blog

RAMUNTCHO et autres récits du Pays basque

La Feuille Volante n° 1139

RAMUNTCHO ET AUTRES RÉCITS DU PAYS BASQUE - Pierre Loti

Réunis et présentés par Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier – La Geste

 

Tout d'abord, je remercie les éditions La Geste et Babelio, dans la cadre de « Masse Critique »,de m' 'avoir permis de renouer avec les écrits de Pierre Loti, un de mes écrivains favoris dont j'ai toujours apprécié la pureté, la simplicité du style et la poésie des descriptions. Il a été avec talent, comme devrait l'être tout écrivain, un merveilleux serviteur de notre belle langue française. J'ai ainsi eu plaisir à relire « Ramuntcho » et à découvrir les autres récits de ce pays basque qu'aimait tant l'auteur de « pêcheur d'Islande ». 

 

Il y a certes ce roman publié en 1897 qui met en scène un jeune et beau contrebandier basque et lui fait vivre une dramatique histoire d'amour avec Gracieuse ainsi que des aventures héroïques. Ce n'est cependant pas un personnage idéal, c'est un homme simple, pauvre, pelotari le jour mais contrebandier la nuit, respectueux des coutumes ancestrales, des conventions et de l'ordre, victime d'événements contraires qui interdisent son mariage avec sa promise. C'est aussi un bâtard, victime des tabous sociaux et religieux, partagé entre son attachement à son terroir et sa volonté de partir loin. Gracieuse elle-même se laisse enfermer dans ce couvent dont elle ne sortira jamais vivante pour lui rester fidèle et ne pas se donner à un autre, préférant Dieu à la trahison de la parole donnée.

C'est le grand roman emblématique du Pays basque, même si la critique n'a pas été unanime à la sortie du livre. Il témoignent de l'attachement de Loti à cette région que l'écrivain rochefortais a rencontrée à l'occasion d'une affectation comme commandant du « Javelot », une petite canonnière à vapeur, stationnaire sur la Bidassoa, destinée à la surveillance des pêcheurs et surtout des contrebandiers. Pour l'infatigable voyageur qu'est Loti c'est un paradoxe, mais le charme du pays va très vite agir sur lui et il se fixera dans une maison d'Hendaye qu'il finira par acheter et où il mourra en 1923. Lui qui était né dans un pays de plaine et dont le métier de marin l'avait entraîné sur toutes les mers du globe, il devait bien avoir une réelle envie de montagnes puisqu’il a adopté très vite ces paysages et ce peuple, au point de les décrire avec la minutie poétique et la dimension humaine qu'on lui connaît, ce qui en fait un véritable document ethnologique. Il relatera les anecdotes et les événements qui s'y sont déroulés, adoptera aussi les jeux, les coutumes de cette contrée qui, à son époque, était encore exotique, c'est à dire protégée du modernisme par les montagnes et la distance et les décrira avec passion, en faisant même un pays à la fois idéal et réel, une sorte de paradis perdu qu'il s'appropriera, mais la langue basque, mystérieuse, lui restera toujours étrangère. Même si cela est un peu folklorique, il évoque le fandango, la pelote dont il est un joueur assidu, la contrebande, les rituels catholiques et la forte propension des Basques à l'exil pour l'Amérique du sud. C'est un autre paradoxe que celui d'évoquer pour ses lecteurs du reste de la France, principalement ceux des villes, un pays à ce point enclavé dont il cherche à percer l'âme véritable. Ici, et bien qu'il ait pu être regardé comme un écrivain fantasque, il noua beaucoup d'amitiés et vécut des amours passionnées au point d'avoir une descendance illégitime et « secrète » alors qu'il était officiellement marié avec Blanche qui vivait à Rochefort. Il recevait dans cette maison des auteurs célèbres, des journalistes et des aristocrates étrangers en exil. Autre paradoxe sans doute est la recherche de Dieu, qu'il mèna, lui le protestant, à travers le catholicisme dont il aima les fastes et les rituels, au point de traverser nuitamment la Bidassoa pour aller entendre la messe de minuit en Espagne. Ce roman est en effet celui de la foi chrétienne mais aussi d'un certain scepticisme, la religion n'étant pas pour Loti la solution aux problèmes humains.

 

Il y a surtout les explications, commentaires et analyses des auteurs, tous deux éminents spécialistes de Pierre Loti, la mise en perspective de ce roman, de la vie de l'académicien et du Pays basque. C'est là une facette intéressante de cet ouvrage. Il y a certes ces évocations de la contrebande, des nuits passées dehors, ce qui en fait un authentique roman d'aventure, mais il y aussi l'aspect descriptif des paysages changeant avec les saisons et l'évocation des amours contrariées de Ramuntcho et de Gracieuse et à jamais compromises à cause des tabous et de la pauvreté, de la morale. Bien sûr les relations entre ces amoureux sont surannées et ne correspondent en rien à celles de maintenant, mais Loti est un homme de son temps, avec sa sensibilité et son talent et cela donne un roman poétique qui s'inscrit parfaitement dans l'aventure humaine immuable. J'ai eu plaisir à le relire. Au moins ne donne-t-il pas dans le « happy end » un peu trop facile que le lecteur pourrait souhaiter et les personnages de ce roman plein de sensibilité retournent dans leur quotidien ordinaire et banal.

Ramuntcho, comme Loti a le désir de partir, de vivre ailleurs mais malgré tout reste attaché à sa terre maternelle, au pays de son enfance. Le personnage principal est un bâtard, fils de père inconnu, comme le seront les enfants basques illégitimes que Loti aura avec celle qu'il appelle « Crucita », dont leur premier fils s'appelle Raymond (Ramuntcho en Basque). Sa mère suivra Loti à Rochefort où elle élèvera seule leurs deux fils. Il y a entre le personnage principal et Loti de nombreuses connotations personnelles, les auteurs n'en veulent pour preuve que la mise en perspective de certaines pages du roman et celles du journal intime de Loti dans ses premières années basques. Dans ce « journal » aux pages un peu disparates, Loti fait état de ses impressions et de ses sentiments, mais aussi de ses goûts, de ses obsessions, de ses sympathies ce qui en fait un document complémentaire du roman. Son amour pour ce pays y transparaît, un peu comme une immobilité chaude et douce non seulement quand il décrit les paysages mais aussi quand il évoque les foyers et les églises. Il ne lui échappe pourtant pas que la modernité du chemin de fer va bientôt venir bousculer tout cela et avec lui l’afflux des touristes (à cause de son roman peut-être?). Il n'est certes pas Basque mais a plaisir à penser qu'il a été adopté par les gens de cette contrée au point d'être reconnu et salué dans la rue, de passer la frontière espagnole librement, avec la bienveillance des douaniers, pour le plaisir d'être sur un autre versant de son cher Pays basque.

 

Malgré tout j'ai lu aussi dans ces pages une certaine mélancolie qui je crois l'a toujours accompagné tout au long de sa vie.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Les passants de Lisbonne

La Feuille Volante n° 1137

Les passants de LisbonnePhilippe BESSON - Jullard

 

Mathieu aborde un jour une femme seule, Hélène, à la terrasse d'un café de Lisbonne parce qu'il l'a vue ainsi depuis quelques jours. Cela peut paraître cavalier mais cette démarche n'a rien d'une drague, ce sont juste deux Français qui ne se connaissent pas, qui se rencontrent en terre étrangère et qui éprouvent le besoin de parler. Le hasard y est pour beaucoup et fait plutôt bien les choses mais leur échange est plutôt quelconque. Et puis la mélancolie est liée depuis toujours au Portugal, cette « saudade » qui fait partie de l'âme lusitanienne, car c'est bien de mélancolie dont il s'agit puisque, au fil de leurs conversations, on apprend qu'elle vient de perdre son mari dans un séisme à San Francisco (nous sommes dans une fiction mais depuis le temps qu'on en parle... et puis ça s'est déjà produit en 1906!), que le compagnon de Mathieu l'a quitté sans prévenir, lassé peut-être de leur relation épisodique et qu'il est à sa recherche. C'est étonnant le reflexe qu'on a, quand on a perdu un proche, de mettre entre soi et le quotidien une distance censée exorciser la douleur. A chaque fois je pense à Sénèque pour qui « Voyager n'est pas guérir son âme » et la distance n'y fait rien, le temps non plus d'ailleurs, c'est seulement nous qui changeons, qui nous habituons à l'absence, au manque ; nous n'avons plus que cela et nous le baptisons comme nous voulons, stoïcisme, fatalisme, résignation...

L'objet de ce roman est évidemment la confidence, l'histoire personnelle, intime, qu'on raconte à un inconnu. Elle est censée alléger l'âme, les mots seraient un exorcisme et mettre des mots sur ses maux serait bénéfique mais c'est aussi raviver la souffrance, une forme de masochisme, une manière de se complaire dans sa douleur parce qu'on est toujours seul face à elle. Hélène devait aimer son mari, Vincent, puisque cette absence est de plus en plus prégnante et la rencontre avec Mathieu provoque des révélations qu'on ne fait pas d'ordinaire aussi spontanément, à moins de vouloir déstabiliser ou culpabiliser son interlocuteur en lui exposant sa peine. Ici, il n'en est rien et on la sent désemparée, détruite par cette perte qu'elle mettra du temps à admettre, si elle peut le faire un jour. Bien sûr, elle ne connaît pas Mathieu mais l'invite à se confier à elle dans une sorte de troc dont elle ne soupçonne pas le résultat. Lui aussi souffre d'une absence, singulièrement assez semblable dans la brusquerie et cruauté de sa survenance et il y a sans doute, pour lui qu'on suppose pudique, quelque réticence à montrer ses plaies. La relation avec Diego, son ami portugais devait être sincère et exclusive, à tout le moins du côté de Mathieu, mais brusquement il prend conscience qu'elle n'était pas partagée et le vide qui en résulte est un manque assez identique à ce que ressent Hélène, sauf que dans un cas c'est le hasard, ou le destin qui ont frappé et dans l'autre c'est une décision humaine. Si sur Hélène pèse la fatalité de la mort, vécue comme une injustice, sur Mathias, c'est la trahison et le mensonge qui ont connu leur épiphanie dans la fuite sans explication de son ami. Leurs deux chagrins sont différents mais ils ont tous les deux en commun cette absence, ce disparu, ce manque, ce vide. Depuis qu'elle a rencontré Mathieu, il semble se tisser entre eux une sorte de complicité, une solidarité dans le malheur, souvent émaillée de silences. Chacun reste avec l'ombre de son propre fantôme collée à la peau et qui dessine sur leur visage cette sorte de tristesse définitive. Pourtant lui a résolu de combattre sa peine par des escapades garçonnières et parfois féminines mais toujours éphémères, quant à elle, elle a pris l'habitude de se laisser aller en vivant au jour le jour, dans le souvenir de son défunt, de se complaire dans son deuil au nom de la fidélité ou dans l'impossibilité affirmée d'aimer un autre homme, malgré la vie qui continue.

Dans ce genre de situation, le déroulement normal serait une passade probable entre Hélène et Mathieu, d'autant qu'ils habitent le même hôtel, mais les choses ne sont pas si simples.  Mathieu a cette « beauté vénéneuse » de ceux qui plaisent et dont on sait qu'on ne les reverra pas. C'est un peu comme si, chacun avec sa peine, aidait l'autre par sa seule présence. Il est remarquable que l'auteur mette en perspective deux villes emblématiques qui ont connu un tremblement de terre dévastateur, San Francisco et Lisbonne, la première comme raison du deuil et de la détresse d'Hélène et la seconde comme source d'un possible retour à la vie, d'une manière à la fois particulière et partagée.

Je suis, quant à moi, et sans doute définitivement, fasciné par les villes du bord de mer et surtout, par les ports, les bateaux , la houle, les habitants, les embruns…

 

D'ordinaire j'ai plaisir à lire les romans de Philippe Besson à cause de son style fluide que j'ai encore une fois apprécié ici. Il distille un climat particulier que j'ai aimé tout au long de ces presque deux cents pages. Pour une fois, je dois dire que la fin m'a un peu déçu, non pas à cause de l'ombre de Pessoa qui y passe, au contraire, je m'attendais à ce que son œuvre y soit plus présente, mais peut-être à cause de cet épilogue peut-être un peu trop convenu et prévisible, peut-être un peu trop dans le « Happy-end » dont nous savons qu'il n'existe bien souvent que dans les romans. 

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

De là, on voit la mer

La Feuille Volante n° 1136

De là, on voit la merPhilippe Besson – Jullard.

 

Louise est écrivain, très célèbre , très parisienne, la quarantaine, mais un écrivain qui connaît l'angoisse de la page blanche et une période de sécheresse et qui, pour exorciser cela se dépayse à Livourne, seule, dans la maison d'Anna. Graziella, la gouvernante italienne discrète assure l'intendance pour que Louise puisse écrire. François, son mari très effacé, s'accommode de cette solitude et de cette indépendance depuis des années et cette fois-ci il est resté à Paris. Louise adore le bord de mer, l’effervescente du port, ce sera peut-être le décor de son prochain livre ? Elle doit manquer d'imagination ou bien alors l'écriture est-elle un extraordinaire moyen de se tisser une autre vie, mais dans son intrigue elle s'imagine veuve et prétend écrire des romans prémonitoires, un effet de la solitude sans doute ? Ce détail du veuvage a son importance dans l'univers créatif de Louise, l'écriture ayant, à mon sens une fonction compensatrice. Voila que Graziella a un petit accident et ne pourra venir assurer son service et c'est son fils, Luca, un jeune élève-officier de marine qui vient le lui annoncer et quand plus tard il reviendra en tenue militaire, elle en tombera évidemment amoureuse, le prestige de l'uniforme sans doute à moins que ce ne soit le fameux démon de midi ? Je l'imagine personnellement assez directive pour séduire ce garçon qu'elle rêve de mettre dans son lit.

 

Au début, j'ai cru un moment que Besson, dans une sorte de mise en abyme, allait nous parler de la genèse de l'écriture, de l’inspiration si capricieuse, de ses exigences au regard de l'écrivain, ravalé au rang de simple scribe, des servitudes que ce dernier se doit de respecter pour pouvoir, peut-être enfanter un beau texte qu'il signera, de ses moments bénis où quelque chose comme une vibration se passe dans la tête de l'auteur et qu'il faut, toutes affaires cessantes, écrire dans l'instant faute de quoi toutes ces belles phrases, toutes ces images uniques seront perdues à jamais. Après tout pourquoi pas et cela me semblait aller dans le sens de ce roman que Louise peinait à écrire. Puis, la fiction va passer au second plan pour céder la place à sa propre histoire, cette passade avec ce jeune homme qui a l'âge du fils qu'elle n'a pas. Après tout pourquoi pas ? Je note que de cet ouvrage qui a pourtant motivé son absence, nous ne saurons rien, il en est seulement question comme du « livre », sans plus, un peu comme si cela n'était qu'un prétexte qu'accepte François parce qu''il y trouve sans doute son intérêt, notamment financier, et de lui nous n'apprendrons que peu de choses, il est une véritable ombre.

 

Puis,  petit à petit, Besson nous dévoile la personnalité de Louise. Elle est certes libre et tient beaucoup à cette liberté dont elle jouit grâce à la compréhension de son mari, mais elle est complètement déculpabilisée, de moque de la fidélité, se convainc que sexe et amour sont deux choses bien différentes. Avec une pareille psychologie le lecteur n'est pas dupe et se dit que, contrairement à ce qu'elle affirme, ça ne doit pas être la première fois qu'elle prend ainsi ses distances avec l'institution du mariage et ses engagements, surtout face à un époux aussi passif qui, sûrement lui, n'a jamais failli. C'est sans doute pour elle une posture ordinaire. Nous allons donc assister à une banale histoire d'amour entre une femme mature et un jeune homme. On y trouve toutes les ficelles ordinaires d'un roman de ce genre, l'été italien en Toscane maritime, la voiture décapotable rouge, le vent dans les cheveux, la maison isolée qui donne aux amants l'impression d'être seuls au monde et cette soudaine réminiscence pour Louise de quelque chose qu'elle croyait avoir définitivement oublié, dont on pense que ce sera éphémère mais qu'elle voudrait quand même retenir. Peut-être pas une banale passade ?

 

Tout cela serait pour le mieux si François n'avait un accident grave, d'ailleurs provoqué par lui délibérément pour attirer l'attention de sa femme et la faire revenir ou peut-être pour se tuer lui-même, n'ayant pas le courage de faire cesser les errements amoureux de son épouse. A ce stade de l'histoire, Louise doit se dire que que le destin sert ses intérêts, en faisant d'elle une possible veuve,enfin! Comment s'est-il rendu compte de cette toquade ? Nous ne le saurons pas mais nous pouvons imaginer que les années de vie commune lui ont permis de lire en elle comme dans un livre, à moins que, attentif à l'art de sa femme, il ait choisi de respecter cette règle édictée par elle. Quand il sort du coma, les explications commencent comme une partie d'échecs et avec elles reviennent les vieilles rancœurs, les doutes intimes, les interrogations recuites...Elle tergiverse, se dérobe, esquive entre non-dits et mensonges et finalement la question de l'adultères est posée. Elle pourrait nier mais elle avoue, facilement d'ailleurs. Avec des réponses convenues elle rappelle son besoin de liberté, officiellement pour écrire, invoque l'usure des choses, le temps qui a passé, l'envie de retrouver sa jeunesse perdue... De son côté François qu'on imagine fidèle et amoureux de sa femme est peut-être tout simplement lassé du manège de son épouse et décide d'y mettre fin, à moins qu'au contraire, longtemps naïf, il s'en aperçoive pour la première fois. Il vit cela comme une trahison qu'il ne méritait pas et se rappelle à l'occasion qu'on n'est jamais aussi bien trahi que par les siens. Pour lui aussi les amours passent comme dans le poème d’Apollinaire. C'est un homme qui aime sa femme et qui, tout d'un coup, comme une révélation ou une fulgurance prend conscience qu'elle le trompe et ce sûrement depuis des années alors qu'il lui faisait confiance. Trop amoureux ou trop benêt, il n'a rien vu venir, n'a peut-être jamais rien su des trahisons de celle qu'il a épousée et qu'il croyait connaître. Il prend conscience que l'amour, la compréhension qu'il lui a donnés n'étaient pas réciproques, qu'il ne rime pas avec « toujours », que le cocuage n'arrive pas qu'aux autres, que cette femme, loin de toute culpabilisation, n'entendait rien chaner à sa vie et à ses amours de contrebande. Alors, volonté de se moquer de lui, de l'humilier, de se considérer comme supérieure à lui parce qu'elle écrit et qu'elle est célèbre, de profiteur de sa candeur avec la certitude que tout lui est permis, qu'elle a le droit à l'arrogance, à l’égoïsme parce qu'elle est une femme et qu'à ce titre aussi elle peut le garder comme simple pis-aller. Il n'empêche, c'est l'après qui est intéressant, même si les apparences du couple sont sauves, elle a insinué le doute dans leurs relations et a unilatéralement brisé le contrat qui les liait. François n'en sortira pas indemne. Elle a beau voir eu du plaisir avec Luca, avoir aimé transgresser les tabous et les interdits, elle ne trouvera jamais ces années enfuies. Elle peut donner toutes les raison qu'elle veut à sa fantaisie italienne dont on imagine que ce n'est pas la première, faire des plans sur la comète et laisser libre court à son imagination d'écrivain, la décision qu'elle prend est déconcertante, à la mesure sans doute de sa personnalité. Ce roman est une sorte de pièce de théâtre en trois actes mais qui n'a rien d'un vaudeville dont on rit et ressemble plutôt à une tragédie. Les choses y sont inversées puisque c'est l'épouse qui trompe son mari et non l'inverse, c'est François qui est la victime effacée…

 

Je ne suis pas spécialiste mais, avec l'amour, on n'est jamais à l'abri d'une surprise, bonne ou mauvaise, mais quand même, je ne donne pas cher de la décision de Louise.

 

Je l'ai déjà abondamment dit dans cette chronique J'aime bien les romans de Philippe Besson parce qu'ils sont écrits dans un style fluide et agréable à lire, parce qu'ils se prêtent à mon commentaire qui n'est peut-être que le résultat de mon imagination. Avec elle il m'arrive parfois de poursuivre la fiction.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Une bonne raison de se tuer

La Feuille Volante n° 1135

Une bonne raison de se tuer – Philippe Besson – Juillard.

 

Novembre à Los Angeles est un peu frais et l'Amérique s'apprête à voter pour Obama. Laura Parker, 45 ans, divorcée, se réveille, solitaire et lointaine, dans cette ville étonnamment calme. Sa tête est vide, ses enfants sont loin et cette journée ne sera pas pour elle semblable aux autres. Samuel Jones, divorcé, est un peintre vaguement hippie, un homme un peu marginal. Il émerge lui aussi, mais son réveil plein de souvenirs ressemble à un retour de cuite, aujourd'hui il va enterrer son fils de 17 ans, Paul, qui s'est suicidé.  Il est un père désormais orphelin même s'il n'y a pas de mot pour exprimer cela. Laura et Samuel sont deux quidams qui, à ce moment du récit, ils ne valent pas mieux l'un que l'autre, lui à cause de son deuil et elle parce qu'elle a décidé de mettre fin à sa vie qui n'a été qu'un échec. L'auteur nous décrit leur dernière journée, presque banale, évoque leur histoire personnelle où la tristesse ordinaire domine et avec elle la certitude de ne pas être à sa place, la culpabilisation, les souvenirs, les questions et l'envie pour Laura de mettre un terme à ce qui est devenu avec le temps un poids insupportable.

 

L'histoire fictive de ces deux personnages ne me paraît pas si éloignée de la réalité et nous avons tous un avis que la question, forcément forgé en fonction de notre caractère, de notre personnalité ou des événements qui ont jalonné notre parcours. C'est un vaste sujet que celui de la vie que l'auteur choisit de traiter à travers ces deux personnes qui ont en commun un mal-être qu'ils combattent comme ils peuvent : Samuel qui n'a jamais eu de chance et qui vient de perdre son fils unique et Laura qui jette sur son itinéraire personnel un regard désabusé. Tous les deux survivent comme ils le peuvent dans une vie au quotidien, accrochés à leurs souvenirs et à leurs regrets. Tous les deux ont une bonne raison de se tuer, sûrement différente de celle qui a projeté Paul dans la mort. L'auteur évoque leur vie qui se déroule indépendamment l'une de l'autre, ils ne se connaissent pas, finiront par se croiser par hasard mais cette rencontre sera presque muette, impersonnelle et je sais gré à l'auteur d'avoir évité l'épilogue facile auquel peu ou prou le lecteur s'attend, surtout sur fond de liesse populaire électorale, pensez-donc, un noir à la « Maison Blanche », ça ne s'était jamais vu !

 

Philippe Besson choisit de nous parler de la vie en évitant de nous dire, comme une abondante littérature nous le rappelle à l'envi, qu'elle est belle et qu'elle vaut la peine d'être vécue. Cela, on l'entend tous les jours, comme si elle était un long fleuve tranquille, comme si elle ne nous réservait pas plus d'épreuves que de joies. C'est un poncif, mais face à elle, il y a différentes manières de réagir. Samuel entame sa résilience qui sera longue et douloureuse. Son art l'y aidera peut-être mais il y a fort à parier que ses tableaux en seront les témoins et que « cette belle lumière » qu'il est venu chercher sur la côte ouest prendra des teintes grises et sombres. Laura a une attitude inverse et tente, par le travail et un semblant de lutte quotidienne, d'exorciser ses souvenirs d'avant, quand elle était mariée et avait une famille. Tous les deux sont assaillis par la culpabilisation de n'avoir peut-être pas fait ce qu'il fallait au moment où il le fallait, par les remords , par la malchance qui s'attache à leurs pas depuis le début aussi, mais si la mort de son fils bouleverse Samuel, c'est la décision de Laura pour elle-même qui la perturbe parce qu'on la sent épuisée, entre hésitations et déterminations. Je note que l'auteur n'a pas résisté à s'insinuer dans son propre roman par un clin d’œil malicieux. Est-ce pour lui la marque d'un solipsisme inévitable ou une manière de donner sa propre réponse à cette question ? Allez savoir !

 

Il m'a semblé que l'auteur nous invitait aussi à réfléchir sur l'amour, la famille, la vie qu'on donne (ou qu'on impose) aux enfants qui vont naître de l’union d'un homme et d'une femme. Cette vie va couronner ou conforter leur amour, assurer une descendance ou n'être qu'un accident. ; On peut toujours y aller de ses projets, de ses serments, mais les choses changent et parfois la trahison et d'adultère s'insinuent dans les couples et les font éclater. On a certes le droit de refaire sa vie avec quelqu'un d'autre au nom d'une erreur parce que notre liberté nous en fait les propriétaires, mais nous appartient-elle vraiment ? Ce sont les enfants qui paient ce genre de bouleversements, ils en sont durablement ébranlés et leur vie future reste marquée par cette épreuve pour laquelle ils ne sont pas préparés, au point parfois de la reproduire eux-mêmes. Paul a dû être à ce point ravagé par la séparation de ses parents qu'il a voulu briser sa solitude et qu'un échec sentimental lui a paru insurmontable. Samuel et Laura ont connu ce conflit conjugal et ne voient leurs enfants qu'au titre du « droit de visite », c'est à dire en pointillés et cet éclatement, cette vie entre deux foyers, contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire en parlant des « familles recomposées », n'est pas vraiment pour eux un facteur d'équilibre, pas plus d'ailleurs que pour leurs parents restés seuls parce qu'ils ont été abandonnés par leur conjoint. Est-ce là, une bonne raison de se tuer ? Qu'on ne compte pas sur moi pour répondre à cette question mais l'état de déréliction qui résulte de ces situations conduit parfois à l'autodestruction à petit feu par l'alcool ou la drogue, ou au suicide parce que la vie est soudain devenue insupportable, parce que c'est une délivrance et qu'on n'a plus la patience d'attendre, qu'on a le sentiment de ne plus servir à rien ni à personne, qu'on n'a plus le courage de résister...

 

Je l'ai déjà dit dans cette chronique, mais j'associe souvent Philippe Besson au peintre américain Edward Hopper, comme si aux mots de l'un répondaient les couleurs silencieuses de l'autre ; comme si les personnages qu'ils nous donnent à voir, chacun à leur manière, avaient en commun cette vacuité, cette solitude, cette attente désespérée d'on se sait trop quoi, cette interrogation silencieuse coincée entre un passé trop lourd et un avenir trop incertain, des hommes et des femmes accablés par le chagrin, la détresse ou la souffrance, l'incompréhension, les remords et qui ne parviennent pas à se convaincre que cette vie peut être belle, comme si leurs deux talents donnaient à voir des êtres perdus dans cette société humaine dont on nous dit qu'elle est caractérisée par la vitesse, la communication, l’entraide... Chacun dans leur style ils expriment, pour l'avoir sans doute vécu douloureusement eux-mêmes, ces drames intimes et anonymes du quotidien qui se déroulent dans l'indifférence générale, ces certitudes d'être inutiles pour soi-mêmes et pour les autres, de n'être rien qu'une vie qui ne vaut rien, qu'une somme de jours qu'on peut interrompre parce que cela passera inaperçus et que ce sera une délivrance.

 

La musique des mots de Besson est à la fois fluide et triste mais elle me parle et j'y suis sensible.  J'ai lu ce roman passionnant et fort bien écrit avec passion et ces courts chapitres montrent bien cette écume des jours et tressent cette ambiance familière d'un quotidien dérisoire et déprimant qui vous broie et vous détruit à petit feu, loin des clichés illusoires d'une vie idéale qui n'existe pas.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Crystal City

La Feuille Volante n° 1134

CRYSTAL CITY – Hervé Claude – L'aube noire.

 

Dans une mine surchauffée du désert australien, l'outblack, Ross, le responsable, vient de découvrir le corps d'un mineur. Bien sûr il a appelé la police mais il a aussi passé un coup de fil à son copain, le journaliste Anthony Argos de la grande ville de Perth, parce que c'est un professionnel de l'investigation mais surtout sans doute aussi parce que c'est aussi est un emmerdeur, un marginal divorcé et vaguement homo, qui semble supporter cette atmosphère violente. Il faut bien dire que les flics ne donnent pas l'impression de vouloir faire leur travail avec beaucoup de conviction et Anthony est grandement à son affaire parce que, depuis longtemps il est largement aussi efficace qu'eux et que sa carte de presse semble aussi respectée qu'une plaque d'officier de police.

 

Dans ce microcosme professionnel où les ouvriers sont bien payés à cause de la dureté du travail, la violence, l'alcool et la drogue font partie du décor. Ce n'est pas pour rien qu'on surnomme Perth « Crystal city », chrystal (menth ou ice), l'autre nom de la drogue ! L' appel de Ross à son ami le journaliste pouvait paraître anachronique mais il tombait plutôt bien eu égard au peu d'empressement de la police locale à enquêter sur cette mort qui, pour elle, n'était seulement qu'un accident. La victime, Melville Barnes était un modeste employé d'origine anglaise mais n'était pas un inconnu pour le journaliste, il sévissait dans le milieu gay sous un autre nom. Tel est le point de départ de ce thriller où vont s'entrecroiser un flic un peu bizarre, la mort non moins énigmatique d'un mafieux dont on a seulement retrouvé seulement la tête, la personnalité mystérieuse de la belle Chairmaine, le tout sur fond de bars gays et lesbiens, de cette drogue de synthèse qui tue, de labos clandestins, de violence, de prostitution, de testostérone, de drague, de dollars, d'ambiance chaude, d'armes et d'explosifs qui circulent sous le manteau, de suicides et de morts violentes, d'univers interlope des « bikers » où la vie de chacun qui ne tient qu'à un fil, une délinquance bien ordinaire dans ce pays, le tout sous l’œil des caméras de surveillance, des cartes d'une voyante et de l'action parfois hésitante de la police contre la drogue.

 

Je me souviens très bien d'Hervé Claude présentant le 20 heures sur Antenne 2 , c'était au siècle dernier et ça ne nous rajeunit pas. J'ignorais qu'il écrivait des romans policiers et qu'il vivait plusieurs mois de l'année en Australie. Cela dit, j'ai été happé au début par le rythme et le dépaysement de ce thriller, écrit dans un style rapide, entrecoupé d'articles de presse, de portraits de trois personnages de plus en plus mystérieux et d'analepses qui entretiennent le suspens jusqu'à la fin. l'ambiance homo dans laquelle baigne ce roman, ces gens qui changent de nom et disparaissent aussi vite qu'ils sont venus, les fausses pistes, les flics ripoux et les désinformations tissent l'atmosphère particulière de ce polar haletant.

L'auteur évoque des plages paradisiaques où évoluent les surfeurs mais aussi au large les requins et des serpents venimeux cachés dans le sable des dunes, les araignées et autres varans. Pas vraiment attirant tout cela ! Quant à l'ambiance surchauffée et abreuvée de bière de la mine, elle réserve bien des surprises autant par la faune des mineurs que parce qui s'y passe! J'ai pourtant été un peu déçu à la fin.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

L'homme incendié

La Feuille Volante n° 1133

L'HOMME INCENDIÉSerge Filippini – Phébus.

 

Qui se souvient de Giordano Bruno (1548-1600), cet ex-dominicain napolitain condamné par l'Inquisition, oubliant à la fois le message de l’Évangile et le commandement de Dieu, pour hérésie et brûlé vif à Rome en février 1600 ? A l'époque, et bien avant Stendhal, si on était pauvre on avait deux possibilités d'échapper à sa condition, le « rouge » de l'armée ou le « noir » de la soutane, situation bien précaire au demeurant qui procurait aux intéressés soit une mort violente à la guerre, soit la mort lente d'un quotidien austère dans une paroisse oubliée. Le recrutement se faisait principalement dans les tavernes ou dans les confessionnaux et il n'était même pas besoin d'avoir un idéal patriotique ou simplement la foi ! Pour Bruno, dont les facultés intellectuelles hors du commun et l' immense mémoire font rapidement de lui un écrivain, un philosophe et un docteur en théologie, ce sera le froc brun des dominicains, cependant vite jeté aux orties parce qu'il refusait l'enseignement d'Aristote et lui préférait celui de Raymond Llull. Il entendait en effet faire connaître son message de réforme au vieux monde et spécialement à l’Église catholique qui était arc-boutée sur l'enseignement d'Aristote. Adhérent à l'héliocentrisme de Copernic, Bruno affirmait en effet que la terre tournait et n'était donc pas fixe, n'occupait pas le centre de l'univers mais cédait cette place au soleil et l'univers lui-même était infini et non pas fermé, que d'autres mondes existaient comme existait la réincarnation de l'âme ... Excommunié, il dût fuir et ses voyages l'amenèrent dans cette Europe de la Renaissance, de Rome à Genève, de Paris à Venise, chez les réformés comme chez les catholiques, tous également intolérants et imperméables au discours réformateur et cet intarissable orateur et débatteur. Son amitié avec Henri III, roi de France, lui ouvrit les portes de la Sorbonne, malgré l'opposition des catholiques alors que les anglicans lui réservèrent un accueil hostile. Giordano a bien dû, lui aussi, nourrir des espérances au regard de cette vie qui s'offrait à lui. Quand on est jeune, l'avenir nous sourit, à tout le moins veut-on le croire, comme nous croyons en notre bonne étoile, celle qui nous fera sortir du lot et révolutionner le monde. La réalité est souvent bien différente et la destinée, les événements, les autres ou notre propre liberté, appelons les comme on voudra, viennent remettre les choses à leur vraie place et étouffent tous nos rêves pourtant tissés de bonne foi et inspirés par l'altruisme. Nous sommes tous Icare qui se brûle les ailes et Bruno n'a pas échappé à cette règle immuable.

Le roman se déroule quelques jours avant son exécution, tandis qu'il sacrifie une ultime fois au plaisir de l'écriture. Il évoque par le biais de nombreux analepses l'histoire de cette vie riche et tumultueuse qui l'a conduit dans ce cachot romain après avoir côtoyé les grands noms sinon les grands esprits de son temps, Michel de Montaigne, Shakespeare présenté sous les traits d'un acteur et le fantasque peintre italien Archiboldo … Il faut croire que les inquisiteurs étaient divisés face à son message et surtout à l'homme, doué il est vrai d'une grande habilité oratoire propre à circonvenir ses juges et à confondre ses accusateurs, puisque l'instruction de son procès dura huit années à une époque où la justice ecclésiastique était des plus expéditives. Avant son exécution il a au moins la satisfaction de savoir que Galilée s'inspire déjà de ses travaux.

L'auteur le présente dans sa spontanéité, ses convictions, sa complexité, dans sa nudité aussi parce qu'à l'époque les relations avec les hommes et les garçons étaient monnaie courante et nier son homosexualité n'aurait pas servi cette biographie, certes romancée, mais surtout passionnante où la silhouette du troublant Cécil est omniprésente.

 

J'ai rencontré cet auteur par hasard à propos du roman « Rimbaldo »(La Feuille Volante n° 1125). J'ai retrouvé avec plaisir le style et l'érudition de Serge Filippini dans cette fiction passionnante, fort bien documentée et agréable à lire.

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Vivre vite

La Feuille Volante n° 1132

VIVRE VITE – Philippe Besson – Julliard.

 

Avait-il l'intuition qu'il ne vivrait pas longtemps pour vivre aussi intensément, aussi vite ?

 

De santé fragile, Jimmy Dean a perdu sa mère de bonne heure, victime d'un cancer, ce qui lui valut d'être confié par son père à un oncle et une tante dans l'Indiana où il a grandi. Cette absence maternelle, compliquée par un éloignement d'avec son père avec qui il était étranger, ont certainement fait de lui un être sensible, plus doué en tout cas pour le théâtre que pour le base-ball, un enfant au caractère difficile, myope, basketteur, impétueux, fragile et tourmenté. La vie aura toujours pour lui la saveur de la vitesse, du whisky, de l'aventure parce que son talent et sa chance ont servi une existence éphémère.

 

Philippe Besson insiste sur l'homosexualité de James Dean mais il est beaucoup plus vraisemblable qu'il était bisexuel, compte tenu de ses nombreuses liaisons avec des hommes et des femmes, mais toutes ces rencontres ont été déterminantes pour la suite de sa courte carrière

 

Il fait partie de ses hommes et de ces femmes qui, même s'ils n'ont fait en ce monde qu'un bref passage, y gardent le rôle d'icône populaire et leur visage est omniprésent. Il n'a tourné que trois films importants mais il incarne sa génération et sert de modèle aux autres, symbolise la jeunesse et la beauté éternelles, une légende !

 

C'est un livre qui se lit vite peut-être à cause du style toujours aussi fluide et agréable à lire de Philippe Besson mais aussi peut-être parce que son rythme soutenu, sous forme de courtes interventions romancées de ceux qui ont croisé sa route ainsi que de remarques attribuées fictivement à James Dean lui-même, s'est calqué sur celui de sa vie brève et intense.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

L'élixir d'amour

La Feuille Volante n° 1131

L’élixir d'amour Eric-Emmanuel SCHMITT - Albin Michel

 

J'ai pris ce roman sur les rayonnage d'une bibliothèque pour le nom de l'auteur et peut-être aussi pour le titre qui me semblait être tout un programme intéressant. Qu'en est-il en réalité ? C'est un échange de courriels entre Adam, resté à Paris et Louise installée à Québec. Ils ont été amants pendant cinq années, mais cette liaison qui apparemment a été passionnée est maintenant terminée et Adam souhaite qu'elle se transforme en amitié. En réponse, Louise fait allusion à cette relation à la fois sensuelle et fusionnelle mais indique qu'elle a cessé à cause des infidélités avérées d'Adam.

C'est elle qui la première fait allusion à « l'élixir d'amour » une pièce de théâtre qui fut l'occasion de leur rencontre mais aussi le philtre qui suscite cet amour, miracle spirituel ou scientifique ? L'associe-t-elle au parfum « cuir de Russie » qui aurait des vertus aphrodisiaques ? C'est elle qui semble raccrocher cet Adam qui lui se présente comme un incorrigible Don Juan. Il prétend l'avoir trouvé à l'occasion des séances de psychanalyses qu'il conduit dans son cabinet puisque, par le processus de « transfert », il se trouve être l'objet, mais pas toujours le bénéficiaire, des pulsions amoureuses, voire érotiques, de ses clientes. Chacun file le parfait amour tout aussi passionné, elle avec un certain regret, lui avec ferveur, de chaque côté de l'Atlantique. Suivent une série d'arguments contradictoires peu convaincants et plutôt barbants, une liste d'aphorismes bien sentis et parfois pertinents où il est question d'amour, de désir, de jalousie, d'hypocrisie, de liberté d'aimer, de choisir ou d'être choisi, de destin, de hasard, de « coup de foudre », de magnétisme qui sourd du corps de l'autre ou du besoin d'amour qui tracasse, de mariage vécu comme une servitude volontaire, de serments forcément utopiques et naïfs, de chagrin, de mensonge..., autant de truismes ordinaires et largement rebattus qui  ont fait naître de ma part une foule de remarques qu'il serait inutile d'égrener ici parce que le temps n'est pas à la dissertation sur un sujet peut-être éternel mais sûrement toujours remis en question parce que l'amour est censé accompagner notre vie.

Au bout du compte, que reste-t-il, de ce roman dont le titre promettait beaucoup ? Adam, sous des dehors conquérant, parfois un peu cynique, se révèle être une sorte de victime, sans doute assez comparable à ces femmes qu'il abandonnait lui-même après en avoir fait ses éphémères amantes. Il s'est fait posséder comme un débutant par cette Canadienne venue du froid, pour le moins inattendue et étonnante, sous des apparences très féminines. Pour le reste, cet échange épistolaire tourne à l'analyse « intellectuelle » d'une toquade vécue par chacun d'eux au présent avec, à contre-champ de souvenir de ce que fut la leur, sans doute avec une bonne dose de regrets. Ils y parlent non pas d'amour, mais « sur l'amour », affectent une sorte de détachement dans leurs propos, tentent d'analyser ou d'expliquer « le coup de foudre ». Il m'est venu l'idée que, lasse d'être trompée, Louise, non contente de quitter Adam, s'est vengée de lui avec cet épisode peut-être un peu téléguidé, de sorte de cet élixir se révèle être un poison bougrement efficace...Quant au pari de Pascal, je n'en étais pas très convaincu quand il parlait de Dieu, l'appliquer à l'amour me paraît tout aussi hasardeux.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le secret de la dame en rouge

La Feuille Volante n° 1130

le secret de la dame en rouge Béatrice Bottet – Scrineo

 

Nous sommes à Paris à la fin du XIX° siècle et le cadavre d'une femme vient d'être découvert, amputée de ce son cerveau. On imagine l'article un peu facile de Florimond Valence journaliste de la nuit sans grand talent et indicateur de police à l'occasion… sur les femmes sans cervelle qui, pourtant bien vivantes, marchent dans les rues de la capitale!

Dans la bonne société parisienne dont elle devient la coqueluche, Mme Euryale, toujours vêtue de rouge, fait profession de prédire l'avenir dans l'eau et connaît aussi le passé. Elle est liée à sa protectrice, Mme Bouteloup dont l'amant, Ernest, la chaperonne pour ses prestations divinatoires, par des dettes qui ne cessent de croître à cause de la garde-robe somptueuse qu'elle se doit de porter dans les salons où elle officie. N'est-elle pas « La Dame en rouge » dont chacun recherche les prédictions ? Avant de porter ce nom de Gorgone elle s'appelait Violette Baudoyer, une jeune fille bien ordinaire de province qui, pour échapper à sa famille, s'est réfugiée chez Mme Bouteloup qui ainsi exploite ce don inattendu. Ses parents, des industriels de province, voulaient en effet la marier contre son gré avec un homme riche, qu'elle n’aimait pas et qui avait presque l'âge d'être son père. A l'époque, dans la société bourgeoise, le mariage des enfants était souvent l'occasion d'arrondir un patrimoine familial et de consolider les alliances commerciales… Quant à la décision des intéressés, elle ne pesait pas bien lourd ! Pour se reposer de sa vie trépidante de salons, elle redevient parfois Violette, une dualité qui lui fait rencontrer un soir un Florimond bien désespéré. Ainsi, le journaliste à la suite de cette rencontre, enquête sur la voyance et finit par approcher les frères Collenot, deux savants fous qui cherchent à mettre au point une machine à prédire l'avenir. Comme les femmes victimes de ces meurtres et de ces amputations sont des devineresses, leur projet est-il lié à la mort des malheureuses,  et Violette craint-elle quelque chose?

Bien souvent, ce livre a failli me tomber des mains à cause des nombreuses longueurs qu'il comporte. Cela commence comme un roman policier et, de temps en temps, un cadavre apparaît et avec lui des interrogations qui passent vite au second plan puis, rapidement, laissent la place à une série de (trop) longues dissertations sur la voyance, la mise en perspective du don de Violette avec les progrès de la science et de la technique, la conditions des femmes au XIX° siècle, les déboires familiaux de Violette et ses velléités d'indépendance, l'histoire de Florimond et de leurs relations communes... j'ai certes apprécié les précisions historiques (la qualité de professeur d'histoire de l'auteure y est pour quelque chose), mais je n'ai pas vraiment été entraîné dans ce roman qui pourtant commençait bien. Quant à l'arrivée de Violette à Paris et la chance qu'elle a eu d'échapper à la prostitution, de se retrouver chez Mme Bouteloup, même si c'est une manière d'échapper à un enfermement pour se retrouver dans un autre, je veux bien que nous soyons dans une fiction, mais là c'est carrément idyllique ! Quant à la force de la prière de sœur Annonciade, on n'est heureusement pas obligé d'y croire, pas plus d’ailleurs qu'aux visions de Violette. Quant au « happy end », il est à l'avenant ...  Il est vrai que c'est un roman pour la jeunesse.

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un tango en bord de mer

La Feuille Volante n° 1129

Un tango en bord de mer Philippe Besson – Julliard (Theâtre)

 

C'est une histoire d'amour presque banale, celle que se termine par une rupture brusque, presque en catimini entre « Lui », Stéphane, la quarantaine, écrivain connu et reconnu et « l'autre », Vincent, vingt-deux ans, genre « latin lover ». Ils se sont aimés puis se sont quittés depuis deux ans et se retrouvent presque au bar d'un hôtel de luxe étonnamment vide, sorte de bateau ivre, au bord de la mer, la nuit. Au début, le lecteur a l'impression que cette rencontre est fortuite entre deux hommes qui se connaissent, puis, petit à petit il apprend que le hasard n'y est pour rien et que c'est Vincent qui est parti. Cette rupture n'a pas été sans souffrance, surtout pour Stéphane, abandonné sans explication. Ce huis-clos incite à la confidence et les hommes vont réveiller leur passé commun avec ses violences, ses regrets, ses remords, ses trahisons, sa passion aussi sans qu'on sache très bien la motivation de leur rupture. Pour eux aussi, au début, leur liaison a été heureuse avec la découverte de l'autre et le plaisir de vivre à ses côtés puis l'habitude s'est installée et avec elle l'usure des choses et l'étouffement de la routine. C'est Stéphane qui en a le plus souffert, à cause de la différence d'âge sans doute, de la tromperie et du départ de Vincent, puis petit à petit, l'alcool aidant, des reproches fusent, l'auteur défend sa qualité d'écrivain, son droit à la création et celui de prendre des modèles là où il veut jusques et y compris dans son entourage immédiat, parle de son métier de créateur, de ses grandeurs et de ses servitudes, des avantages qu'il procure aussi, l'argent et la notoriété tant désirée et si ardemment entretenue, de la qualité d’intellectuel reconnue et qui met l'auteur au-dessus du commun des mortels, de la spécificité de l'écriture, de solitude devant la page blanche, face aux personnages qu'il a lui-même crées et qui parfois lui échappent. Stéphane défend l'écriture comme étant un exorcisme, une catharsis, une source de créativité mais aussi une façon de panser ses plaies intimes, de faire pièce à sa souffrance quand Vincent montre une certaine jalousie d'avoir été, sans qu'il le veuille, l'objet des livres de son amant. D'évidence Stéphane parle de son art avec passion sur le ton de la justification et Vincent fait montre d'une certaine distance, qui, à ses yeux peut-être, à justifié son départ. Si l'un est de bonne foi, l'autre le semble sur la défensive. Immanquablement, leur ancien attachement va susciter des questions sur ce qu'il reste de cet amour qui fut, apparemment très fort, sur le hasard qui les a fait se rencontrer à nouveau, peut-être ou peut-être pas.

Philippe Besson est surtout connu pour ses romans. Ici c'est une pièce de théâtre en un acte et un tableau, avec des dialogues entrecoupés de monologues, dans un décor à la fois anonyme et romantique (le bord de mer), avec de la vodka, où il est difficile de ne pas voir un épisode autobiographique mais aussi une sorte d'exercice de style de la part de Philippe Besson. Au-delà de la relation homosexuelle pour laquelle il ne manque pas de gens soit pour la rejeter au nom d'une morale désuète ou le simple besoin d'enfants, soit pour la justifier au motif qu'on a plus de points communs avec quelqu’un de son sexe que du sexe opposé, je me suis toujours demandé si la solitude n'était pas la meilleure solution dans cette vie. Vincent va opter pour un projet de mariage traditionnel avec une femme, rejetant son passé au nom du « petit tas de secrets » dont parlait Malraux, de son droit à l'oubli et son pari sur l'avenir, alors que Stéphane tient à sa sexualité et ne s'est pas remis de la fuite de Vincent et qui n'a vécu depuis que des toquades. La discussion dérape ensuite sur la mort par suicide ou par meurtre mais en ayant soin de le pratiquer pleine jeunesse, comme si c'était la conclusion obligée d'une relation homosexuelle, une sorte d'impossibilité de se réaliser, de refuser la vieillesse et sa décrépitude, d'être romanesque jusqu'au bout, sur une plage, comme Pasolini.

 

Tout au long de ce dialogue, on sent la nostalgie de Stéphane et l''envie de Vincent de passer à autre chose. Il a tourné la page de cette passade mais n'est plus très sûr de lui !

 

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Les petits bonheurs

La Feuille Volante n° 1127

Les petits bonheurs - Bernard Clavel – Albin Michel.

 

C'est à une exploration de sa propre mémoire que se livre ici Bernard Clavel, de ces petits moments qui ont fait sa jeunesse pauvre et difficile mais où il voit la source de son écriture, de son inspiration, dans cette maison où il n'y avait pas de livre, à l'exception de l'almanach. Cette enfance jurassienne, même privée de minimum de confort, est heureuse. Il y rencontre des gens simples mais inoubliables, le luthier qui respectait le bois, le tonnelier qui le travaillait avec amour, le cordonnier tout environné de cette bonne odeur de cuir, Popi, le nain bossu, qui venait parfois aider son père, ancien boulanger, dans son immense jardin, la bonne odeur de la soupe, la mère Broquin, ancienne sage-femme « plus barbue de bien des hommes »c et son auto pétaradante, ces petits moments insignifiants vécus par des gens simples qui font la vie heureuse…

Dans son enfance, Il n'a pas quitté sa ville natale de Lons-le-Saunier mais son imagination était déjà en éveil comme ce voyage qu'il a failli faire aux côtés de Paul-Émile Victor, le futur explorateur, qui s'embarquait pour le Groenland sur le « Pourquoi pas ». C'était déjà une invitation à partir pour ce « Nord » qui l'attirait déjà. Son appétit de voyages est aussi aiguisé par les récits de son oncle Charles, un vieux baroudeur des campagnes militaires ultramarines qui nourriront un de ses romans ou du vieux Tonin, ancien conducteur de wagons-lits sur la ligne d'Istambul, son oncle Francis, chef de gare qui écrivait de longues lettres… en alexandrins. Son enfance fut aussi peuplée de contes et d'animaux monstrueux suscités par la lueur palote de la « lampe Pigeon », tout un univers de contes et de légendes qui ont nourri son imaginaire, mais aussi une cohabitations avec des chiens, des chats et des chevaux dont il a gardé le souvenir.

Tout n'a pas été onirique pendant son enfance et il se souvient de l'histoire tragique de la mère Mangnin, une voisine qui préféra mettre le feu à sa maison plutôt que d'en être expulsée. Il parle de sa famille avec des mots émouvants et, se souvenant des sacrifices que ses parents ont fait pour lui, et reprend à son compte cette phrase de Pasteur : « C'est à vous que je dois tout ». L'écriture et le temps qui passe enjolivent tout, certes, mais, sous sa plume son enfance pleine d'imagination et de moments simples a vraiment des accents idylliques. 

 

J'ai toujours eu une tendresse particulière pour cet auteur que j'ai lu bien avant la création de cette chronique, pour la raison simple qu'il a été un authentique autodidacte, un écrivain au talent à la fois familier et émouvant.

 

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

L'affaire Isobel Vine

La Feuille Volante n° 1128

L'affaire Isobel Vine – Tony Cavanaugh- Éditions Sonatine.

Traduit de l'anglais (australie) par Fabrice Pointeau.

 

Darian Richard, un ancien inspecteur principal qui a démissionné quatre ans plus tôt et qui s'est réfugié en ermite au bord d'un lac perdu, est retrouvé par le commissaire Copeland Walsh, chef de la police de Melbourne, son ancien patron. Sa démarche est simple, il veut la coopération de Darian pour élucider, par une enquêta rapide, la mort d'Isobel Vine, une jolie jeune fille de 18 ans, morte à la suite d'une fête donnée chez elle à Melbourne, une affaire pourtant « classée sans suite » pour éviter de trancher entre meurtre et suicide, sans doute à cause de la présence de quatre jeunes policiers qui participaient à cette soirée. L'ennui c'est que cette affaire remonte à 25 ans, qu'il y a des connotations politiques, qu'Isobel a été retrouvée nue et étranglée, semant des doutes sur les circonstances de cette mort, que le père de la victime a toujours cru à un assassinat à cause de la présence d'un riche trafiquant et que les flics suspects, devenus des citoyens respectables ont tous été promus, dont un qui espère succéder à Walsh en qualité de commissaire et qu'il faut, sur demande du ministère, laver de tout soupçon ! Ces nominations correspondent-elles au déroulement normal de leur carrière ou à une volonté délibérée d’oublier cet épisode de leur passé ? Tout cela risquait d'être compliqué, l'enquête initiale avait été bâclée, beaucoup de questions étaient restées sans réponse, le fait qu'elle ait été trouvée nue pouvait laisser penser un un jeu érotique qui aurait mal tourné, sans compter qu'elle avait auparavant et naïvement participé à un trafic de cocaïne à l’instigation d'un de ses professeurs qui était aussi son amant, ce qui justifiait la présence des policiers qui poursuivaient leur enquête. Pourtant, par amitié pour Copeland, Darian accepte, parce qu'il penche pour l'assassinat et qu'en découvrir l'auteur, même après tout ce temps, l'excite. Il constitue donc son équipe avec la belle Maria et Isosceles, l'as de l'informatique et des écoutes téléphoniques. La rapidité souhaitée par le commissaire incitera Darian et Maria à prendre des libertés avec la procédure et même avec la légalité...

Les embûches de tous ordres, les difficiles investigations après vingt-cinq ans de silence, la mort du coroner et de son adjoint, la rivalité entre les différents services de police, la corruption, le manque de preuves, les nombreux suspects, les rebondissements, les tentatives d'intimidation, voire d'élimination physique de ces policiers, la perte de mémoire naturelle ou volontaire et la version officielle apprise par cœur de ses événements par les différents témoins, vont rendre cette enquête à retardement difficile mais passionnante, baignée de suspense jusqu'à la fin. J'ai bien aimé les descriptions, les nombreux analepses et le style qui colle bien avec ce genre de thriller agréable à lire. Je l'aime bien aussi ce Darian, un vieux solitaire, misanthrope, rebelle, obstiné et méticuleux, autoritaire quand il le faut, épris de justice, fidèle en amitié mais aussi plein de blessures intimes et qui perd au cours de cette enquête ses dernières illusions.

Je remercie Babelio et les éditions Sonatine de m'avoir permis de croiser cet auteur que je connaissais pas et dont ce roman est le premier traduit en français.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

"Arrête avec tes mensonges"

La Feuille Volante n° 1126

« Arrête avec tes mensonges » - Philippe Besson – Juillard.

 

Ce titre en forme de remontrance qu'on fait à un enfant viendrait, selon l'auteur, d'une réflexion de sa mère, inquiète de voir son très jeune fils inventer (déjà) une vie aux gens qu'il croisait par hasard. Ce ne sont pourtant pas des mensonges que nous livre Philippe Besson dans ce roman écrit à la première personne et qui prend des allures autobiographiques en trois temps. Il choisit en effet trois moments de sa vie, en 1984, alors qu'il a 17 ans et qu'il découvre l'amour dans la petite ville de Charente où il habite, avec Thomas Andrieux, élève dans le même collège (ce même nom se retrouve, comme une obsession sans doute, dans son roman « Son frère ») qu'il croit reconnaître ans un hall d'hôtel bien des années après. De cette première expérience sexuelle il ressort ébloui, lui le garçon quelconque et myope, mais aussi conscient que cette relation doit restée cachée, ce qui lui donne un sentiment complexe de la peur d'être découvert et de l'abandon. Le deuxième chapitre se passe en 2007, puis le dernier en 2016. L'auteur n'a jamais oublié cet amour de jeunesse, interdit et objet de jalousie de sa part puisque Thomas plaît aux filles mais la rencontre a quand même lieu parce que l'attirance est réciproque. L'auteur parle des rendez-vous clandestins, de la découverte du corps de l'autre, du plaisir qu'il prend à chaque geste, de la découverte des films sur l'homosexualité, de la peur du Sida qui tue irrémédiablement, de la nécessité de cacher cet amour inavouable alors qu'il voudrait le révéler publiquement, la peur de voir finir cette passade avec l'usure du temps, les événements de la vie et l'image de Thomas qui peu à peu s'efface,

En 2007, c'est Bordeaux revenue à la vie de ses belles pierres ocres et lui est devenu l'écrivain que nous connaissons. Il n'a pas oublié ce Thomas qu'il croit reconnaître dans la foule anonyme. Ce n'est pas lui, mais l'homme cède à la sollicitation de Philippe. C'est Lucas, le fils de Thomas qui déroule l'histoire paternelle: il s'est marié dans cette Espagne catholique, un signe du destin peut-être pour que les choses reviennent à leur vraie place, et malgré la tristesse de cet homme que trahissent les photos, le retour en Charente, Philippe a la satisfaction de savoir que Thomas n'a rien oublié...mais cette rencontre sera sans lendemain, comme pour garder intact ce souvenir.

2016 nouvelle rencontre avec Lucas mais sollicitée par ce dernier. Dès lors les souvenirs se bousculent dans la tête de Philippe autant que les interrogations devant l'évidence, devant la relation que fait Luca des différentes phases du parcours de son père, de ses remises en cause, de ses renoncements du passé et de ses espoirs en l'avenir, avec tout le mystère qui entoure ses décisions. Tout cela fait de cet homme un étranger pour son propre fils, un inconnu pour ceux qui le côtoyaient et croyaient le connaître, un absent volontaire et anonyme dans ses trahisons, ses atermoiements, ses défections, sa honte, son appétit de liberté, son droit au silence, au droit d'écrire des lettres qui ne seront jamais envoyées et la fidélité à sa propre mémoire affective et amoureuse. Tout cela ne va pas sans émotions teintées peut-être d'impuissance pour Philippe 

 

Je l'ai déjà dit dans cette chronique, j'aime lire Philippe Besson, j'apprécie son style sobre, la fluidité de sa phrase, sa manière simple de s'exprimer...Il m'est certes arrivé, au cours de:mes lectures de ne pas être toujours enthousiaste au regard du sujet traité qui est souvent le même, une sorte de manière d'être « mono-thématique à tendance obsessionnelle », mais cette fois,encore je dois dire que j'ai apprécié sa spontanéité, sa sincérité, même si je ne partage pas ses choix en la matière. L'homosexualité n'est heureusement plus tabou aujourd'hui même si cela est finalement assez récent et que « l’Église» a enfin cessé ses admonestations hypocrites et admet enfin ses fautes et ses errements coupables. En parler, écrire des livres à ce sujet, est sans doute salutaire pour lui et l'écriture se révèle encore une fois être une catharsis quand Thomas pourrait parfaitement nié cet épisode de sa jeunesse.

 

J'ai toujours été attiré et peut-être fasciné par l’univers créatif des écrivains qui puisent dans leur vécu autant que dans leur imagination la trame de leurs livres sans qu'il me soit évidemment possible de dissocier l'un de l'autre. Mettre des mots sur ses maux m'a toujours paru à la fois salutaire et dérisoire puisque, à la fin, et à titre exclusivement personnel, je ne suis plus très sûr de l'aspect réellement efficace de cette démarche. Les romans de Philippe Bessons, qui sont autant de pièces d'un puzzle, sont néanmoins là pour témoigner de cette quête et je ne lui ferai pas l'injure de douter de sa bonne foi. Ses romans servent au moins aux autres qui vivent la même chose, à s'accepter comme ils sont par le seul fait qu'ils ne se savent plus seuls ; ils le lui disent d'ailleurs lors des séances de dédicace en librairie. Pour les témoins que nous sommes tous, il nous reste ce bon moment de lecture, parce que je considère Philippe Besson comme un bon serviteur de notre belle langue française, comme un écrivain délicat dans l'analyse des choses de cette vie qui pourtant n'est pas toujours belle !

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Rimbaldo

La Feuille Volante n° 1125

RIMBALDO – Serge Filippini – La table ronde.

 

C'est bizarre le destin des photos. Elles sont prises le plus souvent par des amateurs anonymes, témoignent d'un moment familial ou d'un événement particulier, elles se retrouvent, une fois tirées sur papier dans des cadres, des albums ou des boîtes, on les délaisse, on finit par oublier ceux qui y figurent parce qu'ils sont morts ou disparus, puis une succession les livre aux flammes. A l'époque, on avait l'habitude de dater les clichés au dos et de noter les noms des personnes qui y figuraient.

L'une d'elles, devenue carte postale, retrouvée bien longtemps après au hasard d'une brocante puis authentifiée (en 2010), a été prise à Aden en 1880 au « Grand Hôtel de l'Univers » parce que le patron entendait en faire un argument publicitaire. Mais revenons à ce cliché destiné à voyager, à faire connaître cet établissement au nom pompeux de ce bout du monde désolé. Six personnages y figurent, dont une femme ; ils appartiennent à la petite communauté française et le lecteur en apprend un peu de leur histoire personnelle, pas toujours édifiante. Il est vrai qu'à cette époque l'Afrique était un refuge pour ceux qui étaient en délicatesse avec la justice ou qui cherchaient fortune, aventure ou notoriété. Rien de tel qu'une photo pour susciter l'imagination de l'auteur qui prête à chacun de ces inconnus une histoire. Inconnus, par tous, puisque l'un d'eux, celui qui est assis à côté de la femme, serait Arthur Rimbaud surnommé familièrement par Émilie, l'épouse un peu volage d'un des membres de cette communauté d'expatriés et qui figure sur le cliché, « Rimbaldo l’Africain, Rilmbaldo l'Itinérant » Très amoureuse, elle rêve de partir avec lui dans sa quête de l'or et de l'aventure, lui rappelle ses fulgurances littéraires, s’extasie devant cet « homme aux semelles de vent », ce « voleur de feu », alors que lui veut oublier son passé et n'attend plus de la vie qu'une situation de bourgeois marié et rentier... en France. Émilie, qui elle-même est auteure, est fascinée par Rimbaud dont elle connaît les œuvres poétiques et la vie antérieure tumultueuse. Pour la petite communauté, il n'est pourtant qu'un gredin, un homosexuel et un contremaître tyrannique chez un négociant de café anglais, un être dangereux qu'il vaut mieux éviter.

Tout se passe sur les marches de cet hôtel comme dans un pièce de théâtre au décor et à l'action uniques, entre les atermoiements de chacun pour poser, une rixe entre les différents protagonistes et des projets pleins de fantasmes qui se tressent dans les têtes alors que la chaleur des tropiques exacerbe les sens … Pour l’hôtelier, imbu de lui-même, rien ne compte que « sa » photo qu'il espère bien diffuser dans le monde entier alors qu'elle ne montre que quelques européens perdus dans une contrée africaine peu sûre et au climat torride où peu de touristes oseront s'aventurer. Le cliché pris, chacun vaqua à ses occupations, le temps passa, le photographe prit des photos exotiques, l'explorateur explora et Arthur Rimbaud se lança dans les affaites avec le succès que l'on sait, poursuivit et termina sa courte vie en attendant de devenir un mythe.

J'ai bien aimé ce texte poétique ainsi que le concept qui consiste à laisser aller son imagination sur une photographie où figurent ensemble des êtres dont certains sortiront plus tard de l'anonymat et et un personnage célèbre, réunis par hasard sur une photo.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

l'homme qui plantait des arbres

La Feuille Volante n° 1124

L'homme qui plantait des arbres – Jean Giono – Gallimard.

 

Dans cette fable, le narrateur, parcourant à pied la région désertique située entre les Alpes et la Provence, où rien ne pousse et où les villages sont abandonnés, rencontre un berger solitaire de cinquante cinq ans, Alzéard Bouffier, dont il s'aperçoit très vite qu'il s'occupe de semer des glands pour une forêt future sur ces terres désolées qui ne lui appartiennent même pas. Il complète ses plantations avec des hêtres, bouleaux et frênes. La grande Guerre éclate qui conduit ce narrateur sur les champs de batailles et quand il revient c'est pour retrouver ce berger, devenu apiculteur mais toujours soucieux de la plantation d'arbres. Ceux qui ont été plantés avant la guerre ont grandi et le résultat est tellement convainquant que l'Administration des Forêts considère ce massif comme « naturel » et le préserve. A l'issue de la Deuxième Guerre Mondiale, ce même narrateur constate que non seulement la région est maintenant reboisée mais qu'elle abrite, des villages reconstruits et repeuplés dont les habitants doivent, sans le savoir, leur bonheur à Elzéard Bouffier qui meurt paisiblement à l'âge de 87 ans.

Il s'agit d'une fiction écrite à l'origine en une seule nuit de février 1953 puis remaniée par la suite, une commande du magazine américain « Reader's Digest » sur le thème « Le personnage le plus extraordinaire que j'ai rencontré ». Le succès est immédiat aux États-Unis et dans le monde entier. Il a même donné lieu à un film d'animation canadien en 1987 (dit par la la voix chaude de Philippe Noiret – une merveille) et une adaptation pour le théâtre de marionnettes en 2006 c'est à dire bien après la mort de Giono survenue en 1970. L'éducation Nationale s'en est même inspirée pour une prise de conscience de la citoyenneté et du développement durable.

Cette œuvre s'inscrit dans l'univers créatif de Giono tourné vers sa Provence natale et ce thème particulier de la plantation d'arbres qui correspond à une préoccupation de l'auteur, apparaît souvent dans ses romans et est sans doute inspiré par son père qui s'y livrait volontiers. Cette nouvelle a évidemment une dimension écologiste, bucolique, une vision idéale de l'homme dans sa simplicité, sa pureté, son obstination dans le travail, son désintéressement au regard de ce qu'il fait au profit de la collectivité, dans son lien avec la nature et peut-être même sa profondeur spirituelle dans la mesure où il évoque l’œuvre divine dans les gestes d'Elzeard Bouffier, une réaction par rapport à la destruction guerrière des hommes , une certaine idée de la recherche du bonheur sur terre...

Ce texte qui a été motivé par une commande est évidemment une fiction et le personnage de Bouffier n'a jamais existé. Ce n'est ni plus ni moins qu'une parabole incitatrice au reboisement, au respect et à la sauvegarde de la nature, une fable morale et humaniste qui a mené à une véritable prise de conscience collective, une mise en lumière du travail solitaire et patient de l'homme incarnée par ce berger.

Reste une polémique postérieure à ces éloges qui ont immédiatement suivi la publication de cette nouvelle. Apparemment le magazine américain qui voulait entendre parler d'un personnage réel, traita Giono d'imposteur au seul motif que Bouffier était imaginaire. C'est bizarre puisque aussi bien un homme de lettres est susceptible d’œuvrer dans l’imaginaire et c'est même ce qui fait son originalité et son talent. Dès lors, pourquoi le lui reprocher et dans le contexte de la recherche d'un témoignage réel, pourquoi même le solliciter ? C'est tout le problème de la création littéraire, cette faculté extraordinaire qu'a un écrivain de donner ainsi vie à un personnage fictif au point que le simple lecteur croit l'avoir effectivement rencontré. Il ne manque pas d'auteurs qui, ayant ainsi prêter la vie à un fantôme s'en retrouvent presque prisonniers. Peu importe après tout, il nous reste cet te courte nouvelle, cet univers de Giono si caractéristique et émouvant.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Littoral

La Feuille Volante n° 1123

LITTORAL Bernard BELIN – P.O.L

 

D'emblée il est question d'un cormoran qui s'est pris dans les filets de pêche d'un bateau occupé par trois hommes, sans doute des Bretons, le patron et deux marins dont un plus jeune. Puis sont évoqués les gestes quotidiens d'un marin-pêcheur, l'entrée dans le port, le goulet dangereux, la pêche qu'on débarque pour la criée, le nettoyage du bateau… L'oiseau mort qu'on a rejeté à la mer continue à hanter l'esprit des hommes malgré la banalité de cet événement.

Soudain le bateau flambe dans le port et l'affaire prend un autre dimension avec la présence de la vedette d'une armée étrangère, sans doute d'occupation, l'arrestation d'un homme qui a tué un soldat de cette armée le matin avant d'embarquer pour la pêche. Il est pris et sera exécuté

 

Le style de ce texte est minimaliste et veut sans doute évoquer l'économie des gestes de ces gens de mer. Les personnages sont comme des fantômes, sans nom particulier, avec juste un vêtement dont la couleur les différencie, mais sans plus, une sorte de déshumanisation de l'être humain, sans doute pour mettre en perspective une expérience personnelle face à un désastre national et collectif. Il n'empêche que je ne suis pas du tout entré dans ce roman court et pour moi dépourvu d'intérêt. J'ai, pour autant, tenté d'en savoir plus me disant, comme à chaque fois, que je ne suis qu'un simple lecteur découvrant l'univers créatif d'un écrivain et qu'ainsi je peux parfaitement passer à côté d'un chef-d’œuvre. L'auteur fait part de ses peurs dans ce texte, de cet épisode où, personnellement il a un jour pêché un cormoran, un signe pour lui de mauvaise augure, une sorte d'acte contre-nature, pêcher un oiseau alors que ce métier de la mer est évidemment dédié aux poissons. Tel est le point de départ de ce texte, une sorte de délit à partir duquel il se laisse aller à imaginer quelque chose d'autre qui menacerait la société en général, la disparition des libertés par exemple. Il explique également qu'une photo ancienne qui faisait référence à quelqu'un de disparu, mort, définitivement absent à cause de la guerre, a également été un des moteurs de cette écriture. Un autre épisode met notre auteur en présence d'un ancien blockhaus allemand , construit pendant la guerre et l'Occupation, mais sous la contrainte. Il y a aussi des récits de famille comme on en a tous entendu dans notre jeunesse, avec la terre ancestrale comme écrin et l'obligation qu'on a de la restituer comme on l'a reçue aux générations futures et ce malgré la guerre et la présence ennemie sur ce sol. Ce roman serait la trace non-écrite que l'auteur aurait retenu, d'une manière éparse et, dit-il, avec épouvante, de sa jeunesse, avec une référence au métier de pêcheur qui est celui de sa famille, une sorte d'exploration de la pensée en général, une façon d'explorer le phénomène de la formation des mots à partir de la réflexion, une sorte d'analyse de l'écriture ...

 

J'ai toujours été intéressé, à titre personnel, par les motivations profondes qui poussent quelqu’un, écrivain ou simple quidam, à tracer des mots sur une feuille blanche et ainsi la prendre à témoin d'un fait marquant de la vie, de lui en confier la mémoire. L'écriture est une alchimie aux multiples visages, aux manifestations parfois inattendues et aux résultats souvent déconcertants. Par principe, je me tiens toujours dans un état de grande humilité par rapport à l'écriture des autres. Ici, j'avoue être resté à la porte de ce phénomène que je respecte évidemment chez cet auteur mais qui ne m'a pas convaincu cependant.

 

Je ne connaissais pas Bertrand Belin, rencontré par hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque mais la lecture, pourtant attentive de ce court roman, m'a laissé quelque peu indifférent.

 

*© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La petite lumière

La Feuille Volante n° 1122

La petite lumièreAntonio Moresco – Éditions Verdier.

Traduit de l'italien par Laurent Lombard

 

Depuis le hameau où il est le seul habitant, un homme aperçoit chaque soir une petite lumière au loin à travers les bois, qui s'allume toujours à la même heure et qui l'intrigue. L'homme n'exerce aucune activité dans ce village, c'est une sorte d'ermite qui interroge la nature silencieuse et les animaux, au milieu desquels il vit. Les hirondelles retiennent particulièrement son attention. Il finit par trouver l'explication de cette petite lumière, allumée par un enfant qui vit d'une manière aussi solitaire que lui et surtout beaucoup plus mystérieuse dans une sorte d’autarcie lointaine et étonnante, et quand il est au contact des autres il doit se battre pour survivre.

Après « Fable d'amour » (La Feuille Volante n°993) et « Les Incendiés » (La Feuille Volante n° 1121) qui m'avaient très modérément plu, j'ai apprécié cette écriture apaisée qui correspond davantage à l'image que j'ai eue de lui lors d'une rencontre. Parfois elle se perd dans les détails matériels et parfois elle emporte le lecteur dans un univers énigmatique ponctué d'images poétiques empruntées à la nature. J'ai lu ce roman comme une longue et étrange nouvelle, me laissant porté par cet univers particulier tissé avec des mots mais aussi plein de symboles. J'avoue aussi avoir été un peu curieux de cet auteur qui, semble-t-il, flirte maintenant avec la notoriété après avoir connu de longues années de purgatoire et dont les deux premières œuvres m'ont laissé plus que dubitatif. J'ai volontiers habité ce texte où la solitude sourd à chaque page et que, moi aussi, je ressens surtout dans un siècle où paradoxalement elle existe plus qu'avant. La violence qui le caractérise aussi est ici symbolisée par les fréquents tremblements de terre, (et peut-être aussi cette lumière intense prêtée par un vaisseau d'extra-terrestres juste évoqué), l'école où cet enfant, abandonné à lui-même doit se battre pour exister et s'affirmer au sein du groupe et la perspective d'une mort anonyme et peut-être lente, loin de tous les secours, le rejet de ce monde par l'interrogation du narrateur à propos du suicide. La couleur qui prédomine et qui s'oppose à la petite lumière est le noir de la nuit, celui de la salle de classe, de la forêt dense et sombre, l’obscurité qui beigne le hameau, Dans ce roman, l'auteur renoue avec le thème des morts-vivants qu'il avait déjà évoqué dans « Les Incendiés », mais mois violemment cette fois et qui n'est pas sans évoquer la descente de Dante aux enfers.

Il y a quand même une sorte de complicité entre le narrateur de l'enfant quand celui-ci lui révèle qu'il voit aussi la nuit la petite lumière de la maison de cet homme, comme s'ils partageaient cette lueur nocturne, l'épilogue confortera sans doute cette entente commune. Le personnage de l'enfant a pris une dimension autobiographique quand il avoue ne rien pouvoir apprendre dans cette école où il n'a semble-t-il pas sa place. Une rencontre avec l'auteur a révélé de longues années de dyslexie et on imagine la marginalisation et la solitude qui ont été les siennes pendant cette période. Plus loin, l'homme surprend l'enfant en train de prier, mais il ne prie personne, peut-être une allusion au séjour interrompu de Moresco au séminaire ? Il compare même cette solitude à une période expiatoire, ce qui lui donne, sans doute un caractère quasi-religieux. La symbolique de la mort et de la classe de nuit pour ces enfants pas comme les autres me paraît ici révélatrice d'une grande déréliction, aggravée par la fuite du temps et l'hiver qui peu à peu s'installe et par des visions de nuit. L'enfant s'y inscrit tout comme le narrateur et leurs deux univers semblent se rejoindre à la fin dans l'image de cette petite lumière devenue une richesse commune.

 

J'ai découvert cet auteur un peu par hasard et la découverte de ses romans fait naître en moi beaucoup d’interrogations.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Article 353 du Code Pénal

La Feuille Volante n° 1121

Article 353 du Code Pénal – Tanguy Viel – Les Éditions de Minuit.

 

La vengeance est un plat qui se mange froid, ça nous le savons tous et particulièrement Martial Kermeur, cet ancien ouvrier licencié de l’arsenal de Brest qui, il y a de cela six ans, avait investi la totalité de sa prime de licenciement dans un appartement faisant partie d'un projet immobilier pharaonique d'Antoine Lazenec, un promoteur véreux qu'il a fini par passer par dessus bord lors d'une partie de pêche. Dès lors il se retrouve au centre de ce qu'on appelle maintenant « l'affaire Lazenec » et surtout devant le juge à qui il raconte avec ses mots cette affaire qui est surtout la sienne. C'est en effet avec un long monologue naturel, naïf mais avec bon sens et humanité parfois qu'il adresse au juge d'instruction pour lui raconter à sa façon cette histoire de transformation de sa presqu'île en complexe balnéaire et les espoirs que chacun y avait mis. Cela donne lieu à une série d'aphorismes qui ne peuvent pas ne pas interpellé le magistrat qui est aussi un homme et un père de famille. Tout y passe, l'engouement du maire pour le projet, l'amitié du promoteur pour Martial, son erreur d'avouer le montant de son indemnité , celle de ne pas tout comprendre de ce qu'on lui disait, le piège qui se refermait petit à petit sur lui, sa malchance chronique, ses éternels atermoiement, le départ de sa femme, la certitude d'être toujours une victime, la folie de son fils, ce projet qui n'a jamais vraiment commencé, la certitude d'être un pauvre type facile à circonvenir et par-dessus tout ça la honte de s'être fait avoir et la culpabilité d'avoir donné à son fils ce spectacle paternel.

 

C'est vrai qu'au terme de ce long soliloque à peine interrompu par le juge et, le lecteur se dit que ce pauvre Martial s'est laissé, comme souvent la plupart d'entre nous, abusé par un impossible rêve qui viendrait gommer les injustices naturelles de la vie. A l'entendre ainsi dérouler son histoire, on ne peut pas ne pas avoir de l’empathie pour lui, à cause de la solitude, de la malchance qui l'assaille malgré toute sa bonne volonté. Lazenec était une victime pour la justice alors que tout ce désordre semé dans ce petit coin de Bretagne venait de lui, mais de cela il n'en n'a jamais été question et on ne peut légalement pas se faire justice soi-même ! Il excuse presque son geste meurtrier, réclame intimement la clémence de ce juge qui tient dans sa main le destin de ce pauvre Martial et cet article du code pénal, qui en principe sert à punir au nom de la société, vient, heureusement conclure cette affaire

 

J'ai apprécié ce texte qui épouse parfaitement la naïveté enfantine et désespérée de cet homme désemparé;face à cette vie où manifestement il n'a pas sa place et qui avoue comme lors d'une confession, tout ce qui s'est passé. Il n'était manifestement pas préparé à toutes ces épreuves et s'est laissé aller à sa soif de justice et qui s'est lui-même érigé en redresseur de torts. La mer, les embruns, la brume et le sel servent d'écrin poétique à cette sorte de roman policier à l'envers dont on connaît le coupable mais pas l'épilogue.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Les incendiés

La Feuille Volante n° 1120

Les incendiés Antonio Moresco – Éditions Verdier.

Traduit de l'italien par Laurent Lombard.

 

Dès la première ligne, le ton est donné : le pessimisme face au monde absurde dans lequel le narrateur dont nous ne saurons rien sauf qu'il a été soldat et qu'il circule armé, tente d'exister. Il dénonce l'absence d'amour, l’inexistence de la liberté, la prédominance du mensonge entre les hommes et les femmes, la réalité de la mort, son échec personnel. Ayant ainsi pris conscience de la déliquescence générale, il s'est naturellement coupé de ce monde « foutu » qu'il quitte et la solitude volontaire qui en résulte le plonge dans un abîme de réflexions délétères. C'est la période des grandes migrations vacancières et il décide lui aussi de quitter la ville, de rejoindre le bord de la mer où les corps à demi dénudés des femmes offerts à sa vue font naître en lui des fantasmes très forts. L'hôtel où il réside s'enflamme et, réfugié sur une falaise hors de portée du brasier il rencontre une femme, slave, blonde aux dents d'or qui lui avoue avoir mis le feu pour lui, puis, comme une vision, elle disparaît.  Elle ne reviendra que dans son rêve, un peu comme si elle évoquait à elle seule toutes celles qu'il avait croisées ou étreintes, comme si elle devenait obsédante, envoûtante même. Les termes sont intensément érotiques et sa solitude volontaire est souvent troublée par la vue d'une femme, la même que celle de l’incendie. Il se souvient des passantes qu'il a simplement aperçues, des détails de leur visage et de leur corps, parle de l'émoi qu'elles ont suscité. L'image du feu est associée à la passion amoureuse et l'épilogue « flamboyant » vient conforter cette impression, mais aussi à l'acte sexuel évoqué avec force détails pornographiques voire scatologiques et lié à l'or de la denture comme un symbole impossible à atteindre. Il y a en permanence ce mélange d'émotions subtiles et d'évocations crues, un peu comme si le narrateur, dégoûté de cette vie, se réfugiait dans le rêve et dans ses souvenirs.  Dans les images de cette femme qu'il rencontre physiquement ensuite, il y a cette notion de dépaysement, d'éphémères rencontres, cette douceur et cette violence dans l'étreinte, ce mystère et cet esclavage qui les entourent, dans une sorte de halo fugace où se conjuguent recherches et découvertes, quête effrénée de cette compagne face à la fragilité de la vie, faiblesse de l'enfant et maturité de l'adulte, obsession du corps féminin et de l'amour bestial et délirant, conçus sans doute comme une addiction pour échapper à l'absurde de l’existence et aussi à la mort. Il se souvient alors de la vision nocturne d'un couple enlacé mais dont l'homme menaçait sa partenaire d'un pistolet, une arme létale qui va revenir dans le texte, une histoire de femme tellement mystérieuse qu'on se demande si tout cela n'appartient pas au rêve !

 

Tout au long de ce roman déjanté et gore, j'ai ressenti un réel malaise entre la poursuite de cette femme belle et désirable, comme un fantôme énigmatique dont la sensualité n'a d'égal que sa volonté de tuer, le besoin d'amour de cet homme désespéré mais présenté comme irrésistible, ces corps féminins désirables, cette violence aveugle et maffieuse, cette luxure distillée à chaque page dans une atmosphère d'esclavage, de soumission, de crainte et de destruction définitive de cette société à laquelle le narrateur et sa compagne n'échappent que sous la forme de morts-vivants. Pourtant, telle n'avait pas été mon impression lors d'une rencontre avec Antonio Moresco et Laurent Lombard, l'auteur ayant eu des propos apaisés avec une image presque effacée. Le cheminement du narrateur avec sa compagne parmi les morts qui ne le sont pas tout à fait, n'est par ailleurs pas sans évoquer la descente de Dante aux enfers. Devant les frustrations sexuelles et l'obsession de la mort de l'auteur à travers d’improbables combats meurtriers de vivants contre des morts, j'ai été partagé entre la sincérité de la confession de son érotomanie et sa fascination pour une certaine violence armée, je me suis interrogé sur l'exorcisme de l'écriture, le refoulement et la culpabilisation. J'ai pensé que ce parti-pris de rejet était peut-être lié à son parcours personnel et littéraire difficile et tortueux, entre séminariste, ouvrier prolétaire et activiste politique. Même si l'épilogue vient donner un certain espoir en forme de conclusion à ce roman dérangeant et peut-être une réponse à ses interrogations et à ses angoisses, je n'ai que très peu goûté son style cru et le déroulement déconcertant de cette fiction, même si, par certains côtés, je suis moi aussi admirateur de la beauté des femmes et que je déplore, de plus en plus cette société sans repère ni boussole qui est la nôtre, surtout actuellement.

 

Je suis peut-être passé à côté de quelque chose qui par moments a des connotations épiques mais surtout apocalyptiques et orgiaques et à d'autres périodes présente des côtés étrangement oniriques, entre désespoir et obsession, violence, destruction et amour fou, le tout aux marches de la réalité. Je n'ai peut-être rien compris à ce récit tressé avec une une prose narrative allégorique et fantastique, élément d'un triptyque romanesque que l'auteur lui-même présente comme le mouvement d'une symphonie. L'auteur a pourtant fait l'objet d'un colloque en Sorbonne en 2015 et est considéré comme un grand écrivain italien. J'ai en tout cas eu une pensée pour le traducteur de ces textes et la difficulté qu'il a pu avoir entre « traduction et trahison » [« dradure-tradire » comme le disent si bien nos amis Italiens].

 

C'est ma deuxième approche de l’œuvre de Moresco qui fait suite à « Fable d'amour » (La Feuille Volante n°993) et qui m'a laissé quelque peu dubitatif.

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Dans le jardin de l'ogre

La Feuille Volante n° 1119

Dans le jardin de l'ogre Leïla Slimani - Gallimard.

 

Adèle, 35 ans, mère du petit Lucien, est mariée à Richard, médecin. Elle est journaliste mais n'aime guère son travail qui pourtant lui laisse beaucoup de libertés, et Paris est une grande ville ! Sa vie est ordinaire, trop peut-être et elle s'y ennuie. Son mari est très épris d'elle, lui offre tout ce qu'elle veut et lui fait une entière confiance. Trop peut-être puisqu'il ne voit rien du manège de cette femme qui se révèle être une dévoreuse d'hommes, prenant ses amants au hasard des rencontres, chez ses amis ou dans son milieu professionnel, qui rajoute sans qu'il le voit de l'humiliation à ses trahisons au risque de faire endosser à son mari une paternité adultérine. Comme tout homme trompé, il est à ce point naïf qu'il ne soupçonne même pas sa nymphomanie et croit son épouse vertueuse. Adèle est une femme sensuelle et hystérique qui croit que tout lui est permis et qui recherche le bonheur dans les aventures passagères en oubliant sa famille. Évidemment une telle situation ne peut perdurer et le hasard qui fait parfois bien les choses vient lui ouvrir les yeux. Au début il n'y croit pas et tombe de haut face à l'évidence.

L'histoire est racontée simplement et j'ai plus ressenti le désarroi de Richard que la culpabilité d'Adèle qui ne vient que bien plus tard C'est vraiment un beau roman et l'auteure s'attache son lecteur avec un réel talent. Ce texte nous rappelle que notre vie est fragile comme tout ce que nous bâtissons. Leïla Slimani dissèque les fantasmes et les obsessions de cette femme autant que l'inconscience de cet homme qui ne méritait pas une telle épouse ni de telles épreuves, même s'il choisit de voir dans sa conduite la marque d'une maladie (c'est son côté médecin) et s'il veut peut-être lui pardonner pour ne pas faire éclater sa famille par un divorce. Il y a une analyse très fine du plaisir féminin mais aussi de la psychologie de cette femme pour qui l'amour, même de contrebande, peut être l'antidote du temps qui passe et du vieillissement. Pourtant, même si l'auteure ne souligne pas la culpabilisation d'Adèle, elle n'a pas réussi à me la rendre sympathique même si Richard, par une installation en Normandie et la consultation d'un psychiatre pour elle, tente de garder sa femme. Adèle n'a jamais réussi à s'intégrer dans une famille, ni dans celle de ses parents ni dans la sienne propre et par ses adultères elle a cherché maladroitement à exorciser ce manque et ces silences. A l'évidence, cette nouvelle vie sans son travail ne l'enthousiasme guère et l'inaction qui la caractérise aggrave son cas et altère sa santé. Elle s'enfonce chaque jour davantage dans la routine et le climat pluvieux, entretient mollement l'espoir un peu fou d'un pardon de Richard et entrevoit de plus en plus la solitude, le vide, le vertige. Lui, c'est un homme ordinaire qui voyait le mariage comme un passage obligé pour fonder une famille et s'en occuper au quotidien. Après avoir eu connaissance des frasques de sa femme il n'a pas cherché à se venger, sans doute par timidité, inexpérience ou malchance mais le mal est fait qui laissera des traces indélébiles, celle de l'erreur qu'on n'oubliera pas, de l'aigreur, de l'amertume… .J'avais adoré « Chanson douce » (La Feuille Volante n°1108) mais sûrement pas à cause du prix Goncourt. Cette première œuvre m'a bouleversé autant par le style juste, sans fioriture, délicieusement érotique et avec des chapitres concis, que par la manière de traiter un sujet qui d'ordinaire prête plutôt à la plaisanterie.

© Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un avion sans elle

La Feuille Volante n° 1118

Un avion sans elle Michel Bussi – Presse de la Cité.

 

En décembre1980, un avion s'écrase dans le Jura, un seul survivant, un bébé de trois mois est éjecté avant l'explosion. Or deux bébés de cet âge, deux filles, étaient dans l'avion, la survivante est donc l'une d'elles et la presse s'empare de cette petite miraculée. Deux familles revendiquent la pauvre orpheline, l'une est riche, les de Carville qui pensent qu'il s'agit de Lyse-Rose et l'autre, les Vitral, qui ne possèdent qu'un camion à frites croient reconnaître Émilie. Tel est le thème de ce roman policier qui, au jeu de mots près emprunte son titre à une chanson de Charlélie Couture. C'est simple, mais en apparence seulement puisque l'auteur va développer cette intrigue, tout au long de 530 pages, en multipliant les personnages, les rebondissements, et les situations plus surréalistes les unes que les autres. C'est normal parce que sans cela il n'y aurait pas de roman et surtout pas d'intérêt pour le lecteur. C'est ainsi que la justice s'en mêle, avec son incontournable hésitation, il y a bien les tests ADN mais dans un polar ils ne peuvent que faire l'objet de manipulations, les recherches, longues, 18 ans quand même, confiées à policier privé au nom improbable et pas mal véreux qui, devant son échec, tente de se suicider pour finalement être assassiné, non sans avoir, au dernier moment, trouvé la solution si longtemps cherchée et qui pourtant était, elle aussi, d'une simplicité aveuglante. Pour corser le tout, le fruit de ses longues investigations qui faisait l'objet de notes avaient été brûlées par ses soins et n'étaient plus, au moment de sa mort, qu'un petit tas de cendres. Peut-être pas, cependant puisqu'elle avaient été transmises sous forme de rapport à d'autres personnages intéressés par cette affaire. Quant à son cadavre, le doute finit par s'installer ! Comme dans tout roman, l'amour s'en mêle, sans lequel une fiction n'existe jamais tout à fait, mais aussi la puissance de l'argent, le chantage, les relations sociales et leur poids sur les décisions officielles, la supposée supériorité des riches sur les pauvres, les intérêts familiaux et successoraux, la nécessaire volonté, face à la mort de ses proches, de transmettre le patrimoine, le nom, la richesse, la volonté de se faire justice soi-même et d’accélérer le sens des choses bref tout ce qui, dans l'espèce humaine est de nature à en révéler le côté sombre et inavouable. Tout cela c'est sans compter avec les doutes avec lesquels cette ,jeune fille va vivre jusqu'à sa majorité, sa filiation mystérieuse et les relations forcément difficiles qu'elle va avoir avec les membres des deux parentèles. Le jeu de piste macabre est compliqué à souhait, l'étude des personnages est bien menée, avec peut-être des longueurs, mais je déplore qu'elle soit faite sur un mode un peu trop manichéen, opposant la cupidité des riches et la vertu des pauvres. Bref, si je ne me suis pas trop ennuyé malgré la longueur de cet ouvrage, je n'y suis pas vraiment entré, perdu que j'étais dans les péripéties successives de cette œuvre avec son lots de meurtres et de morts, de disparitions et d'accidents de la vie. Le texte est, bien écrit, dans le plus pur style du polar et entretient le suspense jusqu'à la dernière page.

 

J'ai abordé cette œuvre par curiosité. Je n'en ai pas été déçu, pas vraiment emballé non plus.

© Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Profession du père

La Feuille Volante n° 1117

Profession du père Sorj Chalandon - Grasset.

 

Qui était vraiment le père d’Émile Choulans ? Était-il parachutiste, professeur de judo, agent secret ou conseillé spécial du général de Gaulle comme il le disait. Toujours est-il qu'il entretenait son jeune fils à la fois dans une mythomanie tournée vers le maintient de l'Algérie dans le giron de la France avec tout le folklore attaché au généraux rebelles et les coups de mains de l'OAS et dans une discipline quasi-militaire où il entendait maintenir cet enfant-soldat amateur de dessin. Fasciné par un homme dont il ne connaît même pas la profession mais qui use volontiers de violence physique envers sa famille, Émile qui multiplie les bulletins de notes médiocres, lui obéit aveuglement sans la moindre velléité de rébellion, sans même se rendre compte que tout cela n'est qu'une comédie, sans s'apercevoir que Ted, ce personnage mystérieux qui serait son parrain, n'a d'existence que dans son imagination.

Qui était vraiment cet homme, mythomane et paranoïaque qui jouait sur la passivité de son épouse et l'admiration que son fils lui portait ? Son portrait nous est tracé à travers les yeux naïfs d'un enfant de treize ans puis plus tard ceux d'un adulte. Ce sont des scènes de folie auxquelles le lecteur assiste, au point que cet adolescent s'identifie à ce père fabulateur. Tout cela se dégonfle néanmoins quand l'enfant, las des coups, menace son père avec son propre pistolet. Pourtant c'est un piège qui se referme sur Émile qui va connaître la psychiatrie et sa mauvaise réponse parce qu'il est plus facile d'accuser un enfant que de se remettre soi-même en question. Le monde fourmille de gens désireux de se faire valoir et qui jouent une comédie ridicule pour se prouver à eux-mêmes qu'ils existent, qu'ils ont de l'importance et qui finissent par y croire. J'avoue qu'au début de ce roman, j'ai ressenti une certaine sympathie pour cet homme un peu bravache et hâbleur, mais, rapidement, au fil des pages, il m'est apparu pathétique et son irresponsabilité autant que sa violence se sont révélées incompatibles avec son rôle éducatif de père. Sa mère effacée n'est pas moins coupable dans son attitude fuyante et muette (ce mutisme est illustré par l'épilogue). Elle aurait pu jouer un rôle actif face à cet homme mais a choisi de ne pas le faire, préférant laisser Émile être phagocyté et détruit lentement par son père et finalement le laisser partir au nom du maintien des choses en l'état pour sa seule tranquillité égoïste. J'ai éprouvé de l'empathie pour le petit Émile qui, en grandissant s'installait de plus en plus dans le rôle de victime et dont les parents entretenaient cette plaie dont il aurait bien du mal à guérir. Et d'ailleurs, guérit-on de cette enfance assassinée ? Je ne connais rien de la vie de cet auteur rencontré par hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque mais je choisis, parce que cela a quelques connotations avec mon enfance, de dépasser la fiction pour y voir une dimension autobiographique. Dès lors, et parce que c'est aussi une démarche personnelle, je me demande si l'écriture remplit réellement son rôle d'exorcisme et si, ce qui a été une expérience malheureuse n'est pas le prélude à la reproduction d'une situation délétère comme c'est souvent le cas.

 

J'ai en tout cas apprécié le style simple mais efficace de l'auteur dont je découvre ici une autre facette de son talent.

© Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Une étrange affaire au bureau des hypothèques.

La Feuille Volante n° 1116

Une étrange affaire au bureau des hypothèques – Janick Chesneau – Auto-édition.

 

Dans la vénérable administration fiscale, la « Conservation des hypothèques » était jusqu''à présent, pour les fonctionnaires de tout grade, du directeur au simple agent, un poste de fin de carrière apprécié par tous et à plus d'un titre. C'était un service un peu à part où l''ambiance était différente, l'environnement plus feutré, le travail plus méthodique peut-être, jusqu'au temps qui semblait, ici plus qu'ailleurs, se dérouler selon un autre rythme. C'est que, cette spécialité du « service public » dont l 'existence remonte à la Révolution française et à son respect du droit de propriété, a pour fonction d'assurer la publicité légale de tous les actes soumis à l'Enregistrement qui ont trait à la propriété foncière. Elle a donc un rôle essentiel dans le quotidien des Français.

Qu'il puisse s'y passer quelque chose d’extraordinaire qui vienne briser la routine administrative, les vieux papiers, les fiches cartonnées rédigées avec grand soin et à la main et qui étaient les gardiennes des transactions immobilières depuis des générations, est du domaine de l'impossible. Et pourtant, en ce matin d'hiver 1990, Mari-Jo, une agente matutinale et zélée, entrant dès 7H30 dans les bureaux, trouve le corps d'un homme, étranger au service, en train d'agoniser entre les bacs rotatifs métalliques. Émoi général, on appelle le SAMU, les pompiers, la police judiciaire, on rend compte à la hiérarchie et évidemment la presse locale s'en mêle, bref un bouleversement qui va conduire chacun à être interrogé et le Conservateur, qui espérait mieux avant son départ en retraite, à s'inquiéter quelque peu devant la présence dans ses locaux, pourtant sécurisés, de ce mystérieux intrus. Une délicate enquête s'annonce en direction d'un couple d'agriculteurs et d'une sordide affaire de donation plus qu'improbable dans le cadre d'un conflit familial pour le moins compliquée par une rénovation du cadastre, qui s'égare dans un conflit d'intérêts, le tout sur fond de confidentialité où chacun a à cœur de témoigner tout en restant sur ses gardes en respectant les prérogatives administratives et hiérarchiques qui s'imposent autant que les susceptibilités sociales.

 

L'auteur déroule cette courte fiction (une centaine de pages) à l'épilogue inattendu, en y mêlant humour, expressions et vocabulaire administratif caractéristique. C'est assez rare qu'un roman noir s'inscrive dans le cadre de l'administration fiscale, généralement considérée comme rébarbative et qu'on évite volontiers. C'était certes le cadre de travail de l'auteur qui ne manque pas, à l'occasion, de se faire le témoin du changement de mentalités et du bouleversement de carrières venant avec l'introduction de la dématérialisation informatique, de la rationalisation du travail et des économies inévitables tout en respectant le service rendu aux usagers, dans une unité adlinistrative traditionnellement vouée à un certain conservatisme.

 

Je parlerai aussi de cette irrésistible envie d'écrire et de partager, sans doute dans le cadre restreint de ses collègues de travail, le fruit de son imagination pour cet auteur qui signe là son quatrième ouvrage dont la plupart a été publiée «  à compte d'auteur ».

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La légende de nos pères

La Feuille Volante n° 1115

La légende de nos pères – Sorj Chalandon – Grasset.

 

Le narrateur à 27 ans quand son père, Pierre Frémaux meurt en 1983 et, devant le cercueil, il prend conscience que cet homme à été un Résistant, un combattant pour la liberté, un déporté, mais qu'il n'a jamais fait état de cette tranche de vie. Dès lors, et puisqu’il est biographe de profession, il ressent comme un devoir de rendre hommage à cet homme d'exception qui n'a jamais rien demandé, ni décoration, ni reconnaissance et n'a voulu faire que son devoir. Il veut être au rendez-vous de la mémoire qui vous fait remonter le temps et porter témoignage pour les générations futures. Quelques années plus tard, il est contacté par une jeune femme, Lupuline, dont le père, de son nom de guerre Tescelin Beuzaboc, a été un héro de la Résistance et elle souhaite que ses faits d'arme soient consignés dans une biographie qu'elle paiera puisqu'elle se révèle incapable de la rédiger elle-même ou préfère l'intermédiaire d'un tiers. Au début, le narrateur accepte ce travail mais rapidement, soit parce qu'il ressent quelque chose pour la belle jeune femme, soit' parce que le doute s'insinue en lui, de copiste zélé et de témoin transparent, il devient un enquêteur suspicieux, ce qui n'est guère dans ses habitudes professionnelles, cherchant dans les archives à recouper les informations qu'il reçoit du vieil homme. Cette posture épuise Tescelin dont l'aura est mise en doute par un étranger et risque de déstabiliser la jeune femme qui verrait s'évanouir la figure héroïque et tutélaire du père. La blessure de Tescelin souvent présentée comme héroïque, prend soudain la teinte banale du quotidien.  Le narrateur décrit en ne négligeant aucun détail, les phases de cette démarche, entre volonté de laisser quelque chose de soi à sa postérité, le besoin de se confesser au pas de la mort et cette envie de garder pour soi des choses inavouables où la réalité le dispute à la mythomanie. C'est aussi une démarche intime qu'il ne faut pas manquer, un rendez-vous avec la mémoire, une sorte de « jugement dernier » où le principal intéressé est coincé entre la volonté de parler de lui et l'impossibilité de le faire parce que la parole tient à la fois de la psychothérapie et du témoignage, quelque chose de subtil entre l’orgueil et le silence, entre la volonté de se mettre en exergue et celle de rester en retrait parce que simplement cela peut bousculer la légende qu'on a mis tant de temps à tisser soi-même.  Ce faisant, le narrateur modifie le contrat qui le lie à Lupuline, il devait en effet écouter et écrire, sans même le souci de la vérité, mais il hésite. Il se produit alors un phénomène étrange où le narrateur se met à imaginer à son tour, porté peut-être par la force des mots, à prêter à son sujet des paroles qu'il n'a jamais prononcées, à entériner des actions qu'il sait fausses. Alors ce dernier, désireux sans doute d'êtres moins anonyme dans cette guerre invite la narrateur à lui parler de son père, un authentique Résistant oublié, entouré lui aussi de cette aura et qu’inconsciemment le biographe va rechercher à travers l'histoire de Tescelin.

 

Ce prétexte romancé évoque ceux qui ont traversé cette période de l'histoire, souvent sur la pointe des pieds et d'une manière anonyme et qui souffrent, dans leur for intérieur, de n'avoir pas eu une attitude héroïque. Alors, parce que le temps a passé, parce que l’imagination a peu à peu pris la place de la réalité et qu'il fallait à tout prix masquer les tiédeurs et peut-être les compromissions de l'époque, les intéressés, tissant autour d'eux le mystère ou au contraire l'auto encensement, se sont enveloppés dans l'étoffe du héro que tous les membres de la famille et les amis se font un devoir de célébrer. La fasciation de sa fille pour cette homme était telle cet homme était elle qu'elle allait même jusqu'à s'identifier à lui. Ils furent nombreux les Résistants de la dernière heure, ces combattants de la Libération quand il n'y avait plus de danger, ce qui met en lumière un de ces travers incontournables de la triste espèce humaine à laquelle nous appartenons tous. Ils ont trouvé dans un ultime regain de courage l'occasion de se racheter. Dès lors ce qui devait être un panégyrique atteint bizarrement son but, c'est à dire que l'ouvrage est imprimé et conforte l'image de Tescelin, le narrateur n'ayant pas le courage de dégonfler le mythe, coincé entre l'attirance qu'il éprouve pour Lupuline et sa volonté de porter un témoignage qui se veut véridique. Ainsi le biographe va-t-il rentrer dans son rôle initial, devenir écrivain, créateur à l'imagination féconde pour ne rien gâcher de l’univers artificiel de cet homme et de l'image que sa fille en a. C'est une manière, certes un peu différente, d’être à son tour un véritable menteur, autant au nom de la création littéraire que de sa volonté d'entretenir quelque chose de fictif, une manière d'apporter du bonheur avec sa plume et avec son talent au lieu d'être celui qui fourrage dans une plaie ouverte. Ainsi mêle-t-il la réalité et l'imaginaire avec des mots, retisse-t-il une légende, en rendant hommage à ceux qui sont morts pour la liberté parce que la Camarde leur avait donné rendez-vous et en y invitant ceux qui, comme Tescelin, ont survécu sans même avoir rien fait pour cela, ceux qui ont regardé de loin en évitant de mêler leur sang et leur sueur aux actes de Résistance. Retranscrire, même faussement, une réalité lentement tissée année après année, lui donner par l'écrit, par le texte imprimé sous forme de livre, une sorte de dimension authentique, entériner des actes courageux qui n'ont jamais existé, telle va donc être l'action du narrateur.

 

J'avoue que j'ai longtemps hésité face à ce livre et cette propension qu'ont ceux qui ne sont rien et qui le savent, à en admirer d'autres qui nagent eux-même en plein fantasme, même si tout cela est faux. Pourtant Tescelin est presque soulagé que la vérité éclate avant sa mort et qu''il soit lui-même l'artisan de cette confession. C'est un peu comme s'il s'allégeait d'un poids devenu soudain trop lourd et qu'il trouve dans l'initiative spontanée de sa fille l'occasion de remettre les choses à leur vraie place... Fini chef de réseau combatif, le héro courageux qui avait dédaigné les honneurs et voici la vraie image de cet homme, tiède et peut-être résigné dans ce pays vaincu où il a, comme tant d'autres, réussi à survivre. Il choisit lui-même et j'y voit aussi la marque d'un certain courage.

 

J'ai aimé ce roman autant par le style simple, fait de phrases courtes avec lesquelles il est écrit que par les thèmes qu'il traite.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.comll

86, année blanche

La Feuille Volante n° 1114

86, année blanche Lucie Bordes – Liana Levy.

 

En ce printemps 1986, nombre d'entre nous ont appris où était la ville de Tchernobyl et ont réalisé ce qu'est réellement le danger nucléaire après l'explosion de la centrale. Certes il y a eu les déclarations lénifiantes et trompeuses du pouvoir en place, tant en URSS qu'en France, avec cette volonté à la fois de masquer la réalité et de ne pas affoler les populations et il y a eu la triste réalité des troupeaux abattus parce que contaminés et des cancers de la thyroïde en France, les villes vidées de leurs habitants en Ukraine et la désolation pour de nombreuses années.

L'auteur s'approprie cet événement et nous le restitue à travers les yeux de trois femmes, Lucie qui habite le sud de la France, Ludmina qui habite Prypiat, la ville ultramoderne qui jouxte la centrale et Loulia qui demeure à Kiev, à une centaine de kilomètres de Tchernobyl. Les préoccupations de ces trois femmes sont différentes, Lucie, une adolescente, se demande si, comme les autorités françaises l'ont affirmé, le nuage radioactif s'est réellement arrêté à la frontière et en quoi sa vie peut en être affectée alors que son père craint pour son emploi menacé aux chantiers navals qui vont fermer ; elle se trouve donc confrontée à un double cataclysme. Ludmina a 25 ans et veut croire elle aussi au discours officiel de ce communisme triomphant qui proclame qu'il ne faut pas s'inquiéter et que tout est sous le contrôle. Son mari Vassyl, l'amour de sa vie, qui travaille à la centrale a été réquisitionné pour dégager les décombres. Loulia est mariée à Petro et leur ménage tangue sérieusement surtout depuis qu'elle a rencontré Christian, un étudiant français qui rentre en France dès que l'explosion est connue. Son mari, qui est conscient de la situation et qui voit ses rêves de bonheur s'effondrer, s'engage volontairement comme « liquidateur ». Ces deux hommes ne reviendront pas.

C'est aussi un monde ouvrier qui disparaît dans le sud de la France, malgré l'impuissance des syndicats et même leur abandon, là même où on avait encouragé les hommes à venir travailler ici et à qui on dit maintenant que c'est fini. Ce sont des décisions des « politiques » à la fois irresponsables et corrompus, qui font bon ménage de la vie des autres malgré leurs discours enflammés qui assurent leur carrière ou leur enrichissement personnel. D'autre part, l'énergie nucléaire fait partie de notre vie, nous apporte le confort au point qu'elle nous fait oublier le danger qu'elle représente et qui plane sur nous, nous fait admettre tous les discours officiels faussement rassurants. N' a-t-on pas oser nous affirmer, avec l'aval d'un universitaire éminent, que le nuage mortel s'était, comme par miracle, arrêté à nos frontières ! Le danger reste valable chez nous, dans nos centrales vieillissantes et qui seraient des cibles faciles pour des terroristes fanatiques désireux de tout anéantir.

J'ai aussi songé à Petro dont le bonheur part en quenouille et qui choisit cette mort héroïque au service de son pays parce que son épouse a préféré un autre homme plus jeune, plus séduisant… Drame familial et humain tant de fois recommencé pour une nouvelle vie pas forcément heureuse, avec, autour de soi le malheur, la solitude, la mort parfois, cette manière, très personnelle de jouer avec la vie des autres, de se croire autorisé à peser sur elle qui me paraît être une constante de cette triste espèce humaine à laquelle nous appartenons tous. Face à cette réalité, Lucie s'ouvre à la vie, à l'amour, à l'espoir, mais on se demande combien de temps cela tiendra. Il y beaucoup de pages qui se tournent dans ce roman.

 

Le style quelconque ne m'a pas emballé et même si je peux adhérer aux différents thèmes développés dans ce texte, j'ai eu du ma à habiter ces trois histoires.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com

Le plus et le moins

La Feuille Volante n° 1113

Le plus et le moins Erri de Luca - Gallimard.

Traduit de l'italien par Danièle Valin.

 

Ce sont quarante courts textes que l'écrivain italien choisi d'offrir à la lecture. Il évoquent des épisodes de sa vie, de son parcours assez atypique d'homme, d'ouvrier et d'écrivain. Cette empreint autobiographique est rare dans l’œuvre de Luca, plus nettement marquée par le récit romancé. Né à Naples dans une famille modeste, il devient ouvrier maçon, conducteur de camions, travaille sur les chantiers, dans la mine puis en usine ce qui le mène, comme beaucoup d'Italiens, vers Turin et vers la France. Il nous confie ce que fut son éveil à l'écriture, dès l'école primaire et cette « révélation , comme « un champ ouvert, une issue ». Cet épisode de son enfance marque cependant une étape décisive dans sa vie ; face à l'attitude dubitative du maître d'école devant son récit pourtant personnel, le petit garçon qu'il était alors choisit d'entrer en résistance contre le pouvoir dominateur de cet instituteur. La résistance au pouvoir, notamment par l'écriture, sera un des piliers de sa vie et on se souvient qu'en 2013 il appela à la révolte contre un projet ferroviaire franco-italien, acceptant par avance l'incarcération au nom de la liberté d'expression et du devoir d'opposition à un projet qu'il jugeait inutile et dangereux [il fut relaxé]. Il s'insurge contre les bombardements qui tuent des civils, que ce soit en Espagne, pendant la guerre civile à Guernica, à Naples pendant la deuxième guerre mondiale où la voix des femmes en garde la mémoire ou à Belgrade à la fin du XX°siècle. Plus tard, cet autodidacte authentique se singularisera en préférant la lecture dont le goût lui a été légué par son père, et grâce à son de son errance au gré du travail, il engrangera des souvenirs personnels qui nourriront son œuvre. L'écriture accompagnera ses pas et fera de lui le témoin de ses expériences personnelles, familiales et professionnelles, des visions fugitives d'une maison qu'on détruit dans son quartier napolitain ou des figures plus marquante d'un ouvrier ou la vision fugitive d'un chien . A titre personnel, il marque son attachement à la nature au travail , avec toujours, dans son sac de modeste salarié, un livre. Il dit en effet, tout le bien qu'il pense de la lecture, celle de l’œuvre des autres qui l'a ouvert à la littérature et a suscité et entretenu sa propre création, évoque Louis-Ferdinand Céline, parle de la Bible qu'il lit en hébreu, des chansons de Bob Dylan, des montages que maintenant il escalade, de tout ce qui a construit sa vie pêle-mêle, sa famille, son enfance napolitaine, la mer Méditerranée, ses combats pour l'égalité, la liberté et la fraternité entre les hommes, pour la dignité des ouvriers et du travail ingrat et dangereux qui réunit des étrangers sans distinction de race ni de religion. Il fait aussi l'éloge des bistrots qui, en Italie comme en France sont le lieu géométrique des plaintes, des larmes et de cette volonté toujours avortée de refaire le monde, accoudé à un comptoir. Il y a dans ses apprentissages des présences féminines, mais elles me paraissent sobres, timides, éphémères quand tant d'autres écrivains font étalage de leurs succès, d'autant plus volontiers qu’ils les puisent souvent dans leur imagination et dans leurs fantasmes beaucoup plus que dans leurs expériences. L'écriture est heureusement là pour pallier pas mal d'échecs !Il est difficile à De Luca qui fut un travailleur manuel de passer sous silence sa révolte contre toutes les injustices, les exclusions, les hiérarchies, sa satisfaction de voir une jeunesse américaine s'être dresser contre la guerre du Vietnam au nom de la liberté, l'égalité, la fraternité dont il puise les sources autant dans les chansons de Dylan que dans les romans de Kerouac.

Comme toujours son écriture est poétique (je n'oublierai pas non plus la traductrice). Il parle de lui, comme tous les écrivains mais le fait à travers les histoires des autres qu'il s'approprie. Dans ce recueil de textes qui ne sont pas des nouvelles mais des évocations de son parcours personnel, j'ai choisi de voir un univers douloureux comme le sont généralement les livres. Il me semble fait de solitude, de regrets, de remords et d'une certaine nostalgie née de la fuite du temps ;

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

et que celui qui a soif, vienne

La Feuille Volante n° 1112

Et que celui qui a soif, vienne. - Sylvain Pattieu – La Brune au Rouergue.

 

Dès l'abord et malgré ce titre tiré d'un verset de l’Évangile, le lecteur est plongé dans l'atmosphère de ce siècle de piraterie, avec pour personnage central la mer. A l'époque, la navigation était plus dure que maintenant, plus aventureuse et incertaine aussi. L'auteur ne nous épargne rien de la dure vie des hommes d'équipage à bord, des matelots recrutés de force ou par ruse dans les tavernes et qui bien souvent mourraient pendant le voyage, victimes des conditions extrêmes de navigation mais aussi des sanctions des supplices, parfois injustes infligés par les officiers et des boscos et des sévices des plus anciens. L'auteur nous fait aussi partager, avec force détails, les châtiments dont sont victimes des hommes d''équipage au nom de le nécessaire discipline. A cela s'ajoutaient la piraterie, les mutineries, les abordages meurtriers auxquels les navires marchands ne pouvaient résister. Il nous invite aussi à terre, à l'escale, avec l'alcool, les filles du port et les rixes parfois mortelles. C'était l'époque des négriers, du commerce triangulaire, des traversées inhumaines avec au bout la souffrance à fond de cale et la mort pour ceux qui passeraient leur vie en esclavage ou tenteraient de prendre par la révolte leur destin en mains. Il y avait ce Nouveau Monde, cette Amérique, qu'il fallait peupler avec des femmes qu'on sortait des bordels ou simplement de la misère en leur faisant miroiter des jours meilleurs. Pour beaucoup c'était l'espoir qu'on entretenait ainsi, mais la réalité était bien différente. C'est aussi l'époque de la Compagnie des Indes Orientales où le mot d'ordre était de s'enrichir par le commerce entre l'Europe et l'Asie mais dans la tradition puritaine protestante.

 

Ce brassage de population fait naître des rencontres pas toujours heureuses. Le microcosme de ces trois navires à voiles, le négrier, le marchand et le pirate, donne à l'auteur l'occasion de se livrer à une galerie de portraits étonnants, émouvants et parfois même inattendus, des hommes de la terre se retrouvent à bord, des paysans et des religieux incapables de s'adapter à cette nouvelle vie, des femmes du bord pour qui ces hommes sevrés d'amour se battent et parfois meurent. Il transporte le lecteur dans ce siècle où la vie ne valait pas cher, quand les voyages maritimes se faisaient au gré des vents et des tempêtes, quand le danger et la mort faisaient partie du voyage, le tout sur fond de combats, d'abordages, de taverne et de liberté.

 

Ce siècle de piraterie n'était finalement pas bien différent du nôtre aujourd'hui où l'imagination n'a pas de borne pour s'enrichir, s'approprier le bien d'autrui ou simplement le faire souffrir, l'écraser ou le jeter dehors pour le seul plaisir de se dire qu'on existe et qu'on a de l'importance. Dans ce siècle comme dans le nôtre, le mensonge, l'hypocrisie, l'adultère, la vengeance avaient cours, partagés équitablement entre les hommes et les femmes, malgré les apparences savamment entretenues. Les circonstances, les modalités, le décor sont certes différents mais l'espèce humaine reste la même, pas si fréquentable que cela malgré les efforts louables de gens qui veulent faire changer le monde, le rendre meilleur ! De simple récit d'aventure, ce roman passionnant au début et fort bien écrit, malgré cependant de nombreuses longueurs et l'histoire un peu abracadabrantesque de Karl (ou de Katarina), et le mélange franchement déroutant des époques, pirates ou non, et des épisodes de la vie personnelle de l'auteur, révèle, s'il en était besoin, cette espèce humaine pas si reluisante que cela mais à laquelle nous appartenons tous.

 

Ce qui au départ était excitant, qui sentait bon l’aventure et le dépaysement est parvenu, sur la fin, à me lasser.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Les étoiles s'éteignent à l'aube

La Feuille Volante n° 1110

Les étoiles s'éteignent à l'aube Richard Wagamese - ZOE

Traduit de l’anglais par Christine Raget.

 

Nous sommes à l'ouest du Canada, dans une nature sauvage. Franklin Starlight tout juste âgé de seize ans part avec sa jument à la rencontre de son père, Eldon, quelque part dans un endroit sordide, des retrouvailles au crépuscule de sa vie. Franklin a été élevé par un vieil homme qui lui a tout appris de cette vie sauvage, de cette vie patiente de chasseur, un étranger à qui Eldon l'a confié alors qu'il était enfant. Il n'a que rarement rencontré son père et n'a jamais connu sa mère. Rongé par l'alcool son père va bientôt mourir et veut que son fils l'enterre dans la montagne, comme un guerrier qu'il n'est cependant pas, c'est à dire d'une façon honorable ce qui, dans la tradition indienne lui permettra de connaître la paix dans l'au-delà. Après bien des hésitations, Franklin qui ne sait rien de sa famille interroge son père qui lui révèle des secrets. Eldon profite de des derniers moments pour dire à son fils ce qu'il lui cachait depuis longtemps. Franklin presse de vieil homme de questions, notamment sur sa mère, ne le ménageant pas, discutant ses décisions d'alors, le jugeant gravement un peu comme s'il voulait régler des comptes avec lui.  En fait ce dernier voyage en compagnie d'un père qu'il ne connaît pratiquement pas a des accents de parcours initiatique pour le garçon. Il a une attitude contrastée avec le vieil homme, veillant à ce qu'il ne manque de rien mais aussi cherchant à en savoir un peu plus sur cet homme qui lui aussi veut se confier, lui dire ce qu'à été sa vie, son parcours vers l'alcool, ses regrets, ses remords , ses trahisons, ses douleurs intimes, ses obsessions. Cela prend des accents de confession ultime, une quête de pardon.

Les dialogues sont économes en mots, les descriptions empreintes de réalisme, de simplicité et de poésie ; Elles imprègnent le lecteur parce que la nature est le véritable personnage de ce roman. Elle est tour à tour foisonnante, luxuriante, nourricière mais aussi hostile et dangereuse et Franklin a appris du vieil homme à en vivre et aussi à y survivre. ;Au-delà de l'histoire, distillée avec de nombreux analepses, l'intrigue est bien construite et tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin sans que l'ennui ne s'insinue dans sa lecture. C'est un roman poignant et émouvant, riche en évocations qui révèlent ce que fut la vie d'Eldon, une succession d'échecs mais aussi de trahisons, comme s'il était marqué par un destin funeste dont il ne pouvait pas se défaire, avec au bout, la déchéance de l'alcool, la solitude, la peur de ne pas pouvoir effectuer ce dernier devoir. Un des thèmes soulevé par ce récit est aussi le métissage, les deux hommes appartiennent à la tribu indienne ojibwé mais ce que je retiens c'est la quête du pardon et les hésitations d'Eldon pour en arriver là, l'amour pour une femme et l'impossible bonheur avec elle, le silence et le secret entretenus pendant toutes ces années autour de la naissance de Franklin. Il y a autour de ce roman une sorte de mystère à l'image des peintures rupestres que le jeune homme croise en emmenant son père pour son dernier voyage, mystère de l'origine du garçon, de son abandon par son père, de la volonté de ce dernier de s'autodétruire face à sa mauvaise étoile, puis de retrouver in extremis son enfant et lui confier le soin de sa sépulture..

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Règlements de contes en bord de Sèvre.

La Feuille Volante n° 1111

Règlements de contes en bord de Sèvre - Philippe Guillemoteau Geste Éditions.

 

Le samedi matin est un jour de marché et c'est sacré pour les Niortais. C'est l'occasion de faire des emplettes mais c'est surtout un rituel immuable où presque toute la ville se retrouve Place des Halles, une sorte d'Agora où on aime se rencontrer. Cela fait du monde et et cela donne souvent lieu à des animations de rue puisque, dans cette cité, un centre culturel est dédié à cette activité. Il n'a y donc rien d'étonnant qu'en ce matin du mois d'avril 2013 des femmes grimées en Blanche-Neige débarquent dans ce quartier. Sauf qu'en réalité elles attaquent la succursale bancaire située sur le parvis sans que personne ne s'en rende vraiment compte. Tel est le point de départ de cette histoire qui réveille un peu la torpeur mais aussi les vieilles rumeurs de racisme, de délits et de trafics en tous genres qui ont lieu ici comme ailleurs. A ce moment Macéo, un musicien célibataire qui vivote de son art, assiste au spectacle depuis la terrasse d'un café, et, à ce titre, dépose son témoignage au commissariat. Il n'a pas vu grand-chose d'extraordinaire et les indices sont minces pour cette enquête dont est chargé le capitaine Papier et ce malgré les caméras de surveillance et les téléphones portables toujours à l'affût. Ce dernier mène comme il peut ses investigations rendues difficiles par un autre casse du même gang de femmes déguisées en personnages de contes de fées. Macéo qui n'aime guère la police, se retrouve malgré lui au centre de cette enquête qui, tout au long de ces trois mois, menace de plus en plus d'être classée et s'oriente mollement vers une association caritative composée d'épouses de notables niortais, s'égare dans le Marais, se fourvoie dans le cours des festivités culturelles locales et de la fête de la musique, le tout sur fond de réception mondaine, de difficultés financières d'une troupe de théâtre en résidence, de soif de reconnaissance, de relations amoureuses réelles ou fantasmées, d'hypocrisie, d'adultère, de luttes d'influences où chacun se sert de l'autre, de quête de reconnaissance et de remise en cause des liens qui unissent des gens qui pourtant croyaient bien se connaître, de volonté de s'encanailler, de braver les interdits et de sortir de la routine quotidienne par la prise de risques assez inconsidérés. Il y a aussi des femmes qui jouent un grand rôle ; leur présence illumine et complique un peu ce scénario aux multiples rebondissements.

J'avoue qu'au départ, j'ai été un peu désorienté par le déroulement de ce roman, la multiplicité des personnages, leur vie parfois un peu embrouillée, leurs rencontres, hasardeuses ou amoureuses, leurs passades, par cette histoire de perle perdue dans des conditions un peu rocambolesques, par ces casses dont l'un est si mal préparé qu'il est vraiment digne des « Pieds Nickelés », par ces choses que le policier découvre et qu'il veut taire alors que son enquête piétine, C'est une page qui se tourne pour beaucoup de protagonistes de ce petit drame. Pour ma part j'ai choisi d'y lire, au-delà de cette banale affaire de vols, l'histoire d'une amitié, une étude de caractères et de l'espèce humaine qui n'est pas toujours aussi franche et désintéressée qu'on veut bien nous le faire croire, un texte qui, mine de rien, note des remarques pertinentes sur les relations parfois surprenantes entre les gens.,.la vie  quoi ! Que reste-t-il de ces trois mois qui bouleversèrent ce microcosme ? Un peu de solitude et des questions restées sans réponse, des espoirs peut-être déçus… J'ai bien aimé ce roman qui se lit facilement, dans le style habituel du polar et l'auteur, musicien lui-même, régale son lecteur de ses connaissances et de sa passion en matière de musique. C'est effectivement un roman policier puisque la police s'en mêle, mais pas si noir que cela cependant. Il n'est ni violent ni gore et met l'accent sur les relations humaines et psychologiques. C'est aussi une agréable balade dans Niort, une ville de province peu souvent mise en scène mais qui mérite bien cette attention créative. Le suspens est bien distillé et tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin.  Un bon moment de lecture en tout cas.

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

La musique du hasard

La Feuille Volante n° 1109

LA MUSIQUE DU HASARD - Paul Auster – Actes sud

Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf.

 

Après avoir hérité une coquette somme d'un père perdu de vue depuis longtemps, Nash, ex-pompier divorcé, entreprend un long voyage sur le territoire des États-Unis, en voiture, seulement guidé par le hasard. Il est libre puisqu'il vient de confier sa fille Juliette dont il a été longtemps séparé, à sa sœur. Après avoir donné un grand coup de balai dans sa vie, son but est de voyager jusqu'à son dernier dollar. Ce qu'il souhaite surtout c'est emprunter les routes peu fréquentées, comme s'il voulait complètement fuir ce monde et confier au seul hasard son itinéraire et ses rencontres. Il y a la musique de Mozart et de Verdi, les femmes et il croise par hasard Jack Pozzi qui est un champion de poker nomade momentanément ruiné mais qui propose à Nash d'investir le reste de son argent dans une partie de poker contre deux milliardaires farfelus que bien entendu il plumera. Parce que les choses ne tournent pas exactement comme prévu, nos deux compères sont sommés de construire un mur pour leurs créanciers. Ces travaux étant presque réalisés Jack s'enfuit, est retrouvé à moitié mort et Nash, en proie à une sorte de folie, finit par se tuer en voiture. Tel est le synopsis de ce roman.

Au départ, j'avoue que je m'attendais à autre chose, avec le titre et la quatrième de couverture, je me serais bien laissé entraîner dans un autre univers créatif. Le hasard tient, si on veut le voir ainsi, une place dans le déroulé de cette tranche de vie de Nash mais ici j'ai pourtant vu beaucoup plus de libre-arbitre que de fatalité véritable. Nash jouit de beaucoup de liberté, symbolisé dans la première partie du roman par la route, à moins que cela ne soit qu'une illusion mais dans la deuxième partie c'est plutôt l'absence de cette liberté qui prévaut (addiction au jeu, obligation de construire le mur puis de rembourser la nourriture) sans que le hasard puisse être vraiment invoqué. Il faut cependant prendre en compte que nous sommes dans une fiction où l'auteur tient la plume et le destin de ses personnages [On pourrait ici parler également de le liberté des personnages de roman mais c'est un autre sujet]. C'est vrai aussi que nous avons là tout l’univers d'Auster où le réalisme le dispute à l'imaginaire et que c'est un terrain sur lequel je suis, à titre personnel, tout prêt à le suivre. De plus, j'accorde une grande place au hasard et contrairement à nombre de mes contemporains, je crois beaucoup à l'impact qu'il peut avoir sur chacune de nos vies. Les deux milliardaires enrichis ont chacun une obsession : Pour l'un c'est un château acheté en Irlande qu'il veut faire rebâtir pierre par pierre chez lui en Amérique, pour l'autre c'est une « cité du monde » une maquette qu'il construit et reconstruit en permanence. Deux folies, deux obsessions où le hasard ne me paraît pas avoir une grande place...Face à cela, il y a cette partie de poker que Nash et Pozzi sont sûrs de gagner mais, est-ce le hasard qui pèse sur les événements et en modifie le cours ou simplement la suffisance et l’assurance un peu trop grande de Pozzi et de Nash? Ce qui m'a frappé aussi c'est la solitude des personnages, Nash et Pozzi et leur rencontre, certes hasardeuse, ne fait pas d'eux des complices. Ils restent seuls jusqu'à la fin, c'est à dire face à la mort. Est-elle l'émanation de notre liberté, du hasard ou du destin, cette question reste posée.

Le contexte de ce roman est très américain. Il y est question d’argent, de poker, de liberté, de grandes réalisations, mais ce roman m'a semblé laisser beaucoup de questions en suspens sur le destin et la liberté individuelle qui sont des sujets philosophiques qui n'ont pas fini de nous interroger. J'ai retrouvé avec plaisir l'art du conteur de Paul Auster ce qui fait de lui, à mes yeux, un romancier majeur. La fin brutale de cette histoire m'a cependant un peu déçu je le trouve un peu convenue, presque prévisible, un véritable suicide d'où le hasard me paraît bien absent.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Chanson douce

La Feuille Volante n° 1108

CHANSON DOUCE Leïla Slimani – Gallimard.[Prix Goncourt 2016]

 

Louise est vraiment plus qu'une nounou. Non seulement elle s'occupe de Mila et d'Adam, les enfants de Myriam et de Paul, mais elle se révèle une parfaite « fée de ce logis »entre cuisine et nettoyage. Cet emploi tombe plutôt bien pour elle, veuve, la cinquantaine et en difficultés financières. Les relations qui s’installent entre le couple et elle sont même de bonne augure et chacun y trouve son compte, même si, au terme de ces rapports, les parents abandonnent volontairement un peu de leur rôle d'éducateur au profit de cette étrangère qu’ils ne connaissent guère et qui s'accapare la place ainsi laissée vacante, jusqu'à ce que se crée une situation qui risque d'échapper à tout le monde. Certes, ils peuvent la congédier à tout moment, mais cette éventualité nourrit la dépendance qui peu à peu s'installe en eux au profit de Louise. Cela fait d'elle une sorte d'esclave moderne qui chaque jour s'enfonce dans sa condition, un servage volontaire qui fera d'elle, et sans peut-être qu'elle s'en rende compte au départ, une femme efficace, indispensable mais surtout envahissant et même transparente.

C''est un roman sociologique qui évoque aussi notre mode de vie actuel, l'obligation de travailler pour l'épouse face au salaire du mari parfois insuffisant, la tentation qu'elle peut avoir d'une ouverture sur le monde professionnel avec promotion et reconnaissance à la clé, face à une vie repliée sur un foyer, l'obligation de confier ses enfants, c'est à dire ce qu'elle a de plus cher au monde souvent à des gens inconnus, d’autant plus dévoués qu'ils s'impliquent plus complètement dans ce travail qu'ils ne le feraient dans un emploi ordinaire; on peut bien tomber ou non. Quant à la réussite professionnelle dont on nous rebat les oreilles depuis si longtemps au point qu'elle en devient obligatoire, elle sous-tend elle-même ce genre de situation et la nourrit, avec tous les risques que cela comporte. Il y a les préjugés de classe mais aussi l'implication logique de Louise face aux enfants. Même si ici nous sommes en pleine fiction[pas tant que cela puisque des faits semblables se sont déroulés aux USA], la réalité n'est jamais très loin. Je ne veux pas endosser la robe d'un improbable procureur mais Myriam et Paul, parent sabsents et employeurs abusifs, me paraissent bien coupables d'avoir ainsi livré leurs enfants, mais aussi leur foyer, leur intimité,leur vie, à Louise à qui le spectacle de la réussite et de l'argent auxquels elle n'avait pas droit était donné quotidiennement. La petite Milla et peut-être Sylvie, la belle-mère de Myriam, auraient pu être des vigies et faire prendre conscience à Myriam de cet écartèlement entre son rôle de mère et sa réussite professionnelle, mais personne ne les a écoutés. Le texte plein d'analepses, nous présente Louise comme une femme méritante, un peu mythomane, trahie par les siens, victime des événements, délaissée par son employeur, et finalement déstabilisée, tout ce qui va peu à peu faire d'elle une meurtrière. Une histoire qui sonne pour chacun d'entre nous comme un avertissement. Je ne sais pas si une telle « fée » existe mais qu'importe. Que l'auteure appuie sur le trait ne me paraît pas irréel. Nous vivons dans une société où l'exagération est quotidienne et n'étonne plus personne. La communauté dans laquelle nous vivons, à l'inverse de toute la logique du pourtant proclamé « vivre ensemble », fabrique chaque jours des exclus et des marginaux qui accumulent en eux des ressentiments. Ce glaçant récit en est l’illustration autant que son écriture peut être une sorte d'exorcisme.

J''ai apprécié le talent de l'auteur, les phrases simples et agréables à lire, une écriture sobre et élégante, de courts chapitres, une architecture du texte bien construite en forme d'analepse et malgré tout un suspense distillé jusqu'à la fin, même si les premières phrases du roman ne laissent aucune ambiguïté sur l'épilogue sanglant. Je ne connaissais pas cette auteure et je me félicite qu'elle ait été distinguée par ce prix littéraire prestigieux. Il m'est parfois arrivé dans cette chronique de dire qu'il a été, dans le passé, attribué à des écrivains qui ne le méritaient pas. Ce n'est nullement le cas ici, tant s'en faut, et je suivrai volontiers l'univers créatif de Leïla Slimani.

Les hommes à terre

La Feuille Volante n° 1107

LES HOMMES A TERRE Bernard Giraudeau - Métaillé

 

L'univers de la nouvelle est particulier et le fil d'Ariane est parfois difficile à trouver pour l'écrivain comme pour le lecteur. Ici c'est la mer, le voyage, l’éternelle errance des hommes incapables de se fixer quelque part. « Il y a les vivants, les morts et les marins », ceux qui ont épousé la mer et elle seule parce qu'un jour ils l'ont prise et par un incompréhensible mystère, elle ne les a jamais lâchés, et ce, même si leur vie en dépend, même s'ils doivent la lui offrir. « Un marin à terre est un marin perdu » dit-il, sans doute parce ses rêves de voyages et d'infini ne pourront jamais être épuisés, parce que le monde est vaste, la vie sans fin et la soif d'aventures inextinguible. Ici, j'ai retrouvé avec plaisir l'ambiance que j'apprécie depuis que j'ai ouvert un peu par hasard son premier roman. Je ne suis pas un voyageur mais j'aime voguer sur le dos de ses mots à lui, comme je le ferais sur la mer, cet océan qui venait se lover entre les tours de La Rochelle. J'aime retrouver des paysages familiers et découvrir des contrées que je n'ai jamais vues, c'est comme si je les connaissais depuis toujours, comme si j'avais croisé tous les personnages à qui il a donné vie. Il manie les mots avec aisance et je me dis que si la mort ne l'avait pas fauché trop tôt il serait devenu un grand écrivain qui sans doute puisait son talent dans cette blanche écume des vagues qui coulent dans les veines de chaque Rochelais. S'il fut un grand acteur, il ne fut pas moins un exceptionnel romancier, un témoin sans fard de sa vie parfois aventureuse, de son combat contre la maladie . Il n'empêche, j'aime ses mots quand il décrit un paysage et quand il parle de la beauté des femmes.  J'aime ces images d'enfance dans le Marais où croissent les anguilles et leurs rêves de Sargasses et ses évocations de La Rochelle, des voyages au long cours ou des campagnes de pêche. Ceux dont il a choisi de parler ce ne sont pas les officiers de la Royale aux beaux informes, avec médailles, plan de carrière, pension de retraite et emplois réservés mais les matelots perdus et désespérés avec, pour seul horizon, l'escale avec ses borées et ses bordels, de ceux qui s'embarquent sur des coques rouillées, oubliées des armateurs véreux et promises au naufrage, de ceux qui terminent leur vie au fond de la mer ou dans la crasse des ports, avec pour seules compagnes des putes et de l'alcool. Chaque homme à son histoire, celle des marins est souvent faite de naufrages et de cuites dans les bars louches et les amours tarifés. Son écriture est parfois crue mais il y a un souffle, une âme, la vie. Plus tard, une fois le sac à terre, il a été un terrien mais il a choisi de porter témoignage d'une page tournée, il est resté cet orphelin du voyage, de l'ailleurs, cet être incapable de se fixer, de tresser autre chose que des horizons de bastingages, de houles et de tempêtes, avec un peu de ce tangage qu'il quête au bord du corps des femmes. Ses évocations sont toujours pleines de sensibilité et de réalisme, servie par des descriptions poétiques et des introspections faites d'humanité et de nuances.

Dans « Indochine » il parle d'une rencontre entre un père et son fils, de cette tranche de vie paternelle oubliée ou peut-être cachées pour faire prévaloir la famille et peut-être la moralité avec cette hypocrisie ordinaire qui pourtant ne change rien à la réalité et au passé. J'ai goûté cette « histoire simple », une histoire de marin égaré sur la terre, écrite avec ce souffle. Avec « Billy », ce n'est plus vraiment dans la mer et les vagues qu'il puise son talent mais dans son parcours de marin à pompon rouge et çà col  bleu, dans les bars louches et les bordels des ports où le maquillage des femmes cache mal leur métier et leur désespoir. Des mots crus de bourlingueurs et de matelot ivres mais ça a au moins l'avantage d'être authentique loin de l'hypocrisie des petites bourgeoises qui ne cherchent qu'à s’encanailler, mais surtout une histoire à la fois cruelle et émouvante. « Diego l'Angolais » nous emmène à Lisbonne, avec le fado, la saudade, là on l'on parle toutes les langues et on lit Pessoa même dans les effluves de mazout.. Jeanne aussi a droit à l'attention de l'écrivain parce que sa trace est encore chaude. Une belle écriture pour un exceptionnel moment de lecture.

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Un bon garçon

La Feuille Volante n° 1105

Un bon garçon Paul McVeigh – Éditions Philippe Rey.

Traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paoloni

 

Mickael Donnelly, dit Mickey, qui est aussi le narrateur, est un garçon de 10 ans, espiègle et surtout bon élève, dans cette Irlande de Nord catholique des années 80. Il est content parce qu'il va quitter l'école primaire et aller dans une « Grammar school », c'est à dire faire le premier pas vers la réussite qu'on lui prédit, et des rêves, il en a plein la tête. Cela lui permettra au moins d'échapper à la misérable réalité qui est son quotidien. Mais sa joie n'est que de courte durée puisqu'il ne tarde pas à apprendre qu'il doit renoncer à ce projet simplement parce que son père a dépensé l'argent de sa scolarité pour satisfaire son penchant pour la boisson. Il ira donc à St Gabriel's, un collège ordinaire fréquenté par ses copains.

Les ennuis de Mickey ne s'arrêtent pas là puisque, depuis toujours il est différent des autres. Il préfère la compagnie des filles mais seulement pour partager leurs jeux, est toujours dans les jupes de sa mère, est très attaché à sa petite sœur Maggie, ce qui le fait passer auprès des garçons pour une « pédale » ce qui n'arrange pas les relations qu'il a avec eux. Malgré ses manières efféminées, sa sensibilité à fleur de eau, sa grande propension à rêver, il fait bien ce qu'il peut pour donner le change avec les filles mais n'a pas plus de chance avec la blonde Martine que pourtant il aime beaucoup ... Il lui reste son chien, son véritable complice et témoin de ses jeux, de ses peurs et de ses fantasmes d'enfant, avec la télépathie et le reste … mais tout n'est pas si simple et la mort s'invite dans ce décor.

Durant les vacances qui le séparent de la rentrée, neuf semaines, il pose un regard d'enfant sur un pays en guerre, occupé par les Anglais et tourmenté par les protestants, une atmosphère de violence urbaine avec l'ombre de l'IRA, bref, la mort omniprésente en menace ou en réalité. Il est sympathique ce petit Mickey, perdu dans un monde hostile et marqué par la pauvreté, constamment sur ses gardes et qui se réfugie chaque fois qu'il le peur dans un ailleurs qui ressemble à L' Amérique, à l'avenir. L'atmosphère qui règne au sein de sa famille ne vaut guère mieux, avec ce père qui finira par s'enfuir, son frère qui le malmène et l'enfant qu'il est se tourne vers Dieu pour un surréaliste et cruel monologue avec Lui. Mais Il restera sourd et muet devant ses aspirations et ses espoirs. Dans cette Irlande catholique il est directement sujet à cette culpabilisation judéo-chrétienne qui le taraude et pourrit chaque moment de sa vie.

C'est une réalité dure et violente vue à travers un regard d'enfant mais la manière de l'écrire m'a un peu dérouté.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

la passion Richelieu

La Feuille Volante n° 1106

LA PASSION RICHELIEU Isabelle Bournat – Tertium Éditions.

 

Il s'agit d'une pièce de théâtre, une comédie historique un peu grinçante.

Le rideau se lève sur un Richelieu pas encore cardinal mais simple évêque de Luçon en disgrâce à Avignon après l'assassinat de Concini Il se plaint amèrement de sa santé, de ses furoncles et s'adresse à Dieu pour lui demander la France, rien que cela ! C'est qu'il n'est pas dénué d'ambition cet Armand Duplessis, face à un jeune roi affaibli, valétudinaire, marié trop tôt, hésitant, même si son destin politique semble quelque peu compromis et sa vie menacée, du moins le croit-il. De la bouche du Père Joseph, « l'éminence grise », il apprend que le roi, qui pourtant ne l'aime guère, compte sur lui pour détourner la reine-mère Marie de Médicis, de son projet d'entrer dans Paris après son exil à Blois et de faire ainsi vaciller la royauté.

Nous voyons un Richelieu sujet aux accès de désespoir, se débattant avec la maladie et la peur du lendemain, alternant avec des périodes d’intenses activités, prêt à se compromettre lui-même plutôt que d'être évincé du pouvoir. En fin diplomate il sera un habile négociateur dans les relations difficiles et tumultueuses entre le roi et sa mère pour finalement, à titre personnel, choisir de servir la couronne. Il est présenté comme un véritable homme d’État, soucieux de la grandeur de son pays, du rayonnement de la France dans l'Europe (déjà) et dans le monde . Il était le protégé de la reine-mère qui l'a fait nommé cardinal mais face aux hésitations du roi, il n'hésitera pas à trahir son ancienne bienfaitrice pour servir la couronne et ainsi devenir le « principal ministre » du roi qui ne peut plus se passer de lui. Lui qui était destiné au métier des armes mais avait dû, pour conserver les bénéfices de l’évêché de Luçon à sa famille, embrasser la carrière religieuse s'emploie, au nom du roi à réduire les protestants, notamment à La Rochelle et à affirmer l'autorité royale à l'intérieur comme à l'extérieur du royaume, à construire le pouvoir absolu, à veiller au prolongement de la dynastie. Son action est des plus paradoxales puisqu'il interdit les duels mais organise les guerres, assoit le pouvoir du roi mais appauvrit le pays.

C'est assez astucieux de la part de l'auteur que d'avoir intégrer dans les personnages M. Gardien qui incarne la conscience de Richelieu, sa face cachée, qui ainsi souligne son côté machiavélique, ses contradictions, sa position entre volonté de durer et d'assurer son pouvoir personnel et celle de se mettre au service de roi et de son pays dans le respect de la religion. Il préparera l’avènement et l’éblouissant règne de Louis XIV. 

Je remercie Babélio et les éditions Tertium de l'avoir permis de découvrit cette oeuvre et cette auteure.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Grossir le ciel

La Feuille Volante n° 1104

GROSSIR LE CIEL Franck BOUYSSE – La manufacture de livres.

 

Un coin perdu des Cévennes protestantes le jour de la mort de l'Abbé Pierre. Deux paysans vieux, solitaires et taiseux qui habitent presque côte à côte dans ce paysage désert, c'est Abel et Gus. Gus c'est un pauvre gars que ses parents n'ont jamais aimé, autant dire qu'il a eu une enfance difficile qui l'a dissuadé de se marier d'autant que la seule femme qu'il a jamais aimée l'a oublié ; il vit de peu et ses seuls plaisirs sont de boire un coup et de s'occuper de ses bêtes. Abel est plus vieux que lui mais les deux hommes s'entendent bien, s'entraident et leurs relations ne sont pas vraiment cordiales. Il y a des dialogues savoureux et pleins de bon sens, représentatifs des relations entre eux mais les conversations ne sont jamais vraiment franches, pleines de sous-entendus, de retenues, comme s'ils se méfiaient l'un de l'autre. Le suspense est savamment entretenu à travers ces rapports quelque peu tendus.

Ce matin d'hiver, la neige est tachée de sang chez son voisin et cela bouleverse Gus d'autant qu'il a entendu des cris inhabituels. Puis vient le partage d'un secret bien encombrant, une révélation inattendue, une erreur constatée trop tard, la cupidité des hommes et ces choses de la vie qu'on voudrait oublier mais qui se rappellent à notre souvenir, cette existence dont nous ne sommes que les usufruitiers et qui peut à tout moment nous être enlevée...

Voila un roman comme je les aime, avec une intrigue qui tient de l'énigme, certes un peu gore et noire, mais après tout c'est aussi ainsi que j'apprécie la littérature à tendance policière même si la police ne s'en mêle pas. J'ai cependant goûté la justesse des expressions, le subtil humour des mots, le respect de la syntaxe, les descriptions réalistes et parfois même poétiques, le style loin du langage parlé parfois vulgaire et violent que, bien souvent les auteurs de polars se croient obligés d'adopter, bref un roman écrit dans le respect de notre belle langue française.

Je retiens les grands espaces, la solitude, le travail rude dans une terre ingrate, la volonté de rester en marge du monde parce qu'on sait ne pas y avoir sa place, la mort qui guette chacun d'entre nous, la vie pas forcément belle que vous imposent les autres et singulièrement ceux qu'on appellent « les siens » et dont on ne se méfie pas. Eux sont capables de vous montrer, et à vos dépends, ce qu'est l'injustice, de vous la faire vivre au quotidien au point d’hypothéquer votre futur et d'empoisonner votre présent, et ce sans le moindre état d'âme.

Ce roman qui se lit agréablement fut pour moi une découvertes et un bon moment de lecture.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Shots

La Feuille Volante n° 1102

SHOTS Guillaume GUERAUD – La brume au rouergue.

 

D'emblée, le titre anglais « shots » (coups) nous donne à penser qu'il ne va pas s'agir d'une balade tranquille. C'est un effet un roman noir et une quête familiale, l'histoire deux frères marseillais de 1981 à 2014 et d'une mère mourante. L'un, William, qui est aussi la narrateur, est un photographe semi-professionnel qui officie dans les mariages. Lors d'une de ses interventions, il assiste à un braquage qui tourne mal et dans lequel son frère aîné Laurent est impliqué et qui a donc choisi la délinquance et la cavale. William part à sa recherche pour que ce frère puisse dire un dernier adieu à sa mère et sa quête l'amène jusqu'à Miami puis à Cuba. Il va en faire le récit qui l’amènera à côtoyer des personnages peu recommandables… et à prendre des photos puisque son appareil ne le quitte jamais. Mais il se trouve que, quand il déroule son récit, ces photos ont disparu et il est contraint de raconter son histoire, de commenter des clichés qui n'existent plus et sont remplacés par des rectangles gris, des emplacements vides qui suscitent l'imagination. Il complète par des extraits de sites ou des coupures de presse qui illustrent ces tranches de vie mouvementée. Il refait pour son lecteur l'histoire familiale, celle d'une famille qui aurait pu être heureuse mais que le départ du père avec une autre femme a contribué à détruire. Au départ il y a des échanges de mails accompagnés de photos puis d'un voyage aux USA puis plus rien. C'est une série de tribulations en Floride à la recherche de ce frère disparu avec la rencontre de figures un peu interlopes ce qui laisse à penser qu'il n'a pas quitté le milieu de la délinquance. De son côté c'est une sorte de course-poursuite et de l'autre une chasse à l'homme puisque Laurent a choisi les mauvais côté des choses.

Ce roman est est un journal où sont détaillés par le menu les pérégrinations de William qui vont croiser le sang, la mafia cubaine, le vaudou haïtien, les femmes fatales, l'argent, la violence, le trafic d’œuvres d'art, le vol de voiture et d'argent, les activités terroristes bref un thriller qui tient en haleine son lecteur, grâce notamment au suspense crée par la disparition des photos dont il ne révèle la raison qu'à la fin, qui fait voyager et pénétrer l'univers particulier des mafieux qui n'est pas vraiment familier de William. Pour autant, je n'ai guère goûté le style, farci de mots anglais et dont les phrases doivent beaucoup au style parlé. Je ne connaissais pas cet auteur avant la lecture de ce roman. C'est une découverte littéraire certes mais qui ne me séduit pas. J'attends autre chose d'un auteur de roman.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Ressentiments distingués

La Feuille Volante n° 1103

RESSENTIMENTS DISTINGUES Christophe Carlier – Phébus.

 

Au départ l’exergue, dont il ne faut jamais négliger la lecture, surtout dans un roman de Christophe Carlier nous donne le ton « Il y a des dos, dans la rue qui appellent le couteau… Pourquoi ?... ». Et il y a aussi ce titre en forme de jeu de mots et de formule de politesse clôturant une lettre formelle. Un corbeau qui habite une île perdue en mer, y sème la panique par l'envoi de cartes postales anonymes qui accusent, invectivent. Ainsi s'installe dans ce microcosme une véritable psychose entre ceux qui reçoivent des lettres, ceux qui craignent d'en recevoir, ceux qui s'en écrivent eux-mêmes pour ne pas être en reste… Et que dire de ceux qui disparaissent sans explications ! Quant à Gabriel, le facteur rhumatisant, il a du mal à bien faire son métier, partagé entre son devoir de distribuer le courrier et ses états d'âme puisque, malgré lui, il entretient cette anxiété et devient l'auxiliaire de la Camarde après un suicide inévitable. C'est bizarre toutes ces lettres à une période où les gens ne s'écrivent plus et chacun, après avoir mené sa propre enquête, s'en remet à la maréchaussée qu'incarne Gwenegan pour qui tout le monde est coupable mais que cette affaire laisse sans voix dans un village où chacun se connaît, s'épie mais garde le silence, jugeant, condamnant, détruisant la vie d'autrui, drapé dans sa bonne conscience et sa tartuferie. Pourtant l'Ordre Public motivant une enquête n'est pas vraiment menacé, les cartes ne bousculant que les consciences, les soupçons ne suffisent pas et les preuves manquent. Il y a le café où fleurissent les fantasmes les plus fous, où chaque buveur se transforme en philosophe et y va de son adage de comptoir avec sa voix empâtée par l’alcool. L'ennui que distille d’ordinaire une île pourrait parfaitement expliquer un tel comportement qu'on attribue à une femme seule, aigrie, qui n'a jamais connu d'homme pour exorciser sa méchanceté. A moins que, là comme ailleurs, l'espèce humaine ne retrouve ses vieux démons surtout dans une île où tout est différent, ne réveille la médisance, la jalousie, la vengeance, la peur ancestrale et diabolique de la mort et des revenants qui sommeille dans l'inconscient de chacun et contre quoi la religion, ses rituels et ses croyances ne peut rien.

J'ai retrouvé avec plaisir le style délicat et poétique de l'auteur, ses phrases festonnées, dentelées, percutantes, délicieusement jubilatoires que j'avais aimés dans « Singulier » (la Feuille Volante n° 1083)et « L'assassin à la pomme verte »(la Feuille Volante n°1058), son sens du suspens entretenu par une présentation en courts paragraphes qui composent ce roman comme un tableau pointilliste dont chaque personne serait une touche de couleur plus ou moins vive, ses aphorismes pertinents, son regard posé sur l'espèce humaine désireuse de porter préjudice à son prochain pour son propre bénéfice ou son simple plaisir. Ce n'est pas un simple roman policier mais une véritable étude, rédigée comme le journal intime d'un témoin invisible de ce spectacle à huis-clos à qui rien n'échappe de toutes ces tranches de vie, des relations adultères ni des tentatives sentimentales avortées, qui met en évidence la solitude des individus mais aussi la jalousie, la délation, les secrets, l’orgueil, la suffisance, le sentiment de puissance, la vanité, l'hypocrisie... et cette volonté de nuire du corbeau que ne rachète pas la volonté d'apaisement d'une bienveillante corneille ou d'un redresseur de tort, fut-il manipulateur, comme deux faces d'un Janus bizarrement humain.

Les choses ne vont pas toujours comme on le souhaiterait même s'il est facile de faire prévaloir les apparences sur la réalité et ainsi vivre à nouveau en paix, comme si rien ne s'était passé et que la vie reprenait son cours, ordinaire et banal !

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Au fond des bois

La Feuille Volante n° 1100

AU FOND DES BOIS – Karin SLAUGHTER – Harper Collins Noir.

Traduit de l’américain Emmanuel Plisson.

 

Léna Adams est policière à Macon (Géorgie-USA) Un soir, elle est agressée à son domicile et Jared Long, son mari également policier, est touché gravement et son pronostic vital est engagé. Léna, perdant tout contrôle, tue un de ses agresseurs. Une telle agression entraîne une enquête interne sur Léna et Jared et elle pourrait bien trouver son explication dans les affaires traitées par Léna ou par son mari et notamment cet assaut contre la maison d'un mafieux auquel a participé Léna. Les investigations s'annoncent difficiles d'autant que tous ne disent pas la vérité, gardent le secret sur leurs informations au lieu de partager et on pense que tout est de la faute de l’enquêtrice. Ce n'est que ce n'est pas la première fois qu'elle fait l'objet d'une telle procédure et c'est un peu comme si elle provoquait la mort de ceux qui l'approchaient. Il se trouve que celui a qui a déjà enquêté sur elle, Will Trent, un flic qui agit sous couverture, était présent sur les lieux de cette agression et a empêché Léna de tuer le deuxième assaillant. Les recherches s'orientent vers celui qui se fait appeler Big Whitley, un pédophile, proxénète et trafiquant de drogue, une vieille connaissance de Will et dont le repère se situe au fond des bois. Les personnages qui hantent ce récit sont multiples [une liste aurait sans doute été opportune en début de récit], leurs liaisons, leur histoire personnelle et professionnel se croisent et s'entrechoquent avec la mort qui parfois les emporte. Ceux qui restent vivent leur deuil comme ils peuvent et la résilience n'est pas forcément au rendez-vous.

Tout y passe, les scène gores, les techniques policières avec les détails médicaux ainsi qu'un minutage précis de l'agression, les références à la Bible si prisée des Américains, les analepses un peu déroutants pour le lecteur, les luttes d'influence et les oppositions entre les différents protagonistes, les ripoux, des trafics, l'opposition manichéenne incontournable ... L'accent est mis sur le couple Léna-Jared, leurs relations sont difficiles, un peu comme celles d'un vieux couple que la venue d'un enfant pourrait ressouder. Léna est un personnage complexe, à la fois forte et fragile, inconsciente face au danger, imprévisible, seule et rongée par la culpabilité, toujours tentée de faire « cavalier-seul » dans son travail et là c'était Jared qui avait payé, un peu comme si les assaillants avaient voulu la frapper à travers l'homme qu'elle aimait, mais elle n'aimait réellement personne ! Elle a un peu l'impression de revivre, toutes choses égales par ailleurs, l'épisode qui a coûté la vie à Jeffrey, son coéquipier et le mari de Sara, médecin hospitalier et ancien légiste, il y a cinq ans. Les rapports entre les deux femmes sont difficiles à cause de ce passé délétère. Elles le sont aussi pour Will qui a partagé la vie de Sara après la mort de son époux.

Je remercie Babelio et les éditions Haper Colins de m'avoir permis de découvrir l'univers créatif de Karin Slaughter et ce roman qui se lit bien, un thriller violent dans le style comme dans les dialogues mais où se mêle des passages agréablement écrits. Il distille jusqu'à la fin un suspens de bon aloi mais qui laisse cependant la place à une réflexion personnelle sur le pardon et la culpabilité, ce qui donne à ce roman une dimension différente et inattendue.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Désorientale

La Feuille Volante n° 1101

DESORIENTALE – Négar DJAVADI - Éditions Liana Levy.

 

La narratrice Kimiâ Sadr, née à Téhéran mais qui vit en France depuis l'âge de dix ans, va nous faire voyager à travers le parcours de sa parentèle, sur trois générations, mais aussi dans l'histoire de la France et de l'Iran. L'occasion de ce récit va lui être donnée par un rendez-vous à l’hôpital Cochin dans l'attente d'une insémination artificielle. Ce roman est une sorte de devoir de mémoire, l'évocation du livre de sa mère, Sara, racontant la fuite éperdue de la famille de Téhéran à Paris, mais aussi un hommage à la figure de son époux, Darius, journaliste iranien assassiné, personnage controversé, opposant politique, autant au régime du Shah qu'à celui de l'ayatollah Khomeiny. La narratrice nous raconte aussi son histoire personnelle, celle, d'une fille dont le père espérait un fils aux yeux bleus, qui vire garçon manqué, finit lesbienne… et mère ! Être homosexuel en Iran est inconcevable dans ce pays où les codes sociaux sont à ce point définitifs et où les femmes sont vouées au mariage et à la maternité. Pour Kimiâ, l'exil intérieur précédera donc la vie en France où l'attendent abandon d'identité, efforts d'adaptation dans un pays d'accueil culturellement différent et mais aussi la marginalisation et la solitude. C'est aussi une exploration, parfois hasardeuse de réalités familiales empruntes depuis longtemps de silence, d'hypocrisie et finalement de trahison et de meurtre.

Le titre de ce roman est pertinent en ce qui concerne la narratrice, véritablement déracinée de ses origines orientales mais qui, je dois le dire sans mauvais jeu de mots, m'a aussi désorienté. Je ne suis peut-être pas assez coutumier des récits écrits à la façon orientale, je ne suis peut-être pas suffisamment versé dans l'histoire commune de la France et de l'Iran mais j'ai été un perdu devant la profusion de personnages dont les vies s'entrecroisent et s’entrechoquent, dans les analepses et les apartés que la narratrice emploie pour nous faire partager cette saga familiale. Elle m'a certes fait voyager et connaître un peu mieux l'histoire et les coutumes de l'Iran, notamment la condition des femmes, partager des moments de la vie de son arrière-grand-père, le flamboyant Mirza-Ali à la nombreuse descendance tant légitime que naturelle, homme dont les yeux turquoise signent sa paternité, celle de Darius Sadr, le père de Kimiâ qui était un jour parti pour la France et dont la vie est une fuite perpétuelle. Je n'ai peut-être pas assez partagé son exil a elle, vécu à la fois comme un renoncement forcé à quelque chose d'éminemment personnel et en même temps à l'abandon de son enfance, mais pourtant ressenti par elle comme une sorte de seconde naissance. C'est un témoignage qui cependant ne m'a pas laissé indifférent parce qu'il a cette dimension universelle de mise en évidence de la solitude, des failles et des fragilités de chacun d'entre nous, mais qui s'accompagne pour Kimiâ, et peut-être pour Négar, d'une rencontre avec une liberté inconnue d'elle en Iran, celle de vivre au quotidien, d'assumer son homosexualité mâtinée pour elle d'une maternité assez inattendue, de s'étourdir de musique et de marginalité, d'écrire et ainsi de faire obstacle à l'oubli dans une démarche personnelle de retour vers le passé et d'exorcisme face à la trahison familiale.

Le texte de ce premier roman est agréable à lire, c'est un témoignage plein d'émotions et d'authenticité, un acte de mémoire autant qu'une catharsis.

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Les obus jouaient à pigeon vole

La Feuille Volante n° 1099

LES OBUS JOUAIENT A PIGEON VOLE – Raphaël Jerusalmy - Édition Bruno Doucey.

 

Étonnant ce sous-lieutenant étranger, citoyen russe par sa naissance, engagé volontaire dans l’armée française au tout début de la guerre en demandant sa nationalité qui n'interviendra que lorsqu'il sera au feu, sous l'uniforme. Cet engagement il l'aurait contracté par amour de la France ou peut-être pour impressionner Lou, une demi-mondaine dont il est amoureux. Son nom imprononçable l'a fait baptisé Kostro qui est le raccourci de son vrai patronyme mais, dans la tranchée on le connaît sous le pseudonyme évocateur de Cointeau-Whisky. Il tranche en effet un peu sur les autres, lui qui, incorporé dans l’artillerie a demandé à combattre dans l'infanterie où l'espérance de vie des officiers subalternes est des plus courtes. Recherche de la gloire ou de la mort, prestige de l'uniforme, aura du combattant, besoin d'être différent des autres artistes... Allez savoir ! Que peut-on lire dans la sourire énigmatique de Guillaume Apollinaire ? La mort il la trouvera, mais pas dans la tranchée où pourtant il recevra un éclat d'obus dans la tête. Son « étoile de sang » l'arrachera à l'enfer des combats, le conduira à la trépanation mais c'est de la grippe espagnole qui fit plus de morts que cette guerre sanglante qui aura raison de sa vie, il avait trente huit ans ! Quand ses camarades peinent parfois à écrire à leur famille, lui inonde le vaguemestre de lettres à des femmes, à Lou, mais aussi à Madeleine Pagès rencontrée par hasard, de poèmes écrits pour elles, de textes à ses amis partis à l'étranger ou restés à l'arrière, pour la préface d'un ballet de Diaghilev...  Ça doit affoler les gars de la censure une telle boulimie d’écriture. C'est qu'il est poète, connu déjà sous le nom de Guillaume Apollinaire, précurseur de la poésie moderne, quelqu’un dont l'armée devrait se méfier, un marginal qui manie si bien les mots quand les messages militaires en sont si économes, pratiquent les codes et le secret. Un poète ça a horreur de la routine, des règlements, de l'autorité, ça ne demande pas à tenir un fusil et pourtant Kostro est là, parmi les hommes de sa section qui ont peur face à cette guerre qui fauche les espoirs et les rêves, face aux obus qui volent et brisent leurs vies et leurs envies des femmes. Guillaume, lui, tresse les mots dans sa tête, des mots qui n'auront peut-être pas le temps d'être écrits, des mots qui, bizarrement célèbrent la beauté de son quotidien guerrier, des mots qui disent sa liberté toute neuve, cette liberté d'écrire différemment, cette faculté d'emmener avec lui la poésie dans la bataille ! Ils sont loin le pont Mirabeau et la Seine et les hommes ici ont parfois la tête éclatée des tableaux de Picasso. Pour l'ennemi en face, c'est pareil, la même trouille, la même boue, la même merde, la même vermine, la même folie, celle d'être vivant à l'instant et un cadavre percé de balles juste après parce que la mort rôde et que les généraux jouent avec eux comme des enfants avec leurs soldats de plomb.

Bizarre aussi le titre de ce livre qui s'inspire d' un vers d' Apollinaire et qui le met en scène les dernières vingt quatre heures avant sa blessure à la tête, lui que ses camarades aiment bien, même s'ils ne comprendraient pas forcement les poèmes qu'il a écrits pour rien ni pour personne. Ce ne sont que des mots de hasard comme ceux qu'il a griffonnés sur le Mercure qui porte aussi quelques gouttes de son sang.

 

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Giboulées de soleil

La Feuille Volante n° 1098

GIBOULÉES DE SOLEIL – Lenka HORŇÁKOVÁ-CIVADE – Alma Éditeur.

 

Ce roman est partagé en trois livres, consacrés à trois femmes, Magdalena, Libuše, et Eva, qui se transmettent de mère en fille l'art de la broderie mais surtout le fait d'être nées de père inconnu, que leur géniteur soit un fils de patron, un soldat ou un ivrogne violent. Elles sont toutes des enfants de l'amour mais surtout des bâtardes et se transmettent cet absence de père comme une charge, une interrogation, un peu comme si un destin briseur de rêves la leur imposait. Elles l'acceptent comme une fatalité mais avec détermination cependant et chacune d'elles souhaitent ardemment que son enfant puisse exercer son choix et qu'on ne lui impose pas celui des autres. Pourtant tout commence avec Marie, la mère de Magdalena, à Vienne où elle était l'assistante et la maîtresse d'un gynécologue juif qui l'abandonne alors qu'il fuit avec sa famille face aux premières menaces nazies. Marie s'était réfugiée à la campagne avec sa fille, comme serveuse dans une auberge et accoucheuse à l'occasion. Puis naît Magdalena qui rêvait d'épouser josef mais doit se contenter d'un boiteux violent dont aucune femme ne veut parce qu'une bâtarde ne peut pas choisir. Libuše rêvait de Paris comme d'une destination lointaine et inaccessible. Eva enfin, très originale et exubérante, pertinente et impertinente, curieuse de tout et avide de liberté. C'est grâce à elle que les mensonges, les secrets et les non-dits de cette famille éclatent enfin. C'est avec elle aussi que s’interrompt cette malédiction.

Ces quatre femmes auront bien sûr des frères et des sœurs, seront mariées, mais pas avec le père de leur première fille. Ce mariage arrangé fera d'elles des victimes et le bonheur sera absent de cette union mais elles garderont le secret d'un amour impossible. La broderie, legs commun, sera pour elles une forme de liberté, d'évasion, de voyages impossibles, surtout pour Libuše. Leurs vies personnelles d'errance croiseront la grande histoire, celle de la Tchécoslovaquie bousculée par les événements politiques depuis l'empire austro-hongrois jusqu'à l'instauration et la fin du communisme, dont l'utopie, les mensonges et les erreurs sont omniprésents dans ce roman, en passant par l'occupation nazie. Seule Eva, l'arrière petite-fille de Marie connaîtra Paris, symbole de lumière et de liberté, réalisant ainsi le rêve de toute cette lignée de femmes. Parmi ces quatre récits, celui consacré à Eva est le plus pétillant, le plus ensoleillé. Dans « l’autoportrait » qui suit ce roman, l’auteure confie qu'il y a un peu d'elle-même dans ce livre et il est difficile de ne pas voir son empreinte dans le personnage de cette dernière jeune fille.

C'est donc un roman personnel et émouvant, chargé de symboles aussi, celui de ces femmes fortes, déterminées mais pas résignées, dans une société marquée par la violence, la compromission et l'hypocrisie. L'auteure s'attache son lecteur par son style poétique, spontané, parfois puéril mais toujours fluide et agréable à lire. Elle est de nationalité tchèque mais a écrit ce premier roman directement en français ce qui est sa manière de se l'approprier pour exprimer, selon elle, plus facilement son message et la subtilité des sentiments. Ce n'est pas si fréquent qu'un auteur exerce ce choix, j'y vois un hommage à la France où elle vit et à notre belle langue au point qu'elle considère que le texte ainsi écrit est l'édition originale de référence qu'elle traduit elle-même en tchèque.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Dulmaa

La Feuille Volante n° 1097

DULMAA – Hubert François – Éditions Thierry Marchaisse

 

Dulmaa c'est le nom de la mère d’Élisa, disparue depuis de nombreuses années, sans aucune explication pour retourner dans son pays natal, la Mongolie. Elle a ainsi abandonné sa fille, encore enfant et son mari français qui vient de mourir en faisant promettre à Élisa de retrouver cette mère mystérieuse qui vivrait actuellement une retraite monastique sous la direction spirituelle d'un lama. Elle part donc seule pour ce pays inconnu, seule, pas tout à fait cependant puisqu’elle est accompagnée de sa tante, mais surtout de son très mystérieux grand-père, d'un chien vieux mais bougrement protecteur et d'un cheval.

Quand elle arrive en Mongolie, elle est d'emblée confrontée à une culture qui n'est pas la sienne, où la mère est l'égal de Bouddha et à qui on ne demande évidemment pas de compte, où il est normal de séparer les enfants de leurs parents, où on n'aborde pas les problèmes de la même manière qu'en occident… A travers la steppe, elle est accompagnée des carnets de son père qui avait vu ce pays comme une image d’Épinal, une sorte de fiction fantasmée de « grands espaces » et « d'esprit des steppes » mais qui était revenu bien vite à une réalité plus terre à terre

Nous avons en occident une vision idyllique de ces contrées que nous avons un peu de mal à situer sur une carte. Au gré de la mode, nous adoptons l'image de la yourte et de l'hospitalité traditionnelle et oublions volontiers le quotidien pas forcément aussi agréable que cette carte postale. La dureté du climat, l'absence de confort, les lois du nomadisme, la tradition du mariage et la condition de la femme, la réalité du chamanisme, la présence des ordures dans le paysage urbain, la façon particulière d'affronter les problèmes... font de la mixité des cultures un concept intéressant pour les intellectuels mais qui transforme la quête d’Élisa en un chemin de croix long, parfois douloureux et tragique, bien loin de ce qu'elle avait imaginé. De plus ce voyage réveille de vieilles querelles familiales. Pour autant ce parcours qu'on peut supposer initiatique, ce retour sur soi-même et sur son passé familial, où l'impossible le dispute à l'irréel, se transforme en une odyssée épique et quelque peu surréaliste où Élisa semble protégée en permanence malgré la mort, les souffrances, par un improbable dieu. Il y a certes la nostalgie de l'enfance, les espoirs déçus, le gâchis de la vie, les épreuves endurées et l’imagination dévastatrice dont l'espèce humaine est capable mais quand même !

Ce roman promettait sans doute d'emporter son lecteur dans un voyage dépaysant et même exotique. J'y ai découvert des précisions documentaires, la façon de se donner l'accolade quand on espère se revoir, la manière de conjurer le sort pour éviter les accidents de parcours, les rituels religieux, la sagesse supposée du bouddhisme... Peut-être ne suis-je pas assez attiré par l'Asie, peut-être n'ai-je pas été assez attentif ou peut-être mes origines charentaises qui m'incitent à porter les chaussons du même nom m'ont-elles freinées dans cette invitation ? Allez savoir mais je ne suis que très peu entré dans ce roman malgré le suspense entretenu, le style agréable et fluide, j'ai très peu goûté son allégorie, l'apparition et la disparition quelque peu miraculeuses de certains personnages, son épilogue livré à la réflexion de chacun.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

l'ennui

La Feuille Volante n° 1096

L'ennui – Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit del' l'irtalien par Claude Poncet.

 

Dino est un peintre abstrait raté de 35 ans. Fort heureusement pour lui c'est un riche bourgeois romain qui n'a pas besoin de cette activité pour vivre ou plus exactement un oisif dont la mère qui l'adore a beaucoup d'argent. Célibataire, il choisit cependant de s'éloigner de cette femme un peu étouffante, de s'installer dans un appartement qui lui servira aussi d'atelier mais sans pour autant couper définitivement les liens avec elle. Pourtant il choisit d'abandonner la peinture. Un peu par hasard, il rencontre Cécilia, un modèle de 17 ans qui posait auparavant pour un vieux peintre qui vient de mourir dans des circonstances suspectes et naturellement, ils deviennent amants. Pourtant, après une relation passionnée qui a duré deux mois, il veut la quitter sans raison valable, mais se ravise et la soupçonne de le tromper. Dès lors sa méfiance se fait plus précise d'autant qu'elle invente tout et n'importe quoi avec un grand naturel, de sorte qu'elle épaissit elle-même le mystère qui flotte autour d'elle. Elle devient insaisissable, inattendue, et pratique le mensonge avec désinvolture, ce qui a pour effet d'aiguiser encore la jalousie de Dino qui ainsi s'attache davantage à elle.

En réalité, j'ai bien l'impression que Dino est un insatisfait chronique que la vie oisive et insipide, quelque forme qu'elle prenne, ennuie profondément. Ses relations avec cette jeune nymphomane sont complexes et l'ennui qui en résulte pour lui tire son existence d'une incapacité à la posséder réellement ce qui génère chez lui une douleur insupportable. Il devient jaloux d'elle, de sa relation avec Luciani, un acteur sans le sou alors même qu'il avait décidé de la quitter. Ce roman se veut être consacré à l'ennui, soit, mais j'ai aussi lu de grandes digressions sur le mensonge, les soupçons, la jalousie et l'angoisse de l'attente puisque Dino, loin d'abandonner Cécilia, se met à l'espionner maladivement, ce qui nous réserve pas mal de longueurs. Le plus étonnant est sans doute que malgré l'amour impossible qu'il éprouve pour Cécilia, il admet la vénalité de la jeune femme et accepte de financer ses relations avec son autre amant. Ainsi se reconstitue le traditionnel triangle amoureux où Cécilia semble jouer un rôle passif, se donnant indifféremment à ses deux amants, alternant mensonges et vérités pour mieux vivre cette relation face à un Dino bizarrement compréhensif. Pourtant, ce dernier, dans le seul but d'échapper à cet ennui, se résout à la demander en mariage mais cette démarche ne plaît guère à la jeune femme qui refuse, ne pouvant ou ne voulant pas choisir entre es deux amants. Dino s'aperçoit alors que la possession même du corps de la jeune femme ne le satisfait pas, qu'il en conçoit même un certain ennui, mais refuse cependant de mettre fin à leurs relations. Il se révèle être un homme à la fois obsédé par cette femme et jaloux d'elle mais accepte cependant la réalité après avoir recherché le moyen définitif d'échapper à tout cela. C'est là un des thèmes centraux de l’œuvre de Moravia, le rapport de l'homme avec la réalité qu'il peine à accepter ce qui a aussi, dans son cas des accents autobiographiques autant que sociologiques, la société des années 1960, date de publication de ce roman, entrant dans la consommation à outrance et le néocapitalisme.

Tout le roman se décline en un long monologue mettant en évidence la déliquescence de la société bourgeoise ainsi que l’obsession du sexe et de son rapport avec l'argent. Les descriptions du corps et des postures de Cécilia ne sont pas exemptes d'un certain érotisme discret, mais, même si la littérature a largement illustré le thème de d'ennui, les longues digressions philosophiques auxquelles se livre l'auteur, dignes d'une dissertation du baccalauréat, ancienne section de « philosophie », m'ont parfois un peu ennuyé. C'est dommage parce que j'ai toujours beaucoup apprécié l'univers créatif de Moravia. C'est un peu comme si cette relecture, que je ne pratique pourtant pas volontiers, remettait un peu en cause l'intérêt que je lui porte.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Une vie entière

La Feuille Volante n° 1095

Une vie entière. Robert Seethaler – Sabine Wespieser éditeur.

Traduit De l'allemand (Autriche) par Elisabeth Landes.

 

Je note tout d'abord un paradoxe apparent : ce titre laissait présager un ouvrage important quantitativement et finalement nous avons une œuvre de 157 pages. C'est vrai qu'Andreas Egger est le type même du quidam qui passe inaperçu et dont on ne parle pas. Orphelin, il a été recueilli par une brute dont les coups répétés l'on rendu boiteux et dont chacun se moque. Il a vécu comme il a pu, construisant seul sa vie marginale mais honnête, dans les montagnes autrichiennes au sortir de la Première Guerre mondiale. Ce n'est qu'à l'âge de 35 ans qu'il rencontre un peu par hasard dans une auberge, Marie qui y était serveuse. Le fait qu'il effleure seulement son corsage le bouleverse et il l'épouse. Son existence jusque là difficile, faite de petits boulots ingrats et mal payés, change soudain avec la venue d'une entreprise qui construit des téléphériques. Il s'y fait recruté et apprécié et on pense que ses malheurs sont enfin terminés, qu'il va passer le reste de sa vie aux côtés de Marie, mais une avalanche ensevelit sa maison et tue son épouse. C'est un peu comme si la mauvaise étoile sous laquelle il est né s'était réveillée soudain. Ils n'avaient même pas eu le temps d'avoir un enfant. Pour exorciser son chagrin il poursuit son travail, ingrat et dangereux puisque cette vallée veut s'ouvrir au tourisme mais la guerre arrive qui bouleverse tous ses projets. L'Histoire le rattrape cependant et la fin du conflit l'envoie sur le front de l'Est mais, comme beaucoup de ceux que le destin a choisi pour être ses victimes, il passe plus de 8 ans dans un camp de prisonniers de la steppe russe avant de revenir dans son village en 1951. Là il connaît le sort des vétérans, oublié, ne survivant que de maigres indemnités et de petits emplois . Par chance les nazis ont disparu et le tourisme est enfin florissant. Lui qui était resté constamment en marge, constate l'avancée du progrès, l'apparition de la télévision, la marche sur la lune. La mode de la randonnée en montagne fait de lui un guide.

Je dois dire qu'au départ j'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire mais j'ai quand même ressenti de l'empathie pour le personnage d'Egger. Non seulement il n'a pas de chance, semble avoir traversé sa vie comme un passager clandestin, toujours méprisé et exploités par les autres, mais j'ai compris sa volonté de rester en retrait du monde, sa vocation pour la solitude, sa décision de quitter son emploi de guide pour se retirer à la fin dans une pauvre étable, creusée dans la montagne à la manière d'un terrier, une sorte de caveau avant le vrai, sa timidité avec les femmes, sa façon de s'excuser presque de faire partie d'un décor dans lequel il n'a qu'un rôle de furtif figurant. Évoquant sa jeunesse, il ne peut parler du « bon vieux temps » , il aurait pu être heureux, fonder une famille, mais son destin funeste s'y est toujours opposé, tuant ses rêves et son aventure avec la vieille institutrice est restée sans lendemain. Comme tous les solitaires, il se met à soliloquer, prend goût à sa vie d'ermite et traite par le mépris les ragots des villageois qui dans son dos dénigrent sa manière de vivre. La mort qu'il avait touché de près en Russie le saisit, comme elle saisit tout être humain, mais elle se fait précéder pour lui par les visions et on le prend au village pour un fou. Pourtant il a vécu soixante-dix neuf ans, une longévité étonnante pour un homme à qui la vie refusait le bonheur mais qui pourtant s'y était accroché. Il a survécu à bien des choses, a mené sa vie honorablement, sans immoralité et sans tapage et finalement en a été assez satisfait au point de rire de son malheur. Lui aussi choisit de mourir dans la montagne en acceptant la mort comme une délivrance, comme il y a bien longtemps, le vieux chevrier qu'il avait descendu dans sa hôte vers le village mais qui au dernier moment lui avait échappé pour aller s'abîmer dans la crevasse d'un glacier. On retrouva son cadavre plusieurs dizaines d'années après. J'ai bien aimé ce texte poétique et émouvant, cette vie simple, simplement évoquée, comme un hommage.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

fragments d'un voyage immobile

La Feuille Volante n° 1094

Fragments d'un voyage immobile. Fernando Pessoa - Petite bibliothèque Rivages

Traduit du portugais par Rémy Fourcade.

 

Tout d'abord il s'agit là de la publication de citations de Pessoa, choisies arbitrairement par l'éditeur parmi celles qui ont déjà été publiées ou qui restaient encore inédites, ce qui donne à voir un désordre de textes, mais un désordre apparent cependant. Ces « poèmes » révèlent un Pessoa, certes poète, bien qu'il s'en défende, mais surtout un penseur, un rêveur introspectif qui voisine avec un homme inquiet du quotidien (le manque d'argent) mais aussi l'amour ou plus exactement l'idée qu'il s'en faisait(« La vraie sensualité n'a aucun espèce d'intérêt pour moi »), un être hanté par l'idée de la vacuité de lui-même, bref quelqu'un qui est à la fois banal et extraordinairement hors du commun. Ce sont des textes riches et révélateurs, sans artifice rhétorique, des remarques jetées sur le papier au hasard de l'inspiration ou du désespoir.

Entrer dans l’univers créatif d'un poètes n'est pas chose facile et c'est sans doute encore plus difficile quand il s'agit de Pessoa, un homme qui toute sa vie a fui les honneurs, se cantonnant dans les fonctions de modeste rédacteur de documents commerciaux. Personnalité hors du commun, donc mais aussi poète complexe qui écrivait en son nom mais aussi au nom de personnages fictifs, créés par lui-même, aussi différents de lui-même qu'ils l'étaient les uns par rapport aux autres – C'est ce qu'on a appelé les hétéronymes.

Voila donc 241 fragments, c'est à dire des « pensées  » jetées sur de vieilles feuilles de papier, parfois même au dos de factures périmées et déposées dans une malle qui sera retrouvée après sa mort comme une sorte de bizarre testament à l'usage de tous les vivants et des générations à venir. Ce sont des sentences brèves où il nous parle de lui-même, de sa vocation poétique, du plaisir qu'il a à écrire, à inventer des personnages, sa préférence pour la prose, la prééminence de l’imagination et de son impossibilité de créer parfois, face à la page blanche ou face à son besoin de sincérité (« Le poète est un simulateur »). Mais, quid du voyage pour lui qui à part dans son enfance ne quitta pratiquement jamais Lisbonne ? Écrire, s’exprimer avec des mots, c'est comme dans tous les autres arts, faire un voyage à l'intérieur de soi. Cette démarche révèle une solitude intime, certes créatrice et catalysant l'émotion, mais aussi un mal-être où il prend conscience de son absence d'avenir, de la réalité de son échec avec une tendance à la procrastination ou carrément à l'inaction, de l'angoisse qui l'étreint entre des rêves fous pour demain et l'inutilité de sa vie au quotidien et même d'une sorte de déconstruction de lui-même, l'antichambre de la mort, la seule conclusion de la vie qui vaille (« la seule conclusion, c'est mourir »), bref une sorte de « saudade » qui caractérise bien l'esprit lusitanien. Il est en permanence ce, paradoxe, entre le vertige et le néant, la connaissance de soi et la simulation, la feinte voire la supercherie, conscient que son isolement se double d'une véritable déréliction face à une divinité à laquelle il ne croit plus et dans une société où il a du mal à se situer. Même le sommeil n'est plus pour lui une parenthèse bienvenue(« Je ne dors pas, j'entresuis ») c'est tout juste un moment physique obligatoire et la lecture n'est plus un « divertissement » au sens pascalien du terme. Pessoa est un être introverti qui avoue ne pas vouloir parler de lui mais c'est pourtant ce qu'il fait à longueur de pages et à travers différents hétéronymes, ce qui est une manière de s'analyser soi-même. Rien d'étonnant à cela, les écrivains trouvent en eux la vraie nourriture de leur œuvre. Mais à ses yeux, publier ce qu'on écrit, c'est perdre une partie de soi-même.

Comme le fait remarquer Otavio Paz dans un remarquable essai en forme de longue préface, Pessoa signifie « personne » en portugais, qui vient lui-même de « persona » le masque des acteurs romains, cela résume bien l'homme et l'écrivain.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Nouvelles inquiètes

La Feuille Volante n° 1093

Nouvelles inquiètes – Dino Buzzati – Robert Laffont.

Traduit de l'italien par Delphine Gachet.

 

L'univers de la nouvelle est particulier et réunir dans un recueil des textes écrits à des moments différents, sous des inspirations diverses tient parfois de la gageure. Ceux-ci ont en effet été publiés dans « Le Corriere della Sera », le célèbre quotidien milanais où Buzzati a occupé des postes différents de 1928 à 1972. Il a gardé de son ancien métier de journaliste son sens de la concision qui sied si bien à ce genre littéraire et qui en fait l'originalité. Il a le souci du petit détail qui tient lieu de longues descriptions, joue avec le suspense au point que le lecteur en vient à désirer ardemment l’épilogue, surtout quand il met du fantastique dans son texte.

Ici nous ne sommes pas dans « le désert des Tartares » (La Feuille Volante n°1076) qui lui valut sa notoriété, où il raconte une longue histoire, celle de ce capitaine Drogo qui attend quelque chose de la vie sans trop savoir quoi et qui finit par lui échapper, encore que le texte qui ouvre ce recueil en reprend le cadre, un peu comme si la vie militaire exerçait sur l'auteur une sorte de fascination. C'est le même Giovanni Drogo qui revient dans une de ces nouvelles mais sous la forme d'un jeune homme qui attend, lui aussi et qui finit par rencontrer la Camarde. Mais, revenons sur le titre. Il est parlant et c'est un thème qui convient parfaitement à notre auteur, au regard qu'il porte sur la vie. C'est vrai que si on se penche un tant soit peu sur notre condition humaine, si on accepte de l'observer, de l'analyser, de la disséquer, il y a bien de quoi être inquiet ! Notre condition d'homme implique la mort, même si en Occident nous faisons semblant de l'oublier et vivons sans y penser. Elle est présente dans tout ce recueil, encore évite-t-il la traditionnelle tartuferie dont parlait Brassens « Tous les morts sont de braves types depuis qu'ils ont cassé leur pipe ». Ainsi Buzzati remet-il les pendules à l'heure en évoquant les disparus tels qu'ils étaient vraiment de leur vivant. Cela fait parfois un choc. Non la vie n'est pas si belle que cela et quand elle peut l'être, nous avons cette bizarre volonté de nous la compliquer jusqu'à détruire ce que nous avions patiemment tissé. Quant à l'enfer, il n'existe pas dans l'au-delà mais bien ici, dans notre vie terrestre, et il ne cache pas sa conviction dans ce domaine. Notre vie est un perpétuel combat, contre nous-même et surtout contre les autres où chacun rêve d'éliminer son voisin pour s'approprier ce qui lui appartient ? N'est-ce pas une comédie qui tourne parfois à la tragédie entre flagorneries, compromissions, trahisons et simulacres. Chacun pour soi est le mot d'ordre, étonnez-vous qu'ainsi la solitude soit le résultat de tout cela !

Pendant qu'il y est, il règle aussi son compte à l'amour et aux amoureux qui choisissent de ne rien voir de la réalité immédiate. A la passion du début succède rapidement des espérances de pompes funèbres, quand on n'entretient pas artificiellement l'illusion qui cache désespérément les mensonges, les duplicités, les adultères. Les enfants perdent vite leur innocence et dès lors qu'ils entrent plus avant dans la vie ils apprennent tout le parti qu'ils peuvent tirer de ses hypocrisies et du jeu sur les apparences. Pendant qu'il y est, il n'oublie pas la fuite du temps qui nous rapproche inexorablement du terme et empoisonne la vie de ceux qui en prennent conscience et déplorent cette contingence. Encore faut-il qu'il ne se déforme pas mystérieusement et bouleverse le quotidien de notre vie en se peuplant de fantômes qui bien entendu se vengent. Le temps lui-même dissout tout, la beauté, la jeunesse. Parce que, pour corser le tout, son écriture s'enrichit de mystère, les récits se font sibyllins, les dénouements énigmatiques, histoire de dire à son lecteur qu'il est, grâce à lui, dans un autre monde, une autre dimension où il faut faire abstraction de la logique, oublier le cartésianisme pour ne privilégier que ce qui échappe à l'esprit le plus rationnel, sans oublier de rire de tout !

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

La passagère du France

La Feuille Volante n° 1092

La passagère du France – Bernadette Pécassou-Camebrac – Flammarion.

 

Nous sommes en 1962, c'est à dire dans cette période qu'on a appelé « les trente glorieuses » où le nom même de la France était synonyme de rayonnement économique et culturel. Ce nom était tellement prestigieux qu'on l'avait donné à un transatlantique de luxe qui assurait la liaison entre notre pays et New-York. Sophie, une jeune journaliste, a été choisie par son journal pour rédiger un reportage à propos de cette traversée inaugurale d'autant plus qu'à bord il y a des vedettes célèbres comme Michèle Morgan ou Juliette Gréco. Au début du voyage, un incident dont Sophie est le témoin et qui aurait pu avoir des conséquences regrettables sur la vie d'un passager, menace l'emploi d'un commis du bord et on la prie de ne rien dire de ce qu'elle a vu. Elle prend donc un rôle central dans cette affaire d'autant plus qu'un photographe prétend avoir fait des photos de cet incident. Sophie qui espérait cette traversée idyllique se trouve torturée par des états d’âme face à son travail. Pour autant cet événement va être le centre de ce roman et j'ai eu un peu de mal à croire, toute fiction mise à part, à tous les rebondissements que l'auteure y rattache, notamment l'intervention auprès de Jackie Kennedy.

En marge de cette histoire, il y a cette opposition constante entre ce milieu aisé des passagers et celui, laborieux, du personnel de bord, cet officier mystérieux et solitaire, personnage complexe et paradoxale dont la figure fascine Sophie ainsi que tous ceux qui le croisent. Il servira de trait d'union entre ces deux mondes qui n'ont rien de commun entre eux. Son histoire, son parcours, sa personnalité font de lui, à mes yeux, le personnage central de ce roman où il n'apparaît pourtant que par moments. Béatrice, la consœur de Sophie est une femme hautaine et méprisante, il y a aussi ce journaliste, dit l'Académicien, qui se veut attirant mais ne l'est pas tant que cela et ce photographe qui se prend pour un séducteur. Il y a certes des femmes élégantes, du champagne et du caviar comme il sied à ce genre d'atmosphère de fête continuelle, de belles descriptions mais aussi des énumérations techniques de ce paquebot de luxe, des récits à propos de la prestigieuse « table du commandant » et de tout ce qu'on peut faire pour y être admis, le tout avec son cortège de bijoux et de mondanités. On n'échappe pas aux histoires d'amour, incontournables sur un navire de luxe et pour une traversée de prestige, on ne coupe pas non plus aux mondanités, smokings, robes longues et baisemains, aux futilités, à la volonté de séduction, au jeu des influences plus ou moins effectives, aux nombreux faire-valoir qui accompagnent cette société sophistiquée où chacun est conscient de sa valeur qu'il pense inévitable et incontournable. On ne compte pas non plus les excentricités, le sans-gêne, les fautes de goût et les mufleries de ces gens qui se croient tout permis parce qu'ils ont de l'argent et donc du pouvoir. C'est, dans ce microcosme, la vitrine de la nature humaine. Au cours de cette traversée, de lourds secrets sont dévoilés, des personnalités se révèlent, des destins se déchirent et des projets s’évanouissent.

J'ai pourtant été un peu déçu par ce roman pourtant bien écrit. Pour une fois j'avais accordé de l'attention à la couverture, une jolie femme accoudée à un bastingage et à ce titre plein de mystères... Cela valait son pesant de rêves et de fantasmes avec le prestige des uniformes, le luxe du décor, la frivolité des passagers, les toilettes des passagères, le merveilleux de cette traversée, l'avenir de ce paquebot de croisières fascinant qui pourtant ne durera que quelques années et se terminera par son démantèlement… mais cela n'a pas suffi à m'embarquer dans ce récit. Je poursuis ma découverte de l’œuvre de Bernadette Pécassou-Camebrac. J'apprécie son style fluide et agréable à lire, mais, même si « Le France » était une invitation au rêve et au voyage, ce qu'est aussi un roman, je suis resté un peu en retrait, par nostalgie sans doute ?

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

la belle chocolatière

La Feuille Volante n° 1091

La belle chocolatière – Bernadette Pécassou-Camebrac – Flammarion.

 

Nous connaissons tous l'histoire de cette petite fille pauvre qui prétendit avoir vu la Vierge Marie dans la grotte de Massabielle. Nous sommes en 1856 et Lourdes n'était pas encore ce lieu de pèlerinage où le monde entier vient espérer un miracle et où « les marchands du temple » prospèrent. Le titre de ce roman ne s'y réfère pas puisqu'il y est question de Sophie, épouse belle et frivole d'un riche pharmacien qui est aussi chocolatier dans cette ville où se prépare la bal annuel et mondain du nouvel an organisé par le ministre impérial qui est aussi un notable local. On n'échappe pas aux banalités à propos de cet événement sur les toilettes, le défilé des jeunes filles en quête d'un mari, les commentaires inspirés par la jalousie et l'hypocrisie bourgeoise, le prestige de l'uniforme des hussards en garnison à Lourdes...

 

Je ne suis que très peu entré dans cette histoire. Il y a les potins qui sont colportés dans cette petite ville où tout le monde se connaît et s'observe, il y a certes l'usure du couple, cette passade de Sophie qui perd la tête pour un hussard et qui tombe enceinte. J'ai cru un moment à un remake de Mme Bovary. Tout Lourdes est au courant et, bien entendu son mari ne se doute de rien et croit en sa paternité, mais il n'y a rien là que de très ordinaire dans ce genre de situation qui vous font apprécier le célibat. Devant tant d'effervescence, Sophie, « la belle chocolatière » continue de penser à son amant parti vers d'autres cieux et quand il revient c'est toujours la même chose. En se donnant à lui, elle a non seulement connu le « grand amour » mais elle a aussi enfreint l'ordre social si cher au second empire, bousculé la morale et imposé à son mari aux yeux de tous un ridicule qu'il ne méritait pas. Je ne suis pas bien sûr cependant de ces grands sentiments qui n'existent que dans les romans.

 

L'étude sociologique en revanche est plus intéressante dans cette société gouvernée par des hommes où le petit peuple est pauvre et laborieux et que les riches exploitent et renvoient à leur guise en ce XIX° siècle, où les prolétaires travaillent dur et où les notables, attachés à leur situation sociale, les regardent de haut, les méprisent parce qu'ils ont de l'argent et donc du pouvoir, mais aussi la connaissance scientifique qui met en doute la foi. La peinture des bourgeois aussi est pertinente avec leurs discussions suffisantes de café du commerce qui n’épargnent personne, surtout quand le sujet porte sur les femmes. Cette évocation des pauvres n'omet ni les cabarets qui détruisent les hommes ni le dur labeur des femmes qui, malgré leur travail ne sortiront pas de leur condition de misère. Chacun reste dans son milieu social et les chimères de l'amour n'y feront jamais rien, quoique.... L'emprise de la religion est aussi révélatrice d'un état d'esprit empreint de crainte, de soumission et de croyances, la solidarité des femmes qui finalement croient aux apparitions de la petite Bernadette, se soutiennent et se montrent charitables et la peur des autorités à cause de l’ordre public menacé par les attroupements. Aux certitudes des hommes répond la croyance des femmes. Un tel mouvement ne va tarder à transformer cette petite ville, malgré la gêne puis la prudence du clergé. Quant à la culpabilisation de Sophie elle est aussi inspirée par cette société judéo-chrétienne qui baigne la société française dans son ensemble. La rumeur qui naît et qui enfle au sujet de tout et de rien et que les ragots entretiennent. L'épilogue ne m'a pas convaincu.

 

J'avais bien aimé « la dernière bagnarde », mais là, j'ai été moins passionné par ce roman pourtant bien écrit.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

L'affaire de l'homme à l'escarpin

La Feuille Volante n° 1090

L'affaire de l'homme à l'escarpin – Jean-Christophe Portes -City Éditions.

 

Il fait une chaleur étouffante à Paris en ce mois de juillet 1791. La fuite de Louis XVI à Varennes a définitivement discrédité le roi et la guerre civile gronde dans la capitale où le petit peuple s'agite dans une ambiance de fin de règne, où chacun se lâche et où l'agitation politique est quotidienne. La royauté est menacée par la Révolution mais aussi par le Duc d'Orléans, le cousin du roi, qui s'appuie sur le « Club des Cordeliers » et cherche à s'emparer du trône que défend comme il peut le marquis de La Fayette, fragilisé par les événements. Ce dernier cherche à déjouer les plans de cette coterie et charge son protégé, Victor Dauterive, ancien aristocrate discret, peintre et dessinateur à la vocation contrariée, devenu sous-lieutenant de gendarmerie, d'approcher les membres de cette conjuration.

Sur les bords de la Seine, on vient de retrouver le cadavre a demi-nu d'un jeune homme et le vieux commissaire Piedeboeuf n'a pour l'identifier qu'un escarpin. L'enquête révélera bientôt qu'il appartenait à la communauté homosexuelle, quant aux circonstances de ce meurtre, elles sont des plus obscures et compliquent les investigations du policier. Ces deux affaires semblent indépendantes l'une de l'autre mais est-ce réel dans une ville pleine d'espions et en constante effervescence où des factions s’affrontent en permanence pour la conquête du pouvoir face à une royauté qui vacille et une Révolution qui s’essouffle et une guerre civile qui couve ? Quant à Victor, toujours sur ses gardes, il a fort à faire pour mener à bien sa mission délicate confiée par La Fayette dans une ambiance délétère où chacun espionne l'autre, dans une atmosphère de complot où la fin justifie les moyens, de trouble, de désinformation, d'intrigue et de menaces de guerre aux frontières. Heureusement pour lui, il bénéficie d'une collaboration inattendue, discrète mais efficace dans un époque instable, même si sa vie est en sursis, entre menaces, réels dangers et hypocrisie.

J'ai découvert avec plaisir l’œuvre de Jean-Christophe Portes avec « L'affaire du corps sans tête » (La Feuille Volante n°1004). J'ai apprécié d'être à nouveau immergé dans un siècle qui a ma préférence (même si j'aurais peu prisé la vie sous la Révolution) et son roman fourmille de petits détails historiques, sur les us et coutumes, sur la mode, sur les expressions et les métiers de l’époque. Je n’omettrai pas non plus les portraits que l'auteur nous donne à voir dont celui de Victor Dauterive, certes fictif, mais dont la biographie et la personnalité nous sont révélées par petites touches. J'ai aimé les rencontres qu'il fait avec ceux qui ont effectivement participé à cette période dangereuse où tout était possible, où tout pouvait basculer dans la violence et la mort, le Marquis de La Fayette, Olympe de Gouge, Choderlos de Laclos... Ses romans ne sont pas sans rappeler ceux de Jean-François Parot qui, eux aussi, m'ont passionné. J'ai aussi apprécié cette peinture de l'espèce humaine dont la pusillanimité la pousse à détruire un jour ce qu'elle a acclamé la veille et qui ne recule ni devant une flagornerie, ni devant une trahison pour une distinction ou une prébende. Quant aux meneurs, possédés par l'attrait du pouvoir qui fait naître les ambitions les plus folles face aux événements, ils n'apparaissent que lorsque le danger est passé et laissent leurs partisans en découdre, risquer leur vie pour eux et n'en retirent que les honneurs…

L'auteur déroule cette intrigue historico-policière passionnante et fort compliquée en 7 jours, du 10 au 17 juillet. Le style est alerte, fluide et agréable à lire, le roman dépaysant à souhait qui balade le lecteur dans ce Paris de l'époque, à la fois interlope et chic, entre salons et bas-fonds, aristocrates, révolutionnaires et hommes de main et entretient jusqu'à la fin un suspens de bon aloi, bref un moment de lecture bien agréable et j'aurais plaisir à poursuivre ma découverte de l'univers créatif de cet auteur.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

La dernière bagnarde

La Feuille Volante n° 1089

La dernière Bagnarde – Bernadette Pecassou-Camebrac – Flammarion.

 

On n'en finit pas de nous vanter les mérites de la République qui garantit notre modèle social, respecte les droits de l'Homme et la liberté des citoyens … Rien n'est parfait mais la Troisième du nom a fait largement fi de tous ces dogmes si généreusement proclamés. Tout était organisé pour protéger la société, mais n'importe laquelle, et l'administration pénitentiaire possédait des bagnes où on entassait ceux dont la République entendait se débarrasser. Il fallait en effet purger la Métropole de ses mauvais éléments et on condamnait aux travaux forcés, c'est à dire bien souvent à la mort, tous ceux qui avaient contrevenu à la loi et à l'ordre public. Ceux des bagnards qui survivaient après leur peine étaient maintenus sur place en relégation pendant un temps égal à celui de leur condamnation dans un souci de colonisation. Pour favoriser le peuplement de ces colonies déshéritées, il fallait faire venir des femmes pauvres, sans logis, condamnées elles-aussi, mais à des peines mineures, en leur faisant miroiter la possibilité d'une vie nouvelle. Pour cela il fallait qu'elles épousent un relégué et on donnait au couple un lopin de terre pour vivre et fonder une famille. Cela c'était la réponse officielle, bien loin cependant de la réalité.

 

Nous sommes en 1888 et Marie Bartête, alors âgée de 20 ans part de l’île de Ré. Elle a été condamnée et emprisonnée pour des délits mineurs et on l'embarque pour la Guyane. A elle aussi, comme à d'autres condamnées, on a parlé de la luxuriance de l'outre-mer, de la beauté les paysages, de la vie facile… Elle ne sait pas ce qui l'attend, se fait beaucoup d'illusions mais ne tarde pas à changer d'avis une fois sur place et se retrouve à Saint-Laurent-du-Maroni, dans un enfer où elle est complètement oubliée, exploitée, abandonnée aux miasmes et aux dangers, malgré la bienveillance des religieuses qui les encadrent et d'un jeune médecin venu de France. Elle survivra, malgré les viols, les maladies et les mauvais traitements mais ne reverra plus jamais son pays.

 

Dans cette atmosphère délétère, la nature humaine se révèle dans ce qu'elle a de plus abject. Ici le pire côtoie les bonnes volontés les plus affirmées mais la vie dans cette contrée, l'hypocrisie, l'irresponsabilité, l’intransigeance ont vite raison des enthousiasmes les plus fougueux et des illusions les plus tenaces. Dans ce microcosme, Marie, bien qu'entourée par la mort et assaillie par la souffrance, le danger, la peur, les trahisons et la solitude, fait preuve de détermination et d'une farouche volonté de vivre, rencontre des moment de solidarité, de compréhension, autant de miracles qui adoucissent ses épreuves.

 

Telle est l'histoire de Marie Bartête (1863-1938), orpheline béarnaise, qui avait ému Albert Londres. Il s'en était fait l'écho dans « Le Petit Parisien » en 1923. Pourtant, dès 1888, des informations étaient parvenues en France mais aucun homme politique n'eut assez de courage pour dénoncer ces faits. Pour autant, si la vie des bagnards a fait l'objet de nombreux récits, celle des bagnardes fut complètement oubliée et ce ne fut qu'en 1904 que les convois féminins cessèrent définitivement en Guyane. Pour autant celles qui survécurent n'avaient pas les moyens de s'offrir un billet de retour et moururent sur place, comme Marie Bartête.

 

Le style est à la mesure de la révolte de l'auteure qui parvient sans peine à la faire partager à son lecteur. Personnellement, j'apprécie qu'on consacre ainsi des ouvrages à ceux que l'histoire a oubliés ou que la vie et le destin ont injustement malmenés.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×