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Se i delfini vennisero in aiuto

La Feuille Volante n° 1256

Se i delfini venissero in aiuto – Erri De Luca – Dantes & Descartes éditeur.

(Si les dauphins nous venaient en aide).

 

Le titre de ce court récit (48 pages) évoque la traditionnelle aide qu'apporteraient les dauphins aux humains en haute mer quand le danger les menace. Cela a donné lieu au mythe d'Arion de Methymne, ce chanteur et musicien grec qui, selon l'historien Hérodote, avait fait une tournée en Italie et en Sicile ce qui lui avait permis d'amasser une fortune. Pour regagner Corinthe, il s'embarqua sur un navire dont les marins voulurent le tuer pour s'emparer de ses richesses et lui ordonnèrent de se jeter par dessus bord. Il obtint cependant le droit de jouer une dernière fois avant de se jeter à l'eau. Ayant attiré un dauphin par ses chants et sa musique, celui-ci le sauva de la noyade et l'emporta jusqu'à Corinthe où il retrouva sa liberté et son argent, le tyran Periandre châtiant les marins à leur arrivée au port. L'antiquité a beaucoup représenté les dauphins comme amis de l'homme et notre époque entretient encore cette complicité avec eux.

Ici, c'est un peu différent. Nous sommes certes en Méditerranée et notre auteur s'est embarqué pour deux semaines sur « La « Prudence », un bateau affrété par « Médecins sans frontière » pour sauver les migrants qui, partis de Libye tentent, dans les conditions périlleuses et sur des embarcations de fortune, de gagner l'Europe par l'Italie. Erri De Luca, se souvenant sans doute du mythe d'Arion, souhaite seulement que dans cette entreprise les dauphins leur viennent en aide, mais de dauphins il n'est question qu'une fois quand il en voit, dans une vision furtive, à la proue du navire, ce qui sans doute lui inspire ce titre. Il est ici observateur actif, surveillant à la jumelle l'horizon et tient aussi à rendre compte de cette expérience, témoigner de la détresse de ces naufragés que les passeurs abandonnent à la mer sur des bateaux pneumatiques surchargés, autant que du dévouement des sauveteurs dont les photos ainsi que celle des membres de l'équipage illustrent ce court récit qui est son dernier ouvrage. Il note que des vedettes libyennes ont intercepté des embarcations qu'elles ont contraintes au retour, et ce même au-delà de la limite des eaux territoriales. Enfin, pour ceux qui ne se sont pas noyés à la suite du chavirage d'un canot, il détaille le sauvetage, l’accueil, les soins apportés à leurs « hôtes » qui répondent par des chants, des danses et des prières. Citant l’Évangile, De Luca voit dans ces sauveteurs de MSF « des pêcheurs d'homme », d'autant qu'ils sont treize !

Ce récit écrit en 2017 prends une actualité particulière au moment ou le tout nouveau gouvernement italien a décidé de fermer ses ports aux migrants. L'épisode de « l'Aquarius », ce navire affrété par l'association SOS Méditerranée, avec plusieurs centaines de migrants ayant fui les camps libyens, les vols, les meurtres, les viols, est révélateur d'un malaise européen, d'une hypocrisie, d'une crise politique et de l'état d'esprit général au regard de l’accueil des migrants, du droit maritime et des grandes idées humanistes dans un contexte par ailleurs difficile sur le plan économique social et sociétal des états d'une Europe malade. Notre auteur souhaite surtout porter témoignage face à ce problème ainsi qu'Il l'explique dans la 4° de couverture. Ce voyage n'est pas sans rappeler celui de l'Exodus, ce vieux rafiot qui amenait en Israël les juifs rescapés des camps de la mort et qui fut empêché par la Royal Navy d'aborder dans ce pays.

J'ai lu ce court récit en italien pour le plaisir de profiter de cette langue si chantante et du témoignage de De Luca ... mais aussi parce qu'il n'est pas encore traduit en français. L'écrivain napolitain n'est pas un étranger pour cette chronique qui lui a bien souvent rendu hommage. J'ai souvent noté la qualité du style de De Luca et la poésie dont ses phrases sont imprégnées. Ici, est-ce l'urgence ou le désarroi, on a l'impression que ce texte est jeté sur le papier, une manière de se révolter contre ce qu'il voit, sans l'habituel souffle lyrique qui caractérise d'ordinaire son écriture. Même s'il est vrai que le thème ne s'y prête pas vraiment. 

 

© Hervé-LionelJuin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

 

l'étrange histoire de l'ours brun abattu dans les quartiers espagnols de Naples

La Feuille Volante n° 1255

L'étrange histoire de l'ours brun abattu dans les quartiers espagnols de NaplesAntonio Menna – Éditions Liliana Levi.

Traduit de l'italien par Nathalie Bauer.

C'est une bien étrange affaire que celle de cet ours brun emblématique des Abruzzes tué par balle dans le quartier espagnol de Naples à la manière de la Mafia. C'est que Tony Perduto, trente cinq ans, célibataire, un échotier marginal, insomniaque, désargenté et myope a découvert son cadavre aux petites heures de ce matin de juin. Une aubaine pour passer à la « une » du journal pour lui qui n'a jamais fait que des piges minables, en plus des mises à jour d'un site de jardinage napolitain et des cours particuliers à Carletto, le fils un peu flemmard de son médecin. Une vie plus merdique on ne peut pas ! Enfin ce n'est pas tout, parce qu'en plus il y a sa mère, une femme abusive qui le presse de fonder une famille, son amie d'enfance Marinella qu'il aime bien mais qui a une vie sentimentale agitée, mais sans lui [ la nature de leurs relations est intéressante, elle souhaite rester son amie sincère tandis que Tony en ferait bien sa maîtresse et la mère de ce dernier l'épouse de son fils mais tout cela reste en suspens], l'adjudant Pallone toujours débordé et circonspect. Son article le met sur le devant de la scène, c'est enfin la consécration, mais les douilles qu'il a trouvées intéressent la justice qui voit dans cet épisode la marque d'un avertissement de la « Camorra », ce qui suffit à classer l'affaire. Quant aux voisins, ils inclinent plutôt pour une fuite de la pauvre bête affamée du zoo, même si l'autopsie est énigmatique ! Bref il entrevoit enfin un décollage de sa foutue carrière et fait sa propre enquête, encouragé en cela par le directeur qui voit les ventes du journal décoller, mais plus il investigue, plus il remue le passé, plus revient cette phrase comme un leitmotiv qu'on l'invite à méditer « Occupe-toi de tes oignons ! ».

Il ne faut jamais mésestimer les cancres et Tony a sans doute fait lui aussi cette découverte en lisant la rédaction qu'il avait imposée à Carletto qui, innocemment, va peut-être lui offrir une nouvelle piste, ni méconnaître le hasard qui lui a fait croiser les yeux bleus de cette jeune fille étrange qui habite le quartier.

C'est un « giallo » comme disent nos amis italiens, jaune comme le soleil qui inonde cette ville et qui la rend moite de chaleur, un polar haletant, plein d'humour et de rebondissements, à l'épilogue un peu surprenant quand même, bien écrit et agréable à lire, où le lecteur découvre la ville de Naples que l'auteur connaît et aime, à la fois mystérieuse, inquiétante et meurtrière et un quartier souterrain, pas tellement reluisant par ailleurs, mais très populaire et qui reste un des attraits de ce roman. Ici le fragile équilibre qui y règne réside dans les apparences, dans ce qu'on voit qui est bien souvent en marge de la légalité mais qu'on a intérêt à taire. Le plus intéressant et attachent est sans doute le personnage de Tony avec défauts et ses insuffisances, un loser forcément sympathique pour qui le lecteur croise les doigts tant ses entreprises hasardeuses risquent à tout moment de se retourner contre lui. Quant à sa futur carrière de grand reporter… !

Ce roman au titre un peu long (l'intitulé italien l'est davantage - « Il misterio dell'orso marsicano ucciso come un boss ai quartieri spagnoli) est donc un polar distrayant, lu alternativement en italien et en français pour la beauté et la musique de cette langue cousine.

© Hervé-LionelJuin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]


 

 

 

 

© Hervé-LionelJuin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La femme-léopard

La Feuille Volante n° 1254

La femme-léopard – Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par René de Ceccatty.

 

Au début de ce roman, Lorenzo, journaliste, décide d'aller au Gabon pour un reportage, en compagnie d'un ami plus vieux que lui, Flavio, entrepreneur de travaux publics, chargé d'y construire une route et également copropriétaire du journal qui l'emploie. Nora, l'épouse de Lorenzo doit être du voyage mais refuse dans un premier temps, l'épouse de Flavio, Ada, devant rester en Italie. Finalement les deux femmes accompagneront leur mari en Afrique. Les deux couples se reçoivent et rapidement s'établit entre eux une relation de séduction sur fond de désamour conjugal, de jalousie, d'attirance mutuelle, de mensonges et de travestissements de la réalité pour le plaisir ou la provocation. Lorenzo un peu naïf, simplement amoureux de sa femme et pas désireux du tout de la tromper, assiste à ce jeu de blandices entre Nora et Flavio mais ressent aussi pour Ada un désir partagé. Ainsi, en Afrique, s'installe entre ces deux couples une ambiance un peu bizarre faite de jalousie, de sexe, de non-dits et de silences, de refus et d'accords passionnés entre fidélités maladroites et désirs fougueux, dans un contexte bourgeois et mondain. Ils sont heureux en ménage et ne peuvent qu'être malheureux en adultère, le savent, mais sont désireux de tenter une expérience extraconjugale sans qu'on sache si elle est vraiment menée à son terme, peut-être pour mieux resserrer leurs liens intimes. C'est un peu comme si le sexe de contrebande était indispensable à la stabilité de leur couple. Ada se sait trompée mais reste irrémédiablement fidèle à son mari, malgré ses velléités extraconjugales toujours avortées, quant à Lorenzo, il hésite toujours.

Le fait que Flavio veuille séduire la femme de Lorenzo n'est pas vraiment une lutte d'homme à homme mais une relation subtile de supérieur à inférieur, Lorenzo étant, de part sa position dans le journal, dépendant de Flavio, ce qui trouble un peu le jeu entre eux entre le patron et l'ami, entre le journaliste qui se veut indépendant et veut dénoncer les ravages écologiques causés par la construction de la route et l'organe de presse qui peut difficilement le faire, entre le séducteur impénitent qu'est Flavio et l'amoureux de son épouse qu'est Lorenzo, le tout sur fond d'atermoiements amoureux et félins de Nora, la « femme-léopard », son esprit apparent de tolérance en ce qui concerne les relations supposées de son mari et d'Ada, le secret qu'elle entretient sur les siennes avec Flavio. Il plane sur les rapports qu'ils ont avec l'autre conjoint une atmosphère de mystère. Une autre lecture intéressante est celle de la 4° de couverture qui est un extrait d'une conversation avec l'auteur où il parle de son expérience, de l'importance de la femme et de l'amour qu'elle donne, essentiel dans la vie de l'homme, de la jalousie aussi. « On peut aimer et tromper, l'amour n'empêche pas l'infidélité, le sexe est infidèle, le cœur ne l'est pas » déclare-t-il. Nous avons tous dans ce domaine un vécu, ou nous l'aurons un jour, et je ne suis pas sûr, à titre personnel, de partager complètement son analyse. Ses personnages, comme souvent, sont conscients de l'inauthenticité des rapports qu'ils vivent avec les autres mais aspirent à autre chose sans toutefois pouvoir y parvenir. Chez lui le sexe fait partie de ces buts inatteignables sous les apparences ici du double triangle amoureux. L'épilogue laisse le lecteur (et Lorenzo) dans le doute sur la réalité des relations entre Flavio et Nora, laquelle oppose un fin de non-recevoir aux questions pressantes de son mari., ce qui épaissit encore le secret que les entoure.

Lire un roman de Moravia a toujours été pour moi un grand moment de lecture non seulement par la qualité de son écriture (ici les descriptions des paysages africains) mais aussi d'une l'analyse particulièrement fine et impitoyable où il dissèque les relations intimes, sexuelles et psychologiques de chacun des personnages. A lire la postface, ce roman, qui est le dernier de l'auteur, a été particulièrement travaillé, comme s'il voulait, de cette manière, prendre congé de la vie.

© Hervé-LionelJuin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La dormeuse de Naples

La Feuille Volante n° 1253

La dormeuse de Naples – Adrien Goetz – Éditions Le passage.

 

Avant d'être un roman, c'est un tableau qui représente une femme nue endormie dans une pause lascive, peint par Ingres pour Joachim Murat, Roi de Naples, quelques années avant « La grande odalisque » réalisée par le même artiste pour Caroline Murat et qui fit scandale, l'un des tableaux étant le pendant de l'autre. Or « la dormeuse de Naples » a disparu en 1815 lors de la chute du royaume de Naples, le pillage du palais royal et le rétablissement des Bourbons. Pour sa réalisation Ingres s'est inspiré autant de la Renaissance que de la statuaire antique.

Cette disparition qui reste toujours un mystère pour les historiens de l'art, a librement inspiré notre auteur pour ce roman. Adrien Goetz s'approprie effectivement cet épisode pour mener une sorte d'enquête, mais sous la triple personnalité d'Ingres, de Corot, d'un ami de Géricault. Il imagine qu'Ingres vieillissant, comblé d'honneurs, se remémore sa rencontre dans Naples avec une femme pauvre d'une étonnante beauté qui accepte d'être son modèle. Bien entendu, avant même de la peindre il en tombe éperdument amoureux et cela laisse évidemment la place au fantasme le plus échevelé et même au délire, mais elle ne devient pas pour autant sa maîtresse même s'il l'évoque comme une séductrice. L'auteur nous décrit le vieux peintre solitaire, meurtri par la perte de son tableau et la mort de son modèle, désenchanté de tout, qui règle même quelques comptes avec ses contemporains au sujet de la peinture et du sens qu'ils ont de l'esthétique et surtout qui regrette Naples et sa jeunesse, qui voudrait bien retrouver cette ville incognito pour y mourir tant sa nostalgie est grande. Puis vient le tour de Corot, également vieux et semble-t-il préoccupé par la vie après la vie (il est beaucoup question d'indulgences). Selon lui il n'appréciait guère Ingres mais confesse au lecteur tout l’effet que lui a fait le tableau… et le modèle, bien qu'il fût plutôt attiré par la peinture des paysages..Quant au troisième intervenant, nous ne saurons rien de lui, sinon qu'il est Italien établi en France comme propriétaire terrien, peintre amateur, « élève de Géricault » comme il aime à se qualifier lui-même, mais en fait un simple rapin devenu photographe. Chacun d'eux, entre affirmations convaincantes et déclarations intimes teintées d'une bonne dose d'extravagance, prétend avoir revu le tableau disparu autant qu'avoir croisé ou connu celle qui a servi de modèle, sujet passionnant s'il en est, ce qui laisse la place à pas mal de commentaires inspirés autant par le souffle de l'histoire que par celui de l'imagination. C'est en fait un ouvrage pas le moins du monde historique selon l'aveu même de l'auteur.

J'ai lu ce court roman fort bien écrit et documenté comme un hymne à la beauté de la femme, ce qui n'est pas pour me déplaire, mais en revanche je me suis un peu ennuyé à l'évocation de « aventures » de ce tableau, de ses modèles supposés et de ces trois protagonistes. Il est vrai qu'il reste un mystère encore aujourd'hui et se prête évidemment à tous les fantasmes. Cet ouvrage a au moins permis de réveiller la mémoire et l’œuvre d'Ingres et, à titre personnel, de m'inviter à méditer sur la « vérité littéraire » .

 

J'avais déjà croisé Adrien Goetz avec « Le coiffeur de Chateaubriand » (La Feuille Volante n°510) que j'avais peut-être mieux aimé. 

 

© Hervé GAUTIER – Juin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le paradis

La Feuille Volante n° 1252

 

Le paradis – Alberto Moravia - Flammarion.

Traduit de l'italien par Simone de Vergennes.

 

Ce sont 34 nouvelles, écrites à la première personne et qui mettent en scène des femmes. Il n'y a rien là d'anormal puisque Moravia n'a jamais caché qu'il les aimait, ce qui est plutôt une preuve de bon goût. Elle sont souvent jeunes, célibataires, mariées, mères de famille, amantes, belles, élégantes, sensuelles, minces, provocantes parfois, mais quand même quelque peu superficielles, oisives, bourgeoises. C'est sans doute ainsi que l'auteur les voyait à son époque, en Italie, simplement parce qu'un écrivain est aussi le reflet de son temps. Les choses ont bien changé et il n'y a pas lieu d'en prendre ombrage. C'est peut-être aussi, et plus subtilement une manière pour l'auteur de régler un compte avec elles, allez savoir, l'écriture a aussi cette fonction. En effet souvent les hommes qui les accompagnent ne partagent pas vraiment leur univers. Quand ils ont le qualificatif de « maris » ou de « compagnons », passé les premiers moments d’excitation, ils ne semblent que de passage, chargés de les faire vivre et surtout de disparaître au premier coup de vent, autrement dit des êtres incontournables mais surtout qu'on jette à la première occasion, au besoin par le biais de l'homicide. Qui plus est, ils ne sont que des « père absents » assez peu soucieux de leur progéniture. Quant à leurs enfants, ils ne valent guère mieux et sont pour elles une charge et parfois une gêne. Heureusement que d'autres hommes existent sous les traits d'amants. Au moins ceux-là ils ne s'imposent pas et savent souvent s’éclipser à temps, par élégance, ou par opportunisme...

C'est sans doute une conséquences de la manière dont il les évoque, mais elles semblent s'ennuyer fortement au point de cambrioler pour le plaisir ou « d'allumer » les automobilistes le long d'une route à la manière d'une prostituée...pour se dérober ensuite à leurs ardeurs ou d'envisager le suicide, mais sans jamais passer véritablement à l'acte. En tout elles font semblant, mais, juste retour des choses sans doute, elles sont souvent perdantes dans leurs entreprises. Ce qui ne manque pas d'être frustrant ! Bien entendu le fantasme et le sexe ne sont jamais très loin avec en prime l'obsession de leur corps. C'est une manière comme une autre de meubler leur ennui. Pour cela, il y a aussi l'écriture, comme pour cette femme qui, songeant fortement au sabordage de sa propre vie, refait le chemin à l'envers. Elle s'était jadis vainement essayée au journalisme, puis tout aussi vainement à la littérature ; Ces souvenirs semblent lui redonner goût à la vie, sans doute parce qu'elle est la plus forte et que, pour la mort, elle préfère attendre un peu ! Parfois une forme de folie s'insinue dans tout cela mais après tout, ce n'est peut-être qu'une autre manière de vivre, différente certes, moins dans les normes, mais qu'importe !

Alors, quid du paradis qui, à l'instar de l'enfer, serait sur terre et non dans une hypothétique vie après la mort ? A la lecture de ce recueil de nouvelles, j'ai l'impression qu'il n'existe pas et qui, si pour l'homme, la femme en serait l'incarnation, je ne peux pas ne pas me souvenir de cette remarque de Saint-Cyprien (et de la méditer) qui déclarait que « Les femmes sont des démons qui nous font entrer en enfer par la porte du paradis » .

Reste l'humour qui conclue souvent chacun de ces courts textes puisque, nous le savons bien, face à l'adversité, à la déconvenue et surtout à l'impuissance, à l'abandon, il ne nous reste que la possibilité de rire de tout

J'ai quand même et comme toujours apprécié le style fluide de Moravia et l'acuité de son regard sur les hommes et les femmes.

 

© Hervé GAUTIER – Juin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

 

Quand sort la recluse

La Feuille Volante n° 1251

Quand sort la recluse – Fred Vargas – Flammarion.

 

Retour des brumes de l'Islande, le Commissaire Adamberg se retrouve plongé dans le quotidien d'un flic, une histoire d'épouse tuée, de mari soupçonné, d'amant interrogé, la routine quoi...Il se charge même, pendant qu'il y est, d'une autre affaire, menée rondement d'ailleurs, mais ce qui va surtout le passionner, c'est que, un peu par hasard, parce qu'un de ces adjoints, frustré d'une carrière passionnée ichtyologue, s'intéresse à autre chose qu'à son travail, il croise le nom de la Loxolesceles rufescens, une araignée si peureuse qu'elle se terre dans son trou, d'où son surnom de « recluse ». Elle aurait tué, du côté de Nîmes, trois octogénaires, mais il y a quelque chose qui cloche, notamment parce que le venin de cet insecte n'est en principe pas dangereux et qu'il y a eu d'autres morsures sans grandes conséquences. S'agirait-il du résultat d'une mutation génétique, de l'adaptation d'un insecte au réchauffement de la planète, où tout cela n'a-t-il rien à voir ? Il n'en faut pas davantage pour que notre commissaire déploie toute son énergie dans cette affaire qui ne lui est même pas confiée officiellement, qu'il s'approprie volontiers et qu'il qualifie ces morts de meurtre. Il ne va pas tarder à s'apercevoir qu'il y a eu d'autres meurtres inexpliqués. C'est un peu obscur au début, avec une histoire d'orphelinat et de sévices qu'y pratiquaient un bande de « mauvais garçons » avec des « recluses », des handicaps lourds qui en étaient résultés pour leurs souffre-douleur, un viol quelques années plus tard et des victimes qui ainsi chercheraient à se venger même longtemps après, voilà le fond de cette enquête qui ne tarde pas a être illustrée de dossiers, de témoignage, d'images d'archives, de commentaires sur les réseaux sociaux, de rêves et de pensées inachevées, les « bulles gazeuses », autrement nommées « Proto-pensées » du commissaire, lequel va monopoliser sa brigade, à l' exception toutefois de l'érudit commandant Danglard qui reste volontairement en retrait.

 

Ce ne sera pas simple avec évidemment pour la brigade des voyages au sud de la France pour retrouver ceux qui envisagent de tuer leurs anciens tortionnaires et ces derniers, ou à tout le moins ceux qui restent, pour les avertir de ce qu'ils risquent et leur éviter une mort certaine. Pour Adamberg ce sera aussi un petit détour par l’île de Ré et aussi par son enfance parce que « la recluse » ce n'est pas pour lui qu'une araignée tueuse. Danglars, toujours aussi érudit, lui parlera, à sa demande, des « recluses » du Moyen-Age, ces femmes qui acceptaient volontairement d'être enfermées jusqu'à la mort, un peu comme si le mot même de « recluses » devenait chez lui une obsession ; c'est sans doute là la vraie raison de son intérêt pour cette affaire. Il croise nombre d'autres personnes au cours de ses investigations dont une femme qui a plutôt une sacrée araignée, mais au plafond ! Bref l'enquête piétine, s'égare et sent de plus en plus l'impasse mais Adamberg s'accroche, remue des histoires de famille sur fond de passé fangeux, motive ses hommes pour un travail de fourmi, en toute illégalité d'ailleurs, entre leurres, trahisons, hésitations, fouilles quasi-archéologiques. Il se torture l'esprit, réfléchit jusqu'à l'absurde simplement peut-être parce qu'il a compris que dans cette affaire c'est la vengeance (un plat qui selon le sens commun se mange froid et même ici quelque peu faisandé) qui est la vrai motivation.

 

J'avoue que j'ai un peu décroché pendant cette lecture me demandant où Adamberg voulait en venir et surtout où il voulait aller. Comme toujours ce roman remplit son office et atteint son but, celui de faire passer un bon moment de lecture, celui d'étonner aussi.

 

 

© Hervé GAUTIER – Juin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Agostino

La Feuille Volante n° 1249

Agostino - Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par Marie Canavaggia.

 

Agostino, c'est un garçon de 13 ans, seul en vacances sur une plage d'été avec sa mère, une belle et riche veuve… Cela fait monter chez lui un sentiment de fierté et de bonheur d'avoir une jolie femme rien que pour lui. Il est normal qu'à cet âge il voit sa mère comme une véritable déesse déshumanisée, pure et idéale devant ses yeux d'enfant. Mais si un homme, inconnu vient s'insinuer dans cette relation filiale, avec sa complicité à elle, il n'en faut pas davantage pour le perturber. Elle est certes sa mère mais aussi une femme jeune, jolie, désirable et sensuelle, que ne rebute pas une passade d'été. S'imaginait-il qu'elle devait restée fidèle à la mémoire de son mari mort ou s'occuper jusqu'à l'étouffer de son fils naïf ? Pour exorciser cette prise de conscience, provoquée peut-être aussi par un gifle maternelle, il se rapproche d'une bande de vauriens, fils de pêcheurs pauvres avec qui il n'a rien de commun et qui l'humilient, ce qui ne va pas arranger ses désillusions. Leur relation, bien qu'éphémère, sera toujours emprunte de malentendus, Agostino. souhaitant s'identifier à eux alors qu'ils le rejettent comme un étranger. Nous savons que les enfants entre eux ne se font pas de cadeaux et c'est sans doute leur façon d'aborder cette vie qui ne leur en fera pas non plus, et lui, le gosse de riche, devient rapidement leur tête de Turc. C'est la sortie de l'enfance, cette période le plus souvent perturbée où l'on prend conscience des ses erreurs, avec peut-être l'intuition de ce que sera la suite. Moravia, comme c'est souvent le cas dans son œuvre, fait appel à la mémoire pour évoquer cette période où l'on perd son innocence, parfois brutalement, et où nos yeux s'ouvrent sur le monde qui nous entoure. Agostino, enfant vivant dans une sorte de bulle, aura donc, et sur un court laps de temps, la révélation de ce qu'est l'argent, la violence, le sexe, la sensualité, le vice, l'hypocrisie, la méchanceté, bref la vraie image des gens et de la société, bien loin de ce qu'il imaginait. Ce sera donc pour lui l'été des initiations désastreuses, une véritable chute.

C'est que pour Agostino, le désenchantement ne s'arrête pas là, il comprend aussi qu'il devra attendre et souffrir pour accéder à cette condition d'homme à laquelle il aspire. Sa volonté de quitter prématurément ce séjour de vacances est révélateur comme l'est cette envie subite de mourir dans la barque, pleine de ses copains obscènes, qui le ramène sur la plage. Dans cette Italie marquée par le catholicisme et la culpabilité judéo-chrétienne, je vois dans l'innocence de cet enfant, une sorte de « péché originel », dont il a hérité avec la vie. C'est une faute qu'il veut se faire pardonner, celle d'avoir cru que le monde autour de lui était idyllique à la mesure de ses convictions personnelles et la violence avec laquelle tout cela s'effondre a une dimension rédemptrice. Dans le même contexte, il peut aussi être vu comme un être chassé brutalement de ce « paradis terrestre » de son enfance. Pour lui sa mère ne sera plus cet être idéal et désincarné qu'il avait rêvé, mais une femme désireuse de profiter de la vie et de ses plaisirs. Pour autant, il n'en a pas fini avec les désillusions et la vie se chargera de lui donner d'autres leçons et achèvera de le corrompre. Personnellement, je ne sais ce qui, au bout du compte, en résultera, s'il choisira de se couler dans le moule du plus grand nombre ou s'il refusera la réalité.

Comme toujours, j'ai apprécié le style, toujours fluide et poétique de l'auteur autant que les analyses psychologiques de ses personnages qui ici marquent les étapes de la prise de conscience d'Agostino, des mutations et des crises qu'il subit.

 

 

© Hervé GAUTIERMai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Damalis

La Feuille Volante n° 1250

Damalis – Marie Barthelet – Buchet-Chastel.

 

Esclave, c'est maintenant la vie de ce très jeune prince thrace, pourtant promis à un bel avenir. Survivant d'un terrible massacre, il sera vendu ou tué parce qu'il n'est plus rien qu'une vulgaire marchandise. Par chance il arrive à Milet une ville de Grèce (actuellement en Turquie) où il est acheté par une riche famille d'armateur qui lui donne son nouveau nom, Damalis, et lui, à la fois curieux et désireux de survivre, va s'adapter à sa nouvelle vie, adoptant la langue et la culture de ce peuple qui, au VII° siècle avant Jésus-Christ inventa la philosophie. Sa vie sera riche en rencontres, celle d'une hétaïre, cultivée et attentive qui va l'encourager à apprendre à lire et à écrire le grec, celle d'un potier amoureux de lui, d'un soldat attentif à la nature ou d'un maître des poisons, tous, vont être pour lui l'occasion de s'adapter à sa nouvelle vie, de mener des expériences personnelles et de devenir un esclave hors du commun. Cette courtisane, une prostituée érudite qui écrit de la poésie, une activité réservée aux hommes, sort ici de son rôle traditionnel et va l'aider à s'extraire de sa condition servile et faire de lui un lettré alors que les Grecs tenaient les Thraces pour des brutes ignares. Pourtant, pour eux, il restera un esclave soumis, un étranger, alors que lui voudra être un homme à la fois désireux de ne pas décevoir ses maîtres et d'assurer sa propre survie, fût-ce au prix d'une trahison difficile à mener cependant. Il va très vite apprendre et grâce à la chance, ou à l'action des dieux qui sans doute le protègent, être affranchi des tâches matérielles dévolues à ses semblables et profiter de l'éducation qui lui est ainsi dispensée avec l'accord de son maître. Il va même s'affirmer au sein de cette famille, devenir pédagogue, être intéressé à la gestion de la fortune du maître et ce malgré les soubresauts politiques, les trahisons et les meurtres qui agitent la cité. Cette existence, qu'il n'aurait jamais imaginée pour lui, il va la façonner comme un extraordinaire destin donnant au récit une dimension épique, ce qui se sent jusque dans le style de l'écriture de cette fiction qui a parfois des accents poétiques, une fresque antique d'où ne sont absents ni l'aventure, ni la passion, ni le rêve. C'est aussi une évocation des rapports de la servitude et de la soumission, de l’obéissance, de la chance, de l'amour même tel que le concevaient les Grecs, de la haine, du désir, de la mort, de la solitude, de la passion, de la vie…

Les cités grecques étaient perpétuellement en guerre et Milet n'échappe pas à cette tradition ; depuis longtemps le royaume voisin de Lydie souhaite revenir à ses anciennes frontières et convoite cette riche ville portuaire. Damalis vivra lui aussi dans la hantise des combats, de leur cruauté, de la crainte d'être tué et de voir la guerre ruiner cette cité et sa propre vie, réduisant à néant ces années de fidélité et de loyauté à ses maîtres.

L'auteure s'approprie un moment de cette histoire antique, faisant pour un temps renaître des personnages historiques et cette rivalité entre la cité de Milet et le royaume de Lydie, la transforme en une fiction, peut-être un peu longue mais passionnante, surtout à la fin. Elle replonge son lecteur dans une sorte de dépaysement, à travers un vocabulaire dédié à l'époque, des uses et coutumes, des rites et l’organisation de cette société antique. Au départ, j'ai eu un peu de mal à entrer dans ce récit, mais finalement, le livre refermé, et même si nous sommes dans une création littéraire, j'y vois, comme à chaque fois, des connotations en phase avec la réalité. La nouvelle vie d'esclave de Damalis était menacée et avait toutes les chances d'être brutalement interrompue. Grâce à ses qualités personnelles il a su se maintenir en vie dans un univers hostile, mais la chance, et aussi la rencontre de personnages pourtant étrangers, ont favorisé sa réalisation personnelle, sa survie et son ascension sociale. A la fin Damalis reprend son vrai nom, comme une transformation personnelle radicale, comme une renaissance. C'est peut-être un peu idyllique et tient de la fable, mais il ne manque pas, dans la vraie vie, de gens pour favoriser notre propre réalisation ou, au contraire, et pour des raisons bien souvent inavouables, qui œuvrent à notre destruction. Cette fresque, même si elle est imaginée s'inspire donc aussi de la réalité.

Je remercie Babelio et les éditions Buchet-Chastel de m'avoir permis de découvrir ce livre.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le syndrome de Garcin

La Feuille Volante n° 1248

Le Syndrome de Garcin - Jérôme GARCIN – Gallimard.

 

Une partie de l’œuvre de Jérôme Garcin est consacrée à la vie de ceux qui ont disparu en ne laissant dans la mémoire collective qu'une trace bien ténue.

Ici, il remonte son propre arbre généalogique, sur sept générations, et choisit plus particulièrement de nous parler de ses deux grands-pères, tous les deux professeurs de médecine, Raymond Garcin du côté paternel qui s'était consacré à la neurologie et Clément Launay du côté maternel qui avait choisi la psychiatrie. Même si tout les opposait, ils furent dans leur métier qu'ils exercèrent l'un et l'autre avec passion, des précurseurs. Cette lignée «hypocratique » du côté paternel doit d’ailleurs beaucoup à la compétence mais aussi aux mariages successifs «entre soi» (l'étudiant brillant qui épouse la fille de son grand patron) qui favorisent les carrières, la lignée médicale et le mandarinat, sans oublier l'alliance traditionnelle avec l’Église catholique. Le titre de ce récit s'inspire d'ailleurs du syndrome annonciateur de troubles neurologiques invalidants décrit par le professeur Garcin. L'auteur découvre donc cette généalogie inconnue de lui et cela commence un peu par hasard et du côté paternel, avec un autodidacte garçon barbier d'Uzerche, monté à Paris et qui termine sa vie comme premier chirurgien de Napoléon Bonaparte, avec Légion d'Honneur, baronnie et une confortable pension. Puis suivent des professeurs, auteurs d'ouvrages et académiciens de médecine, dont l'un d'eux soigna le cirrhose de Verlaine, un autre occupa la chaire de Charcot et un troisième fut le médecin de Pierre Loti.

Du côté maternel, Launay, le hasard voulu que cette famille de médecins commence par la ruralité pour se prolonger par la pédopsychiatrie, mais en ligne directe cette fois, et si son grand-père Raymond Garcin vint de la Martinique, son aïeul Clément Launay avait ses racines en Normandie. Ils exercèrent cependant leur science, qui était un art, dans la capitale. Les travaux de son grand-père Launay prennent ici une dimension toute personnelle pour l'auteur puisque son frère jumeau a été fauché par un chauffard à l'âge de 6 ans le laissant « orphelin » de « ce double éternel ». Pourtant ni l'un ni l'autre de ces éminents médecins ne dérogea à la règle non écrite qui veut qu'on ne soigne pas les siens, ce qui augmentait leur aura et leur mystère pour le petit garçon qu'était alors Jérôme.

Ce livre est consacré aux deux grands-pères de l'auteur avec peut-être davantage de détails et de pages pour le de Professeur Raymond Garcin. Le titre de ce récit-hommage est tiré du syndrome éponyme, l'auteur y ajoute de nombreux témoignages de médecins et de patients et bien entendu ses souvenirs personnels, en passant par deux phrases mises en exergue de cet ouvrages et tirées de ses écrits. Pourtant la lignée semble s'arrêter là puisque aucun de leurs enfants n'a choisi la médecine.

 

Comme je l'ai déjà dit dans cette chronique, j'ai apprécié le style fluide et agréable à lire de Jérôme Garcin, un de ces auteurs contemporains capable de réconcilier avec la lecture même les plus réticents. Il y a certes des mots techniques inévitables de maladies et de thérapies, sans doute rebutants pour le non-spécialiste, mais derrière la nostalgie du temps qui passe et aussi le chagrin, camouflés sous les mots qui inspirent au lecteur de l'émotion, il y a parfois cette touche d'humour subtil qui imprime, au détour d'une phrase, un sourire fugace sur son visage.

Ce livre vient compléter, mais d'une façon très particulière et personnelle, la démarche de l'auteur entamée, il y a quelques années déjà, pour que nous n'effacions pas de notre mémoire ceux qui, jeunes ou vieux, ont été fauchés par la mort. Un tel parti-pris ne peut laisser personne indifférent tant il est vrai que les mots aussi peuvent arracher quelque chose à la mort, à l'oubli.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Maman a tort

N°891– Avril 2015

 

MAMAN A TORTMichel Bussi – Presses de la Cité.

 

La vérité sort de la bouche des enfants dit-on. Pourquoi pas et il y aura toujours des gens pour ajouter foi aux propos de leur progéniture surtout quand cela les arrange. Ici, c'est un peu différent puisque qu'un petit garçon de trois et demi, Malone Moulin, prétend que son père n'est pas son père, que sa mère en l'est pas non plus et qu'il a eu une autre vie avant eux. Quand on est un enfant, on peut regretter ses parents, vouloir en changer au gré des événements mais de là à contester sa filiation, surtout quand on est si petit, c'est étonnant et ce d'autant que Malone prétend qu'il tient cette vérité de Gouti, sa vieille peluche qui ressemble à un rat ! Pourtant, contre toute attente, puisque rien de concret ne vient étayer cette affirmation et surtout pas la moindre trace de maltraitance, un psychologue scolaire, Vasile Dragonman, prend ces propos au sérieux au point qu'il en avertit une commandante de police, Marianne Augresse, afin qu'elle diligente une enquête discrète et non officielle qui entraînera le lecteur en Normandie. Il faut d’ailleurs faire vite parce que, selon lui, les souvenirs s'effacent rapidement dans la tête d'un enfant, même si le monde dans lequel Malone s'est réfugié, les histoires qu'il raconte, l'intriguent au plus haut point. Pourtant la commandante, même si elle n'est pas insensible au charme du spy, comme à celui des hommes en général, n'a pas vraiment que cela à faire. En effet un braquage à Deauville occupe largement la brigade, d'autant que les dangereux malfaiteurs narguent la police depuis neuf mois et que leur important butin reste introuvable, alors cette histoire de doudou qui parle… ! Pourtant l'homme s'accroche à cette idée que Malone n'est pas un fabulateur, pioche dans ce qu'il sait de sa vie d'avant, s’accroche à ses fantasmes et à son imaginaire, [pour créer le décor l’auteur y met du sien ne serait-ce que dans le choix des noms (Dragonman et Augresse)] de sorte que la policière qui au départ prenait la chose un peu à légère s'y attache maintenant, peut-être davantage à cause du charme de Vasile que par réelle conviction. Cela fait donc deux enquêtes parallèles, avec en toile de fond la vie sentimentale un peu compliquée du psy qui a quand même reçu des menaces de mort et la révélation de pas mal de zones d'ombre inquiétantes sur la vie passée des parents Moulin. Ces investigations n'ont à priori rien à voir l'une avec l'autre mais la mort de Vasile va donner une dimension officielle à ce qui n'était à l'origine que des recherches empiriques. Et des cadavres il va y en avoir d'autres, comme dans tout bon thriller !

 

Tout cela tient du puzzle, mais, pour reconstituer l'ensemble ce n'est pas aisé tant tout cela est fort habilement mené. Je dois dire qu'au départ j'ai été un peu dubitatif au sujet de cette histoire. Malone nous est présenté comme un enfant qui s'enferme dans un univers fait de fantômes, de châteaux forts, de pirates, d'ogres, ce qui n'a rien d'extraordinaire au demeurant. D'autre part, qu'un psychologue scolaire s'intéresse à ce garçon, contre ses parents au point de menacer l'équilibre familial, contre sa hiérarchie, et tout cela sur des allégations d'un enfant dont on sait parfaitement qu'elles peuvent être mensongères et mener des adultes innocents devant les tribunaux, c’est sans doute pousser un peu loin la conscience professionnelle ou l'imagination. Pourtant, entre intuitions policières, dessins et phobies d'un enfant, recherches ADN, exploitation de passés douteux et manipulations, tout cela se met en place petit à petit et balade le lecteur au rythme des révélations distillées avec parcimonie. Il y a certes beaucoup de rebondissements qui entretiennent le suspens mais cette histoire d'enfant, un peu farfelue au départ, va se révéler essentielle. L'épilogue vient heureusement éclairer tout cela et pas seulement pour la justice et l’ordre public.

Jusqu'à présent ce titre m'évoquait plutôt une chanson de Mylène Farmer, pas vraiment sur le même registre. C'est un polar écrit dans le style du polar, découpé en courts chapitres faciles à lire et agréablement écrits, avec, parfois des touches poétiques bienvenues notamment quand Marianne parle de la couleur des yeux de Vasile. J'avoue que je n'avais rien lu de Michel Bussi auparavant et je remercie l'éditeur de me l'avoir fait parvenir directement. Je pense que je poursuivrai la découverte de ses œuvres.

©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

L'attention

La Feuille Volante n° 1247

L'ATTENTION - Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par Claude Poncet.

 

Quand j'ai pris ce volume sur les étagères d'une bibliothèque, le titre évoquait plutôt un sujet de cours de ma lointaine année du bac de philo mais en réalité, c'est un roman rédigé à la première personne par un narrateur, Francesco, journaliste de son état mais se pique aussi d'être romancier, prend conscience que son mariage est un échec et fuit Cora, son épouse, grâce à ses voyages professionnels qui lui procurent un dépaysement et un éloignement bienvenus. Quand il l'a épousée, c'était une fille du peuple, pauvre, différente de lui et même un peu prostituée. Au début il l'a aimée mais les choses ont vite changé et maintenant il lui témoigne de l'inattention, c'est à dire qu'il l'ignore tout en restant officiellement avec elle, le divorce étant à l'époque (nous sommes dans les années 50) interdit en Italie sous la pression de l’Église. Espérant que l'écriture l'aidera à exorciser ce fiasco matrimonial, il entreprend d'écrire un roman mais n'y parvient pas, illustrant cette hantise de l'écrivain de vouloir s'exprimer pleinement par l'écriture et de ressentir un réel désespoir par la prise de conscience de ne pouvoir y parvenir. Après 10 ans d'une telle vie de séparation, il décide la tenue d'un journal intime qui relatera son quotidien et sera, dans son esprit, le prétexte du roman qu'il projette d'écrire et dont il sera le personnage principal. Il souhaite sans doute profiter du rôle cathartique de l'écriture qui l'aidera à accepter cette situation faite de désamour, d'amours impossibles, de regrets, d'imagination, de déprime... Lors d'un de ses retours à Rome où il habite, il reçoit une lettre anonyme l'informant que Cora est proxénète et prostitue sa propre fille Baba, ce qui s'avère être vrai, mais, entre sincérité et hypocrisie, il choisit néanmoins de s'installer durablement au sein de sa famille: Voilà donc le sujet de son roman qui va se trouver nourri par les faits recueillis dans son journal et dont le texte qui en résultera tiendra à la fois du fantasme, du désir, de l'invention, de la confession, de l'hésitation et de la retenue, sans oublier l'imagination et l’uchronie qui en découlera.

L'auteur veut sans doute nous dire qu'il vaut mieux se marier à l'intérieur de sa classe sociale et que si on enfreint cette règle non écrite on va vers la catastrophe et ce d'autant plus que l'amour est comme tout ce qui est humain, quelque chose qui s'use et qui passe avec le temps. Quant au mariage, passés les premiers temps marqués par l'optimisme béat et les illusions, le bonheur est rarement au rendez-vous. Il y a bien des côtés ambigus dans cette relation entre Cora et Francesco mais bien plus encore entre lui et Baba qui n'est pas son enfant légitime et dont l'attitude tient parfois bien plus à celui de la maîtresse potentielle que de la fille qu'il aurait voulu adopter. La tentation d'être l'amant de Baba est forte pour lui et Moravia fait volontiers dans l'érotisme quand il évoque leurs rapports, cultivant ainsi l’ambiguïté qu'il tisse par rapport au lecteur, mais comme nous sommes dans un roman, on ne sait vraiment pas où s'arrête la réalité et où commence la fiction. Pour Francesco qui est à la constante recherche de l’authentique, c'est un paradoxe que ce rapport quasi-incestueux et il le qualifie « d'inauthentique », comme est d'ailleurs celui qu'il entretient avec Cora, Ce concept permet à l'auteur, non seulement de se livrer à une analyse psychologique des personnages mais aussi d'explorer certaines pistes d’écriture et certaines postures différentes suivant qu'il se place en tant qu'homme ou en tant que romancier. Il y a aussi cette notion de dédoublement des personnages, celui de Baba, mais aussi celui de Cora, cette volonté de Francesco de savoir pour comprendre et cette idée de culpabilité et d'expiation avant la maladie et la mort. Son retour au sein de sa famille fait de lui un autre homme qui tourne une page de sa vie et entraîne dans sa démarche Cora et Baba, comme s'il était un acteur déterminant dans la recherche de contrition de ces deux femmes.

Les romans de Moravia sont très « existentiels », parlant de sexe, de religion, d'argent, des thèmes très courants dans la première partie du XX° siècle en Italie auquel il faut ajouter la solitude et l'ennui qui sont des thèmes constants de l'espèce humaine, malgré les apparences. L'auteur renoue aussi dans ce roman avec deux de ses obsessions, la maladie et le voyage. S'y ajoute ce curieux sentiment d'être étranger, indifférent et donc inattentif au monde extérieur et de l'angoisse de vivre qui va avec, mais j'ai bien aimé son style toujours aussi fluide, poétique et cette subtile mise en abyme qui maintient le lecteur dans une ambiance complexe entre fiction et réalité.

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Nouvelles romaines

La Feuille Volante n° 1246

NOUVELLES ROMAINES- Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par Claude Poncet.

 

Moravia était romain, sans doute amoureux de la ville où il vivait, il n'y avait donc aucun raison pour qu'il n'y situât pas ces trente-six courtes nouvelles des années 50 ce qui est aussi une invitation à la balade pour son lecteur. Pour autant le livre refermé, il m'apparaît que ce regard porté sur la société italienne de cette époque déborde largement de la Ville Éternelle et s'applique à l'humanité. J'observe que toutes ces nouvelles sont écrites à la première personne ce qui renforce l'idée d'universalité. D'ordinaire notre auteur met en scène des gens aisés, c'est à dire qui n'ont guère besoin de travailler pour vivre, mais ici ce sont de petites gens dont il choisit de parler et qui nous confient leurs difficultés et leur gêne quotidiennes.

 

Qu'y a-t-il de plus banal qu'une femme quitte son mari (ou l'inverse), que la chaleur étouffante de l'été provoque des situations surréalistes, à moins qu'elles ne révèlent les arcanes de l'inconscient, qu'un homme choisisse d'en finir avec sa vie parce qu'il ne la supporte plus ou que, amoureux d'une femme, il soit simplement berné par elle parce qu'il est tombé sous le charme de sa jeunesse ou de sa beauté… ? Rien de plus commun en effet ! Quant à l'adage qui veut que plus le mensonge est gros plus il prend, surtout quand il est enveloppé dans la religion et qu'on invoque opportunément l'intervention de la Madone, cela passe beaucoup mieux, surtout dans l'Italie d'après-guerre, que le mariage ait des effets désastreux sur le caractère des époux qui change avec le temps, il n'y a rien là de bien original, quant aux projets qui foirent, aux châteaux en Espagne que nous nous bâtissons à l'aide de notre imagination débordante (après tout ça ne coûte rien et ça aide à vivre) et aux rapports nécessairement compliqués qui existent entre les hommes et les femmes, où la séduction est une arme irrésistible au service des intérêts de la personne qui en fait usage, là non plus rien de bien nouveau.

 

Notre auteur parle de la beauté des femmes qui est souvent engageante et énigmatique, mais ces nouvelles qui sont aussi une analyse psychologique fine comme il sait les faire, me fait inévitablement penser à cette phrase de François Nourissier qui nous rappelle que  « les hommes et les femmes qui sont faits l'un pour l'autre n'existent pas, (que) c'est une invention niaise des amoureux pour justifier leur entêtement ou leur optimisme » et on peut toujours se donner du courage ou de l'espoir, habiller le hasard qui a favorisé une rencontre avec des vœux, des intuitions et surtout des illusions, mais les promesses et les serments durent rarement longtemps et se brisent souvent sur les murs du mensonge, de la trahison et de l'adultère. La multiplication des divorces actuellement me paraît illustrer cette réalité.

 

Moravia n'oublie pas non plus que la société célèbre toujours ceux qui réussissent leur vie et les montre en exemple mais il n'oublie pas non plus qu'elle est surtout composée des cohortes de malchanceux, de ratés et de quidams qui survivent tant bien que mal dans l'anonymat de l'échec quotidien, quand ils ne subsistent pas de charité, de rapines ou d'expédients. Mais la morale veille, enfin pas toujours !

 

J'ai redécouvert avec plaisir cet auteur croisé il y a bien longtemps et ce fut un bon moment de lecture.

 

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Histoires d'amour

La Feuille Volante n° 1245

HISTOIRES D'AMOUR- Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par René de Ceccatty.

 

C'est une série de quatorze nouvelles écrites de 1927 à 1951 par Alberto Moravia (1907- 1990).

 

Parler de cet écrivain italien majeur n'est pas chose facile et le regard qu'il porte sur l'espèce humaine est acéré en ce sens qu'il dissèque à travers les personnages de ses romans et nouvelles, et avec pertinence, les rapports qui existent entre les êtres à travers leurs relations amoureuses, sexuelles ou sociales. Il s'intéresse en effet à la société italienne de son temps, puritaine, fasciste, bourgeoise, sur laquelle il jette un regard critique et choisit d'étudier plus spécialement les couples homme-femme .

Les personnages que Moravia met en scène sont souvent oisifs, peut-être rentiers, en ce sens que le lecteur n'a pas l'impression qu'ils ont besoin de travailler pour vivre. Ainsi peuvent-ils jouir de la vie sans grandes contraintes et l'auteur nous livre leurs états d'âme, leurs réactions face notamment à la séduction amoureuse qui est une des caractéristiques des êtres humains entre eux, même si ces manœuvres ne visent qu'à un moment d’exaltation charnelle pour ensuite n'être qu'un souvenir, avec son lot de regrets, de remords et un sentiment d'inutilité, de gâchis (La mexicaine). S'agissant des relations qui gouvernent un couple, cela ne va pas sans manipulations, trahisons, mensonges et adultères et bien entendu les désillusions qui vont avec, parce qu’ainsi les grands sentiments et les serments qu'on voulait définitifs sont foulés au pied et quand tout cela est révélé, celui ou celle qui en est victime en ressent l'impression malsaine de s'être trompé avant même de l'avoir été, ses certitudes antérieures définitivement envolées et éclatées sous les évidences. Il en résulte bien sur une bonne dose de frustrations, d'insatisfactions et on ne ressort pas indemnes de ce genre d'épreuves qui pourrit toute une vie et la confiance qui doit régir les couples en sort forcément meurtrie. Si les liens perdurent, ils sont forcément artificiels et minés par le doute et si tout cela débouche sur une séparation, c'est le goût amer de l'échec qui domine et que peut difficilement exorciser avec une autre liaison. Bien sûr, tous ne succombent à la luxure, au nom de l'amitié ou d'un rigorisme bourgeois ou religieux désuets, comme Perrone qui résiste à la sensuelle Véronica (Le malentendu) mais quand même les manœuvres de séduction sont là pour attester de ce besoin de tout remettre en question, pour manifester que l'amour entre les êtres n'est que factuel, peut parfaitement être bousculé voire anéanti par intérêt ou par opportunité et que finalement tout cela est interchangeable, dépend autant du hasard que du profit personnel. Contrairement à ce qu'on voudrait croire, l'amour passe et s'use avec le temps, n'a rien de perpétuel, même si on parvient toujours à jouer une sorte de comédie un peu triste autour de ce thème. Les personnages de Moravia évoluent souvent dans des décors hors d'âge, des villas isolées, sont souvent mal dans leur peau, fantomatiques, mélancoliques, hypocondriaques, désespérés au point que leurs relations impossibles ensemble se terminent souvent par la mort ou l'assassinat (L'amant malheureux – Retour à la mer), seule issue possible à cette solitude insupportable mais inévitable (Malinverno). Je retrouve chez lui la certitude que j'ai toujours nourrie que la relation durable et heureuse entre un homme et une femme dans une vie commune est difficile voire impossible et ce nonobstant le désir charnel (Retour à la mer) , y compris féminin (L'officier anglais). Ses personnages semblent perdus dans ce monde avec la jalousie et le secret qui baignent une amitié utopique mais aussi dans un monde injuste qui justifie la violence (Aller vers le peuple).

A la lecture de ces nouvelles j'ai ressenti une sorte de malaise, quelque chose de malsain qui préside à la rapports artificiels et froids qu'ils ont entre eux et ce malgré l'évocation de la beauté de certaines femmes. Ils sont ici mais assurément souhaiteraient être ailleurs mais je choisi d'y voir une réalité parfaitement humaine. Il y a comme un deuxième mouvement dans ce recueil, celui qu évoque la guerre et la période troublée du fascisme.

Moravia était surtout connu pour ses romans mais pour autant, l'art de la nouvelle ne lui était pas étranger, il ne tenait pas pour ce genre pour mineur et j'ai, comme toujours, apprécié son style fluide, à la fois précis, poétique dans les descriptions, agréable à lire et sa subtile analyse psychologique des personnages.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

l'amour conjugal

La Feuille Volante n° 1244

L'AMOUR CONJUGAL- Alberto Moravia – Folio.

Traduit de l'italien par Claude Poncet.

 

Le titre est déjà tout un programme et, dans le domaine de la littérature notamment, a fait couler beaucoup d'encre. On le verra vers la fin, ce roman, qui parle d'un autre roman qui porte le même titre et parle du même sujet, est une sorte de mise en abyme. Silvio est un être un peu oisif, vaguement critique littéraire, qui voudrait devenir écrivain, mais qui est surtout amoureux fou de sa femme Léda. Il voudrait bien écrire un roman mais il a toujours douté de lui et pour l'heure, il pense que l'amour qu'il porte à son épouse l'en empêche, imagine que l'abstinence pourrait favoriser sa créativité mais refuse cette posture. Comme c'est souvent le cas dans le mariage, on épouse quelqu'un qu'on ne connaît pas vraiment et ce ne sont que les années de vie commune qui permettront cette prise de conscience de la réalité, ce qui ne va pas, évidemment, sans désillusions. Silvio n'échappe pas à la règle. Il la supposait indifférente à ses velléités artistiques, mais c'est elle qui maintenant le pousse à écrire et lui, avec quelques réticences, accepte à la demande de Léda de mettre son désir entre parenthèses, de faire chambre à part le temps d'accoucher de son roman. L'idée est plutôt bonne puisque il se met à écrire sans désemparer. Il est maintenant un autre homme et enfin un véritable écrivain grâce aux encouragements de son épouse. Elle devient sa muse et sans doute mieux, puisque c'est elle qui le pousse à être enfin lui-même. Du coup, il la voit avec d'autres yeux sans pour autant cesser de l'aimer, bien au contraire et il semble vouloir prolonger artificiellement cet état second dans lequel il crée pour mieux posséder charnellement sa femme à nouveau, son roman achevé. Ce couple n'avait pas d'enfant et j'ai eu le sentiment que leur amour commun se matérialiserait vraiment, non dans la naissance d'un bébé comme c'est le cas pour la plupart des gens, mais dans l’écriture de ce livre, inversant au passage le rôle de chacun. Ça c'est pour les apparences.

En bon écrivain qu'il est, Moravia-Silvio analyse ce travail d'écriture, son cheminement parfois lent, parfois fulgurant et ce qui en résulte, une fois l’œuvre terminée, une sensation d'apaisement, mais aussi, plus subtilement, le doute qui s'insinue en lui avec l'inutilité, la folie, une absurdité révélatrice de lui-même, une sorte de lucidité que le critique littéraire qu'il redevient pour sa propre œuvre lui souffle. Il y a , en effet, dans le fait d'écrire une sensation parfois avérée d'une impossibilité de s'exprimer pleinement et de n'enfanter que des fadaises. Face à son roman terminé, Silvio le juge mauvais, se montrant pour lui-même sans complaisance, même si Léda lui exprime son soutien amoureux. L'auteur parle avec fougue de cet amour de Silvio pour Léda en en soulignant aussi la fragilité et tout ce qui le menace. Avant de l'épouser il l'avait crue réservée, mais lui révélant un moment de son passé où il n'était pas, elle se montra à lui sous un tout autre jour, une amante sensuelle et fougueuse, l'avertit à demi-mots de la vulnérabilité de leur relation qu'elle choisit cependant de trahir, mais lui, aveuglé par cet amour ne veut rien voir. L'être humain est complexe et quand, dans sa légitime quête du bonheur, il choisit de s'unir à quelqu'un d'autre, les choses se compliquent, les duplicités se révèlent, les fantasmes se réveillent, le mensonge et l'hypocrisie s’installent et ce qu'on croyait définitif est bouleversé. De cela on ne sort jamais indemne, quelque soit l'attitude qu'on choisit d'adopter face à ces révélations et ce d'autant plus qu'à l'absence de scrupules de Léda, son appétit de l'instant, répond la naïveté de Silvio. Cette découverte, c'est autant la certitude de s'être trompé que celle de n'avoir rien vu venir parce que sa passion pour cette femme a été la plus forte et qu'il choisisse de ne rien lui révéler de ce qu'il sait désormais pour tenter d'oublier ce moment d'égarement, m'étonne. Pour autant Silvio prend conscience de la réalité et le sentiment de médiocrité, d'inutilité qu'il avait ressenti face à son roman terminé se trouve ici renforcé. Même s'il refuse cette évidence, cela est désastreux pour lui, remet les choses à leur vraie place et même s'il choisit unilatéralement de passer outre, cela augure mal de leur avenir à tous les deux. Même s'ils restent ensemble, planera toujours sur leur couple cette désillusion amoureuse de Silvio qui verra dorénavant Léda avec d'autres yeux même si l'écriture pourra être pour lui un exutoire, avoir une fonction cathartique .

J'ai retrouvé avec ce roman cet écrivain, croisé il y a bien longtemps déjà et toujours apprécié. J'ai aimé son style fluide, poétique dans les descriptions et agréable à lire, cette façon de distiller un certain suspens dans le récit, mais aussi sa manière de disséquer les sentiments humains qui, dans le domaine choisi ici, illustre parfaitement un des travers les plus marquants de l'espèce humaine et le regard lucide qu'on peut y porter, même si j'avais imaginé un autre épilogue et que je ne partage pas exactement l'attitude de Silvio.

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

L'amour harcelant

La Feuille Volante n° 1243

L'AMOUR HARCELANT - Elena Ferrante – Gallimard.

Traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano.

 

Un matin, on retrouve, flottant dans un bras de mer le corps d'une femme âgée vêtue seulement d'un soutient gorge de luxe et de bijoux. C'est Amalia, la mère de Delia qui semble s'être suicidée eu égard à l'absence de violence. Delia, 45 ans, sans en être particulièrement bouleversée, va donc chercher à élucider ce qu'elle considère comme une énigme. Son enterrement est l'occasion de retrouver la famille oubliée et ses trois sœurs avec qui elle n'a plus grand chose en commun et qui vivent loin d'elle. Ainsi sont réveillées de vieilles rancœurs et de mauvais souvenirs, la rupture de ses parents, il y a longtemps. Delia se charge de liquider les affaires de sa mère, remonte ainsi le temps, tente d'éclaircir des questions restées en suspens et notamment la présence d'un homme, Caserta, qui pourrait bien être son amant. Dès lors, cet homme âgé va apparaître et disparaître tout au long du roman, insaisissable et énigmatique. En fait Caserta n'est pas un inconnu et au fil du temps elle le reconnaît, prend conscience du rôle qu'il a joué au sein de sa famille à elle, famille qui se délitait et une Amalia qui cherchait à secouer le joug de son mari et menait une vie parallèle à la sienne, passant d'une femme modeste et travailleuse à une femme entretenue par son possible amant et qui choisit d'abandonner son mari. J'ai surtout vu une Delia solitaire et malheureuse, restée célibataire sans enfant parce que désabusée et déçue par la vie. A mesure qu'elle remonte le temps au rythme de la poursuite effrénée de ce vieil homme, des odeurs qu'elle perçoit, des images de son enfance qu'elle revoit, comme les morceaux d'un puzzle, l'amènent à la découverte de la vraie personnalité de cette mère qu'elle ne connaissait pas vraiment. En, elle finit par se trouver beaucoup de points communs avec elle à travers les vêtements d'Amélia découverts après sa mort et qui lui vont parfaitement ! Pire peut-être, les rapports entre les deux femmes ne sont pas seulement douloureux, ils sont aussi pervers parce que la fille s'identifie à sa mère, avec en plus, par jalousie ou par haine, la volonté de nuire à cette dernière en mentant à ceux qui l'entourent pour les priver tous d'un bonheur qu'elle-même ne peut atteindre. Il en résulte pour Delia une solitude qui remonte à l'enfance et me paraît être soulignée au moment du récit dans l'emploi même du langage entre les personnages : Delia s'exprime en italien alors que la plupart de ses interlocuteurs emploient le dialecte napolitain. D'ailleurs on parle beaucoup, on s'invective avec parfois des jurons. C'est le tempérament napolitain qui ressort à chaque page. Il y a du sexe, de la violence, des insultes, des trahisons et de l'incompréhension... On se demande comment Amélia, jeune et belle couturière pauvre et qui plaisait aux hommes a pu choisir son mari, un peintre de quatre sous, jaloux et brutal avec elle et comment la séparation a pu pourrir leur couple quelques années plus tard. Peut-être tout simplement l'usure du temps ! Alors l'amour harcelant est-il celui d'une mère pour sa fille, d'un mari pour sa femme au point de la pousser au suicide malgré leur séparation ou peut-être celui d'Amalia pour cet amant mystérieux ?

Ce roman italien « l'amore molesto » a été porté à l'écran en 1995 par Mario Martone.

 

Un mot de l'auteure dont c'est le premier roman. On a beaucoup écrit sur elle qui s'est notamment signalée par la publication d'une saga autobiographique en quatre volumes, « L'amica geniale ». Elena Ferrante est un pseudonyme et on se perd en conjectures sur sa véritable identité mais peu m'importe. Je retiens avec intérêt que tout en exerçant son art avec talent, elle choisit de rester secrète, en dehors des circuits médiatiques traditionnels, attitude d'autant plus originale que la quasi totalité des écrivains courent après la notoriété. Je ne peux que saluer cette attitude.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Illusions dangereuses

La Feuille Volante n° 1242

ILLUSIONS DANGEREUSES – Vitaly Malkin - Éditions Hermann.(Traduit et adapté du russe.)

 

Le récent Salon du Livre de Paris a accueilli l'écrivain russe Vitaly Malkin et son dernier ouvrage. J'ai personnellement toujours eu des interrogations sur la religion et dans nos sociétés, parler de ce sujet a toujours été tabou, d'autant plus que, la religion, qui a plus ou moins fait partie de notre éducation, n'a pas manqué de faire naître en nous illusions et fantasmes. Le livre de Vitaly Malkin, aimablement envoyé par Babelio et les éditions Hermann, ce dont je les remercie, ne pouvait donc pas me laisser indifférent, son sous-titre étant « Quand les religions nous privent du bonheur », la recherche de celui-ci étant une aspiration légitime de l'homme lors de son passage sur terre. Prendre pour thème la religion qui, en France en tout cas, semble être boudée par les citoyens, est une gageure face à la phrase attribuée à Malraux « Le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas ») et à la montée des fondamentalismes. C'est un ouvrage qui est d'abord un beau livre dans sa présentation, mais aussi un document important pas seulement par le nombre de ses pages (447) mais surtout par les arguments développés, la richesse de ses illustrations, l'érudition des citations choisies et le style simple et accessible avec lequel il est rédigé. L'auteur le présente comme un livre de combat, un pamphlet politiquement incorrect qui s'inscrit dans le droit fil des « Lumières » où les auteurs du XVIII° siècle n'ont pas hésité à remettre en question la religion et le pouvoir et l'influence de l’Église catholique. Il le veut un acte guerrier contre les pratiques inspirées par le monothéisme qui n'ont pour objet que de manipuler et asservir les fidèles pour mieux les dominer au moyen de rituels et d'interdits religieux. Ici l'auteur choisit de réfléchir dans le détail opposant les religions polythéistes de l'Antiquité, le bouddhisme, aux trois grands cultes monothéistes que sont le judaïsme, le christianisme et l'islam et jette sur chacun d'eux un œil critique formulant un avis personnel avec parfois une pointe d'humour. Pour faire bonne mesure, il étend même sa démonstration aux régimes totalitaires en mettant en perspective leurs méthodes.

Face à la croyance religieuse, à la foi, qui implique une adhésion aveugle et sans aucune preuve à des vérités souvent illogiques et même absurdes qui amènent les fidèles à vivre dans une complète illusion, l'auteur oppose la raison. Il note que le monothéisme de ces trois religions du Livre, présenté comme un progrès dans le domaine spirituel, contribue au contraire à l'appauvrissement de la raison et de la liberté de pensée, qui promet certes le bonheur, mais dans l'au-delà seulement, et conseille aux croyants pendant leur séjour sur terre l'observation stricte de règles censées leur garantir une place dans le Paradis, la soumission entière aux dogmes et la piété face aux manifestations surnaturelles qui ne peuvent émaner que de Dieu qui préside à la marche du monde, ce qui n'est pas sans engendrer des « Chimères ». Dans ces conditions on peut douter légitimement de l'amour de Dieu, si hautement proclamé, d'autant que les exemples ne manquent pas où la divinité s'est complètement désintéressée de cette humanité pourtant chérie et on ne peut pas ne pas constater que, contrairement à ce qui nous est répété à l'envi, les religions monothéistes sont plus tournées vers la mort que vers la vie. La tolérance est bien entendu sacrifiée et avec elle la raison ce qui n'est pas sans enfanter des violences et des conflits qui ont émaillé l'histoire du monde. L'auteur remet en cause les dogmes du catholicisme, y substitue une lecture plus logique et humaine que celle de l’Église, les analyse à travers l'histoire de l'humanité, en explique les dérives, les absurdités et les contradictions, dénonce nombre d'idées considérées comme immuables, voire utopiques et qui faisaient sans doute jusqu'à il y a peu la solidité de nos sociétés traditionnelles, en France notamment où les églises étaient pleines, la hiérarchie religieuse respectée et le message évangélique basé sur l'amour et la crainte de Dieu, observé. Face à cela l'auteur invite son lecteur au culte du plaisir, conteste l'ascétisme et l’abstinence sexuelle, la souffrance volontaire qui a longtemps été l'apanage du christianisme, le concept de sainteté, les symboles du Mal, refuse la virginité de Marie, tente une explication à propos de l'expulsion de l'homme du jardin d’Éden, prône l'épicurisme et le plaisir charnel, dénonce le principe selon lequel l’Église ordonne l'abstinence et condamne le sexe uniquement destiné à la procréations, étudie l'approche de la sexualité et la place de la femme dans ces trois croyances, évalue l'impact des religions sur notre vie, déplore l'instinct grégaire des fidèles si prisé par les religions, se désole du célibat des prêtes catholiques et encore plus de leur pédophilie et du silence qui l'entoure ...

On peut ne pas partager toutes les analyses faites par cet auteur, il faut cependant admettre qu'elles sont érudites et pertinentes et qu'elles ont le mérite de s'inscrire en faux face aux idées ancrées en nous depuis des siècles. A titre personnel, j'avoue avoir apprécié cette lecture.

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Pays de neige

La Feuille Volante n° 1241

Pays de neige Yasunari Kawabata – Albin Michel.

Traduit du japonais par Bunkichi Fujimori.

 

C'est dans un wagon de chemin de fer que Shimamura, un homme entre deux âges, marié et père de famille qui va rejoindre la jeune geisha, Komako, dans une petite station thermale de montagne, croise le regard de Yôko, une jeune femme accompagnée d'un homme, Yukio, visiblement très malade. On ne dira jamais assez la magie des trains pour les rencontres qu'ils suscitent. Ce n'est certes pas le thème principal, mais je note que l'intrigue de « Tristesse et beauté » est également introduite par un voyage dans ce moyen de transport. Il y a bien du sortilège dans cette relation triangulaire subtile entre Komako, Shimamura, Yôko, ces trois personnages qui vont se croiser tout au long de ce roman, Yukio, quant à lui restant en retrait, au pas de la mort, mais dont la personne a également hanté Komako dans le passé. Shimamura doit sans doute être un bel homme qui ne peut oublier le regard envoûtant de Yôko comme par le son de sa voix suave et il se sent attiré par elle, cette attirance semblant réciproque mais tout en retenues cependant du côté de Yôko. Pour Komako, c'est un peu différent, elle cherche toujours la compagnie de Shimamura qui n'est pas un inconnu pour elle, mais quand son travail de geisha lui en laisse le loisir et elle se laisse même aller à l'ivresse du saké, ce qui donne d'elle une dimension différente. La relation entre les deux femmes n'est pas non plus exempte d'une certaine jalousie. La mémoire, et spécialement celle que l'amour irrigue, revient sous la plume de Kawabata comme une obsession, mais la thématique du temps qui passe, à travers le très japonais rythme et de l'harmonie de la nature et des saisons de « ce pays de neige », est ici également agréablement soulignée.

J'ai également retrouvé ce charme et cette musicalité des mots, parce que le style de Kawabata est toujours aussi épuré et poétique, surtout quand il évoque la nature apaisante et la beauté et la sensualité féminines qu'à la lecture de « Belles endormies » j'avais qualifié d'hymne à la femme. Mais, comme nous le rappelle Armel Guerne qui préface cet ouvrage, notre auteur est certes un poète, mais qui n'écrit pas de poésie, se limitant à des romans, véritables poèmes en prose, ce qui lui a valu le Prix Nobel de littérature.

La blancheur de la neige est aussi récurrente comme elle l'est dans « Premières neiges sur le Mont Fouji ». Il note son importance dans le blanchissage particulier des exceptionnels tissus de chanvre qu'on tisse dans ce pays. Il faut sans doute y voir une obsession de la pureté, tout comme l'eau dont elle est issue, qui sort ici directement de la terre, c'est à dire de la nature et qui est représentée sous la forme du bain qui non seulement est un rituel nippon mais aussi une sorte de hantise chez cet auteur, comme le symbole fort, une sorte de toilette qui débarrasse l'esprit de ses fantasmes et de ses obsessions.

La mort qui chez Kawabata est un sujet prégnant, puisqu'il a été très tôt orphelin de ses deux parents, perdit également les grands-parents à qui il avait été confié et se suicidera. Ce thème n'est pas absent de ce roman et qui est annoncé par Yukio dont l'état de santé donne des signes de faiblesse. L'embrasement de la fin du roman est comme un point d'orgue mis sur l'éphémère de la vie, sur son côté transitoire et aussi sur l'impossible amour entre Yôko et Shimamura. La solitude qui en résulte et qui fut celle de l'auteur ressurgit dans ce personnage, tiraillé entre ces deux femmes et sa propre famille. Jouant sur la symbolique des couleurs, Kawabata évoque la voie lactée mais aussi oppose à la fin le blanc immaculé du kimono de Komako au rouge du vêtement qu'elle porte en dessous et qui répond à l'embrassement des flammes qui vont mettre fin à la magie de « ce pays de neige », présenté comme une sorte d’Éden hors du temps, un véritable paradis perdu, autant qu'à l 'impossible amour qu'éprouve Shimamura pour Yôko.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Niort et la main morte

La Feuille Volante n° 1240

Niort et la main morte Alain Bouchon – Le geste noir.

 

C'était quand même bizarre que Catherine Valet, lieutenant de police de la Criminelle parisienne, soit ainsi désignée pour venir enquêter sur une mystérieuse affaire : A l'occasion de travaux de réfection dans la mutuelle d'assurance niortaise « La Master » on avait découvert la main d'une femme et on soupçonnait que le reste de son corps devait bien se trouver dans les doubles-cloisons de cet établissement. De quoi réveiller la torpeur de cette ville de province, même si la police locale était ainsi désavouée. Elle était certes originaire de cette ville que beaucoup, en dehors des régionaux, ont du mal à situer sur la carte de France, mais quand même, la plupart des policiers parisiens sont généralement nés en dehors de la capitale et ne sont pas pour autant déplacés temporairement pour une enquête provinciale. Catherine Valet ne tarde cependant pas à s'apercevoir que le côté traditionnel et rural de cette ville du Poitou qu'elle a connue il y a longtemps, a bien changé et son enquête s'annonce plutôt mal, s'égare quelque peu vers un marchand de frites égyptien et une vieille taxidermiste, la main, amputée de ses empreintes digitales ayant été en effet embaumée. Ses investigations la conduisent vers le personnel de la Master qui, bien entendu, y va de ses clabaudages sur la la hiérarchie et plus particulièrement sur la personne d'une jolie femme, séductrice et énigmatique, Nina Vanhagen, jadis investie de fonctions directoriales au sein de cette mutuelle et qui a depuis disparu. De là à supposer que la main découverte lui appartient, il n'y a qu'un pas que notre officier de police franchit gaillardement. Forcément elle n'a pas d'autre piste et. cette Nina ferait une morte très acceptable. Sauf que, lorsqu'elle réapparaît, bien entière, toutes les investigations de Catherine Valet tombent à l'eau et elle n'a plus ni preuves, ni mobile, ni coupable ni même de victime ! C'est dommage parce que les autorités locales, le procureur et le préfet, souhaitent une conclusion rapide au nom de l'efficacité, de la sécurité publique et de l'emploi de l'argent du contribuable. Et le classement sans suite d'un possible meurtre fait toujours mauvais effet.

 

Notre lieutenant fera bien entendu le tour de Niort, interrogeant les cirrhoses de comptoir avec le succès qu'on imagine, et même le curé d'une paroisse, dans l'improbable espoir de l'inviter à se libérer du secret de la confession, mais la confession de nos jours, c'est comme la pratique religieuse, cela fait partie du folklore, surtout à Niort. Ainsi la manifestation de la vérité tarde-t-elle quelque peu, avec son lot de digressions, de rebondissements inattendus, de remises en cause des idées reçues et des plus solides convictions. En revanche, pour ce qui concerne l'intrigue et son épilogue qu'il faut attendre longtemps, c'est carrément décevant et à la limite du vraisemblable. Je veux bien que nous soyons dans une fiction où l'imagination est reine, mais quand même. Le style est celui du polar, avec images et remarques traditionnelles et ce roman a au moins l'avantage de se lire rapidement..

 

Je retiens une agréable balade niortaise dans une ville trop méconnue mais qui ne manque pas de charmes et qui mérite bien qu'on la mette en scène, une évocation bucolique du Marais Poitevin et des bords de Sèvre.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le dernier arrivé

La Feuille Volante n° 1239

Le dernier arrivé – Marco Balzano - Philippe Rey Éditeur.

Traduit de l'italien par Nathalie Bauer.

 

Ninetto a 57 ans et va bientôt être libéré de sa prison milanaise. C'est pour lui l'occasion de revenir sur le parcours cahoteux d'un migrant sicilien qui est venu chercher du travail dans le nord industriel. La vie n'a pas très tendre pour lui puisque la pauvreté et la faim ont été ses deux compagnes d'enfance. On l'appelait d'ailleurs « Sac d'os » et c'est de bonne heure, à contre-cœur, avec la bénédiction paternelle et en compagnie d'un ami de son père, Guivà, qu'il dût quitter son village sicilien et son école qu'il aimait tant. Pour lui Milan c'est l'étranger à cause du climat, de la grisaille, de la langue qu'il ne comprend pas bien, de l'ostracisme aussi que lui témoignent les Milanais qui n'aiment point les gens du sud, mais, débrouillard, il y trouve quand même rapidement un petit boulot de livreur dan une blanchisserie. Il n'a alors que 10 ans et doit renoncer au destin de poète dont il rêvait mais il fallait attendre d'avoir 15 ans pour espérer être engagé à l'usine. Il a fini par l'être, chez Alfa-Romeo, et cela a duré 32 ans de galère.

 

Le lecteur a droit à son parcours personnel raté comme l'est son mariage et sa vie de couple, rien d'autre que celui de quelqu'un né sous une mauvaise étoile, comme nombre d'entre nous sans doute. Ce n'est qu'à la fin qu'on comprends ce qui lui a valu la prison et la raison pour laquelle il ne peut rencontrer ni sa fille ni sa petite-fille.

 

Ce livre a de nombreuses fois failli me tomber des mains. J'en ai cependant poursuivi ma lecture à cause d'un engagement pris de participer à un jury littéraire où ce roman était en lice, mais je n'y ai pas pris un grand intérêt.

 

Le style de Marco Balzano est alerte, souvent empreint d'humour mais, au-delà de l'histoire il y a une réalité ; celle des migrants de l'intérieur, même des enfants, qui ont dû pendant des décennies quitter le soleil du sud pour les brumes du nord industriel. Nous étions dans les années 50 mais l'immigration ne s'arrêtait pas là, Depuis longtemps les Italiens partaient pour la France et pour les États-Unis.

 

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Acide, arc en ciel

La Feuille Volante n° 1238

Acide, Arc en cielErri de Luca – Rivages.

Traduit de l'italien par Danièle Valin.

 

C'est un livre assez singulier dans son architecture. Le personnage principal est seul, comme cloîtré dans sa maison et apparemment il reçoit la visite de trois de ses amis, un militant ouvrier, un missionnaire et un courtisan qui évoquent leur vie. Le narrateur qui les reçoit se présente d'emblée au lecteur et parle à la première personne mais ce même « Je » est utilisé aussi par celui qui raconte sa propre histoire. Parfois le « tu » apparaît dans le texte et cela peut déconcerter quelque peu le lecteur mais le message passe et c'est l'essentiel..

L'ouvrier fait part de son expérience, de ses mains caleuses, des coups qu'il a portés et reçus, de la sueur et de la douleur, parle de son métier avec passion mais, inévitablement, les choses ont changé et il a basculé dans les débordements inspirés par la politique et les luttes sociales. Cette atmosphère, justifiée par la légitime amélioration de sa condition, l'ont rapidement conduit à des actes en marge de la légalité qu'en d'autres temps on réprouverait mais qui, compte tenu des circonstances, ont trouvé leur justification dans une nécessité incontournable. Ce furent des délits et même des crimes de sang parce que c'était dans l'ordre des choses et qu'on justifiait volontiers toute cette violence par l'instauration d'une nouvelle justice, d'un nécessaire changement dans la société, d'une mission à laquelle on ne peut se dérober. Il a épousé cette cause avec bonne foi et conviction, a connu l'ivresse de la toute puissance face à une vie sans défense, mais son courage a été trahi parce que c'est humain et inévitable. Il est rentré dans le rang, a repris son travail sans renier ses aspirations, ce qui a fait de lui un révolté définitif.

Pour le prédicateur c'est autre chose, c'est sa voix que d'emblée il remarque, même enfant. Je dois dire que, ma jeunesse s'étant passée dans la fragrance de l'encens et la fumée des cierges, j'ai toujours été fasciné par la voix des prédicateurs, la modulation de leurs phrases dont les sons retombaient des voûtes où ils s'étaient élevés. Le narrateur décrit cette vocation religieuse aussi mystérieuse que prégnante et cette volonté de devenir un humble missionnaire d'Afrique et leur amitié est ici soulignée et affermie à travers l'étude des Écritures. C'est sans doute la le côté mystique de De Luca, lecteur et traducteur de la Bible. Il y ajoute la poésie du désert et des tropiques mais le discours est apaisé, fraternel. Il parle avec passion et émotion de cet appel religieux et j'y ai vu des accents personnels. Là aussi il est question de sueur, mais elle a une autre odeur, une autre acidité, même si c'est toujours l'effort qui la génère. Le missionnaire parle de sa tâche ingrate et solitaire et des résultats parfois décevant de toutes années passées au soleil de l'Afrique, une sorte de constat d'échec, le côté aigre de cet arc en ciel originel. La voix se fait prosélyte malgré cette vie transitoire au service des autres, animée par la charité. Puis la page se tourne, la dernière, loin de la réussite sociale, dans la poussière et les sanglots.

Pour le dernier ami, c'est un peu différent. Il tranche sur les autres par son physique, son mode d'être, ses habitudes. Le narrateur se lance dans un panégyrique de ce jeune homme plus beau, plus charmeur que les autres garçons de son âge et qui le sait, de ceux qu'on admire pour ce qu'il sont et qu'on n'est pas. Il ne manque rien, Vespa, sérénade au clair de lune et jeunes filles enamourées et lui « le donnaiollo » (comme disent nos amis Italiens) qui allait de femme en femme sans vouloir s’attarder, parce que s’attarder c'est posséder, entre modestie savamment feinte et assurance que sans lui rien n'est possible. C'est un registre différent mais l'admiration du personnage principal qui ne lui ressemble en rien n'en est pas moins grande, pourtant, on sent la vanité de tout cela. Le narrateur à la fin reprend la parole et tout semble s'effondrer autour de lui, à l'image de sa maison de vieillit et des visites qui se font rares, l'image du temps qui passe et de la vie qui s'en va.

Il y a plus qu'une amitié de façade, presque une connivence puisque le personnage principal a suivi au moins un peu du parcours de ses hôtes. Ce sont donc trois itinéraires qui peuvent sans doute se résumer à un seul, celui de De Luca lui-même qui prête ainsi quelques tranches de sa vie à d'autres visages. Le livre refermé, j'ai apprécié le style poétique de De Luca qui est sa signature, mais il y a autre chose qui tient à la fonction de l'écriture. On peut rendre compte d'un témoignage, être son propre scribe, mais ici j'ai plutôt l'impression qu'à partir de faits plus ou moins réels, peut-être puisés dans sa vie et ses souvenirs, l'auteur pousse son raisonnement et peut-être son fantasme à l’extrême, et les maquille avec de la fiction. Reste le titre. L'acide, ou plus exactement le mots italien « aceto »(vinaigre)traduit sans doute l'amertume, la désespérance, face aux choses établies et qui ne changeront pas, quoiqu'on fasse ; l'arc en ciel symbolise le but à atteindre, bien souvent inaccessible, même si la légende veut qu'à chacune de ses extrémités se cache un trésor ! Ce sont deux mots d'un improbable dictionnaire bilingue que l'auteur a gravé dans sa mémoire, des sons de cette belle langue italienne si chantante.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Essais de réponse

La Feuille Volante n° 1237

Essais de réponse – Erri de Luca – Gallimard.

Traduit de l'italien par Danièle Valin.

 

C'est un livre assez singulier que celui-ci puisque, à l'origine il retrace des entretiens dont on aurait gommé les questions en y substituant certains passages de ses livres, pour ne retenir que les réponses. Il retrace bien le parcours d'un créateur littéraire puisque que, d'emblée l'auteur parle de ces voix qu'entend l'écrivain et auxquelles il doit impérativement être attentif sous peine de ne plus rien écrire. Elles sont sans doute semblables à celles de la terre qu'il entendait dans la maison paternelle construite en pierre de lave à Naples. C'était aussi ces voix qui venaient du large, de ce désert africain qui lui parvenaient sur les épaules du vent de mer. Il ne doit pas se contenter de les écouter, le plus souvent dans la quiétude du soir, mais y ajoute aussi la sienne, avec sa sensibilité sa culture parce qu'il n'est pas un écrivain sans origine, sans terre : pour lui c'est Naples. Il y naît par hasard, sans qu'il lui soit évidemment possible de choisir, mais il s'approprie cette ville meurtrie par la guerre qui est celle de son enfance, tout comme il prend possession aussi cette île d'Ischia toute proche, symbole pour lui de liberté et de vacances, adopte le mystérieux et chantant dialecte napolitaine.

Naître dans un port est toujours pour un écrivain, une invitation au voyage, au départ. Tous ne prennent pas la mer mais dans son sang coule un peu de son écume et le ressac gronde en lui qui lui inspire la révolte. Pour un italien, héritier des Romains qui se sont approprié la Méditerranée, il ne peut passer à côté de tous ceux qui l'ont célébrée et ne peut rester muet face au large, au vent et aux vagues. Même s'il y a du Kerouac, en lui, l'abandon de ses études, de sa famille et de cette ville, pour un destin de simple ouvrier, de travailleur manuel, révèle cette révolte intérieure, cette volonté de voir autre chose, au rythme de la liberté, des luttes sociales, de la rencontre avec les hommes démunis et meurtris par la guerre. Il admet « une dette de reconnaissance » vis à vis de tous ceux qui se sont révoltés à un moment de leur vie. Il a été chauffeur de camions à Mostar du temps de la guerre en ex-Yougoslavie et dans cette fonction humanitaire il a vu des gens mourir de faim et mourir pour un simple morceau de pain. On sent qu'il porte sur l'humanité un regard triste de témoin impuissant face à la détresse, à la violence et à la guerre.

Être écrivain c'est aussi avoir la modestie de lire les auteurs, de se nourrir de leur culture, de leur talent, de leur inspiration. Pour lui la bibliothèque paternelle, bâtie par quelqu'un qui était curieux de tout, a été une fenêtre sur le monde, une extraordinaire invitation à la connaissance. L'envie d'écrire, comme une nécessité, comme un automatisme qu'on porte en soi et qui se révèle, est née de cette enfance solitaire. Plus tard la patience ( il parle de « l'infinie patience d'une feuille de papier »), la chance aussi, ont favorisé ce talent et l'ont développé mais ce que je retiens plus volontiers c'est cette humilité, cette volonté de ne pas se draper dans la superbe de celui qui est différent des autres, de l'intellectuel, mais de reconnaître que l'inspiration est étrangère à sa personne, ce qui fait de lui, de son propre aveu, non un véritable écrivain mais un simple rédacteur. Quand Rimbaud proclamait « Je est un autre » il ne disait pas autre chose. Certes ce qu'il écrit lui appartient et il l'assume peut-être parce ce qu'il dit a longuement mûri en lui et sort à un moment précis à cause d'un événement, d'un souvenir ou d'une volonté de faire revivre l'ombre d'une personne disparue. Un écrivain raconte une histoire mais de Luca note pertinemment qu'elle ne lui appartient pas tout à fait puisque elle ne prend tout son sens que lorsqu'un lecteur se l'approprie. C'est une question de respect envers celui sans qui l'écrivain ne serait rien.

Cet itinéraire intime face à l'expérience l'amène à rendre hommage à sa langue maternelle dans laquelle il s'exprime, avec une prédilection pour la parole écrite ce qui l'amène presque naturellement à étudier et traduire la Bible parce qu'une telle lecture est « émotion ». Sa démarche personnelle de vie ne serait pas complète sans une mention particulière à la montagne qu'il escalade comme il mènerait une quête personnelle. Elle a pour lui un langage de silence et entame avec lui un dialogue minéral. Elle fait désormais partie de sa vie au même titre que l'écriture qu'elle nourrit.

 

C'est un livre mince (76 pages) mais érudit et dense dans son écriture. J'y ai retrouvé comme à chaque fois ce style poétique plein d'images. Bien sûr il parle de lui, de son parcours qui n'est pas celui d'un homme de Lettres traditionnel mais qui, à mes yeux, est authentique ;

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La nature exposée

La Feuille Volante n° 1236

La nature exposée – Erri de Luca – Gallimard.

Traduit de l'italien par Danièle Valin.

 

Le livre refermé, je suis assez interrogatif sur cette histoire qui en fait en comporte plusieurs. On met en scène un narrateur qui a été mineur, qui est actuellement alpiniste et sculpteur. Il vit dans un petit village de montagne où il aide ceux qui veulent passer la frontière mais le fait bénévolement, ce qui attire l'attention des médias et, pour rester lui-même, il déménage et s'installe au bord de la mer. On lui propose de restaurer un christ grandeur nature, à l'origine sculpté nu, parce que c'était l'usage chez les Romains pour une ultime humiliation du condamné, mais l’Église avait demandé d'ajouter un pagne pour cacher « la nature » du crucifié, même s'il est évident que, le travail de reconstitution effectué, tous les regards convergeront sur cet endroit. Pour lui qui n'est qu'un artisan, c'est comme un hommage à celui qui a signé cet authentique chef-d’œuvre digne de la Renaissance. C'est que le travail est délicat, non seulement il faut précautionneusement ôter ce qui a été ajouté sans détériorer le corps du Christ, mais surtout il doit reconstituer le sexe en lui imprimant une érection qui est l'ultime signe de la vie face à la mort. C'est non seulement pour lui l'occasion d'étudier l'anatomie du corps humain, la tension des muscles, le frissonnement de la peau et les vaisseaux sanguins apparents au moment de la crucifixion, mais aussi d'accompagner cette étude de méditations sur les textes sacrés, l’Évangile et la Bible, de revisiter les mythes religieux et de rencontrer un rabbin, un curé et un lecteur du Coran. Il y a cette histoire certes originale mais qui est l'occasion d'une démarche religieuse pour le narrateur, la circoncision qu'il adopte pour s'identifier au personnage, la fusion du sang de Saint Janvier, rapproché de la lave que pourrait un jour vomir le Vésuve, la statue du saint patron de Naples qu'il visite également, comme un exorcisme contre les fureurs du volcan. Ce texte recèle sa part de mystères dans les inscriptions qu'ils trouve sur la statue et qui ont une dimension hébraïque. C'est aussi une sorte de combat contre lui-même avec le souvenir de son frère jumeau mort longtemps avant lui et qu'il fait revivre par la pensée dans une sorte de compagnonnage. Je ne sais si j'ai bien compris, mais j'ai vu une allégorie littéraire, celle de la création artistique en général, dans le refus de la statue de se laisser greffer cette nouvelle « nature ». Il faut, pour qu'elle l'accepte, que le narrateur fasse preuve de simplicité naturelle qui était la sienne auparavant. Écrire c'est aussi respecter cet état d'humilité face au néant de la feuille blanche. Est ce à dire que la nudité que finalement il adopte, la même que celle de la statue, lui confère cet état ? Et un écrivain est aussi un « passeur », comme le narrateur.

Il y a aussi une histoire d'amour et on peut penser qu'elle est inévitable dans un roman. Il semble que son aura l'ayant précédé, le narrateur expérimente sans le vouloir le principe de séduction qui fait qu'un homme tranche sur ses contemporains, pas vraiment différent mais pas vraiment semblable et attire l'attention des femmes. Celle qui s'attache à ses pas le fait d'une manière inattendue. C'est, vers la fin, une sorte d'énigme quasi-policière qui vient se greffer sur l'intrigue principale, une passade entrecoupée d'absences et qui se terminera dans la montagne et dans la solitude, avec la mort d'un homme inconnu, faisant jaillir une foule de questions. Doit-on y voir une allégorie opposant la vie d'un amour de chair à celui d'un amour divin? Doit-on voir la montagne comme un symbole de la mort solitaire, celle de cet homme inconnu, comme celle du sculpteur du christ nu, le thème du voyage étant lui-même très présent à travers le personnage du narrateur et de la femme.

 

J'ai retrouvé avec le même plaisir la fluidité du style poétique et dépouillé de de Luca, cette sorte de façon d'écrire qui transporte son lecteur dans un univers particulier, à la fois connu et inconnu.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Et l'amour aussi a besoin de repos

La Feuille Volante n° 1235

Et l'amour aussi a besoin de repos – Drago Jančar – Phébus.

Traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye.

 

Tout commence par une carte postale de Maribor, une ville de Slovénie, pendant la Deuxième Guerre mondiale et la rencontre d'une jeune fille Sonja et Ludwig qu'elle a connu quelques années auparavant et qui est devenu officier SS. Elle compte sur lui pour faire libérer Valentin, son petit ami, qui a été arrêté en état d'ivresse par les Allemands à la suite d'une maladresse. Cette ville, près de la frontière autrichienne compte beaucoup pour l'occupant et Ludwig fait libérer Valentin qu'il espère ainsi utiliser pour infiltrer les réseaux de résistance. Malheureusement pour lui Valentin lui échappe et va rejoindre les partisans qui le connaissent et Sonja sera déportée à Ravensbrück. C'est donc l'histoire de trois jeunes gens que la guerre réunit et sépare. La mort rôde partout mais pourtant chacun d'eux survivra à cette guerre mais pas exactement de la manière qu'il imaginait. Le hasard se joue de leur vie qui n'est pas grand chose en ces temps troublés comme c'est le cas pour chacun d'entre nous. La chance en servira certains et en oubliera d'autres mais ils survivront aux hostilités et aux règlements de compte de l'épuration. C'est aussi un rapport de forces entre eux. Valentin a été arrêté par la Gestapo, mais est libéré par Ludwig qui souhaite grâce à lui infiltrer les réseaux de résistants qu'il rejoint cependant. Chez les partisans, on le soupçonne d'être un infiltré parce qu'on ne sort jamais vivant des prisons de la Gestapo, mais il devra imposé sa bonne foi et pour cela changer sa perception du monde. A cette occasion il ira à la rencontre de l'incompréhension, de l'absurde qui tuent aussi sûrement que l'ennemi en temps de guerre. Dans cet univers hostile ou la mort lui fait peur, la sienne probable et celle qu'il donne sur ordre ou pour continuer à vivre, lui est obligé d'obéir aveuglément, lui qui n'a pas été préparé à se battre. Il apprend à résister à la fois aux tortures des nazis et à la crainte d'être tué par les partisans qui doutent de lui. De son côté Ludwig, solitaire mais puissant, peut disposer de la mort et de la vie des gens, tant que le succès des armes est de son coté. Il cherche à séduire Sonja en contrepartie de cette libération mais la jeune fille est partagée entre sa volonté de sauver son ami et celle de ne pas le trahir. Après son arrestation, les camps brisent sa vie définitivement. Puis la victoire change de camp et Ludwig devient un fuyard traqué.

L'accent est mis sur la trahison qui est caractérise bien souvent l'espèce humaine à laquelle nous appartenons tous, trahisons pour survivre, par peur, pour obtenir des prébendes, des avantages, de l'argent, pour se donner de l'importance ou pour le plaisir de porter préjudice et ce genre d'époque les favorise. Dans cette aventure Valentin n'a pour boussole que le souvenir de Sonja dont il ne sait plus ce qu'elle est devenue. L'unique photo où ils sont représentés ensemble, celle « d'un couple heureux » comme leur a dit le photographe de rue qui l'a prise, la photo d'une histoire d'amour, a été perdue par Valentin et petit à petit Sonja devient pour lui cette amie irréelle à qui il a jadis écrit des poèmes et qu'il recherche à travers d'autres femmes. Il l'oubliera comme il oubliera ses serments d'amour pour le jeune fille parce sa vie l'aura entraîné ailleurs et que les choses sont ainsi. L'amour qui existait entre eux n'aura plus sa place dans aucune de leur vie et le temps passera pour chacun, avec les regrets et la mélancolie, puis l'oubli effacera tout. Comme à la suite de chaque guerre, la violence fait suite à la violence et la vengeance et la haine inspirent les hommes qui donnent ainsi libre court à leurs instincts destructeurs qui caractérisent bien souvent la condition humaine.

Ce roman douloureux a un goût de gâchis, comme bien souvent dans nos vies et ce malgré des moments de poésie.

Je ne connaissais pas cet auteur et je remercie Babelio et les éditions Phébus de m'avoir permis de le découvrir.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Antisémite

La Feuille Volante n° 1234

ANTISÉMITE – Pascal Boniface – Max Milo Éditeur.

 

Être accusé d'antisémitisme en France n'est pas une chose anodine compte tenu de l'histoire de notre pays, de son combat en faveur de la liberté et des droits de l'homme, de son héritage des « Lumières », de sa traditionnelle vocation à recevoir et assimiler les étrangers désireux de devenir Français. Le cas des Juifs est un peu particulier puisqu'ils ont été pourchassés, accusés de tous les maux et même longtemps considérés par les catholiques comme le peuple déicide. Depuis 1948, date de la création de l’État d’Israël, la politique internationale et l'opinion publique ont évolué entre son soutien et sa condamnation au gré des événements. Pascal Boniface, universitaire, chercheur et directeur d'un centre de recherche géopolitique (IRIS), qui ne cache pas sa sensibilité de gauche et son appartenance au PS, n'échappe pas à ce phénomène et quand il rédige en 2001 une note pour le parti socialiste sur le conflit israélo-palestinien suivi d'un article dans « Le Monde », il assiste à un déchaînement médiatique qui le qualifie « d'antisémite ». Cette réaction lui paraît d'autant moins justifiée que critiquer le gouvernement d’Israël suffit à passer pour un antisémite et qu'il est un fervent adepte du débat, que toute sa vie, tous ses combats personnels sont en complète contradiction avec cette accusation. Ces écrits déchaînent les passions, réveillent les vielles querelles, troublent les certitudes les plus affirmées et portent préjudice à leur auteur qui ainsi cherche à se justifier par ce livre d'autant plus volontiers qu'il s'estime injustement accusé, qu'il n'a jamais été inquiété par la justice et qu'il mesure ainsi tout le poids de la solitude, de l'hypocrisie et de l'instinct grégaire d'autant plus actif qu'il vise à le détruire, lui et son centre de recherche. L'émotion a été grande à la publication de cet article, suivi d'un livre où notre auteur se demande si on peut « critiquer Israël ». Elle s'accompagna d'insultes, de critiques et même de menaces de mort qui caractérisent cette espèce humaine à laquelle nous appartenons tous et ce d'autant plus qu'il disait ce que beaucoup d'autres pensent mais n'ont pas l'opportunité et sûrement le courage de le verbaliser et que la société israélienne elle-même montre une diversité d'opinions sur le rapprochement avec les Palestiniens. La presse se déchaîna mettant en lumière la mauvaise foi, la désinformation, l'intolérance voire les erreurs volontaires des rédacteurs souvent inspirés par les organisations juives de France, mais des soutiens se manifestèrent également, illustrant le fait que ce problème est dans notre pays épidermique et de nature à réveiller les vielles idées reçues. Ainsi fut-il l'homme à abattre et il démissionna du PS.

J'avoue que je suis assez peu sensible aux essais politiques, mais je remercie Babelio et les éditions Max Milo de m'avoir fait parvenir cet ouvrage pour tenter de comprendre cette polémique qui, en France, a toujours un retentissement particulier. Je retiens une brillante analyse historico-politique de ce problème et je reconnais un certain courage à Pascal Boniface d'avoir ainsi pointé du doigt les positions contradictoires du PS sur le conflit israélo-palestinien rappelant notamment que si le peuple juif avait souffert de la Shoah, cela ne lui donnait pas pour autant droit d'opprimer les Palestiniens, que ces derniers avaient droit à un État au même titre que les Israéliens, que l'ONU, pourtant en charge de la paix mondiale et de la protection des populations civiles a toujours eu une position plus que tiède, acceptant d'intervenir en ex-Yougoslavie mais jamais en Israël et que les préoccupations électorales ne sont jamais loin des positions officielles d'un parti politique. La difficulté vient sans doute que sur ce sujet inflammable on mélange souvent antisémitisme et antisioniste mais notre auteur ne manque pas non plus de relever les nombreuses contradictions qui sont soulevées par ce problème dans le cadre de la démocratie française. Je dois dire que si l'antisémitisme n'est pas pour moi une découverte, je note que les contre-vérités ont la vie dure, surtout quand elles sont répétées à l'envi dans un contexte médiatique.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Récits de la paume de la main

La Feuille Volante n° 1233

Récits de la paume de la main – Yasunari Kawabata (1899-1972)– Albin Michel.

Traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai et Cécile Sakai.

 

C'est un recueil d'une soixantaine de courtes nouvelles écrites tout au long de la vie de l'auteur nobélisé en 1968. Dans ces textes il y a l'idée de la mort qui nous attend tous et du souvenir que laissent ceux qui ont existé, proches ou lointains, de ce qui reste d'eux après leur passage sur terre. Le titre lui-même, parlant de la paume de la main dans les lignes de laquelle, dit-on, est inscrit notre destin individuel, est révélateur, comme si la lecture de ces nouvelles donnait à voir aussi bien la simplicité de la nature, la beauté des femmes, la fragilité des choses de ce monde, l'épaisseur d'un rêve, la solitude de l'être humain, la fugacité du temps et le vertige qu'on peut ressentir en en prenant conscience, la brièveté de cette vie dont nous ne sommes que les usufruitiers et qui peut nous être ravie à tout moment. Cette fugacité est soulignée par la difficulté qu'à notre mémoire, le livre refermé, à fixer les anecdotes rapportées. La complexité du creux de cette main, la multiplicité de ses traits et le mystère de leur signification éventuelle reste une énigme, comme si toute notre vie y était résumée.

 

Ce sont des textes de toute une vie, à peu près sur quatre décennies, jetés sur le papier à l'appel de l'inspiration, d'une émotion, d'un fantasme ou d'une vision fugace parce que l'auteur en a été marqué et qu'il a voulu en conserver le souvenir. Les mots qu'il a pu mettre sur « ces choses de la vie », anecdotes réalistes, moments heureux ou douloureux, ont balisé sa propre existence, enfance, adolescence insouciantes ou marquées par le rêve, illustrant ou exorcisant son parcours. Cela a donné des nouvelles hétéroclites à la prose poétique dépouillée, intense et subtile à la fois, à la brièveté proche des haiku, tressées à l'invite de l’imaginaire ou de sa biographie comme des instantanés photographiques. On peut les lire comme des fables ou les apprécier comme des images fuyantes et ces nouvelles tranchent sur des romans comme « Les belles endormies »( la Feuille Volante n° 1203), « Tristesse et beauté »(la Feuille Volante n° 1209) ou « Premières neiges sur le mont Fuji »(la Feuillle Volante n°1202).

 

Les mots sont forcément plus forts que ceux du quotidien, le style plus dépouillé, parce que chargés d'une émotion qu'il a confiée à cette page blanche qui est pour lui, comme pour chaque écrivain, un défi autant qu'un confident mais beaucoup plus exigeant qu'il y paraît.

 

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Dernier carnaval

La Feuille Volante n° 1232

Dernier Carnaval – Patrick Tringale.

 

Joss, un petit voyou en libération conditionnelle, cherche à vendre des objets qu'il a volés chez Korouma, un caïd de Ménilmontant. Ce n'est pas vraiment une bonne idée, non seulement parce que son butin a été maigre mais surtout parce que Joss s'est mis dans la tête de le revendre, ce qui a fortement déplut à ce Korouma qui le fait kidnapper, le menace et convint Alex, un ancien militaire exclus de l'armée pour indiscipline et frère de frère de Joss, de retrouver les traces de Gianluca di Franco, un ami du caïd disparu depuis quelques temps et dont la dernière adresse connue est Belém (Brésil). Cela ne lui laisse pas vraiment le choix et de plus ça le sortira de sa routine de tenancier d'un minable pizzeria et de ses passades sans lendemain. Le voilà donc parti pour le Brésil, mais ce n'est que le début de ses aventures. Nous sommes dans un polar et l'auteur ne mégote pas sur l'érotisme, l'alcool, la drogue, le décor interlope des bouges et des bordels parfois déguisés en respectables motels, sur les scènes incontournables de bagarres entre bandes rivales, la rencontre avec des putes, sur la corruption, les flics retors, l’organisation mafieuse qui dépouille les touristes de leur argent et de leur passeport et bien sûr cette ambiance où les êtres ne savent pas si le soir ils seront encore en vie, bref sur tout ce que ce genre littéraire à l'habitude d'exploiter. Sur place, il ne perd pas de vue sa mission mais sa situation d'étranger n'incite pas à la coopération de la population locale. Il ne tarde pas à s'apercevoir que les choses ne sont pas exactement comme il les imaginait et surtout qu'il n'était pas le seul à rechercher ce fameux Gianluca, toujours insaisissable. En tout cas, pendant ce temps Joss, désormais en rupture de conditionnelle, patiente dans sa cave et chaque jour compte s'il veut le revoir vivant.

 

Parmi la faune de gens que croise Alex, il y en a un qui tranche, c'est ce fameux et insaisissable Gianluca di Franco qui, pour être l'ami de Korouma, et à ce titre sans doute un individu peu recommandable, n'en est pas moins amateur d'art, plus spécialement attentif à l’œuvre du collectionneur et peintre impressionniste français Gustave Caillebotte. Ce roman est émaillé de nombreux renseignements sur la peinture et sur l'histoire et la géographie du Brésil, sur l'origine de certains mots, ce qui, à mes yeux est un intérêt supplémentaire, nonobstant l'ambiance de polar. On ne coupe pas non plus à la violence, au sang, laux meurtres, à une histoire d'amour entre Alex et Dalila, une belle jeune brésilienne qui accepte de l'aider à retrouver Gianluca, ni aux activité traditionnelles des délinquants avec poursuites effrénée des flics, chantage, trahison, vol spectaculaire dans une banque (un fait réel selon l'auteur) ni à des passages un peu surréalistes dont on ne sait pas s'ils sont dus à l'ivresse d'Alex, à la magie du fleuve Amazone, ou à la présence de Dalila à ses côtés. Bien sûr, puisque nous sommes au Brésil, on n'évite pas non plus la carte postale des écoles de samba, avec musique à fond et corps de femmes envoûtées par la danse et la chaleur, le carnaval qui fait tout oublier pour quelques jours et auquel chacun a à cœur de participer.

 

Je remercie Babelio et les éditions du Masque de m'avoir permis de lire ce roman. Même s'il ne m'a pas enthousiasmé, il y a peut-être un effet collatéral à cette lecture ; le texte est émaillé de phrases et de citations portugaises. Je crois que, peut-être à cause de cela, j'ai eu envie d’apprendre cette langue.

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Nocturnes

La Feuille Volante n° 1231

Nocturnes – Kazuo ISHIGURO – Éditions des deux terres.

Traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch.

 

Composer un recueil de nouvelles est un art difficile pour un auteur à cause de l'idée commune que le lecteur recherche dans tous les textes qui le composent. Ici le sous-titre est parlant puisqu'il s'agit de « Cinq nouvelles de musique au crépuscule ». Le titre fait penser à Chopin, pourtant absent, mais de musique il est effectivement question dans chacune de ces nouvelles puisque Ishiguro convoque notamment Sarah Vaughan et met en scène un crooner américain sur le retour qui entonne les chansons qui ont fait son succès.

Il y a une dimension crépusculaire dans ces nouvelles, que ce soit ce vieux chanteur américain qui choisit Venise pour pousser la sérénade sous la fenêtre de sa femme qu'il aime, avant de divorcer parce que cela se fait dans son métier ou de ce couple d'anglais dont les relations battent tellement de l'aile qu'il attire un ami dans un traquenard pour essayer sans doute de sauver leur amour. Il s'agit surtout des couples, des subtiles variations des sentiments, du temps qui passe et de l'usure des choses, pour l'amour comme pour le reste (eh oui, l'amour est consomptible et ne rime pas avec toujours contrairement à ce que le dicton à l'eau de rose voudrait nous faire croire), même sur les canaux de la Sérénissime où paraît-il tout est plus romantique. En choisissant ce thème, la mélancolie n'est jamais très loin, le pathétique non plus et ce recueil nous présente les êtres qui font ce qu'ils peuvent pour survivre au quotidien avec leurs états d'âme. Tous les musiciens que nous présentent ce recueil ont un côté « loser » ou, ce sont à tout le moins des êtres qui se cherchent. Le narrateur y parle toujours à la première personne et ne cache rien de ses failles.

Il y a aussi le concept de réussite, si important dans nos sociétés occidentales, de cette réussite qui couronne une vie professionnelle et qui engendre l'estime de soi, parfois l’égotisme et l'admiration d'autrui. C'est d'autant plus révoltant que, dans les cas qui nous sont présentés, ces musiciens ont tout ce qu'il faut pour réussir. Il en est question dans l'histoire un peu surréaliste de ce couple d'anglais comme dans celle de ce vieux crooner qui veut sacrifier son couple pour relancer sa carrière. Il est en effet question de réussite pour ce talentueux saxophoniste dont la carrière n'a pas décollé à cause de sa laideur et qui accepte de se faire refaire le visage avec l'argent de l'amant de sa femme. Une opération esthétique lui viendra en aide… mais ! On ne parlera jamais assez du regard des autres et de ses conséquences néfastes. Cela peut être aussi une carrière pleine d'avenir, une réussite en devenir où on se dit légitimement que rien ne peut venir la contrecarrer comme celle de ce violoncelliste qu'une étrange femme souhaite entendre jouer pour elle seule. Pourtant les choses ne sont pas aussi simples et il ne faut guère camper sur nos propres certitudes. Il n'est pas rare que les illusions les plus solides soient déçues et même si la réussite arrive, il est aussi certain que, comme le disaient les anciens, « la rocheTarpéienne n'est jamais loin du Capitole », ce que le poète redit à sa manière « Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur... »

Que ce soit dans la campagne anglaise, à la terrasse d'une piazza italienne ou dans un hôtel Hollywood, l'ambiance est un peu délétère, émouvante, burlesque, même carrément loufoque et parfois dérangeante, avec toujours en arrière-plan la musique, des mélomanes ou des musiciens.

L'écriture est simple, presque minimaliste et m'a procuré un bon moment de lecture.

 

J'avoue que je ne connaissais pas cet écrivain anglais d'origine japonaise nobélisé en 2017. Cela a été une découverte pour moi.

 

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

chien de printemps

La Feuille Volante n° 1230

Chien de printemps – Patrick Modiano – Éditions du Seuil.

 

Francis Jansen est un photographe qu'a rencontré un peu par hasard le narrateur, une trentaine d'années auparavant et dont il se souvient. A l'évidence, il a voulu disparaître en silence sans laisser de traces, au Mexique, et le narrateur va chercher à reconstituer sa vie à partir des différents clichés qui étaient contenus dans trois valises. Pour plus de facilités, il entreprend de les collationner et de les répertorier dans des registres. Ses recherches lui permettent de mettre en évidences différents personnages dont Robert Capa, photographe célèbre lui aussi mais aussi d'autres personnes dont deux femmes, Nicole et Colette dont nous ne saurons finalement pas grand chose. De Colette que le narrateur a croisé dans son enfance, ce dernier n'a gardé que le souvenir d'un parfum, de cheveux châtains et qu'une voix douce. Il en va de même pour les autres personnages qui semblent traverser cette histoire en n'y laissant que la trace ténue de leur nom et de leur silhouette. L'identité de Jansen est assez incertaine, il semble naviguer en permanence dans l'ombre, l'annotation, en fin de roman et en italien n'est pas sans rappeler la quête du père et de l'identité chez Modiano...

Les clichés portent au dos, comme c'était l'habitude à l'époque, des mentions écrites qui nourrissent le souvenir et qui représentent soit des portraits, soit des lieux du Paris d'après-guerre. Il évoque cet homme mystérieux qu'il n'a croisé que pendant un court laps de temps avant qu'il ne disparaisse brutalement pour l' Amérique latine.

Au cours de cette quête, le narrateur va à la rencontre de ce qu'il appelle « des trous noirs », des pertes de mémoire qui correspondent aussi à des pertes d'identités. Si cet itinéraire intime évoque effectivement Marcel Proust, les clichés, évidemment en noir et blanc, m'évoquent ceux d'Henri Cartier-Bresson simplement parce que, plus qu'une photo sur un écran d'ordinateur, un cliché sur papier glacé me donne l'impression de l’arrêt du temps, et la fixation d'un visage, d'un sourire, d'une posture ou d'un paysage, appellent forcément les souvenirs et la nostalgie qui va avec. Il n'y a pas meilleur vecteur de la mémoire que les clichés.

Cette histoire de valise et de Mexique m'évoque aussi celle de Robert Capa (en fait trois boites plates alvéolées, comme les trois valises du roman) qui, contenant des négatifs développés et répertoriés de la guerre d'Espagne, pris par lui, par sa compagne Gréta Taro et par David Seymour, dit « Chim », trois photographes de guerre juifs qui avaient mis leurs pas dans ceux des républicains espagnols. Elle a été perdue à partir de 1939 et pendant de nombreuses année puis retrouvée presque par miracle en 2007. Certains lieux sont semblables, il règne parmi les photos du roman le même désordre que parmi les négatifs de « la valise », Francis Jansen parait aussi insaisissable que nos trois photographes, eux à cause de leur jeunesse fougueuse et de leur mort violente qui interviendra bientôt, lui à cause du regard désabusé qu'il porte sur le monde qui l'entoure. Le périple de cette valise est le même, certains lieux également (Robert Capa a habité rue Froidevaux et le quartier Montparnasse à Paris). Ces diverses ressemblances m'évoquent ce roman.

Les différents personnages, et le narrateur lui-même, sont aussi insaisissables, comme le sont les souvenirs quand on choisit de les faire revivre et l'auteur est comme étranger à leur vie et à leur mémoire. Ces phrases et ces évocations tissent une ambiance onirique où l'imaginaire se mêle à la réalité. A travers les photos de gens disparus ressurgit l'idée de la mort (Robert Capa et Colette Laurent sont morts. L'ombre du frère de Modiano, décédé avant lui, plane sur la fin du roman) L'auteur évoque divers lieux de Paris, des cafés, des stations de métro et surtout des rues dont il est l'infatigable piéton.

Ce roman s'inscrit dans la quête de lui-même menée par Modiano. J'y ai retrouvé avec plaisir cette douce musique des mots et ses phrases sobres, l'ambiance mystérieuse de lumière d'ombre et de vide qui caractérisent son style.

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Dora Bruder

La Feuille Volante n° 1228

Dora Bruder – Patrick Modiano – Gallimard.

 

Tout commence par un entrefilet paru dans un numéro de Paris-Soir le 31 décembre 1941, retrouvé par hasard par l'auteur en décembre 1988. Il s'agit de la disparition d'une jeune fille parisienne de 15 ans,  Dora Bruder. L'auteur décide donc d'enquêter sur cette jeune fille qui n'a aucune parenté avec lui. Il réunit donc tous les éléments de la vie de cette jeune fille, une juive que ses parents n'ont pas déclarée en tant que telle, qui ne porte donc pas l'étoile jaune et qui est scolarisée dans une institution catholique de Paris. En recherchant sa trace, il retrouve nombre de documents d'archive administratifs et policiers la concernant pour la période 1941-1942. Les origines personnelles de Modiano ainsi que son travail sur la mémoire motivent sans doute ses recherches et il ne peut s'empêcher de faire allusion à des passages de sa propre existence et de celle de son père et ainsi de s'identifier à Dora. Bien que la période et les circonstances soient différentes, que les lieux aient changé, il met en perspective, dans une sorte de va et vient, les quelques bribes connues de la biographie de la jeune fille avec sa propre vie. Ainsi inscrit-il son parcours dans différentes rues et quartiers de Paris qu'il parcourt à pied et qui lui sont familiers. Dora fit de nombreuses fugues dont nous ne savons ni les raisons ni la durée puis réintégra le domicile de ses parents et ces différentes escapades lui rappelèrent celle qu'il fit lui-même pour échapper au pensionnat. Il s'agit donc d'un récit biographique où il mêle des éléments autobiographiques, deux adolescences tourmentées, torturées. D'elle on ne sait que peu de choses, un caractère rebelle et indépendant, des absences, des adresses d'hôtels minables, une existence dure et ponctuée de rituels religieux dans une institution catholique qui, par charité, recevait des juives pour qu'elles échappent à la mort. De même on sait peu de choses de ses parents d'origine étrangère qui ne furent guère aidés par un pays dont on dit qu'il protège les droits de l'homme et que le père de Dora servit comme soldat dans la légion étrangère, ce qui ne lui valut cependant pas la nationalité française. Ses investigations, qui font apparaître cependant de nombreuses zones d'ombre, des interrogations non élucidées, des hypothèses dont les différents romans de Modiano sont coutumiers, révèlent que Dora a été incarcérée à la prison des Tourelles, puis à Drancy pour finalement être internée à Auschwitz en septembre 1942. A des périodes différentes, son père et sa mère périront comme elle dans ce camp.

 

Ce récit n'est pas un roman mais un travail de mémoire, une enquête où, sans délaisser sa traditionnelle et douce musique des mots, l'auteur s'approprie par moments un style plus administratif et neutre. Il met d'ailleurs de côté son imagination pour n'être finalement que le chroniqueur de cette histoire. Cette sobriété est sans doute destinée à appuyer sur les silences qui peuplent la vie de Dora. Modiano n'a guère été aidé dans ses recherches puisque les archives qui retraçaient la collaboration de la police et de la gendarmerie françaises avec l'occupant allemand ont été brûlées, sans doute pour faire disparaître cette page sombre et honteuse de notre histoire. Les traces qui subsistent sont ténues, des lettres désespérées de gens qui s'inquiètent de la disparition d'un proche ou sollicitent une libération. Encore nous épargne-t-il toutes les missives sordides qui dénonçaient un voisin ou un proche pour des motifs inavouables et qui faisaient elles aussi partie de cette période autant qu'elles révélaient la vraie nature de l'espèce humaine. L'auteur confesse d'ailleurs qu'il était tellement obsédé par la disparition de Dora qu'il fit précéder le présent ouvrage qu'il lui dédie par un autre roman, « Voyage de noces » (La Feuille Volante n° 1126) où les ressemblances entre les deux œuvres sont patentes. Il avoue lui-même « En décembre 1988, après avoir lu l'avis de recherche de Dora Bruder dans « Paris-Soir »… , je n'ai jamais cessé d'y penser durant des mois et des mois...Il me semblait que je ne parviendrais jamais à retrouver la moindre trace de Dora Bruder. Alors, le manque que j'éprouvais m'a poussé à l'écriture d'un roman « Voyages de Noces », un moyen comme un autre pour continuer à concentrer mon attention sur Dora Bruder ». Pourtant la jeune fille est bizarrement absente de ce récit, comme étrangère à sa courte vie et cet effet est sans doute destiné à souligner le peu de traces qu'elle a laissées, tout comme d'ailleurs tous ceux et celles qui disparurent à cette époque pour la seule raison qu'ils étaient juifs. D'ailleurs, certains de leur noms apparaissent furtivement dans ce récit. Pour autant ce livre qui désormais fait partie de la bibliographie de l'auteur nobélisé a suscité une telle émotion que le XVIII° arrondissement de Paris, et donc la mémoire collective, conservent le souvenir de cette jeune fille depuis juin 2015, sous la forme de la « Promenade Dora Bruder ».

 

On voit ainsi que Modiano qui est toujours l'explorateur de ses propres souvenirs, mêle ici la nostalgie à l'horreur et se montre hanté par la Shoa autant que par l'oubli qui accompagne la disparition des légions d'anonymes fauchés par la guerre et la déportation et qui ne laissent pas de traces de leur passage sur terre, tant il est vrai qu'un mort ne l'est jamais autant que lorsque les vivants ne pensent plus à lui , l'amnésie faisant partie de notre condition. Cette petite annonce imprimée sur un journal du soir a donc un prolongement, des années après, dans un document qui vient enrichir la littérature française. Personnellement j'y vois la force extraordinaire de l'écriture qui, paradoxalement s'inscrit d'abord sur un fragile support de papier pour ensuite nourrir notre mémoire commune Ainsi on ne peut pas ne pas penser au journal d'Anne Franck dont ce livre est en quelque sorte l'écho.

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Ile de Ré secrète et insolite

La Feuille Volante n° 1229

Île de Ré secrète et insolite – Robert Béné – Éditions Chasse-marée/Glénat.

Photographies Jacques Boulay.

 

En ouvrant ce livre on plonge déjà dans le passé et Robert Béné aurait pu, paraphrasant Charles Aznavour qui chanta aussi « Le petit bois de Trousse-chemise », débuter son propos par « Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », un temps pas si lointain cependant, celui d'avant le « pont », qui faisait de « Ré » la plage de La Rochelle qui n'en avait pas vraiment, à part celle, surpeuplée de « la Concurence » et qui offrait aux Rochelais l'espace, la nature, la senteur des pins.... Elle est maintenant quasiment une presqu'île, la banlieue de Paris où on rencontre l'été, parmi la foule des estivants cyclistes, des vedettes de la politique ou du show-biz qui en ont fait leur lieu de résidence temporaire. En ce temps-là, finalement pas si lointain, il fallait faire longtemps la queue pour prendre le bac, et surtout ne pas manquer le dernier au départ de Sablanceau, sauf à passer la nuit sur l'île. On avait en prime, au large, dans le pertuis, la cheminée de Champlain, les vestiges du « Mur de l'Atlantique », le clocher noir et blanc d'Ars qui jadis servait d'amer aux pêcheurs, les vieux marins du port, les ânes en culottes et les quichenottes des femmes que Suire a si bien su immortaliser dans ses aquarelles. Bien sûr elle a changé, comme tout en ce bas monde, et, en vieux rétais, Béné ne peut oublier ce temps mais reste attaché à son île parce qu'elle ne peut laisser personne indifférent et attire toujours artistes et amoureux de la mer.

C'est un « navire échoué » qui regarde les bateaux, chalutiers, plaisanciers ou porte-conteneurs. Ceux-ci ne font ici qu'une trop brève escale au « môle », face au vieil embarcadère désaffecté. Ils sillonnent toujours les mers du globe mais jadis les marins avaient le temps d'envahir les bouges de La Pallice. De Ré ils ne verront maintenant, et à la jumelle, que des plages familiales, le pas de chevaux sur le sable, l'éclosion des parasols, les cerfs-volants qui ponctuent l'azur de leurs couleurs d'arcs en ciel, les voiles multicolores gonflées par le vent, les toits de tuiles et les volets verts, les volets bleus...

Ré, c'est aussi le chalutage dans les pertuis, et, les jours de « maline » (marées d'équinoxe) quand le littoral se découvre plus qu'à l'ordinaire et abandonne un jardin caché aux pêcheurs à pied, sur l'estran. C'est une explosion de couleurs et de senteurs, entre vignes folles, varech, tamaris, oyats, œillets sauvages, salicornes et roses trémières. Le sel, la vigne et les produits de la mer (sans oublier des recettes de cuisine) sont une richesses que le tourisme vient maintenant compléter. C'est aussi la note d'une musique jouée depuis toujours sur la portée des dunes, sur l'écume des vagues et sur le cadastre régulier des marais salants. Le blanc des façades et le bleu du ciel colorent le paysage, le vent et la mer se conjuguent pour pincer, en un cliquetis incessant, les haubans métalliques des voiliers au mouillage qui se reflètent dans l'eau calme du port.

C'est aussi un espace mystérieux, plein de l'univers énigmatique des chats, fait de légendes et d'Histoire, de belles demeures et de remparts guerriers parce que l'île a toujours été l'objet de convoitises et d'affrontements violents. Les venelles au sol tapissé de vieux pavés usés, arrivés ici dans le ventre des grands voiliers, sont les témoins d'un temps passé. Ils servaient de lest dans les cales et venaient d'outre-atlantique.

 

Robert Béné n'est pas seulement l'auteur de romans historiques et de thrillers qui ont pour cadre l'île de Ré. Il nous offre ici des textes d'un rétais amoureux de son île que les photos de Jacques Boulay illustrent. Avec des souvenirs personnels, un brin d'humour et un peu de la nostalgie du temps qui passe, ce livre souligne la chance de vivre ici toute l'année, surtout quand le froid et la brume la font ressembler à un immense village aux volets clos, dans la lumière crue de l'hiver qui annonce le printemps et lui redonne son aspect sauvage, quand la mer polit les galets et rejette ses bois flottés aux formes tourmentées et sculptées par le sel et la houle et qui sont le prétexte à autant de compositions artistiques.

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Monstre aimé

La Feuille Volante n° 1227

Monstre aimé – Javier Tomeo - Christian Bourgois Éditeur.

Traduit de l'espagnol par Denise Laroutis.

 

Le sujet de ce roman, bien qu'il n'ait pas été classé ainsi par l'éditeur, et qui a fait l'objet d'adaptations théâtrales facilitées sans doute par des dialogues sur lesquels il repose essentiellement, et dans une ambiance que n'auraient désavoué ni Kafka ni Buňuel, est déconcertant. Dans l'univers clos d'une pièce, il s'agit officiellement, d'une entrevue entre, H. J. Krugger, le directeur des ressources humaines d'une grande banque et un homme d'une trentaine d'années, Juan D. qui souhaite être embauché comme vigile de nuit. Jusque là, c'est plutôt ordinaire, sauf que, d'emblée, le directeur déclare que le candidat devra répondre à toutes ses questions, même les plus intimes. Cela ne ressemble déjà plus à ce qui était annoncé et ce n'est que le début. Ainsi le lecteur apprend-il que Juan a trente ans et souhaite, par ce travail qui sera pour lui son premier emploi, mais qui ne correspond pas du tout ni à ses compétences et ni à ses capacités, s'abstraire de la tutelle de sa mère, une femme abusive et possessive (castratrice?) qui, bien entendu s'oppose à ce changement dans la vie de son fils unique. Ce bureau qui a en principe des fonctions de recrutement ressemble de plus en plus à celui d'un psy tant les questions du directeur sont insidieuses, personnelles, déconcertantes même, puisque de DRH insiste sur des détails apparemment sans importance portant sur la chronologie de faits anodins et qui ont davantage pour but de déstabiliser Juan que d'évaluer ses compétences pour son emploi éventuel. Le recruteur lui tend même des pièges que Juan, cauteleux, déjoue, en répondant à son interlocuteur ce qu'il a envie d'entendre tout en taisant ce qu'il veut garder pour lui. La conversation s'égare parfois sur des sujets qui n'ont vraiment rien à voir avec l'embauche potentielle de Juan. Puis, lui qui était anxieux au départ, prend de l'assurance au point d'être considéré par Krugger, non pas comme un futur employé, mais comme un véritable confident ce qui donne au directeur l'opportunité qu'il attendait sans doute depuis longtemps de parler de sa propre mère. Ce détail les rapproche cependant, Juan désirant enfin couper le cordon ombilical, Krugger vivant dans le souvenir de sa mère décédée quand il avait cinq ans et souffrant de l'absence d'amour maternel. Ces deux histoires parallèles vont donc se décliner, chacun prenant la parole à son tour et suscitant les réponses de l'autre dans un jeu où chacun y va de ses confidences, reprises, commentées et parfois combattues par l'autre. La maïeutique ainsi initiée fonctionne dans les deux sens et même avec une certaine perversité.

Le rapport à la mère est ici traité à travers ces deux discours croisés où chacun cherche, parfois avec violence, à mettre l'autre en difficulté, tout en laissant la parole à la mère de Juan. Ces deux figures de mères sont différentes mais sont un réel problème pour ces deux hommes, l'une étant absente et l'autre trop présente, ce qui n'est pas sans conséquences sur leurs vies respectives. Ils sont tous les deux restés célibataires et leur relation aux femmes est définitivement altérée, provoquant probablement l'’homosexualité et assurément un profond traumatisme.

Je connaissais déjà Javier Tomeo (1932-2013) à travers « Le château de la lettre codée » (La Feuille Volante n° 83). J'ai retrouvé ici, cette dimension absurde et surréaliste, à la fois du côté de Krugger qui veut s'affirmer comme quelqu'un d'important dans cet établissement, que de la part de Juan qui est resté, jusqu'à l'âge de trente ans, bien à l’abri dans sa tour d'ivoire maternelle, une illustration du complexe d’œdipe chez l'un et un combat contre l'infériorité chez l'autre.

Cela dit, le livre refermé, ce texte m'a laissé quelque peu perplexe. Juan rentrera chez lui après cet entretien et retrouvera sa mère qui continuera de veiller sur lui comme elle l'a toujours fait, une illustration de la solitude qui est une constante dans l’œuvre de Tomeo. Il continuera de l'aimer comme avant, regrettant peut-être sa tentative d'émancipation. Krugger lui continuera d'aimer cette mère qui lui a tant manqué et sa décision à propos de la demande d'emploi de Juan me paraît justifiée non pas tant à cause de ce dialogue long et parfois labyrinthique, mais à cause de l'accusation violente et infondée de Juan. Krugger aime sa mère comme Juan aime la sienne, avec leurs défauts et qualités, et c'est là une facette paradoxale de l'amour humain. L'amour d'une mère ne se discute pas même si on n’'adhère pas forcément à cette réalité. Ces femmes sont-elles des monstres ? Assurément dans l'esprit de l'auteur mais cette manière de présenter les choses, restrictive et misogyne, ce qui n'est guère dans l'air du temps, me paraît pouvoir être élargie à l'espèce humaine en général tant elle est critiquable. Tomeo joue sur la dualité « absence/prégnance » mais à la fin, chacun des deux personnages reprendra sa place dans cette ville imaginaire, comme si cette parenthèse n'avait jamais eu lieu et n'avait pas secoué leurs certitudes. En sortiront-ils indemnes ? je n'en suis pas sûr cependant mais notre société n'est pas idéale comme ne le sont pas non plus nos destins qu'on accepte ou qu'on refuse, en nous demandant quand toute cette comédie va se terminer, espérant qu'elle ne se transforme pas en tragédie. La patience, l'abnégation, le fatalisme voire la curiosité ou le masochisme font aussi partie de ce jeu que nous jouons au quotidien pour que la vie existe et perdure. L'amour d'une mère, comme l'amour en général, est quelque chose d'irrationnel qui illumine ou détruit nos existences, entre apparences hypocrites et réalités dont on s’accommode, entre compromis et compromission, parce que c'est dans l'ordre des choses, qu'on n'y peut rien ou qu'on trouve avantage à une situation qui s'arrêtera avec la vie.

Je ne suis pas bien sûr d'avoir suivi le cheminement de l'auteur, ni même de l'avoir compris et partagé son voyage dans l'absurde mais ce livre, bâti avec des phrases courtes et simples, fut pour moi un bon moment de lecture et de réflexion.

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

Voyage de noces

La Feuille Volante n° 1226

Voyage de nocesPatrick Modiano – Gallimard.

 

Jean D., un homme de quarante ans, le narrateur, doit rejoindre au mois d'août une expédition d'explorateurs au Brésil. II laisse dans la capitale sa femme, Annette, et quelques amis dont son amant et prend donc l'avion à Paris, mais, au dernier moment, décide de se rendre en train à Milan. Puis il revient à Paris incognito comme quelqu'un qui veut se retirer du monde et faire croire à sa mort. Il erre dans Paris, d'hôtel en hôtel, au zoo de Vincennes, et ailleurs, en abandonnant tout ce qu'il aime et ce à quoi il croit. Ce voyage à Milan peut paraître étrange mais, à cette période il a appris qu'une française a mis fin à ses jours dans un hôtel milanais et sa disparition est à mettre en perspective avec ce suicide puisqu'il veut repartir sur ses traces. Il se souvient en effet que, dix-huit ans plus tôt, il a rencontré cette jeune femme, Ingrid Teyrsen et son mari Rigaud, qui fuyaient la guerre sur la côté d'azur. Il avait même entrepris de rédiger la biographie d'Ingrid et ce suicide ravive ses souvenirs. Il se souvient du poids trop lourd qu'elle semblait porter, qu'elle combattait un peu comme elle pouvait par l'errance, la fuite puis la mort. Sa pérégrination, c'est un peu comme celui qui arpente la vie, comme dans un labyrinthe, et en cherche désespéramment la sortie.

 

C'est donc une intrigue assez compliquée où les références autobiographiques de l'auteur réapparaissent alternativement dans chacun des personnages avec de constantes analepses qui emmènent le lecteur notamment pendant l'Occupation. L’auteur est en effet obsédé par la disparition d'une jeune juive, Dora Bruder, à qui, bien sûr il s'identifie ce qui fera d'ailleurs de sa part l'objet de la rédaction d'un roman éponyme qui paraîtra quelques années après celui-ci. Il y a en effet plus qu'une connotation entre l'avis de recherche publié sous forme d'entrefilet à propos de la disparition d'Ingrid et celui de Paris-Soir en 1941 concernant Dora Bruder. Pour autant, ce roman est une fiction, alors que la véritable Dora a effectivement existé, mais ces deux jeunes femmes sont l'archétype de tous ceux qui traversent leur vie sans laisser aucune trace derrière eux. Il y a des paradoxes qui perdurent tout au long de ce roman et cela commence dans le titre même. Ce n'est pas une enquête à proprement parlé mais plutôt une sorte d’introspection à rebrousse-vie dont le seul but est sans doute de poser des jalons dans la mémoire, de faire échec à la fuite du temps, à la disparition des êtres qui avaient de l'importance pour nous, parce que tout cela est simplement dans l'ordre des choses.

 

Il y a toujours cette ambiance de mystère propre aux romans de Modiano, notamment à propos de la personnalité d'Ingrid, ainsi que cette subtile et sobre musique des mots. Comme dans chacun de ses romans, il mène une recherche personnelle sur sa propre identité et je retiens pour cela les fréquentes hésitations et les errements dont il fait preuve. Je ressens moi aussi, à travers, ces fréquents retours dans le passé, une sorte de vertige qui naît à la fois de la jeunesse définitivement enfuie, de la prise de conscience du temps révolu avec ses regrets et ses remords. On repense ainsi aux décisions qu'on n'a pas su prendre et qui auraient pu peser sur notre avenir, à celles qu'on a prises en croyant œuvrer de bonne foi en notre faveur mais qui nous ont échappé à cause de la fatalité ou du manque de courage, à tout ce que nous avons fait, mais qui a encore aujourd’hui l'amer goût de l'échec, à la difficulté d'être avec le hasard et le poids des autres, la réalité de sa propre condition entre destin, liberté, volonté d'atteindre le but fixé et la facilité de laisser faire les choses, de se laisser vivre, en se disant que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie, et que notre passage ici n'est qu'éphémère.

 

 

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Nos débuts dans la vie

La Feuille Volante n° 1225

Nos débuts dans la vie – Patrick Modiano – Gallimard.

 

Modiano est un romancier nobélisé et propose cette pièce en un acte et en prose, en réalité une mise en abyme théâtrale qui se passe dans une loge. Ici il nous offre une pièce de théâtre, ce qui est plutôt rare dans son œuvre (la troisième) et ce d'autant que, par effet miroir, elle évoque aussi son dernier roman « Souvenirs dormants »( La Feuille volante n° 1219). Bien sûr, il va comme toujours, explorer sa mémoire à travers cinq personnages, Jean, un écrivain qui a des démêlés avec sa mère Elvire, comédienne de seconde zone et Caveux, son compagnon, plutôt journaliste que vraiment écrivain selon Jean (les allusions autobiographiques sont ici très marquées), Dominique, 20 ans, qui, bien que débutante, répète « La Mouette » de Tchekhov, Robert le Tapia est un vieux régisseur de théâtre. La mère de Jean répète dans le théâtre voisin une pièce de boulevard « Bon week-end Gonzales ». Caveux (où on peut voir la personnalité de Jean Cau, antipathique personnage avec qui l'auteur règle quelques comptes) qui est l'amant de sa mère, veut dégoûter Jean de l'écriture, lui enjoint de prendre un vrai métier et exhorte aussi Elvire d'exercer sur lui son rôle de mère tant il estime que Dominique a une mauvaise influence sur Jean. Bien qu'Elivre ne se soit que peu occupée de son fils, elle ne souhaite pas que celui-ci lui échappe. Elle adopte en cela un peu la posture d'une mère face à une autre femme qui va lui ravir son enfant. De plus Dominique a un talent dont est dépourvue Elvire qui ne joue qu'une obscure pièce de boulevard. Pour suggérer cela, l'auteur donne à penser qu'il y a une porte de communication entre les deux salles et on peut d'ailleurs entendre dans la loge de Dominique ce qui se passe dans le théâtre d'à côté grâce à un haut-parleur judicieusement placé. Le thème de l'absence de la mère est ici sous-jacent, quant au père, il n'en parle même pas. Il y a même une certaine hypocrisie dans le discours qu'Elvire adresse à son fils puisqu'elle l'a quelque peu abandonné mais n'oublie pas de la solliciter pour quelques subsides . Elle est non seulement jalouse de Dominique à cause de l'intérêt que ce dernier lui porte mais également parce que la jeune fille joue Tchekhov, ce qu'elle ne fera probablement jamais ! Jean est un jeune écrivain qui croit en l'avenir de ses manuscrits, celui qu'il est en train d'écrire, de corriger et surtout de protéger de peur qu'on ne lui prenne, et ceux qu'il écrira plus tard, mais il doute de son talent. Il hésite face à l'avenir et ce d'autant que Caveux fait tout ce qu'il peut pour le décourager. Dominique elle croit au théâtre, hésite elle aussi, mais son talent est déjà reconnu. Tous les deux incarnent l'avenir (ils sont 20 ans) comme Elvire et Caveux représentent le passé. On ne peut pas ne pas voir là une allusion autobiographique.

Comme toujours l'auteur explore sa mémoire à travers les noms qu'il cite de personnages connus de lui ou simplement croisés, une date, la bouteille d'éther à laquelle il fait allusion. Il semble nous dire, à travers la répétition d'une scène de « L'inconnue d'Arras » que répètent Dominique et Jean, à l'occasion de l'évocation d'un hiver à Paris, qu'elle peut défaillir, que le temps passe et avec lui que le souvenir des choses et des êtres s'efface. Le jeu du l'ombre et de lumière dans la mise en scène suggère également cette idée...

Dans cette pièce il y a aussi ce vieux fantasme des secrets des salles de théâtre qui seraient gardiennes de toutes les voies et de tous les fantômes spectateurs qui ont assisté ici à une représentations. L'auteur file cette métaphore à travers les vieilles affiches qu'on décolle et qui laissent voir celle de la première représentation. C'est encore une manière de scruter le passé.

 

Modiano est un romancier qui s'est peu aventuré dans le domaine du théâtre. J'avoue que je le préfère dans le premier rôle que dans le second, la magie et la musique des mots ne s'exercent pas de la même manière dans une pièce et l'ambiance y est différente. Pour autant l'auteur pose une nouvelle pierre à son édifice de mémoire.

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Ma reine

La Feuille Volante n° 1224

Ma reine – Jean-Baptiste Andrea – L'iconoclaste.

 

« Shell », ainsi surnommé parce qu'il porte un blouson à l'enseigne du célèbre pétrolier, ne va plus à l'école parce qu'il est un peu attardé mental et préfère servir de l'essence aux rares automobilistes qui s'approvisionnent à la station-service tenue par ses parents dans la vallée d'Asse, en Provence. Nous sommes en 1965 et le hasard a fait de lui « un enfant de vieux », ce qui n'arrange pas les choses. A 12 ans, il vit dans son monde et s'invente des histoires, met le feu par inconscience à proximité de la station et décide de partir pour la guerre sans avoir la moindre idée ce que cela signifie, simplement parce qu'un homme, un vrai, ça fait la guerre ! S'il part, c'est aussi pour ne pas être envoyé au loin dans une école spécialisée et ainsi perdre le peu de repères qu'il a chez lui. Ses fantasmes continuent de vivre en lui et il joue à l'aventurier sur le plateau et dans la nature sans trop savoir où il va. Il se fait des films et nourrit ses propres peurs, comme un enfant qu'il est resté. La rencontre qu'il y fait va le bouleverser. A part sa sœur plus vieille et déjà mariée, il n'a jamais vu de filles et Viviane, sortie on ne sait d'où, va tout de suite comprendre à qui elle a affaire et joue avec lui. Elle se baptise « sa reine » et elle va soudain prendre une place énorme dans son cœur d'enfant vide d'affection. Contrairement à ce qu'il pense il ne connaît rien aux filles, elles sont un mystère et Viviane va le nourrir et le faire grandir.

Je suis assez perplexe, le livre refermé. Il a bien failli me tomber des mains à plusieurs reprises. J'ai été long à entrer dans son univers, dans la magie de l'enfance oubliée depuis longtemps, gêné peut-être par la lenteur de l'histoire, ses longueurs, par la difficulté de croire à sa vraisemblance, même si, nous le savons, la littérature n'a pas de compte à rendre au réel, par le style volontairement puéril (le texte est écrit à la première personne), par les personnages eux-mêmes...Je n'ai vraiment été intéressé que dans les dernières pages, surpris aussi peut-être par la dimension tragique que lui donne l'auteur à la fin. J'ai choisi d'appréhender ce texte comme une fable, une histoire d'amour dont Shell, qui ne sera jamais adulte, est la victime. Viviane, qui porte un nom de fée, qui se baptise sa « reine » se rend très bien compte qui est ce jeune garçon, le manipule du début à la fin, sans doute par jeu, lui raconte des histoires merveilleuses auxquelles il croit, lui donne des ordres et exige de lui un sacrifice, même si, par moment la pitié prend un peu le dessus. Ce n'est sans doute pas comme cela qu'il deviendra l'homme qu'il veut être. Il en est follement amoureux et elle joue de cette situation sans pour autant se rendre compte de l'épilogue qu'elle va provoquer. On se demande légitimement quand ce pauvre gamin va se réveiller de ce rêve où tout est mensonge et illusions, quand il va prendre conscience de ce qui lui arrive, oubliant sans doute qu'il est ailleurs, sur une autre planète où les choses sont bien différentes. Ce n'est en rien un rite de passage vers la vie d'adulte, quelque chose d'initiatique, bien au contraire. C'est peut-être une vue de mon esprit mais je me suis demandé si cela n'était pas transposable dans la réalité, songeant à tous ceux (et celles) qui, par amour ou sous influence, mettant de côté leur raison, ont décidé un jour de sacrifier leur vie et leur avenir soit qu'ils aient fait eux-mêmes des « plans sur la comète », soit qu'ils soient tombés dans un piège, bref qui se sont trompés, qu'ils ont été trompés ! La nature humaine est ainsi faite qu'elle fait une grande place à l'hypocrisie, au mensonge, à la trahison et, à l'intérieur d'un couple et malgré les serments, les conséquences sont souvent désastreuses et la déception, et parfois pire, est souvent au rendez-vous. Devenir adulte n'est pas forcément un but même si, à cet âge et face à une fille, on a envie d'être plus vieux, mais la vie est là qui nous attend avec ses leçons et ses déceptions.

 

Je ne sais pas si mon interrogation est pertinente, Il y a certes des instants de poésie, une atmosphère par moment onirique mais ma lecture n'a pas vraiment été un bon moment passé avec ce livre.

© Hervé GAUTIER – Mars 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Les chaussures italiennes

La Feuille Volante n° 1223

Les chaussures italiennes – Henning Mankell – Seuil.

Traduit du suédois par Anna Gibson.

 

En prenant ce roman sur les rayonnages d'une bibliothèque, je pensais entrer encore une fois dans l'atmosphère du roman policier dont Mankel est le créateur. J'ai toujours apprécié l'ambiance créée par lui, le personnage de Kurt Wallander, policier humain et désabusé, le dépaysement de ces ouvrages... Cette chronique s'en est souvent fait l'écho. Rien à voir cependant avec une enquête policière cette fois, mais je n'ai pas regretté.

 

En deux mots cette histoire évoque un chirurgien suédois de soixante-six ans, Fredrik, venu s'exiler sur une île de la Baltique parce que culpabilisé par une erreur médicale, une amputation inutile, faite par erreur douze ans plus tôt et qui a mis fin à une carrière qui aurait été brillante. Il y vit seul, dans une vielle maison de pêcheur qui a appartenu à ses grands-parents, en compagnie de deux vieux animaux, une chienne et une chatte et… une fourmilière envahissante! Son activité se résume à faire des trous dans la glace pour s'y baigner et à tenir le journal d'une vie qui a tourné court et qui finit par être une chronique de la météo du jour et de simples annotations brèves, presque incompréhensibles. Il n'a pour tout contact avec le monde extérieur que la visite de Jason, un facteur hypocondriaque et curieux qui le prend pour son médecin traitant. Autant dire qu'il attend la mort. Tout au long de ce récit Fredrik écrira et recevra des lettres, seul vrai moyen qu'il a choisi, même à l'époque du téléphone portable, pour correspondre avec ses semblables. Malgré son retrait du monde, vient à lui Harriet, une femme qu'il a jadis aimée puis abandonnée, mais qui ne l'a jamais oublié. Elle est vieille et malade d'un cancer et ils vont faire ensemble un dernier voyage, parce qu'elle exige qu'il tienne une vielle promesse. Son obéissance servile ressemble un peu à un chemin de Canossa et est à la mesure du remords qu'il éprouve et du pardon qu'il espère. Lui qui n'a jamais eu d'enfant, apprend qu'il est le père de Louise, une femme maintenant adulte, pour qui il ne peut avoir les sentiments qu'on ressent face à un enfant, et qui est la fille d'Harriet. Ce fait va bouleverser sa vie et ses projets. Ce n'est cependant pas la seule femme qui va débouler dans sa vie et la bouleverser mais la coïncidence n'est pour rien dans la rencontre qu'il fait d'Agnes, la femme qu'il avait amputée par erreur d'un bras et aussi ruiné sa carrière de nageuse de haut niveau. D'elle aussi il attend un pardon.

Il y a beaucoup de décès (humains et animaux) tout au long de cette histoire, la camarde qui rôde autour de lui parce que la mort est la seule chose qui en ce monde est certaine, mais aussi de solitude, d'abandon de regrets et de remords. La mort, il nous est simplement possible d'y faire échec avec des rituels et la permanence de la mémoire, encore est-elle limitée à la durée de notre propre vie. Pourtant, à son âge et dans son état d'isolement Fredrik pensait qu'il était enfin en règle avec sa vie et qu'il pouvait oublier toutes ses trahisons, comme si le temps était capable de tout abolir, de tout réguler, mais ce sont des femmes qui vont se charger de rafraîchir sa mémoire et surtout de raviver sa culpabilité. Il est donc question de pardon qu'il obtiendra peut-être avant de mourir à son tour. Ce ne sera pas simple, à l'aune sans doute de ses mensonges et de ses oublis. Il sera accordé, simplement parce qu'il le demande, avec sincérité et repentance, par celles à qui il a porté préjudice. Nous faisons en effet du mal par action mais aussi par omission, sans pour autant le vouloir effectivement. Tout cela prendra du temps et la ronde des saisons, avec son alternance de canicule et de glace, est là pour souligner ce long cheminement, avec le temps fort des solstices. Il pourra mourir sereinement, assuré de s'être racheté.

 

Je ne m'attendais pas à ce genre de roman mais je l'ai trouvé tout à la fois passionnant et émouvant, fort bien écrit et agréable à lire. .

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Marx et la poupée

La Feuille Volante n° 1222

Marx et la poupée- Maryam Madjidi – Éditions Le Nouvel Attila.Goncourt du premier roman 2017

 

La petite Maryam vit les premières heures de la révolution iranienne depuis le ventre de sa mère qui doit, enceinte, sauter du 2° étage pour ne pas être capturée. Puis, six ans plus tard elle rejoint ses parents à Paris et raconte ses souvenirs. Cela commence plutôt bien, l'expression "il était une fois" souvent répétée, évoque une belle histoire voire carrément un conte de fées. Pourtant la petite fille qui parle n'est pas vraiment ravie de ce qui lui arrive puisqu'elle doit quitter son pays. Pour cela elle doit donner ses jouets aux enfants du quartier de Téhéran où elle habite parce que ses parents communistes l'ont décidé ainsi et que pour eux la propriété est bannie de leur vie. De toute manière elle n'aurait pas pu les empoter dans ses valises. C'était pourtant des cadeaux de sa grand-mère qu'elle aime tant. C'était pourtant aussi des livres pour enfants.

On peut lire ce livre comme une fable ou comme un journal écrit cependant en français, langue qu'elle rejette au début parce qu'elle symbolise l'exil, l'abandon de son pays et de sa famille mais qu'elle s'approprie au point de l'utiliser pour écrire ce témoignage. Le français est à la fois le symbole de la liberté absente de l'Iran mais aussi de l’accueil des étrangers. Nous sommes donc avec cet ouvrage, en plein symbole. Pourtant il y a une réalité et une question. Comment devenir une autre personne tout en restant soi-même, sans rien oublier de ses origines? Pour l'auteure, l'apprentissage du français a été cette réponse en ce sens qu'elle a adopté cette langue, d'abord par nécessité, pour se faire comprendre, pour vivre en France et aider ses parents dans leurs démarches administratives, puis ensuite par goût puisqu'elle a choisi d'exprimer son témoignage dans cette langue et de le faire sous le forme de l'écriture. Cela ne signifie par pour autant qu'elle a choisi de tirer un trait sur son passé et sur sa culture originelle qui sont une sorte de refuge parce que la mémoire est partie prenant de la vie, surtout pour un écrivain qui ainsi confie aux mots et à la page blanche tout ce qu'il a été avant. C'est un peu comme une nouvelle naissance, sans rien oublier, sans renier sa langue maternelle au profit de la langue de l'exil …Il y a pourtant un paradoxe qu'elle incarne et dont elle joue en tant qu'étrangère. Elle en rajoute même un peu dans la poésie persane qu'elle cite à l'envi. Elle devient conteuse, incarne l'exotisme, la magie de l'orient, folklore de senteurs et de voiles, une sorte de fantasme collectif entretenu à travers la littérature et la peinture françaises pour un auditoire déjà conquis. Qu'on le veuille ou non, elle est porteuse, en tant qu'exilée, d'une charge émotionnelle et culturelle qu'un Français souhaite connaître, ce qui entraîne une foule de questions. Elle aime se présenter comme quelqu'un de différent, une femme qui vient d'ailleurs et qui se cache en permanence derrière un masque qu'elle donne à voir et qui la dissimule. Elle prétend vouloir qu'on lui pose des questions inattendues et qui révéleraient un message plus politique, plus quotidien qu'est par exemple la condition des femmes qui, dans ce pays, vivent sous la dépendance des hommes et de la loi islamique, ce qui fait d'elles une cible de choix, uniquement destinées à mettre des enfants au monde et à rester cantonnées dans un rôle domestique. En Iran, le combat contre le régime des Ayatollahs est un combat pour la liberté, ce qui est d'autant plus vrai pour les femmes. C'est aussi un thème de réflexion qui ici est offert à propos de la politique, de la liberté, de la démocratie et l'usage qu'en font les gouvernants qui, une fois élus, se dépêchent de faire le contraire de ce qu'ils avaient promis. Cette forme de confiscation touche tous les régimes de tous les pays, et en cela ce livre a un côté universel.

Il y a tout dans cet ouvrage, de l'autobiographie, de la fiction, des témoignages, de la poésie, et on peut se demander en quoi ce livre est un roman. Nous savons depuis longtemps que la littérature n'a aucun compte à rendre à la réalité, qu'elle ne s'inscrit ni dans un essai politique ou sociologique ni dans un récit authentiquement historique et fait la part belle à la fiction et même au délire. Dans sa démarche créatrice, l'auteur puise l'essence de son œuvre autant dans son vécu, dans sa souffrance, dans ses souvenirs personnels et parfois ses rancœurs et ses remords que dans ses fantasmes ou dans son imaginaire. La littérature est un monde à part dans lequel le lecteur entre ou n'entre pas, le décor qui est tissé tient entre les pages d'un livre et permet l'évasion, ou pas, suivant le degré de disponibilité de celui qui le tient entre ses mains.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Rue des boutiques obscures

La Feuille Volante n° 1221

Rue des boutiques obscures. Patrick Modiano – Gallimard - Prix Goncourt 1978

 

Pour prendre sa retraite, le baron Constantin Von Hutte ferme son agence de police privée dans laquelle Guy a été employé pendant plus de huit années. Les deux hommes se retrouvent ensemble pour la dernière fois en cet hiver parisien. Guy, beaucoup plus jeune, mais frappé d'amnésie à la suite d'un accident mystérieux quinze ans auparavant, a décidé de rechercher son passé. Pour l'aider dans sa démarche Hutte l'a baptisé Guy Roland et lui a fourni un passeport. Il va donc allé seul à la rencontre de sa propre vie qu'il retrouvera par parcelles à l'occasion de rencontres, d'objets hétéroclites, de photos jaunies, de notations dans le Bottin mondain, d'effluves de parfums féminins, de numéros de téléphone surannés des années 60, de bars enfumés des quartiers parisiens… Il retrouve des noms, des bribes de chansons oubliées, des silhouettes furtives, des fantômes d'hommes dont l'un d'eux pourrait bien être son père. C'est une sorte de jeu de piste où il croise des fantômes, des femmes énigmatiques, des visages, des silhouettes oubliées, des témoignages auxquels il va s'accrocher pour redessiner sa propre histoire, sa propre parentèle qu'il a l'impression un temps de connaître, mais elle se dissipe très vite le moment suivant. Dans cette quête aventureuse, il change plusieurs fois de nom, de famille, de passé, apprend qu'il a tenu plusieurs fonctions, qu'il a vécu avec plusieurs femmes, qu'il a fui Paris, mais à chaque fois il s'approprie toutes ces bribes ainsi glanées au rythme du hasard, risque une parole timide, fuyante parfois qui, comme par miracle, relance les choses mais la réponse donnée pose parfois plus de questions laissées en suspens. Quand il est interpellé par quelqu'un, dans une rue ou dans un café et que ce dernier semble le reconnaître, il endosse avec curiosité l'identité qu'on lui prête pour mieux en apprendre sur son propre compte et ainsi soulever le voile épais de son amnésie. Il se déplace dans un sorte de décor cotonneux où il croise des personnage un peu interlopes qui vivent de petits trafics, avec des fiches de renseignement qui ressemblent fort à des compte-rendus de police. Chacun de ses interlocuteurs d'occasion repart ensuite vers ses propres préoccupations non sans avoir apporter sa petite pièce au grand puzzle qu'est la vie du narrateur dont l'unique obsession tient dans ces quelques mots « Mon vrai nom ? J'aimerais bien le savoir ».

 

Progressivement, les gens se dévoilent comme un tirage argentique en noir et blanc dans un bain révélateur, ses différentes vies se recoupent avec des personnages qu'il croise dans ce décor parisien qu'il affectionne. J'observe que cette quête est menée principalement à travers des personnages féminins avec qui il aurait vécu, déjà croisés et qui nourrissent un temps ses réminiscences. Petit à petit les pistes s'effacent, les personnages disparaissent, le laissant seul face à ses interrogations. A la fin il ne lui reste plus qu'un nom et qu'une adresse à Rome, 2 rue des boutiques obscures !

 

C'est étonnant mais à chaque fois que je lis un roman de Modiano, j'ai cette étrange impression, moi qui ne suis pas parisien, de vivre quelque chose de personnel, de ressentir une sorte de malaise, de vertige dont on est saisi quand on prend soudain conscience de toutes ces années passées. Je ressens moi aussi une sorte d'amnésie où tout les souvenirs se mélangent et s'évanouissent, une sorte d' impression de solitude, de certitude de n'avoir rien fait de marquant pendant mon parcours, d'être un peu inutile, l'antichambre de la mort sans doute ? Je perçois cette trahison si commune à l'espèce humaine et plus fréquente qu'on le pense qui rend les parents absents de l'éducation de leur progéniture, lui donnant la déplorable impression de n'être les enfants de personne et d'être livrés à eux-mêmes.

 

J'ai retrouvé ici avec plaisir tout l'univers particulier de cet auteur autant que son écriture fluide et ce sentiment que, le livre refermé il flotte autour de lui une sorte de halo mystérieux, des interrogations, des questions posées restées sans réponse qui feront peut-être l'objet d'un autre roman, ou peut-être pas !

 

 

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

La baleine thébaïde

La Feuille Volante n° 1220

La baleine thébaïde – Pierre Raufast – Alma éditeur.

 

Les études mènent à tout à condition d'en sortir, c'est ce qu'a dû se dire Rocheville un jeune diplômé de l'ESSEC, une grande école de commerce française. A la suite d'une petite annonce, et alors qu'il n'a aucune connaissance maritime, il s'engage en effet comme simple mousse sur une baleinière, « l'Hirudo » qui va appareiller au large de l'Alaska. Il est très naïf et bien peu préparé à ce monde de requins qui est le nôtre puisqu'il s'agit, alors que la pêche à la baleine est interdite, de traquer la « baleine 52 », un cétacé qui intrigue les scientifiques, qui a été repéré dans ces eaux et qui « chante » sur une fréquence de 52 hertz alors que ses congénères se contentent de fréquences plus basses, autant dire que cette baleine ne sera jamais entendue par ses semblables, et est donc condamnée à la solitude. Notre jeune français ne tarde pas à se poser des questions puisqu'il s'agit en principe d'une expédition scientifique financée par le Dr Alvarès et son laboratoire brésilien, menée seulement par quatre membres d'équipage, Le capitaine, Eduardo, Marc un Français et Dimitri un Russe et bien sûr, lui, Richeville.

Très vite il va s'apercevoir que non seulement il ne sert à rien sinon à être légalement responsable de ce qui n'est pas autre chose que la destruction de cet animal censément radioactif, c'est à dire bien autre chose que ce qu'il avait compris au départ et ce d'autant plus que le cétacé faisait partie d'un programme expérimental qui avait échoué. C'est en tout cas le point de départ de récits jubilatoires, loufoques ou dramatiques. Chacun des protagonistes va raconter son histoire personnelle à la suite de laquelle il s'est retrouvé à bord de ce bateau, mais surtout le lecteur va faire connaissance de l'inquiétant docteur Alvarez, un savant fou qui mène des expériences de par le monde qui vont de la tentative de faire pleuvoir en permanence sur le Vietnam pendant la guerre menée par les États-Unis et ainsi gêner les opérations militaires du Viet-cong, jusqu'à obtenir l'augmentation de la poitrine des femmes par l'ingestion de chocolats génétiquement modifiés, en passant par des manipulations diaboliques de l'ADN... Heureusement tous ces projets capotèrent pour des raisons diverses.

Bref, « l'opération baleine » ayant réussi, même si elle n'a pas été très glorieuse et morale, chacun des quatre membres d'équipage est reparti avec un beau pactole, 500.000 dollars quand même, que Richeville veut réinvestir dans la sauvegarde des baleines. Il avait déjà un petit côté utopiste et candide mais cette expérience en Alaska n'a rien arrangé surtout sur le plan de la culpabilisation. Son beau-père, un homme d'affaires qui a réussi va l'aider, d'autant qu'il subodore chez son beau-fils des préoccupations différentes à moins que les projets du savant fou n'aient déteint sur lui ! Pas si fou cependant puisque l'idée des baleines interconnectées (2.0) qui vivent dans des piscines urbaines est à l'origine d'une start-up californienne pleine de projets, d'avenir et de perspectives financières dont Richeville est, bien entendu, le patron. Le succès à l'américaine ne se fait pas attendre mais si le principe veut que les baleines robots appellent leurs congénères depuis leur piscine individuelle pour rompre leur solitude, cela met en évidence celle de Richeville plus seul et abandonné que jamais. Voila que réapparaît Dimitri, fâché de ne pas avoir été associé à ce projet juteux mais en bon informaticien qu'il est, il n'ignore rien de l'art du piratage informatique et de ce que cela peut lui rapporter.

Cette histoire un peu rocambolesque où se mêlent science-fiction et réalité se termine donc. Elle aurait pu être bien différente de celle que nous venons de lire, et son épilogue où les crabes de la poissonnière auraient pu servir à autre chose que ce qu'elle en fait, où la jolie libraire de la fin aurait eu un autre rôle aux côtés de Richeville, les personnages qu'on y rencontre auraient pu avoir des réactions bien différentes, mais l’imagination a ses règles non écrites, ses voies qui, comme celles du Seigneur, insondables et secrètes, s'inscrivent, grâce aux mots et bien souvent malgré l'auteur lui-même, sur la feuille blanche, avec des destins bien contradictoires.

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Souvenirs dormants

La Feuille Volante n° 1219

Souvenirs dormants - Patrick Modiano – Gallimard.

 

Saint Augustin conseillait qu'on se méfiât de l'homme d'un seul livre. C'est pourtant l'impression que donne l’œuvre de Patrick Modiano, ce qui ne justifie pas pour autant qu'on doive se méfier de lui. Cette fois encore, et comme il en a l'habitude, l'auteur sollicite sa mémoire et c'est sans doute cette démarche qui lui a valu le Prix Nobel de Littérature en 2014 puisque ainsi il a été comparé à Marcel Proust. Ses années de jeunesse n'en finissent pas de le hanter bien des années après, des noms, et surtout des visages reviennent et peuplent son univers intime, comme les pièces d'un puzzle, chacun de ses romans est un jalon dans cette quête de lui-même. C'est à une sorte de film en noir et blanc qu'il nous convie encore cette fois, avec pour décor des quartiers d'un Paris oublié dont il est le piéton intarissable qui déambule sur le cadastre parisien et où se succèdent des ombres inconnues rencontrées par hasard ou disparues définitivement. Cette introspection chaque fois recommencée lui fait croiser des fantômes, certains furtifs et d'autres louches, en partance pour d'autres contrées, pour ne pas dire en fuite, à cause de la guerre et de leur conduite fangeuse pendant cette période troublée. Il y a autour d'eux une sorte de halo mystérieux qui perdure et dérange un peu le narrateur, Jean D. alors âgé de 20 ans, un univers de mauvaises ondes, de rendez-vous manqués, d'immeubles à double issues, de romans lus et oubliés, d'itinéraires routiers improbables, de rêves interrompus. Cela tourne même à l'obsession et il use volontiers d'analepses à l'aide desquels il remonte le temps pour explorer encore plus ses souvenirs endormis, les plus obsédants étant ceux de son père et de sa mère perpétuellement ailleurs.

 

Ce roman suit la trace de six femmes ayant vécu dans les années 60, qui occupent toujours son esprit et dont certaines sont déjà apparues dans les œuvres précédentes et sont toujours plus ou moins liées à son père ou à sa mère. Elles sont un prétexte pour fuir une ambiance familiale plus que lâche. Certaines d'entre elles sont adeptes d'un ésotérisme quelque peu sectaire, plus ou moins sous influence, une autre semble être absente au point de marcher « à côté de sa vie » quant à la dernière, il s'en fait carrément le complice puisqu'il organise sa fuite après qu'elle a tiré sur un homme. En l'absence de ses parents, elles semblent être pour lui un sorte d'étape dans une éducation vouée au hasard et où la séduction existe à contre-champ .

 

J'ai retrouvé avec plaisir l'ambiance familière des romans de Modiano, son style et la musique langoureuse de ses mots pleins de nostalgie, les rues de Paris inlassablement arpentées ou la topographie du métro continuellement parcourue, sa mémoire fragmentaire mais fidèle, une sorte d'hypnose cotonneuse et précise à la fois, tout en sachant parfaitement, comme à chaque fois, que le livre refermé, je ressens une sorte d'immense interrogation, une brume assez insaisissable avec son lot ordinaire d'incertitudes et même d'inquiétudes que ressentent « tous ceux qui ont connu les retours au pensionnat, l'hiver, en fin d'après-midi, à l'heure où le jour tombe », qui seront peut-être, ou peut-être pas, l'ébauche du roman suivant. Il y a un grand souci du détail en même temps que des conversations hésitantes, des dialogues tronqués, pleins de points de suspension où on peut lire, au choix, la timidité, la retenue, le non-dit, l'impossibilité de s'exprimer ou la volonté de garder pour soi certaines choses qu'on veut mystérieuses… Alors, ces souvenirs dormants ont-ils été utilement réveillés par l'écriture ou peut-être exorcisés ?

 

La publication de ce roman s'accompagne, comme par un effet de miroir, de la sortie d'une pièce de théâtre«  Nos débuts dans la vie » aux mêmes accents autobiographiques.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Dans l'épaisseur de la chair

La Feuille Volante n° 1218

Dans l'épaisseur de la chair - Jean-Marie Blas de Roblès - Zulma.

 

Cette saga familiale commence bizarrement par un chavirage de Thomas, le narrateur, lors d'une promenade solitaire en méditerranée. A la suite d'une altercation avec son père qui lui reproche de « ne pas être un vrai pied-noir » il prend seul la barque familiale et passe par-dessus bord. Ce séjour dans l'eau, rendu assez long par l'impossibilité de remonter dans son « pointu », lui donne l'intuition de sa mort inéluctable. C'est pour lui l'occasion de revoir, un peu sa propre vie comme dit-on celui qui va quitter ce monde, mais, remontant les traces de la mémoire, également celle de son père, la probabilité de la noyade lui rappelant les risques auxquels cet homme a dû faire face pendant sa longue vie. Par le biais de l'écriture, il lui rend un authentique et émouvant hommage et cela donne lieu à de nombreux analepses, sous forme de courts paragraphes, où il égrène les grands et les petits moments de cette famille déchirée entre l'Espagne, l'Algérie et la France. Il y a certes ce témoignage en faveur du père, mais, au fil de ma lecture, j'ai cru comprendre que le narrateur-auteur mena la vie dure à cet homme pendant quelques temps et fut invité par sa mère à plus d'indulgence envers lui, ainsi ce livre peut-il être aussi une manière de rachat. Ainsi il évoque son papa, Manuel Cortes, ancien chirurgien, engagé volontaire au côté des Alliés en 1942 qui, à 93 ans, vit retiré sur la côte d'Azur. Il est fils d’immigrés espagnols établis à Sidi-Bel-Abbès, une ville de garnison de la Légion étrangère, en Algérie, où son père, Juan, tenait un bistrot. C'est donc un roman de « pieds-noirs », plein du soleil de ce pays, des illusions entretenues de son rattachement à la France qui se termineront avec le triste slogan « la valise ou le cercueil », la découverte d'un pays lointain, inconnu et hostile, pas mal de regrets, d'incompréhensions et de trahisons politiques. C'est la petite histoire de cette famille qui se confond avec celle de ce pays, de son époque coloniale et militaire qui s'inspirait selon lui de la conquête romaine, de cette cohabitation cahoteuse entre européens, juifs, musulmans et bien entendu Espagnols, ces erreurs politiques qui ont jalonné la présence française en Algérie et de son issue, des épisodes de la deuxième guerre mondiale du retour au pays. Le lecteur découvre par le menu la libération de l'Italie puis de la France à travers l'épopée personnelle de Manuel, incorporé comme médecin auxiliaire dans un tabor marocain puis dans un régiment de génie, avec blessures, décorations et citations. Il partage les actions d'éclats de ces soldats, déplore leurs exactions sur les populations civiles mais profite aussi aussi ces moments d'exception où l'on oublie la guerre et, au milieu de ces combats, Manuel, avec une baraka insolente, semble immortel, en plus d'être un séducteur impénitent dans la vie ordinaire. Puis ce sont les événements de Sétif qui ont lieu en Algérie et sont le départ de ce processus d'indépendance qui fera de lui et de sa famille des «rapatriés ».

L'architecture de ce roman s'articule comme un jeu de cartes espagnol avec ses figures caractéristiques et différentes des nôtres, « l'as de deniers », le« de deux d'épée », le «  trois de bâton » et le « quatre de coupes ». Cette progression symbolise la vie qui s'écoule, mais peut-être surtout ce que le hasard ou la destiné donnent à chacun en lui confiant le soin de le faire fructifier, sans oublier la chance et son contraire, la scoumoune, les événements extérieurs ou l'action des autres qui viennent favoriser ou contrecarrer les projets personnels, une image assez fidèle du parcours individuel en ce bas monde entre liberté, fatalité, erreurs et succès... A l'occasion de ce roman, l'auteur-narrateur remet en cause nombre d'idées reçues sur la guerre et sur la colonisation, mais c'est la nostalgie de ce pays et du temps passé qui transparaît. Il porte sur son histoire un regard critique égrenant les phases qui iront irrémédiablement vers les combats, les attentats, l'indépendance et le départ en catastrophe, un travail d'historien d'une remarquable précision. Ce faisant, il porte aussi un jugement sur la condition humaine.

A titre personnel, je ne lis jamais une saga sans ressentir une sorte de vertige que me procure le temps qui passe et la vie qui s'écoule malgré soi et malgré sa volonté d'y imprimer sa marque. Ce fils de pauvres immigrés espagnols devient, à cause de la guerre, un brillant chirurgien, mais les événements, et aussi ses semblables se chargèrent de briser ses rêves et sa volonté. Il a mené une vie à la fois longue, aventureuse et tellement romanesque qu'on croit lire une fiction.

Thomas est accompagné des railleries de son perroquet qui, bien qu'absent, hante son esprit au point de pouvoir être regardé comme la voix de sa conscience, ce qui donne à ce roman une incontestable dimension humoristique.

J'ai retrouvé avec plaisir le style fluide et agréable à lire que j'avais déjà rencontré dans « Là où les tigres sont chez eux » (La Feuille Volante n°329). J'ai, avec ce roman, à nouveau passé un bon moment de lecture, dépaysant et passionnant.

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

Un personnage de roman

La Feuille Volante n° 1217

Un personnage de roman – Philippe Besson – Julliard.

 

C'est un destin politique ou un destin tout court qui passe par une transgression des règles qu'on considérait comme immuables, ou par une opportunité qu'on saisit d'autant plus volontiers qu'on pense que c'est le moment, que les choses ont changé dans l'opinion, qu'elle est prête pour une véritable réforme et qu'on peut l'incarner. C'est sans doute ce qui détermine Emmanuel Macron à démissionner de son poste de ministre et de se lancer dans cette bataille. Ici, il ne s'agit pas d'un roman comme l'auteur en a l'habitude et ce même si le personnage dont il est question peut aisément avoir une dimension stendhalienne, flaubertienne, balzacienne ou fitzgeraldienne, comme on voudra, à condition toutefois que son histoire se confonde avec celle de la nation. C'est un récit, écrit à la première personne où Besson nous confie son intuition d'avoir eu affaire au futur Président de la République dès sa déclaration de candidature et ce malgré tous les obstacles classiques dressés devant lui pour arriver au pouvoir. Une gageure quand on sait que pour gagner une élection présidentielle en France, il faut avoir derrière soi un grand parti et de l'argent. Or, à cette période, il n'a ni l'un ni l'autre et l'image de Brutus assassinant César lui colle déjà à la peau. Pourtant, notre auteur n'avait pas vraiment cru, au début, au succès de cette ambition qui déjà pointait. Pour autant, il va observer cet homme qui peu à peu va s'imposer grâce à l'énergie que lui donne le couple fusionnel et atypique qu'il forme avec son épouse. De septembre 2017 à mai 2018, il va donc suivre sa campagne, hésitante au début, puis de plus en plus convaincante et rendre compte par le menu à travers les rumeurs, les discours, les sondages de l'ascension de cet homme jeune, cultivé, inconnu et qu'on disait sans expérience politique, ni programme au début et dont on dénonçait l'absence de mandat électif, mais qui avait choisi de mettre en avant les atouts de la France quand les autres discours faisaient dans l’alarmisme et, surtout sur qui bien peu pariaient. Pourtant, la France est considérée depuis longtemps comme ingouvernable, les Français rebelles à toute réforme, prompts à la critique, engoncés dans leurs contradictions, suspicieux vis à vis des élites politiques, mais fascinés par l'homme providentiel. Pourtant cette campagne, il le sait, sera un long chemin de croix parce qu'il incarne « les riches » détachés des difficultés du peuple et toujours susceptibles de démagogie. Il sera finalement élu, mais avec un fort taux d'abstention ce qui trahit quand même quelques défiances à son égard.

Philippe Besson quitte ici son costume de romancier pour endosser celui d'observateur voire de commentateur politique. Pourquoi pas après tout et s'intéresser à la vie et à l'avenir de son pays est une chose louable, d'ailleurs nombre d'artistes ont l'habitude de soutenir des hommes politiques. On le sent fasciné par le personnage après il est vrai avoir été quelque peu dubitatif, par sa volonté et l'ambition de faire changer les choses et l'énergie qu'il déploie pour cela, tout en voulant se garder de toute manipulation. J'apprécie depuis longtemps l'univers créatif de Philippe Besson, cette chronique en atteste. J'avoue avoir été un peu surpris par le parti-pris de ce livre mais le personnage a tellement bouleversé le paysage et les habitudes politiques, est tellement hors normes et porteur d'espoirs après deux précédents quinquennats si désastreux que les Français ont dénié le droit à leur responsable de se représenter, qu'il fallait faire quelque chose. Que Besson s’intéresse à ce phénomène ne me gêne pas puisqu'il le fait selon ses dires seulement aminé par l'amitié qu'il porte au couple présidentiel. Pour ma part, je m'en tiens à ce compte-rendu original d'un écrivain que j'apprécie depuis longtemps. Pourtant, « et en même temps », je ne peux pas ne pas penser qu'une telle démarche, même si elle souhaite être neutre, n'a pas des relents de subjectivités. Ce récit à au moins le mérite de nous remettre en mémoire toutes les phases de cette campagne atypique et de détailler cette ascension spectaculaire d'un homme jeune, inconnu au départ, qui finalement s'impose au milieu de la déconfiture des partis politiques traditionnels dont il profite des voix, quelque chose comme une transition, une révolution tranquille dans un paysage trop longtemps sclérosé par une alternance droite-gauche inefficace et démagogique. Alors, personnage de roman Macron ? Peut-être après tout (dans ce domaine il me semble qu'il ne faut pas non plus oublier son épouse). Il a ce côté fascinant qu'on retrouve rarement chez les hommes politiques, mais en revanche, je n'ai pas retrouvé chez Besson la plume que d'ordinaire j'apprécie. C'est certes bien écrit, peut-être un peu trop dans le style journalistique à cause du sujet traité, et qu'il ait sacrifié à l'amitié qui les lie, que cela se soit transformé au fil des pages en panégyrique, pourquoi pas ? À condition toutefois qu'il n'y ait pas d'arrières-pensées de sa part. Pourtant je le préfère en romancier qu'en chroniqueur factuel.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir

La Feuille Volante n° 1216

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir Rosa Montero - Métailié.

Traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse.

 

Les voies de la création littéraire sont bien étranges. Il est déjà difficile d'explorer celles de l'inspiration, mais que dire de l'occasion de présenter l’œuvre d'un autre, ce qui vous entraîne dans d'autres contrées de l'esprit…. Ici, l'auteure, Rosa Montero, Journaliste espagnole à « El Pais » mais surtout romancière reconnue, couronnée par des prix prestigieux, s'est vue sollicitée pour écrire, avant sa publication, la préface du journal que Marie Curie, deux fois Prix Nobel (de physique en 1903 et de chimie en 1911) a tenu après la mort de son époux Pierre, écrasé à 47 ans par une charrette. Au départ, ce n'était qu'un simple texte introductif à cet ouvrage que Rosa Montero a accepté de rédiger pour inviter le lecteur à découvrir cette femme extraordinaire, mais elle ne se doutait probablement pas où ces quelques pages allaient l’entraîner. La connaissance de la vie de Marie Curie l'a conduite non seulement à évoquer son histoire mais surtout à se l'approprier d'une manière originale, puisque les hasards de sa vie à elle l’entraînèrent dans un tourbillon de mots dans lequel elle allait se retrouver et construire, petit à petit et sans peut-être s'en rendre compte au début, son propre livre autour du souvenir de Pablo, l'homme qu'elle a aimé pendant 21 ans et qui venait de mourir. C'est, à tout le moins ce que j'avais entendu à propos de ce livre et cette démarche me semblait intéressante. Le titre était une sorte d'invitation et cette idée ne me semblait pas à moi particulièrement « ridicule ». La douleur, nous le savons, est un moteur de la création artistique et en particulier de l'écriture. Elle est souvent considérée comme une catharsis mais le solipsisme de l’écrivain vient ici brouiller un peu cette piste puisque que, m'a-t-il semblé, l'hommage qu'elle voulait rendre à cet homme qui fut son compagnon, son mari, son complice… me paraît passer rapidement au second plan. La mort est aussi pour nous pauvres humains qui sommes assujettis au transitoire et au temporaire, quelque chose de révoltant, surtout quand elle fauche un de nos proches.

Ce qu'a écrit Marie Curie ressemble à un journal intime d'une vingtaine de pages, non destiné à la publication, une sorte de lettre posthume adressée à Pierre, mais ne fut pas détruit par ses soins. Rosa Montero en cite de nombreux passages. Ce qu'elle écrit n'est pas une biographie au sens strict, comme d'autres l'ont fait, mais une évocation de la vie de Marie, de ses expériences réalisées dans des conditions précaires et d'une manière parfaitement désintéressée (Les Curie ne déposèrent jamais de brevet), pour le bien de l'humanité. L'auteure croise cela avec son expérience personnelle, y ajoute différentes références littéraires, des anecdotes historiques de femmes et même des digressions sur la mort et les morts, l'amour, l'enfance, le deuil, la condition des femmes, la faiblesse des hommes, les coïncidences qu'elle veut significatives et qui ont pu intervenir dans la vie des Curie comme dans la sienne. Elle en profite pour parler d'elle, de sa manière d'écrire, des recherches documentaires qu'elle a pu faire pour écrire ses romans, fait des parallèles entre Marie Curie et elle... Puis elle revient à son sujet, parle à nouveau de Pierre, cite parfois leur correspondance commune, évoque leur rencontre, leurs amours et bien entendu sa mort accidentelle précédée d'une grande fatigue due à ses travaux, de l'inutile culpabilité judéo-chrétienne de Marie… Elle mentionne leur griserie et leur fierté légitime devant leur découverte mais aussi leur inconscience face à la nocivité du radium, puis la folle passion qui s'empara de Marie pour Paul Langevin, quatre ans après la mort de Pierre, le rejet public dont elle fut l'objet malgré ce qu'elle avait apporté au monde, son attitude humanitaire pendant la guerre de 1914 ... Son journal intime n'existe plus à ce moment-là mais des lettres passionnées qu'elle échangea avec son amant prennent sa place et avec elles témoignent d'un amour de la vie..

 

Avant d'ouvrir ce livre j'avais cru comprendre que l'auteure souhaitait faire un parallèle entre la mort de Pierre Curie et celle de Pablo et confier au lecteur ce que cette absence lui inspirait. C'était un champ de réflexions qui pouvait être intéressant, notamment dans le domaine de l'apprivoisement de la douleur, sur le pouvoir de l'écriture en matière d'exorcisme... A la fin du livre il est mentionné de la part d'un de ses amis « Dans ce livre, il y a Marie et Pierre. Et d'autre part il y a toi. Mais Pablo n'y est pas » ; Je souscris à cette analyse, je n'ai pas noté grand-chose sur Pablo et je me suis souvenu de la fameuse tendance au solipsisme de la part de l'auteure. De ce point de vue, je suis resté sur ma faim et ses arguments pour contrer cette remarque ne m'ont pas convaincu. Je m'attendais simplement à autre chose. Le style m'a paru agréable à lire mais je me suis demandé ce que tous ces # apportaient au texte pourtant bien documenté.

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un pedigree

La Feuille Volante n° 1215

Un pedigree Patrick Modiano - Folio.

 

D'emblée, le titre peut étonner même pour quelqu'un qui, dans son œuvre, sinon dans sa vie, a toujours été à la recherche de ses origines. Ce terme s'applique cependant davantage à un animal qu'à un homme même si, au tout début, il donne lui-même le ton « Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree ». Quand il explore sa généalogie, les origines de ses parents et en particulier de son père, il tombe sur des maîtresses plus ou moins exotiques, sur de la collaboration aux relents de mafia, une parenté juive matinée de Toscane, le tout hanté par des fantômes interlopes du marchés noir, des arrestations et des fuites du temps de l'Occupation, bref des racines troubles et obscures qui déboucheront sur son enfance et son adolescence placées sous le signe de l'abandon et du mystère. Est-ce pour échapper à cette période troublée ou simplement pour obéir à un impératif de liberté que son père et sa mère mènent une vie aventureuse chacun de leur côté, loin de Patrick, le narrateur et de son frère Rudy dans l'existence de qui s'invitent des noms connus mais rarement la présence de leurs parents ? A travers les mots, on sent que les deux enfants sont livrés à eux-mêmes, confiés au gré des occasions à des étrangers, à des religieux catholiques ou à un pensionnat aux allures militaires, qui se chargent de leur subsistance, de leur survie et de leur éducation, avec, en contre-champs ces parents plus ou moins impliqués dans les affaires louches, plus ou moins poursuivis par la justice. On le sent désireux d'aimer cette mère et ce père lointains (pourtant s'il révèle de prénom de son père, il ne mentionne jamais celui de sa mère), mais en face il ne trouve qu'indifférence et même transparence et après la mort de son frère il se sent encore plus seul et déstabilisé, devient fugueur, voleur. Sa mère est comédienne, absente de sa vie et elle n'existe pour lui que dans des lettres très épisodiques qui résonnent pour moi comme quelque chose de faux, surtout quand elle affirme qu'elle pense à lui. A titre personnel, cela me rappelle quelque chose de précis. Son père est un affairiste semblant toujours être en marge de l'honnêteté voire de la légalité. Il semble porter quelque intérêt à ce fils lointain, le gratifiant de balades, parfois de maigres subsides, lui prodiguant conseils, encouragements à obtenir des diplômes pour son avenir. De tout cela, il me semble qu'il ressorte une grande solitude pour le narrateur. Il est enfermé dans un collège catholique aux méthodes d'un autre âge, entre rituels religieux obligatoires, quotidien spartiate et intolérance révoltante, comme c'était le lot des enfants dont leurs parents voulaient se débarrasser et se réfugie un peu au hasard dans le cinéma, les bandes dessinées au début, puis ensuite dans la lecture de romans et de poèmes. Son approche de la littérature grâce à la fréquentation des bons auteurs lui donneront le goût de la culture, de l'écriture et formeront son style.

 

Puis c'est la spirale ordinaire d'un couple qui n'en a jamais été vraiment un et qui finit par divorcer, avec au milieu ce pauvre garçon encore mineur, confié à sa mère parce que c'était l'usage à l'époque. Entre les deux ex-époux qui le prennent à témoin de leur déchirements, il ne sait pas vraiment où se situer ni à qui se confier, avec en prime une période où il connaît la gène et même la dèche et qu'en même temps naissent en lui des rêves balzaciens. A cette époque il a l'intuition que l'écriture peut palier ce manque affectif, qu'elle peut-être, ce qu'elle est souvent dans ce genre de cas, une catharsis.

 

Selon son habitude, Patrick Modiano continue d'explorer à la fois le temps passé, celui qui donne le vertige quand on prend conscience de toutes ces années enfuies, de tout ce qu'on n'a pas fait, de tout ce qu'on aurait pu faire mais qu'on n'a pas pu ou pas osé et de cette jeunesse qui a été celle d'un garçon livré à lui-même, qui se cherchait, qui n'avait pas de véritable point d'ancrage à quoi se raccrocher. Pour lui vient enfin la majorité, l'ancienne, celle qu'on n'avait pas avant 21 ans, et qui est pour lui comme une libération. Il ne sera plus celui qu'on exile, celui dont on souhaite se séparer, celui qui connaît les pensionnats et les villes lointaines…

 

Celui qu'on a qualifié de Marcel Proust moderne eu égard à la recherche qu'il mène sur lui-même, pose une nouvelle fois une pièce à ce puzzle qui ainsi forme cette image un peu floue mais parlante, attachante en tout cas, pour qui sait l'apprécier. Ce texte est un jalon supplémentaire dans cette quête intime de son enfance et de son adolescence, deux périodes dont on ne guérit jamais complètement.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un mari idéal

La Feuille Volante n° 1214

Un mari idéal – Leah McLaren – Albin Michel.

Traduit de l'anglais par Clara Lavaste.

 

Nick et Maya sont mariés. Lui est un important publicitaire et elle, actuellement mère au foyer après la naissance, voici trois ans, des jumeaux Foster et Isla, a renoncé à une brillante carrière d'avocate, mais pas au grand train de vie que lui assure les revenus de son mari. Nick, à peine 40 ans, est déjà lassé du mariage, cultive les aventures et songe à divorcer mais ce ne sera pas facile parce que le droit de la famille était la spécialité de Maya quand elle était avocate, sans compter ce que ça va lui coûter ! Gray, avocat, mais aussi ami du couple depuis longtemps, lui conseille de devenir le mari idéal, le père attentionné qu'il n'a peut-être jamais vraiment été et surtout d'encourager Maya à reprendre son métier d'avocat, ne serait-ce que pour minorer le montant de la pension alimentaire qu'il devra lui verser en cas de divorce. Et tant pis si le mensonge est gros ! De son côté elle qui rêve d'autre chose et au début s'engage entre eux une sorte d'épisode où la séduction le dispute à la comédie, mais Nick se prend au jeu et retombe amoureux de sa femme. Quand il avait souhaité que Maya retravaille, il ne croyait pas si bien dire, parce que, de son côté, c'était son souhait et c'est précisément à Gray qu'elle demande de la réinsérer dans le monde du travail, sans toutefois savoir que l'idée vient de lui. La réaction favorable de Nick est étonnante mais finalement logique puisqu'elle sert ses intérêts, mais Maya s'étonne un peu de voir son mari accepter en même temps la reprise de ses activités professionnelles et son nouveau rôle de père. C'est un peu comme une renaissance de son mariage qui s'enlisait dans le quotidien. Le plus étonnant est qu'elle s'en ouvre à Gray, devenu son collègue de travail, mais, elle ne le sait pas encore, secrètement amoureux d'elle depuis toujours.

J'ai été assez long à entrer dans cette histoire qui bien souvent s'égare en longueurs, mais j'ai cependant poursuivi ma lecture, plus intéressé que vraiment passionné, jusqu'à la fin, ne serait-ce que pour découvrir un épilogue qui tardait un peu. Elle tient sa réalité d'une idée un peu bizarre d'un ami du temps de l’université qui ressemble à un coup de poker et qui révèle la vraie nature de cette amitié. Cela n'est pas vraiment une nouveauté tant l'espèce humaine se démasque à travers le mensonge, l'hypocrisie, l'envie, la volonté de ne pas laisser passer une opportunité quel que soit par ailleurs le prix à payer pour cela et ce malgré tous les serments, les bons sentiments affirmés, les apparences derrière lesquelles on se retranche souvent. Elles sont trompeuses, l'actualité judiciaire nous le rappelle opportunément, et quand il s'agit du couple, c'est encore pire. Les portes refermées sur son intimité cachent parfois des évidences qui étonnent les proches et les révélations sur chacun des conjoints prennent une dimension surréaliste tant elles sont différentes de cette réalité qu'on croyait établie. J'ai longtemps craint, tout au long de ma lecture, d'avoir affaire à un de ces scénarios connus d'un couple en instance de séparation, avec, dans l'ombre, le tiers, plus ou moins amoureux qui attend son heure, un de ces romans à l'eau de rose qui font le bonheur des lecteurs d'ouvrages publiés par certaines maisons d'édition spécialisées. Le titre et la couverture en donnaient des prémices inquiétantes. Nous sommes dans une société nord-américaine de la classe supérieure où traditionnellement les épouses ne travaillent pas et font de parfaites femmes d'intérieur qui se chargent des enfants et participent à des activités hors de leur foyer. Que Maya qui choisit de rompre cet équilibre en reprenant un travail qui la passionne, en ressente de la culpabilité, je peux l'admettre, à condition qu'elle ne se sente pas fautive en permanence comme cela semble être le cas, d'autant qu'elle est, sans le savoir, à la fois l'objet de cet arrangement où l'argent n'est pas absent, l'enjeu de cette idée finalement très intéressée et finalement la personne qui permet à Nick de redevenir ce mari idéal que son quotidien avait quelque peu masqué.

Je n'ai pas vraiment senti «  l'humour ravageur » dont parlent la quatrième de couverture et les nombreux commentaires que j'ai pu lire, pas apprécié non plus le style assez ordinaire. J'ai trouvé un peu légère cette idée saugrenue, mais pas innocente, de Gray et la facilité avec laquelle Nick l'acceptait. Le fait qu'elle se retourne contre son auteur me parait tenir du « happy end » un peu facile qu'on ne rencontre pas toujours dans la vraie vie. J'ai plutôt vu une certaine critique de la société nord-américaine qui fait prévaloir l'argent, celle du mariage, la prise en compte de l'usure du couple et l'illusion de chercher ailleurs ce qu'on a chez soi, une étude de personnalités face à un tournent dans la vie personnelle, bref quelque chose d'assez peu original. Cependant, je ne regrette pas d'avoir poussé à son terme ma lecture de ce roman que Babelio et les éditions Albin Michel m'ont fait parvenir, ce dont je les remercie, même si je l'ai fait sans véritable passion.

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Un mari idéal

La Feuille Volante n° 1214

Un mari idéal – Leah McLaren – Albin Michel.

Traduit de l'anglais par Clara Lavaste.

 

Nick et Maya sont mariés. Lui est un important publicitaire et elle, actuellement mère au foyer après la naissance, voici trois ans, des jumeaux Foster et Isla, a renoncé à une brillante carrière d'avocate, mais pas au grand train de vie que lui assure les revenus de son mari. Nick, à peine 40 ans, est déjà lassé du mariage, cultive les aventures et songe à divorcer mais ce ne sera pas facile parce que le droit de la famille était la spécialité de Maya quand elle était avocate, sans compter ce que ça va lui coûter ! Gray, avocat, mais aussi ami du couple depuis longtemps, lui conseille de devenir le mari idéal, le père attentionné qu'il n'a peut-être jamais vraiment été et surtout d'encourager Maya à reprendre son métier d'avocat, ne serait-ce que pour minorer le montant de la pension alimentaire qu'il devra lui verser en cas de divorce. Et tant pis si le mensonge est gros ! De son côté elle qui rêve d'autre chose et au début s'engage entre eux une sorte d'épisode où la séduction le dispute à la comédie, mais Nick se prend au jeu et retombe amoureux de sa femme. Quand il avait souhaité que Maya retravaille, il ne croyait pas si bien dire, parce que, de son côté, c'était son souhait et c'est précisément à Gray qu'elle demande de la réinsérer dans le monde du travail, sans toutefois savoir que l'idée vient de lui. La réaction favorable de Nick est étonnante mais finalement logique puisqu'elle sert ses intérêts, mais Maya s'étonne un peu de voir son mari accepter en même temps la reprise de ses activités professionnelles et son nouveau rôle de père. C'est un peu comme une renaissance de son mariage qui s'enlisait dans le quotidien. Le plus étonnant est qu'elle s'en ouvre à Gray, devenu son collègue de travail, mais, elle ne le sait pas encore, secrètement amoureux d'elle depuis toujours.

J'ai été assez long à entrer dans cette histoire qui bien souvent s'égare en longueurs, mais j'ai cependant poursuivi ma lecture, plus intéressé que vraiment passionné, jusqu'à la fin, ne serait-ce que pour découvrir un épilogue qui tardait un peu. Elle tient sa réalité d'une idée un peu bizarre d'un ami du temps de l’université qui ressemble à un coup de poker et qui révèle la vraie nature de cette amitié. Cela n'est pas vraiment une nouveauté tant l'espèce humaine se démasque à travers le mensonge, l'hypocrisie, l'envie, la volonté de ne pas laisser passer une opportunité quel que soit par ailleurs le prix à payer pour cela et ce malgré tous les serments, les bons sentiments affirmés, les apparences derrière lesquelles on se retranche souvent. Elles sont trompeuses, l'actualité judiciaire nous le rappelle opportunément, et quand il s'agit du couple, c'est encore pire. Les portes refermées sur son intimité cachent parfois des évidences qui étonnent les proches et les révélations sur chacun des conjoints prennent une dimension surréaliste tant elles sont différentes de cette réalité qu'on croyait établie. J'ai longtemps craint, tout au long de ma lecture, d'avoir affaire à un de ces scénarios connus d'un couple en instance de séparation, avec, dans l'ombre, le tiers, plus ou moins amoureux qui attend son heure, un de ces romans à l'eau de rose qui font le bonheur des lecteurs d'ouvrages publiés par certaines maisons d'édition spécialisées. Le titre et la couverture en donnaient des prémices inquiétantes. Nous sommes dans une société nord-américaine de la classe supérieure où traditionnellement les épouses ne travaillent pas et font de parfaites femmes d'intérieur qui se chargent des enfants et participent à des activités hors de leur foyer. Que Maya qui choisit de rompre cet équilibre en reprenant un travail qui la passionne, en ressente de la culpabilité, je peux l'admettre, à condition qu'elle ne se sente pas fautive en permanence comme cela semble être le cas, d'autant qu'elle est, sans le savoir, à la fois l'objet de cet arrangement où l'argent n'est pas absent, l'enjeu de cette idée finalement très intéressée et finalement la personne qui permet à Nick de redevenir ce mari idéal que son quotidien avait quelque peu masqué.

Je n'ai pas vraiment senti «  l'humour ravageur » dont parlent la quatrième de couverture et les nombreux commentaires que j'ai pu lire, pas apprécié non plus le style assez ordinaire. J'ai trouvé un peu légère cette idée saugrenue, mais pas innocente, de Gray et la facilité avec laquelle Nick l'acceptait. Le fait qu'elle se retourne contre son auteur me parait tenir du « happy end » un peu facile qu'on ne rencontre pas toujours dans la vraie vie. J'ai plutôt vu une certaine critique de la société nord-américaine qui fait prévaloir l'argent, celle du mariage, la prise en compte de l'usure du couple et l'illusion de chercher ailleurs ce qu'on a chez soi, une étude de personnalités face à un tournent dans la vie personnelle, bref quelque chose d'assez peu original. Cependant, je ne regrette pas d'avoir poussé à son terme ma lecture de ce roman que Babelio et les éditions Albin Michel m'ont fait parvenir, ce dont je les remercie, même si je l'ai fait sans véritable passion.

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Docteur Voltaire et Mister Hyde

La Feuille Volante n° 1213

Docteur Voltaire et Mister Hyde Frédéric Lenormand – JC Lattès.

 

Voltaire est présentement sur les terres de sa maîtresse, Mme du Chatelet, en Lorraine où il a dû se réfugier après la condamnation des Lettres Philosophiques promises au bûcher. Il s'y transforme en un infatigable modernisateur du vieux château qui l’accueille. A Paris se répand la psychose de la peste due sans doute à l'accostage de quelque navire en provenance d'Afrique comme cela a déjà été le cas à Marseille, mais il ne faut surtout pas prononcer ce mot ! Malgré la peur qu'il a de la maladie et nonobstant ses écrits subversifs, il lui semble indispensable de rejoindre la Capitale d'autant que, en Lorraine sa vie semble menacée. Il est suivi dans son périple par sa maîtresse et son incontournable abbé Linant mais aussi par un Anglais nommé Mister Hyde, jardinier-paysagiste anglais (baronet of Jek' Hill), surtout désireux d'enlever notre philosophe pour qu'il serve à distraire son roi.

 

J'ai personnellement un faible pour le XVIII° siècle et pour Voltaire en particulier. J'apprécie toujours quand on les fait renaître, surtout sous la forme de romans et qu'ils m’entraînent dans le Paris de l'époque à cette occasion. Lenormand s'en est fait une spécialité d'historien et y a ajouté son talent de conteur, mettant en scène notre écrivain, virevoltant et espiègle, dans des situations particulières qu'il n'a certes pas connues, lui prêtant des propos qui n'ont pas été le siens mais qu'il aurait à coup sûr approuvés. Dans cette discipline romanesque où se mêlent personnages historiques et fictifs, détails authentiquement biographiques et parfaitement inventés, Lenormand excelle. Les documents qu'il produit à la fin de cet ouvrage sont révélateurs, quant à accréditer l'idée qu'il n'a aucune imagination, cela me paraît procéder soit d'un abus de vocabulaire soit de la fausse modestie ! Il n'est certes pas le seul à s'exprimer dans ce registre, cette chronique s'en fait souvent l'écho, mais j'apprécie toujours ce parti-pris littéraire.

Depuis longtemps, j’aime bien le style de Lenormand, son humour, sa manière de mettre ses personnages en situation et de les faire réagir, et quand il choisit Voltaire, on sent qu'il aime bien cet exercice. Cette chronique a largement célébré cette heureuse habitude. Le titre de ce roman est ici un peu attirant puisqu'il évoque évidemment, « Docteur Jekyll et Mr Hyde » de Robert-Louis Stevenson paru en 1886, qui illustre la dualité de l'homme, le côté obscur prenant le pas sur le bon. Qu'il affuble l'auteur de Candide du qualificatif de docteur est plutôt bienvenu surtout quand notre philosophe s'accoutre lui-même de ce déguisement et que la philosophie est une manière de soigner les esprits autant que les âmes, c'est un rapprochement qui n'aurait sans doute pas déplu à Voltaire mais qui sonne pour moi comme quelque chose de racoleur et ce d'autant plus que ce Mister Hyde ne fait que de brèves apparitions, poursuivant son idée fixe, celle d'inciter Voltaire à passer de l'autre côté de la Manche. Je ne vois donc pas très bien ce que vient faire son nom dans ce titre, à part lui donner une dimension accrocheuse.

 

Je sais que nous sommes dans une fiction des plus débridées, mais je me suis quand même un peu lassé des tribulations de Voltaire se faisant passer pour un frère qu'il n'aime guère ou des quiproquos où on les prend, volontairement ou non, l'un pour l'autre, de ses tentatives pour être pris pour un médecin, autant que de cette enquête sur cette peste bien étrange dont le charge le lieutenant général de police René Hérault alors que lui-même est mis au ban du royaume et ses écrits subversifs sont promis aux flammes du bûcher ! Un des nombreux paradoxes policiers sans doute ? Cette enquête tarde quelque peu à être mise en œuvre et il m'a semblé que le roman pâtissait de quelques longueurs dans lesquelles je me suis un peu perdu. Pourtant ce roman reprend son véritable souffle de thriller quand on découvre des cadavres dont l'exécution n'ont finalement qu'un lointain rapport avec la peste. Et que doit-on penser de toute cette histoire ? Que la philosophie, celle de Voltaire, est une chose indispensable à l'espèce humaine, que cette dernière est toujours égale à elle-même, qu'il ne faut pas faire confiance aux femmes, que chacun dès lors pourra reprendre une vie normale dans « le meilleur des mondes », avec le futur auteur de « Zadig » comme directeur d'enquête, que les philosophes pourront philosopher et les jansénistes janséniser et que Voltaire lui-même pourra continuer de jeter sur le monde qui l'entoure un regard critique et se montrer, par ses écrits et son action, digne du Siècle des Lumières qu'il incarne ! Peut-être ?

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Frappe-toi le coeur

La Feuille Volante n° 1212

Frappe-toi le cœur Amélie Nothomb – Albin Michel.

 

Je dois avouer que je lis toujours les romans d'Amélie Nothomb avec un certain état d’esprit puisque d'ordinaire j'ai toujours beaucoup de mal à entrer dans son univers créatif, ce que je considère comme une occasion manquée. Je les lis d'avantage parce qu'elle fait partie des grands noms de la littérature contemporaine que par réel intérêt. Mis à part « Stupeurs et tremblements » (La Feuille Volante n° 771) j'ai toujours ressenti quelque chose d'indifférent, voire de négatif à la lecture de son œuvre. Ici, c'est peut-être autre chose, non pas tant à cause du titre emprunté à Alfred de Musset qui voudrait nous faire croire qu'il aurait donné naissance à une une vocation… de cardiologue, même si ce détail prend une dimension différente à la fin ! L'histoire qui nous est racontée, sans être banale, est sans doute celle de chacun, avec évidemment moins d’exagérations puisque nous sommes dans un roman, simplement parce que les apparences sont souvent fausses, que l'hypocrisie existe et que la famille n'est pas un contexte où tout est forcément bien. C'est aussi, comme dans le monde extérieur, le siège d'injustices, de bouleversements intimes, de fuites, de drames...

Le livre refermé, que m'en reste-t-il ? Une impression assez fugace, un texte bien écrit et qui se lit rapidement, une histoire de famille qui tourne autour d'une mère qui ressent le besoin d'être le centre d'intérêt, de la jalousie qu'elle éprouve pour sa fille aînée, Diane, au point de la délaisser, de la volonté plus ou moins consciente d'étouffer sa dernière fille, Célia, sous couvert de l'aimer. Il en résulte du favoritisme au sein de la fratrie et évidemment des frictions et une volonté de fuite de cet univers nocif. Que cela se passe en province dans les années 70 ne change rien à l'histoire de cette pauvre Diane, dont la mère, Marie, sans doute peu préparée au mariage et au rôle de mère, se consacre exclusivement à son troisième enfant au détriment des autres. Que, dans ces conditions, cette famille qui avait tout pour être heureuse se délite, que le père, qui sans doute en avait une autre idée, se révèle de plus en plus inexistant voire démissionnaire au point de privilégier son travail, que Célia, auparavant l'objet de tant d'attentions maternelles veuille vivre une vie différente pour échapper à l'idée même qu'elle puisse elle aussi, et peut-être malgré elle, refaire avec sa fille les erreurs que sa mère a faites avec elle, que Diane refuse le concept même de famille dans un contexte aussi nuisible, cela peut d'autant plus se comprendre qu'il suffit de regarder autour de nous pour le vérifier. La famille, pilier de la société, en prend un coup dans ce roman et j'ai un peu de mal à me défaire de l'idée qu'Amélie Nothomb qui, comme tout romancier, puise en permanence dans sa vie et ses souvenirs l'essence même de son œuvre, y soit à ce point étrangère! Les enfants, la façon de les éduquer, de les aimer, de favoriser leurs aspirations ou de les mépriser en s'en désintéressant, sont souvent la pomme de discorde entre les parents et il en résulte des brisures souvent définitives au sein d'un couple avec des volontés de destruction multiformes. Si Diane ne souhaite pas fonder une famille, elle se passionne cependant pour l'éducation de Mariel, la fille d'Olivia que cette dernière ignorait cependant.

Je ne perds pas de vue que nous sommes dans une fiction où l’imagination a sa place, mais la conclusion qui en est faite, pour appartenir à un univers romanesque et être un peu surréaliste (je reste dubitatif devant l'attitude et surtout l’inefficacité de la police et la fin du roman me paraît bien irréelle) n'en est pas moins une éventualité que le monde judiciaire a déjà connu. La famille n'est d'ailleurs pas la seule à trinquer, si je puis dire, puisque les hommes y sont ici montrés comme de véritables fantômes irréels et sans aucune consistance, que le monde du travail à travers l'université et le mandarinat, n'est pas oubliée, que l’égoïsme existe, que les relations entre les gens, tissées avec la trame d'une l'amitié qu'on veut solide, résistent rarement aux intérêts personnels divergents et laissent bien souvent la place à la trahison qui exploite les failles de l'autre. Elle est la fille de la jalousie et de mépris. C'est bien de cela dont il s'agit dans ce roman où l'on voit s'établir entre Olivia et Diane des relations fortes qui, avec le temps qui passe et l'évolution des choses, vont aller se distendant jusqu'à mourir tout à fait.

Je m'interroge toujours, à titre personnel, sur la reproduction de l'exemple antérieur, surtout si on a la volonté ferme de l'éviter parce qu'on le sait nocif. J'ai pu vérifier que, malgré toute notre bonne volonté, on le refait à l'identique et c'est toujours pour moi l'objet d'un questionnement même si ce thème n'est ici qu'effleuré.

Même si les dernière phrases de ce livre me paraissent bien loin de la réalité et lui donne une même un fin quelque peu étonnante, j'ai cependant eu plaisir à le lire pour les sujets qu'il aborde.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La ligne de crête

La Feuille Volante n° 1211

La ligne de crête – Jacques Ancet – Tertium Éditions.

 

On peut être ému par un être, par une chose ou par un paysage au point d'en parler avec des mots sur du papier ou des couleurs sur une toile. Ici c'est une montagne, masse de pierre et de terre qui domine un paysage de plaine. C'est un endroit qu'on voit de loin, que d'emblée, l'auteur tente de définir simplement : c'est un lieu, « un espace où habiter », quelque chose avec quoi on « commence » où on attend (« C'est peut-être l'attente qui fait le lieu »), sans peut-être savoir très bien quoi, une forme ou des nuances colorées à quoi on prête une signification personnelle qui font appel au soi profond, au souvenir (« quelque chose comme un grain d'enfance ») au point d'en être fasciné. Elle un côté sacré et mystérieux, dangereux et secret qui a toujours eu, pour les humains un côté fascinant. Sans nous révéler son nom, se contentant d'évoquer Cézanne qui en immortalisa une célèbre en moult exemplaires, il l'évoque dans un tourbillon de vie, de fragrances, de sons et de silences, de pierre et d'herbe mêlées, de couleurs et d'ombres, de cassures et de marqueterie des prés qui constituent un cadastre tourmenté où l’œil se perd. La nommer serait pour lui réducteur et il se contente de noter qu'elle domine une ville, qu'elle abrite l'activité parfois dure et ingrate, mentionnant les toits roses, le tintement des cloches, les façades crèmes des pavillons mais aussi la boue des chemins, le remugle des écuries, de parler de la vie qu'elle suscite par les eaux qui naissent d'elle, de révéler les nuages qui parfois cachent « la dispersion d'images » qu'elle donne à voir quand le regard migre vers le sommet, comme une allégeance qui inspire l'humilité et où alternent le silence et les vibrations de l'air. Parler des choses c'est les faire vivre, les faire exister face à l'indifférence ou la banalité. Il concentre son attention et son imagination sur la ligne de crête, une bordure de quelque chose, une limite « déchiquetée »entre le ciel et la pierre où se conjuguent les couleurs et les formes patiemment tressées qui festonnent le paysage en dents inégales et acérées de lumières et d'ombres, de forêts et de champs que cachent par moments quelques liserés de nuages. La montagne alterne le minéral et le végétal dans l'horizontalité ou la verticalité des couches de calcaire, indéchiffrables graffitis où se bousculent des nuances que les mots, entre pic et vallée, « balcon incurvé du sommet » et contrebas, peinent parfois à traduire. On peut y lire une géologie millénaire ou un instant fugace, fragilité et contingence de notre existence humaine. Les hommes naîtront et mourront dans la permanence de sa stature qui demeurera après eux. Dès lors ce panorama devient espace et une pénétration subtile s'effectue entre le narrateur et le paysage qui fait naître chez lui une manière de compréhension, un attachement malgré l'impuissance qu'il ressent mais qui est pour lui aussi une motivation.

 

Pour le spectateur attentif, cette vision suscite des échanges silencieux et complices, comme un message qui lui serait adressé à lui seul parce qu'il est seul à pouvoir le déchiffrer au-delà de la banalité des choses quotidiennes. Puis c'est l'ascension entre la résonance des falaises et le crissement des pas sur les cailloux de la pente. Il prend conscience que marcher et écrire c'est la même démarche, la même découverte de choses nouvelles dans le vertige ascensionnel si semblable à celui de la création littéraire. On entre dans un décor comme on entre dans une image, « les mots et les choses brillent du même feu » et la voix de l'inspiration progresse elle aussi au-dessus du vide comme le marcheur qui connaît la fatigue, le froid et le doute. Marcher et écrire c'est fuir avec pour but cette ligne de crête comme un objectif à atteindre en délaissant le monde d'en bas, celui des villes et des gens. En marchant comme en écrivant on va au-devant des souvenirs, ceux de l'enfance de ses mystères et de ses fantasmes, ceux de l’adolescence et de ses projets souvent trahis par la timidité. La vie dévide son fil dans le déroulement des saisons et la fuite du temps avec au bout la mort qu'on combat avec l'écriture

 

Je remercie Babelio et les éditions Tertium de m'avoir permis de découvrir ce texte poétique qu'il faut lire à haute voix pour en goûter toutes les intonations et les nuances, l'ambiance particulière que les mots distillent. Cette lecture se doit d'être lente, avec de longs moments de silence, de retours en arrière et de pauses, ce qui donne une autre dimension à ces quelques cent pages qu'il faut honorer d'une grande attention pour apprécier toute l'émotion et le dépaysement qu'elles suscitent.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

l'euphorie des salles de marché

La Feuille Volante n° 1210

L'euphorie des places de marché – Christophe Carlier – Serge Safran Éditeur.

 

On peut compter sur les économistes, en situation de crise, pour rajouter tous les jours une couche de sinistrose, et nous promettre des dégringolades de la part des agences de notation, d'immanquables récessions et d'incontournables kraks boursiers. Pourtant cela ne fait ni chaud ni froid à Norbert Langlois, trente ans, rompu aux lois du marchés et qui souhaite faire de Buronex dont il est le nouveau directeur, une entreprise en pointe dans ce contexte morose. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme on dit, s'il n'y avait Agathe, une plantureuse rousse entre deux âges, secrétaire de direction dans cette entreprise, qui, avec vingt ans d'expérience, maîtrise parfaitement… l'art de ne rien faire ! Cette inactivité lui permet notamment de ne pas risquer l'erreur professionnelle, apanage de ceux qui travaillent, ce qui la conduirait tout droit à l'agence pour l'emploi. Elle était là à la création de cette entreprise qui, après plusieurs patrons et pas mal de restructurations, a échu à Langlois, un manager aux dents longues qui entend la développer à l'international. Autant dire que l'incontournable Agathe qui a toujours « fait partie des meubles », a survécu jusqu'à aujourd'hui à tous ces changements de sorte que ce quasi droit d’aînesse la met, croit-elle, dans une position favorable pour « développer » son inertie alors que le patron ne rêve que de s'en débarrasser. Si elle passe son temps à se faire les ongles, et ainsi menace gravement la productivité de la maison, lui se les ronge à imaginer une manière de lui faire prendre définitivement la porte. Il fait ainsi appel à son imagination débordante pour la pousser à la faute tout en redoutant son aplomb, son à propos et surtout sa mauvaise foi devant lesquels un licenciement classique n'a aucune chance d'aboutir. Il va même, dans son empressement à s'en séparer jusqu'à envisager un crime mafieux ! Mais ça fait un peu désordre.

Tout ce quotidien qu'on a du mal à qualifier de laborieux, vu du côté d'Agathe, est sans incidence sur l’embellie de la bourse qui maintenant s'installe dans ce paysage où cette secrétaire continue de faire ce qu'elle peut… pour ne rien faire ! Il ne faut cependant pas croire qu'elle n'a pas, comme on dit, « la culture  d'entreprise » et sait fort bien payer de sa personne quand la nécessité s'en fait sentir, surtout quand son intérêt personnel est en jeu. Bref, à la Burotex, tout va pour le mieux, surtout pour Agathe qui continue à vivre dans le monde du travail à sa manière sans se soucier des variations de la bourse et du stress qui ailleurs et dans un contexte ordinaire plombe la vie des salariés. Elle jette sur la société qui l'entoure un regard aussi indifférent que celui qui gouverne son quotidien d'employé.

Quant à Langlois, la présence de Ludivine, une stagiaire, taillable et corvéable comme il se doit, gomme à la fois ses variations de tension artérielle, ses états d'âme et les absences d'Agathe !

Cette aimable fiction, au titre un peu trompeur, qui n'a pas grand chose à voir avec le monde du travail de la vraie vie, même si parfois certaines remarques et situations peuvent se révéler pertinentes, nous rappelle que l'économie n'est pas une science exacte et varie au rythme aléatoire et instable de la politique et des rumeurs, que la virtualité s'installe de jour en jour davantage dans notre quotidien et que les relations entre les humains n'ont guère changé depuis le commencement des temps. Et puis, nous qui avons travaillé, nous avons tous, un jour ou l'autre, croisé une Agathe que nous avons détestée pour ses impérities.

J'ai rencontré l’œuvre de Christophe Carlier un peu par hasard. J'apprécie autant son humour que son style délié et ce court roman, pertinent et impertinent a été, somme toute, un bon moment de lecture même si la description qu'en fait l'auteur n'est pas exactement semblable à ce qu'il est en réalité. On peut bien rire de cela aussi, après tout. Je crois qu'en cas de sinistrose ce serait même conseillé !

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Tristesse et beauté

La Feuille Volante n° 1209

Tristesse et beauté – Yasunari Kawabata – Albin Michel.

Traduit du japonais par Amina Okada.

 

Oky est un écrivain célèbre, dans la maturité, qui prend seul le train pour Kyoto en cette fin d'année dans l'espoir incertain, après plus de vingt années de séparation, de retrouver Otoko qui fut il y a bien longtemps sa très jeune maîtresse. Il était à l'époque déjà marié et père de famille, mais l'enfant qu'il avait eu avec Otoko était mort-né et la jeune fille avait tenté de se suicider. Cet épisode avait donné un roman autobiographique à succès pour Oky et avait fait de lui un écrivain reconnu. Elle est maintenant une artiste peintre reconnue, demeurée célibataire et vit avec Keiko, son élève, une jeune fille d'une étonnante beauté et qui voue à son professeur une grande dévotion. Elle considère que Oki est le seul responsable de la destruction de la vie d'Otoko et envisage une vengeance d'autant plus étrange que personne ne lui a rien demandé, que la jalousie qui semble en être le moteur est quelque peu étonnante et que, à l'évidence, Otoko est encore amoureuse d'Oky. Cette punition est d'autant plus subtile qu'elle ressemble au style abstrait de Keiko qui donne à voir dans ses peintures autre chose que la réalité perçue par le commun des mortels.

 

Un quatrième personnage, Fumiko, l'épouse d'Oki, a mal vécu le succès littéraire de son mari puisque qu'il est inspiré par un adultère de ce dernier mais a pourtant profité de l'aisance financière qu'il lui a apportée lui a apporté, mais on sent bien qu'elle n'a pas oublié la trahison de son mari. Comment aurait-elle pu l'oublier d'ailleurs ? Quant au pardon toujours possible, cela n'a toujours été pour moi qu'un invitation à recommencer, une dangereuse position dans le contexte de l'espèce humaine, volontiers inconstante, et à la quelle nous appartenons tous.

 

Le livre refermé, j'ai un peu de mal a me forger un avis sur ce roman au dénuement prévisible, sans doute à cause de la pudeur avec laquelle chaque personnage est décrit et ce malgré l'indéniable dimension érotique de certains passages. C'est sans doute là un trait de la culture nippone qui m'est étranger. En tout cas, j'ai perçu quelque chose d'universel, une forme de vertige, comme ce qu'on ressent quand on prend conscience du temps qui passe, qu'on se remémore les choses importantes ou au contraire minuscules qui se sont produites dans notre vie et la façon dont nous les avons abordées. Alors reviennent avec une netteté étonnante notre naïveté, notre complicité inconsciente, notre incompréhension, notre précipitation dans le vécu de ces événements qui maintenant appartiennent au passé et qu'on regrette. C'est très humain mais m'est revenue cette impossibilité de remonter le temps dont nous subissons la course inexorable. La méditation sur la mort qui s'ensuit est incontournable, sur l'éphémère des choses humaines, sur la beauté comme sur l'amour.

 

Nous savons qu'un écrivain puise dans sa vie et ses souvenir l'essence même se son œuvre. Tout au long de ma lecture, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que l'ensemble de l’œuvre de Kawabata est baignée par les personnages féminins qui doivent sans doute leur présence à l'émotion que ressentit l'auteur, encore tout jeune garçon, quand, lors du passage d'un cirque ambulant, il croisa une danseuse d'un grande beauté. Plus tard, quand il était étudiant, il tomba sous le charme d'une jeune serveuse qu'il voulut épouser mais avec qui il rompit cependant. Je n'ai pas pu oublier non plus que Kawabata a choisi de se suicider.

 

J'ai abordé l'ouvre de Kawabata à propos Du roman « Les belles endormies » (La Feuille Volante n °1203) qui m'avait bien plu. Je ne suis pas aussi enthousiaste avec celui-ci.

© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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