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et que celui qui a soif, vienne

La Feuille Volante n° 1112

Et que celui qui a soif, vienne. - Sylvain Pattieu – La Brune au Rouergue.

 

Dès l'abord et malgré ce titre tiré d'un verset de l’Évangile, le lecteur est plongé dans l'atmosphère de ce siècle de piraterie, avec pour personnage central la mer. A l'époque, la navigation était plus dure que maintenant, plus aventureuse et incertaine aussi. L'auteur ne nous épargne rien de la dure vie des hommes d'équipage à bord, des matelots recrutés de force ou par ruse dans les tavernes et qui bien souvent mourraient pendant le voyage, victimes des conditions extrêmes de navigation mais aussi des sanctions des supplices, parfois injustes infligés par les officiers et des boscos et des sévices des plus anciens. L'auteur nous fait aussi partager, avec force détails, les châtiments dont sont victimes des hommes d''équipage au nom de le nécessaire discipline. A cela s'ajoutaient la piraterie, les mutineries, les abordages meurtriers auxquels les navires marchands ne pouvaient résister. Il nous invite aussi à terre, à l'escale, avec l'alcool, les filles du port et les rixes parfois mortelles. C'était l'époque des négriers, du commerce triangulaire, des traversées inhumaines avec au bout la souffrance à fond de cale et la mort pour ceux qui passeraient leur vie en esclavage ou tenteraient de prendre par la révolte leur destin en mains. Il y avait ce Nouveau Monde, cette Amérique, qu'il fallait peupler avec des femmes qu'on sortait des bordels ou simplement de la misère en leur faisant miroiter des jours meilleurs. Pour beaucoup c'était l'espoir qu'on entretenait ainsi, mais la réalité était bien différente. C'est aussi l'époque de la Compagnie des Indes Orientales où le mot d'ordre était de s'enrichir par le commerce entre l'Europe et l'Asie mais dans la tradition puritaine protestante.

 

Ce brassage de population fait naître des rencontres pas toujours heureuses. Le microcosme de ces trois navires à voiles, le négrier, le marchand et le pirate, donne à l'auteur l'occasion de se livrer à une galerie de portraits étonnants, émouvants et parfois même inattendus, des hommes de la terre se retrouvent à bord, des paysans et des religieux incapables de s'adapter à cette nouvelle vie, des femmes du bord pour qui ces hommes sevrés d'amour se battent et parfois meurent. Il transporte le lecteur dans ce siècle où la vie ne valait pas cher, quand les voyages maritimes se faisaient au gré des vents et des tempêtes, quand le danger et la mort faisaient partie du voyage, le tout sur fond de combats, d'abordages, de taverne et de liberté.

 

Ce siècle de piraterie n'était finalement pas bien différent du nôtre aujourd'hui où l'imagination n'a pas de borne pour s'enrichir, s'approprier le bien d'autrui ou simplement le faire souffrir, l'écraser ou le jeter dehors pour le seul plaisir de se dire qu'on existe et qu'on a de l'importance. Dans ce siècle comme dans le nôtre, le mensonge, l'hypocrisie, l'adultère, la vengeance avaient cours, partagés équitablement entre les hommes et les femmes, malgré les apparences savamment entretenues. Les circonstances, les modalités, le décor sont certes différents mais l'espèce humaine reste la même, pas si fréquentable que cela malgré les efforts louables de gens qui veulent faire changer le monde, le rendre meilleur ! De simple récit d'aventure, ce roman passionnant au début et fort bien écrit, malgré cependant de nombreuses longueurs et l'histoire un peu abracadabrantesque de Karl (ou de Katarina), et le mélange franchement déroutant des époques, pirates ou non, et des épisodes de la vie personnelle de l'auteur, révèle, s'il en était besoin, cette espèce humaine pas si reluisante que cela mais à laquelle nous appartenons tous.

 

Ce qui au départ était excitant, qui sentait bon l’aventure et le dépaysement est parvenu, sur la fin, à me lasser.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Les étoiles s'éteignent à l'aube

La Feuille Volante n° 1110

Les étoiles s'éteignent à l'aube Richard Wagamese - ZOE

Traduit de l’anglais par Christine Raget.

 

Nous sommes à l'ouest du Canada, dans une nature sauvage. Franklin Starlight tout juste âgé de seize ans part avec sa jument à la rencontre de son père, Eldon, quelque part dans un endroit sordide, des retrouvailles au crépuscule de sa vie. Franklin a été élevé par un vieil homme qui lui a tout appris de cette vie sauvage, de cette vie patiente de chasseur, un étranger à qui Eldon l'a confié alors qu'il était enfant. Il n'a que rarement rencontré son père et n'a jamais connu sa mère. Rongé par l'alcool son père va bientôt mourir et veut que son fils l'enterre dans la montagne, comme un guerrier qu'il n'est cependant pas, c'est à dire d'une façon honorable ce qui, dans la tradition indienne lui permettra de connaître la paix dans l'au-delà. Après bien des hésitations, Franklin qui ne sait rien de sa famille interroge son père qui lui révèle des secrets. Eldon profite de des derniers moments pour dire à son fils ce qu'il lui cachait depuis longtemps. Franklin presse de vieil homme de questions, notamment sur sa mère, ne le ménageant pas, discutant ses décisions d'alors, le jugeant gravement un peu comme s'il voulait régler des comptes avec lui.  En fait ce dernier voyage en compagnie d'un père qu'il ne connaît pratiquement pas a des accents de parcours initiatique pour le garçon. Il a une attitude contrastée avec le vieil homme, veillant à ce qu'il ne manque de rien mais aussi cherchant à en savoir un peu plus sur cet homme qui lui aussi veut se confier, lui dire ce qu'à été sa vie, son parcours vers l'alcool, ses regrets, ses remords , ses trahisons, ses douleurs intimes, ses obsessions. Cela prend des accents de confession ultime, une quête de pardon.

Les dialogues sont économes en mots, les descriptions empreintes de réalisme, de simplicité et de poésie ; Elles imprègnent le lecteur parce que la nature est le véritable personnage de ce roman. Elle est tour à tour foisonnante, luxuriante, nourricière mais aussi hostile et dangereuse et Franklin a appris du vieil homme à en vivre et aussi à y survivre. ;Au-delà de l'histoire, distillée avec de nombreux analepses, l'intrigue est bien construite et tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin sans que l'ennui ne s'insinue dans sa lecture. C'est un roman poignant et émouvant, riche en évocations qui révèlent ce que fut la vie d'Eldon, une succession d'échecs mais aussi de trahisons, comme s'il était marqué par un destin funeste dont il ne pouvait pas se défaire, avec au bout, la déchéance de l'alcool, la solitude, la peur de ne pas pouvoir effectuer ce dernier devoir. Un des thèmes soulevé par ce récit est aussi le métissage, les deux hommes appartiennent à la tribu indienne ojibwé mais ce que je retiens c'est la quête du pardon et les hésitations d'Eldon pour en arriver là, l'amour pour une femme et l'impossible bonheur avec elle, le silence et le secret entretenus pendant toutes ces années autour de la naissance de Franklin. Il y a autour de ce roman une sorte de mystère à l'image des peintures rupestres que le jeune homme croise en emmenant son père pour son dernier voyage, mystère de l'origine du garçon, de son abandon par son père, de la volonté de ce dernier de s'autodétruire face à sa mauvaise étoile, puis de retrouver in extremis son enfant et lui confier le soin de sa sépulture..

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Règlements de contes en bord de Sèvre.

La Feuille Volante n° 1111

Règlements de contes en bord de Sèvre - Philippe Guillemoteau Geste Éditions.

 

Le samedi matin est un jour de marché et c'est sacré pour les Niortais. C'est l'occasion de faire des emplettes mais c'est surtout un rituel immuable où presque toute la ville se retrouve Place des Halles, une sorte d'Agora où on aime se rencontrer. Cela fait du monde et et cela donne souvent lieu à des animations de rue puisque, dans cette cité, un centre culturel est dédié à cette activité. Il n'a y donc rien d'étonnant qu'en ce matin du mois d'avril 2013 des femmes grimées en Blanche-Neige débarquent dans ce quartier. Sauf qu'en réalité elles attaquent la succursale bancaire située sur le parvis sans que personne ne s'en rende vraiment compte. Tel est le point de départ de cette histoire qui réveille un peu la torpeur mais aussi les vieilles rumeurs de racisme, de délits et de trafics en tous genres qui ont lieu ici comme ailleurs. A ce moment Macéo, un musicien célibataire qui vivote de son art, assiste au spectacle depuis la terrasse d'un café, et, à ce titre, dépose son témoignage au commissariat. Il n'a pas vu grand-chose d'extraordinaire et les indices sont minces pour cette enquête dont est chargé le capitaine Papier et ce malgré les caméras de surveillance et les téléphones portables toujours à l'affût. Ce dernier mène comme il peut ses investigations rendues difficiles par un autre casse du même gang de femmes déguisées en personnages de contes de fées. Macéo qui n'aime guère la police, se retrouve malgré lui au centre de cette enquête qui, tout au long de ces trois mois, menace de plus en plus d'être classée et s'oriente mollement vers une association caritative composée d'épouses de notables niortais, s'égare dans le Marais, se fourvoie dans le cours des festivités culturelles locales et de la fête de la musique, le tout sur fond de réception mondaine, de difficultés financières d'une troupe de théâtre en résidence, de soif de reconnaissance, de relations amoureuses réelles ou fantasmées, d'hypocrisie, d'adultère, de luttes d'influences où chacun se sert de l'autre, de quête de reconnaissance et de remise en cause des liens qui unissent des gens qui pourtant croyaient bien se connaître, de volonté de s'encanailler, de braver les interdits et de sortir de la routine quotidienne par la prise de risques assez inconsidérés. Il y a aussi des femmes qui jouent un grand rôle ; leur présence illumine et complique un peu ce scénario aux multiples rebondissements.

J'avoue qu'au départ, j'ai été un peu désorienté par le déroulement de ce roman, la multiplicité des personnages, leur vie parfois un peu embrouillée, leurs rencontres, hasardeuses ou amoureuses, leurs passades, par cette histoire de perle perdue dans des conditions un peu rocambolesques, par ces casses dont l'un est si mal préparé qu'il est vraiment digne des « Pieds Nickelés », par ces choses que le policier découvre et qu'il veut taire alors que son enquête piétine, C'est une page qui se tourne pour beaucoup de protagonistes de ce petit drame. Pour ma part j'ai choisi d'y lire, au-delà de cette banale affaire de vols, l'histoire d'une amitié, une étude de caractères et de l'espèce humaine qui n'est pas toujours aussi franche et désintéressée qu'on veut bien nous le faire croire, un texte qui, mine de rien, note des remarques pertinentes sur les relations parfois surprenantes entre les gens.,.la vie  quoi ! Que reste-t-il de ces trois mois qui bouleversèrent ce microcosme ? Un peu de solitude et des questions restées sans réponse, des espoirs peut-être déçus… J'ai bien aimé ce roman qui se lit facilement, dans le style habituel du polar et l'auteur, musicien lui-même, régale son lecteur de ses connaissances et de sa passion en matière de musique. C'est effectivement un roman policier puisque la police s'en mêle, mais pas si noir que cela cependant. Il n'est ni violent ni gore et met l'accent sur les relations humaines et psychologiques. C'est aussi une agréable balade dans Niort, une ville de province peu souvent mise en scène mais qui mérite bien cette attention créative. Le suspens est bien distillé et tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin.  Un bon moment de lecture en tout cas.

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

La musique du hasard

La Feuille Volante n° 1109

LA MUSIQUE DU HASARD - Paul Auster – Actes sud

Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf.

 

Après avoir hérité une coquette somme d'un père perdu de vue depuis longtemps, Nash, ex-pompier divorcé, entreprend un long voyage sur le territoire des États-Unis, en voiture, seulement guidé par le hasard. Il est libre puisqu'il vient de confier sa fille Juliette dont il a été longtemps séparé, à sa sœur. Après avoir donné un grand coup de balai dans sa vie, son but est de voyager jusqu'à son dernier dollar. Ce qu'il souhaite surtout c'est emprunter les routes peu fréquentées, comme s'il voulait complètement fuir ce monde et confier au seul hasard son itinéraire et ses rencontres. Il y a la musique de Mozart et de Verdi, les femmes et il croise par hasard Jack Pozzi qui est un champion de poker nomade momentanément ruiné mais qui propose à Nash d'investir le reste de son argent dans une partie de poker contre deux milliardaires farfelus que bien entendu il plumera. Parce que les choses ne tournent pas exactement comme prévu, nos deux compères sont sommés de construire un mur pour leurs créanciers. Ces travaux étant presque réalisés Jack s'enfuit, est retrouvé à moitié mort et Nash, en proie à une sorte de folie, finit par se tuer en voiture. Tel est le synopsis de ce roman.

Au départ, j'avoue que je m'attendais à autre chose, avec le titre et la quatrième de couverture, je me serais bien laissé entraîner dans un autre univers créatif. Le hasard tient, si on veut le voir ainsi, une place dans le déroulé de cette tranche de vie de Nash mais ici j'ai pourtant vu beaucoup plus de libre-arbitre que de fatalité véritable. Nash jouit de beaucoup de liberté, symbolisé dans la première partie du roman par la route, à moins que cela ne soit qu'une illusion mais dans la deuxième partie c'est plutôt l'absence de cette liberté qui prévaut (addiction au jeu, obligation de construire le mur puis de rembourser la nourriture) sans que le hasard puisse être vraiment invoqué. Il faut cependant prendre en compte que nous sommes dans une fiction où l'auteur tient la plume et le destin de ses personnages [On pourrait ici parler également de le liberté des personnages de roman mais c'est un autre sujet]. C'est vrai aussi que nous avons là tout l’univers d'Auster où le réalisme le dispute à l'imaginaire et que c'est un terrain sur lequel je suis, à titre personnel, tout prêt à le suivre. De plus, j'accorde une grande place au hasard et contrairement à nombre de mes contemporains, je crois beaucoup à l'impact qu'il peut avoir sur chacune de nos vies. Les deux milliardaires enrichis ont chacun une obsession : Pour l'un c'est un château acheté en Irlande qu'il veut faire rebâtir pierre par pierre chez lui en Amérique, pour l'autre c'est une « cité du monde » une maquette qu'il construit et reconstruit en permanence. Deux folies, deux obsessions où le hasard ne me paraît pas avoir une grande place...Face à cela, il y a cette partie de poker que Nash et Pozzi sont sûrs de gagner mais, est-ce le hasard qui pèse sur les événements et en modifie le cours ou simplement la suffisance et l’assurance un peu trop grande de Pozzi et de Nash? Ce qui m'a frappé aussi c'est la solitude des personnages, Nash et Pozzi et leur rencontre, certes hasardeuse, ne fait pas d'eux des complices. Ils restent seuls jusqu'à la fin, c'est à dire face à la mort. Est-elle l'émanation de notre liberté, du hasard ou du destin, cette question reste posée.

Le contexte de ce roman est très américain. Il y est question d’argent, de poker, de liberté, de grandes réalisations, mais ce roman m'a semblé laisser beaucoup de questions en suspens sur le destin et la liberté individuelle qui sont des sujets philosophiques qui n'ont pas fini de nous interroger. J'ai retrouvé avec plaisir l'art du conteur de Paul Auster ce qui fait de lui, à mes yeux, un romancier majeur. La fin brutale de cette histoire m'a cependant un peu déçu je le trouve un peu convenue, presque prévisible, un véritable suicide d'où le hasard me paraît bien absent.

 

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Chanson douce

La Feuille Volante n° 1108

CHANSON DOUCE Leïla Slimani – Gallimard.[Prix Goncourt 2016]

 

Louise est vraiment plus qu'une nounou. Non seulement elle s'occupe de Mila et d'Adam, les enfants de Myriam et de Paul, mais elle se révèle une parfaite « fée de ce logis »entre cuisine et nettoyage. Cet emploi tombe plutôt bien pour elle, veuve, la cinquantaine et en difficultés financières. Les relations qui s’installent entre le couple et elle sont même de bonne augure et chacun y trouve son compte, même si, au terme de ces rapports, les parents abandonnent volontairement un peu de leur rôle d'éducateur au profit de cette étrangère qu’ils ne connaissent guère et qui s'accapare la place ainsi laissée vacante, jusqu'à ce que se crée une situation qui risque d'échapper à tout le monde. Certes, ils peuvent la congédier à tout moment, mais cette éventualité nourrit la dépendance qui peu à peu s'installe en eux au profit de Louise. Cela fait d'elle une sorte d'esclave moderne qui chaque jour s'enfonce dans sa condition, un servage volontaire qui fera d'elle, et sans peut-être qu'elle s'en rende compte au départ, une femme efficace, indispensable mais surtout envahissant et même transparente.

C''est un roman sociologique qui évoque aussi notre mode de vie actuel, l'obligation de travailler pour l'épouse face au salaire du mari parfois insuffisant, la tentation qu'elle peut avoir d'une ouverture sur le monde professionnel avec promotion et reconnaissance à la clé, face à une vie repliée sur un foyer, l'obligation de confier ses enfants, c'est à dire ce qu'elle a de plus cher au monde souvent à des gens inconnus, d’autant plus dévoués qu'ils s'impliquent plus complètement dans ce travail qu'ils ne le feraient dans un emploi ordinaire; on peut bien tomber ou non. Quant à la réussite professionnelle dont on nous rebat les oreilles depuis si longtemps au point qu'elle en devient obligatoire, elle sous-tend elle-même ce genre de situation et la nourrit, avec tous les risques que cela comporte. Il y a les préjugés de classe mais aussi l'implication logique de Louise face aux enfants. Même si ici nous sommes en pleine fiction[pas tant que cela puisque des faits semblables se sont déroulés aux USA], la réalité n'est jamais très loin. Je ne veux pas endosser la robe d'un improbable procureur mais Myriam et Paul, parent sabsents et employeurs abusifs, me paraissent bien coupables d'avoir ainsi livré leurs enfants, mais aussi leur foyer, leur intimité,leur vie, à Louise à qui le spectacle de la réussite et de l'argent auxquels elle n'avait pas droit était donné quotidiennement. La petite Milla et peut-être Sylvie, la belle-mère de Myriam, auraient pu être des vigies et faire prendre conscience à Myriam de cet écartèlement entre son rôle de mère et sa réussite professionnelle, mais personne ne les a écoutés. Le texte plein d'analepses, nous présente Louise comme une femme méritante, un peu mythomane, trahie par les siens, victime des événements, délaissée par son employeur, et finalement déstabilisée, tout ce qui va peu à peu faire d'elle une meurtrière. Une histoire qui sonne pour chacun d'entre nous comme un avertissement. Je ne sais pas si une telle « fée » existe mais qu'importe. Que l'auteure appuie sur le trait ne me paraît pas irréel. Nous vivons dans une société où l'exagération est quotidienne et n'étonne plus personne. La communauté dans laquelle nous vivons, à l'inverse de toute la logique du pourtant proclamé « vivre ensemble », fabrique chaque jours des exclus et des marginaux qui accumulent en eux des ressentiments. Ce glaçant récit en est l’illustration autant que son écriture peut être une sorte d'exorcisme.

J''ai apprécié le talent de l'auteur, les phrases simples et agréables à lire, une écriture sobre et élégante, de courts chapitres, une architecture du texte bien construite en forme d'analepse et malgré tout un suspense distillé jusqu'à la fin, même si les premières phrases du roman ne laissent aucune ambiguïté sur l'épilogue sanglant. Je ne connaissais pas cette auteure et je me félicite qu'elle ait été distinguée par ce prix littéraire prestigieux. Il m'est parfois arrivé dans cette chronique de dire qu'il a été, dans le passé, attribué à des écrivains qui ne le méritaient pas. Ce n'est nullement le cas ici, tant s'en faut, et je suivrai volontiers l'univers créatif de Leïla Slimani.

Les hommes à terre

La Feuille Volante n° 1107

LES HOMMES A TERRE Bernard Giraudeau - Métaillé

 

L'univers de la nouvelle est particulier et le fil d'Ariane est parfois difficile à trouver pour l'écrivain comme pour le lecteur. Ici c'est la mer, le voyage, l’éternelle errance des hommes incapables de se fixer quelque part. « Il y a les vivants, les morts et les marins », ceux qui ont épousé la mer et elle seule parce qu'un jour ils l'ont prise et par un incompréhensible mystère, elle ne les a jamais lâchés, et ce, même si leur vie en dépend, même s'ils doivent la lui offrir. « Un marin à terre est un marin perdu » dit-il, sans doute parce ses rêves de voyages et d'infini ne pourront jamais être épuisés, parce que le monde est vaste, la vie sans fin et la soif d'aventures inextinguible. Ici, j'ai retrouvé avec plaisir l'ambiance que j'apprécie depuis que j'ai ouvert un peu par hasard son premier roman. Je ne suis pas un voyageur mais j'aime voguer sur le dos de ses mots à lui, comme je le ferais sur la mer, cet océan qui venait se lover entre les tours de La Rochelle. J'aime retrouver des paysages familiers et découvrir des contrées que je n'ai jamais vues, c'est comme si je les connaissais depuis toujours, comme si j'avais croisé tous les personnages à qui il a donné vie. Il manie les mots avec aisance et je me dis que si la mort ne l'avait pas fauché trop tôt il serait devenu un grand écrivain qui sans doute puisait son talent dans cette blanche écume des vagues qui coulent dans les veines de chaque Rochelais. S'il fut un grand acteur, il ne fut pas moins un exceptionnel romancier, un témoin sans fard de sa vie parfois aventureuse, de son combat contre la maladie . Il n'empêche, j'aime ses mots quand il décrit un paysage et quand il parle de la beauté des femmes.  J'aime ces images d'enfance dans le Marais où croissent les anguilles et leurs rêves de Sargasses et ses évocations de La Rochelle, des voyages au long cours ou des campagnes de pêche. Ceux dont il a choisi de parler ce ne sont pas les officiers de la Royale aux beaux informes, avec médailles, plan de carrière, pension de retraite et emplois réservés mais les matelots perdus et désespérés avec, pour seul horizon, l'escale avec ses borées et ses bordels, de ceux qui s'embarquent sur des coques rouillées, oubliées des armateurs véreux et promises au naufrage, de ceux qui terminent leur vie au fond de la mer ou dans la crasse des ports, avec pour seules compagnes des putes et de l'alcool. Chaque homme à son histoire, celle des marins est souvent faite de naufrages et de cuites dans les bars louches et les amours tarifés. Son écriture est parfois crue mais il y a un souffle, une âme, la vie. Plus tard, une fois le sac à terre, il a été un terrien mais il a choisi de porter témoignage d'une page tournée, il est resté cet orphelin du voyage, de l'ailleurs, cet être incapable de se fixer, de tresser autre chose que des horizons de bastingages, de houles et de tempêtes, avec un peu de ce tangage qu'il quête au bord du corps des femmes. Ses évocations sont toujours pleines de sensibilité et de réalisme, servie par des descriptions poétiques et des introspections faites d'humanité et de nuances.

Dans « Indochine » il parle d'une rencontre entre un père et son fils, de cette tranche de vie paternelle oubliée ou peut-être cachées pour faire prévaloir la famille et peut-être la moralité avec cette hypocrisie ordinaire qui pourtant ne change rien à la réalité et au passé. J'ai goûté cette « histoire simple », une histoire de marin égaré sur la terre, écrite avec ce souffle. Avec « Billy », ce n'est plus vraiment dans la mer et les vagues qu'il puise son talent mais dans son parcours de marin à pompon rouge et çà col  bleu, dans les bars louches et les bordels des ports où le maquillage des femmes cache mal leur métier et leur désespoir. Des mots crus de bourlingueurs et de matelot ivres mais ça a au moins l'avantage d'être authentique loin de l'hypocrisie des petites bourgeoises qui ne cherchent qu'à s’encanailler, mais surtout une histoire à la fois cruelle et émouvante. « Diego l'Angolais » nous emmène à Lisbonne, avec le fado, la saudade, là on l'on parle toutes les langues et on lit Pessoa même dans les effluves de mazout.. Jeanne aussi a droit à l'attention de l'écrivain parce que sa trace est encore chaude. Une belle écriture pour un exceptionnel moment de lecture.

© Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Un bon garçon

La Feuille Volante n° 1105

Un bon garçon Paul McVeigh – Éditions Philippe Rey.

Traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paoloni

 

Mickael Donnelly, dit Mickey, qui est aussi le narrateur, est un garçon de 10 ans, espiègle et surtout bon élève, dans cette Irlande de Nord catholique des années 80. Il est content parce qu'il va quitter l'école primaire et aller dans une « Grammar school », c'est à dire faire le premier pas vers la réussite qu'on lui prédit, et des rêves, il en a plein la tête. Cela lui permettra au moins d'échapper à la misérable réalité qui est son quotidien. Mais sa joie n'est que de courte durée puisqu'il ne tarde pas à apprendre qu'il doit renoncer à ce projet simplement parce que son père a dépensé l'argent de sa scolarité pour satisfaire son penchant pour la boisson. Il ira donc à St Gabriel's, un collège ordinaire fréquenté par ses copains.

Les ennuis de Mickey ne s'arrêtent pas là puisque, depuis toujours il est différent des autres. Il préfère la compagnie des filles mais seulement pour partager leurs jeux, est toujours dans les jupes de sa mère, est très attaché à sa petite sœur Maggie, ce qui le fait passer auprès des garçons pour une « pédale » ce qui n'arrange pas les relations qu'il a avec eux. Malgré ses manières efféminées, sa sensibilité à fleur de eau, sa grande propension à rêver, il fait bien ce qu'il peut pour donner le change avec les filles mais n'a pas plus de chance avec la blonde Martine que pourtant il aime beaucoup ... Il lui reste son chien, son véritable complice et témoin de ses jeux, de ses peurs et de ses fantasmes d'enfant, avec la télépathie et le reste … mais tout n'est pas si simple et la mort s'invite dans ce décor.

Durant les vacances qui le séparent de la rentrée, neuf semaines, il pose un regard d'enfant sur un pays en guerre, occupé par les Anglais et tourmenté par les protestants, une atmosphère de violence urbaine avec l'ombre de l'IRA, bref, la mort omniprésente en menace ou en réalité. Il est sympathique ce petit Mickey, perdu dans un monde hostile et marqué par la pauvreté, constamment sur ses gardes et qui se réfugie chaque fois qu'il le peur dans un ailleurs qui ressemble à L' Amérique, à l'avenir. L'atmosphère qui règne au sein de sa famille ne vaut guère mieux, avec ce père qui finira par s'enfuir, son frère qui le malmène et l'enfant qu'il est se tourne vers Dieu pour un surréaliste et cruel monologue avec Lui. Mais Il restera sourd et muet devant ses aspirations et ses espoirs. Dans cette Irlande catholique il est directement sujet à cette culpabilisation judéo-chrétienne qui le taraude et pourrit chaque moment de sa vie.

C'est une réalité dure et violente vue à travers un regard d'enfant mais la manière de l'écrire m'a un peu dérouté.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

la passion Richelieu

La Feuille Volante n° 1106

LA PASSION RICHELIEU Isabelle Bournat – Tertium Éditions.

 

Il s'agit d'une pièce de théâtre, une comédie historique un peu grinçante.

Le rideau se lève sur un Richelieu pas encore cardinal mais simple évêque de Luçon en disgrâce à Avignon après l'assassinat de Concini Il se plaint amèrement de sa santé, de ses furoncles et s'adresse à Dieu pour lui demander la France, rien que cela ! C'est qu'il n'est pas dénué d'ambition cet Armand Duplessis, face à un jeune roi affaibli, valétudinaire, marié trop tôt, hésitant, même si son destin politique semble quelque peu compromis et sa vie menacée, du moins le croit-il. De la bouche du Père Joseph, « l'éminence grise », il apprend que le roi, qui pourtant ne l'aime guère, compte sur lui pour détourner la reine-mère Marie de Médicis, de son projet d'entrer dans Paris après son exil à Blois et de faire ainsi vaciller la royauté.

Nous voyons un Richelieu sujet aux accès de désespoir, se débattant avec la maladie et la peur du lendemain, alternant avec des périodes d’intenses activités, prêt à se compromettre lui-même plutôt que d'être évincé du pouvoir. En fin diplomate il sera un habile négociateur dans les relations difficiles et tumultueuses entre le roi et sa mère pour finalement, à titre personnel, choisir de servir la couronne. Il est présenté comme un véritable homme d’État, soucieux de la grandeur de son pays, du rayonnement de la France dans l'Europe (déjà) et dans le monde . Il était le protégé de la reine-mère qui l'a fait nommé cardinal mais face aux hésitations du roi, il n'hésitera pas à trahir son ancienne bienfaitrice pour servir la couronne et ainsi devenir le « principal ministre » du roi qui ne peut plus se passer de lui. Lui qui était destiné au métier des armes mais avait dû, pour conserver les bénéfices de l’évêché de Luçon à sa famille, embrasser la carrière religieuse s'emploie, au nom du roi à réduire les protestants, notamment à La Rochelle et à affirmer l'autorité royale à l'intérieur comme à l'extérieur du royaume, à construire le pouvoir absolu, à veiller au prolongement de la dynastie. Son action est des plus paradoxales puisqu'il interdit les duels mais organise les guerres, assoit le pouvoir du roi mais appauvrit le pays.

C'est assez astucieux de la part de l'auteur que d'avoir intégrer dans les personnages M. Gardien qui incarne la conscience de Richelieu, sa face cachée, qui ainsi souligne son côté machiavélique, ses contradictions, sa position entre volonté de durer et d'assurer son pouvoir personnel et celle de se mettre au service de roi et de son pays dans le respect de la religion. Il préparera l’avènement et l’éblouissant règne de Louis XIV. 

Je remercie Babélio et les éditions Tertium de l'avoir permis de découvrit cette oeuvre et cette auteure.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Grossir le ciel

La Feuille Volante n° 1104

GROSSIR LE CIEL Franck BOUYSSE – La manufacture de livres.

 

Un coin perdu des Cévennes protestantes le jour de la mort de l'Abbé Pierre. Deux paysans vieux, solitaires et taiseux qui habitent presque côte à côte dans ce paysage désert, c'est Abel et Gus. Gus c'est un pauvre gars que ses parents n'ont jamais aimé, autant dire qu'il a eu une enfance difficile qui l'a dissuadé de se marier d'autant que la seule femme qu'il a jamais aimée l'a oublié ; il vit de peu et ses seuls plaisirs sont de boire un coup et de s'occuper de ses bêtes. Abel est plus vieux que lui mais les deux hommes s'entendent bien, s'entraident et leurs relations ne sont pas vraiment cordiales. Il y a des dialogues savoureux et pleins de bon sens, représentatifs des relations entre eux mais les conversations ne sont jamais vraiment franches, pleines de sous-entendus, de retenues, comme s'ils se méfiaient l'un de l'autre. Le suspense est savamment entretenu à travers ces rapports quelque peu tendus.

Ce matin d'hiver, la neige est tachée de sang chez son voisin et cela bouleverse Gus d'autant qu'il a entendu des cris inhabituels. Puis vient le partage d'un secret bien encombrant, une révélation inattendue, une erreur constatée trop tard, la cupidité des hommes et ces choses de la vie qu'on voudrait oublier mais qui se rappellent à notre souvenir, cette existence dont nous ne sommes que les usufruitiers et qui peut à tout moment nous être enlevée...

Voila un roman comme je les aime, avec une intrigue qui tient de l'énigme, certes un peu gore et noire, mais après tout c'est aussi ainsi que j'apprécie la littérature à tendance policière même si la police ne s'en mêle pas. J'ai cependant goûté la justesse des expressions, le subtil humour des mots, le respect de la syntaxe, les descriptions réalistes et parfois même poétiques, le style loin du langage parlé parfois vulgaire et violent que, bien souvent les auteurs de polars se croient obligés d'adopter, bref un roman écrit dans le respect de notre belle langue française.

Je retiens les grands espaces, la solitude, le travail rude dans une terre ingrate, la volonté de rester en marge du monde parce qu'on sait ne pas y avoir sa place, la mort qui guette chacun d'entre nous, la vie pas forcément belle que vous imposent les autres et singulièrement ceux qu'on appellent « les siens » et dont on ne se méfie pas. Eux sont capables de vous montrer, et à vos dépends, ce qu'est l'injustice, de vous la faire vivre au quotidien au point d’hypothéquer votre futur et d'empoisonner votre présent, et ce sans le moindre état d'âme.

Ce roman qui se lit agréablement fut pour moi une découvertes et un bon moment de lecture.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Shots

La Feuille Volante n° 1102

SHOTS Guillaume GUERAUD – La brume au rouergue.

 

D'emblée, le titre anglais « shots » (coups) nous donne à penser qu'il ne va pas s'agir d'une balade tranquille. C'est un effet un roman noir et une quête familiale, l'histoire deux frères marseillais de 1981 à 2014 et d'une mère mourante. L'un, William, qui est aussi la narrateur, est un photographe semi-professionnel qui officie dans les mariages. Lors d'une de ses interventions, il assiste à un braquage qui tourne mal et dans lequel son frère aîné Laurent est impliqué et qui a donc choisi la délinquance et la cavale. William part à sa recherche pour que ce frère puisse dire un dernier adieu à sa mère et sa quête l'amène jusqu'à Miami puis à Cuba. Il va en faire le récit qui l’amènera à côtoyer des personnages peu recommandables… et à prendre des photos puisque son appareil ne le quitte jamais. Mais il se trouve que, quand il déroule son récit, ces photos ont disparu et il est contraint de raconter son histoire, de commenter des clichés qui n'existent plus et sont remplacés par des rectangles gris, des emplacements vides qui suscitent l'imagination. Il complète par des extraits de sites ou des coupures de presse qui illustrent ces tranches de vie mouvementée. Il refait pour son lecteur l'histoire familiale, celle d'une famille qui aurait pu être heureuse mais que le départ du père avec une autre femme a contribué à détruire. Au départ il y a des échanges de mails accompagnés de photos puis d'un voyage aux USA puis plus rien. C'est une série de tribulations en Floride à la recherche de ce frère disparu avec la rencontre de figures un peu interlopes ce qui laisse à penser qu'il n'a pas quitté le milieu de la délinquance. De son côté c'est une sorte de course-poursuite et de l'autre une chasse à l'homme puisque Laurent a choisi les mauvais côté des choses.

Ce roman est est un journal où sont détaillés par le menu les pérégrinations de William qui vont croiser le sang, la mafia cubaine, le vaudou haïtien, les femmes fatales, l'argent, la violence, le trafic d’œuvres d'art, le vol de voiture et d'argent, les activités terroristes bref un thriller qui tient en haleine son lecteur, grâce notamment au suspense crée par la disparition des photos dont il ne révèle la raison qu'à la fin, qui fait voyager et pénétrer l'univers particulier des mafieux qui n'est pas vraiment familier de William. Pour autant, je n'ai guère goûté le style, farci de mots anglais et dont les phrases doivent beaucoup au style parlé. Je ne connaissais pas cet auteur avant la lecture de ce roman. C'est une découverte littéraire certes mais qui ne me séduit pas. J'attends autre chose d'un auteur de roman.

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Ressentiments distingués

La Feuille Volante n° 1103

RESSENTIMENTS DISTINGUES Christophe Carlier – Phébus.

 

Au départ l’exergue, dont il ne faut jamais négliger la lecture, surtout dans un roman de Christophe Carlier nous donne le ton « Il y a des dos, dans la rue qui appellent le couteau… Pourquoi ?... ». Et il y a aussi ce titre en forme de jeu de mots et de formule de politesse clôturant une lettre formelle. Un corbeau qui habite une île perdue en mer, y sème la panique par l'envoi de cartes postales anonymes qui accusent, invectivent. Ainsi s'installe dans ce microcosme une véritable psychose entre ceux qui reçoivent des lettres, ceux qui craignent d'en recevoir, ceux qui s'en écrivent eux-mêmes pour ne pas être en reste… Et que dire de ceux qui disparaissent sans explications ! Quant à Gabriel, le facteur rhumatisant, il a du mal à bien faire son métier, partagé entre son devoir de distribuer le courrier et ses états d'âme puisque, malgré lui, il entretient cette anxiété et devient l'auxiliaire de la Camarde après un suicide inévitable. C'est bizarre toutes ces lettres à une période où les gens ne s'écrivent plus et chacun, après avoir mené sa propre enquête, s'en remet à la maréchaussée qu'incarne Gwenegan pour qui tout le monde est coupable mais que cette affaire laisse sans voix dans un village où chacun se connaît, s'épie mais garde le silence, jugeant, condamnant, détruisant la vie d'autrui, drapé dans sa bonne conscience et sa tartuferie. Pourtant l'Ordre Public motivant une enquête n'est pas vraiment menacé, les cartes ne bousculant que les consciences, les soupçons ne suffisent pas et les preuves manquent. Il y a le café où fleurissent les fantasmes les plus fous, où chaque buveur se transforme en philosophe et y va de son adage de comptoir avec sa voix empâtée par l’alcool. L'ennui que distille d’ordinaire une île pourrait parfaitement expliquer un tel comportement qu'on attribue à une femme seule, aigrie, qui n'a jamais connu d'homme pour exorciser sa méchanceté. A moins que, là comme ailleurs, l'espèce humaine ne retrouve ses vieux démons surtout dans une île où tout est différent, ne réveille la médisance, la jalousie, la vengeance, la peur ancestrale et diabolique de la mort et des revenants qui sommeille dans l'inconscient de chacun et contre quoi la religion, ses rituels et ses croyances ne peut rien.

J'ai retrouvé avec plaisir le style délicat et poétique de l'auteur, ses phrases festonnées, dentelées, percutantes, délicieusement jubilatoires que j'avais aimés dans « Singulier » (la Feuille Volante n° 1083)et « L'assassin à la pomme verte »(la Feuille Volante n°1058), son sens du suspens entretenu par une présentation en courts paragraphes qui composent ce roman comme un tableau pointilliste dont chaque personne serait une touche de couleur plus ou moins vive, ses aphorismes pertinents, son regard posé sur l'espèce humaine désireuse de porter préjudice à son prochain pour son propre bénéfice ou son simple plaisir. Ce n'est pas un simple roman policier mais une véritable étude, rédigée comme le journal intime d'un témoin invisible de ce spectacle à huis-clos à qui rien n'échappe de toutes ces tranches de vie, des relations adultères ni des tentatives sentimentales avortées, qui met en évidence la solitude des individus mais aussi la jalousie, la délation, les secrets, l’orgueil, la suffisance, le sentiment de puissance, la vanité, l'hypocrisie... et cette volonté de nuire du corbeau que ne rachète pas la volonté d'apaisement d'une bienveillante corneille ou d'un redresseur de tort, fut-il manipulateur, comme deux faces d'un Janus bizarrement humain.

Les choses ne vont pas toujours comme on le souhaiterait même s'il est facile de faire prévaloir les apparences sur la réalité et ainsi vivre à nouveau en paix, comme si rien ne s'était passé et que la vie reprenait son cours, ordinaire et banal !

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Au fond des bois

La Feuille Volante n° 1100

AU FOND DES BOIS – Karin SLAUGHTER – Harper Collins Noir.

Traduit de l’américain Emmanuel Plisson.

 

Léna Adams est policière à Macon (Géorgie-USA) Un soir, elle est agressée à son domicile et Jared Long, son mari également policier, est touché gravement et son pronostic vital est engagé. Léna, perdant tout contrôle, tue un de ses agresseurs. Une telle agression entraîne une enquête interne sur Léna et Jared et elle pourrait bien trouver son explication dans les affaires traitées par Léna ou par son mari et notamment cet assaut contre la maison d'un mafieux auquel a participé Léna. Les investigations s'annoncent difficiles d'autant que tous ne disent pas la vérité, gardent le secret sur leurs informations au lieu de partager et on pense que tout est de la faute de l’enquêtrice. Ce n'est que ce n'est pas la première fois qu'elle fait l'objet d'une telle procédure et c'est un peu comme si elle provoquait la mort de ceux qui l'approchaient. Il se trouve que celui a qui a déjà enquêté sur elle, Will Trent, un flic qui agit sous couverture, était présent sur les lieux de cette agression et a empêché Léna de tuer le deuxième assaillant. Les recherches s'orientent vers celui qui se fait appeler Big Whitley, un pédophile, proxénète et trafiquant de drogue, une vieille connaissance de Will et dont le repère se situe au fond des bois. Les personnages qui hantent ce récit sont multiples [une liste aurait sans doute été opportune en début de récit], leurs liaisons, leur histoire personnelle et professionnel se croisent et s'entrechoquent avec la mort qui parfois les emporte. Ceux qui restent vivent leur deuil comme ils peuvent et la résilience n'est pas forcément au rendez-vous.

Tout y passe, les scène gores, les techniques policières avec les détails médicaux ainsi qu'un minutage précis de l'agression, les références à la Bible si prisée des Américains, les analepses un peu déroutants pour le lecteur, les luttes d'influence et les oppositions entre les différents protagonistes, les ripoux, des trafics, l'opposition manichéenne incontournable ... L'accent est mis sur le couple Léna-Jared, leurs relations sont difficiles, un peu comme celles d'un vieux couple que la venue d'un enfant pourrait ressouder. Léna est un personnage complexe, à la fois forte et fragile, inconsciente face au danger, imprévisible, seule et rongée par la culpabilité, toujours tentée de faire « cavalier-seul » dans son travail et là c'était Jared qui avait payé, un peu comme si les assaillants avaient voulu la frapper à travers l'homme qu'elle aimait, mais elle n'aimait réellement personne ! Elle a un peu l'impression de revivre, toutes choses égales par ailleurs, l'épisode qui a coûté la vie à Jeffrey, son coéquipier et le mari de Sara, médecin hospitalier et ancien légiste, il y a cinq ans. Les rapports entre les deux femmes sont difficiles à cause de ce passé délétère. Elles le sont aussi pour Will qui a partagé la vie de Sara après la mort de son époux.

Je remercie Babelio et les éditions Haper Colins de m'avoir permis de découvrir l'univers créatif de Karin Slaughter et ce roman qui se lit bien, un thriller violent dans le style comme dans les dialogues mais où se mêle des passages agréablement écrits. Il distille jusqu'à la fin un suspens de bon aloi mais qui laisse cependant la place à une réflexion personnelle sur le pardon et la culpabilité, ce qui donne à ce roman une dimension différente et inattendue.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Désorientale

La Feuille Volante n° 1101

DESORIENTALE – Négar DJAVADI - Éditions Liana Levy.

 

La narratrice Kimiâ Sadr, née à Téhéran mais qui vit en France depuis l'âge de dix ans, va nous faire voyager à travers le parcours de sa parentèle, sur trois générations, mais aussi dans l'histoire de la France et de l'Iran. L'occasion de ce récit va lui être donnée par un rendez-vous à l’hôpital Cochin dans l'attente d'une insémination artificielle. Ce roman est une sorte de devoir de mémoire, l'évocation du livre de sa mère, Sara, racontant la fuite éperdue de la famille de Téhéran à Paris, mais aussi un hommage à la figure de son époux, Darius, journaliste iranien assassiné, personnage controversé, opposant politique, autant au régime du Shah qu'à celui de l'ayatollah Khomeiny. La narratrice nous raconte aussi son histoire personnelle, celle, d'une fille dont le père espérait un fils aux yeux bleus, qui vire garçon manqué, finit lesbienne… et mère ! Être homosexuel en Iran est inconcevable dans ce pays où les codes sociaux sont à ce point définitifs et où les femmes sont vouées au mariage et à la maternité. Pour Kimiâ, l'exil intérieur précédera donc la vie en France où l'attendent abandon d'identité, efforts d'adaptation dans un pays d'accueil culturellement différent et mais aussi la marginalisation et la solitude. C'est aussi une exploration, parfois hasardeuse de réalités familiales empruntes depuis longtemps de silence, d'hypocrisie et finalement de trahison et de meurtre.

Le titre de ce roman est pertinent en ce qui concerne la narratrice, véritablement déracinée de ses origines orientales mais qui, je dois le dire sans mauvais jeu de mots, m'a aussi désorienté. Je ne suis peut-être pas assez coutumier des récits écrits à la façon orientale, je ne suis peut-être pas suffisamment versé dans l'histoire commune de la France et de l'Iran mais j'ai été un perdu devant la profusion de personnages dont les vies s'entrecroisent et s’entrechoquent, dans les analepses et les apartés que la narratrice emploie pour nous faire partager cette saga familiale. Elle m'a certes fait voyager et connaître un peu mieux l'histoire et les coutumes de l'Iran, notamment la condition des femmes, partager des moments de la vie de son arrière-grand-père, le flamboyant Mirza-Ali à la nombreuse descendance tant légitime que naturelle, homme dont les yeux turquoise signent sa paternité, celle de Darius Sadr, le père de Kimiâ qui était un jour parti pour la France et dont la vie est une fuite perpétuelle. Je n'ai peut-être pas assez partagé son exil a elle, vécu à la fois comme un renoncement forcé à quelque chose d'éminemment personnel et en même temps à l'abandon de son enfance, mais pourtant ressenti par elle comme une sorte de seconde naissance. C'est un témoignage qui cependant ne m'a pas laissé indifférent parce qu'il a cette dimension universelle de mise en évidence de la solitude, des failles et des fragilités de chacun d'entre nous, mais qui s'accompagne pour Kimiâ, et peut-être pour Négar, d'une rencontre avec une liberté inconnue d'elle en Iran, celle de vivre au quotidien, d'assumer son homosexualité mâtinée pour elle d'une maternité assez inattendue, de s'étourdir de musique et de marginalité, d'écrire et ainsi de faire obstacle à l'oubli dans une démarche personnelle de retour vers le passé et d'exorcisme face à la trahison familiale.

Le texte de ce premier roman est agréable à lire, c'est un témoignage plein d'émotions et d'authenticité, un acte de mémoire autant qu'une catharsis.

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Les obus jouaient à pigeon vole

La Feuille Volante n° 1099

LES OBUS JOUAIENT A PIGEON VOLE – Raphaël Jerusalmy - Édition Bruno Doucey.

 

Étonnant ce sous-lieutenant étranger, citoyen russe par sa naissance, engagé volontaire dans l’armée française au tout début de la guerre en demandant sa nationalité qui n'interviendra que lorsqu'il sera au feu, sous l'uniforme. Cet engagement il l'aurait contracté par amour de la France ou peut-être pour impressionner Lou, une demi-mondaine dont il est amoureux. Son nom imprononçable l'a fait baptisé Kostro qui est le raccourci de son vrai patronyme mais, dans la tranchée on le connaît sous le pseudonyme évocateur de Cointeau-Whisky. Il tranche en effet un peu sur les autres, lui qui, incorporé dans l’artillerie a demandé à combattre dans l'infanterie où l'espérance de vie des officiers subalternes est des plus courtes. Recherche de la gloire ou de la mort, prestige de l'uniforme, aura du combattant, besoin d'être différent des autres artistes... Allez savoir ! Que peut-on lire dans la sourire énigmatique de Guillaume Apollinaire ? La mort il la trouvera, mais pas dans la tranchée où pourtant il recevra un éclat d'obus dans la tête. Son « étoile de sang » l'arrachera à l'enfer des combats, le conduira à la trépanation mais c'est de la grippe espagnole qui fit plus de morts que cette guerre sanglante qui aura raison de sa vie, il avait trente huit ans ! Quand ses camarades peinent parfois à écrire à leur famille, lui inonde le vaguemestre de lettres à des femmes, à Lou, mais aussi à Madeleine Pagès rencontrée par hasard, de poèmes écrits pour elles, de textes à ses amis partis à l'étranger ou restés à l'arrière, pour la préface d'un ballet de Diaghilev...  Ça doit affoler les gars de la censure une telle boulimie d’écriture. C'est qu'il est poète, connu déjà sous le nom de Guillaume Apollinaire, précurseur de la poésie moderne, quelqu’un dont l'armée devrait se méfier, un marginal qui manie si bien les mots quand les messages militaires en sont si économes, pratiquent les codes et le secret. Un poète ça a horreur de la routine, des règlements, de l'autorité, ça ne demande pas à tenir un fusil et pourtant Kostro est là, parmi les hommes de sa section qui ont peur face à cette guerre qui fauche les espoirs et les rêves, face aux obus qui volent et brisent leurs vies et leurs envies des femmes. Guillaume, lui, tresse les mots dans sa tête, des mots qui n'auront peut-être pas le temps d'être écrits, des mots qui, bizarrement célèbrent la beauté de son quotidien guerrier, des mots qui disent sa liberté toute neuve, cette liberté d'écrire différemment, cette faculté d'emmener avec lui la poésie dans la bataille ! Ils sont loin le pont Mirabeau et la Seine et les hommes ici ont parfois la tête éclatée des tableaux de Picasso. Pour l'ennemi en face, c'est pareil, la même trouille, la même boue, la même merde, la même vermine, la même folie, celle d'être vivant à l'instant et un cadavre percé de balles juste après parce que la mort rôde et que les généraux jouent avec eux comme des enfants avec leurs soldats de plomb.

Bizarre aussi le titre de ce livre qui s'inspire d' un vers d' Apollinaire et qui le met en scène les dernières vingt quatre heures avant sa blessure à la tête, lui que ses camarades aiment bien, même s'ils ne comprendraient pas forcement les poèmes qu'il a écrits pour rien ni pour personne. Ce ne sont que des mots de hasard comme ceux qu'il a griffonnés sur le Mercure qui porte aussi quelques gouttes de son sang.

 

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Giboulées de soleil

La Feuille Volante n° 1098

GIBOULÉES DE SOLEIL – Lenka HORŇÁKOVÁ-CIVADE – Alma Éditeur.

 

Ce roman est partagé en trois livres, consacrés à trois femmes, Magdalena, Libuše, et Eva, qui se transmettent de mère en fille l'art de la broderie mais surtout le fait d'être nées de père inconnu, que leur géniteur soit un fils de patron, un soldat ou un ivrogne violent. Elles sont toutes des enfants de l'amour mais surtout des bâtardes et se transmettent cet absence de père comme une charge, une interrogation, un peu comme si un destin briseur de rêves la leur imposait. Elles l'acceptent comme une fatalité mais avec détermination cependant et chacune d'elles souhaitent ardemment que son enfant puisse exercer son choix et qu'on ne lui impose pas celui des autres. Pourtant tout commence avec Marie, la mère de Magdalena, à Vienne où elle était l'assistante et la maîtresse d'un gynécologue juif qui l'abandonne alors qu'il fuit avec sa famille face aux premières menaces nazies. Marie s'était réfugiée à la campagne avec sa fille, comme serveuse dans une auberge et accoucheuse à l'occasion. Puis naît Magdalena qui rêvait d'épouser josef mais doit se contenter d'un boiteux violent dont aucune femme ne veut parce qu'une bâtarde ne peut pas choisir. Libuše rêvait de Paris comme d'une destination lointaine et inaccessible. Eva enfin, très originale et exubérante, pertinente et impertinente, curieuse de tout et avide de liberté. C'est grâce à elle que les mensonges, les secrets et les non-dits de cette famille éclatent enfin. C'est avec elle aussi que s’interrompt cette malédiction.

Ces quatre femmes auront bien sûr des frères et des sœurs, seront mariées, mais pas avec le père de leur première fille. Ce mariage arrangé fera d'elles des victimes et le bonheur sera absent de cette union mais elles garderont le secret d'un amour impossible. La broderie, legs commun, sera pour elles une forme de liberté, d'évasion, de voyages impossibles, surtout pour Libuše. Leurs vies personnelles d'errance croiseront la grande histoire, celle de la Tchécoslovaquie bousculée par les événements politiques depuis l'empire austro-hongrois jusqu'à l'instauration et la fin du communisme, dont l'utopie, les mensonges et les erreurs sont omniprésents dans ce roman, en passant par l'occupation nazie. Seule Eva, l'arrière petite-fille de Marie connaîtra Paris, symbole de lumière et de liberté, réalisant ainsi le rêve de toute cette lignée de femmes. Parmi ces quatre récits, celui consacré à Eva est le plus pétillant, le plus ensoleillé. Dans « l’autoportrait » qui suit ce roman, l’auteure confie qu'il y a un peu d'elle-même dans ce livre et il est difficile de ne pas voir son empreinte dans le personnage de cette dernière jeune fille.

C'est donc un roman personnel et émouvant, chargé de symboles aussi, celui de ces femmes fortes, déterminées mais pas résignées, dans une société marquée par la violence, la compromission et l'hypocrisie. L'auteure s'attache son lecteur par son style poétique, spontané, parfois puéril mais toujours fluide et agréable à lire. Elle est de nationalité tchèque mais a écrit ce premier roman directement en français ce qui est sa manière de se l'approprier pour exprimer, selon elle, plus facilement son message et la subtilité des sentiments. Ce n'est pas si fréquent qu'un auteur exerce ce choix, j'y vois un hommage à la France où elle vit et à notre belle langue au point qu'elle considère que le texte ainsi écrit est l'édition originale de référence qu'elle traduit elle-même en tchèque.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Dulmaa

La Feuille Volante n° 1097

DULMAA – Hubert François – Éditions Thierry Marchaisse

 

Dulmaa c'est le nom de la mère d’Élisa, disparue depuis de nombreuses années, sans aucune explication pour retourner dans son pays natal, la Mongolie. Elle a ainsi abandonné sa fille, encore enfant et son mari français qui vient de mourir en faisant promettre à Élisa de retrouver cette mère mystérieuse qui vivrait actuellement une retraite monastique sous la direction spirituelle d'un lama. Elle part donc seule pour ce pays inconnu, seule, pas tout à fait cependant puisqu’elle est accompagnée de sa tante, mais surtout de son très mystérieux grand-père, d'un chien vieux mais bougrement protecteur et d'un cheval.

Quand elle arrive en Mongolie, elle est d'emblée confrontée à une culture qui n'est pas la sienne, où la mère est l'égal de Bouddha et à qui on ne demande évidemment pas de compte, où il est normal de séparer les enfants de leurs parents, où on n'aborde pas les problèmes de la même manière qu'en occident… A travers la steppe, elle est accompagnée des carnets de son père qui avait vu ce pays comme une image d’Épinal, une sorte de fiction fantasmée de « grands espaces » et « d'esprit des steppes » mais qui était revenu bien vite à une réalité plus terre à terre

Nous avons en occident une vision idyllique de ces contrées que nous avons un peu de mal à situer sur une carte. Au gré de la mode, nous adoptons l'image de la yourte et de l'hospitalité traditionnelle et oublions volontiers le quotidien pas forcément aussi agréable que cette carte postale. La dureté du climat, l'absence de confort, les lois du nomadisme, la tradition du mariage et la condition de la femme, la réalité du chamanisme, la présence des ordures dans le paysage urbain, la façon particulière d'affronter les problèmes... font de la mixité des cultures un concept intéressant pour les intellectuels mais qui transforme la quête d’Élisa en un chemin de croix long, parfois douloureux et tragique, bien loin de ce qu'elle avait imaginé. De plus ce voyage réveille de vieilles querelles familiales. Pour autant ce parcours qu'on peut supposer initiatique, ce retour sur soi-même et sur son passé familial, où l'impossible le dispute à l'irréel, se transforme en une odyssée épique et quelque peu surréaliste où Élisa semble protégée en permanence malgré la mort, les souffrances, par un improbable dieu. Il y a certes la nostalgie de l'enfance, les espoirs déçus, le gâchis de la vie, les épreuves endurées et l’imagination dévastatrice dont l'espèce humaine est capable mais quand même !

Ce roman promettait sans doute d'emporter son lecteur dans un voyage dépaysant et même exotique. J'y ai découvert des précisions documentaires, la façon de se donner l'accolade quand on espère se revoir, la manière de conjurer le sort pour éviter les accidents de parcours, les rituels religieux, la sagesse supposée du bouddhisme... Peut-être ne suis-je pas assez attiré par l'Asie, peut-être n'ai-je pas été assez attentif ou peut-être mes origines charentaises qui m'incitent à porter les chaussons du même nom m'ont-elles freinées dans cette invitation ? Allez savoir mais je ne suis que très peu entré dans ce roman malgré le suspense entretenu, le style agréable et fluide, j'ai très peu goûté son allégorie, l'apparition et la disparition quelque peu miraculeuses de certains personnages, son épilogue livré à la réflexion de chacun.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

l'ennui

La Feuille Volante n° 1096

L'ennui – Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit del' l'irtalien par Claude Poncet.

 

Dino est un peintre abstrait raté de 35 ans. Fort heureusement pour lui c'est un riche bourgeois romain qui n'a pas besoin de cette activité pour vivre ou plus exactement un oisif dont la mère qui l'adore a beaucoup d'argent. Célibataire, il choisit cependant de s'éloigner de cette femme un peu étouffante, de s'installer dans un appartement qui lui servira aussi d'atelier mais sans pour autant couper définitivement les liens avec elle. Pourtant il choisit d'abandonner la peinture. Un peu par hasard, il rencontre Cécilia, un modèle de 17 ans qui posait auparavant pour un vieux peintre qui vient de mourir dans des circonstances suspectes et naturellement, ils deviennent amants. Pourtant, après une relation passionnée qui a duré deux mois, il veut la quitter sans raison valable, mais se ravise et la soupçonne de le tromper. Dès lors sa méfiance se fait plus précise d'autant qu'elle invente tout et n'importe quoi avec un grand naturel, de sorte qu'elle épaissit elle-même le mystère qui flotte autour d'elle. Elle devient insaisissable, inattendue, et pratique le mensonge avec désinvolture, ce qui a pour effet d'aiguiser encore la jalousie de Dino qui ainsi s'attache davantage à elle.

En réalité, j'ai bien l'impression que Dino est un insatisfait chronique que la vie oisive et insipide, quelque forme qu'elle prenne, ennuie profondément. Ses relations avec cette jeune nymphomane sont complexes et l'ennui qui en résulte pour lui tire son existence d'une incapacité à la posséder réellement ce qui génère chez lui une douleur insupportable. Il devient jaloux d'elle, de sa relation avec Luciani, un acteur sans le sou alors même qu'il avait décidé de la quitter. Ce roman se veut être consacré à l'ennui, soit, mais j'ai aussi lu de grandes digressions sur le mensonge, les soupçons, la jalousie et l'angoisse de l'attente puisque Dino, loin d'abandonner Cécilia, se met à l'espionner maladivement, ce qui nous réserve pas mal de longueurs. Le plus étonnant est sans doute que malgré l'amour impossible qu'il éprouve pour Cécilia, il admet la vénalité de la jeune femme et accepte de financer ses relations avec son autre amant. Ainsi se reconstitue le traditionnel triangle amoureux où Cécilia semble jouer un rôle passif, se donnant indifféremment à ses deux amants, alternant mensonges et vérités pour mieux vivre cette relation face à un Dino bizarrement compréhensif. Pourtant, ce dernier, dans le seul but d'échapper à cet ennui, se résout à la demander en mariage mais cette démarche ne plaît guère à la jeune femme qui refuse, ne pouvant ou ne voulant pas choisir entre es deux amants. Dino s'aperçoit alors que la possession même du corps de la jeune femme ne le satisfait pas, qu'il en conçoit même un certain ennui, mais refuse cependant de mettre fin à leurs relations. Il se révèle être un homme à la fois obsédé par cette femme et jaloux d'elle mais accepte cependant la réalité après avoir recherché le moyen définitif d'échapper à tout cela. C'est là un des thèmes centraux de l’œuvre de Moravia, le rapport de l'homme avec la réalité qu'il peine à accepter ce qui a aussi, dans son cas des accents autobiographiques autant que sociologiques, la société des années 1960, date de publication de ce roman, entrant dans la consommation à outrance et le néocapitalisme.

Tout le roman se décline en un long monologue mettant en évidence la déliquescence de la société bourgeoise ainsi que l’obsession du sexe et de son rapport avec l'argent. Les descriptions du corps et des postures de Cécilia ne sont pas exemptes d'un certain érotisme discret, mais, même si la littérature a largement illustré le thème de d'ennui, les longues digressions philosophiques auxquelles se livre l'auteur, dignes d'une dissertation du baccalauréat, ancienne section de « philosophie », m'ont parfois un peu ennuyé. C'est dommage parce que j'ai toujours beaucoup apprécié l'univers créatif de Moravia. C'est un peu comme si cette relecture, que je ne pratique pourtant pas volontiers, remettait un peu en cause l'intérêt que je lui porte.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Une vie entière

La Feuille Volante n° 1095

Une vie entière. Robert Seethaler – Sabine Wespieser éditeur.

Traduit De l'allemand (Autriche) par Elisabeth Landes.

 

Je note tout d'abord un paradoxe apparent : ce titre laissait présager un ouvrage important quantitativement et finalement nous avons une œuvre de 157 pages. C'est vrai qu'Andreas Egger est le type même du quidam qui passe inaperçu et dont on ne parle pas. Orphelin, il a été recueilli par une brute dont les coups répétés l'on rendu boiteux et dont chacun se moque. Il a vécu comme il a pu, construisant seul sa vie marginale mais honnête, dans les montagnes autrichiennes au sortir de la Première Guerre mondiale. Ce n'est qu'à l'âge de 35 ans qu'il rencontre un peu par hasard dans une auberge, Marie qui y était serveuse. Le fait qu'il effleure seulement son corsage le bouleverse et il l'épouse. Son existence jusque là difficile, faite de petits boulots ingrats et mal payés, change soudain avec la venue d'une entreprise qui construit des téléphériques. Il s'y fait recruté et apprécié et on pense que ses malheurs sont enfin terminés, qu'il va passer le reste de sa vie aux côtés de Marie, mais une avalanche ensevelit sa maison et tue son épouse. C'est un peu comme si la mauvaise étoile sous laquelle il est né s'était réveillée soudain. Ils n'avaient même pas eu le temps d'avoir un enfant. Pour exorciser son chagrin il poursuit son travail, ingrat et dangereux puisque cette vallée veut s'ouvrir au tourisme mais la guerre arrive qui bouleverse tous ses projets. L'Histoire le rattrape cependant et la fin du conflit l'envoie sur le front de l'Est mais, comme beaucoup de ceux que le destin a choisi pour être ses victimes, il passe plus de 8 ans dans un camp de prisonniers de la steppe russe avant de revenir dans son village en 1951. Là il connaît le sort des vétérans, oublié, ne survivant que de maigres indemnités et de petits emplois . Par chance les nazis ont disparu et le tourisme est enfin florissant. Lui qui était resté constamment en marge, constate l'avancée du progrès, l'apparition de la télévision, la marche sur la lune. La mode de la randonnée en montagne fait de lui un guide.

Je dois dire qu'au départ j'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire mais j'ai quand même ressenti de l'empathie pour le personnage d'Egger. Non seulement il n'a pas de chance, semble avoir traversé sa vie comme un passager clandestin, toujours méprisé et exploités par les autres, mais j'ai compris sa volonté de rester en retrait du monde, sa vocation pour la solitude, sa décision de quitter son emploi de guide pour se retirer à la fin dans une pauvre étable, creusée dans la montagne à la manière d'un terrier, une sorte de caveau avant le vrai, sa timidité avec les femmes, sa façon de s'excuser presque de faire partie d'un décor dans lequel il n'a qu'un rôle de furtif figurant. Évoquant sa jeunesse, il ne peut parler du « bon vieux temps » , il aurait pu être heureux, fonder une famille, mais son destin funeste s'y est toujours opposé, tuant ses rêves et son aventure avec la vieille institutrice est restée sans lendemain. Comme tous les solitaires, il se met à soliloquer, prend goût à sa vie d'ermite et traite par le mépris les ragots des villageois qui dans son dos dénigrent sa manière de vivre. La mort qu'il avait touché de près en Russie le saisit, comme elle saisit tout être humain, mais elle se fait précéder pour lui par les visions et on le prend au village pour un fou. Pourtant il a vécu soixante-dix neuf ans, une longévité étonnante pour un homme à qui la vie refusait le bonheur mais qui pourtant s'y était accroché. Il a survécu à bien des choses, a mené sa vie honorablement, sans immoralité et sans tapage et finalement en a été assez satisfait au point de rire de son malheur. Lui aussi choisit de mourir dans la montagne en acceptant la mort comme une délivrance, comme il y a bien longtemps, le vieux chevrier qu'il avait descendu dans sa hôte vers le village mais qui au dernier moment lui avait échappé pour aller s'abîmer dans la crevasse d'un glacier. On retrouva son cadavre plusieurs dizaines d'années après. J'ai bien aimé ce texte poétique et émouvant, cette vie simple, simplement évoquée, comme un hommage.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

fragments d'un voyage immobile

La Feuille Volante n° 1094

Fragments d'un voyage immobile. Fernando Pessoa - Petite bibliothèque Rivages

Traduit du portugais par Rémy Fourcade.

 

Tout d'abord il s'agit là de la publication de citations de Pessoa, choisies arbitrairement par l'éditeur parmi celles qui ont déjà été publiées ou qui restaient encore inédites, ce qui donne à voir un désordre de textes, mais un désordre apparent cependant. Ces « poèmes » révèlent un Pessoa, certes poète, bien qu'il s'en défende, mais surtout un penseur, un rêveur introspectif qui voisine avec un homme inquiet du quotidien (le manque d'argent) mais aussi l'amour ou plus exactement l'idée qu'il s'en faisait(« La vraie sensualité n'a aucun espèce d'intérêt pour moi »), un être hanté par l'idée de la vacuité de lui-même, bref quelqu'un qui est à la fois banal et extraordinairement hors du commun. Ce sont des textes riches et révélateurs, sans artifice rhétorique, des remarques jetées sur le papier au hasard de l'inspiration ou du désespoir.

Entrer dans l’univers créatif d'un poètes n'est pas chose facile et c'est sans doute encore plus difficile quand il s'agit de Pessoa, un homme qui toute sa vie a fui les honneurs, se cantonnant dans les fonctions de modeste rédacteur de documents commerciaux. Personnalité hors du commun, donc mais aussi poète complexe qui écrivait en son nom mais aussi au nom de personnages fictifs, créés par lui-même, aussi différents de lui-même qu'ils l'étaient les uns par rapport aux autres – C'est ce qu'on a appelé les hétéronymes.

Voila donc 241 fragments, c'est à dire des « pensées  » jetées sur de vieilles feuilles de papier, parfois même au dos de factures périmées et déposées dans une malle qui sera retrouvée après sa mort comme une sorte de bizarre testament à l'usage de tous les vivants et des générations à venir. Ce sont des sentences brèves où il nous parle de lui-même, de sa vocation poétique, du plaisir qu'il a à écrire, à inventer des personnages, sa préférence pour la prose, la prééminence de l’imagination et de son impossibilité de créer parfois, face à la page blanche ou face à son besoin de sincérité (« Le poète est un simulateur »). Mais, quid du voyage pour lui qui à part dans son enfance ne quitta pratiquement jamais Lisbonne ? Écrire, s’exprimer avec des mots, c'est comme dans tous les autres arts, faire un voyage à l'intérieur de soi. Cette démarche révèle une solitude intime, certes créatrice et catalysant l'émotion, mais aussi un mal-être où il prend conscience de son absence d'avenir, de la réalité de son échec avec une tendance à la procrastination ou carrément à l'inaction, de l'angoisse qui l'étreint entre des rêves fous pour demain et l'inutilité de sa vie au quotidien et même d'une sorte de déconstruction de lui-même, l'antichambre de la mort, la seule conclusion de la vie qui vaille (« la seule conclusion, c'est mourir »), bref une sorte de « saudade » qui caractérise bien l'esprit lusitanien. Il est en permanence ce, paradoxe, entre le vertige et le néant, la connaissance de soi et la simulation, la feinte voire la supercherie, conscient que son isolement se double d'une véritable déréliction face à une divinité à laquelle il ne croit plus et dans une société où il a du mal à se situer. Même le sommeil n'est plus pour lui une parenthèse bienvenue(« Je ne dors pas, j'entresuis ») c'est tout juste un moment physique obligatoire et la lecture n'est plus un « divertissement » au sens pascalien du terme. Pessoa est un être introverti qui avoue ne pas vouloir parler de lui mais c'est pourtant ce qu'il fait à longueur de pages et à travers différents hétéronymes, ce qui est une manière de s'analyser soi-même. Rien d'étonnant à cela, les écrivains trouvent en eux la vraie nourriture de leur œuvre. Mais à ses yeux, publier ce qu'on écrit, c'est perdre une partie de soi-même.

Comme le fait remarquer Otavio Paz dans un remarquable essai en forme de longue préface, Pessoa signifie « personne » en portugais, qui vient lui-même de « persona » le masque des acteurs romains, cela résume bien l'homme et l'écrivain.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Nouvelles inquiètes

La Feuille Volante n° 1093

Nouvelles inquiètes – Dino Buzzati – Robert Laffont.

Traduit de l'italien par Delphine Gachet.

 

L'univers de la nouvelle est particulier et réunir dans un recueil des textes écrits à des moments différents, sous des inspirations diverses tient parfois de la gageure. Ceux-ci ont en effet été publiés dans « Le Corriere della Sera », le célèbre quotidien milanais où Buzzati a occupé des postes différents de 1928 à 1972. Il a gardé de son ancien métier de journaliste son sens de la concision qui sied si bien à ce genre littéraire et qui en fait l'originalité. Il a le souci du petit détail qui tient lieu de longues descriptions, joue avec le suspense au point que le lecteur en vient à désirer ardemment l’épilogue, surtout quand il met du fantastique dans son texte.

Ici nous ne sommes pas dans « le désert des Tartares » (La Feuille Volante n°1076) qui lui valut sa notoriété, où il raconte une longue histoire, celle de ce capitaine Drogo qui attend quelque chose de la vie sans trop savoir quoi et qui finit par lui échapper, encore que le texte qui ouvre ce recueil en reprend le cadre, un peu comme si la vie militaire exerçait sur l'auteur une sorte de fascination. C'est le même Giovanni Drogo qui revient dans une de ces nouvelles mais sous la forme d'un jeune homme qui attend, lui aussi et qui finit par rencontrer la Camarde. Mais, revenons sur le titre. Il est parlant et c'est un thème qui convient parfaitement à notre auteur, au regard qu'il porte sur la vie. C'est vrai que si on se penche un tant soit peu sur notre condition humaine, si on accepte de l'observer, de l'analyser, de la disséquer, il y a bien de quoi être inquiet ! Notre condition d'homme implique la mort, même si en Occident nous faisons semblant de l'oublier et vivons sans y penser. Elle est présente dans tout ce recueil, encore évite-t-il la traditionnelle tartuferie dont parlait Brassens « Tous les morts sont de braves types depuis qu'ils ont cassé leur pipe ». Ainsi Buzzati remet-il les pendules à l'heure en évoquant les disparus tels qu'ils étaient vraiment de leur vivant. Cela fait parfois un choc. Non la vie n'est pas si belle que cela et quand elle peut l'être, nous avons cette bizarre volonté de nous la compliquer jusqu'à détruire ce que nous avions patiemment tissé. Quant à l'enfer, il n'existe pas dans l'au-delà mais bien ici, dans notre vie terrestre, et il ne cache pas sa conviction dans ce domaine. Notre vie est un perpétuel combat, contre nous-même et surtout contre les autres où chacun rêve d'éliminer son voisin pour s'approprier ce qui lui appartient ? N'est-ce pas une comédie qui tourne parfois à la tragédie entre flagorneries, compromissions, trahisons et simulacres. Chacun pour soi est le mot d'ordre, étonnez-vous qu'ainsi la solitude soit le résultat de tout cela !

Pendant qu'il y est, il règle aussi son compte à l'amour et aux amoureux qui choisissent de ne rien voir de la réalité immédiate. A la passion du début succède rapidement des espérances de pompes funèbres, quand on n'entretient pas artificiellement l'illusion qui cache désespérément les mensonges, les duplicités, les adultères. Les enfants perdent vite leur innocence et dès lors qu'ils entrent plus avant dans la vie ils apprennent tout le parti qu'ils peuvent tirer de ses hypocrisies et du jeu sur les apparences. Pendant qu'il y est, il n'oublie pas la fuite du temps qui nous rapproche inexorablement du terme et empoisonne la vie de ceux qui en prennent conscience et déplorent cette contingence. Encore faut-il qu'il ne se déforme pas mystérieusement et bouleverse le quotidien de notre vie en se peuplant de fantômes qui bien entendu se vengent. Le temps lui-même dissout tout, la beauté, la jeunesse. Parce que, pour corser le tout, son écriture s'enrichit de mystère, les récits se font sibyllins, les dénouements énigmatiques, histoire de dire à son lecteur qu'il est, grâce à lui, dans un autre monde, une autre dimension où il faut faire abstraction de la logique, oublier le cartésianisme pour ne privilégier que ce qui échappe à l'esprit le plus rationnel, sans oublier de rire de tout !

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

La passagère du France

La Feuille Volante n° 1092

La passagère du France – Bernadette Pécassou-Camebrac – Flammarion.

 

Nous sommes en 1962, c'est à dire dans cette période qu'on a appelé « les trente glorieuses » où le nom même de la France était synonyme de rayonnement économique et culturel. Ce nom était tellement prestigieux qu'on l'avait donné à un transatlantique de luxe qui assurait la liaison entre notre pays et New-York. Sophie, une jeune journaliste, a été choisie par son journal pour rédiger un reportage à propos de cette traversée inaugurale d'autant plus qu'à bord il y a des vedettes célèbres comme Michèle Morgan ou Juliette Gréco. Au début du voyage, un incident dont Sophie est le témoin et qui aurait pu avoir des conséquences regrettables sur la vie d'un passager, menace l'emploi d'un commis du bord et on la prie de ne rien dire de ce qu'elle a vu. Elle prend donc un rôle central dans cette affaire d'autant plus qu'un photographe prétend avoir fait des photos de cet incident. Sophie qui espérait cette traversée idyllique se trouve torturée par des états d’âme face à son travail. Pour autant cet événement va être le centre de ce roman et j'ai eu un peu de mal à croire, toute fiction mise à part, à tous les rebondissements que l'auteure y rattache, notamment l'intervention auprès de Jackie Kennedy.

En marge de cette histoire, il y a cette opposition constante entre ce milieu aisé des passagers et celui, laborieux, du personnel de bord, cet officier mystérieux et solitaire, personnage complexe et paradoxale dont la figure fascine Sophie ainsi que tous ceux qui le croisent. Il servira de trait d'union entre ces deux mondes qui n'ont rien de commun entre eux. Son histoire, son parcours, sa personnalité font de lui, à mes yeux, le personnage central de ce roman où il n'apparaît pourtant que par moments. Béatrice, la consœur de Sophie est une femme hautaine et méprisante, il y a aussi ce journaliste, dit l'Académicien, qui se veut attirant mais ne l'est pas tant que cela et ce photographe qui se prend pour un séducteur. Il y a certes des femmes élégantes, du champagne et du caviar comme il sied à ce genre d'atmosphère de fête continuelle, de belles descriptions mais aussi des énumérations techniques de ce paquebot de luxe, des récits à propos de la prestigieuse « table du commandant » et de tout ce qu'on peut faire pour y être admis, le tout avec son cortège de bijoux et de mondanités. On n'échappe pas aux histoires d'amour, incontournables sur un navire de luxe et pour une traversée de prestige, on ne coupe pas non plus aux mondanités, smokings, robes longues et baisemains, aux futilités, à la volonté de séduction, au jeu des influences plus ou moins effectives, aux nombreux faire-valoir qui accompagnent cette société sophistiquée où chacun est conscient de sa valeur qu'il pense inévitable et incontournable. On ne compte pas non plus les excentricités, le sans-gêne, les fautes de goût et les mufleries de ces gens qui se croient tout permis parce qu'ils ont de l'argent et donc du pouvoir. C'est, dans ce microcosme, la vitrine de la nature humaine. Au cours de cette traversée, de lourds secrets sont dévoilés, des personnalités se révèlent, des destins se déchirent et des projets s’évanouissent.

J'ai pourtant été un peu déçu par ce roman pourtant bien écrit. Pour une fois j'avais accordé de l'attention à la couverture, une jolie femme accoudée à un bastingage et à ce titre plein de mystères... Cela valait son pesant de rêves et de fantasmes avec le prestige des uniformes, le luxe du décor, la frivolité des passagers, les toilettes des passagères, le merveilleux de cette traversée, l'avenir de ce paquebot de croisières fascinant qui pourtant ne durera que quelques années et se terminera par son démantèlement… mais cela n'a pas suffi à m'embarquer dans ce récit. Je poursuis ma découverte de l’œuvre de Bernadette Pécassou-Camebrac. J'apprécie son style fluide et agréable à lire, mais, même si « Le France » était une invitation au rêve et au voyage, ce qu'est aussi un roman, je suis resté un peu en retrait, par nostalgie sans doute ?

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

la belle chocolatière

La Feuille Volante n° 1091

La belle chocolatière – Bernadette Pécassou-Camebrac – Flammarion.

 

Nous connaissons tous l'histoire de cette petite fille pauvre qui prétendit avoir vu la Vierge Marie dans la grotte de Massabielle. Nous sommes en 1856 et Lourdes n'était pas encore ce lieu de pèlerinage où le monde entier vient espérer un miracle et où « les marchands du temple » prospèrent. Le titre de ce roman ne s'y réfère pas puisqu'il y est question de Sophie, épouse belle et frivole d'un riche pharmacien qui est aussi chocolatier dans cette ville où se prépare la bal annuel et mondain du nouvel an organisé par le ministre impérial qui est aussi un notable local. On n'échappe pas aux banalités à propos de cet événement sur les toilettes, le défilé des jeunes filles en quête d'un mari, les commentaires inspirés par la jalousie et l'hypocrisie bourgeoise, le prestige de l'uniforme des hussards en garnison à Lourdes...

 

Je ne suis que très peu entré dans cette histoire. Il y a les potins qui sont colportés dans cette petite ville où tout le monde se connaît et s'observe, il y a certes l'usure du couple, cette passade de Sophie qui perd la tête pour un hussard et qui tombe enceinte. J'ai cru un moment à un remake de Mme Bovary. Tout Lourdes est au courant et, bien entendu son mari ne se doute de rien et croit en sa paternité, mais il n'y a rien là que de très ordinaire dans ce genre de situation qui vous font apprécier le célibat. Devant tant d'effervescence, Sophie, « la belle chocolatière » continue de penser à son amant parti vers d'autres cieux et quand il revient c'est toujours la même chose. En se donnant à lui, elle a non seulement connu le « grand amour » mais elle a aussi enfreint l'ordre social si cher au second empire, bousculé la morale et imposé à son mari aux yeux de tous un ridicule qu'il ne méritait pas. Je ne suis pas bien sûr cependant de ces grands sentiments qui n'existent que dans les romans.

 

L'étude sociologique en revanche est plus intéressante dans cette société gouvernée par des hommes où le petit peuple est pauvre et laborieux et que les riches exploitent et renvoient à leur guise en ce XIX° siècle, où les prolétaires travaillent dur et où les notables, attachés à leur situation sociale, les regardent de haut, les méprisent parce qu'ils ont de l'argent et donc du pouvoir, mais aussi la connaissance scientifique qui met en doute la foi. La peinture des bourgeois aussi est pertinente avec leurs discussions suffisantes de café du commerce qui n’épargnent personne, surtout quand le sujet porte sur les femmes. Cette évocation des pauvres n'omet ni les cabarets qui détruisent les hommes ni le dur labeur des femmes qui, malgré leur travail ne sortiront pas de leur condition de misère. Chacun reste dans son milieu social et les chimères de l'amour n'y feront jamais rien, quoique.... L'emprise de la religion est aussi révélatrice d'un état d'esprit empreint de crainte, de soumission et de croyances, la solidarité des femmes qui finalement croient aux apparitions de la petite Bernadette, se soutiennent et se montrent charitables et la peur des autorités à cause de l’ordre public menacé par les attroupements. Aux certitudes des hommes répond la croyance des femmes. Un tel mouvement ne va tarder à transformer cette petite ville, malgré la gêne puis la prudence du clergé. Quant à la culpabilisation de Sophie elle est aussi inspirée par cette société judéo-chrétienne qui baigne la société française dans son ensemble. La rumeur qui naît et qui enfle au sujet de tout et de rien et que les ragots entretiennent. L'épilogue ne m'a pas convaincu.

 

J'avais bien aimé « la dernière bagnarde », mais là, j'ai été moins passionné par ce roman pourtant bien écrit.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

L'affaire de l'homme à l'escarpin

La Feuille Volante n° 1090

L'affaire de l'homme à l'escarpin – Jean-Christophe Portes -City Éditions.

 

Il fait une chaleur étouffante à Paris en ce mois de juillet 1791. La fuite de Louis XVI à Varennes a définitivement discrédité le roi et la guerre civile gronde dans la capitale où le petit peuple s'agite dans une ambiance de fin de règne, où chacun se lâche et où l'agitation politique est quotidienne. La royauté est menacée par la Révolution mais aussi par le Duc d'Orléans, le cousin du roi, qui s'appuie sur le « Club des Cordeliers » et cherche à s'emparer du trône que défend comme il peut le marquis de La Fayette, fragilisé par les événements. Ce dernier cherche à déjouer les plans de cette coterie et charge son protégé, Victor Dauterive, ancien aristocrate discret, peintre et dessinateur à la vocation contrariée, devenu sous-lieutenant de gendarmerie, d'approcher les membres de cette conjuration.

Sur les bords de la Seine, on vient de retrouver le cadavre a demi-nu d'un jeune homme et le vieux commissaire Piedeboeuf n'a pour l'identifier qu'un escarpin. L'enquête révélera bientôt qu'il appartenait à la communauté homosexuelle, quant aux circonstances de ce meurtre, elles sont des plus obscures et compliquent les investigations du policier. Ces deux affaires semblent indépendantes l'une de l'autre mais est-ce réel dans une ville pleine d'espions et en constante effervescence où des factions s’affrontent en permanence pour la conquête du pouvoir face à une royauté qui vacille et une Révolution qui s’essouffle et une guerre civile qui couve ? Quant à Victor, toujours sur ses gardes, il a fort à faire pour mener à bien sa mission délicate confiée par La Fayette dans une ambiance délétère où chacun espionne l'autre, dans une atmosphère de complot où la fin justifie les moyens, de trouble, de désinformation, d'intrigue et de menaces de guerre aux frontières. Heureusement pour lui, il bénéficie d'une collaboration inattendue, discrète mais efficace dans un époque instable, même si sa vie est en sursis, entre menaces, réels dangers et hypocrisie.

J'ai découvert avec plaisir l’œuvre de Jean-Christophe Portes avec « L'affaire du corps sans tête » (La Feuille Volante n°1004). J'ai apprécié d'être à nouveau immergé dans un siècle qui a ma préférence (même si j'aurais peu prisé la vie sous la Révolution) et son roman fourmille de petits détails historiques, sur les us et coutumes, sur la mode, sur les expressions et les métiers de l’époque. Je n’omettrai pas non plus les portraits que l'auteur nous donne à voir dont celui de Victor Dauterive, certes fictif, mais dont la biographie et la personnalité nous sont révélées par petites touches. J'ai aimé les rencontres qu'il fait avec ceux qui ont effectivement participé à cette période dangereuse où tout était possible, où tout pouvait basculer dans la violence et la mort, le Marquis de La Fayette, Olympe de Gouge, Choderlos de Laclos... Ses romans ne sont pas sans rappeler ceux de Jean-François Parot qui, eux aussi, m'ont passionné. J'ai aussi apprécié cette peinture de l'espèce humaine dont la pusillanimité la pousse à détruire un jour ce qu'elle a acclamé la veille et qui ne recule ni devant une flagornerie, ni devant une trahison pour une distinction ou une prébende. Quant aux meneurs, possédés par l'attrait du pouvoir qui fait naître les ambitions les plus folles face aux événements, ils n'apparaissent que lorsque le danger est passé et laissent leurs partisans en découdre, risquer leur vie pour eux et n'en retirent que les honneurs…

L'auteur déroule cette intrigue historico-policière passionnante et fort compliquée en 7 jours, du 10 au 17 juillet. Le style est alerte, fluide et agréable à lire, le roman dépaysant à souhait qui balade le lecteur dans ce Paris de l'époque, à la fois interlope et chic, entre salons et bas-fonds, aristocrates, révolutionnaires et hommes de main et entretient jusqu'à la fin un suspens de bon aloi, bref un moment de lecture bien agréable et j'aurais plaisir à poursuivre ma découverte de l'univers créatif de cet auteur.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

La dernière bagnarde

La Feuille Volante n° 1089

La dernière Bagnarde – Bernadette Pecassou-Camebrac – Flammarion.

 

On n'en finit pas de nous vanter les mérites de la République qui garantit notre modèle social, respecte les droits de l'Homme et la liberté des citoyens … Rien n'est parfait mais la Troisième du nom a fait largement fi de tous ces dogmes si généreusement proclamés. Tout était organisé pour protéger la société, mais n'importe laquelle, et l'administration pénitentiaire possédait des bagnes où on entassait ceux dont la République entendait se débarrasser. Il fallait en effet purger la Métropole de ses mauvais éléments et on condamnait aux travaux forcés, c'est à dire bien souvent à la mort, tous ceux qui avaient contrevenu à la loi et à l'ordre public. Ceux des bagnards qui survivaient après leur peine étaient maintenus sur place en relégation pendant un temps égal à celui de leur condamnation dans un souci de colonisation. Pour favoriser le peuplement de ces colonies déshéritées, il fallait faire venir des femmes pauvres, sans logis, condamnées elles-aussi, mais à des peines mineures, en leur faisant miroiter la possibilité d'une vie nouvelle. Pour cela il fallait qu'elles épousent un relégué et on donnait au couple un lopin de terre pour vivre et fonder une famille. Cela c'était la réponse officielle, bien loin cependant de la réalité.

 

Nous sommes en 1888 et Marie Bartête, alors âgée de 20 ans part de l’île de Ré. Elle a été condamnée et emprisonnée pour des délits mineurs et on l'embarque pour la Guyane. A elle aussi, comme à d'autres condamnées, on a parlé de la luxuriance de l'outre-mer, de la beauté les paysages, de la vie facile… Elle ne sait pas ce qui l'attend, se fait beaucoup d'illusions mais ne tarde pas à changer d'avis une fois sur place et se retrouve à Saint-Laurent-du-Maroni, dans un enfer où elle est complètement oubliée, exploitée, abandonnée aux miasmes et aux dangers, malgré la bienveillance des religieuses qui les encadrent et d'un jeune médecin venu de France. Elle survivra, malgré les viols, les maladies et les mauvais traitements mais ne reverra plus jamais son pays.

 

Dans cette atmosphère délétère, la nature humaine se révèle dans ce qu'elle a de plus abject. Ici le pire côtoie les bonnes volontés les plus affirmées mais la vie dans cette contrée, l'hypocrisie, l'irresponsabilité, l’intransigeance ont vite raison des enthousiasmes les plus fougueux et des illusions les plus tenaces. Dans ce microcosme, Marie, bien qu'entourée par la mort et assaillie par la souffrance, le danger, la peur, les trahisons et la solitude, fait preuve de détermination et d'une farouche volonté de vivre, rencontre des moment de solidarité, de compréhension, autant de miracles qui adoucissent ses épreuves.

 

Telle est l'histoire de Marie Bartête (1863-1938), orpheline béarnaise, qui avait ému Albert Londres. Il s'en était fait l'écho dans « Le Petit Parisien » en 1923. Pourtant, dès 1888, des informations étaient parvenues en France mais aucun homme politique n'eut assez de courage pour dénoncer ces faits. Pour autant, si la vie des bagnards a fait l'objet de nombreux récits, celle des bagnardes fut complètement oubliée et ce ne fut qu'en 1904 que les convois féminins cessèrent définitivement en Guyane. Pour autant celles qui survécurent n'avaient pas les moyens de s'offrir un billet de retour et moururent sur place, comme Marie Bartête.

 

Le style est à la mesure de la révolte de l'auteure qui parvient sans peine à la faire partager à son lecteur. Personnellement, j'apprécie qu'on consacre ainsi des ouvrages à ceux que l'histoire a oubliés ou que la vie et le destin ont injustement malmenés.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

La sieste assassinée

La Feuille Volante n° 1088

La sieste assassinée – Philippe Delerm – Gallimard..

 

Philippe Delerm c'est le chantre du quotidien, le témoin de l'instant, des sensations, des impressions, des choses sans importance qui rythment notre journée ou notre vie, celle des quidams, des petits, des « sans grade ». C'est banal, c'est léger, sans grande importance et répétitif aussi, la sonnerie du téléphone, la poubelle qu'il faut descendre, la séance chez le coiffeur… Des petits moments de plaisirs, les pieds nus dans l'herbe, une douche dans la touffeur de l'été, le farniente de la plage et les châteaux de sable… Cela nous touchent, forcément, parce nous l'avons éprouvé, parce que cela nous dit quelque chose, même si on peut être étonné que cela fasse l'objet de mots écrits et publiés sur les pages d'un livre.

C'est ce que certains écrivains ont voulu faire, écrire la vie telle qu'elle est, pas celle éthérée des intellectuels, publiques des artistes du show-biz ou hypocrite des politiques, non celle de ceux dont on ne parle jamais. Ce sont des remarques, parfois acerbes, que lui inspirent ceux qui l'entourent, des impressions fugaces et c'est un simple stylo qui fuit et ainsi vous rappelle votre enfance, sur les bancs de la classe ou la puérilité des jeux qui ne se concevaient qu'au « conditionnel-sésame » (« on dirait que j'aurais fait ...» ) que l'âge adulte nous avait fait oublier un peu vite, mais aussi la timidité des premiers émois amoureux… Mais la roulette du dentiste, elle, vous ramène à une réalité plus actuelle. C'est parfois aussi l'évocation de tout le plaisir qu'on prend à la lente dégustation d'un artichaut, quand l'époque est plutôt au fast-food et au « time is money », à ce qu'il voit et qu'il décrit pour son lecteur, comme cette micheline-omnibus hors d'âge qui dessert encore pour quelques temps la gare d'un petit village. Il ajoute une pointe d'humour, une façon personnelle et malicieuse de rendre compte de la réalité, quand ce n'est pas avec une once de mauvaise foi. Rien ne lui échappe, ni un match de foot des « poussins » ni la déplaisante visite, généralement un dimanche matin où on a autre chose à faire, d' apôtres prosélytes venus vous porter la bonne parole en vous parlant du salut de votre âme ou du nécessaire retour à des valeurs religieuses traditionnelles et en vous priant de vous convertir sous le couvert d'une réflexion approfondie sur des vérités présentées comme les seules valables.

Nous avons droit à l'évocation un peu surannée des bals de campagne où on « valsait-musette », à la tiédeur bien actuelle des bistrots citadins et dans « l'heure du tee » dont le jeu de mot ne m'a pas échappé, c'est un autre monde mais puisqu'on étai dans la nostalgie, dans cette « saudade » chère à Fernando Pessoa, je me suis mis à regretter ces transformations qu'on bottait au rugby, mais en creusant une petite excavation dans la pelouse, d'un coup de talon résolu. Cela n’arrangeait sans doute pas le terrain, mais cela faisait partie du folklore. A l'heure des SMS, des courriels et du téléphone portable, je suis encore de ceux qui aiment recevoir des lettres, mais pas n’importe lesquelles, pas des factures ou des avertissements du percepteur, mais des lettres manuscrites, amicales ou, pourquoi pas amoureuses, j'aime les regarder, les décacheter, sentir l'odeur de l'encre et du papier, les lire, les relire, découvrir et interpréter l'écriture... et surtout pouvoir les conserver !

 

J'avais bien aimé « La première gorgée de bière » (La Feuille Volante n° 268) . J'ai retrouvé avec plaisir ces courts textes toujours aussi pleins de simplicité, de poésie, de dépaysement bienvenu. J'y ai retrouvé, toutes choses égales par ailleurs, l'ambiance que je goûte tant dans les poèmes de Léon-Georges Godeau. J'aurais peut-être apprécié un peu plus de nostalgie, mais cela tient à moi, sans doute ?

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Les mains libres

La Feuille Volante n° 1087

Les mains libres – Jeanne Benameur – Denoël.

 

Une histoire simple comme il en arrive souvent, celle de Mme Yvonne Lure, une femme sans relief qui s'est mariée tard avec un homme qui avait longtemps vécu en Afrique et l'avait rencontrée par hasard à l'occasion de la liquidation de la succession de ses parents. De lui il lui reste des livres qu'elle dépoussière sans les ouvrir, un peu comme si, parce qu'ils ont été touchés par son mari, cela lui en interdisait la lecture. Maintenant elle est veuve, solitaire, repliée sur elle-même en attendant sa propre mort. Le seul plaisir qu'elle s'accorde est de rêver sur les catalogues des agences de voyages. Par hasard, elle rencontre Vargas, un jeune nomade, un voleur, qui vit avec sa tante et son grand-père à proximité de chez elle. Le lendemain elle dépose un livre qui a appartenu à son mari près de sa caravane et cette rencontre improbable de deux êtres que tout oppose va changer sa vie, une histoire de livre qui va l'amener à découvrir le monde. Vargas ne sait pas lire et cette veille femme va lui faire découvrir, par sa voix, ce que contiennent les livres qui ont appartenu à M. Hervé Lure. Cela rappelle au jeune homme les histoires que lui lisait sa mère aujourd'hui remariée et donc cruellement absente de sa vie et ce souvenir le touche. C'est un peu comme si, à travers sa voix, Mme Lure prenait petit à petit et fictivement la place laissée vacante par cette mère. C'est aussi pour Mme Lure une manière de résilience. A cette occasion, elle peut se réapproprier les livres de son mari et en faire profiter le jeune homme. Vargas parle peu mais s’exprime plus volontiers à travers une petite marionnette qui ne le quitte jamais, comme un avatar de lui-même. Ainsi les mots qui passent à travers la douce voix de la vielle dame, à travers leur poésie, leur musique, ont ils pour le jeune gitan une fonction d'exorcisme de l'inexistence de sa mère, un peu comme si les deux deuils que vivent ces personnages étaient adoucis par les mots. Cette rencontre toute en nuances va sortir Yvonne de chez elle, l'inviter à s’intéresser aux autres, correspondre à une sorte de renaissance qui lui fait préférer la vie à la mort, lui rendre le goût du partage, lui donner de l'énergie au quotidien, l'inviter même à refaire le chemin à l'envers et retrouver sa jeunesse. C'est un peu comme s'il y avait une sorte de complémentarité entre eux. Ce qui caractérise cette relation, c'est le silence et Vargas va dessiner Yvonne, mais seulement ses mains et de mémoire, dans les tons de gris, couleur de leurs deux vies. Dans ces dessins il y a une dimension d'attente silencieuse, une sorte d’abolition du temps, un oubli de la différence d'âge, de culture et de condition sociale, une sorte de tentation de l'inconnu pour Yvonne qui avec son mari avant connu la sécurité alors que maintenant c'est une sorte d'aventure qui s'offre à elle.

Pour autant, j'ai senti une grande solitude chez chacun d'entre eux. Malgré les apparences qui ne sont qu'illusions, ils vivent chacun leur vie et ne se rejoindront pas, même si, à la fin, il y a une sorte de rapprochement à travers les souvenirs laissés par son mari. Mais finalement chacun confie au hasard le soin de commencer une histoire entre personnes qui ne se connaissent pas, un peu comme leur propre relation éphémère, à travers des livres déposés dans la ville, ce qu'on nomme maintenant «  cross booking », une manière de donner une nouvelle vie aux livres, de les faire partager, de les faire voyager aussi, un peu comme ceux des agences qui invitaient Yvonne rêve et au départ.;

L'auteure procède par petites touches poétiques pour composer ce tableau agréable. J'ai lu ce court texte en forme de roman comme une fable qui abolit le temps. Pourtant je ne suis pas entré dans cette histoire et j'en ai poursuivi la lecture davantage par curiosité et par attachement à la belle écriture de l'auteure que par réel intérêt

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

Ca t'appendra à vivre

La Feuille Volante n° 1086

Ça t'apprendra à vivre – Jeanne Benameur – Denoël.

 

Nous sommes en 1958 quelque part à l'est des Aurès. C'est la France, pour quelques années encore mais c'est un pays en guerre. Une petite fille de 5 ans raconte sa vie, celle de sa famille, un frère et trois sœurs plus âgés, dont le père, un Tunisien qui a épousé une belle Italienne aux yeux bleus, dirige une prison. Ce mariage « mixte » fait d'eux « des moitiés », une situation qui fait qu'ils ne sont jamais ni Français ni Arabes, comme ces harkis qui gardent la prison et qu'un matin on retrouve assassinés, la gorge tranchée. C'était pourtant une terre de soleil, de sable, de senteurs, de siestes, d'avenir aussi où on pouvait faire des projets pour demain, mais la mort rode et frappe. C'est « la valise ou le cercueil » et le choix est vite fait, ce sera le bateau, la métropole, le froid de l'hiver, les embruns atlantiques, une autre ville, une autre vie, dans une autre province française, presque autre pays, loin de l'Afrique du nord, avec ses peurs et les souvenirs qu'on laisse derrière soi et qui submergent. Toute une courte vie d'enfant lui revient avec ses joies éphémères et ses peines puériles, ses histoires inventées que les petites filles d'ici qui rêvent d'Orient, de sultans et de contes « des mille et une nuit » lui demandent de raconter. Elle ne les a jamais connus, jamais vus, mais elle s'exécute parce qu'elle porte en elle le merveilleux de l'ailleurs éclaboussé de soleil et elle prend goût à cet exercice qui, sans qu'elle le sache peut-être, est déjà son apprentissage de l'écriture.

 

C'est aussi une petite fille qui découvre sa nouvelle vie de métropolitaine, loin de la nourriture arabe, avec un ordinaire différent et de menus larcins pour l’améliorer mais qu'il faut taire, les épluchures de légumes qui feront la soupe qu'elle n'aime pas, les goût différents qu'elle découvre, les fins de mois difficiles, la brume du port, les murs gris de cette « ville aux arcades », les secrets de la plage... Dans cet univers un peu morne, il ne reste que le rêve de Djebel qu'elle enfourche volontiers pour s’éloigner d'ici. Alors, sur cette terre de France amputée de ses départements ultra-méditerranéens, des projets se forment, une maison au soleil, comme avant, comme là-bas, dans le sud, face à ce Maghreb qu'il a fallu quitter... mais ce ne sont que des mots qui s'évanouissent et se cognent aux murs de l'appartement gris de cette ville atlantique.

 

Ma découverte de l’œuvre de Jeanne Benameur a croisé ce court roman autobiographique qui explore le souvenir d'une expatriation autant que de l'omerta familiale. Pour cette petite fille, le mensonge est banni, mais dans cette famille, coincée entre deux religions, deux origines, deux formes de prière, l'hypocrisie existe aussi qu'il faut entretenir parce qu'elle fait partie de la vie et c'est ce qu'elle découvre au fil des années, entre l'amour qu’elle porte à son père, la violence familiale, les non-dits et les mots derrières lesquels elle se cache et qu'elle confie à la feuille blanche. Son décor est révélé par petites touches, le style est spontané, un peu sur le mode d'un journal intime, haché, comme le témoignage naïf d'une enfant qui voit le monde changer, un peu trop vite pour elle.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Profanes

La Feuille Volante n° 1085

Profanes – Jeanne Benameur – Actes Sud.

 

Octave Lassale, ancien chirurgien du cœur, divorcé, insomniaque et ex-chasseur, a eu une idée pour le moins originale. Il a recruté par annonces à l'instinct, c'est à dire sans rien savoir d'elles, 4 personnes qui ne se connaissent pas, pour s'occuper de lui alors qu'il a déjà une gouvernante et finalement n'a besoin de personne d'autre. Il veut constituer autour de lui une équipe comme au bon vieux temps quand il exerçait en salle d'opération. Ils pourront même résider chez lui, et tout cela est même prévu par contrat notarial. Marc, un solitaire, un taiseux, sera l'homme du matin, en charge du rasage à l'ancienne et de l'entretien du jardin. Après le repas qu'Octave prendra seul, Mme Hélène, artiste peintre, assurera la lecture de la presse, de 14h à 18h, puis Mme Yolande, agent de supermarché préparera le dîner jusqu'à 22 heures quant à Mlle Béatrice, élève-infirmière, elle sera chargée la nuit de veiller sur la santé d’Octave. Vaste programme et surtout équipe hétéroclite dont on ne comprend pas très bien au début l'intérêt de tout cela ! Chacun a accepté cet emploi pour les raisons personnelles et s'en acquitte de son mieux. Il y a aussi deux autres femmes, deux fantômes, Claire, sa fille morte dans un accident de voiture il y a longtemps, mais pourtant bien présente et Anna sa femme, partie au Canada à la suite de ce décès et du refus d’Octave d'opérer sa fille et peut-être de la sauver. Il vit sa solitude et sa culpabilité comme il peut, s'accroche à une photo, partage ses lectures entre la poésie et les livres religieux. Peu à peu on découvre que Béatrice a à peu près l'age de Claire à son décès, Béatrice qui vit dans le souvenir de son frère mort. Octave a chargé Hélène de faire un portait de Claire d'après l'unique photo qui lui reste, mais c'est un portrait réalisé sans modèle vivant, seulement peint à partir du regard d'une morte. Marc est lui aussi tourmenté par sa vie antérieure passée en Afrique où il a côtoyé la misère et la mort. Reste Yolande qui a été abandonnée par son père et est en recherche d'une âme protectrice. Trois femmes et un homme qui vont être amenés à se croiser dans cette maison et vont apprendre à se connaître.  Sans qu'ils le sachent peut-être, ils vont contribuer à sauver la vie d'Octave tout en sauvant la leur, parce que c'est bien elle qui est au cœur de ce roman. Pourtant, les choses de ce monde, et donc la vie sont marquées par la vanité comme le rappelle l'Ecclésiaste dont Octave est un fervent lecteur. Mais face à la mort, dans le travail qu'il a confié à Hélène, Octave semble avoir délibérément choisi l'art au lieu de la religion. Ce qu'il souhaite c'est que cette jeune fille qui n'a peut-être été confrontée à la mort qu'à travers le décès de ses parents, ce qui est dans l'ordre normal des choses, prenne conscience que la Camarde peut frapper à n'importe quel moment, surtout si elle laisse un père dans le chagrin de la mort de son enfant, ce qui correspond à un renversement de la logique. Son rôle à lui est ambigu. Il est d'une certaine façon l'employeur mais ce qu'il veut surtout c'est faire avancer ces gens ensemble, non comme un maître ou comme un gourou, mais en dehors des dogmes et des religions, comme quelqu'un qui va les inviter à prendre conscience de leur liberté individuelle et de leur vie qui est transitoire.

Dès le début, j'ai été pris par cette histoire un peu bizarre au départ mais rapidement, autour d'Octave qui lui aussi est un solitaire, un peu poète et un peu philosophe, s'est installée une ambiance lourde, secrète avec la mort et, à contre-jour, la liberté, comme si cette grande maison et aussi la nuit étaient les catalyseurs des souvenirs et du présent de chacun des personnages qui y résident, comme si chacun était le profane de l'autre, (étymologiquement celui qui se tient devant le temple) face à sa vie, ses souvenirs ses angoisses., ses obsessions, son territoire, ses failles. Chacun est donc invité à pousser la porte du « temple » de l'autre.

 

C'est un texte fort bien écrit, poétique et qui fut pour moi un bon moment de lecture, entretient jusqu'à la fin les zones d'ombres de chacun tout en révélant par petites touches ce qui va les réunir.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

Les demeurées

La Feuille Volante n° 1084

Les demeurées – Jeanne Benameur - Denoel.

 

C'est un texte poétique et bouleversant, fort joliment écrit, une fable qui, tout d'abord évoque l'exclusion comme l'espèce humaine l' affectionne, surtout quand elle s'exerce sur deux êtres sans défense, faibles et que la vindicte publique a désigné définitivement comme inadaptés à notre société. Il y a la mère, « La Varienne » qu'on n'appelle jamais « Madame » et dont on fait précéder le nom d'un article défini avec tout le mépris que cela implique ; par cet artifice apparemment anodin, qui en d'autres circonstances est un signe de respect, on marque une différence : elle n'est effectivement pas comme les autres, mais uniquement dans le sens péjoratif du terme. D'ailleurs c'est « l'idiote du village » et on imagine bien que chacun aura à cœur de la maintenir dans ce rôle . Sa fille c'est la petite Luce, elle la protège et il n'est pas besoin d'être grand clerc pour supposer qu'il n'y a pas d'homme avec elles, que ce n'est pas une vraie famille dans cette maison pauvre et à l'écart du village où Dieu ne pénètre même pas. La Varienne travaille, mais comme domestique chez les autres, chez « Madame », et elles vivent de peu, de ce qu'on leur donne, des restes des autres, mais c'est sans doute bien suffisant pour elles. Entre la mère et la fille, c'est le silence qui prévaut, non qu'elles ne s'aiment pas, bien au contraire, mais il n'est pas besoin de paroles pour qu'elles se comprennent. La petite va à l'école parce c'est obligatoire, mais même pour si peu de temps, cette période est vécue par elles comme une séparation et, dans la cour de récréation comme dans la classe, Luce se renferme sur elle-même, cultive aussi le silence et même Mademoiselle Solange, la dévouée institutrice n'y peut rien. Elle est sage mais elle est imperméable à l'école, comme elle est étrangère à ses camarades et de ce fait représente une énigme, elle est dans un autre monde dont sa mère est la seule gardienne. C'est vrai qu'elle est un peu sorcière et un peu « demeurée »comme on dit, doux euphémisme pour ne pas dire débile et sa fille marche sur ses traces. Pourtant Mademoiselle Solange s'acharne pour instruire son élève, même malgré elle, mais rien n'y fait, ni son obstination ni ses recherches personnelles au point que sa santé vacille et que ses convictions sont ébranlées. Luce devient pour elle un échec pédagogique ce qui lui fait mettre en doute son beau métier d'enseignante. Elle se sent tellement démunie qu'elle ressent de la déréliction comme un poids, surtout face à cette femme et à son enfant, mesure le gouffre qui les sépare, envie même cette « existence sans savoir » de Luce et de sa mère. D'ailleurs, depuis qu'elle a été malade, Luce, victime sans doute de cet équilibre rompu malgré elle par Solange, ne va plus à l'école et reprend possession de son univers, substitue la broderie aux cahiers. Tout ce qu'elle a appris est devenu inutile. Solange se sent plus seule que jamais et ses connaissances ne suffisent plus à sa vie .Dès lors la poussière de la raie et l'odeur acre de l'encre ne pèsent plus rien. Hier encore la transmission du savoir passait par elle mais c'est la petite fille qui a pénétré son âme et qui a gagné, malgré tout, l'enseignante n'est pas la seule à être bouleversée par la simplicité de Luce. Pourtant le hasard va mettre l'enfant en situation de lui montrer que ses efforts n'ont pas été vains, et c'est à travers le fil de couleur qu'elle brode que l’alphabet lui revient et que les mots appris par cœur vont ressortir dans ses travaux d'aiguille qui ont pour la petite fille un pouvoir apaisant. Ce sont bien des mots, non pas écrits sur la portée bleue d'un cahier d'écolier ou sur un tableau noir, mais inscrits dans la trame du tissu, pas des paroles, des promesses jetées au vent et qu'on oublie, qu'elle va, sans le savoir, offrir à Solange qui de plus en plus perd la mémoire et la raison au point qu'elle aussi, mais sans qu'on le dise au village, devient une « demeurées », une folle qui a abandonné sa classe et qu'on préfère appeler « malade », qu'on va soigner après l'avoir remplacée. Pour Solange, Luce restitue les pleins et les déliés de l'écriture qu'elle refusait et les lui offre sous la forme du «  point de croix ». C'est toujours le silence qui présidera aux relations entre la mère et la fille parce que c'est comme cela entre elles mais pour l'enfant le message est passé et il grandira en elle.

C'est une fable qu'on interprète comme on veut. J'y vois la force des mots écrits qui restent et perdurent par delà le temps et même la mort, le triomphe de la transmission du savoir qui n'est pas forcément intellectuel et qui est une des bases de l'éducation même si elle ne passe pas par les voies officielles et convenues de l'école, l'éloge de la patience qu'il faut avoir envers autrui parce que nous ne sommes pas tous semblables, la reconnaissance du travail manuel qui lui aussi fait partie de la vie, la prise en compte que la vitesse d'exécution, de compréhension n'est pas un critère suffisant pour juger et classer les êtres qui ont chacun leur rythme. J'y vois aussi tout les ravages de l'exclusion, le triomphe de la tolérance, l'acceptation de ceux qui ne nous ressemblent pas, la solitude qui souvent en résulte et qui peut être fatale, parce que la vie est aussi fragile que les certitudes qui gouvernent nos parcours personnels, parce que tout peut arriver, surtout quand on s'y attend le moins, parce que chaque être à une valeur qu'il faut révéler et cultiver… Cela en vaut la peine et nos critères de réussite ne sont qu'une référence parmi d'autres… Une bonne occasion de réfléchir en tout cas !

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Singuliers

La Feuille Volante n° 1083

Singuliers – Christophe Carlier – Phébus.

 

Comme à chaque fois, j'ai commencé la lecture de ce roman par l'exergue. D'ordinaire elle évoque ce que sera le roman qui s'offre à moi. Ici, c'est une phrase empruntée à Virginia Wolf qui nous parle du rôle joué par chacun de nous au quotidien, quelque chose qui n'aura lieu qu'une seule fois et qui fait référence à « l'immédiate fatalité ». Le décor, la salle d'un café parisien et différents acteurs qui y font une apparition sur fond de gens plus ou moins pressés et qui parlent à leur téléphone portable. Franck et Pierre-François ne se sont pas revus depuis douze ans, se sont rencontrés par hasard et s'y sont donné rendez-vous. Ils vont bien entendu évoquer le passé vécu l'un sans l'autre, jauger les ravages du temps. Leur rencontre est formelle, sans chaleur et d'autres lieux se profilent où se croiseront d'autres gens sans autre boussole que l'aléa.

Il n'y a sûrement aucune parenté artistique entre eux mais en lisant ce roman, les toiles d'Edward Hopper qui est un de mes peintres préférés, n'ont pas quitté mon esprit. J'y ai retrouvé toute la solitude, toute l'attente, tout le silence qui caractérisent les scènes qu’il représente. La profusion des personnages, leur apparent détachement les uns par rapport aux autres ou au contraire leur attirance, la juxtaposition de leurs corps, leur façon de se déplacer ou de vivre comme dans une sorte de décor impersonnel, dans une atmosphère de temps suspendu, leur timidité ou leur tentatives gauches avec, en toile de fond, alternativement un café, une salle de théâtre un environnement habituel, tout me rappelle ce décor si particulier des toiles du peintre américain. Même si les vies des uns semblent imbriquées dans celles des autres, les personnages multiples qu'on finit par confondre, se perdent dans un univers fantasmatique et égoïste où chacun pose des actes apparemment sans suite mais qui répondent peut-être à un scénario inconnu mais écrit à l'avance. Ces êtres semblent coincés entre un futur immédiat et un passé tout juste vécu, dans cette mémoire des choses qui revient, celle des visages qui s'imposent et s'effacent, des voix qui s'éteignent, des projets pourtant savamment tissés qui s'effondrent sous les coups du hasard, le destin individuel qui dessinent le paysage un peu désolé de chacun. Les gestes de ces silhouettes fantomatiques semblent se noyer dans un quotidien général et anonyme et ressemblent à des pièces d'un puzzle à la fois géant et minuscule où se compose petit à petit un décor où les hommes ne sont plus que des marionnettes actionnées par un manipulateur aveugle. Les personnages se parlent, gardent le silence ou monologuent mais les relations qu'ils ont entre eux sont convenues, répondent à une sorte de code. La solitude de certains personnage est si prégnante qu'ils éprouvent le besoin de se redessiner un monde à leur mesure, avec leurs fantasmes, l'exorcisme de leurs phobies. Pour cela ils dressent des plans sur une improbable comète, invoquent une divinité au culte indistinct, connue d'eux seuls et qu'un cérémonial ésotérique peut convaincre. Chaque jour est pour d'autres une trahison ou une compromission, un écot ridicule payé au monde extérieur pour pouvoir rester en paix avec soi-même ou seulement faire semblant puisque seules comptent les apparences. Il est possible de transgresser tout cela, de se marginaliser seulement pour un soir, simplement pour voir ce qu'il y a de l'autre coté de ce miroir, pour briser la routine du quotidien. Le silence couronne tout cela et nul dialogue n'est possible entre les gens. Seuls ont droit de cité le soliloque et les voix qui viennent du lointain par le truchement des ondes aériennes. Ce sont des paroles jetées dans le vide de la nuit au seul usage des insomniaques aux oreilles à la fois attentives et désespérées. Elles suppléent le sommeil et le rêve réservés aux seuls initiés qui ne sont pourtant que des gens ordinaires, mais se perdent dans le néant des étoiles. Quant aux autres qui font leur devoir d'état, qu'on les laisse faire, après tout ils ne font que leur métier banal et alimentaire et tant mieux s'ils y mettent du zèle, tant pis s'ils y glissent de la méchanceté avec cette volonté de porter préjudice à autrui et de le détruire, ce qui est propre à l’espèce humaine mais qui ne procure à leur auteur qu'une victoire ridicule. Les gens vivent ensemble, dorment ensemble mais l'amour est depuis longtemps enfui de ces contrées où il ne reviendra jamais, à tout le moins avec eux et la rupture est toujours en embuscade, à moins que cela ne soit une vie de compromissions. Pour que cela change il faudrait autre chose, le regard d'une inconnue, un parfum flottant dans l'air, une chevelure d'or qui susciteraient une rencontre, un horizon nouveau ou pour les malchanceux, les timides, des illusions toujours plus inassouvies. L'intervention successive des différents personnages révèle leur fragilité à travers la routine du quotidien et de ses rituels avec lesquels il faut composer. Les relations avec les proches ne sont jamais définitives mais laissent place à d'autres rencontres où l'imaginaire tient un grande place, le fantasme aussi et pourquoi pas l'absurde. De lui on peut rire, et c'est même, compte tenu de ces situations délétères, ce qu'il y a de plus salutaire, parce que, rappelons-nous le, notre passage sur terre est une quête du bonheur, souvent contrariée.

J'ai mené ma lecture avec une certaine euphorie, aimé ce texte jubilatoire et poétique, partagé entre la curiosité et le plaisir qu'on prend égoïstement à la musique des mots et à l’architecture des phrases en me laissant porter par cette vague « singulière »et me demandant où tout cela pourrait bien me mener.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

Retour à Yvetot

La Feuille Volante n° 1082

Retour à Yvetot – Annie Ernaux – Éditions du Mauconduit.

 

C'est dans cette petite commune de Normandie où elle a passé son enfance qu'elle est revenue, officiellement invitée par la municipalité, parce que c'est un honneur pour chacun de recevoir cette « femme de Lettres » devenue un écrivain célèbre. Bizarrement, à part quelques visites à caractères personnel, elle n'avait jamais pu revenir ici parce cette petite ville abritait ses souvenirs d'enfance qui ont nourri sa démarche littéraire, mais était aussi un territoire d'apprentissage, de mémoire, une ville mythique qu'elle ne quitta guère avant l'âge de dix-huit ans et qui, sans même qu'elle en prenne conscience, a imprimé sa marque en elle, par couches successives. Née en 1940, elle était arrivée en 1945 dans une ville ravagée par la guerre, dans un quartier déshérité, loin du centre. A cette séparation topographique correspondait une autre, de nature sociale, avec tout le mépris de classe qui s'y attachait. Ses parents, anciens ouvriers, y tenaient un café-épicerie que fréquentait une clientèle populaire et pauvre. Malgré une gêne relative, elle fréquenta « l'école des riches », un école catholique qui, pour elle, fut une ouverture au savoir, à l'écriture, une occasion de parler le français, c'est à dire de perdre le « patois ». Cette ouverture à la connaissance était encouragée par ses parents, soucieux qu'elle fasse des études qui la sortiraient de son milieu, malgré la différence sociale avec les autres élèves plus fortunées. La lecture, dans son collège ne pouvait être que morale mais sa mère favorisa son approche de romans moins « classiques ». Elle a, en ce qui la concerne, choisi les écrivains du « vécu », sans doute inscrits jadis à « l'index » de son école confessionnelle, de préférence aux textes canoniques qu'on y privilégiait. Ils ont assouvi sa curiosité naturelle. L'écriture est venue après, bien que cet acte ne s'inscrive naturellement pas dans son milieu culturel et se nourrisse de sa seule mémoire de la réalité vécue : c'est donc devenu un véritable devoir. Restait la technique qu'on apprend certes par la lecture préalable, mais aussi grâce à l'enseignement du français qu'elle assura plus tard en tant que professeur. Écrire pour elle, c'était trahir ses origines populaires ainsi, ses premiers romans doivent-ils beaucoup au style violent et abrupte de Céline mais son écriture devient rapidement simple et poétique et pourrait se résumer par le terme « écrire la vie », celle des autres qui l'entourent, de ses parents qu'elle pouvait cependant avoir l'impression de trahir parce qu'elle n'était plus comme eux, parce qu'il y avait sans doute quelque culpabilité à avoir honte d'eux, parce que la société hiérarchise et divise. Cela exclut l'intime mais c'est pourtant c'est bien cela qui caractérise son œuvre qui donne dans l’autobiographie, le sexuel voire l'impudique … Ce parti-pris d'écriture ne me gêne pas, au contraire, et s'il fallait un justificatif, je le trouverais évidemment chez Montaigne qui nous rappelle que « tout homme porte en lui la marque de l’humaine condition ».

Quand on se met à écrire, c'est qu'on a quelque chose à dire et qu'on a envie de faire cette démarche pour les autres, une sorte de médiation, avec cependant cette volonté personnelle de « sauver quelque chose où on ne sera plus jamais ». Elle est en effet « une déclassée par le haut », « une transfuge de classe » et c'est ce qui a motivé chez elle l'acte d'écrire.  Elle détaille ensuite dans un entretien publié à la suite de cette conférence, ce qu'est sa technique d'écriture, la mémoire prenant le pas sur la description de la réalité. Je souscris à cette manière de s'exprimer puisque le souvenir, conjugué d'ailleurs à l'imaginaire, est une source indispensable de la création littéraire. Tout cela ne va pas sans un choix inconscient où l'autobiographie le dispute à l'oubli, mais aussi où le texte impose son rythme à l'auteur lui-même. Elle précise également que cette réminiscence à une dimension sociale qui s'incarne dans les mots patois qu'elle employait elle-même quand elle était à l'école et ceux qu'elle a entendus plus tard dans bouche de ses élèves. A son sens, c'était là un vocabulaire de « dominés » qu'elle a cependant cherché à maintenir dans ses livres au détriment d'un français plus « classique ». C'est sans doute une manière de revenir à ses racines mais le lecteur ne peut pas ne pas être frappé par son style fluide et dénué d'artifice, agréable à lire.

Sans vouloir paraphraser Albert Camus, on ne peut pas revivre à cinquante ans les joies qu'on a connu à vingt. La vie imprime forcément en nous son rythme et ses contingences, ses trahisons, ses illusion perdues, le temps fait son œuvre dévastatrice avec ses erreurs, ses échecs, ses regrets et ses remords qui jalonnent forcément un parcours personnel. Son enfance, son adolescence s'égrènent à travers des photos qui illustrent cet ouvrage, elles sont, comme pour chacun d'entre nous un activateur de la mémoire et donc pour elle d'écriture parce que le cliché fige le temps, suscite l'émotion et la nostalgie.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

Otages intimes

La Feuille Volante n° 1081

OTAGES INTIMES - Jeanne Benameur – Actes Sud.

 

Étienne est reporter de guerre. Il a été pris en otage et a cru mourir, s'accrochant seulement à un mince espoir de libération qu'il connaît aujourd'hui dans l'avion qui le ramène en France. Il a été une monnaie d'échange, a laissé derrière lui d'autres journalistes qui sont peut-être morts et il le sait. Ce métier, il l'a choisi avec ses départs et ses risques pour sa vie, comme son père avant lui, pêcheur en haute mer et qui n'est jamais revenu. Après avoir connu cette solitude de jeune veuve, sa mère, Irène, institutrice de campagne mais aussi musicienne, a connu celle de savoir son fils en danger de mort avec cette quasi-certitude qu'il ne reviendra pas lui non plus, victime de son métier. Dans l'avion qui le ramène à Paris, il sait qu'il va devoir réapprendre à vivre, mais ne sait pas comment. A l’aéroport, Irène l'attend mais elle n'est pas seule, il y aussi Emma, sa dernière compagne. Même si tout est fini entre eux à cause de ses départs et des angoisses que cela lui infligeait, parce qu'il était « un intermittent de la vie », elle pense encore à lui malgré une liaison entamée avec Franck. Elle ne parviendra cependant pas à renouer avec lui. D’autres aussi l’attendent il y a Enzo, « le fils de l'Italien », l'ami d'enfance, le menuisier, le parapentiste qui jouait aussi du violoncelle ; avec Étienne qui était pianiste et Jofranka, l'étrangère, l'enfant recueillie qui était flûtiste, ils formaient un trio, heureux de jouer ensemble, heureux de vivre. Ils s'étaient promis de ne jamais se quitter, ils étaient un peu « les trois enfants d'Irène ». Enzo est resté au village, et Jofranka, son épouse éphémère, est avocate à La Haye et se consacre aux femmes détruites par la guerre, les aide à témoigner de ce qu'elles ont vécu. Étienne doit réapprendre à vivre, oublier sa détention et la mort qu'il a côtoyée et pour cela il revient au village près de sa mère un peu comme on remonte le temps , y retrouve Enzo puis Jofranka.

Tous ces personnages sont des solitaires même si certains comme Étienne et Jofranka ont choisi de quitter le village, ont pris le parti d'approcher la violence, de « tremper dans la chaos du monde » chacun à sa manière ; c'est un peu comme s'ils avaient besoin de la guerre et du malheur. Enzo et Irène, eux, ont eux choisi d'y rester, à la recherche d'une hypothétique paix que probablement ils ne trouveront pas. Chacun revient sur son enfance, sur son passé, Étienne tourmenté par ses photos, par ce qu'il a vu, qu'il ne peut oublier et qu'il raconte, Jofranka par son combat difficile pour les femmes meurtries par la guerre, Enzo par le souvenir de sa femme qui lui a définitivement échappé, échec intime qu'il tente d'exorciser par le travail du bois et sa complicité avec l'air, Irène qui, elle aussi jadis, s'est vengée de son mari et ses longues absences. Son fils, bien que petit à cette époque a compris que quelque chose se passait. Plus tard, il a choisi ce métier de reporter pour fuir ce microcosme familial délétère, errer dans le monde, aller au-devant de la violence et peut-être recherche la mort. C'est à la fois une quête dramatique, un acte de désespoir et un geste bizarrement expiatoire. Peut-être fuit-il aussi cette amitié qui devait être solide et qui a été trahie par l'amour d'Enzo et Jofranka. Elle a choisi de consacrer sa vie à la défense des femmes détruites par la guerre parce qu'elle est elle-même une réfugiée, une recueillie, une façon peut-être d'honorer une dette ? Enzo ne parviendra jamais à se délivrer de son ex-épouse et il le sait. Il conserve en lui l'amour pour elle et ne s'en libérera jamais à cause de sa part de mystère. Comme chacun d'entre nous, ils ont quelque chose à exorciser, quelque chose à prouver, une vérité à trouver, une vie à sauver, la leur peut-être dont il ne sont que les usufruitiers et qui est si fragile. Pendant l'incarcération de son fils, Irène s'est considérée elle-même comme un otage et elle a revécu les absences de son mari, Louis, qui la trompait avec une autre femme qu'il allait retrouver au cours de ses voyages. Tous sont d'ailleurs un peu captifs dans cette histoire, à travers leur vécu, leurs liens avec Étienne, leurs projets reportés ou avortés, les silences qui entourent leurs fantasmes, leurs peurs, leurs obsessions. Tous sont libres maintenant et c'est l'eau vive et fraîche du torrent familier qui symbolise le mieux cette liberté. C'est elle qui les réunit chez Irène malgré leur passé parfois tourmenté, leurs regrets et leurs remords, c'est cette liberté qui décidera peut-être de leur avenir. Ce roman aux multiples thèmes témoigne de la violence dont est capable l'homme pour ses semblables, c'est aussi un témoignage sur la solitude dans les combats et les recherches intimes, celles qui caractérisent chacun d'entre nous, même si nous prétendons le contraire, même si nous nous jouons la comédie parce qu'elle fait partie de la condition humaine, qu'elle est inévitable et qu'elle revient toujours.

Je ne suis entré que tard dans ce roman intense, bien écrit et agréable à lire, émouvant et poétique aussi et je ne regrette pas ma persévérance.

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

 

"Journal du dehors" et "La vie extérieure"

La Feuille Volante n° 1080

JOURNAL DU DEHORS et LA VIE EXTÉRIEURE - Annie Ernaux – Gallimard.

 

De 1985 à 1992, puis de 1993 à 1999, Annie Ernaux a choisi de livrer à son lecteur tout ce qu'elle a vu dans son quotidien à Cercy où elle habite. Ce sont des instantanés , des scènes, des paroles, saisies dans le RER, dans les gares, dans les supermarchés, dans la ville. Bref de courts textes qui peignent une ambiance, des impressions fugaces que le quotidien citadin nous assène sans même que nous nous en rendions compte. Je ne suis pas vraiment familier des romans de cette auteure mais il me semble qu'elle a fait de sa vie personnelle et même intime la nourriture de sa création littéraire. Ici, c'est certes sa vie avec parfois ses vieux démons obsessionnels qui ressortent qu'elle évoque mais surtout ce qu'elle voit, l'extérieur qui contraste quelque peu avec les récits qu’elle nous donne à lire ordinairement. Elle laisse traîner un œil attentif, parfois voyeur, parfois inquisiteur, avec alternativement indifférence, compassion, méchanceté ou détachement, comme un témoin muet et parfois lointain qui ne voudrait pas prendre parti mais qui se contente de percevoir ce qui se passe autour d'elle et d'en rendre compte avec des mots. C'est soit le quotidien banal des petites gens, des quidams, les relations avec leur famille ou ce qu'il reste de ceux qu'on appelle, souvent à tort, les grands de ce monde, parce que, leur pouvoir évanoui, il ne reste plus rien que des souvenirs qui contrastent avec tout ce qu'ils disaient vouloir faire ; ils se sont constamment cachés derrière des apparences et elle dénonce leur mépris et leur imposture.Elle évoque le monde du travail, ces petits boulots qui permettent de survivre et surtout ceux qui tendent la main parce que la richesse ou la sacro-sainte croissance les ont oubliés ou encore ceux qui aussi ont choisi de leur faire un pied de nez, ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau ou la bonne manière de s'habiller et qui ne répondent pas aux codes de la société. Elle concentre son regard sur leurs yeux, parfois vides, parfois artificiellement enjoués parce l'humour est aussi une arme et qu'on peut rire de tout, même de la misère. Elle lit les graffiti qui fleurissent sur les murs ou sur les trottoirs qui sont le témoin de la peur ou du désir, ils sont autant d'aphorismes philosophiques qui invitent à la réflexion sur une vérité qui dérange, l’égoïsme ordinaire, le mépris ou à la passivité des passants pressés. Ce sont des visions fuyantes d'un monde ordinaire, bien banal où il ne passe rien que de très dérisoire, avec ses erreurs, ses fantasmes, ses apparences trompeuses, des scènes d'un théâtre où la comédie le dispute à la tragédie surtout quand le métro est ensanglanté par des attentats. C'est vrai que, contrairement à tout ce qu'on va racontant, le destin est injuste, la vie n'est pas belle quand elle s'habille de sang et de crasse, que cela se passe à Paris ou à Sarajevo, elle est bien plus souvent déprimante, dure et sans merci . Parfois l'auteure conclut par un apophtegme bien senti, genre philosophe désabusée, cherchant un sens partout et n'en trouvant pas toujours. Elle note, écoute, laisse aller son regard vers l'extérieur, dit que l'émotion que lui prêtent les gens du quotidien. J'ai lu ces deux ouvrages avec une impression de solitude et de peur qui caractérisent nos sociétés occidentales et ce malgré le « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles, malgré toutes ces manifestions publiques de solidarité...

Le «  Journal du dehors » (publié en 1993) rend compte des impressions de l'auteure de 1985 à 1992 et « La vie extérieure » (publié en 2000) reprend le même thème, mais pour les années 1993 à 1999, gommant, selon elle, certaines omissions, avec cette remarque qu'elle a l'impression que ce n'est pas elle qui les a écrits alors que, plus que tous les journaux intimes, ces scènes lui ressemblent et paraissent dessiner sa propre histoire. Ce dernier recueil est présenté sous forme d'éphéméride et insiste davantage sur la vie qui change les choses et les gens, le temps qui passe, le tout au quotidien où elle vit à Cergy, en banlieue. Le style, toujours fluide et agréable procure un bon moment de lecture.

Ces textes, courts et en prose sont comme des clichés photographiques pris au hasard de la vie. Ils me rappellent les poèmes de Georges-Léon Godeau qui savait si bien rendre ce qu'il voyait en y mettait un zeste ce sensibilité personnelle. En lisant les textes d'Annie Ernaux, il me vient aussi à l'esprit une citation de Victor Ségalen « Voir le monde et, l'ayant vu, dire sa vision ».


 

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

Passion simple

La Feuille Volante n°1079 – Octobre 2016

PASSION SIMPLEAnnie Ernaux – Gallimard.

 

J'avoue qu'en lisant ce livre, j'ai eu l'impression de relire  « Se perdre » [la Feuille Volante n° 1078]. Pour qui est familier de l’œuvre d'Annie Ernaux qui pratique volontiers l'autobiographie, on a la certitude de partager à nouveau une de ses passades. Elle nous confie donc, une nouvelle fois, l’histoire d'une de ses passions pour un homme, A., évidemment marié, plus jeune qu'elle, venu des pays de l'Est, qui affectionnait l'alcool et les belles voitures . C'est la même vie en pointillés, les mêmes amours de contrebande, la même attente de cet amant qui, après l'amour s'en va, la laissant avec sa solitude, avec la mémoire des caresses données, avec l'anesthésie du plaisir, l'espoir d 'un prochain appel téléphonique, d'une prochaine étreinte, mais aussi avec, en contre-jour la peur d'être quittée. Pour le garder, ce sont les mêmes expédients, de nouvelles toilettes, des nouveautés dans la technique de l'amour puisées au hasard de revues spécialisées, rien n'est de trop pour se l’attacher. Elle s'en remet même aux prévisions de l'horoscope ou des voyantes, pratique des vœux et promesses improbables pour se persuader qu'il lui reviendra, qu'il ne sera pas tenté par d'autres femmes, que cette visite ne sera pas la dernière. Elle est divorcée, mère de famille et n'hésite pas à faire passer cet amant avant ses propres enfants. Apparemment, elle semble s’accommoder du fait qu'il soit marié et ne fait rien pour provoquer une éventuelle rupture avec son épouse un peu comme si, de sa part, il n'y avait pas de jalousie à l'endroit de cette femme, qu'elle était, elle, Annie, complètement indifférente au fait qu'il pouvait parfaitement faire l'amour à son épouse comme il le lui faisait à elle. Elle pense même que la présence de A. auprès de sa conjointe est une garantie contre une éventuelle infidélité de cet amant qu'elle imagine volontiers volage, balançant entre le désir de rompre pour ne plus souffrir et celui de faire perdurer cette passade pour continuer à en jouir. Elle imagine même une rupture florentine particulièrement sophistiquée qui en fait n'en serait pas une. Pour autant, elle craint une éventuelle rivalité avec une autre maîtresse, mais voit dans sentiment de jalousie un privilège fragile. Elle habille elle-même ses propres fantasmes en les prêtant à A. à propos d'un film ou d'un roman dont le thème serait l'érotisme et qu’ils auraient partagés à distance et ce même si dans ce genre de fiction, les relations adultères finissent toujours mal suivant l'aphorisme bien connu. Comme avant chacune de leurs rencontres, elle jouit de cette attente et on a même l'impression que son quotidien, son travail passent après cet espoir de leurs étreintes et ce même si elle sait que ce moment passé elle connaîtra à nouveau la douleur de son prochain départ. Elle va même jusqu'à acheter des vêtements (des sous-vêtements!) pour lui plaire. Son imagination prend même le relais et elle confie au lecteur que la simple pensée de A. la remplit de bonheur au point que son cerveau lui prête des orgasmes semblables à ceux qu'elle connaît avec lui. Je ne sais qui nous avons affaire à une séductrice, une mythomane ou une femme qui est en permanence avide d'amour et de plaisir, qui est habitée par une une obsession dévorante, qui va d'un amant à un autre tout en témoignant à chacun un attachement un peu surréel.

Elle précise qu'elle ne ressent aucune honte à se confier ainsi au lecteur à cause du délai qui s’écoule entre le moment où elle écrit et celui où elle est lue et qu'il n'y a rien là qui soit de nature exhibitionniste(?). Elle conclut elle-même cette histoire d'amour par le départ de cet amant dans son pays, avec, en ce qui la concerne, un état de déréliction, de dépression et un désir de mort qu'elle compense par une imagination débordante et des projets un peu fous et sans lendemain. La manifestation de ses fantasmes est évidemment sans suite. Cette passion prend un tour romanesque, le besoin de la raconter parce qu'elle l'a vécue dans un contexte de liberté qu'elle aimait chez cet homme que sa qualité d'étranger rendait plus grande encore. Elle ne fait pas pour autant de lui un personnage de roman, on ne le voit pas vivre dans ce texte où il est tout juste évoqué. Sa présence est certes envahissante puisqu'elle passe par elle mais lui semble ici complètement absent et elle se contente, maintenant que cette passion est terminée, de se rappeler qu'il a fait partie de sa vie, même par intermittence. Pourtant, dans son cas et face à une telle épreuve, l'écriture n'a rien d'un baume, bien au contraire, elle ravive sa douleur par l'évocation de ce passé vécu par elle avec passion et la relecture de ces pages ne fera raviver. Elle cherche à puiser dans un passé recomposé une sorte d'apaisement mais rien n'y fait, au contraire peut-être, tout lui rappelle l'absence de A. et la certitude qu'il ne lui reviendra pas. Pire peut-être,la relecture de ces ages écrites lui inspire une sorte de honte pourtant non ressentie quand elle vivait sa passion avec lui.

 

Je note que l'analyse des sentiments est particulièrement fine, obsession de plaisir bien disséquée, l'attente de cet homme évoquée avec des mots justes, les références culturelles pertinentes et cette présentation bien écrite comme c'est souvent le cas chez cette auteure dont j’apprécie le style fluide, ce qui au cas particulier, compense largement l'impression de « déjà lu », toujours gênante à mes yeux chez un écrivain.

 

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com


 

 

Se perdre

La Feuille Volante n°1078 – Octobre 2016

Se perdreAnnie Ernaux – Gallimard.

 

Depuis que je connais Annie Ernaux (par la seule lecture de ses textes, cela va sans dire, mais puisqu'elle a fait de sa vie la nourriture de ses romans e que j'en suis le lecteur attentif, je peux parler d'une véritable fréquentation quasi-personnelle), il me semble que le sexe et la recherche du plaisir ont tenu une grande place dans sa vie. D'emblée, elle nous parle de S. 35 ans, un homme marié, Russe, vaguement diplomate, apparatchik et peut-être membre du KGB, dont elle fut très éprise au point de ne rien écrire de création littéraire pendant tout le temps qu'a duré leur relation en pointillés à cause de la présence épisodique de l'épouse de S., hors mis la rédaction de son journal intime. C'est en effet à partir de ce document qu'elle va refaire le chemin à l'envers. Nous somme en 1988, elle a 48 Ans, elle est apparemment déjà divorcée, femme de Lettres, libre et mère de deux enfants. Sa rencontre avec S. est le prélude à une liaison torride pour elle mais qui est vécue par lui comme une passade sans lendemain et alors qu'elle recherche avec lui une véritable perfection dans la répétition de l'acte charnel, lui au contraire ne recherche que la jouissance, ne pense qu'à la baiser, elle, la femme de lettres, célèbre de surcroît … et à boire de la vodka ou du whisky ! C'est une situation d'autant plus cruelle pour elle qu'il ne l'aime pas et elle le sait (« je suis une parenthèse érotique dans sa vie, rien de plus »), qu'il la délaisse volontiers mais qu'elle l'attend quand même. Il semble apprécier seulement d être l'amant d'une femme plus vieille que lui, peut-être d'une Française, expérimentée dans l'art de faire l'amour et, qui plus est, est connue. A l'évidence et quelles que soient les marques de passion qu'elle pourra lui témoigner, il ne quittera pas sa femme pour elle, la préférant comme maîtresse que comme future épouse. Il me semble aussi qu'il y a aussi une ambiguïté dans l’attachement qu'elle a pour lui. Elle avoue que certes elle en est amoureuse mais corrige aussitôt cet aveu en ajoutant qu'elle est surtout fascinée par « l'âme russe », par l'URSS, comme elle l'est par la littérature slave, mais redoute d'être enceinte de lui. Elle souhaite aussi, parce que « la sexualité a toujours été une angoisse dans (sa) vie », maintenir seule cette liaison, « à bout de bras » avec cet homme, même si elle l'épuise, même si leur rupture est de plus en plus prévisible.

 

Elle nous confie, presque au jour le jour et sans omettre aucun détail ni aucune précision (le langage cru ne me gêne pas), ce qui pourrait être érotique mais qui à la longue devient lassant, ce besoin d'amour, cette passion qu'elle ressent pour lui cette histoire d'amours clandestines et qui lui rappelle ses précédentes liaisons. C'est un peu comme si S. rachetait par sa seule présence, même épisodique, toutes ses anciennes expériences décevantes, et ce malgré l'attente qu'il impose à Annie, le désir qu'il fait naître chez elle, malgré sa passion dévorante. L'attente chez elle est dévastatrice et s'apparente à la mort, pire peut-être, elle ne peut vivre sans écrire et cette espérance de lui annihile toute possibilité créatrice qui est le propre d'un écrivain. Est-ce que cette liaison avec un homme plus jeune qu'elle, signifie, même inconsciemment pour elle la peur de vieillir ? Le temps qui passe, elle le voit pourtant dans son corps qui s'enlaidit et dans cette assemblée de femmes qu'est ce colloque d'auteures dont beaucoup sont plus jeunes (et plus belles) qu'elle, dont elle est jalouse et craint qu'il ne les croise et ainsi ne l'oublie pour l'un d'entre elles. Avec le temps sa confiance en lui s'émousse même au point qu'elle craint d'avoir une remplaçante ou pire, que S. à cause des frasques et des infidélités qu'elle lui prête ne lui transmette le sida. Quant au temps qu'elle passe avec lui, il file plus vite et, de ce fait, leurs rencontres, même passionnées, sont génératrices d'absence d'autant plus que, elle le sait, leurs rêves et leurs désirs sont différents et que la rupture laisse planer sur eux son ombre. Elle finit par se faire une raison, avec lui elle a perdu son temps.

 

J'en reviens au phénomène de l'écriture, ce besoin de confier au papier ses moindres sentiments, ses envies les plus intimes, ses expériences et ses fantasmes les plus débridés. L'auteure l'a fait en tenant un journal intime et c'est sans doute là une libération, une manière d'exorciser ses tourments en les nommant. Mettre des mots sur ses maux est une activité plutôt saine et libératrice. Annie Ernaux est une femme de Lettres qui a délibérément choisi de faire des moindres événements de sa vie la nourriture de sa démarche d'écrivain en refusant la fiction. Soit ! Dès lors un auteur peut tout dire de lui-même et bien peu s'en sont privé, racontant leur histoire qui parfois a été passionnante. Il n'y a pas en ce domaine d'interdit à part ceux qu'on s'impose à soi-même et apparemment elle ne s'en impose pas et se lâche dans la confidence. Je ne suis pas sûr pour autant que l’intérêt du lecteur soit au rendez-vous.

 

Je n'ai pas retrouvé ici, à cause dans doute du parti-pris de l'auteur d'adopter la forme d'un éphéméride, le style fluide que j’apprécie tant chez Annie Ernaux. En outre, l'aspect répétitif du thème choisi m'a, je l'avoue, un peu lassé, de même d'ailleurs que la fréquente allusion aux rêves. Bref, cette histoire d'une femme follement amoureuse d'un homme qui ne l'aime pas, qui n’est finalement qu'un amant parmi tant d'autres et qui va s’éclipser de sa vie sur la pointe des pieds, ne m'a que très modérément intéressé.

 

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

La place

La Feuille Volante n°1077 – Octobre 2016

La place – Annie Ernaux – Gallimard.

 

Annie Ernaux qui a fait du moindre événement de sa vie le moteur de son écriture nous livre ici un moment émouvant, celui de la vie et de la mort de son père. De lui ne subsisteront que quelques photos, des souvenirs personnels qui peu à peu se dissiperont dans son entourage amical et professionnel, puisque c'est le propre de l'espèce humaine que d'oublier. Ceux de sa famille se transformeront petit à petit et on ne retiendra que les bons moments en gommant les mauvais. Pour chacun de ses proches, à mesure que le temps passera, il fera partie de cette catégorie d'hommes qu'on regrette, qui avait toutes les qualités. D'ailleurs, le jour des obsèques déjà on le pleure amèrement et on n'oublie pas de prononcer la traditionnelle phrase selon laquelle « ce sont les meilleurs qui s'en vont », c'est agréable pour ceux qui restent et qui font ce qu'ils peuvent pour ne pas faire du tort à leurs voisins. Le curé lui-même s'en mêle et en rajoute, même si le défunt ne mettait jamais les pieds à l'office. Après tout, à la campagne, cela fait partie de la tradition de passer par l'église avant d'être enterré. A défaut d'être douce, ce fut une mort rapide, sans agonie.

Parce que sa fille est écrivain, elle va, et c'est bien normal, graver avec des mots, le souvenir de ce père en faisant de lui le personnage central d'un texte court qui résumera sa vie. Il n'y aura là aucune fiction, simplement les faits marquants de son existence, à tout le moins elle n'échappe pas au phénomène d'embellissement des choses que d'ordinaire chacun adopte malgré lui. Elle va donc refaire sa vie à l'envers en commençant par une rapide évocation de ses parents, des gens rudes. Il fut d'abord garçon de ferme jusqu'au service militaire qui le « sortit de son trou » et lui fit voir le monde au point qu'il décida de devenir ouvrier, ce qui, à l'époque et pour quelqu’un de la terre constituait une évolution. Puis ce fut un parcours presque ordinaire, le mariage, l’achat d'un petit commerce, un café-épicerie en Normandie, le retour à la situation d'ouvrier parce que la rentabilité n'était pas au rendez-vous, laissant la boutique à son épouse, pour reprendre ensuite un nouveau commerce. Ce parcours fut honnête et sérieux, avec la fierté d'être un homme ordinaire, bon époux, le bon père d'une famille qui fait son chemin malgré les vicissitudes et les privations de la guerre, qui pratique quotidiennement le travail sans relâche, l'économie, rejette le gaspillage, en particulier de la nourriture. Ici on est attentif à l'avis des voisins qui observent et commentent, on sait garder sa place, rester soi-même sans verser ni dans le vice, notamment de la boisson, ni dans l'ostentation, soucieux de donner à voir une bonne image. Son père était un homme gai et bon vivant qui malgré tout était demeuré « un homme de la campagne » qui supportait en silence le deuil de sa fille aînée, ne fréquentait pas l'église mais mettait Annie chez les Sœurs, parce qu'il voulait qu'elle soit mieux que lui. Il faisait partie de ces gens modestes, de ces braves gens et souhaitait pour leur fille une bonne situation que les études, à l'heure où toutes les filles de son âge travaillaient déjà, lui permettaient d'espérer être quelqu'un et surtout pour qu'elle ne se marie pas avec un ouvrier. Il y avait entre la narratrice et sa mère une sorte de complicité ne serait-ce qu'en raison de la similitude des sexes, mais avec son père c'était différent, surtout quand elle eut acquis un niveau d'études qui dépassait de beaucoup celui de ses parents. Non seulement elle quittait définitivement leur monde mais elle en vint à cette réalité brutale envers son père que pourtant elle respectait et aimait « J'écris peut-être parce qu'on n'avait plus rien à se dire ». Même si cela peut paraître brutal, cela peut-être une motivation de l'écriture. A la soixantaine, la maladie et l'opération l'ont laissé inerte, déléguant le travail de force à son épouse, une culpabilité en plus de celle de coûter cher. Pour sa fille, le mariage avec un homme de la grande bourgeoisie a achevé d’éloigner Annie de ses parents mais signifie pour eux et pour son père en particulier une réussite . Puis ce fut la mort rapide, inévitable. Ce portrait, la narratrice aurait pu le faire à l'occasion d'une rédaction de l'école primaire.

La vie d'Annie Ernaux, et ici de sa famille, nourrit son œuvre. Elle a choisi cela en délaissant la fiction, même si cette dernière cache toujours un peu de soi-même, privilégiant le solipsisme qui est courant chez les écrivains. Elle choisit de ne pas se cacher derrière un personnage, de ne pas « avancer masquée ». Je respecte cette manière d'écrire même si elle s’apparente un peu à la démarche des « people » qui m'énerve un peu quand ils éprouvent le besoin de faire connaître au plus grand nombre leur dernière toquade. Au moins ici, cela me procure-t-il un bon moment de lecture tant son style est fluide, poétique, agréable malgré parfois une certaine dureté, image de la réalité dont elle entend témoigner. Il n'empêche, l'écriture est un phénomène complexe entre catharsis, exorcisme, résilience, mémoire, hommage, c'est un point de passage obligé pour un écrivain qui prend la plume comme un autre prendrait une photo pour fixer des souvenirs personnels. Ce n'est pas seulement aligner des mots et noircir des feuilles pour le plaisir, cela demande du temps et l''accouchement est parfois difficile et souvent long.  Comme elle le dit « la mémoire résiste » et ce malgré les odeurs et les sons que le temps porte en lui-même ; les mots aussi se défendent parce que ce matériau ne se laisse pas facilement approcher et encore moins utiliser. C'est aussi sans compter avec l'insatisfaction de l'auteur devant le résultat de son travail.

 

Ce récit annonce ceux qu'elle consacrera à sa mère quelques années plus tard, « Une femme » et « Je ne suis pas sortie de ma nuit »

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

le désert des Tartares

La Feuille Volante n°1076 – Octobre 2016

Le désert des Tartares Dino Buzzati – Robert Laffont.

Traduit de l'italien par Michel Arnaud.

 

Giovanni Drogo est content, il vient d'être promu officier au sortir de l'école militaire… Depuis le temps qu'il attendait cela ! C'est pour lui le commencement de la vrai vie, celle d'un soldat, d'un combattant qui va se couvrir de gloire... Oubliés des chambrées glaciales, les réveils en plein hiver, les corvées...Il est maintenant lieutenant et a reçu sa première affection pour le Fort Bastiani qu'il rejoint après une longue chevauchée. Il a le temps d'imaginer les lieux où il doit rester plusieurs mois mais quand il est enfin arrivé, il constate que l'édifice est plutôt modeste, vieux et surtout situé sur une frontière désertique, défend un col où il ne passe jamais personne, bref dans une contrée désolée, au milieu de nulle part, inquiétante même. Pourtant l'ennemi est toujours présent et menace, c'est à tout le moins ce qui se dit. D'emblée le paysage exerce sur Drogo une véritable fascination et, alors qu'il avait eu le projet de ne rester que quatre mois et d'en partir sous un faux prétexte médical, il choisit d'y rester. Au bout de deux années, il se passe enfin quelque chose, mais rien en tout cas de ce que peut espérer un soldat valeureux qui désire se battre.  Il doit se contenter de rêver à des actions héroïques improbables. Il y eut bien quelques occasions où le destin aurait pu être favorable à ses espoirs de gloire, mais finalement ce ne furent que de fausses alertes et il retomba dans sa léthargie coutumière. Au bout de quatre années de présence au fort, Drogo obtient enfin une permission, part pour la ville mais s'y sent maintenant étranger comme il l'est à sa mère et à Maria, son amour de jeunesse. La garnison du fort est réduite mais il reste à son poste et au bout de quinze années, alors qu'il a été promu capitaine, il croit pouvoir enfin se battre puisque l'ennemi se manifeste, mais en vain. Au bout de vingt ans de service au fort, il est commandant et alors qu'il pourrait être relevé il ruse avec les certificats médicaux pour demeurer ici alors qu'il est miné par la maladie. Ce n'est qu'au bout de trente ans de présence que l'ennemi se décide enfin à attaquer mais Drogo, épuisé et malade doit être rapatrié et ne combattra pas sinon contre sa propre mort.

Drogo ne fait pas autre chose qu'attendre une attaque ennemie devenue mythique tant elle tarde. Pire peut-être, il est frustré de ses espoirs de combats et de gloire par la maladie et assiste impuissant à la montée en ligne de jeunes officiers ambitieux qui auront l'opportunité de combattre et de se distinguer. Le plus étonnant sans doute c'est que, malgré l'inconfort et l'austérité de la vie militaire, la routine parfois absurde du règlement et la dureté du quotidien dans cette contrée dépouillée, Drogo choisit de son plein gré d'y demeurer, animé du seul espoir de se battre qui occupe constamment son esprit et ce malgré la peur de cet ennemi invisible. Est-ce le décor ou l'ambiance générale du lieu mais chacun, dans cet univers étrange qui suscite une sorte d’hystérie collective, semble vivre dans une sorte d'expectative. J'y vois à titre personnel une manifestation du destin contraire qui, sous les formes les plus diverses et quoique nous fassions pour réaliser nos rêves, se trouvera constamment en travers de votre route au point qu'au bout du compte, et malgré toute votre bonne volonté, nous finirons nous-mêmes par culpabiliser et par nous dire que nous n'avons pas fait tout ce qu'il fallait. Ces choix que nous faisons, en croyant de parfaite bonne foi qu'ils sont bons pour nous, pour notre vie et notre avenir, se transforment en désastre. Pour nous rassurer, nous finissons par nous dire que soit nous n'y sommes pour rien soit ils étaient finalement une erreur que bien entendu nous ne referions pas, que les événements nous ont été contraires... Complémentairement au thème de l'échec, c'est aussi celui de l’incertitude face au quotidien, celui aussi de l'espoir déçu. Tout cela distille une atmosphère de déréliction qui gagne chacun face à « la ville » qui, exerce, avec les femmes et les plaisirs une sorte de fascination mais Drogo choisit pourtant de la fuir, étranger qu'il est désormais à sa vie d'avant. Même sa mère et son amour de jeunesse ne lui suffisent plus, seuls le désert et ses espoirs fous d’héroïsme le maintiennent en vie. La fuite du temps est aussi un sujet qui est particulièrement marqué dans ce texte par l'attente interminable de Drogo qui finit par se demander ce qu'il attend réellement. Il finira pas admettre que c'est sa propre mort et face à cela il prendra conscience de sa déchéance physique, de l'inutilité de sa propre vie. Cette œuvre, inspirée à l'auteur par son travail routinier de journaliste au « Corriere della serra », parue en 1940, est écrite dans un style somptueux.  Elle est émaillée de passages poétiques et a une dimension philosophique étonnamment humaine au point qu'elle a inspiré films et chansons et a rendu Dino Buzzati célèbre dans le monde entier.

En effet, dès lors que nous venons au monde, la seule certitude est que nous le quitterons. Entre ces deux dates, destin, liberté, volonté individuelle, hasard, malchance, fatalité, divinité... , en fonction de nos croyances, orienteront notre quotidien et dessineront les contours de notre vie. Bien souvent, la constatation est négative et nous nous disons que cela n'a pas fonctionné comme nous aurions voulu, que, pour parler avec Aragon « Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse ni son cœur ».  A l'heure du bilan, il nous appartiendra, et à nous seul, d'apprécier notre parcours et nous pourrons toujours nous dire que les événements n'ont pas été à la hauteur de nos ambitions, que nous n'avons pas été là au bon moment, que nos choix, pourtant faits de bonne foi, se sont révélés contraires...C'est finalement l'image de l'absurde de la vie et de la guerre, de la vanité de l'existence, des espérances et des entreprises humaines qui est ici illustrée.

Au terme de ce passionnant roman Drogo sourit, ce qui est pour le moins énigmatique. Après avoir pris conscience que son parcours sur terre était un fiasco, qu'il l'avait mené en attendant un événement qui n'était pas arrivé, peut-être a-t-il conclu qu'il valait mieux traiter par le mépris cette comédie qu'est la vie. A-t-il regardé cette mort qu'en militaire il voulait héroïque et qui ne l'a pas été, comme une délivrance ? A-t-il choisi, avant de basculer dans le néant, de saluer ainsi ce qui n'est pas autre chose qu'une libération ? J'avoue que j'inclinerais plutôt pour cette dernière solution.

 

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Une femme

La Feuille Volante n°1075 – Octobre 2016

Une femme Annie Ernaux – Gallimard.


 

Ce qui me frappe dans le cas d'Annie Ernaux, comme c'est souvent la même chose dans les relations parents-enfants, c'est que les oppositions innombrables qui ont eu lieu au cours de la vie commune, les désaccords parfois, dus notamment à la simple différence de génération, se gomment lors des derniers moments de la vie des parents, comme si au moment de basculer dans le néant il fallait faire taire tout cela, une façon de se faire pardonner ses écarts, d'oublier les mauvais moments, la volonté de laisser un bon souvenir de soi… On a beau dire que c'est une délivrance quand elle est précédée par la souffrance, on préfère toujours la vie à la mort et même si cette situation est paradoxale, l’absence du proche qui vient de disparaître est toujours insupportable, révoltante. Ici la situation est semblable. Elle nous parle de sa mère comme d'une femme violente, mais quoiqu'il en soit le chagrin prend vite le pas sur les autres sentiments. Va donc se poser le problème du deuil (je n'aime pas le terme « travail de deuil »), de tous les artifices qu'il faudra trouver pour gommer les difficultés rencontrées du vivant du disparu. On se raccroche aux photos, aux souvenirs qui feront d'eux-mêmes un tri, si on est croyant à l'espérance d'une résurrection ou aux rituels religieux, on espère que, selon le dicton populaire, temps fera son œuvre même si là rien n'est sûr, aux rêves qui se peuplent de fantômes, aux hallucinations où l'on a l'impression de le voir partout.

Dans le cas d'un écrivain, la résilience peut passer par l'écriture et c'est bien entendu une démarche dont il ne faut pas faire l'économie. Ainsi Annie Ernaux remonte-telle le temps pour explorer l'histoire personnelle de cette mère et, ce faisant, tente de « la mettre au monde », c'est à dire de révéler ce que fut sa vie. Elle refait le chemin avec des mots qu'elle va choisir, refait ce parcours un peu cahoteux de son enfance à elle quand on obéissait à ses parents, on respectait l’autorité, on pratiquait la religion comme une tradition, on allait à l'école jusqu'au certificat d'études, on tenait aux apparences et à sa respectabilité, on vivait pauvrement comme des gens de la campagne, de la terre, qui ne gaspillent rien et dont la fierté et le but, même inavoué, était de travailler en usine pour se démarquer de sa condition. Pour les femmes de son époque le mariage était « l'espérance de s'en sortir à deux ou la plongée définitive ». Elle s'est donc mariée, est devenue modeste commerçante mais le manque d'argent, les épreuves et la mort ne l'ont pas épargnée. Violences et débordements de tendresses résument son attitude à l'endroit de sa fille alors qu'elle était intransigeante au regard des règles du commerce, bref une femme à deux visages qui voulait donner d'elle l' image d'un être supérieur à sa condition malgré le travail dur qu'elle ne refusait pas, mais désireuse que sa fille ait une meilleure vie que la sienne. Effectivement en grandissant Annie acquiert la certitude que sa mère s'est sacrifiée dans ce seul but, même si leur complicité n'a pas été totale . Pourtant, avec le temps qui passe l'attachement qu'elle ressent pour elle s'affermit au point qu'elle ressent une sorte de culpabilité d'être largement logée alors qu'elle ne peut en faire profiter sa propre mère. De son côté, quand elle vient vivre avec sa fille mariée et mère de famille, cette femme s'adapte à un univers bourgeois qui n'a jamais été le sien même si ce nouveau monde n'est pas fait pour elle et qu'elle le sait. Tout au plus peut-elle se consoler en se disant que cette fille « a réussi ». Pourtant, quand elle comprend qu'elle n'y a plus sa place, que le silence préside aux relations qu'elle a avec sa fille, elle revient d'elle-même à Yvetot où elle a passé toute sa vie. Dès lors, les visites qu'Annie lui fait sont rapidement empruntes de ce mutisme devenu ordinaire et un accident de la circulation la fait entrer dans cette spirale où elle va peu à peu, malgré les périodes de fugaces lucidité, perdre le sens des choses, revisitant son passé et ses souvenirs, retombant dans son enfance, perdant la mémoire, ne reconnaissant plus ses proches… Bizarrement, alors qu'on pourrait penser que ce livre est une manière de la faire revivre, elle confie qu'il n'en est rien(« Dans ces conditions, « sortir » un livre n'a pas de signification, sinon celle de la mort définitive de ma mère »), comme s'il était sinon un hommage, à tout le moins un témoignage, s'il était investi par l'auteur d'un autre rôle. Elle s’interroge d’ailleurs elle-même sur ce processus « Est-ce qu'écrire n'est pas une façon de donner ». Je pense qu'une telle démarche peut avoir pour l'auteur une fonction cathartique, bien qu'en ce qui me concerne je n'en sois plus très sûr, elle peut aussi avoir un rôle déculpabilisant face à cette notion générale judéo-chrétienne qui m'a toujours paru surréaliste. Nous sommes démunis devant la mort, cela fait partie de la condition humaine et nous n'y pouvons rien. Notre vie moderne nous incite à placer nos parents dans des établissements spécialisés sans qu’il nous soit souvent possible de faire autrement et l’allongement artificiel de la durée de la vie, regardé par la médecine comme une victoire, sonne souvent pour le commun des mortels comme de l’acharnement thérapeutique inutile.

Ce récit est complémentaire de « Je ne suis pas sortie de ma nuit » dont j'ai déjà parlé dans cette chronique (Feuille Volante n° 1075). J'ai lu ce livre émouvant et bien écrit comme un rappel d'une chose à laquelle nous ne voulons pas penser alors qu'elle est inéluctable. C'est une prise de conscience que chacun d'entre nous aura à connaître cette fin de vie où la mort sera regardée par nos proches comme une délivrance, même si nous voulons imaginer une autre issue.

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Je ne suis pas sortie de ma nuit

La Feuille Volante n°1074 – Octobre 2016

« Je ne suis pas sortie de ma nuit »Annie Ernaux – Gallimard.

 

« Je ne suis pas sortie de ma nuit » est la dernière phrase que ma mère a écrite ». Ce sont les premiers mots de ce court texte qui est avant tout un témoignage émouvant de l'auteure sur les dernières années de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer.

L'auteure indique d'emblée qu'elle culpabilise d'écrire sur sa mère comme si elle était morte et aussi de la faire revivre jeune, par l'entremise de l’écriture. Cette culpabilité se renforce encore quand elle commence à se débarrasser de ses affaires alors qu'elle est encore vivante parce que c'est un geste que l'on fait seulement quand la personne est décédée. C'est un peu anticiper sa disparition, même si celle-ci est inévitable. Ne pas avoir pu la garder chez elle est aussi pour elle une source de malaise intime. Au départ elle l'a effectivement accueillie mais sa démarche n'a pu perdurer, puis ce fut l'hôpital puis lamaison de retraite, autant d'étapes dans cette lente descente vers le néant que certes elle accompagne comme elle le peut, avec dévouement, patience, détermination, lui change ses couches, lui rase le visage, accompagne ses propos désordonnés qui prennent de plus en plus leur source dans une mémoire perturbée par le temps et les rêves qu'elle fait. Elle finit même par s'habituer à sa déchéance, à ce parcours sans retour dans la « déshumanité ». En plaçant, par force, sa mère dans ces établissements, elle l'a mise dans un microcosme social reconstitué où là aussi les forts dominent les faibles, le tout dans des odeurs de pisse et de merde, comme elle le dit elle-même. Dans cette ambiance dégradante, c'est peut-être une consolation pour elle de voir sa mère adopter une position de solitaire. Le plus difficile pour l'auteure est sûrement que sa mère a sur elle un effet miroir : non seulement elle se voit en elle comme elle sera elle-même dans sa vieillesse mais cette promiscuité avec sa mère fait remonter à la surface de sa propre mémoire des souvenirs personnels désagréables de sa vie liée à cette femme. A travers ses propos et ses gestes parfois violents, elle la revoit comme elle l'a toujours connue, une « mauvaise mère », brutale et inflexible dont elle s'occupe néanmoins maintenant avec soin. Les images délétères dont elle est le témoin dans cet établissement lui en rappellent d'autres de son enfance. C'est un peu comme si la perte de mémoire dont est victime sa mère ravivait la sienne. Dès lors, le temps qu'elle croyait perdu ou qu'elle avait oublié revient, lui faisant prendre conscience qu'elle s'inscrit dans la chaîne de la vie, dans la fuite inexorable des années et qu'elle est tout simplement mortelle, elle-même usufruitière de sa propre existence. Elle enrage de la voir de jour en jour devenir une femme sans mémoire, alors que la sienne se peuple de plus en plus de souvenirs de sa vie antérieure sans qu'elle soit capable de maîtriser ce phénomène. Assister impuissante à cette lente descente vers l’inconscience et la puérilité est désarmant. Sa culpabilité augmente encore quand elle fait à ses fils la relation de ses visites à sa mère dont les réactions, les remarques portent à rire. C'est, une façon inconsciente peut-être d'exorciser la douleur de ces situations mais elle s'accuse intérieurement de ne pas l'avoir assez aidé « à traverser sa nuit ». Que dire dès lors de sa volonté de voir finir cette épreuve devant l'incapacité qui est la sienne de ne pouvoir la vaincre que par la mort de cette femme pour qui elle ne peut plus rien que de la regarder se dégrader de jour en jour. Pourtant quand elle meurt, l'auteur confie « Je la préférais folle que morte », comme si cette habitude de la voir ainsi avancer vers le trépas était finalement plus supportable que l'absence et ce même si on tente de se rassurer en voyant dans cette issue fatale une délivrance, comme si ces visites étaient devenues avec le temps un rituel que rien ne pouvait bousculer. Le plus étonnant sans doute c'est que cette mère qui jadis avait été violente et qui n'admettait comme seule explication du monde que celle de la religion n'en parle pas, oublie ce qui pour elle aurait pu être une consolation.

A travers un éphéméride haché, elle confie au lecteur « Écrire sur sa mère pose forcément le problème de l'écriture », ou bien encore « Vieillir c'est se décolorer, être transparent », «La mort c'est l'absence de voix par dessus tout », « Exister, c'est être caressé, touché », autant d'aphorismes qui sont rédigés avec une brièveté sèche où je choisis de lire un réel désarroi face à l'inéluctable.

Ces pages sont l'invite à la fois à la réflexion, la constatation abrupte dans le simple domaine de la vie, de son déroulement et surtout de sa fin. Elle pose à nouveau le problème de l'écriture de ce qu'elle voit dans cet établissement, doit-elle faire acte de témoignage ou au contraire s'abstenir, mais l'écriture c'est aussi la vie ! Annie Ernaux a fait de sa propre vie la source de son écriture, délaissant du même coup la fiction qui est le domaine de l'imaginaire. Même si ici, elle choisit de parler de sa mère et de son histoire, de son vécu, cette démarche me paraît en effet authentique même si, à bien des occasions et pour autant que je puisse en juger, sa façon de s'exprimer repousse les limites de l'intime voire de la pruderie. Cela donne parfois les confidences qui chez d'autres écrivains restent du domaine du secret. Pour autant, elle avoue à son lecteur que ces mots même s'ils conservent le souvenir n'en sont pas moins impossibles à formuler parfois et souvent même à relire. Son style, fluide et agréable à lire, poétique parfois, est ainsi agrémenté de mots crus et tout à fait évocateurs dans leur simplicité et dans leur réalité. Cela ne me gêne pas et explorer ses livres est souvent pour moi un bon moment de lecture.

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

l'occupation

La Feuille Volante n°1073 – Octobre 2016

L'OccupationAnnie Ernaux – Gallimard.

 

C'est bien le hasard qui m'a fait prendre ce court roman sur les rayonnages de la bibliothèque. Je n'avais aucune idée de ce que pouvait être le thème traité et le titre lui-même me donnait à penser à bien autre chose, la guerre par exemple.

La narratrice, Annie Ernaux elle-même, raconte un épisode de sa vie où, après sa rupture avec W., l'amant avec qui elle avait vécu six ans sans pour autant parvenir à accepter une vie commune que lui appelait de ses vœux, est informée le plus simplement du monde par cet homme qu'il vit avec une autre femme. Dès lors, sans même la connaître, la narratrice ressent-elle un sentiment inattendu : la jalousie. A vrai dire c'est assez étonnant puisque c'est elle qui était à l'origine de cette rupture et que finalement ils étaient restés en bon terme, se téléphonant et de rencontrant comme de vieux amis. D'ordinaire, cette jalousie naît de la tromperie, de l'adultère mais ce n'est pas la cas ici. C'était donc tout naturel que W. lui annonce que dorénavant il allait partager la vie d'une autre femme, c'est à dire qu'il allait vivre avec elle ce que Annie lui avait toujours refusé. Dès lors Annie va être envahie au sens propre par cette présence inconnue , au point d'être complètement occupée par elle, le titre du roman prend donc tout son sens. Elle veut en effet savoir tout d'elle bien que W. soit, et on le comprend, très laconique sur les renseignements qu'il lui donne. De guerre lasse, il lâche quelques informations qui aussitôt provoquent chez Annie une recherche frénétique, la jalousie qu'elle ressent devenant obsédante et même étouffante. Si j'ai bien compris, Annie est exclusive et même outrageusement possessive, non seulement elle a refusé à W. la vie commune qu'il espérait avec elle mais en plus elle l'a quitté alors que leurs relations étaient, de son propre fait à elle, basées sur le sexe. Ce qu'elle ne supporte pas c'est que maintenant il vive avec une autre femme même si, dans ce contexte, elle n'a aucune raison objective pour réagir de la sorte. C'est un peu comme si elle se considérait comme maîtresse du jeu au point d'avoir le droit de lui imposer ses vues, ses voeux et de lui contester tout droit au bonheur. Devant cette impossibilité elle en conçoit une véritable souffrance, « tombe jalouse » comme on « tombe amoureux », même si, comme lecteur, je n'ai pas senti qu'elle ait vraiment conçu de l'amour passionné pour son ex-amant. Tout au plus n'admet-t-elle pas qu'une autre femme puisse être aimée par lui et qu'elle le rende heureux. Cette jalousie est paralysante, quelque chose entre la paranoïa et l’obsession. C'est, pour elle, la prise en compte d'une page qui s'est tournée quand elle décidé de le quitter, qu'elle ne fait plus depuis partie de sa vie, mais c'est pourtant elle qui en a pris l'initiative, qu'elle a purement et simplement été remplacée alors qu'elle aurait préféré qu'il restât seul et sans doute qu'il la suppliât.

Petit à petit, au fil de mes lectures, je découvre l’œuvre d'Annie Ernaux et il me semble qu'elle a fait de sa propre vie le thème de ses nombreux romans. Elle se met en scène elle-même faisant du solipsisme le moteur de sa démarche créatrice comme c'est souvent le cas chez les écrivains. J'ai personnellement longtemps réfléchi sur une des fonctions de l'écriture qu'est la catharsis. Écrire une épreuve aide-il à la surmonter, à l'exorciser ? Après moult expériences dans ce domaine, je n'en suis plus très sûr. D'ailleurs, tout pendant que dure la recherche de cette femme, Annie tient son journal intime c'est à dire tente d'exorciser par l'écriture cette douleur née ce l'incertitude et de l'ignorance sur l'identité de cette femme, et n'y parvient pas. Elle avoue elle-même que l'écriture est un pis-aller dans sa quête au point qu'elle renonce à pousser investigations à leur terme « Écrire c'est d'abord ne pas être vu », (une façon de se cacher derrière des mots), une manière d'entretenir cette douleur, une sorte de masochisme. A la fin de son roman elle prétend que l'écriture l'a aidée. C'est peut-être vrai mais j'attribue cet apaisement à autre chose, au temps qui passe, à la réalité qu'elle finit par accepter, à elle-même peut-être qui a appris à mieux se connaître dans cette épreuve...Il m'a semblé qu' il y avait, au départ, une affirmation du « moi » de l'auteure, opposé à cette femme qui reste sans nom et même sans visage et que le roman se termine par une sorte de dissolution de cette individualité. Tout ce qu'Annie avait connu avec W. dans le passé n'est plus qu'un lointain souvenir. Et puis elle se console comme elle peut, se dit que W., plus jeune qu'elle, aime les femmes matures puisque sa nouvelle conquête à l'âge d'Annie et y voit donc la preuve qu'il n'éprouvait pour elle aucun amour particulier. Elle va même jusqu'à imaginer que l'autre femme apprend qu'elle rencontre toujours W. et en conçoit ainsi de la jalousie ! Elle va jusqu'à imaginer d'improbables situations qui seraient de nature à altérer cette liaison et provoquer son retour auprès d'elle.

Se faire larguer est une chose difficile à vivre et accepter cette réalité n'est pas aisé. Ici ce n'est pas exactement la cas d'Annie qui fait montre d'une jalousie un peu trop possessive. Même si lire un roman de cette auteure me fait passer de bons moments tant son style est fluide et agréable, je dois dire qu'ici je me suis un peu ennuyé, non pas tant à cause du tabou qu'elle lève, ce dont je lui sais gré, mais peut-être la manière peu convainquante dont elle traîte ce sujet bien humain. Ce roman est peut-être tout simplement pour l'auteure l'occasion de se raconter ?

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Rue Jean Jaurès

La Feuille Volante n°1072 - Octobre 2016

Rue Jean Jaurès – Frédéric Michelet et la compagnie internationale Alligator – L'entretemps éditions

 

Avec Pasteur, Jaurès est assurément l'homme dont le nom baptise le plus grand nombre des rues de nos villes. Personnage politique, ses ouvrages, ses discours sont bien souvent cités avec sincérité ou opportunisme par les candidats à des fonctions électives, c'est donc assez dire que l'homme ne laisse pas indifférent même plus de cent ans après sa mort. Il n'est donc pas anormal que celui qui avait consacré sa vie aux plus défavorisés, qui allait volontiers à leur rencontre, les haranguait comme un authentique orateur qu'il était, et qui se voulait « l'éducateur du peuple », descende dans la rue sous la forme d'une mise en scène dynamique d'autant plus fidèle au personnage qu'il parlait sans micro dans des meetings publics et que les comédiens qui le font revivre s'approprient cette manière de s'exprimer.

Jaurès fait partie de notre histoire sans la connaissance de laquelle aucune évolution ni aucun espoir ne sont possibles. Le « mettre en rue » sur la voie publique était donc une évidence pour le metteur en scène (Manu Moser), avec tous les risques que cela pouvait comporter tant le personnage était complet et complexe et qu'il fallait impérativement faire des choix pour réaliser ce spectacle. D'emblée la III° république, si semblable à la nôtre par certains côtés, devait servir de fil rouge au déroulement de la représentation et remettre le personnage dans le contexte historique avec ses découvertes et ses scandales. Une notice de l'historienne Catherine Moulin ainsi que des extraits des interventions de Jaurès complètent d'ailleurs le texte du spectacle. Il a été conçu comme une déambulation urbaine en association avec les spectateurs, les comédiens étant juchés sur des escabeaux pour être vus et entendus d'un public debout et mobile. Ce mouvement d'échelles (et de couvre-chefs) peut, pourquoi pas, s'apparenter à une sorte de chorégraphie aussi dynamique qu'inattendue et qui souligne à sa manière « l'échelle du temps ». De plus le rôle de Jaurès n'est pas porté par un acteur unique mais par tous les artistes de la troupe, au nombre de cinq mais qui donnent vie alternativement à 139 personnages !

Ainsi, les spectateurs de la rue ont-il pu voir et entendre Jaurès refuser la guerre de 1914 qui s'annonçait autant que ses contradicteurs qui eux la souhaitaient, se faire tuer par Raoul Vilain qui plus tard fut acquitté par un tribunal qui condamna Louise Jaurès, son épouse, aux dépens. Puis par le miracle du flash-back ils ont pu assister à sa vie, depuis sa naissance en 1859, à son enfance, à l’évocation de la Commune, à un poème de Rimbaud, à l'invention de la première ampoule électrique, à son entrée dans la vie, à son engagement socialiste en politique, à son refus de la guerre si ardemment voulue par les capitalistes qui dirigeaient le pays , soutenus évidemment par les militaires et les nationalistes...alors qu'il n'a que 26 ans, à la crise de Panama, à l'affaire Dreyfus, à la création de « l'Humanité »...

Ces tableaux évoquent son combat en faveur de la classe ouvrière à laquelle il n'appartenait pourtant pas, sa volonté de créer des caisses de retraite, d'organiser la santé publique, de construire l'éducation pour tous et notamment des jeunes filles, d'instaurer la laïcité... Comme il se doit, cette évocation ne va pas sans allusions appuyées et de clins d’œil aux socialistes d’aujourd’hui que Jaurès aurait sans doute du mal à reconnaître [notamment multiplication des anaphores, cette figure de style remise au goût du jour par un candidat devenu président – vous vous souvenez « Moi, Président ... »] , à notre actualité quotidienne et aux difficultés croissantes des plus défavorisés, à la montée du chômage, de l'insécurité...

Que reste-t-il aujourd'hui du combat de cet homme intègre et exemplaire qui a lutté contre toutes les inégalités et pour un changement radical de la société dans un sens républicain ? Chacun sur l'échiquier politique se recommande de lui, s'approprient son exemple et fait semblant d'honorer ses mannes... mais se dépêche, une fois élu, de faire le contraire c'est à dire de le trahir, laissant notre société sans boussole et livrée à elle-même, capable de faire confiance au premier trublion venu surtout s'il lui promet bien fort tout et n'importe quoi !

Je remercie les Éditions l'Entretemps et Babelio qui m'ont permis, dans la cadre de « Masse Critique » de découvrir cette évocation originale de Jean Jaurès.

H.G.

 

Les années

La Feuille Volante n°1071 - Octobre 2016

Les années – Annie Ernaux – Gallimard.

 

J'ai lu ce livre avec une certaine nostalgie, celle du temps qui passe, d'une jeunesse pas forcément belle et agréable à vivre mais définitivement disparue où nous étions mal dans notre peau parce que non reconnus par nos parents comme peuvent l'être maintenant les jeunes, où il fallait obéir sans broncher et se tenir tranquilles, où on décidait pour nous. Nous représentions certes l'avenir mais nous n'avions pas la parole, tout juste tolérés à condition de ne rien demander. On nous faisait sentir que nous étions une charge que seul notre départ du foyer familial était attendu ou, si nous y restions, nous représentions alors un salaire supplémentaire bienvenu en plus de la participation aux corvées.

 

Cette évocation ne peut se faire sans photos. Il n'y a rien de tel pour mesurer à travers les visages et les corps les ravages du temps et la fragilité de la vie. Le prétexte de ce roman est effectivement le cliché en noir et blanc, avec un encadrement, du papier glacé et des bords dentelés qu'on annotait au dos d'une date, d'un lieu ou de quelques mots parce qu'il n'y avait pas autre chose à l'époque et que cela se faisait ainsi. Il représente une petite fille en maillot de bain sur une plage, image de vacances, de farniente. D'autres suivent, tirés d'une mémoire qu'on croyait définitivement morte et qui évoquent le passé, les années de jeunesse où on assistait obligatoirement à la messe le dimanche et aux interminables repas de famille... Ce sont les vacances, le plus souvent à la mer, avec les parents, les informations à la radio, le parcours scolaire... C'est ensuite l'adolescence et son vent de révolte obligé qui souffle après toute ces années de silence et d’obéissance passive, ces cigarettes fumées dans les chiottes pour faire comme les grands, ces romans interdits qui circulent sous le manteau, ces chansons proscrites qu'on fredonne comme un défi, ces apprentissages sauvages mais excitants, ces espérances folles pour l'avenir…C'est pourtant grâce à ces photos un peu passées que l’auteure fait défiler le temps. Elles sont le témoin de la croissance et des changements du corps. A travers elles, l'auteure se souvient de son parcours personnel mais aussi de la fuite des années et de ce qui l'en reste dans la mémoire collective de cette espèce humaine qui est si prompte à oublier. Ainsi, à travers la vie de cette petite fille du début c'est tout un passé que « les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », celui de l'après-guerre, les Trente Glorieuses, la guerre d'Algérie, les rapatriés, les attentats, les promesses et les trahisons, Mai 68 si porteur d'espoir vers la liberté et la jouissance mais qui perdra bien vite tout son pouvoir de fascination, les premiers émois amoureux puis, bien plus tard les déceptions et la prise de conscience que tout cela n'est qu'une comédie qu'on a soi-même jouée de bonne foi en espérant y tenir un rôle qui finalement n'est pas autre chose qu'un leurre. Nous avons brassé de grandes idées, fondé des espoirs encore plus grands, mais qu'en reste-t-il au bout du compte ? Nous avons assisté à la remise en cause des certitudes les plus solides, à la disparition de bien des fondements de notre société que nous croyons immortels, constaté l'éloignement puis la disparition des valeurs qu'on nous disait universelles, vu se transformer en régression les changements qu'on nous promettait pour demain et s'évanouir les fantasmes ... Nous ne sommes ici que de passage, dans l'éphémère, le transitoire voire l'inutile et parfois le gâchis et c'est à travers ce genre de retour en arrière qu'on les mesure le mieux.

 

Comme toujours ce livre est bien écrit et agréable à lire. C'est souvent la cas dans les romans d'Annie Ernaux. J'ai apprécié cette écriture fluide, humoristique et poétique qui refait avec justesse ce chemin à l'envers, le jalonnant d'événements historiques ou factuels, le bornant de titres de chansons ou de romans emblématiques, l'absence de tabous, cette volonté de dire les choses parfois si longtemps cachées, même si, pour moi, cela a été une sorte de claque, la prise de conscience que le temps passe trop vite... mais je ne dois pas être le seul !

 

H.G.

Ce qu'ils disent ou rien

La Feuille Volante n°1070 -Septembre 2016

Ce qu'ils disent ou rien – Annie Ernaux – Gallimard.

 

Anne va avoir seize ans. Elle est en révolte contre son milieu familial, ses parents ouvriers qui la bassinent avec les études qu'ils n'ont pas pu faire et qui lui ouvriront les portes de la réussite. Elle vient d'avoir son BEPC et on songe pour elle au métier d'institutrice ; elle en a déjà les lunettes ! Au moins, dans l'esprit de ses parents, elle échappera au travail en usine et cela tombe plutôt bien parce qu’elle ne veut pas devenir comme eux.

 

Pour l'heure se sont les vacances et ce qui l'intéresse , malgré la lecture de « L'étranger » d'Albert Camus, c'est les garçons, le sexe. Elle ne voulait pas mourir avant d’avoir connu cela. Grâce à sa meilleure amie, elle rencontre Mathieu, un moniteur de la colonie de vacances d'à côté mais le grand amour espéré n'est pas au rendez-vous à cause d'un faux-pas d'Anne qui déjà cherche avec Yan, par l'expérience, à en savoir davantage sur l'amour. Certes elle est devenue femme un peu malgré elle, mais cette expérience lui fait entrevoir la solitude et la dépression notamment face à ses parents plus désireux de la voir réussir professionnellement que de l'accompagner dans ses expériences .

 

J'avais déjà abordé l’œuvre d'Annie Ernault [La Feuille Volante n°1062 (mémoire de fille) -1063 (la honte)-1064 (l'autre fille)] et cela m'avait encouragé a poursuivre ma découverte. Ici, j'ai trouvé que ce texte, écrit à la première personne comme un journal intime ou peut-être avec cette volonté d'exorciser cette période troublée de la vie d'une jeune fille, les formes féminines qui se révèlent, la survenue des règles, la perte de sa virginité, l’appétit tout neuf de la vie…,était assez quelconque. Ce contexte autobiographique, courant dans la démarche littéraire de l'auteure, en fait, il est vrai l'originalité et aussi l’authenticité. Il est écrit sur le mode de l'oralité, d'une manière spontanée et abrupte, un peu trop peut-être. L'histoire de cette adolescente mal dans sa peau m'a cependant paru un peu longue et hésitante parfois. Certes c'est le témoignage d'une vie d'adolescente dont le corps se transforme, qui confie au lecteur ses aspirations et ses craintes de la vie à venir, son désir et son refus de l'amour, son passage de l'enfance à la féminité, et en cela c'est toujours intéressant.

 

Il ne m'a pas précisément procuré un bon moment de lecture comme je pouvais m'y attendre. Certes il est antérieur (1977) à ce que j'ai déjà pu lire mais quand même.

 

H.G. Septembre 2016

Pourquoi pas le silence

La Feuille Volante n°1069 -Septembre 2016

Pourquoi pas le silence -Blanche de Richemont– Robert Laffont.

 

J'ai abordé ce roman comme je le fais d'habitude, par la lecture de l'exergue qu'on néglige souvent mais qui, parfois résume bien l'esprit du texte. Celle qu'a choisi l'auteure est due à Fernado Pessoa «  Je ne suis rien, je ne serai jamais rien, je ne veux rien vouloir être. A part cela je porte en moi tous les rêves du monde». « On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille » chante Maxime Leforestrier, pourtant, quand on lit la brève histoire de Paul, 15 ans, jeune intellectuel, on se dit qu'il n'est pas si mal tombé que cela. Même si son père est brillant et bien différent de lui, sa mère peut-être un peu trop abusive, sa sœur aînée, Lou, trop passionnée et complice, tous l'aiment et ne veulent que son bien. Son enfance parisienne s'est déroulée dans les beaux quartiers et son avenir semble sans nuage, avec à ses côtés Florent, son meilleur ami, son confident.

La crise d'adolescence, comme on dit, est un passage difficile, autant pour soi que pour son entourage.

De plus, Paul a déjà été ébranlé par la mort prématurée de son cousin Max, un être flamboyant qui savait peut-être inconsciemment que sa vie serait brève et qui l'avait vécue intensément. Paul l'avait même pressentie parce que, selon lui, « il était épuisé dans son âme », et de se demander « Pourquoi vivre encore quand on ne vit déjà plus ». Dès lors, ce décès va être pour lui comme un défi à sa culture, à sa famille, à la société, une invitation à vivre enfin différemment. Il a 15 ans et il va naître à la vie une deuxième fois mais à sa manière… Il ne sera pas cet enfant docile dont les parents rêvent parfois. Au fil des pages il se révèle renfermé, solitaire, trop timide pour aborder les filles de son école, spécialement Camille, la plus jolie du collège qui est amoureuse de lui et qui l'attend. Lui, son choix, c'est autre chose, le rejet de tout, la hantise d'être comme les autres, son incapacité à entrer dans la ronde (« Cette vie m'emmerde »), son choix du malheur… Alors que Camille s’intéresse à lui, il la fuit mais, sur les conseils de Florent, elle sera son nouveau défi,ce qui enthousiasme sa famille qui le voit ainsi entrer dans la norme. Ce sera donc l'amour fou qui s'empare d'eux (« Elle vient de perdre l'enfance et je suis devenu un homme ») au point de donner l’impression que Paul est un adolescent ordinaire. Pourtant tel n'est pas le cas, c'est un être « à l'âme de cristal », un écorché-vif préposé à la souffrance qui n'a pas sa place dans ce monde. Il rejette donc Camille comme il rejette sa famille sans autre raison que celles qu'il puise en lui. Cette tentative de mener une vie normale échoue donc et le replonge dans un état dépressif que Camille lui avait fait un temps oublier. Il renoue avec « cette mauvaise passe qui ne passe pas » avec peut-être à l'esprit l'obsession de la mort de Max, de son absence définitive et ce malgré tous ceux qui voudraient qu'il s'en sorte, qu'il aime « cette putain de vie » alors qu'il se mure dans la silence et la solitude. Puis d'un coup, il lâche !

J'ai lu ce roman fort bien écrit, émouvant, écrit à la première personne, comme un journal intime autant que comme un hommage biographique à ce frère trop tôt disparu. N’aimait-il pas la vie qui s'offrait à lui, ne voulait-il pas grandir, pensait-il qu'il n'avait rien à faire en ce monde ? Il a sans doute voulu donner à ses obsessions, ses interrogations sa réponse du silence. C'est un bouleversant témoignage fraternel que nous livre l'auteure pour faire revivre le bref passage sur terre de ce garçon trop conscient de lui-même, une manière d'illustrer la parole d'Alvaro Mutis qui nous rappelle que les êtres ne sont vraiment morts que lorsque personne ne pense plus à eux.

Ce roman a éveillé en moi des souvenirs personnels d'une vie impossible à réaliser, du hasard qui nous fait naître dans une famille à laquelle on sera à jamais étranger, du destin implacable… L'auteure était jusqu’alors inconnue de moi mais j'ai apprécié ses réflexions sur la vie, c'est à dire cette période plus ou moins longue que nous passons sur terre et dont nous ne sommes  que les usufruitiers.

 

H.G.

De quelques amoureux des livres...

La Feuille Volante n°1068– Août 2016

De quelques amoureux des livres...Philippe Claudel – Finitude.

 

Si l'enfer est, paraît-il, pavé de bonnes intentions, le monde dans lequel nous vivons est assurément le tombeau de tentatives avortées pour devenir écrivain. Certes il y ceux qui ont réussi, dont le nom est inscrit sur une plaque de rue, l’œuvre étudiée par des générations de potaches endormis et les aphorismes qui donnent lieu à des commentaires souvent hors de propos… et puis il y a les autres. Ils sont nombreux, des cohortes, qui doivent leurs déboires littéraires à leurs proches qui se moquent d'eux, aux éditeurs qui n'ont pas été capables de découvrir leur talent, aux événements extérieurs qui ne les ont pas servi comme on dit, euphémisme subtil pour dire qu'ils n'ont pas eu de chance. Il y a les lecteurs qui n'ont pas été au rendez-vous, leur entourage qui les a boudé parce qu'ils n'étaient pas comme les autres, ou peut-être l'inflation d'hommes et de femmes de lettres qui se sont précipités sur leur feuille blanche, qui ont joué des coudes (et pas seulement) pour écraser ceux qui étaient sur leur passage et qui entendait prendre une place à laquelle ils croyaient avoir droit. Ces écrivains ratés, qui ne sont restés que des « écrivassiers » ont chanté la nature, mais elle s'en fout, les femmes qu'ils aimaient, souvent en secret, mais là aussi il ne faut craindre ni l'indifférence, ni les critiques acerbes et cruelles, de sorte qu'ils sont restés des inconnus, des incompris.

Il peuvent aussi s'en prendre à eux-mêmes parce qu'ils ont été parfois paresseux, ont hésité à se lever la nuit à l'écoute de cette inspiration fugace qui ne se manifeste pas deux fois, se sont dit qu'ils verraient plus tard, que rien ne pressait mais qui, une fois devant la feuille sont restés secs, ceux qui ont été victimes du syndrome de Bartelby, ceux qui se sont contentés d’être leurs propres lecteurs mais pas leurs critiques parce que, à leurs yeux, leur talent était manifeste, ceux qui sont morts d'attendre qu'on vienne les solliciter en oubliant que la vie est courte, ceux qui se sentaient indispensables à l'humanité et qui déploraient qu'on fasse ainsi fi de leur message, ceux qui prenaient Voltaire ou Rimbaud pour leurs collègues en littérature, ceux qui se sont pris pour des génies, qui se sont rassurés en disant qu'on les découvrirait… après leur mort, ceux qui se sont drapés dans la toge de l’écrivain en se disant que cela leur allait bien tout en s’extasiant sur la beauté de leur œuvre. Ceux aussi qui, désespérés de tant d’indifférences à leur endroit (ou peut-être victimes d'un sursaut de bon sens) se sont dit que, devant un tel monceau de publications depuis l'invention de l'imprimerie, il valait mieux garder le silence plutôt que de redire plus mal ce qui avait été déjà si bien exprimé par d'autres. Il y a bien sûr ceux qui ont entamé leur vie par l'alcool et la drogue parce qu'on leur avait dit qu'il y avait là une source d'inspiration inépuisable… et qui s'y sont épuisés et même en sont morts, ceux qui, paranoïaques depuis toujours, ont cru être victimes de complots ou ceux qui sont devenus fous à force de croire en leur talent auquel le monde extérieur était complètement indifférent.

 

L'auteur égrène le catalogue de ces malheureux que la notoriété, les honneurs, la vie ont oubliés. Il le fait avec un humour certain et surtout de bon aloi, preuve s'il en fallait encore qu’on peut rire de tout parce que, par les temps qui courent, c'est à peu près tout ce qui nous reste, que le temps passe vite, que le fatalisme fait partie de la vie et que la fiction est après tout une manière comme une autre de repeindre des jours de plus en plus gris. Et puis, un écrivain qui a réussi n'est peut-être pas autre chose qu'un simple « porte-plume » qui transcrit une inspiration qui vient on ne sait d'où et qui, à tout moment, peut le quitter, qui n'est bien souvent que le miroir de son temps et qui, après un brillant succès fait parfois des efforts désespérés pour durer et pour qu'on ne l'oublie pas. L'écrivain c'est avant un être habité par le solipsisme et trouve souvent cela plutôt bien. Il n'empêche, on dira ce qu'on voudra, mais j'ai bien aimé (et j'ai même bien ri) à cet inventaire à la Prévert des écrivains manqués qui ne sont finalement que des membres de cette espèce humaine à laquelle nous appartenons tous, même si, parmi nous, il y en a finalement peu que la muse chatouille, et c'est plutôt mieux ainsi.

 

© Hervé GAUTIER – Août 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com]

la passage de la nuit

La Feuille Volante n°1067– Août 2016

Le passage de la nuitHaruki MurakamiBelfond.

Traduit du japonais par Hélène Morita.

 

Ce roman nous entraîne dans Tokyo pendant une nuit, une manière de respecter la sacro-sainte unité de temps (rythmé par les horloges qui introduisent chaque chapitre) et de lieu. Mari Assaï, une jeune fille est assise devant une tasse de café dans un restaurant et lit un gros livre à une table. Un jeune homme, Takahashi, s’assoit à côté d'elle et un dialogue s'instaure. Il vient ici pendant la répétition du groupe de jazz où il joue du trombone. Plus tard, c'est Kaorou, gérante d'un « love hôtel » qui vient interrompre la jeune lectrice. Elle lui raconte que dans son établissement un client a tabassé une prostituée chinoise et vient chercher Mari qui, selon Takahashi parle le chinois. Dans le même temps Eri, la sœur de Mari, dort profondément mais dans son sommeil est peuplé d'étranges rêves.

 

C'est un eu une histoire où il ne se passe rien et qui sert de prétexte à une visite nocturne de Tokyo. Ainsi le lecteur est-il invité à visiter, en qualité de témoin privilégié, des lieux interlopes comme ce « love hôtel » mais aussi un bar de nuit, un bureau où s'affairent nuitamment des informaticiens, la chambre d'Eri où la télévision, bien que débranchée, fonctionne et montre un homme dont on ne sait pas très bien s'il observe ou veille sur le sommeil de la jeune fille, des miroirs qui semblent garder le reflet de ceux qui s'y regardent, le monde de la pègre, celui de le prostitution... Ces petites touches qui composent un paysage bien étrange dessinent cette nuit qui est peut-être, pour l'auteur, semblable aux autres mais qui va transformer les intervenants, et va faire se croiser leur destin. Chaque scène est décrite différemment en fonction de celui qui la voit et on a cette espèce d'impression étrange de voler par dessus tout ce paysage, de découvrir le décor et la vie à travers l’œil indiscret d'une caméra.

 

Cette lecture instille du mystère, de l'inattendu, une atmosphère énigmatique et imaginaire à laquelle je ne m'attendais pas. J'avoue que, malgré mon goût pour ce genre d'ambiance, je ne suis pas vraiment entré dans ce roman. Pourtant le titre était engageant et laissait place à la poésie qui, à travers l'écriture de Murakami, n'est pas absente de ce roman.

 

Rêve, virtualité, réalité, absurde, surréalisme, je suis resté un peu sur ma faim, dubitatif aussi, mais je suis peut-être passé à côté de quelque chose. Huraki Murakami est un auteur que je découvre petit à petit. Je dois dire qu'ici je n'ai pas été convaincu.

 

 

© Hervé GAUTIER – Août 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

Après le tremblement de terre

La Feuille Volante n°1066– Août 2016

Après le tremblement de terreHaruki Murakami10/18.

Traduit du japonais par Corinne Atlan.

 

Je l'ai déjà dit dans cette chronique, l'univers d'un recueil de nouvelles est particulier. A travers chaque texte le lecteur recherche, parfois vainement, le fil conducteur de l'ouvrage. Ici, comme le titre l'indique il s'agit d'un tremblement de terre, celui de Kobé en 1995 et des conséquences qui peuvent en découler dans la tête de chaque Japonais. A vrai dire, les séismes font partie depuis longtemps de la vie de ce pays au point qu'existe une légende qui les explique. Depuis le XVII° siècle deux poissons-chats géants, Mamazu et Ōnamazu [une autre légende voulait que ce fût un dragon], vivant dans les profondeurs de la terre et très turbulents remuent régulièrement leur échine sur laquelle repose le Japon. Ainsi naissent les tremblements de terre au pays du « soleil levant ».

 

Le livre refermé je ressens une impression de vide, d’inutilité, d’éloignement, de déréliction et de mort qui règne sur ces six textes, six fables, qui sont une variation sur ces thèmes. Certes le tremblement de terre apporte avec lui la mort, le néant, la destruction et cet événement, augmenté par la perspective de son renouvellement inévitable laisse dans l'esprit des gens qui vivent là une sorte de peur constante et ineffaçable qui souligne la certitude que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie, que nous ne sommes sur terre que de passage. L'auteur insiste sur l'isolement des êtres qui pourtant vivent en société [le thème de la boîte, à la fois petite et hermétiquement close est significatif]et pour cela il a de la matière. Que cela soit dans le domaine de la religion où Dieu se fait complètement inexistant et abandonne l'homme à son sort, et ce en pleine contradiction avec ce qu'on nous a dit au catéchisme, ou dans celui du mariage. C'est étonnant comme les hommes et les femmes se précipitent dans cette institution sans en avoir la moindre vocation, comme si c'était un point de passage obligé dans le parcours terrestre de chacun et comme si avoir un enfant était obligatoire. Rares sont les mariages qui perdurent longtemps et leur dissolution entraîne bien souvent un replis sur soi. Nier que les relations entre les époux sont toujours exemptes de mensonges et de trahisons est un leurre, dans ce domaine « amour » ne rime jamais avec « toujours » et le « happy end » est rarement au rendez-vous. Comme si cela n'était pas suffisant, la timidité, les amours manquées, les regrets et les remords, le temps qui passe se chargent d'accentuer ce phénomène. Nous savons tous que les apparences existent, qu'elles sont mensongères et que la solitude est parfois une meilleure voie. L'espèce humaine dont nous faisons tous partie, capable du pire comme du meilleur, choisit bien souvent le pire avec beaucoup de talent et cet état d'abandon dont parle l'auteur existe ; il est bien souvent la conséquence de l'action maléfique des autres. Vivre en société ressemble à un combat où chacun défend ses intérêts contre l'autre qu'il oublie ou qu'il cherche à éliminer, ce qui ne favorise guère les relations sociales. Et d'ailleurs, comme pour faire bonne mesure, cette solitude est aggravée par l'originalité dont certains individus peuvent éventuellement faire montre, un peu comme si, n'être pas comme les autres, dans la norme générale, excluait les relations humaines et les amitiés, comme s'il fallait satisfaire à l'instinct grégaire, renoncer à soi-même pour être admis à fréquenter les autres.

Certes l'auteur prend le tremblement de terre de Kobé comme référence, un peu comme si ce phénomène presque ordinaire au Japon servait de catalyseur pour révéler l'état d'isolement de l'homme et le traumatisme que ce phénomène suscite. En effet, on cesse, dans ce pays, de se considérer en sécurité sur terre parce que, quand elle tremble, elle devient meurtrière, traîtresse, très semblables aux hommes finalement. Nous le savons bien, malgré la vie en société à laquelle chacun se consacre, la solitude existe de plus en plus et comme si cela ne suffisait pas, on est seul face à la mort. Il file une sorte de métaphore à travers différentes images qui personnalisent le tremblement de terre, un peu comme ces poissons-chats de la légende.

 

© Hervé GAUTIER – Août 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

Fric-Frac au temps de l'OTAN

La Feuille Volante n°1065– Août 2016

FRIC-FRAC au temps de l'OTAN – Robert Béné – Geste éditions.

 

C'était le bon temps, le temps des « anciens francs » que les moins de soixante ans n'ont pas pu connaître, celui de l'OTAN, celui des « Ricains » et surtout de tous les trafics plus ou moins licites que leur présence sur le territoire français suscitait...L'auteur, Robert Béné se souvient de ce temps d'avant , c'est à dire dans les années cinquante-soixante, et le met en scène dans son dernier roman, entre La Rochelle et l'île de Ré qu'il connaît bien et qu'il aime tant.

 

Roger Woerkensky, au nom imprononçable, dit « Gégé Belle Face », non qu'il fût vraiment beau mais devait sans doute ce pseudonyme à sa nationalité irlandaise (Bellfast)[ il changera d'ailleurs de sobriquet au gré de ses aventures et des acolytes qu'il fréquente, devenant alternativement « Gégé la Pétoche » puis « Gégé la Frite », «Gégé le Cocu »] s'est vu confier, grâce à son bilinguisme, la gérance du PX américain de La Pallice, sorte supermarché exclusivement réservé aux GI. Cela lui permet donc de se livrer à de petits trafics de cigarettes et de whiskys, produits introuvables en France dans ces années d'après-guerre. Comme il n'y a de chance que pour la crapule, Gégé rencontre Dean Marghettini, un capitaine américain, ancien commando pendant la guerre de Corée, responsable de l'ancien PC de l'amiral allemand commandant la base sous-marine de La Pallice. C'est un poste de fin de carrière puisque dans quelques mois il ira rejoindre son Amérique natale… en tant que civil !

Voilà qu'on annonce le transit par La Pallice d'une impressionnante cargaison de lingots d'or à destination de la banque d'Albanie et c'est précisément Dean Marghettini qui sera responsable du magot avant son transfert sur un cargo à destination de ce pays. Se souvenant de son passé de petit truand, Dean se dit qu'il ne peut pas laisser passer un si belle occasion de s'enrichir et aussi de célébrer dignement son retour à la vie civile. L'ennui c'est que cette information ne tarde pas à arriver aux oreilles de Gégé qui voit là une aubaine qui mettra fin à ses petits trafics minables. Grâce à une ingénieuse idée, le vol de lingots est réalisé, sans pour autant attirer l'attention des autorités américaines.

Comme dans toutes les histoires un peu louches rien ne se passe vraiment comme prévu et tout un tas de gens qui ne se doutaient de rien se trouvent, un peu par hasard, sur le trajet de ce pactole et entendent bien, eux aussi, profiter de l'occasion, de sorte que le partage initialement prévu est fortement compromis, que les événements brouillent un peu les cartes et attisent les soupçons de ceux que le sort n'a pas favorisés...

Comme dans la réalité, le temps passe, les Américains quittent la France un peu brusquement, victimes d'une décision politique en 1966 et les différents protagonistes de cette affaite s'évanouissent dans la nature, les acteurs rétais se recasent tant bien que mal dans la société et l'oubli qui est le propre de l'espèce humaine, s’installe à son tour. Tout cela serait bel et bon si des gens ne décidaient pas de garder jalousement leurs secrets, de mourir et ainsi de provoquer l’ouverture de successions aussi inattendues qu’improbables et de revenir, même des années après sur le théâtre de leurs méfaits. C'est un thriller avec, évidemment des cadavres dont il faut se débarrasser, les gens qui changent et se rangent, de vieilles rancœurs qui remontent à la surface

 

Dans cette chronique, j'ai déjà dit tout le bien que je pensais des romans de Robert Béné. Non seulement il sait entretenir jusqu'à la fin le suspens avec nombre de rebondissements tout en ayant soin que la morale soit sauve, mais régale aussi son lecteur d'expressions savoureuses du genre « (il) choisit une belle chemise turquoise sur laquelle semblait batifoler de gros poissons multicolores parmi des algues ondulantes et phosphorescentes. Ainsi attifé, Gégé belle face avait tout l'air d'un aquarium » ou encore « L'éclat de rire de Gégé eut le même son qu'une casserole fêlée mais heureusement le douanier n'avait pas l'oreille musicale » .

 

C'est un roman agréable à lire l'été, pourquoi pas, sans fioritures littéraires, bien dans le style du polar que l'auteur affectionne. C'est même, si on veut le voir ainsi, une belle étude sur l'étendue des turpitudes humaines. A titre personnel j'y ai retrouvé avec plaisir l'ambiance rétaise et rochelaise de ma jeunesse, justement au temps des « Ricains », même si, à l'époque, j'étais encore bien jeune.

 

© Hervé GAUTIER – Août 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

l'autre fille

La Feuille Volante n°1064– Août 2016

L'AUTRE FILLE Annie ERNAUX - NIL - Les Affranchis.

 

Si on en juge par le texte préliminaire, cette courte œuvre a été écrite à la demande de l'éditeur sur le thème« Écrivez une lettre que vous n'avez jamais écrite ». L'auteure a choisi une sorte de monologue adressée longtemps après à sa sœur Ginette, morte avant guerre de la diphtérie et qu'elle n'a pas connue. Il ne s'agit donc pas là d'un roman, ce serait une sorte d'exercice de style, un travail de commande ou quelque chose d'approchant. Pourquoi pas après tout, un écrivain écrit par définition et on peut lui demander d'exercer son art. Avec l'amour et la vie, la mort a beaucoup inspiré les auteurs, mais quand même, le décès d'un proche a une dimension différente et l'écriture, si elle ne vient pas spontanément, n'a pas forcement cette action apaisante. Cela deviendrait donc un banal témoignage, une occasion de se retourner sur le passé familial.

 

Parler d'un mort est une chose difficile, surtout quand on ne l'a pas connu qu'on n'a pas parlé ni vécu avec lui parce que le destin ne l'a pas permis. Ginette est sa sœur, mais pour l'état-civil seulement, un nom sur le livret de famille mais aucun souvenir entre elles, aucune complicité, rien que des photos, traces muettes d'un petit visage sur papier glacé, fantôme de cette « autre fille », morte à six ans alors qu'Annie n'était pas encore née. La mort est un sujet tabou, et dans cette famille pleine de préjugés et de bondieuseries, c'est le silence et le déni qui prévalent puisqu'on ne fleurit jamais sa tombe. On ne parlait jamais de Ginette et ce mutisme n'a été rompu pour Annie qu'au hasard d'une conversation entre sa mère et une cliente du magasin [s'est souvent par les femmes que passe ce genre de révélation] et qui ne lui était pas destinée. Comme le trépas sanctifie tout, parce qu'on ne dit jamais de mal d'un mort, on la pare de toutes sortes de qualités qu'elle n'avait peut-être pas. C'est tout juste si on ne regrette pas ouvertement le choix du destin tout en essuyant ses larmes. Voilà donc Annie devenue enfant unique, porteuse de l'espoir de ses parents, presque enfant de remplacement parce qu'une vie peut en remplacer une autre et qu'il ne faut pas rester sur sa douleur. On atténue l'injustice de la perte d'un enfant par la certitude, au moins proclamée quand on est croyant, que la petite défunte est devenue un ange, une véritable sainte, et voit maintenant la Vierge et Jésus, consolation bien moindre au regard du chagrin qui durera tant que durera la vie et dont les vivants ne se relèveront jamais. Pourtant l'auteure, dans sa tête, n'a jamais été cette enfant unique, il y avait toujours, comme à contre-champ, une présence sortie du néant et dont elle était l'héritière, un peu comme si tout l'amour qu'on donnait à l'enfant vivant n'était finalement destiné qu'à l'absente. Il y a même une une sorte de dédoublement quand la maladie rapproche Annie de la mort. Elle a seulement eu plus de chance que sa sœur entre sérum anti-tétanique et eau de Lourdes mais c'est une autre injustice que la mort de cette petite sainte et la vie de ce démon d'Annie. De cela naît une culpabilité amplifiée par le silence et la volonté de vivre de cette survivante.

 

Parce que le livre est bien souvent un univers douloureux, ce qui n'était au départ d'une invitation intellectuelle devient une quête intime, une interrogation face à cette mémoire parcellaire, une volonté de faire revivre cette silhouette, l'écriture servant de prétexte à ce cheminement intérieur. J'en reviens au texte préliminaire. Écrire sur un sujet éminemment personnel n'est pas sans risque et on n'en ressort jamais indemne. C'est le résultat d'un long travail de maturation. Au début, j'ai eu l'impression qu'entre Annie et sa sœur il n'y avait que le silence puis, petit à petit elle prend conscience que sa vie s'est nourrie de la mort de sa sœur et du vide qu'elle a laissé, qu'elle n'a vécu que par une sorte de procuration, qu'elle a une manière de dette envers Ginette, devenue ainsi une sorte d'ange protecteur. Ce qu'elle veut c'est la ressusciter par l’écriture parce que, sans peut-être le savoir, elle porte en elle ce vide d'une vie interrompue. Elle est bien consciente cependant que ce « tu » employé lors de cette sorte d’interpellation est de circonstance, que cette intimité entre elles est artificielle, imaginaire, que cette lettre est un leurre un peu comme jadis on nous demandait d'offrir à Dieu nos souffrance pour les autres. Ici elle offre ses renoncements pour faire revivre Ginette mais, ce faisant, elle a bien conscience de courir après une ombre, de la faire en quelque sorte « remourir ». Cette quête est finalement vaine et débouche sur la négation, sur une sorte d'échec « Pour être, il fallait que je te nie », « Je n'écris pas parce que tu es morte, tu es morte pour que j'écrive, ça fait une grande différence ». Reprenant le cours de son récit et évoquant la mort de ses parents , c'est donc la vie qui prévaut et elle devient pour eux « l'autre fille », celle qui s'est enfui loin d'eux et qui ne reposera pas à leur côté pour l'éternité.

 

Le texte préliminaire invitait des auteurs à « s'affranchir d'une vieille histoire », à y mettre un point final. Pour cela l'écriture possède ce pouvoir d'apaiser celui qui la pratique et cette manière d’interpeller quelqu'un, même fictivement dans une lettre qui ne sera jamais envoyée et jamais lue par son destinataire est un paradoxe. L’auteure a accepté ce principe, un peu comme un défi, sans peut-être en connaître le véritable motif et destine finalement ce texte fort bien écrit et émouvant au lecteur par définition inconnu. En a-t-elle conçu pour autant un apaisement ?

 

© Hervé GAUTIER – Août 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

la honte

La Feuille Volante n°1063– Août 2016

LA HONTE Annie ERNAUX - Gallimard.

 

C'est bizarre les livres. On leur donne vie après les avoir portés longtemps, ils mûrissent, nous vieillissons et il finissent par sortir, parfois un peu malgré nous, souvent à notre grand étonnement et le point final se met comme de lui-même. Pour eux on sollicite la mémoire, l’imagination, le travail, la documentation et ce souffle un peu bizarre qu'on nomme inspiration sans vraiment êtres capables de le définir. Souvent on fait appel à son histoire personnelle qui se raccroche à des photos, comme ici, la traditionnelle communion solennelle, un voyage en famille, une carte postale. A l’époque de la jeunesse de l'auteure qui est aussi un peu la mienne, les photos étaient en noir et blanc sur papier glacé, avec un rebord dentelé, un cadre blanc et on écrivait souvent au dos, une date ou un lieu… C'était le temps des messes en latin, avec des prières qu'on récitait par cœur sans les comprendre, de la communion reçue à jeun depuis la veille, des dizaines de chapelet ânonnées pour tout et n'importe quoi et dont on finissait par être persuadés qu'elles étaient indispensables à la bonne marche du monde...

L'auteur, fille unique d'une famille de petits commerçants provinciaux, catholiques, conservateurs, a une mère dominatrice et un père soumis mais qui, un jour de colère, menaça de la tuer. Nous sommes en 1952, elle a douze ans et cette scène violente se grava dans sa mémoire au point que, bien des années après, elle en rechercha la trace dans le journal local, vainement évidemment. Poussée par l'envie d'écrire, elle relate cet événement avec une grande économie de mots mais aussi se livre à une étude topographique, sociologique, linguistique, une étude des expressions et comportements sociaux de cette petite ville de Y. qui, au sortir le la guerre, se relève lentement du conflit, de ses bombardements...L'auteure insiste sur ce quartier populeux, à la limite de la campagne, avec sa population ouvrière, ses usages, ses tabous, son rythme de vie pour se concentrer sur la boutique familiale de « l'épicerie-mercerie-café ». Elle y détaille la conduite qui est propre à un petit commerce relative à la discrétion, à la manière de se comporter, de l'image qu'on donne de soi pour éviter la perte de clientèle génératrice de faillite infamante. Dans un autre chapitre elle détaille sa scolarité à l'école privée, ce qui était un privilège à l'époque, puisque payante, où se conjuguaient religion et savoir dans un rythme et des rites immuables, ses interdits, sa hantise de vivre en état de péché mortel, la malédiction de l'école laïque, mais aussi ses hantises de fille, ses règles qui ne viennent pas assez vite, un corps de femme qui prend du retard sur celui des autres… Cela c'était avant, avant cet épisode familial, repris d’ailleurs par un cousin qui a roué de sa tante de coups, un peu comme si quelque chose s'effondrait dans ce décor si bien agencé qu'on eût dit que rien ne pouvait venir le déranger. En même temps, la toute jeune fille qu'elle est encore, regarde le monde extérieur avec des yeux curieux et même un peu envieux. Chez elle aussi les choses changent, les goûts s'affirment qui ne correspondent pas exactement à ce qu'on lui a enseigné à l'école de Dieu, cet établissement que l'élite sociale dont elle ne fait pas vraiment partie, est censée fréquenter. Ainsi la honte tissée dans cet épisode familial se double-t-elle d'une décision, celle de renier un peu ses parents, anciens prolétaires devenus petits commerçants, et la menace que cette honte dure toujours et qu'elle s'impose à elle dans sa permanence [« Il y a ceci dans la honte : l'impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n'y aura jamais d'arrêt, qu'à la honte il faut encore plus de honte encore. » ]

Il y a cet aspect documentaire intéressant et qu'il ne faut surtout pas négliger dans un tel contexte, surtout vu à travers les yeux d'une petite fille qui découvre le monde. Après ce qui avait introduit ce court roman et qui était bien de nature à traumatiser gravement une enfant de son âge, je me suis interrogé sur le long développement sur son éducation religieuse, sur la vie quotidienne à Y , sur ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas à cette époque, me demandant si elle ne s'écartait pas du sujet. Je m'attendais, légitimement peut-être, à un développement sur la honte comme le titre semble l'indiquer et pourquoi pas sur la culpabilisation si ancrée dans cette société d'après-guerre inspirée par le judéo-christianisme où il fallait se sentir coupable de tout ainsi que le curé de la paroisse le serinait chaque dimanche dans son sermon. Cette honte revient cependant à la fin, d'une manière assez inattendue cependant, à travers l'écriture qui non seulement lui permet de solliciter sa mémoire mais surtout de parvenir peut-être à exorciser le passé, ses mauvais moments surtout. Le temps souvent long qui passe entre ces deux épisodes, celui où l'on vit l'événement et celui où on l'écrit, prend sa vraie signification dans les mots qu'on trace sur la feuille blanche. Pourtant quelque chose m'attire chez cette auteur découverte par hasard, cette faculté particulière qu'elle a de raconter au « premier venu » qu'est le lecteur son vécu, son espoir, son intimité, ses phobies, ses fantasmes…Elle peut sans doute éprouver une certaine honte à écrire mais celle-ci ne sera jamais aussi grande que celle qui l'a envahie lors de cet épisode familial.

Cela dit, j'aime son style, cette phrase fluide, agréable à lire.

 

© Hervé GAUTIER – Août 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

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