la feuille volante

blog

  • Un filet de fumée

    N°1571 - Août 2021

     

    Un filet de fumée– Andrea Camilleri – Fayard.

    Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

     

    Il y a une certaine effervescence sur le port de Vigàta puisque qu’on attend impatiemment le « Ivan Tomorov », navire parti d’Odessa pour prendre sa cargaison de soufre chez Toto Barbabianca, le plus riche mais surtout le plus crapuleux des négociants de cette ville. Cet homme est une véritable anguille, capable de s’adapter à tous les régimes politiques pourvu que cela lui rapporte de l’argent. Ainsi tous les habitants de Vigàta étaient-ils nombreux à attendre patiemment l’heure où ils pourraient lui faire payer toutes ses avanies. Et elle était justement venue ce jour où ce bateau était annoncé. L’ennui c’était que les entrepôts de Barbabianca qui auraient dû contenir ce soufre...étaient vides puisqu’il en avait vendu la marchandise. Bien entendu aucun négociant de Vigàta ne voulu le tirer de ce mauvais pas et tous étaient donc suspendus à la fumée annonciatrice du bateau.

    Pendant toute cette attente, c’est l’occasion d’évoquer la richesse de cette ville faite de la pêche, de mines de sel et de souffre dévolues, travail dangereux et mal payé dévolu à un petit peuple laborieux et quasi esclave qui s’oppose à une population aristocrate, bourgeoise et intellectuelle qui ignore l’autre. On rappelle les influences qui s’y exercent, la place de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent, on rumine les vielles querelles et les oppositions définitives, les discussions oiseuses et les condamnations sans appel où chacun s’invective revendiquant sa présence ou son tôle, ses alliances traditionnelles et ses dettes familiales. On alterne les méchancetés rassies et les gestes flagorneurs entre hypocrisies et volonté de délation pour détruire l’autre, lâcheté et complicité.

    L’apparition puis la disparition de cette île volcanique au large de Vigàta annihile cette attente du navire russe et apparaître un émoi général dans la ville, un soulagement pour certains, une déconvenue pour d’autres.

     

    Camilleri reste fidèle à sa ville imaginaire mais change d’époque (nous sommes au XIX° siècle), de thème et de personnage, abandonnant pour un temps son commissaire préféré. Il nous offre un beau panel de l’espèce humaine dans tout ce qu’elle a de plus détestable.

     

    J’avoue que j’ai été un peu déconcerté par la multiplicité des personnages, par la longueur des phrases qui ne facilite guère la lecture autant que par le choix des mots empruntés au dialecte quoique le sens en soit révélé par un glossaire annexé. J’ai été partagé entre le plaisir de lire et découvrir des mots anciens au sens délicieusement inconnu mais compréhensible et un certain agacement à devoir se référer à ce lexique.

     

     

  • La chasse au trésor

    N°1570 - Août 2021

     

    La chasse au trésor– Andrea Camilleri – Le fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Gregorio Plamisano, 70 ans et sa sœur Caterina, 68 ans vivent ensemble dans un appartement plein de bondieuseries et leur vie est entièrement consacrée à la religion catholique et à ses obsessions culpabilisantes. Jusque là rien d’extraordinaire, jusqu’au moment où ils deviennent menaçants et tirent sur tout ce qui bouge. Montalbano intervient et la perquisition révèle l’existence d’une poupée gonflable, ce qui fait les délices de la presse locale. Un appel téléphonique à propos d’un corps trouvé dans un conteneur révèle ce même type de poupée alors qu’un curieux correspondant invite Montalbano à une mystérieuse chasse au trésor en forme de devinettes épistolaires et ...en vers ! Même si les règles de la prosodie sont quelques peu oubliées et l’aspect émotionnel totalement occulté, cela sonne comme un défi pour notre commissaire qui entend bien se plier à ce jeu.

    Il sait d’expérience qu’il faut se méfier des évidences qui peuvent vicier le jugement et conduire un innocent devant un tribunal (« La forme de l’eau » du même auteur), mais il sait aussi que cette énigme qui lui est proposée est pour lui une occasion unique de se remettre en question et de se prouver que le vieillissement ne viendra pas polluer les quelques années qui lui restent à accomplir avant de prendre sa retraite. Il sent en effet de plus en plus le poids du temps sur ses épaules, impression qui est corroborée par une récente prise de poids et par un calme plutôt plat du côté de la délinquance à Vigàta.

    On s’en doute, ce petit jeu va aller en se compliquant mais un aide inattendue lui vient d’un particulier en ce qui concerne la résolution des rébus « poétiques » qui peuvent se résumer en un sorte de duel entre le rédacteur de ces mystérieuses lettres et le commissaire. Pourtant la présence de cette maudite poupée du conteneur qu’on ne savait pas très bien où mettre est assez encombrante pour un célibataire comme Montalbano.

    La torpeur ambiante est quelque peu bousculée par un kidnapping, avec toujours en toile de fond ce qu’on a du mal à appeler poèmes mais qui relancent l’attention du commissaire devenu le seul interlocuteur de ce mystérieux interlocuteur. Au début de la lecture on avait un peu oublié cette histoire de poupées gonflables, mais elles se réinvitent à nouveau, relançant le suspense.

     

    Montalbano a toujours ses acolytes, la lointaine Livia, l’inénarrable Catarella, l’indispensable Fazio , Augello le catégorique, la séduisante Ingrid, et toujours cet appétit généreux et arrondisseur de son tour de taille et pourvoyeur de son taux de cholestérol.

     

     

  • la forme de l'eau

    N°1569 - Août 2021

     

    La forme de l’eau– Andrea Camilleri – Le fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    On retrouve au matin le cadavre de l’ingénieur Luparello, un homme politique local très en vue, au Bercail, un espace entre terrain vague et décharge publique, connu pour être le lieu des rendez-vous pour trafics en tous genres de Vigatà, c’est à dire, en ce qui concerne cette affaire, à un bordel à ciel ouvert. Sa posture ne laisse aucun doute sur les circonstances de sa mort et ce même si le légiste déclare qu’il est mort d’une crise cardiaque, soit de mort naturelle, alors qu’il était en galante compagnie. Dans le même temps et sur les mêmes lieux ont a trouvé un collier d’une grande valeur. Le commissaire Montalbano est chargé de cette enquête qui, compte tenu de la personnalité de la victime et des circonstances demande d’autant plus doigté que cet homme n’était pas si net que cela. Pour être mieux informé il sollicite Gégé, un indic, petit souteneur local et … ami d’enfance du commissaire. Les autorités judiciaires reçoivent d’intenses sollicitations pour clore cette affaire au plus vite et bien sûr, compte tenu du contexte, on reparle de la mafia, on assiste à un festival de faux-culs, on rappelle une vieille histoire de cocuage, un règlement de compte politique, des secrets de famille avec mensonges, amour et passion et un bijou perdu et retrouvé, le tout mélangé peut révéler le sens du titre de ce roman. L’eau n’a pas de forme propre, elle prend celle du récipient qui la contient. Est ce à dire qu’on peut camoufler ce qu’on veut cacher sous d’autres apparences, faire dire aux choses ce qu’on veut qu’elles disent ? Peut-être ?

     

    Je l’aime bien ce Montalbano, amateur de bonne chère, intègre, honnête avec ceux qui le méritent et rusé comme un renard avec ceux qui se paient sa tête, pas vraiment donnaiollo, comme disent si joliment nos amis Italiens, mais avec un charme discret.

     

    C’est un formidable roman que j’ai lu sans désemparer tant le suspense est entretenu jusqu’à la fin.

    Une mention particulière pour le traducteur qui a dû pas mal galérer pour traduire sans trahir (« tradire -tradure »). Nous avons affaire à un auteur sicilien qui ne renie rien de ses origines, de sa sicilianité » et du dialecte, incarné dans les mots et la syntaxe

     

    Un dernier mot pour l’auteur disparu il y a peu près un an qui laisse tous ses lecteurs passionnés un peu orphelins.

     

     

  • l'anno dei misteri

    N° 1566 - Août 2021

     

    L’anno dei misteri (l’année des mystères)- Marco Vichi - Ugo Guanda Editore.

     

    Cette année c’est 1969 et dans un peu plus d’un an le commissaire Franco Bordeli, de Florence, prendra sa retraite. Pour le moment nous sommes le 6 janvier de cette même année et les Italiens, en plus de la fête de l’épiphanie (« La Befana) s’intéressent à la finale d’une émission populaire consacrée à la chanson (« Canzonissima »). C’est important parce que cela peut changer le destin du vainqueur. Le commissaire, comme tous les Italiens ce soir là, est donc assis confortablement devant sa télé, avec son chien Blisk, en espérant bien profiter de cette soirée, quand un appel téléphonique l’informe qu’une jeune femme Dileta a été violée et tuée juste au moment de la diffusion du thème ouvrant l’émission (« Zum zum zum).. C’est d’autant plus important pour lui que, depuis peu, un assassin sévit dans la ville qui s‘est déjà attaqué à six prostituées. Ce tueur en série obéit à un rituel, il tue tous les neuf mois, le 13 du mois ces femmes qui se ressemblent toutes, de taille moyenne, blondes. La prochaine fois ce sera le 13 février !Éclaircir cette affaire serait pour lui partir en beauté mais il va se trouver devant deux défis, ce de Dileta et celui du 13 Février ! Pourtant il pense de plus en plus à la retraite qui sera consacrée à la lecture, au silence dans les bois, au farniente, lui qui, de plus en plus se sent vieux.

    Il commence donc à investiguer et ce qu’il apprend sur Dileta ne plaide guère en sa faveur. Elle se révèle une véritable allumeuse, ce qui contraste avec l’image qu’en donnent ses grands-parents qui l’ont élevée comme leur propre fille.

     

    On retrouve notre commissaire est toujours accompagné, entre autre, de son fidèle adjoint Piras, un Sarde fils d’un compagnon d’arme de Bordelli pendant la guerre, période qui, comme son enfance, continue de le hanter, il roule toujours dans sa vieille coccinelle (il Maggionilo), sensible à la beauté des femmes, amateur de bonne chère et désireux d’épouser la jolie Eleonora, malgré la différence d’âge

    Ici, il est aidé par un ami, le colonel Bruno Acieri, un ancien officier des carabiniers qui est aussi le personnage emblématique des romans de l’écrivain Leonardo Gori qui est un des meilleurs amis de Bordelli. Le commissaire est un personnage attachant, à la fois tourmenté et sincère, cultivé (il fait de nombreuses digressions à propos de l’œuvre d’Alba de Capedes), honnête, qu’appréciait d’ailleurs beaucoup le regretté Andrea Camileri ainsi que l’indique la dédicace.

     

    Il y a beaucoup de longueurs qui peuvent sembler inutiles à l’intrigue principale, notamment les histoires que racontent chacun de ses collègues soirs d’un repas amical. Il faut y ajouter cette aventure de son ami d’enfance qui simule un suicide pour échapper à un complot franc-maçon qui vise à rétablir l’armée au pouvoir.

    J’ai eu un peu de mal à suivre cette histoire à cause des nombreuses digressions qui certes ménagent le suspens mais s’écartent un peu de l’intrigue.

  • Clair de femme

    N°1568 - Août 2021

     

    Clair de femme – Romain Gary – Gallimard.

     

    C’est l’histoire d’une rencontre. Lui, Michel, commandant de bord, un peu paumé parce qu’il vient de perdre sa femme, Yannick, d’un cancer, laquelle a choisi de se donner la mort, pour partir en beauté à tous les sens du terme, c’est à dire avant que les ravages de la vieillesse et de la maladie ne soient visibles sur son corps (ne pas vieillir était une préoccupation de Gary). Il veut partir pour Caracas. Elle, Lydia qui vient de perdre sa fille dans un accident de voiture que conduisait son mari. Il n’est plus qu’un survivant dans un service de psychiatrie. C’est un peu le hasard qui les met en présence l’un de l’autre, au sortir d’un taxi, Michel bouscule sans le vouloir Lydia. Ils ont à peu près le même âge, la même peine, la même désespérance , une même envie de mourir, mais aussi de vivre ensemble une sorte d’expérience qui serait d’une nature particulière car basée sur cette volonté d’unir deux vies détruites qui individuellement demandent du secours. Ils feront un petit bout de chemin ensemble mais sans oublier leurs souvenirs propres, sans pouvoir jamais déposer le fardeau que le destin a mis sur leurs épaules , sans omettre qu’ils sont fragiles, qu’il sont mortels.

    Il y a aussi le personnage du Señor Galba qui est loin, à mon avis, d’être secondaire, cet artiste de Music-Hall, vieux dresseur de chiens et de singes, fataliste, désabusé, désespéré qui symbolise lui aussi, mais à sa manière, le côté transitoire, dérisoire et pathétique de la vie qu’il combat par un alcoolisme militant. Comme en scène, il aura le dernier mot.

    En réalité c’est une longue réflexion sur le couple, les espoirs qu’on met en lui au début et aussi les illusions de durée, de sincérité, de fidélité, toutes choses qui ne peuvent exister qu’idéalement puisque nous ne sommes que des hommes, mortels et imparfaits, seulement usufruitiers de notre propre vie. Nous faisons semblant de croire que cette réunion d’un homme et d’une femme incarne le bonheur, que cette fusion est une nouvelle naissance, une rupture avec le passé, mais c’est oublier que le malheur est une constante de la condition humaine à laquelle nous sommes tous assujettis, que l’amour est une chose consomptible mais peut aussi être dévorante, que la vie est une comédie où chacun s’efforce de jouer un rôle acceptable jusques et y compris en se mentant à lui-même et aussi en mentant aux autres. Michel et Lydia viennent avec leur propre histoire,  leurs obsessions,  leurs espoirs déçus par cette vie qui n’a pas tenu ses promesses, c‘est à dire des illusions dont, enfants, ils l’ont, comme nous tous, unilatéralement chargée sans qu’elle soit le moins du monde responsable de leurs fantasmes. C’est à l’aune de ces résultats que nous décidons si elle a ou non été réussie. Michel ne cesse de penser à Yannick et la fait revivre, selon le propre vœux de celle-ci, dans la personne de Lydia qui sera son « Clair de femme », comme un clair de lune éclaire le noir de la nuit. La quarantaine qui est un de leur point commun leur permet d’envisager un avenir dans un nouvel amour, mais ses cheveux déjà blancs malgré la quarantaine et ses rides sont un rappel de la réalité. Chacun d’eux à ses fantômes qui seront ses compagnons intimes et le resteront jusqu’à la fin et peut-être feront-ils ce choix d’un saut dans l’inconnu, ou peut-être pas ? Pour eux chaque jours sera un combat entre Éros et Thanatos, une de ces luttes où chacun apportera sa part d’amour pour l’autre en connaissant le fragilité de cette communion. Lydia est très consciente de l’état d’esprit de Michel et lui propose un temps de réflexion avant de choisir, une sorte de période sabbatique, soit parce qu’elle craint de ne pas être à la hauteur de ses attentes, soit parce que la solitude est aussi une réponse pour chacun parce qu’elle invite à la méditation, soit parce que Michel devra compter sur le temps, beaucoup de temps, pour s’arracher à son passé.

    C’est un truisme que de dire qu’il y a toujours un peu de l’écrivain dans ce qu’il écrit, quoiqu’il en dise lui-même et ce même s’il inscrit sa création dans la plus proclamée des fictions. Ici, il y a beaucoup de connotations avec la vie même de Romain Gary, cette permanence de l’amour pour une femme qui perdure malgré toutes celles qui peuvent suivre dans sa propre vie, son impuissance face à l‘adversité, symbolisée ici par la maladie, son attitude face à la mort (Il se suicide comme, avant lui, Jean Seberg qui fut son épouse), son parti-pris d’écrire pour exorciser ses obsessions et peut-être aussi le sentiment d’échec face à cette relative impossibilité...

    Romain Gary n’a évidemment rien d’un être du commun, tout chez lui est exceptionnel, sa jeunesse, son parcours, sa culture, ses engagements, sa créativité, son style, son phrasé simple, accessible, poétique, mais néanmoins plein de sens et de sensibilité, d’analyses des sentiments et des choses de la vie qui sont pour nous tous pleines d’espoirs et de contradictions. Il n’a jamais caché l’intérêt qu’il portait à « la femme » (non pas aux femmes), cet être un peu mystérieux et idéalisé par ses soins (et par nous aussi sans doute), compagne complice et néanmoins secrète, proche et étrangère à la fois qui forme avec l’homme choisi quelque chose de durable et d’éphémère, qui porte en lui des espoirs d’immortalité et des craintes d’échecs. Il y a du romantisme chez lui mais ce que je retiens, à titre personnel, c’est à la fois la solitude de l’homme et la difficulté pour l’écrivain de mettre des mots sur ses maux. Je ne suis pas un spécialiste de l’œuvre de Gary, mais il me semble me souvenir que dans la lettre qu’il laissa lors de son suicide figure ces mots « Je me suis enfin exprimé entièrement ».

     

     

     

  • la pyramide de boue

    N° 1567 - Août 2021

     

    LA PYRAMIDE DE BOUE – Andrea Camilleri - Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Il pleut des cordes sur la Sicile et donc sur la cité imaginaire de Vigata et la boue est partout. On a trouvé sur un chantier abandonné le cadavre d’un homme, un comptable, Guigiu Nicotra bien sous tout rapport, marié à une jeune et belle allemande, Inge qui a disparu. Bizarrement l’homme est en caleçon avec une balle dans le dos et on trouve non loin de lui une bicyclette. Les différentes investigations du commissaire et de ses adjoints révèlent que le couple hébergeait un homme dont on ne sait à peu près rien. Au départ, cela ressemble à une banale histoire de cocuage, c’est à tout le moins ce qu’on voudrait faire croire au commissaire, mais les recherches menées par lui et ses adjoints, l’efficace Fazio et Augello (je na parlerai pas de l’inénarrable Catarella) vont mettre en évidence une lutte sourde entre deux familles qui se partagent la région et les chantiers de travaux publics. Cela ressemble de plus en plus à la mafia, on n’est pas en Sicile pour rien et un journaliste et les témoins font l’objet de menaces! Montalbano lui-même a été victime d’une agression et il se demande s’il n’est pas temps pour lui de prendre sa retraite.

    Pourtant notre commissaire, rusé renard, ne s’en laisse pas conter et a bien l’intention de suivre son idée qui est bien différente de ce qu’on veut lui faire croire. Et puis qu’il se rassure, la vieillesse n’a pas encore fait trop de ravage en lui et peut être synonyme d’expérience, ce qui est plutôt rassurant. Il se révèle en effet un fin limier, un peu chanceux toutefois. Il en apprend beaucoup sur tous les protagonistes de cette affaire avec une histoire de voiture brûlée, de douille, de coffre-fort, de souterrain secret, un tatouage, la présence d’un personnage discret, de sociétés au noms poétiques, mais avec cette certitude sous-jacente et surtout obsédante qu’il y a autre chose que cette banale histoire de cocu qu’on a voulu lui faire avaler.

    Lire un roman de Camilleri est toujours pour moi un bon moment de lecture. La disparition de l’auteur il y a un an laisse Montalbano , son personnage emblématique, orphelin.

  • Le nouveaux carnets du major Thompson

    N° 1565 - Juillet 2021

     

    Les nouveaux carnets du major Thompson – Pierre Daninos – Hachette.

     

    Cet ouvrage date de 1973, soit vingt ans après les premiers « carnets », est toujours censé être écrit par notre Major, traduit par Pierre Daninos et débute son propos en comparant la France à une femme. Le mot est certes du genre féminin mais remarquons quand même que la République qui est son régime favori est incarnée par Marianne dont le buste trône dans chaque mairie mais, si c’est indubitablement le pays de la galanterie, on renâcle toujours à confier le pouvoir aux femmes. De même, quand la disparition d’un grand homme affecte la France, elle est veuve et il faut admettre que son histoire guerrière et colonisatrice lui réserve bien des occasions de déplorer la perte d’un de ses dirigeants. C’est après le référendum qui le désavoua que, fatigué ou désabusé, le Général de Gaulle préféra tenir sa parole de retrait, et même si cette fin avait quelque chose d’amer, on peut toujours trouver une certaine grandeur dans une sortie ! Le plus étonnant est sans doute de lire sous la plume du major un hommage à notre ancien Président qui certes a été l’hôte de l’Angleterre pendant la guerre et l’âme de la Résistance, mais que les Anglais n’aimaient guère. Ils n’aiment pas beaucoup les Français non plus et ces derniers le leur rendent bien.

    Pourtant le regard mi-amusé, mi sarcastique que porte cet ancien officier de l’armée des Indes sur notre peuple est-il souvent frappé au coin du bon sens même s’il n’est pas forcément drôle de s’entendre dire des vérités premières peu flatteuses. Le major noircit quelque peu le trait quand il parle des Français, mais au moins je trouve rassurant de savoir que nous ne sommes pas parfaits si toutefois la perfection existe en ce bas monde. Après l’épisode gaullien qui avait pour but de nous faire croire que la France était un grand pays au motif que son Président était universellement connu et respecté, les choses sont revenues à leur vraie place, celle d’une nation moyenne qui parfois peine à se faire entendre, qui vit un peu trop sur sa grandeur passée, qui a sur le plan international des attitudes à géométrie variable dans les soutiens qu’elle accorde souvent par intérêt à des régimes autoritaires qu’on ne voudrait pas sur notre territoire. Quant à donner des leçons, de démocratie par exemple ( mais aussi de morale ce qui est également rassurant), il y aura toujours du monde en France.

    Notre Major porte sur notre pays un regard géopolitique acerbe et je dois bien dire que j’ai beaucoup moins souri à la lecture de ces derniers carnets qu’à celle des précédents, non que l’humour tout britannique en soit absent mais j’y ai trouvé un petit quelque chose de différent, une ambiance moins légère, peut-être aussi parce qu’à travers le Français dont il fait l’inventaire de ses petits travers et même de ses vertiges métaphysiques, de sa façon de s’exprimer, il parle un peu de l’espèce humaine. Cela va parfois jusqu’au règlement de compte à fleurets mouchetés comme on dit, mais quand même !

     

    Ce livre a été écrit à l’aube des années 70 , Daninos n’est plu (disparu en 2005) et donc son major non plus, mais je me demande ce qu’il dirait du paysage politique français d’aujourd’hui, avec ces quinquennats manqués, ces crises sociales, constitutionnelles, réformatrices et sanitaires difficiles à gérer, de la pandémie, de ces affaires et de ces scandales dont certains sont encore pendants et le resteront sûrement encore longtemps, sans parler des attentas terroristes et du retrait de la Grande Bretagne du Marché Commun. Cela lui donnerait des biscuits, du grain à moudre comme on dit et même si les humoristes d’aujourd’hui ont la dent beaucoup plus dure, l’humour plus caustique, j’ai retrouvé avec plaisir Pierre Daninos et son Major.

    Il promène son œil critique sur ses voisins d’outre-manche et constate que vingt ans après rien n’a vraiment changé. Nous restons quant à nous franchouillards et les Anglais gardent leur thé, leur pelouse, leur brouillard et leur cricket dont seul un britannique peut comprendre les règles . D’ailleurs le contraire eût été étonnant !

     

  • La sorcière et le capitaine

    N° 1564 - Juillet 2021

     

    La sorcière et le capitaine – Leonardo Sciascia – Fayard.

    Traduit de l’italien par Jean-Marie Laclavetine.

     

    Le prétexte de ce roman est un court passage du célèbre et unique roman d’Alessandro Manzoni, « Les fiancés » (1825) dans lequel il dépeint la réalité sociale du Milanais sous l’autorité espagnole de 1628 à 1830. Dans cet ouvrage il est noté que le célèbre et estimé médecin de cette cité, Ludovico Settala, avait été, au XVII° siècle, pris à partie par la population qui l’accusait d’avoir répandu la peste dans la ville. Il avait en outre contribué à faire torturer et brûler une pauvre femme laide, Caterinetta Medici, accusée de sorcellerie sous prétexte que son maître, le pieux sénateur Melzi, souffrait d’étranges douleurs stomacales. Le sénateur fit donc appel au docteur Settala qui se révéla incapable de le guérir mais son illustre malade finit quand même par se rétablir. Cet épisode est également relaté dan « la storia di Milano » de Pietro Verri. De plus le capitaine Vacallo, retour de campagne et logé temporairement chez le sénateur, eut des rapports intimes avec cette servante dont il était amoureux.

    L’atmosphère fanatico-religieuse de cette époque et les théories qu’elle inspirait alors, sa connotation avec la justice, l’exercice de la magie, les envoûtements, l’Inquisition, l’exorcisme, les sorts jetés, l’emprise du clergé doublée de confusions de personnes, les doutes sur leur existence effective, le tout ajouté à une passion du capitaine pour Caterinetta qui souhaitait l’épouser, il n’en fallait pas plus pour conclure à l’emprise du diable et à l’accusation de sorcellerie de la servante qui exerçait sur les hommes une véritable emprise.

    La justice s’en mêla donc puisque, à l’époque, le poison était un arme facile pour se débarrasser de quelqu’un d’encombrant, mais, bizarrement, soit par calcul pour échapper au bûcher soit par honnêteté, la servante avoua tout ce qu’on lui reprochait, c’est à dire d’être une sorcière, d’avoir pactisé avec le diable et d’avoir eu avec lui des relations coupables et surtout d’avoir voulu séduire le sénateur, ce qui, d’évidence va l’envoyer au supplice. Pourtant, elle prend soin d’apporter des précisions, d’invoquer la Madone et autres saints, avec ex-voto, messes et prières, de faire appel à ses souvenirs d’enfant peuplés de récits terrifiants, à la mémoire collective nourrie par les supplices imposés par l’Inquisition. Évidemment tout cela ne pouvait que satisfaire la curiosité des juges et provoquer leur verdict. Elle fut donc soumise à la « question » dont la torture n’était pas forcément reconnue comme un moyen de découvrir la vérité, de sorte que les juges voulaient surtout créer un monstre qui ressemblât le plus possible à ce à qu’ils voulaient, même si cela ne correspondait en rien à la réalité. Bizarrement Caterinetta, prise dans une sorte de maelstrom où les superstitions le disputent au mensonge, ne pouvait qu’y consentir !

     

    Sciascia qui est un écrivain célèbre et connu, s’approprie un événement qui semble appartenir à la littérature de l’époque en même temps qu’à la petite histoire de la ville de Milan. C’est là un choix respectable pour un écrivain n’est pas obligé d’être constamment dans la fiction. S’il choisit de s’inspirer d’un évènement réel, il s’enferme lui-même dans les faits qu’il ne peut modifier (en cela les références produites attestent qu’il s’agit effectivement d’un fait avéré). Ainsi, il abandonne son thème favori, (pourquoi pas ?), la mafia, mais ne peut s’empêcher d’y faire allusion dans en évoquant des faits contemporains. Cela donne un roman un peu confus, un texte peu clair peuplé de trop nombreux personnages parfois furtifs, des faits contradictoires rapportés... Le titre fait mention d’un capitaine alors qu’ils sont trois qui interviennent dans la tranche de vie de cette femme, de sorte qu’on ne sait plus vraiment de quel officier il s’agit . J'ai été un peu déçu.

×