux face au peuple, tantôt indécis, et le rôle toujours ambiguë du marquis, désireux à la fois, dans ce contexte difficile, de servir la Révolution et de sauvegarder la personne de Louis XVI. Victor a beau n'être qu'un personnage de fiction, il n'en est pas moins un témoin de son temps marqué par la peur, la colère, la violence, la trahison, la solitude, l’égoïsme, la corruption, la duplicité, les illusions qu'on se fait sur autrui, autrement dit l'ordinaire de l'espèce humaine !

Comme toujours, par son le style fluide baigné par le suspense, l'auteur s'attache son lecteur jusqu'à l'épilogue. Je suis avec plaisir et depuis le départ, le parcours du lieutenant Dauterive avec d'autant plus d'intérêt que le roman policier historique m'a toujours enthousiasmé comme ont retenu mon attention les romans de Jean-François Parot qui nous a quittés récemment et à qui cet ouvrage est dédié. La plume de Jean-Christophe Portes fait revivre une période, certes agitée et meurtrière, mais qui m'a toujours passionné par le bouillonnement des idées qu'elle a portées et l'évolution de la société qu'elle a engendrée.

© Hervé Gautier – Novembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

Un air de famille

 

La Feuille Volante n° 1295

 

Un air de famille – Une pièce d'Agnès Jaoui et de Roland Bacri - Un film de Cédric Klapisch.

 

Ce film tourné en 1996 par Cédric Klapisch est d'abord une pièce de théâtre, portant le même titre, écrite en 1994 par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui qui sont aussi au générique.

 

La famille Ménard a quelque chose de traditionnel. « La Mère » (Claire Maurier) est veuve et parmi ses trois enfants Philippe, la quarantaine (Wladimir Yordanoff), marié à Yolande (Catherine Frot), est cadre dans une société d'informatique. C'est le préféré de sa mère, celui qui a réussi, qui prend les décisions pour tout le monde, tandis que Henri (Jean-Pierre Bacri), l’aîné, marié à Arlette, le raté de la famille, s'est contenté de reprendre « Au père tranquille », le café minable, auparavant tenu par son père, sans y avoir fait aucune modification. On y retrouve l'ancien juke-box en panne, la décoration et le mobilier d'un autre âge. Il vivote entre le « plat du jour » à midi et les retraités qui font durer un ballon de rouge tout l'après-midi en tapant le carton. Betty (Agnès Jaoui), la benjamine, qui a du travail grâce à Philippe dans son entreprise, célibataire de trente ans, conserve son indépendance et son franc-parler, ce qui inquiète sa mère. Sa marginalité rebelle face à sa hiérarchie risque de lui coûter sa place mais elle n'en n'a cure, elle reprendra sans doute son errance professionnelle faite de petits boulots et d'allocations- chômage. L'employé d'Henri, Denis, (Jean-Pierre Darroussin) est un peu le souffre-douleur de ce patron sans envergure mais qui cependant ne s'en laisse pas conter et fait valoir sa différence et ses préférences.

 

C'est le soir du 35° anniversaire de Yolande qui doit être célébré dans un bon restaurant du coin mais l'absence d'Arlette, dont on apprend très vite qu'elle a quitté le domicile conjugal, retarde le départ des convives, ce qui fait que tout se passera « au père tranquille » dans l'improvisation la plus totale. Rapidement, ce qui devait être une réunion de famille annuelle, traditionnelle et surtout paisible tourne à l'affrontement. A propos du passage raté à la télévision régionale de Philippe qui devait y parler de son entreprise, de vieilles querelles familiales ressortent et des disputes éclatent. Denis quant à lui, malgré sa non-appartenance à cette parentèle, fait ce qu'il peut pour donner un semblant de fête à cette soirée ratée. Le côté naturel et naïf de Yolande ressort qui énerve quelque peu son mari qui depuis longtemps ne lui accorde que peu d'importance, tandis que la mère campe exactement l'archétype de la « Belle-mère » et de la mère abusive, faisant ouvertement des différences entre ses enfants. Caruso, le pauvre chien paralysé, qui bien entendu ne dit rien et ne bouge pas, a même de la présence.

 

La traditionnelle règle du théâtre de l'unité de temps, de lieu est d'action est pratiquement respectée dans ce microcosme et le drame peut éclater, heureusement conclu par un épilogue moins sombre.

Cette œuvre est une évocation très juste de ce qui se passe dans toutes les familles, entre hypocrisies et non-dits, une entente de façade qui dégénère très vite en règlements de compte à propos de rien, ici d'un bafouillage de Philippe devant les caméras ou de sa cravate jugée peu conforme aux vues de sa mère et accessoirement une prise de bec entre Betty, décidément bien en état d'insubordination, et un des cadres de l'entreprise où elle travaille. Ces détails, savamment étudiés et exploités à l’extrême vont entraîner les membres de cette famille dans une sorte de maelstrom révélateur et destructeur.

 

J'ai trouvé le jeu des acteurs convaincant, les dialogues incisifs, les intonations de voix étudiées, bien dans l'ambiance un peu délétère d'une famille traditionnelle composée de membres qui ne se ressemblent pas forcément et qui ont entre eux d'inévitables désaccords et rivalités. Les différences sociales et familiales sont bien marquées ce qui fait de cette œuvre une satire fort pertinente.

 

 

 

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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Un air de famille

 

La Feuille Volante n° 1295

 

Un air de famille – Une pièce d'Agnès Jaoui et de Roland Bacri - Un film de Cédric Klapisch.

 

Ce film tourné en 1996 par Cédric Klapisch est d'abord une pièce de théâtre, portant le même titre, écrite en 1994 par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui qui sont aussi au générique.

 

La famille Ménard a quelque chose de traditionnel. « La Mère » (Claire Maurier) est veuve et parmi ses trois enfants Philippe, la quarantaine (Wladimir Yordanoff), marié à Yolande (Catherine Frot), est cadre dans une société d'informatique. C'est le préféré de sa mère, celui qui a réussi, qui prend les décisions pour tout le monde, tandis que Henri (Jean-Pierre Bacri), l’aîné, marié à Arlette, le raté de la famille, s'est contenté de reprendre « Au père tranquille », le café minable, auparavant tenu par son père, sans y avoir fait aucune modification. On y retrouve l'ancien juke-box en panne, la décoration et le mobilier d'un autre âge. Il vivote entre le « plat du jour » à midi et les retraités qui font durer un ballon de rouge tout l'après-midi en tapant le carton. Betty (Agnès Jaoui), la benjamine, qui a du travail grâce à Philippe dans son entreprise, célibataire de trente ans, conserve son indépendance et son franc-parler, ce qui inquiète sa mère. Sa marginalité rebelle face à sa hiérarchie risque de lui coûter sa place mais elle n'en n'a cure, elle reprendra sans doute son errance professionnelle faite de petits boulots et d'allocations- chômage. L'employé d'Henri, Denis, (Jean-Pierre Darroussin) est un peu le souffre-douleur de ce patron sans envergure mais qui cependant ne s'en laisse pas conter et fait valoir sa différence et ses préférences.

 

C'est le soir du 35° anniversaire de Yolande qui doit être célébré dans un bon restaurant du coin mais l'absence d'Arlette, dont on apprend très vite qu'elle a quitté le domicile conjugal, retarde le départ des convives, ce qui fait que tout se passera « au père tranquille » dans l'improvisation la plus totale. Rapidement, ce qui devait être une réunion de famille annuelle, traditionnelle et surtout paisible tourne à l'affrontement. A propos du passage raté à la télévision régionale de Philippe qui devait y parler de son entreprise, de vieilles querelles familiales ressortent et des disputes éclatent. Denis quant à lui, malgré sa non-appartenance à cette parentèle, fait ce qu'il peut pour donner un semblant de fête à cette soirée ratée. Le côté naturel et naïf de Yolande ressort qui énerve quelque peu son mari qui depuis longtemps ne lui accorde que peu d'importance, tandis que la mère campe exactement l'archétype de la « Belle-mère » et de la mère abusive, faisant ouvertement des différences entre ses enfants. Caruso, le pauvre chien paralysé, qui bien entendu ne dit rien et ne bouge pas, a même de la présence.

 

La traditionnelle règle du théâtre de l'unité de temps, de lieu est d'action est pratiquement respectée dans ce microcosme et le drame peut éclater, heureusement conclu par un épilogue moins sombre.

Cette œuvre est une évocation très juste de ce qui se passe dans toutes les familles, entre hypocrisies et non-dits, une entente de façade qui dégénère très vite en règlements de compte à propos de rien, ici d'un bafouillage de Philippe devant les caméras ou de sa cravate jugée peu conforme aux vues de sa mère et accessoirement une prise de bec entre Betty, décidément bien en état d'insubordination, et un des cadres de l'entreprise où elle travaille. Ces détails, savamment étudiés et exploités à l’extrême vont entraîner les membres de cette famille dans une sorte de maelstrom révélateur et destructeur.

 

J'ai trouvé le jeu des acteurs convaincant, les dialogues incisifs, les intonations de voix étudiées, bien dans l'ambiance un peu délétère d'une famille traditionnelle composée de membres qui ne se ressemblent pas forcément et qui ont entre eux d'inévitables désaccords et rivalités. Les différences sociales et familiales sont bien marquées ce qui fait de cette œuvre une satire fort pertinente.

 

 

 

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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Un air de famille

 

La Feuille Volante n° 1295

 

Un air de famille – Une pièce d'Agnès Jaoui et de Roland Bacri - Un film de Cédric Klapisch.

 

Ce film tourné en 1996 par Cédric Klapisch est d'abord une pièce de théâtre, portant le même titre, écrite en 1994 par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui qui sont aussi au générique.

 

La famille Ménard a quelque chose de traditionnel. « La Mère » (Claire Maurier) est veuve et parmi ses trois enfants Philippe, la quarantaine (Wladimir Yordanoff), marié à Yolande (Catherine Frot), est cadre dans une société d'informatique. C'est le préféré de sa mère, celui qui a réussi, qui prend les décisions pour tout le monde, tandis que Henri (Jean-Pierre Bacri), l’aîné, marié à Arlette, le raté de la famille, s'est contenté de reprendre « Au père tranquille », le café minable, auparavant tenu par son père, sans y avoir fait aucune modification. On y retrouve l'ancien juke-box en panne, la décoration et le mobilier d'un autre âge. Il vivote entre le « plat du jour » à midi et les retraités qui font durer un ballon de rouge tout l'après-midi en tapant le carton. Betty (Agnès Jaoui), la benjamine, qui a du travail grâce à Philippe dans son entreprise, célibataire de trente ans, conserve son indépendance et son franc-parler, ce qui inquiète sa mère. Sa marginalité rebelle face à sa hiérarchie risque de lui coûter sa place mais elle n'en n'a cure, elle reprendra sans doute son errance professionnelle faite de petits boulots et d'allocations- chômage. L'employé d'Henri, Denis, (Jean-Pierre Darroussin) est un peu le souffre-douleur de ce patron sans envergure mais qui cependant ne s'en laisse pas conter et fait valoir sa différence et ses préférences.

 

C'est le soir du 35° anniversaire de Yolande qui doit être célébré dans un bon restaurant du coin mais l'absence d'Arlette, dont on apprend très vite qu'elle a quitté le domicile conjugal, retarde le départ des convives, ce qui fait que tout se passera « au père tranquille » dans l'improvisation la plus totale. Rapidement, ce qui devait être une réunion de famille annuelle, traditionnelle et surtout paisible tourne à l'affrontement. A propos du passage raté à la télévision régionale de Philippe qui devait y parler de son entreprise, de vieilles querelles familiales ressortent et des disputes éclatent. Denis quant à lui, malgré sa non-appartenance à cette parentèle, fait ce qu'il peut pour donner un semblant de fête à cette soirée ratée. Le côté naturel et naïf de Yolande ressort qui énerve quelque peu son mari qui depuis longtemps ne lui accorde que peu d'importance, tandis que la mère campe exactement l'archétype de la « Belle-mère » et de la mère abusive, faisant ouvertement des différences entre ses enfants. Caruso, le pauvre chien paralysé, qui bien entendu ne dit rien et ne bouge pas, a même de la présence.

 

La traditionnelle règle du théâtre de l'unité de temps, de lieu est d'action est pratiquement respectée dans ce microcosme et le drame peut éclater, heureusement conclu par un épilogue moins sombre.

Cette œuvre est une évocation très juste de ce qui se passe dans toutes les familles, entre hypocrisies et non-dits, une entente de façade qui dégénère très vite en règlements de compte à propos de rien, ici d'un bafouillage de Philippe devant les caméras ou de sa cravate jugée peu conforme aux vues de sa mère et accessoirement une prise de bec entre Betty, décidément bien en état d'insubordination, et un des cadres de l'entreprise où elle travaille. Ces détails, savamment étudiés et exploités à l’extrême vont entraîner les membres de cette famille dans une sorte de maelstrom révélateur et destructeur.

 

J'ai trouvé le jeu des acteurs convaincant, les dialogues incisifs, les intonations de voix étudiées, bien dans l'ambiance un peu délétère d'une famille traditionnelle composée de membres qui ne se ressemblent pas forcément et qui ont entre eux d'inévitables désaccords et rivalités. Les différences sociales et familiales sont bien marquées ce qui fait de cette œuvre une satire fort pertinente.

 

 

 

 

© Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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Quand Dieu apprenait le dessin

 

La Feuille Volante n° 1282

Quand Dieu apprenait le dessin - Patrick Rambaud – Bernard Grasset.

 

Au Moyen-Age, Venise est déjà une puissance maritime, commerciale et politique qui s'affirme face au pape et à l'empereur d'Occident. Pourtant le duché est gouverné par Justinien, un doge vieillissant dont la vie est menacée. Il lui faut donc affirmer sa puissance par le rapatriement de la momie de l'évangéliste Saint Marc qui aurait jadis séjourné sur la lagune avant de terminer ses jours comme évêque d'Alexandrie où il est enterré. Mais Alexandrie est aux mains des Ottomans et selon la légende, le doge charge de cette mission deux marchands vénitiens rusés, voyageurs aguerris et tribuns, c'est à dire proches du doge, Rustico da Torcello et Buono da Malamocco qui s'en acquitteront avec succès et d'une manière rocambolesque, face à un Islam tout puissant qui menaçait la dépouille de profanation. Ils n'en tireront cependant aucune gloire et on oubliera jusqu'à leur nom .

Avec ce texte, l'auteur nous transporte dans un temps où les cités médiévales dominées par le pouvoir de l’Église, tiraient leur prestige de la possession de saintes reliques et Venise n'échappait pas à cette tradition, ne serait-ce que pour concurrencer Rome et le tombeau de Saint Pierre. Peu importe d'ailleurs l’authenticité de ces restes qui, à cette époque, faisaient l'objet non seulement d'une vénération un peu surréaliste mais surtout d'un négoce florissant. Nous sommes dans un Moyen-Age boursouflé d'obscurantisme et de superstition , gouverné par des prélats et des prêtres ignares, manipulateurs et dogmatiques qui ne juraient que par un dieu lointain, oublieux du message de l’Évangile dont ils étaient pourtant porteurs et exécutaient leurs semblables au moyen de ridicules ordalies. On se prosternait devant n'importe quoi pourvu que cela soit censé avoir appartenu à un saint ou mieux au Christ lui-même. Quant aux miracles qui leur sont attribués l’imagination était sans borne. Il n'y a que la foi qui sauve !

Si la dépouille du saint apôtre était effectivement en pays musulman, elle était entre les mains de l'église copte, donc concurrente des catholiques. Pour légitimer ce voyage on a un peu maquillé la réalité, les communautés chrétienne et musulmane vivant en bonne intelligence, ce qui est peut-être un signe de tolérance mais assurément la marque d'un autre monde, une autre culture où le commerce fait aussi sa loi avec palabres et profits, esclaves contre denrées. Pourtant, les religieux locaux s'avèrent tout aussi vénales que leurs collègues occidentaux, tout aussi hypocrites aussi, les miracles supposés ainsi que les dons des pèlerins étant une ressource importante de cette communauté..

Il y a une dimension épique dans ce récit qui prête vie à ces marchands intrépides, rusés et avides d'argent qui parcouraient l'Europe et l'Asie pour faire fortune en risquant leur vie. Sur des routes peu sûres du nord ils croisaient des brigands, des loups, des moines paillards et des religieuses lubriques protégés par la religion, l'hypocrisie et leur robe de bure. L'auteur s'approprie avec bonheur cette légende, adjoint à Rustico les services de Thodoalt, un aventurier pragmatique et instruit, un peu moine un peu médecin devenu son mentor. C'est l'occasion pour l'auteur de promener son lecteur dans cette cité médiévale vénète, d'en retracer l'histoire difficile et mouvementée, un duché florissant où le commerce prend la place des combats et où la paix doit être préservée parce qu'elle favorise le négoce quand tant d'autres villes s’appauvrissent dans la guerre.

Le dépaysement dans le temps comme dans l'espace est prenant dans cette fiction. L'auteur,balade son lecteur des brumes du nord de l'Europe à la touffeur d'Alexandrie en passant par les canaux humides de Venise. Par son style et la façon ironique et originale qu'il a de conter cette histoire autant que par la qualité et la précision de sa documentation historique et anecdotique, il fait revivre une époque méconnue et un peu oubliée, s'approprie l 'attention de son lecteur jusqu'à la fin et instille des remarques pertinentes sur les religions, l'hypocrisie, la superstition, les interdits, les batailles et les morts qu'elles suscitent.

J'ai lu ce roman avec délectation, pratiquement sans désemparer, et j'ai particulièrement apprécié la dédicace, notamment à tous ces anonymes vénitiens contemporains

© Hervé GautierOctobre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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