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  • LES VIEUX DE LA VIEILLE

    N°773 – Août 2014.

     

     

    LES VIEUX DE LA VIEILLE – René FALLET – Denoël (1958)

     

    Dans un village du Bourbonnais, deux septuagénaires, Jean-Maris Pejat, ancien réparateur de cycles, et Blaise Poulossière, ancien agriculteur, forts en gueule et amateur de chopines font la loi. Un troisième compère, Baptiste Talon, fraîchement retraité de la SNCF revient au village et apprend à ses amis son intention de se rendre à Gouyette, une maison de retraite dont un collègue lui a dit beaucoup de bien, tenue par les bonnes sœurs à quelques kilomètres de là. Après pas mal d'hésitations, ayant constaté qu'ils ne faisaient plus vraiment partie du village, qu'ils n'étaient finalement plus très jeunes, et qu'ils passaient le plus clair de leur temps au bistrot, les trois compères se décident à partir ensemble, mais à pied et en compagnie d'un âne cacochyme. Ils feront des rencontres non prévues avec leurs souvenirs de jeunesse mais aussi avec la maréchaussée qu'ils ne manqueront pas de ridiculiser. Ils ne partiront cependant du village sans un dernier salut aux copains du cimetière. Ils entament donc une pérégrination laborieuse et surtout arrosée jusqu'à cet hospice où ils se trouvent décidément trop vieux pour y vivre. Ainsi vont-ils refaire le chemin en sens inverse, le plus vite qu’ils pourront !

     

    René Fallet signe là un roman d'humour repris en 1960 par Gilles Grangier. Certes il s'agit-là d'une adaptation, d'une recréation comme on dit. Les lieux sont un peu différents, les aventures aussi mais l'esprit est le même. Nous retrouvons nos trois compères toujours aussi vantards et prompts à la critique mais que rien ne retient plus au village. Leur temps est terminé et ils ne parlent plus que de la guerre de 14 qu'ils firent chacun sur des théâtres d'opérations différents et effectivement le temps a passer sans peut-être qu'ils s'en rendent compte. Grangier brode un peu avec cette histoire de pré appartenant à Talon et loué à Poulossière mais dont Baptiste n'a pas touché les loyers depuis quatre années. C'est que ledit pré a été cédé par le fils de Blaise à la commune pour en faire un terrain de football. Ce geste altruiste lui a permis de devenir conseiller municipal, autant dire notable. Le pauvre Poulossière, quoique hâbleur avec ses compères, file doux face à sa famille et n'ose s’opposer aux décisions de son fils. Pourtant, à l'aide de ses deux amis, il va se venger et empêcher autant qu'ils le peuvent les matchs de football.

     

    Las, le temps a passé depuis leurs jeunes années et la fête annuelle des escargots va leur rappeler la triste réalité. Ils sont vieux  ! Puisque Talon a refusé la voiture des bonnes sœurs, ses deux compères décident de l'accompagner à sa nouvelle résidence, mais il préfèrent faire le chemin a pied ce qui n’est pas sans mésaventures, des rencontres de vieilles connaissances, des souvenirs de guerre, de jeunesse et de conquêtes féminines, des disputes, des jurons bien sentis et surtout sans quelques arrêts-boissons.

     

    Arrivés enfin au but, ils ne tardent pas à s'apercevoir que cet établissement austère dont on avait pourtant dit tant de bien à Talon se révèle effectivement être un « bagne pour vieux » dont ils décident de s’échapper non sans semer la panique sur leur passage. Le retour n'est pas moins épique que l'aller mais c'est entre deux gendarmes qu'ils reviennent au village. Le maire les sermonne comme il l'aurait fait à des garnements. Ils promettent de s’assagir, mais faut-il leur faire confiance ?

     

    Cette adaptation cinématographique rablaisienne s'est faite avec la complicité de Michel Audiard dont les dialogues sont toujours aussi inimitables. Le scénario est servi par Noël Noël  Pierre Fresnay et Jean Gabin, des acteurs d'exception capables avec le même talent de camper un aristocrate ou un prolétaire, un flic ou un truand.

     

    Ce n'est pas pour donner l'impression que moi aussi je fais partie des vieux de la vieille, mais je revois toujours ce film avec le même plaisir. Il correspond à une écriture cinématographique particulière désormais révolue qui doit beaucoup aux dialogues à la mise en scène et aux acteurs.

     

    ©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • Le théorème du baba

    La Feuille Volante n° 1397Octobre 2019.

    Il torema del babà (le théorème du baba) - Franco di Mare - Rizzoli.

    Nous sommes à Bauci, une ville imaginaire de la côte amalfitaine et Procolo Jovine tient, sur la place centrale, "Le Liborio", un restaurant célèbre pour toutes ses recettes traditionnelles locales depuis les spaghettis agrémentés à l'infini comme les aiment les Italiens, l'aubergine à la parmesane, jusqu'au baba. Nous sommes peu de temps avant Noël et Procolo va se surpasser pour cette occasion en s'inspirant des recettes de grand-mère, en respectant scrupuleusement la tradition et les ingrédients authentiques. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si, de l'autre coté de la place, là où il y avait avant une parfumerie, n'était venu s'installer un chef qui pratique la cuisine moléculaire, et ce avec la bénédiction du maire. Il n'en faut pas plus pour mettre la pagaille dans ce petit microcosme et ce d'autant plus que cet individu, Jacopo Taddei, un milanais, la cinquantaine conquérante, est non seulement beau à faire tourner la tête des femmes, spécialement celle de Rosa la belle épouse de Procolo, mais est aussi renommé pour ses exploits culinaires inventifs qui l'ont rendu célèbre à la télévision. Il a même le front d'ouvrir son établissement "Experience", juste en face de celui de Procolo et promet "des voyages émotionnels dans la cuisine". La guerre est donc déclarée.

    J'ai bien aimé ce roman qui, sous couvert de relater une histoire apparemment simple et bien ordinaire soulève bien des questions. La cuisine, même traditionnelle, reste une expérience de chimie et de physique que, même Procolo, ne peut nier mais, non seulement la venue d'un étranger est de nature à bouleverser cette petite ville, mais, avoir la mauvaise idée de promouvoir un cuisine moléculaire est vraiment ce qu'il ne faut pas faire, évidemment selon Procolo. Il va sans dire qu'on va chercher à l'éliminer par tous les moyens. C'est, certes une occasion de réfléchir sur la venue d'un étranger avec des idées nouvelles dans ce petit coin d'Italie, sur la peur du changement et des différences, sur la tolérance, mais c'est aussi l'occasion pour l'auteur de croquer d'autres personnages hauts en couleurs comme le prêtre sénégalais Don Assane, le conseiller Ludovico Percuoco, le professeur Alceste Buon et bien entendu Rosa, qui sont autant de miroir de l'espèce humaine. C'est en tout cas à Procolo que revient la conclusion de cette plaisante histoire.

    C'est un agréable roman écrit avec ironie et simplicité, léger et agréable à lire, lu en italien pour la beauté de la langue mais aussi parce qu'il n'existe pas à ma connaissance de traduction. Je dois dire que cette écriture a bien facilité ma lecture, malgré quelques expressions napolitaines. Ce roman déborde de recettes de cuisine, ce qui est bien normal mais aussi de sentences pleines de sagesse.

    Je ne connaissais pas Franco di Mare, journaliste à la RAI mais aussi animateur de télévision. Il est l'auteur de nombreux livre

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com


     

  • Félix et la source invisible

    La Feuille Volante n° 1400Octobre 2019.

    Félix et la source invisible - Eric-Emmanuel Schmitt - Albin Michel.

    Après tout, cela a marché une fois et cette certitude a même prévalu au point de devenir le fondement d'une religion, alors Faty, la mère sénégalaise de Félix, a fait croire à son fils de 12 ans qu'elle l'avait conçu avec le Saint-Esprit. Comme l'enfant n'a jamais connu son père ça arrangeait bien les choses, et puis on ne doute jamais de la parole de sa mère! Mais cette femme ne va pas bien et Félix va toute faire pour la sauver. Voila le départ d'une fable philosophique un peu naïve, qui a pour cadre un bistrot de Belleville et qui met en scène, dans une situation administrative abracadabrantesque des personnages hauts en couleur et même parfois un peu excessifs, Robert Larousse ainsi surnommé parce qu'il apprend le dictionnaire par cœur, l'énigmatique Eurasienne Mademoiselle Tran, l'oncle Bamba, flambeur et manipulateur mais finalement inattendu, Madame Simone, la prostituée transsexuelle... Ils font parfois rire à cause de leurs postures mais bien plus souvent donnent à réfléchir pour ce qu'ils sont parce que, comme à son habitude, notre auteur en profite pour aborder des sujets sérieux, l'animisme, la nécessaire compréhension des autres au-delà des apparences, mais aussi la quête désespérée de ce petit garçon pour sauver sa mère qui s'enfonce chaque jour dans le mutisme,la démence, la mort. Il découvrira le vrai nom de son père mais surtout ses propres racines et son histoire.

    Certes l'Afrique se prête à cette histoire à la fois tragique et merveilleuse, magique et pleine de sorcellerie, même si elle aussi catalyse cette volonté constante de tous les hommes, quelles que soient leur couleur ou leur histoire, pour l’intolérance, la violence, la destruction. Comme dans toute fable il y a une morale, toujours un peu naïve et malgré tout de nature à égarer quelque peu les gens sous couvert d'une fonction didactique qui peut se révéler contestable, une invitation à dépasser les apparences pour un juste retour des choses et même un trop facile "happy end" qui ne se produit jamais dans la vraie vie, avec peut-être une dimension écologique du retour à la nature et du respect qui lui est dû, bien dans l'air du temps. Cela vient peut-être de moi mais je n'a que très peu suivi la démarche de l’auteur dans sa volonté de voir Paris comme un paysage africain .

    Dans cette série romanesque qui va de "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran", à "Oscar et la dame en rose", l'auteur nous invite dans le "Cycle de l'invisible" qui est avant tout une recherche du sens de la vie mais qui s'inscrit aussi dans la spiritualité. Ici c'est l'animisme qu'il donne à méditer et son style clair et poétique transforme son message humaniste en un bon moment de lecture.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com


     

  • La colloc

    La Feuille Volante n° 1399Octobre 2019.

    La colloc - Jean-Philippe Blondel Acte sud Junior.

    Pour éviter l'internat ou les trajets frileux et matutinaux dans un car scolaire rural, habiter en ville et en collocation peut-être la solution surtout quand la grand-mère a eu la bonne idée de mourir et de léguer son appartement à deux pas du lycée. Romain, le petit-fils littéraire habitera donc avec Rémy, le geek un peu obnubilé par l'informatique et les manuels scolaires de math et Maxime le génial "beau gosse", un trio un peu hétéroclite qui se veut pourtant "flamboyant" comme cette expérience inédite pour eux et qui entend bien profiter de cette nouvelle liberté, qu'on imagine riche en indépendance, en rencontres et premières vraies histoires d'amour, loin de la houlette des parents. Mais quand on a seize ans, c'est sans compter sur les corvées domestiques, la cuisine surgelée et les suggestions et les concessions en tout genre et, bien entendu, tout ne se passe pas comme prévu et laissera des traces dans la vie de chacun.

    J'ai découvert Jean-Philippe Blondel assez récemment et j'ai apprécié les romans que j'ai lus. Pour autant, ce livre ne m'a pas passionné même si j'ai eu plaisir à apprécié le style d'écriture. Il m'a procuré une lecture rapide mais cependant sans grand intérêt.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • la parole contraire


     

    La Feuille Volante n° 1398Octobre 2019.

    La parole contraire - Erri de Luca - Gallimard.

    Traduit de l'italien par Danièle Valin.

    Le 19 octobre 2015, Erri de Luca est ressorti libre du Tribunal de Turin où il était poursuivi pour "incitation à la délinquance", c'est à dire qu'il s'opposait au percement du tunnel ferroviaire du TGV sous les Alpes entre Lyon et Turin. En effet, les juges ont estimé que "le délit n'était pas constitué". Il avait en effet fait campagne sur ce thème, soutenant le mouvement "NO TAV (no al treno ad alta velocità) mettant en avant le nécessaire sabotage pour éviter des travaux nuisibles et inutiles à ses yeux, du point de vue écologique et environnemental. Dans ce court livre édité au mois d'avril 2015, c'est à dire antérieur au jugement, il justifie sa position face à un procès qui est fait à ses paroles.

    Il se revendique lecteur de Borges, de Georges Orwell et avoue que leurs œuvres et leur parcours ont changé sa vie, il se dit conscient des injustices faites aux plus faibles et aux révoltés, se dit révolutionnaire et veut, à son tour, comme Pasolini, être un incitateur de prise de conscience des préjudices fait au plus grand nombre. Il met sa notoriété d'écrivain au service de ce combat. Selon lui, un intellectuel se doit de porter une contestation, "la parole contraire", face à la pensée unique, à l'opinion dominante, c'est à dire inciter autrui à réagir autrement et ce au nom de la liberté d'expression garantie par la constitution italienne. Il se défend d'avoir "inciter au sabotage" les travaux de ce tunnel, combat le terme"incitation" autant que "saboter" avec d'ailleurs l'habileté d'un exégète, conteste la force réelle de sa parole, se proclame en règle avec sa conscience et sa responsabilité d'écrivain, se dit fier d'avoir apporté sa pierre au nécessaire changement de la société et d'avoir exercé sa propre liberté. accepte même une éventuelle condamnation pénale, refuse par avance le sursis qui ne s'applique que lorsqu'on ne récidive pas, parce que, évidemment, il n'est pas dans son intention de se taire!

    Dans ce livre qui est une sorte de plaidoirie, l'auteur abandonne son traditionnel style pur et poétique qui et son originalité et que j'ai toujours apprécié. Je ne connais de cette affaire que le peu que la presse française en a dit, qui a d'ailleurs mis l'accent sur la mise en examen de l'auteur. D'une manière générale je ne partage pas toutes les idées rebelles et parfois prosélytes d'Erri de Luca, mais j'ai toujours été admiratif de son parcours bien en phase avec elles, de la défense de ses convictions, de son devoir de parole en tant qu'écrivain et, évidemment de sa manière d'écrire.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Accorder


     

    La Feuille Volante n° 1396Octobre 2019.

    Accorder - Guillevic - Gallimard.

    Ce recueil, publié en 2013, c'est à dire 16 ans après le mort du poète, est la suite de "Relier" paru en 2007. Il a été établi par sa veuve, Lucie Albertini-Guillevic qui présente ces textes écrits entre 1933 et 1996 et qui sont ici publiés mais évoque surtout de leur auteur, explique sa sensibilité et sa démarche d'écriture,rappelle que pour lui, la poésie était une "aventure colossale" à laquelle il avait consacré sa vie et donc assurément pas "une chose rassurante mais au contraire une sorte d'obligation à ce point contraignante à laquelle il ne pouvait ni ne voulait se dérober. L'écriture pour lui n'a donc pas été un simple passe-temps, comme ce qu'elle a pu être le cas pour d'autres écrivains, mais quelque chose de vital pour lui. En outre il s'est toujours situé dans l'instant présent, c'est à dire ce qu'il voit et ce qu'il entend, et n'a pas célébré le passé, pourtant inéluctable qui est souvent le moteur de la créativité. Le présent dépend certes du passé mais le temps actuel, celui qui est le sien, implique aussi le futur et nous mène inexorablement à la mort face à laquelle l'art ne peut rien. Il est quand même permis de penser que si l'homme est effectivement mortel, la trace qu'il peut éventuellement laisser à travers l'art est susceptible de lui survivre. Ce recueil peut en être la preuve.

    Il a lui-même nommé "l'expérience Guillevic" ce qui a été un long combat contre lui-même, inscrit dans le présent, avec le constant désir de communiquer avec les autres et ce tout au long de ces soixante-six années de création. Pour cela sa seule arme était les mots, mais des mots secrets, ce qui ne correspondaient pas à son "état social" de fonctionnaire, parce que ce qu'il portait en lui l'obligeait à écrire, que c'était vital pour lui et qu'il n'était vraiment lui-même que devant la page blanche solitaire. Cela tenait plus de l'obligation que du désir et il est possible de penser que l’écriture pour lui était une sorte de thérapie qui lui permettait de supporter le quotidien. Cette sécurité d'emploi était certes pour lui une garantie de sérénité et de détachement au service de sa liberté d'écrire mais, dans le même temps, son état de poète supposait qu'ils se mît à la disposition de cette force étrange que le contraignait à tracer des mots sur la feuille vierge, à la fois aimant et défi. S'y dérober eût été pour lui une perte définitive de créativité parce que ce qui naît sous la plume dans ces moments d'exception ne revient pas si on néglige de le transcrire, même si pour cela il faut bousculer un peu sa vie, ses habitudes, son confort passager. Cela tient de l'intime et suppose évidemment un certain secret face à une vie sociale incontournable, un "périscope" comme il le disait lui-même qui lui permettait de faire semblant de sortir de ses "labyrinthes" créatifs, d'être un fonctionnaire et un citoyen comme les autres alors que, lorsqu'il était au centre de son jardin secret, il était tout autre. Ces "labyrinthes" étaient, comme il le dit lui-même, le domaine de ces eaux souterraines, de cette mer intérieure dans lesquelles il nageait et qui lui conféraient un rapport passionnel aux choses. Le concept du secret s'appliquait non seulement à l'image qu'il donnait de lui, puisque je ne suis pas sûr que la caractéristique de poète ait été véritablement prisée dans le contexte administratif dans lequel il exerçait son activité professionnelle, mais aussi aux poèmes qu'il écrivait. Il devait se protéger lui-même, non seulement en gardant le secret sur sa qualité de poète, pour mieux continuer à vivre "cette épopée" personnelle de créateur, mais ce secret s'exerçait également contre lui dans la mesure où, sous l'emprise de l'inspiration, celui qui tient la plume et se laisse porter par cet élan ne sait pas forcément où il va. En outre, ce concept du secret s'appliquait aussi sans doute à ses poèmes, cette partie de la littérature, pour être un intéressant reflet de son auteur et du monde, n'a que très rarement passionné le grand public en dehors de son illustration dans la chanson et ce d'autant plus que Guillevic a écrit ses textes au plus fort du mouvement surréaliste avec lequel il n'avait rien de commun.

    Ce recueil est dans le droit fil d'autres publication parues depuis la mort du poète et qui lui ont rendu hommage. Elles ont parfois associé gravures et peintures aux poèmes dont certains étaient inédits. Les précisions de Lucie Albertini Guillevic me paraissent importantes et éclairent la démarche du poète et de son écriture. ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Une tête de nuage


     

    La Feuille Volante n° 1395Octobre 2019.

    Une tête de nuage - Erri de Luca - Gallimard.

    Traduit de l'italien par Daniel Valin.

    Erri de Luca, en attentif lecteur de la Bible, reprend à son compte l'histoire de Joseph et de Marie, enceinte d'un autre homme avant le mariage mais que ce dernier épouse quand même bravant la loi, la coutume et la médisance. L'enfant naîtra mais à Bethléem d'où est originaire Joseph puisque les Romains ont décidé un recensement et Joseph le fera enregistré comme son propre fils, ce qui le met dans la lignée du roi David (et donc d’Abraham) par son père. Pourtant, avec le temps et dans l'intimité de la famille, il se sent un étranger pour cet enfant. Évidemment, tout y est, l'étable où est né Jésus, fils unique du couple, les bergers, les rois mages et leurs présents, la circoncision à Jérusalem, le massacre des enfants décidé par le roi Hérode, la fuite en Égypte pour y échapper. L'auteur s'approprie en l'enjolivant, cette histoire qu'on nous rabâche depuis plus de 2000 ans.

    il s'agit d'un dialogue un peu naïf quand même entre Marie et Joseph, qu'un narrateur commente et illustre notamment de précisions historiques et sémantiques sur les Écritures, sur la symbolique de la langue hébraïque. L'auteur en profite pour parler, à travers cette histoire et notamment de cette fuite en Égypte, du problème très actuel des émigrés qui lui tient à cœur. Il est question d'un long et dangereux parcours, de l'exil, de poste-frontière, de permis de séjour, demande d'asile politique et des débats que cela engendre, de main-d’œuvre indispensable, de visa.... A travers ce texte de Luca réaffirme que les hommes sont tous frères et à ce titre se doivent aide et assistance.

    Il soulève de problème de la ressemblance de Jésus avec son vrai père puisque Joseph n'est pas son géniteur. Il le résout par la voix de l'enfant lui-même lors de sa visite au temple de Jérusalem 12 ans plus tard puisqu'il se dit lui-même fils de Joseph et de Marie et qu'il n'y avait pas lieu de lui attribuer une filiation avec un savant des générations passées. C'est là une façon poétique de détourner la question (allusion à Jésus qui aurait "une tête de nuage", changeante comme eux, concept abandonné par lui-même quand il se proclame fils de l'humanité), mais peu importe. Jésus vit avec ses parents mais Joseph prophétise son départ, sa mort prochaine. L'auteur évoque rapidement des épisodes de l’Évangile, qu'Il est capable de faire des miracles, qu'Il est le fils de Dieu, capable de donner la répliques aux vieux docteurs de la loi parce qu'Il la connaissait sans jamais l'avoir apprise, de chasser les marchands du temple, ce qui a été interprété par les Romains comme le début d'une insurrection. Un parcours de trois ans, une pérégrination un peu bohème, avec des fortunes diverses, à travers la Palestine, en évitant soigneusement l'occupant, ses parents regrettant de le voir partir, comme tous les parents du monde, qui se déroule conformément aux Écritures et se termine en haut du Golgotha. La mort et bien sûr évoquée, celle que Jésus a bravée par la résurrection qu'Il promet à ses fidèles et qui transcende la vie terrestre et sa volonté de puissance et l'auteur y va de son exégèse de certaines paroles divines un peu obscures mais éclairées par les prophètes. Sa parole fut mal comprise dans un pays occupé, Il ne fut pas agressif pour l'occupant mais Il fut adulé pour le bien qu'il faisait.

    J'ai lu attentivement ce texte notamment pour le confronter à ce qu'on m'a appris. Sur le plan des mots, je n'ai pas retrouvé la poésie familière dans les romans de de Luca, même si son style est toujours aussi agréable à lire. J'ai plutôt ressenti cela comme une forme de prosélytisme que je ne condamne évidemment pas puisque c'est bien le droit de l'auteur, grand lecteur de la Bible, de faire partager ses convictions, comme d'autres l'ont fait avant lui. Cet enseignement est parfaitement respectable même s'il a été contesté souvent avec force. Il ne m'a cependant pas convaincu puisque, en fonction de sa foi, de ses croyances ou du simple appel à la raison,chacun peut faire une lecture différente des mêmes faits. Il profite également de ce texte pour attirer l'attention sur le sort des émigrés qui lui tient à cœur (voir son récit "Se i delfini venissero in aiuto"), ce qui est parfaitement son droit. Au moins m'a-t-il intéressé par l'étendue de son érudition.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Le tour de l'oie


     

    La Feuille Volante n° 1393 Octobre 2019.

    Le tour de l'oie - Erri de Luca - Gallimard.

    Traduit de l'italien par Danièle Valin.

    Dans l'histoire de Pinocchio que lit le narrateur, Geppetto est un vieux menuisier solitaire qui fabrique une marionnette en bois qui se révèle facétieuse et qui part vivre sa vie loin de son créateur. Ici, de Luca se crée un fils virtuel et empreinte à Carlo Collodi son univers créatif, la sciure et l'odeur du bois pour l'un, un soir d'orage à la lueur d'une bougie et d'un feu de cheminée pour l'autre, le tronc d'un arbre pour l'un, le papier pour l'autre, deux supports qui partagent cependant la même nature. Il va lui raconter sa vie un peu comme le ferait un père en n'oubliant pas la figure du sien et l'ombre de sa mère. Ainsi retrouve-t-on les phases de l'existence que notre auteur a déjà égrenées dans ses autres romans, son enfance napolitaine, sa vie aventureuse d'ouvrier pauvre, son engagement pour un monde meilleur, sa démarche religieuse d'écrivain, son amour des mots, de l'italien, le dialecte napolitain, sa solitude, sa soif de liberté, la montagne... Il parle des femmes qu'il a connues mais qui ne lui ont pas donné d'enfant. Il ne le fait pas comme un séducteur mais seulement comme un témoin de passage, intimidé par leur beauté et qui aurait voulu ce fils que la vie lui a refusé. Cela commence par un monologue qui laisse vite sa place à un dialogue à bâton rompus sans concessions entre l'auteur et ce fantôme imaginaire devenu adulte, non né d'une femme, qui prend peu à peu de l’épaisseur au point de provoquer une confession et presque une confrontation entre eux, un peu comme si de Luca lui-même prenait la place de ce fils virtuel, désireux de s'expliquer devant le spectre de son propre père.

    Le titre un peu énigmatique évoque le jeu de l'oie, un thème souvent employé par les écrivains, un parcours labyrinthique aléatoire, continuellement recommencé et plein de pièges et de risques qui ressemble à la vie, qu'on confie au hasard des dés et qui est une sorte de prison. Il file la métaphore de ce jeu pour l'appliquer à son existence, pénible et hasardeuse. Il a refusé une situation classique, lui préférant un itinéraire engagé, communiste, anarchiste. Ces options sont la plupart du temps l'apanage de la jeunesse mais voici un fils, né dans une famille bourgeoise attentive à son éducation, promis à de plus hautes fonctions, qui troque cet avenir contre une vie nomade de manœuvre subalterne. Quelle a été la raison qui a bouleversé sa vie au point de partir loin des siens de cette manière? Il confesse qu'il a été un fils ingrat, attiré par cet appel du départ et de la liberté, qui maintenant rend hommage à ses parents disparus, et notamment à son père qui lui a transmis l'amour des livres... Peut-être a-t-il souffert d'un manque de tendresse durant sa jeunesse? Il est certes dans l'ordre des choses que les enfants quittent leurs parents pour faire leur vie parfois loin d'eux, il y a certes eu une prise de conscience politique, mais cela suffit-il à expliquer cette rupture ? Plus que tous les autres ce roman autobiographique sonne comme quelque chose de différent d'une fiction à laquelle Erri de Luca nous a habitués. Alors, fantasme du passé, poids des années qui ne reviendront plus, peur pour les jeunes à qui il souhaite léguer quelque chose de l'ordre de l'engagement personnel et humanitaire par l'exemple, invitation à être soi-même en dehors de tout déterminisme social, méthode promue par l'auteur comme une action par la révolte politique en faveur des plus défavorisés? L'auteur semble connaître une sorte d'apaisement que lui confèrent l'écriture et une certaine notoriété qu'il met d'ailleurs au service de ses combats, la fréquentation de la montagne et des livres, les saintes écritures en particulier, mais il règne dans ce roman un parfum de nostalgie, de mélancolie, de lassitude peut-être, une manière de réveil de la mémoire du passé qui souvent donne le vertige et fait devenir fataliste, une impression de vide, de regret de n'avoir pas eu d'enfants à qui transmettre son message ou passer un témoin. Cela ressemble à une sorte de bilan de sa vie d'écrivain, de militant, de lecteur, de solitaire, de croyant, de révolté, d'humaniste...

    Le plaisir que j'ai à lire de Luca est cette fois encore renouvelé et j'ai apprécié comme toujours son style simple poétique, lumineux, bien servi par une traduction fidèle.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Terraqué


     

    La Feuille Volante n° 1392 Septembre 2019.

    Terraqué - Guillevic - Gallimard.

    C'est le premier recueil de poèmes qui a révélé Guillevic (1907-1997). Nous sommes en 1942 et parait, cette même année "Le Parti pris des choses " de Francis Ponge qui procède de la même inspiration. La poésie de Guillevic, qui ne signera toute sa vie littéraire que de son seul nom, comme un pseudonyme, s’intéresse aux choses les plus simples, les plus banales les plus quotidiennes. Ainsi parle-t-il de l'armoire, de la chaise, de la pomme, des rochers, de l'odeur de l'humus, de l'épaisseur des choses, mais des choses de pauvres comme il l'a été dans son enfance... Son titre évoque la terre et l'eau et renvoie à sa Bretagne natale où il est enraciné, où la mer et la lande s'unissent dans le souffle du vent, la bancheur de l'écume, la densité de la terre... Les mots qu'il emploie, la musique qu'on y entend évoquent cette communion. Dans l'art poétique de Guillevic, les mots simples font corps avec l'homme, lui sont indispensables, non seulement pour s'exprimer mais aussi pour exister un peu comme si grâce à eux il s'intégrait au monde, en combattait l’exclusion et, comme si, avec eux, il défiait la mort dans une sorte de voyage initiatique. Il est vraiment le poète à la fois secret et solitaire des paysages qu'il décrit, ce qui n'est pas sans constituer un contraste avec sa carrière au sein de l'administration fiscale. Cela peut paraître un paradoxe mais j'y vois personnellement l'avantage d'avoir été protégé des hasards de l'emploi en même temps que de vivre son écriture comme un refuge.

    Jusque là, c'est à dire depuis les années 30, l'écriture était pour lui une activité solitaire qui lui faisait peut-être supporter cette vie qui était devant lui et qui ne l'avait, jusque là, pas beaucoup favorisé. Après cette attente, publier devient pour lui, comme pour tout auteur, un espoir de reconnaissance même si c'est la grande époque du surréalisme, et qu'il ne s'inscrit pas dans ce mouvement créatif. Il sera pourtant accepté par Eluard et critiqué par d'autres mais ne déviera pas de son parti pris poétique et, à partir de ce recueil, il sera reconnu comme un poète et marquera de son empreinte majeure le mouvement poétique du XX° siècle. Ce ne sont pas des poèmes classiques respectant les règles de la prosodie mais au contraire des pièces écrites comme au rythme de l'inspiration qui elle-même procède de la simple vision des choses, et des gens qui l'entourent.

    Ce titre évoque aussi, phonétiquement, le mot "traqué" parce nous sommes sous l'Occupation et que sa compagne Colomba à qui sont dédiés quelques poèmes, doit fuir à cause de l'étoile jaune qu'elle porte.

    J'aime les livres neufs ou anciens, les toucher, les effeuiller, les sentir. L'édition de ce recueil date de 1942 et c'est la date de publication du livre que je viens de lire. Je ne regrette pas ces temps de guerre que je n'ai, heureusement pas connus, mais à cette époque les brochures neuves n'étaient pas massicotées et pour les lire il fallait en couper les pages avec une lame. Le support était plus brut que maintenant et au terme de cet exercice de découpage, chaque page laissait ainsi un peu d'elle-même sur la suivante, une sorte de barbe de papier, de cicatrice... Ce n'est pas grand chose, ça n'existe plus aujourd'hui, mais j'aime bien cette marque du temps!


     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • La mise à nu


     

    La Feuille Volante n° 1391 Septembre 2019.

    La mise à nu - Jean-Philippe Blondel - Buchet-Chastel.

    Avec l'âge, les épreuves, on finit par se laisser bercer par le quotidien, par prendre conscience du temps qui passe, des souvenirs qui s'accumulent et de la mémoire qui s'efface, par devenir fataliste... Louis Claret est un professeur vieillissant, au pas d'une retraite à laquelle il pense sans joie et qui sera pour lui baignée de solitude, ses filles parties ailleurs vivre leur vie et une épouse dont il est divorcé depuis quelques années. Leur séparation s'est faite à l'amiable, sans heurt ni haine. Ils se rencontrent même par intermittence et leurs rapports sont cordiaux mais détachés. Ils ont mis fin à leur mariage parce qu'ils ont admis qu'entre eux n'existaient plus ni l'envie, ni la séduction ni l'amour et que le temps avait fait son œuvre et érodé leur vie. Elle a trouvé un nouveau compagnon et lui est resté seul. Dans son souvenir il reste encore l'ambiance des salles de cours de son début de carrière, les photos de classe et la figure émergente de quelques lycéens à qui leurs professeurs prédisent un avenir brillant. Claret retrouve par hasard un ancien élève, Alexandre Laudin, jadis très discret, devenu un artiste peintre mondialement connu, qui a choisi sa ville natale pour accrocher ses tableaux et l'a invité personnellement à ce vernissage. Cette rencontre n'est pas anodine et correspond sans doute pour chacun d'eux, après bien des hésitations, à un tournant dans leur vie respective.

    Le livre refermé, je m'interroge sur la nature quelque peu ambiguë de cette rencontre entre Alexandre dont le parcours artistique est fulgurant et Louis qui a toujours voulu être discret. Il est resté modestement à Troyes où il a enseigné pendant toute sa carrière. Leurs retrouvailles n'est pas exempte d'une certaine forme de séduction entre eux, comme si elle se manifestait pour Alexandre après des années de refoulement. Est-ce une manière de revanche de l'ancien élève effacé et ignoré face à son professeur qui n'a pas su déceler en lui ce potentiel? Est-ce une façon originale pour le disciple de se positionner par rapport au maître, d'affirmer que toute chose arrive à son heure et qu'il ne faut jamais désespérer de quelqu'un, que la réussite personnelle n'est avant tout qu'une réalisation de soi-même, que la chance existe aussi et peut parfois moduler les événements pour favoriser l’émergence du message qu'on porte en soi et ainsi donner toute la mesure de son talent? Est-ce l'actualisation de désirs longtemps refoulés de Louis pour qui la solitude est devenue une seconde nature, et qui se matérialisent à travers une série de toiles qu'Alexandre souhaite réaliser de son ancien professeur nu, la nudité étant un prétexte autant qu'une condition et qui s'accompagne pour Louis d'une prise de conscience de ses propres fêlures? Est-ce pour lui une certaine forme de manifestation du temps qui passe, le refus de vieillir et une quête éphémère de sa jeunesse enfuie? Est-ce un cheminement à travers les arcanes de la mémoire, avec tout ce qu'elle suppose de vertige, pour tenter de fixer les instants majeurs d'une vie par ailleurs plutôt terne? Est-ce une page supplémentaire qui se tourne, une parenthèse dans la vie de chacun qui en révèle les fragilités?

    C'est une fiction ou peut-être une projection dans le temps, l'auteur, professeur d'anglais qui est né dans les années 60 imagine peut-être ce que serait sa vie future ou la fin de sa carrière enseignant et de ce qu'il pourrait éprouver face à un de ses anciens élèves qui aurait connu une réussit fulgurante, entre fierté et humilité. Je ne perds jamais de vue que l'imagination est pour le romancier un extraordinaire moteur de sa création et que l’écriture a une formidable fonction d'exorcisme.

    J'ai découvert cet écrivain il y a peu et ici comme dans tous ces autres romans, j'ai apprécié son style simple qui m'a procuré une lecture à la fois rapide et agréable. J'ai également retrouvé avec plaisir ce qui émane de ces pages, cette ambiance nostalgique et finalement très humaine, non exempte d'une certaine souffrance.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Écrits intimes


     

    La Feuille Volante n° 1390 Septembre 2019.

    Écrits intimes - Guillevic - L'atelier contemporain.

    Tout d'abord je remercie Babelio et l'Atelier contemporain de m'avoir permis de découvrir ce livre.

    Il se présente en trois parties, illustrées par des photos de documents originaux, "Carnet du Val de Grâce"(7 janvier 1929-23 janvier 1930), "Cahiers"(9 août 1935-1°septembre 1935), et "Lieux communs"(1935-1938), édition établie et présentée par M. Michael Brophy, professeur de littérature française à l'University Collège de Dublin et complétée par une note biographique de Mme Lucie Albertini-Guillevic.

    L'itinéraire d'Eugène Guillevic (1907-1997) qui toute sa vie d'écrivain poète ne signa que de son seul nom, comme un pseudonyme, est particulier. Sa vie se déroulera entre l'Alsace et la Bretagne qui sera pour lui une grande source d'inspiration. Celui qui est reconnu comme un poète majeur du XX° siècle passa sa vie professionnelle dans les bureaux de l’administration de l'Enregistrement en Alsace puis au ministère parisien des Finances et des Affaires économiques, ce qui lui a sans doute et peut-être paradoxalement, permis d'écrire, détaché des contraintes quotidiennes. Il ne fut vraiment connu qu'à partir de 1942 et la publication de "Terraqué"(ce titre évoque la terre et l'eau, mais aussi peut être compris par sa contraction en "traqué", à cause de la période de l'Occupation). Ici, il s'agit de carnets, de cahiers, de feuilles volantes, une sorte de journal intime rédigé d'une manière discontinue sur une période d'une dizaine d'années où il recueille des ébauches jetées sur le papier (des imprimés administratifs ou un simple cahier d'écolier) de 1929 à 1938 et qui précèdent les poèmes qu'il publiera, alors qu'il n'est encore qu'un inconnu. Ce ne sont pas encore des poèmes (à part quelques-uns et quelques esquisses), ils viendront plus tard, mais des notes très personnelles qui le révèlent comme un écorché vif qui se découvre lui-même et sont le fruit de réflexions intimes et solitaires, parfois inspirées par une humeur changeante, des commentaires sur l'écriture, sur la poésie et sur l'art, des critiques aussi de sa propre créativité, prémices de l’œuvre littéraire qui fera sa notoriété. Ce sont des instantanés ("sous la dictée fuyant de l'instant", comme le dit si joliment Michael Brophy) discontinus d'une grande spontanéité ou la retouche n'a pas sa place, des annotations brutes, des émotions, des réflexions intimes, des prises de conscience, des découvertes de soi-même où la panique le dispute à la lucidité voire à l'humilité, le vertige à la fuite, l'impuissance à l'angoisse, l'espoir au doute. Homme cultivé, il considère la lecture comme une source de méditation et de création, même si ces auteurs n'ont pas sa préférence, se fait critique d'art à propos de la peinture, de la littérature, parle de la prosodie, de l'inspiration, de son écriture, du véritable sens de la poésie selon lui, a même des positions assez tranchées sur certains écrivains, avoue l'influence de Rilke (il se définit lui-même comme un poète "germanique"), de Rimbaud, explicite les fondements de son art poétique personnel et révèle par petites touches sa future voix. Mais il se veut avant tout poète, aspirant certes à la célébrité, mais critique vis à vis de lui-même, solitaire, mais attentif à l'amitié, confesse son amour de Dieu qu'il invoque face à un monde ingrat où il se sent perdu, abandonné mais aussi pour une jeune fille mais ce dernier semble lointain, réservé (il ne nomme même pas l'élue de son cœur), platonique. 1929 semble être une année faste en matière de réflexions et annotations et correspond à une hospitalisation au "Val de Grâce" pendant laquelle il se sent délaissé, ne trouvant son salut que dans la création poétique simple, loin des contraintes classiques, mais nécessaire. ("Il importe seul de créer"), constatant le pouvoir apaisant des mots ("Les mots me font du bien - oui"). Dans "Lieux communs", plus court et ramassé, il formule un certain nombre d'aphorismes qui résultent d'une réflexion intellectuelle enrichie de gloses et d'exemples, sur la poésie, élargit sur le roman et l'art en général. Il se livre à un commentaire selon une logique scientifique, dissertant notamment sur le roman, sa nature par rapport au temps, à sa notion personnelle de l'esthétique, à sa vision de la fiction et même au lecteur.

    Guillevic vit au plus fort moment du surréalisme mais ne succombe pas à ses sirènes, il préfère tourner son regard vers les choses simples et modestes, vers la nature qui l'inspireront et incarneront son style si personnel. Cet ouvrage qui publie des pages soigneusement conservées par l'auteur lui-même, montre que loin de naître poète, Guilevic l'est devenu, progressivement à force de maîtrise de soi, de réflexions sur la vie, sur la mort, sur la création artistique et il fera du poème son seul vrai moyen d’expression.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Et rester vivant


     

    La Feuille Volante n° 1389 Septembre 2019.

    ET RESTER VIVANT- Jean-Philippe Blondel - Éditions Buchet Chastel.

    Le narrateur, vingt deux ans, se réveille d'une opération des dents de sagesse pour apprendre que son père vient de mourir dans un accident de voiture. Il a déjà perdu sa mère et son frère dans des circonstances analogues et Laure, son amie, vient de le quitter pour Samuel, pourtant son "meilleur ami". Le voilà seul au monde, enfin pas tout à fait puisque que Laure reste à ses côtés avec Samuel pour l'aider à surmonter cette épreuve. Mais est-ce vraiment une épreuve puisqu'il dit être enfin débarrassé de la présence pesante et violente de son père? Il est désormais libre et riche, à cause de l'héritage paternel et, alors qu'il aurait dû le réinvestir dans quelque chose de durable, il emmène ses amis en Californie à cause d'une chanson de Lloyd Cole qui parle de Morro Bay, une petite ville de cet état, et c'est l'été. Il veut, avec eux, vivre son rêve américain au volant d'une grosse voiture, mais ce qui dans sa tête devait être un vrai "road movie" à la manière de Jack Kerouac, se transforme vite en une errance dans l'ouest américain. Ce sera les motels inconfortables, les déserts, les grands espaces puis Las Vegas et son décor intemporel de jeu, le Mexique... Le trio qu'ils forment n'en n'est pas vraiment un, entre attachement et attirance. Laure qui était la petite amie du narrateur depuis l’adolescence est maintenant celle de Samuel, mais leurs relations sont équivoques, et leur présence aux côtés du narrateur est censée l'aider à favoriser sa résilience.

    J'ai bien aimé ce personnage du narrateur, ses réflexions sur sa famille, sur ses parents sur son frère et les mystères et les incompréhensions qui vont avec, sa fuite vers un but irréel, sa volonté de se raccrocher désespérément à des êtres qui pourtant lui sont relativement étrangers, sa quête de quelque chose d'assez incertain qui semble se dessiner devant lui où disparaître à sa vue après s'être révélé, à l’image du désert qu'il aborde comme un jalon dans sa course surréaliste, la certitude que ces rêves ne s'accompliront jamais. Il gardera l'empreinte de tout cela, fixera peut-être avec des mots l'émotion ou l'espoir d'un instant, confiera à la page blanche les traits d'une silhouette ou le fantasme d'une passade qui n'a pas existé... Morroy Bay, un lieu si loin de la France, choisi parce qu'un chanteur l'évoque avec des mots où sont accrochés des notes de guitare, une sorte d'Eldorado inconnu qui se dérobe comme un mirage, une intuition de fin du monde qui peut arriver maintenant mais qui l’indiffère. Il y a tout ce qu'il voulait faire, dans cette vie, tous ces châteaux en Espagne qui fleurissent et s'épanouissent dans nos têtes, mais tout cela ne se fera pas et contribuera à ne faire naître que des regrets et des remords. Dans ce bout du monde enfin atteint, à où la terre s'arrête et où commence l'océan, l'envie de vivre revient parce que ce but, même un peu fou, est atteint et que demain redevient possible, qu'on a quand même envie de nouveau de prendre sa part dans ce grand combat perdu d’avance parce qu'il est humain et que tout ce qui est humain est transitoire et voué à la destruction. Face à cette mort annoncée il reste l'écriture, un exorcisme possible, des mots confiés au fragile support du papier. Écrire pour aider à supporter la vie, pour rester vivant, ou rester vivant pour écrire?

    C'est un roman simplement autobiographique, avec tout ce que cela implique dans le ton, dans l'écriture et pas seulement en raison de l'emploi de la première personne. Même si ce dont il parle semble irréel, l’accumulation des deuils, ses espoirs dont on comprend vite qu'ils seront sans lendemain, c'est son histoire personnelle qu'il livre au lecteur et j'ai ressenti une sorte d'attachement personnel rare avec ces mots, une sorte de communauté d'expérience et d'intentions... et peut-être aussi d'échec, le fait de se sentir perdu dans ce monde, de n'y être pas vraiment à sa place. Pour cela, pour le style, pour l'ambiance et sans doute pour beaucoup d'autres choses dont je n'ai même pas conscience, ce roman a été pour moi un bon moment de lecture.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • 06h41


     

    La Feuille Volante n° 1388 Septembre 2019.

    06H41- Jean-Philippe Blondel - Éditions Buchet Chastel.

    Le titre sonne comme un indicateur des chemins de Fer. Ça tombe bien, me suis-je dit, j'ai passé une partie de ma jeunesse dans les trains et je les ai toujours considérés comme un lieu privilégié propice aux rêves et aux rencontres. Cécile Duffaut, 47 ans, chef d'entreprises, mariée à Luc qu'elle va rejoindre, prend effectivement ce train qui la mène de Troyes à Paris. Dans le compartiment à côté d'elle une place est libre où vient s'installer par le plus grands des hasards Philippe Leduc. Ils sont été amants il y a vingt sept ans et leur liaison a été orageuse et éphémère; ce voyage menace donc d'être difficile, entre rancœur et embarras, quatre-vingt dix minutes d'un trajet lourd et silencieux de part et d'autre. Chacun reconnaît l'autre mais tout au long de ce voyage n'en laisse rien paraître parce que cette passade a laissé trop de mauvaises traces que cette rencontre vient raviver. Ils mènent chacun une introspection personnelle faite de souvenirs malsains qui donnent la mesure du temps passé et aussi le vertige, à l'aune des amitiés et des amours de passage et qu'on prend ainsi conscience du vieillissement des corps et des esprits. Au rythme de son autocritique, chacun se remémore les phases de cette amourette qui aurait pu être une belle histoire mais ne l'a pas été, son épilogue destructeur, se rappelle avec une étonnante précision les erreurs, les mots blessants, les petits détails assassins qui l'ont accompagnée, rejoue un scénario surréaliste où tout pourrait être différent, refait le chemin à l'envers,et, malgré le temps, tisse un espoir un peu fou. On mesure les conséquences que cette aventure amoureuse a pu avoir sur leur deux parcours, on constate le poids trop lourd du passé et peut-être aussi l’impossibilité du présent. Ils n'échangeront que quelques paroles convenues, une politesse de façade comme volée au silence qu'ils ont décidé d'établir entre eux au terme d'un accord tacite, un peu comme si les paroles qu'ils auraient voulu échanger et qui leur ont été soufflées par leur mémoire qui revient, leur resteront dans la gorge. Il n'y aura que de vagues allusions, que des banalités sans suite même si le dénouement laisse planer un doute qui m'a paru quelque peu artificiel et plein d'interrogations pour un avenir très éventuel auquel il m'a été difficile de croire cependant. C'est donc une sorte de drame intime et secret entre deux personnages coincés dans un espace volontairement exigu et que les circonstances amènent à se pencher sur leur délétère passé commun, une sorte d'unité de temps, de lieu... et d’inaction, une réflexion sur l'amour qui ne dure pas toujours, comme on le dit trop souvent, suivi peut-être d'une plongée hasardeuse dans l'avenir. Allez savoir !

    Je suis d'autant plus facilement entré dans ce roman que j'ai souvent imaginé une telle situation provoquée par le hasard. L'auteur se l'approprie et l'installe dans des circonstances où l'hypocrisie et le secret prévalent et prospèrent, avec une conclusion cependant un peu décevante à mon goût .

    J'ai découvert Jean-Philippe Blondel par hasard et j'aime la nostalgie qui se dégage de ses romans, cette ambiance un peu surannée et en demi-teinte qui les baigne. C'est bien et simplement écrit et l'auteur touche son lecteur. Cela a beau être une fiction, j'ai été favorablement intéressé par les postures de chaque personnage et l'analyse de leurs sentiments, de leurs états d'âme.


     


     


     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Accès direct à la plage.


     

    La Feuille Volante n° 1387 Septembre 2019.

    Accès direct à la plage - Jean-Philippe Blondel - Éditions Delphine Montaland.

    Ce court roman qui ressemble plutôt à un recueil de nouvelles se décline à la fois dans le temps et dans l'espace, mais comme son titre l'indique, aux abords de la plage. Le lecteur est ainsi entraîné de la Bretagne à la Méditerranée et aux côtes de la Manche, de 1972 à 2002 à travers de petites aventures de vacances vécues par Philippe, Vincent, Maud, Eva...

    On n'échappe pas à l'ambiance estivale vue par les adolescents, le père, la mère de famille, les voisins, une galerie de portraits un peu stéréotypés où chacun des intervenants conte pendant cette période, à la première personne, comme sur le ton de la confidence, son expérience, une tranche de sa vie, avec ses malheurs, ses rencontres, ses amours éphémères, ses envies, ses fantasmes, ses espoirs, ses déceptions. On n'échappe pas non plus à l'incompréhension et à l'opposition entre les générations, au sein même de la famille qui pourtant a été un repère et qui maintenant devient un lieu insupportable qu'on aspire à quitter, à la peur des adolescents de devenir comme leurs parents... On a droit aux propos de racisme ou de l'homophobie ordinaires, aux vannes à deux balles des pères plus ou moins avinés et aux discussions de chiffons des mères, avec des vieux souvenirs qui reviennent, obsédants, des regrets du temps passé, la certitude "que c'était mieux avant", des remarques désabusées sur le monde et cet amour auquel on a cru un temps et qui s'est envolé définitivement pour laisser place à la routine, à la jalousie, au mensonge... On s'étonne parfois de ce qu'a été notre vie qu'on voyait bien autrement au départ et qui sait imposée à nous, petit à petit, insidieusement, sans presque qu'on s'en rende compte. Peu à peu on voit apparaître des liens qui existent entre les différents personnages, de toutes origines et de tous âge, banals ou originaux, ce qu'on ne soupçonnait pas au début. Il faut quand même revenir un peu en arrière pour les renouer entre eux.

    En face de tout cela il y a cette envie d'écrire pour ne rien oublier, pour créer quelque chose d'original à partir de cela, pour exorciser un passé plein d'insatisfactions, ou peut-être, pour un jeune auteur qui rêve de venir écrivain, ce désir de se lancer dans un monde inconnu tout en se heurtant au paradoxe de l'écriture, celui de vouloir s'exprimer et de ne pas pouvoir le faire pleinement.

    On a l'impression de connaître tous ceux qui ainsi se livrent parce que, plus ou moins, on leur a ressemblé pendant quelques temps à ce moment de l'année qui est le symbole de la fête, du farniente du soleil et où souvent tout se révèle.

    C'est le premier roman de Jean-Philippe Blondel. Ce livre se lit vite, sa lecture n'est pas désagréable, son style ordinaire, mais j'avoue m'être un peu ennuyé vers la fin

     

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  • Le garde-barrière


     

    La Feuille Volante n° 1386 Septembre 2019.

    Le garde-barrière - Andrea Camillieri - Fayard.

    Traduit de l'italien par Dominique Vittoz.

    Ce roman nous ramène dans l'Italie fasciste du début de la Seconde guerre mondiale en Sicile. Nino, garde barrière et son épouse Minica vivent en bordure de la voie ferrée avec espoir d'enfant et gain inespéré à la loterie. Cela pourrait être le bonheur quand, en l'absence de son mari, Minica est violée et laissée pour morte, perd son bébé et ne pourra plus avoir d'enfant. Elle s'en remets mais le temps qui passe ne fait rien à l'affaire, sa stérilité devenant à ce point obsédante qu'elle se prend pour un arbre, veut s'enraciner dans le terre de leur jardin et porter des fruits. Son mari entre dans son jeu et fait ce qu'il peut pour l'aider à guérir de son obsession quand le hasard, l'imagination de Camillieri ou peut-être la Providence, après tout nous sommes en terre italienne, vient gommer ce qui aurait pu être des vies visitées par le malheur, même si l'épilogue tient un peu trop facilement du "happy end".

    Malgré le contexte, la vie, l'amour mais aussi la mort sur fond de guerre et de malheur, la tendresse, l'humour, l’espérance, bref, l'ordinaire de l'espèce humaine constituent la trame de ce court texte. C'est un roman à la langue truculente, pleine de néologismes et d'expressions siciliennes, mélange d’italien et de dialecte local, ce qui a sans doute été pour la traductrice un défi d'importance qu'il convient ici de saluer. Il se lit bien et même rapidement et a été pour moi un bon moment de lecture.

    Ce n'est peut-être pas le roman le plus connu de Camilleri (1925-2019), peut-être pas le meilleur non plus, mais cet auteur sicilien de romans policiers, récemment décédé au mois de juillet de cette année, connu notamment en France par la série télévisée qui a popularisé le commissaire Montalbano, a laissé ce dernier orphelin et les amateurs de ses romans bien tristes.


     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Mariages de saison


     

    La Feuille Volante n° 1385 Septembre 2019.

    Mariages de saison - Jean-Philippe Blondel - Buchet-Chastel.

    Ah le mariage! Même à l'heure du PACS et de l'union libre, il reste malgré tout une institution solide, avec passage devant Monsieur le Maire et devant le curé souvent peu convainquant dans ses propos, avec fête et folklore pas toujours du meilleur goût. C'est en tout cas ce qui fait vivre temporairement en plus de son poste à mi-temps d'assistant d'éducation, Corentin, en rupture d'université qui rêve de cinéma et qui, l'espace de la saison, retrouve son parrain Yvan pour cet emploi temporaire de vidéaste de mariage. Il filme cette cérémonie qui, en principe est "le plus beau jour" de la vie des mariés et il assiste aussi au bonheur, aux sourires, à la fête mais aussi aux dérapages inévitables de cette journée. Une copie de tout cela finit dans ses archives personnelles mais c'est aussi une occasion, quand on les regarde bien des années après de mesurer le temps passé avec son poids de nostalgie et de regrets. Il a vingt sept ans, il est en couple avec Aurore et ce travail serait bien capable de lui donner des idées d'avenir, mais c'est un autre histoire ... Pourtant, quand il croise une inconnue qui lui sourit, il pense toujours, soit qu'il a un ticket avec elle, soit qu'il est victime d'une erreur sur la personne... en privilégiant bien souvent la deuxième solution! C'est qu'il réservé, même un peu timide et hésitant et se contente , faute de mieux, du bonheur des autres en se demandant quand viendra son tour.

    Vidéaste de mariage, c'est une fonction assez ingrate, filmer chacun sans oublier personne, se faire discret mais ne rien omettre des grands et des petits moments de cette journée forcément mémorable en en gommant les excès et qui est destinée à rester dans les mémoires. On regardera ces souvenirs bien des années plus tard... C'est aussi une position privilégiée pour observer la nature humaine et, parce qu'il est non seulement derrière la caméra, il lui arrive de recueillir, tel un confesseur ou un psychanalyste, des confidences privilégiées, des serments d'amour d'une femme à destination de son futur époux , le tout gravé sur CD, une sorte de cadeau qui ne durera sans doute lui aussi que "ce que dure les roses, l'espace d'un matin" comme aurait dit Malherbe, mais c'est l’image même de la vie. Cet expérience est une bonne idée que Corentin applique à sa mère, à son père, à son parrain, à son meilleur ami et ce qu'il entend est révélateur.

    Il me plaît bien ce Corentin. Il survit comme il peut dans une société qui ne lui plaît pas, où il ne trouve pas sa place. Il voudrait bien s'y insérer, par le mariage qu'il filme pour les autres, mais cela s'avère difficile. C'est un idéaliste un incompris, plus ou moins méprisé par les autres, particulièrement par les femmes. Je ne sais si ce thème du mariage, qui en principe est festif, inspire l'auteur, mais j'ai retrouvé, non d'ailleurs sans un certain plaisir, l'ambiance un peu nostalgique, l'analyse des sentiments humains, à la fois complexes et sensibles, le regard critique posé sur la nature humaine que j'avais appréciés dans un précédent ouvrage qui m'avait révélé son existence. Je m'étais promis d'explorer plus avant son univers créatif et je dois dire que je ne suis pas déçu. Le style est agréable à lire et m'a procuré un bon moment de lecture.


     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Biographie de la faim

    La Feuille Volante n° 1384 Septembre 2019.

    Biographie de la faim - Amélie Nothomb - Albin Michel.

    L'auteure commence par une évocation de l'archipel océanien des Vanuatu où, selon elle, on ne connaît pas à faim simplement parce la nature pourvoit aux besoins des hommes, pour conclure (provisoirement) par l’affirmation "la faim c'est moi". D'emblée cela m'a un peu étonné de sa part même si je n'ai personnellement que peu de repaires dans sa vie publique! L'histoire des peuples est intimement liée à la nourriture et à la nécessite de s'en procurer, mais quand même, je ne voyais d'emblée pas le lien avec elle, fille d'ambassadeur, pas vraiment à ranger dans la catégorie des nécessiteux. Suivent un certain nombre d'informations autobiographiques au terme desquelles elle avoue aimer le sucre, le chocolat , les spéculoos, l'alcool puis l'eau. Que cette boulimie se transforme en anorexie à l'adolescence est sans doute un un point de passage obligé face au corps qui se transforme et à la volonté qu'on a de le combattre, d'autant qu'à cet âge, face à la vie qui s'annonce et qui souvent fait peur, on a parfois envie de mourir (de faim). Heureusement ce passage n'est que transitoire et Amélie compense en se lançant dans la lecture d'une manière effrénée qui est un excellent apprentissage de l'écriture. De plus ses différent lieux ds résidence au Japon, en Chine, au Bangladesh puis aux États-Unis, au rythme des mutations de son diplomate de père, l'ouvre aux cultures et aux richesses du monde, suscitent chez elle une appétence de connaissances. Son envie d'écrire vient sans doute de ce faisceau d'événements et c'est là une "faim" que j'apprécie surtout quand elle se teinte d'humour. Plus que tout cela, c'est je crois, du Japon dont elle est affamée, plus plus tard de l'occident et de sa vie facile (le spectacle de la pauvreté et de la saleté de la Chine et du Bangladesh la révulse). Elle aime aussi être entourée de belles personnes, ce qui est plutôt une marque de bon goût. Ce que je retiens c'est qu'elle a surtout un appétit certain pour la reconnaissance d'elle-même et de sa beauté, de son intelligence, un être à qui tout est dû, qui est fait pour régner sur les autres parce qu'elle inspire l'amour et l’obéissance d’autrui... Et, dans ce but, comme on n'est jamais si bien servi que par soi-même, elle pratique volontiers l'auto-encensement. Cette faim lui procure une forme de plaisir et ainsi je comprends mieux sa formule du début et le titre de son roman. Sa biographie se confond avec cette avidité pour la notoriété! Après tout, l'autosuffisance est une belle chose, surtout quand on s'aime à ce point et sa réussite littéraire est spéctaculaire.

    C'est le treizième roman d'Amélie Nothomb publié en 2004 pour être présente à la rentrée littéraire de ladite année . Elle respecte ainsi régulièrement à cette tradition sans doute pour exister et ne pas être oubliée de ses lecteurs. Elle fait certes ce qu'elle veut et satisfait ainsi à son métier d'écrivain, mais cette régularité n'enfante pas pour autant des chefs d’œuvre. Heureusement que ce roman, comme tous les autres d'ailleurs, se lit vite et s'oublie tout aussi vite, tant j'ai eu beaucoup de mal à entrer dedans. Pourtant j'apprécie toujours autant sa manière d'écrire, fluide agréable. J'ai lu ce roman pour pouvoir m'en faire une idée et en parler, mais l’appétit n'a pas été pour moi au rendez-vous. Les éléments de sa biographie qu'elle livre à ses lecteurs sont sans doute, pour ses "fans", de la première importance, mais j'avoue y avoir été assez imperméable malgré l'humour qu'elle y met parfois avec un certain bonheur.

    Sans jeu de mots un peu facile, cette fois encore je suis resté sur ma faim.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Un minuscule inventaire


     

    La Feuille Volante n° 1383 Septembre 2019.

    Un minuscule inventaire - Jean-Philippe Blondel - Robert Laffont.

    Il me plaît bien cet Antoine, marié, père de famille, vaguement prof d'anglais qui vient de voir sa femme partir avec son dernier amant. Eh oui, ça n'arrive pas qu'aux autres et prétendre que l'amour dure toujours est une aimable plaisanterie... mais c'est devenu tellement banal! Bientôt ce sera le divorce, la garde alternée des enfants et toutes les joyeusetés que cette situation implique. Il se sent à la fois oppressé, se demandant ce qu'il avait fait pour mériter cela, mais sourd aussi en lui un sentiment de liberté puisqu'il tourne la page, au moins les choses seront plus claires! Pourtant, et sans doute un peu paradoxalement, je l'ai senti comme une victime plus que comme un acteur des événements de son existence passée et je ne suis pas bien sûr qu'il fasse un usage qui aille dans le sens de la vie et de cette liberté toute neuve. Il m'a en effet semblé que ce qui surnageait de toutes ces situations passées comme de celles qui lui arrivent actuellement, c'est la mélancolie et surtout la solitude, celle d'avant et celle d'après la parenthèse du mariage, un peu comme s'il en avait toujours été ainsi malgré les apparences. J'ai ressenti aussi un certains fatalisme chez lui, l'attitude de celui qui préfère se laisser porter par les circonstances plutôt que de tenter de peser sur elles.

    Il a bien fallu trier et partager les objets oubliés qui révélèrent leur pesant de nostalgie et Antoine souhaite faire table rase de tout cela en participant à un vide-grenier. Ainsi, retrouve-t-il au hasard des cartons qui se remplissent, une couverture de laine jaune, un cendrier en métal doré, un bob rayé bleu et blanc, véritable inventaire à la Prévert qui partira à l'encan pour quelques euros vite dépensés comme s'il ne fallait rien garder de ce passé. Au fur et à mesure des souvenirs lui reviennent qui plus ou moins lui donnent le vertige, des images furtives, des amours éphémères, des tentatives de liaisons hésitantes et souvent foireuses, des amitiés qui se sont diluées dans le temps qui passe, des visions d'enfance et d'adolescence, des apprentissages plus ou moins avortés, des émotions clandestines nées du regard d'une belle passante, des phases de son couple qui peu à peu se délite... On a droit à pas mal d'analepses, des moments d'une vie un peu triste et presque banale, des espoirs et des déceptions...

    L'idée est plutôt bonne, surtout avec le destin que l'auteur assigne à chacun de ces objets après leur vente à un inconnu, une manière de boucler la boucle. Le style simple et agréable m'a procuré une lecture aisée, mais de trop nombreuses longueurs égarent et lassent un peu le lecteur. J'ai eu de la sympathie pour Antoine pour ce qu'il voulait faire et pour ce que il fait, pour ce qui lui était arrivé aussi, pour cette ballade douce-amère dans les pans de sa vie et ce sentiment ne m'a pas quitté tout au long de ma lecture en demi-teinte cependant.

    Paradoxalement peut-être j'ai envie de faire quelques pas dans l'univers créatif de cet auteur inconnu de moi jusqu’à aujourd'hui.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Le sabotage amoureux

    La Feuille Volante n° 1382 Septembre 2019.

    Le sabotage amoureux - Amélie Nothomb - Albin Michel.

    C'est un roman autobiographique d'Amélie Nothomb. Elle passe en effet en Chine une période de 5 à 8 ans (1972 à 1975) où son père est nommé ambassadeur de Belgique. Elle a auparavant habité au Japon où son père était également en poste et elle regrette ce pays parce que Pékin est laid, sale et surveillé.

    Pour l'enfant qu'elle est à cette époque le monde se divise en deux, celui des adultes qu'elle regarde et celui des enfants dans lequel elle vit en toute liberté. Ils se juxtaposent mais ne se mélangent pas. Je n'ai pas compris grand chose à cette histoire de guerre entre enfants européens du ghetto et encore moins de la paix qu'ils signèrent. A moins que cela ne soit un prélude à ce dont les hommes raffolent depuis toujours ou alors que cela soit à rapprocher du regard que porte les enfants sur le monde des grands qui les entoure et où ils ne voient que des choses différentes, à la fois violentes comme dans la réalité et merveilleuses comme dans les contes qu'ils entendent. C'est sans doute aussi pour cela que la petite Amélie prétend posséder et monter un cheval alors qu'il ne s'agit ... que d'un vélo. Pourquoi pas après tout et il ne coûte rien au lecteur d'entrer de plain-pied dans son univers et se laisser porter par cet amour qu'éprouve subitement la narratrice pour Elena, une Italienne de six ans, la très belle mais très indifférente, fille d'un diplomate. Cette petite fille est même un peu cruelle et inaccessible et cela augure mal de sa vie de femme adulte. Cet amour né du premier regard suscite chez Amélie une volonté d'attirer son attention mais cela tombe à plat et elle avoue elle-même que cette expérience lui a fait découvrir en même temps "éblouissement, amour, altruisme et humiliation". Elle vit en effet dans l’illusion de l'enfance, de son imaginaire chevaleresque et médiéval, éprouve pour Elena une véritable fascination. La petite Amélie fait ici l’apprentissage de l'amour, pas celui des adultes qui est bien différent, sensuel, hypocrite et éphémère, mais c'est un sentiment sans arrière-pensée, pur, absolu, parfait, seulement inspiré par la beauté et qui s'exprime dans la seule volonté d'être avec Elena, de la regarder, de lui obéir aveuglément, de monopoliser son attention, son intérêt. Il s'agit bien d'un sabotage, c'est à dire d'une destruction volontaire, mais par Amélie elle-même, presque un sabordage. Il est bien question ici d'un premier amour d'enfant qui lui aussi préfigure celui des adultes, avec sans doute le plaisir, les illusions, mais surtout la souffrance qui va avec.

    Il s'agit du deuxième roman d’Amélie Nothomb paru en 1993. il retrace par le menu une sorte de voyage dans l'enfance, un parcours initiatique avec ses compassions, son merveilleux, son exaltation, ses projets, mais aussi ses folies, sa naïveté, ses fantasmes, sa culture du secret, ses espoirs forcément déçus, ses trahisons, ses violences, ses déceptions, un peu comme si elle voulait retarder son entrée dans l'autre monde, celui des adultes, celui de la vraie vie où tout est compromis voire compromissions. J’observe quand même que, même si elle évoque l'univers de l'enfance, elle met parfois dans sa propre bouche d'enfant des remarques d'adultes.

    Ce livre est court comme le seront ceux qui suivront et ce n'est pas pour me déplaire quoique j'apprécie le style simple mais classique de l'auteure, ce qui pour moi en facilite la lecture. Cela dit je l'ai peu accompagnée dans son voyage et, à certains moments, j'ai eu le sentiment que des passages n'étaient pas destinés à autre chose qu'à meubler et à nourrir des longueurs toujours fastidieuses pour le lecteur.


     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Le voyage d'hiver

    La Feuille Volante n° 1381 Septembre 2019.

    Le voyage d'hiver - Amélie Nothomb - Albin Michel.

    L'histoire de ce roman est banale et aussi tarabiscotée que les deux personnages principaux : Zoïle est amoureux d'Astrolabe mais l'amour de cet homme ayant été déçu, ce dernier ne trouve rien de mieux que de faire exploser un avion en le précipitant sur la Tour Eiffel et évidemment de trouver lui-même la mort à cette occasion. C'est une manière de se venger contre cet amour impossible et aussi sans doute contre le monde entier puisque les innocents qui vont ainsi payer de leur vie son geste insensé, n'y sont pour rien. Cette déception amoureuse lui a tellement fait détester l'espèce humaine dont il fait évidemment partie qu'une destruction s'impose et que son simple suicide devient insuffisant. Et puis il lui faut du spectaculaire. Auparavant, il prend soin d'écrire la raison de son acte, précisant que cela n'a rien à voir avec le terrorisme, une sorte de testament où il tente de justifier son geste. Cet écrit est d'ailleurs peut-être inutile parce qu'il n'y a que peu de chance qu'on le retrouve après son geste désespéré. Amélie Nothomb met en scène cet homme qui, à la première personne, raconte par le menu les circonstances rocambolesques de sa rencontre avec Astrolabe, une assistante de vie et surtout d'écriture d'Aliénor, une auteur à succès mais surtout une retardée mentale dont la présence à la fois inquisitrice et dérangeante hypothèque leurs rencontres amoureuses devenues ainsi surréalistes et finalement impossibles. Pire peut-être, ce qui aurait pu être une belle histoire d'amour transforme Astrolabe en véritable castratrice , ce qui n'est point du goût de Zoïle qui prend même soin de détailler son projet. C'est un peu délirant, pour ne rien dire du "modus operandi" complètement absurde.

    C'est encore le hasard qui a guidé mon choix de lecture et Amélie Nothomb, comme chaque année (nous sommes en 2009) au moment de la rentrée littéraire, publie son roman annuel, histoire de ne pas se faire oublier de ses lecteurs, de faire entendre sa voix ou de mériter sa qualification "d'écrivain prolixe". Je ne suis pas du tout entré dans ce roman, pour moi vraiment peu convainquant et surtout pas dans cette manœuvre grossière, dans ce "voyage d'hiver" imaginé par Zoïle qui n'a rien à voir en tout cas avec Franz Schubert. Ce livre est certes bien écrit comme toujours et je dois bien admettre que c'est un plaisir de lire Amélie Nothomb, non pas tant pour l'histoire qu'elle raconte que de la manière dont elle la raconte. De plus cet ouvrage se lit rapidement, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités. Elle ne manque jamais d'y glisser sa grande érudition, des aphorisme et ses remarques personnelles pleines d'un bons sens et d'un humour de bon aloi, mais c'est moins cela qui me gêne que les nombreuses digressions et longueurs qui maillent le texte et parfois égarent un peu le lecteur. Quant à prétendre "qu'il n'y a pas d'échec amoureux ", tant mieux pour elle si elle fait ainsi appel à son expérience personnelle pour affirmer cela!

    J'ai dû écrire dans cette chronique qu'Amélie Nothomb était capable du pire comme du meilleur. Ici je n'ai pas vraiment eu l'impression de lire le meilleur. Bref un roman bien quelconque à mes yeux !


     


     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • De l'inconvénient d'être né


     

    La Feuille Volante n° 1380 Septembre 2019.

    De l’inconvénient d'être né - Emil Cioran - Gallimard

    Ce titre rappelle un truisme que nous avons tous, un jour ou l'autre exprimé : Nous n'avons pas choisi de naître et Cioran y voit même un inconvénient! C'est un recueil d'aphorismes lancés comme des gifles, selon l'expression même de l'auteur, des pensées brutes, des sortes de fulgurances pleines de désespoir mais aussi de réalisme, de nihilisme, de scepticisme et même d'humour. Il choisit donc de nous parler de la naissance, hasard, accident ou fruit de la volonté amoureuse d'un homme et d'une femme, le fait d'être né, c'est à dire d'être là, sur terre, responsable de sa propre vie, n'interdit pas de s'interroger sur son sens, entre destin et liberté, sur la durée et la qualité de notre passage sur terre, de la valeur de notre action pendant cette période, du traumatisme de la douleur qu'elle imposera à chacun, de la certitude de la mort.

    Ainsi, de part sa naissance, Cioran a -t-il été précipité en ce monde, avec en prime une prise de conscience précise de sa condition qu'aggravent de fréquentes périodes d'insomnie pendant lesquelles il est amené, presque malgré lui, à réfléchir sur lui-même et à constater que loin de vivre cette vie, il la subit et à travers elle "il se subit". Quoi détonnant à ce que, détestant la vie, il déteste l'homme et affirme sa misanthropie entretenue par la certitude qu'il refuse la contradiction. Autant dire qu'un tel état d'esprit fait de lui un solitaire qui ne connaît pas l’amitié, ou très peu. Il pourrait d'ailleurs faire sien cet aphorisme de Sartes "L'enfer c'est les autres". Il est juste de dire qu'il s'applique à lui-même ce pessimisme définitif , se regardant sans concession dans le miroir de lui-même, refusant les illusions qui peuvent adoucir la vie. Cioran est un écrivain, et, à ce titre il se doit d'écrire, c'est à dire faire connaître sa pensée et publiant, il est bien obligé de prendre en compte ses lecteurs qui sont aussi des "autres" et sa volonté d'inaction face à ce monde honni est assez peu compatible avec son métier de penseur. Tout au plus rêve-t-il de refuser d'écrire sans pour autant le faire! Portant un regard critique sur ce monde et sur les hommes qui l'habitent, il ne peut refuser de voir leur volonté destructrice qui se manifeste dans les guerres qui émaillent l'Histoire. Son engagement fasciste de jeunesse est oublié, sans doute un peu vite,

    Celui qui passa une grande partie de sa vie dans une mansarde parisienne, qui refusa les prix littéraires et la notoriété, face à cette prise de conscience, prône l'inaction, le refus de l'ambition, le renoncement aux choses et le détachement en général, regardant l'échec comme un bien et son passage sur terre comme une chose inévitable, subie par lui, mais nullement une source de bonheur. Dans ce contexte, il est légitime de se demander comment il se positionne par rapport à Dieu, lui, le fils d'un pope orthodoxe, et le disciple de Nietzsche. Face à cette vie qui ne lui convient pas, il admet cependant que Dieu a longtemps été une solution pour l'homme, peut-être d'autant plus plausible et recevable qu'elle est facile, mais il modère son propos aussitôt précisant qu'un tel sujet provoque chez lui à la fois un doute sur la pérennité des croyances humaines mais surtout, en ce qui le concerne, un déchirement entre le besoin vital de croire en un dieu et le rejet de toute religion.

    Dans une époque où il convient de se mettre soi-même en valeur, et de porter sur le mode une vision idyllique, la prise de conscience de Cioran, sa façon de l'exprimer, illustrée par son propre exemple, et ce malgré les contradictions inévitables qui ont quelque chose de rassurant, le désespoir de Cioran n'est certes pas forcément communicatif, mais il a l'avantage d'attirer l'attention du commun des mortels sur les poncifs un peu faciles et lénifiants distillés à longueur d'années par tous les pouvoirs y compris politiques. Cela doit bien correspondre à quelque chose, toutes égales par ailleurs, puisque j'observe que des écrivains comme Louis-Ferdinand Céline ou plus près de nous Houellebecq et peut-être aussi Fernando Pessoa ont , peu ou prou, pris en compte cette manière de voir les choses.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Les prénoms épicènes


     

    La Feuille Volante n° 1379 Septembre 2019.

    LES PRÉNOMS EPICÈNES - Amélie Nothomb - Albin Michel

    En prenant ce livre sur les rayonnages de ma bibliothèque préférée, je me suis dit que j'allais encore lire le traditionnel roman qu'Amélie Nothomb publié chaque année pour la rentrée littéraire (celle ce 2018). J'ai pensé en moi-même que j'allais encore m’ennuyer à sa lecture, un peu comme d'habitude. Je dois à la vérité de dire qu'il n'en n'a rien été. Outre le titre un peu original, les parents de la jeune Epicène Guillaune, Dominique et Claude, portent ce genre de prénoms qui se donnent autant aux filles qu'aux garçons (épicènes) et de plus ils ont donné ce prénom à leur fille en l'honneur de l'écrivain anglais Ben Jonson, un contemporain de Shakespeare.

    Je passe sur l'histoire d'amour de Dominique et Claude, sur la spectaculaire réussite sociale de ce dernier. Renfermée au début du mariage, Dominique s'affirme à la quarantaine et entre vraiment dans la société parisienne guindée et suffisante pour soutenir l'ascension de son mari à mesure que le niveau de vie du couple augmentait, privant au passage leur fille d'une sincère amitié d'enfance devenue encombrante. Si les relations mère-fille sont acceptables, elles se révèlent vite détestables avec le père uniquement occupé par le chiffre d'affaires de sa société et son entrée dans les cercles très fermés de "la rive gauche", ce que Dominique facilite avec succès. A cette occasion l'auteure excelle à rendre l'ambiance pesante et artificielle des réceptions mondaines parisiennes. Nous avons aussi droit à la crise d'adolescence de la jeune fille que des dons exceptionnels et un caractère entier isolent du reste de ses congénères.

    Au fur et à mesure des pages tout s'éclaire, on comprend facilement qui est Claude, bien différent de celui du début, menteur, manipulateur, déterminé, égoïste, arriviste, dominateur, qui est aussi Dominique qui découvre petit à petit le rôle qu'on lui a fait jouer, sa réaction face à cette prise de conscience et la métamorphose d’Épicène.

    je retiens que les relations entre les gens, hommes et femmes, sont bien loin de l'image idyllique qu'on en donne souvent dans le mariage, que la réussite sociale reste un critère éphémère et discutable, que l'amour, s'il existe vraiment, est consomptible et parfois même illusoire et laisse la place aux calculs, aux apparences, à la recherche d'intérêt, à l'indifférence, à la haine, à la trahison, à l’adultère... Les relations entre Épicène et son père, prennent un tour dramatique qui bien souvent, dans la vraie vie, s'arrêtent aux simples intentions. L'auteure introduit une réflexion autour de la justice immanente qui frapperait ceux qui ont semé l'iniquité et la souffrance autour d'eux, de la dernière image qu'ils veulent laisser face à la camarde, comme une ultime et dérisoire manière de venir à résipiscence, de la possibilité qu'ils ont, une dernière fois, de cacher définitivement, en les emportant dans leur tombe, par honte ou par facilité, des vérités qui un jour peut-être éclateront, de la légitimité de la vengeance souhaitée qui fonctionne ou non, de la jouissance intime qu'ils peuvent ressentir face à leurs victimes et de leur attitude face à des actes commis spontanément ou avec préméditation, mais aussi de la culpabilité éventuellement ressentie face à une action que le Code pénal et la morale condamnent...

    Contrairement à ce que j'ai souvent dit dans cette chronique, j'ai ici pris plaisir à cette lecture parce que le roman est bien construit et, comme d'habitude, bien écrit et surtout parce qu'il aborde des questions qui dépassent l'histoire d'un simple roman, même si je ne suis pas très sûr que que les faits tels qu'ils sont relatés correspondent toujours à la réalité, notamment sur cette fameuse justice immanente ou sur le hasard qui favorisent la vengeance. Après tout, nous sommes dans un roman et l'auteure qui tient la plume est maîtresse du jeu. Je ne connais pas la biographie de l'auteure mais, au long de cette lecture, je n'ai pu me départir d'une impression qui me soufflait qu'un tel texte devait peut-être avoir quelques connotations autobiographiques.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Chaos calme

    La Feuille Volante n° 1378 Août 2019.

    CHAOS CALME - Sandro Veronesi - Bernard Grasset

    Traduit de l'italien par Dominique Vittoz

    Pietro et son frère sauvent deux femmes de la noyade et Pietro s'étonne que non seulement celle qu'il a sauvée lui a donné l'impression qu'elle voulait mourir, qu'un homme inconnu l'a dissuadé d'intervenir et aussi que personne ne le remercie pour son geste. Il apprendra bien plus tard les circonstances particulières de ce sauvetage et les conséquences qu'il aura pour lui mais gardera de ce moment un souvenir érotique particulier. Quand il rentre chez lui il trouve sa compagne morte d'une rupture d'anévrisme, c'est à dire au moment même où il sauvait cette inconnue. Il y a de quoi culpabiliser mais, dans les jours qui suivent, il constate que, bien qu'il aimait sa femme, il ne souffre pas, se sent bien et passe son temps à attendre Claudia, sa fille de dix ans, devant son école milanaise, une sorte obsession qui lui fait oublier d'aller au bureau où il est directeur d'une chaîne TV où pourtant une fusion menace l'avenir de chacun. Il vit ainsi dans une sorte de "chaos calme" qui lui sert de protection, une sorte de bulle où il s'enferme et chacun vient vers lui, malgré son deuil, pour se confier en tombant le masque que la comédie sociale impose à tous ceux qui souhaitent la jouer et ils se révèlent tels qu'ils sont en réalité. La perspective du changement radical dans leur travail y est pour beaucoup. Pour ce qui le concerne, il prend conscience qu'il a jusque là négligé l'éducation de Claudia, souhaite rattraper le temps perdu et mener une existence complètement différente de celle d'avant. Parmi ceux qui viennent parler avec lui, sa voiture étant transformée en une sorte de confessionnal, il y a son frère, un couturier un peu perdu dans la fumée des paradis artificiels, Marta, sa belle-sœur un peu nymphomane et dont l’équilibre mental est un peu affecté ou ses collèges de travail vivant mal leur prochain licenciement et même son supérieur. Il refait son chemin à l'envers et, assis sur un banc, derrière le volant de sa voiture à l’arrêt, à la piscine ou au gymnase avec Claudia, il observe autrement la vie, les gens qui passent, une femme sexy qui promène son chien ou les habitants de ce quartier et prend des décisions définitives pour la sienne. Une façon de tourner la page...

    Je suis partagé à propos de ce livre bien écrit et qui se lit agréablement malgré quelques longueurs et de nombreuses digressions, notamment religieuses. Quand on a dû subir un profond bouleversement, notre réaction peut parfois nous surprendre entre la révolte, l'envie de l'autodestruction, les larmes, les apparences qu'on veut sauvegarder, les messages subliminaux qu'on s'invente pour se rassurer. Ici Pietro a peut-être auparavant négligé sa famille au profit de sa carrière et quand l'une s'effondre et que l'autre menace de le faire, il se met à relativiser les choses et se raccroche à ce qui lui reste au point de refuser tout ce après quoi auparavant il courrait. Pourtant, dans ce roman où le rêve se mêle à la réalité, l'ironie à l’analyse psychologique et aux réflexions sur la vie, Pietro ne se contente pas de rester assis sur son banc et quand il retrouve cette femme inconnue qu'il a sauvée de la noyade, le chaos prend une tout autre dimension et le calme est bien loin. A ce moment Éros prend la place de Thanatos et le titre en forme d'oxymore ne se justifie plus.

    Malgré la longueur (505 pages) je ne suis pas vraiment entré dans ce roman qui se termine en forme de fable, d'invitation à changer de vie, à aller de l'avant, et cet intermède de trois mois pendant lequel il est resté toute la journée devant l'école de sa fille a été transitoire, un peu comme s'il a été un début d’exorcisme de son deuil. Il avait pris seul cette décision un peu folle mais c'est sa fille qui le fait redescendre sur terre où il sera peut-être moins important mais un homme nouveau, responsable de cette enfant qui n'a plus que lui.

    Ce roman a été largement primé en Italie et en France et porté à l'écran en 2008 avec Nanni Moretti dans le rôle de Pietro.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com


     

  • Antéchrista


     

    La Feuille Volante n° 1377 Août 2019.

    Antéchista - Amélie Nothomb - Albin Michel.

    Ce roman est l'histoire de deux adolescentes de seize ans qui font des études universitaires à Bruxelles et qui se rencontrent. L'une, Blanche, dont les parents sont enseignants, est studieuse, repliée sur elle-même, timide, solitaire et n'a jamais vraiment eu d'amis et l'autre, Christa, vient d'un milieu plus défavorisé, doit travailler pour payer ses études, mais croque la vie à pleines dents, est entourée de garçons ensorcelés par elle . Entre les deux jeunes-filles qu'un gouffre sépare, les relations sont inexistantes au départ mais c'est Blanche qui se rapproche de Christa parce que cette dernière exerce sur elle une sorte de fasciation et elle arrive à séduire même les parents de Blanche au point de s'insinuer dans leur vie. Les relations entre elles sont bonnes et même un peu ambiguës au début, ce qui trouble un peu Blanche dont la vie rangée est petit à petit complètement bouleversée et les habitudes les plus ordinaires remises en question. D’idylliques au début, les choses s'enveniment rapidement, comme dans toutes les relations amicales ou amoureuses, se muent même en un véritable duel et Blanche prend conscience que sa nouvelle amie est en fait une véritable manipulatrice mythomane et devient pour elle "Antéchrista". Après bien des rebondissements et des déconvenues, les choses reprennent leur vraie place et tout rentre dans l'ordre, refermant cette parenthèse.

    Ce roman fait partie de ceux que l'auteure publie chaque année au moment de la rentrée littéraire, histoire de continuer à exister, ce qui fait d'elle un auteur prolixe. Je l'ai dit dans cette chronique, je lis depuis longtemps Amélie Nothomb, non pas tant par attachement intellectuel ou par goût pour son univers créatif, mais pour être capable de m'en faire une idée et de pouvoir en parler parce qu'elle fait partie du paysage culturel. Il m'est bien souvent arrivé d'exprimer ma déconvenue à propos de la lecture de certains de ses romans et de noter que leur plus grand intérêt est, outre qu'ils sont bien écrits (j'exprimerai quand même une restriction ici : j'ai trouvé que la périphrase "les auteurs de les jours" pour désigner ses parents était un peu trop répétitive et peut-être surannée mais cela n'enlève rien à l'ensemble du texte), qu'ils se lisent rapidement et qu'au moins cette auteure ne laisse pas indifférent.

    Ici, je me suis laissé embarqué dans cette relation entre ces deux jeunes filles et l'évolution du regard de Blanche sur Christa, de fasciné et passionné au début, il devient petit à petit critique déplorant une ambiance qui devient malsaine. C'est une étude intéressante sur adolescence ses fascinations, ses questionnements, ses frustrations, sur la faculté de nuire de nos proches aussi... En revanche je m'interroge sur la facilité avec laquelle les parents de Blanche ont laissé Christa s'insinuer dans leur famille, se sont laissés manipuler par elle, ont fini par prendre fait et cause pour cette étrangère au détriment de leur propre fille! Je ne dirai pas que cette histoire me parait artificielle, mais l'épilogue m'a semblé un peu trop prévisible et peut-être convenu comme souvent dans les romans d'Amélie Nothomb. Cela commence bien, c'est même parfois attachant comme ici, mais la fin est souvent un peu décevante.


     


     

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  • Nouvelles italiennes d'aujoud'hui

    La Feuille Volante n° 1376 Août 2019.

    Nouvelles italiennes d'aujourd'hui (Novelle italiane di oggi) - Pocket.(édition bilingue)

    Textes choisis et traduits de l'italien par Éliane Deschamps-Pria.

    Ce sont huit textes d'auteurs italiens célèbres qui ont été choisis pour composer ce recueil. Collationner ainsi des nouvelles de différentes signatures et écrites à des moments différents n'est pas une chose facile, même si cet ouvrage veut incarner un moment de la créativité de nos amis transalpins. La " lettre d'amour" de Dino Buzatti est écrite par un homme, passionnément amoureux d'une femme et qu'il s’apprête à l'épouser. Je ne suis plus vraiment accoutumé à écrire des lettres d'amour, ni même à en recevoir, mais il me semble que celle-ci, par bien des côtés, ne ressemble pas vraiment à ce à quoi je m'attendais, même si cet homme tente de trouver des mots enflammés pour imaginer leur avenir commun. En revanche, je suis bien entré, sans jeu de mots, dans l'univers crée par Alberto Moravia et son tableau changeant. La nouvelle d'Italo Calvino ne m'a pas convaincu, même si la Sicile, son ambiance, son contexte violent et son climat ensoleillé, évoqués par Leonardo Sciascia et Luigi Pirandello, a pour moi eu un aspect dépaysant et bienvenu.

    Chaque nouvelle est précédée d'une introduction qui énonce les caractéristiques de chaque écrivain, elle est accompagnée de précisions grammaticales et linguistiques et, à la fin, un dictionnaire des mots utilisés dans les textes avec la référence de la page où ils figurent. Cela donne à cet ouvrage bilingue une dimension pédagogique certaine et qui ne manquera pas d'être appréciée par tous ceux qui veulent se familiariser avec cette merveilleuse langue qu'est l'italien.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Trois nouvelles


     

    La Feuille Volante n° 1375 Août 2019.

    Trois nouvelles (Tre novelle) - Luigi Pirandello. Pocket.(édition bilingue)

    Traduit de l'italien par Aurore Mennella.

    On connaît surtout Luigi Pirandello comme dramaturge et romancier, mais cet écrivain italien (1867-1936), Prix Nobel de littérature en 1934 est aussi l'auteur de nombreuses nouvelles et cette édition bilingue a choisi trois d'entre elles intitulées" La première sortie du veuf", "Première nuit" et "Avec d'autres yeux" . Elles ont déjà été publiées dans des revues et des recueils précédents.

    Sélectionner trois nouvelles parmi toutes celles qu'il a écrites n'a sans doute pas été chose facile, pour autant elles me paraissent bien incarner l'auteur. Il y a sans doute beaucoup de Pirandello dans ce pauvre homme de la première nouvelle qui perd sa femme à qui il avait juré fidélité par delà la mort et qui, de guerre lasse, accepte de sortir à l'extérieur pour renouer avec la vie. Quand elle était encore vivante cette épouse harcelait ce pauvre homme comme, sans doute, Madame Pirandello, jalouse et malade, tracassait son mari. Probablement aussi cette nouvelle évoque-t-elle la redécouverte de l'amour pour un homme d'âge mûr comme l'auteur qui, devenu directeur de théâtre, tomba éperdument amoureux d'une de ses comédiennes, évidemment plus jeune que lui. Ici, la femme est certes une épouse dont on peut être amoureux, mais c'est surtout une maîtresse de maison, un soutien pour son époux, souvent vieux et veuf et donc censé être sage et prévenant, et dont elle adoucira les jours. Le mariage devient le refuge des jeunes filles pauvres, un des moyens, avec l'émigration, de les faire sortir de leur condition misérable, même si le revenu et la fortune de leur nouveau mari est illusoire. Cette idée de la pauvreté revient constamment dans cette Italie et l'auteur lui-même, au début en tout cas, vivote de son salaire de professeur et l'entreprise familiale de son père connaît un grave revers de fortune. Ces femmes n'ont bien souvent à offrir que leur corps, et évidemment leur virginité, et surtout leur force de travail, ce qui fait d'elles davantage des domestiques que de vraies épouses, celles qui porteront et élèveront les enfants à venir et s’occuperont de ceux du précédent mariage de leur nouveau mari. A l'époque, il y avait aussi le poids des convenances, de la coutume et sûrement aussi de la religion qui voulaient qu'on ne se remariât pas après la mort du conjoint, qu'on lui restât fidèle par-delà la mort. Dans la deuxième nouvelle, le souvenir des disparus devient même obsédant et dans la troisième, le thème de l'amour revient sous sa plume, amour trahi par l'adultère mais aussi sublimé par la mémoire et jamais oublié. Bien entendu la souffrance et aussi la jalousie accompagnent cet amour impossible. Pirandello ne manque pas non plus d'évoquer la gaucherie des hommes devant leur jeune promise, la peur de la jeune épousée innocente que la nuit de noces terrorise, la crainte de quitter ses parents pour vivre avec un homme dont souvent elle ignore tout, la bienveillance des autres femmes qui voient dans le mariage une chance pour la jeune femme et celles qui, peut-être jalouses, se révèlent autoritaires comme elles le seront toute leur vie.

    A la lecture de ces trois nouvelles, j'ai ressenti une impression de grande solitude des personnages, qu'ils soient hommes ou femmes, face à cette vie qui n'est qu'une comédie triste et illusoire qu'ils apprivoisent comme ils peuvent. Il y a un certain dégoût de cette existence qui nécessite de la part de chacun, si toutefois il en a conscience, une mise en scène obligatoire et incontournable qui permet uniquement de supporter ce qui n'est finalement qu'une somme d'épreuves. Il y a sûrement un peu de lui-même dans ces trois textes mais, la qualité de l'écriture, de la traduction en fait une photographie de l'Italie rurale et pauvre de ce début du XX° siècle et de Pirandello non seulement un témoin de son temps mais aussi un observateur attentif et pertinent de l'espèce humaine.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com


     

  • Livre(s) de l'inquiétude

     

    La Feuille Volante n° 1374 Août 2019.

     

    Livre(s) de l'inquiétude - Fernando Pessoa.

    Traduit du portugais par Marie-Hélène Piwnik.

     

    Nous connaissions déjà "Le livre de l'intranquillité "(paru en 1990) de Fernando Pessoa mais que l'auteur avait attribué lui-même à Bernardo Soares, un hétéronyme, c'est à dire un des nombreux doubles de lui-même puisqu’il n'a que très rarement signé ses œuvres de son propre nom et qu'il n'a pratiquement pas connu la notoriété de son vivant. Voici cet ouvrage qui inclut les œuvres inédites du Baron de Teive et de Vicente Guedes à celles de Bernardo Soares, chacun de ces "auteurs" vivant en quelque sorte sa propre vie et écrivant dans son propre style. Ces textes ont été réunis par Térésa Rita Lopez, universitaire portugaise spécialiste de l’œuvre de Pessoa. C'est le résultat d'un travail difficile puisque l’œuvre de l'écrivain Lisboète était non seulement composée de feuilles éparses mais aussi parce que l'édition française de 1990 limitait le texte au seul Bernardo Soares ("Livro do desassossego" por Bernardo Soares). C'est un triptyque, un soliloque à trois voix, une sorte de miroir qui nous renvoie une image virtuelle de Pessoa, caché de l'autre côté de la glace, une façon bien personnelle de se faire l'écho de ce qu'il est, de ce qu'il voit et de ce qu'il ressent. Dans cette version, d'ailleurs un peu différente du"Livre de l'intranquillité" on retrouve cette impression de l'impossibilité de trouver la quiétude dans ce monde, une sorte de trouble permanent, un désagrément, un mal de vivre.

    Toute sa vie Pessoa s'est ingénié à brouiller les pistes puisqu'il n'a presque jamais publié de son vivant, laissant le soin à ses contemporains, après sa mort, d'explorer la multitude de textes déposés (27000) par ses soins dans une malle sous forme de feuilles séparées et attribuées à de nombreux auteurs, comme autant de petits cailloux destinés à un jeu de piste. C'est une manière pour lui d'explorer son "moi" multiple et complexe autant que de demander à son lecteur éventuel de ne pas chercher à le comprendre. Vicente Guedes est un être décadent et désargenté, une sorte d'intellectuel de la pensée, un modeste employé de commerce, un penseur impénitent qui aime à analyser ses rêves dans un style recherché mais parfois un peu trop intellectuel, le baron de Teive est un aristocrate stoïcien que le suicide fascine et pour qui l'action est un paradoxe et qui s'exprime dans un style austère, quant à Bernardo Soares, aide-comptable employé de bureau comme lui, c'est un éternel promeneur solitaire, arpentant les rues de Lisbonne ou regardant de sa fenêtre les gens passer dans la rue et qui en parle avec une certaine ironie à laquelle il mêle des remarques personnelles désabusées sur sa vie au quotidien; j'avoue de cet hétéronyme à ma préférence à cause de sa vision des choses de l'existence et la manière qu'il a de l'exprimer. Je ne suis pas un spécialiste, mais à chaque fois que je lis Pessoa, il me semble que pour lui l'écriture, et cette forme particulière qui consiste à prêter son talent à un autre en s’effaçant derrière lui et en s'excusant presque d'exister, est pour lui une sorte d'antidote à sa vie de subalterne anonyme. Par le rêve jusques et y compris s'il ne mène nulle part ou n'enfante que des chimères et surtout par l’écriture, les mots qu'il trace sur le papier, il se réfugie dans un monde imaginaire, tisse autour de lui et pour lui seul, un univers différent, habite même un autre corps et un autre destin, ce qui l'aide (peut-être) à supporter cette succession de jours qu'il passe pour gagner sa vie dans un sombre bureau. C'est sans doute aussi une forme exprimée personnellement de cette "saudade" qui fait tellement partie de l'esprit lusitanien et que le poète Luis de Camões a défini comme "Un bonheur hors du monde", l'expression d'un manque de quelque chose autant qu'un espoir d'autre chose qui par ailleurs peut-être assez indéfini, une sorte de référence à un passé révolu qu'on voudrait bien voir revivre... C'est étonnant de voir cet homme discret qui, après sa mort sera considéré comme un des plus grands écrivains portugais, confier à des feuilles volantes, c'est à dire un support bien fragile, le cheminement de sa pensée complexe, vivre simplement en ne recherchant pas la notoriété et la consécration comme c'est souvent le cas chez les membres de l'espèce humaine et spécialement chez ceux qui font œuvre de création.

    Ce sont donc trois facettes judicieusement révélées de Pessoa lui-même, une autobiographie en trois temps, un journal intime en trois moments à la fois complémentaires et cohérents, où la solitude et l’inaptitude à vivre se lisent à chaque ligne.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Une saison de nuits

    La Feuille Volante n° 1373 Août 2019.

     

    Une saison de nuits Joan Didion - Grasset.

    Traduit de l'anglais par Philippe Garnier.

     

    C'est le premier roman paru en 1963 de cette auteure américaine née en 1934.

     

    Nous sommes dans les années 1960, une banale histoire sentimentale, un trio presque ordinaire doublé, il est vrai d'un meurtre, ce qui l'est moins. Everett Mac Clellan, le mari, tue l'amant de sa femme Lilly

     

    L'auteure remonte le temps pour nous présenter l'histoire de chacun de ces deux époux avant leur rencontre. Pour Lilly, c'était la Californie avec ses parents qui vivaient d'une grande exploitation agricole dans l'esprit des pionniers américains, la douceur de vivre mais aussi pour elle, l'ennui. Pour Everett, c'est la culture du houblon qui monopolise son attention. C'est un peu de l'histoire de l'Amérique qui est évoquée ici, avec les fantasmes qu'elle suscite, la fièvre de la "ruée vers l'or," l'illusion de l' "el dorado", mais la réalité a changé, des mutations s'opèrent dans la société et face à cela ce couple tente d' exister maladroitement dans ce "rêve américain".

     

    Entre 1938 et 1959 deux enfants naissent, Julie et Knight mais ce n'est pas cela qui ressoude les deux époux dont les relations sont empreintes de non-dits et d'incompréhensions, si bien qu'Everett part pour la guerre qui fait rage en Europe. C'est une sorte de fuite avec au bout peut-être la mort, une manière d'échapper à cette cohabitation devenue un peu trop lourde malgré les apparences. En son absence Lilly le trompe, avorte, s'enfonce doucement dans la dépression et la solitude qu'elle partage d'ailleurs avec sa belle-sœur Martha et ce malgré la présence de Ryder Channing qui rôde autour des deux femmes. Cet homme deviendra l'amant de Lilly et Everett, de retour de la guerre, malgré son couple à la dérive, refuse le divorce et trouvera une autre solution plus radicale. C'est effectivement un coup de feu qui débute ce roman, suivi d'un long analepse, puis un autre qui le conclut, comme la seule solution à cette union manquée que l'adultère de Lilly n'a fait que compliquer. Malgré les années passées Lilly entend toujours ces deux coups de feu qui obsèdent sa mémoire et qui sonnent le glas de tout ce qu'elle a perdu par sa faute, même si cet échec était inscrit en creux dans sa vie bien avant eux La douceur de la Californie n'y fait rien pas plus d'ailleurs que la vaine recherche de la jouissance avec des amants de passage.

     

    Il y a certes le contexte américain qui donne à ce roman un décor tout à la fois grandiose et utopique mais je retiens surtout l'histoire de ce couple qui ressemble à un château de cartes édifié dans un courant d'air, de cet homme attaché à sa famille mais à qui tout échappe sans qu'il y puisse rien et de cette femme qui ne l'aime pas et qui finalement se croit autorisée à tout détruire autour d'elle. Ils se sont unis en faisant semblant de croire qu'ils étaient faits l'un pour l'autre et que c'est un hasard bienveillant qui les a fait se rencontrer parce qu'il ne pouvait pas en être autrement. Comme dans bien des ménages la réalité s'impose qui est bien différente, avec l'usure du temps et l'espoir que chacun peut inverser le cours des choses, un gâchis presque ordinaire dans un rêve social devenu cauchemar, la dramatique histoire d'un homme et d'une femme qui n'auraient sans doute jamais dû se rencontrer, se marier et fonder une famille. Si Everett aimait sa femme, cet amour n'était pas partagé et Lilly n'avait aucun état d'âme à rechercher ailleurs ce qu'elle avait chez elle et ruiner ainsi les espoirs d'un homme qui ne méritait pas cette trahison.

     

    Je ne suis rentré que très tardivement dans ce roman et malgré cette histoire bien écrite et malheureusement bien proche de la réalité quotidienne, à l'exception peut-être des deux coups de feu, je garde de cette lecture une impression mitigée.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • La mort d'Ivan Illitch

     

    La Feuille Volante n° 1372 Août 2019.

     

    La mort d'Ivan Illitch Léon Tolstoï - Le livre de poche.

     

    Les trois textes réunis dans ce recueils "La mort d'Ivan Illitch - Maître et serviteur- Trois morts" ont été publiés à des dates différentes, dans de revues différentes et ont été accueillis favorablement par les cercles littéraires et par le public.

     

    Dès lors qu'il prend conscience de sa vie, la mort devient pour l'homme une source de préoccupations et de questions que les religions ne résolvent qu'autant qu'on y croit. Elle est l'image de notre peur et notre impuissance face à elle et se vouloir immortel, même dans un éventuel autre monde est à la fois une absurdité et un leurre savamment entretenus. Cette immortalité peut même parfois être supposée ou simplement espérée en ce monde, au nom même de la vie, alors qu'en tant qu'humain nous sommes tous assujettis à cette même condition de mortels. c'est un peu ce que pense Illitch au début, peut-être pour se assurer. Le temps qui passe, le vieillissement, la souffrance et la douleur en font partie, sont, surtout à son époque, les prémices du trépas et c'est un éternel questionnement de savoir s'il faut révéler au malade son état ou l'entretenir dans l'illusion et le mensonge de la guérison. On cache la réalité de sa santé à l'épouse de Dmitrievich et Ivan Illich supplie qu'on lui dise la vérité sur son état qu'il sent bien aller en se dégradant et il perçoit la camarde qui rôde. Cet Illich, semble-t-il inspiré par un personnage réel, après avoir connu une vie matrimoniale assez quelconque mais une réussite professionnelle brillante, se débat dans les affres de l'agonie, sent qu'elle va l'emporter, porte sur sa vie un dernier regard. La mort est un passage vers le néant, le même que celui qui existait avant notre naissance, la simple fin de notre parcours terrestre et ce magistrat semble l'accepter sans la moindre peur, comme une délivrance. Ce thème est particulièrement présent dans l’œuvre de Tolstoï (1828-1910) et il a sûrement exprimé dans le personnage d'Ivan Illictch ses propres cruelles obsessions puisque, nous le savons, l'écriture a aussi une fonction cathartique, mais je ne peux pas ne pas penser qu'un écrivain ne veuille pas, après sa disparition, laisser une trace grâce à ses œuvres qui lui survivront. Notre auteur a connu cette réalité très tôt dans sa vie, dans sa famille, puisque, à son époque, la médecine était balbutiante. La mort c'est aussi l'heure du bilan, l'exacte forme du "jugement dernier" où, face à soi-même et sans complaisance on se met en scène dans cette "parabole des talents" de l’Évangile. Qu'a été notre vie, à quoi ou à qui a-t-elle servi, qu'en avons-nous fait? c'est sans doute le sens de ce dialogue entre le magistrat et"la voix de l'âme". Cette nouvelle est un peu longue et un peu ennuyeuse, notamment dans tout ce qui concerne la vie professionnelle et matrimoniale du personnage. En revanche son appréhension de la mort est intéressante.

     

    Avec "Maître et serviteur" nous avons le récit d'un voyage mouvementé au cours de l'hiver russe ainsi qu'une étude de caractères, Vassili est un riche négociant, orgueilleux et fourbe qui exploite et méprise Nikita, son valet qui lui a un caractère enjoué et résigné et ne songe qu'à servir son maître. Vassili fera quand même dans ses derniers moments preuve d'une humanité assez inattendue de sa part et qui ressemble un peu à une rédemption. Il est question des relations maître-serviteur, de la valeur de l'argent et seulement à la fin de la mort des deux hommes avec pour Nikita une sorte de consolation, une délivrance avec l'espoir d'un monde meilleur. Les évocations et les descriptions sont émouvantes et on sent bien de la part de l’auteur la volonté de mettre en exergue les qualités des paysans russes. De ces trois nouvelles c'est de loin celle qui a ma préférence.

     

    Avec "Trois morts" c'est le début de la carrière littéraire de Tolstoï et ce thème de la mort sera repris plus tard avec "La mort d'Ivan IIlitch". aussi et peut-être seulement la fin de l'homme qui est traitée. En réalité ce sont trois morts bizarres qui sont évoquées ici, celle d'une femme, d'un paysan et d'un arbre. La dame refuse sa maladie et s'entête à faire un long voyage vers l'Italie en quête de la guérison. Elle ment devant la mort comme elle l'a fait toute sa vie. Elle est chrétienne mais il semble que le christianisme ne l'aide pas au moment fatal. Cette mort est mise en perspective avec celle d'un paysan qui lui accepte son sort et meurt en paix. Il donne même ses bottes en échange d'une pierre tombale qu'il n'aura pas et qui sera remplacée par une simple croix. Celle de l'arbre qui est abattu pour confectionner cette croix, une fin naturelle, un peu comme celle des humains! C'est le lien que personnellement je vois avec les deux autres.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Les inséparables

     

    La Feuille Volante n° 1371 Juillet 2019.

     

    Les inséparables Marie Nimier - Gallimard.

     

    Léa et Marie sont dissemblables mais inséparables et la romancière évoque cette amitié qui remonte à l'enfance. Léa est autant extravertie et fougueuse que Marie est timide et réservée. Pourtant on songe à Montaigne parlant de La Boétie "parce que c'était lui, parce que c 'était moi" dit-il, et tout est dit! La narratrice, Marie, vit à Paris avec sa mère et Léa avec une mère inexistante et un beau-père, John Palmer, un américain qui fait ce qu'il peut pour elle. Les deux amies ont une vie très libre et Léa se signale très tôt par une intelligence hors du commun mais qui n'est pas reconnue. Elle se cherche elle-même dans cette famille déchirée et pour se singulariser ou peut-être se venger, elle quitte l'école et plonge dans les dérives de la drogue, de la marginalité, de la délinquance, de la prostitution. Elle connaît les désintoxications, les assistances sociales, les centres de réinsertion, les hôpitaux psychiatriques, la prison mais aussi les amours éphémères. Pourtant, pour contrebalancer tout cela il y a les poèmes d’Antonin Artaud, les romans de Boris Vian... Léa c'est la fascination de l'anti-normalité et peut-être aussi une certaine volonté de tangenter les frontières de la mort. Compte tenu de la nouvelle vie de Léa, l'amitié fusionnelle des deux jeunes filles se craquelle et Marie n'a de ses nouvelles que par intermittence, lui pardonnant tout par avance au nom de cette complicité d'enfance, au point de s'effacer elle-même. L'auteure évoque par le menu les détails de cette connivence ainsi que la déchéance de Léa qui elle-même reste un mystère qui s'épaissit d'ailleurs à mesure que son amie s'enfonce dans la prostitution et les explications qu'elle en donne, citant Rimbaud, Aragon et même Saint Augustin, ne sont pas convaincantes. Cela me rappelle un passage d'un roman de Paul Auster rencontrant à Paris une prostituée qui lui cita des poèmes de Baudelaire. Là je n'y ai pas cru.

    Nous savons tous que l'amitié est une belle chose surtout quand elle n'est pas trahie même si les événements incitent fortement les deux amies à prendre leurs distances l'une envers l'autre. Elle est comme les choses de cette vie qui est notre condition, elle s'use et disparaît parce qu'elle appartient simplement aux choses humaines. Je ne sais pas pourquoi, je ne suis que très peu entré dans l'évocation de cette connivence. En revanche, Marie Nimier ne peut pas ne pas parler des pères, même si, elle le dit elle-même, "ça vient comme un cheveu sur la soupe". Elle fait de Léa une mère célibataire dont le père de son enfant est mort. Elle vit des passades et trempe dans le trafic de stupéfiants et le vol... Avec ses "activités", elle en vient à abandonner son fils aux bons soins de ses grand-parents mais pense toujours à lui, espère pour lui le meilleur. Le père, c'est chez l'auteure un thème, récurrent et un peu comme dans "les Confidences" où, parlant des autres elle ne peut s'empêcher de parler d'elle et des rapports assez inexistants et difficiles qu'elle a eus avec le sien, l'écrivain Roger Nimier. Elle évoque celui de Léa absent de sa vie au point de "vivre dans la même ville que fille et ne pas chercher à la rencontrer" mais aussi de l'indifférence qu'elle ressentait pour lui, préférant son beau-père à ce géniteur lointain. La quête du père reste un leitmotiv chez Marie Nimier, jusque, pour Léa, dans sa vie de prostituée et son choix d'un souteneur, présenté plus comme un père que comme un véritable mac. Quant à l'amour qui liait cet homme à sa mère, elle en parle comme quelque chose qui a fini par s'user et disparaître, comme si la conception de Léa n'avait été qu'un accident que cet homme voulait oublier. Cette évocation en filigranes s'arrête très vite et je pense que c'est dommage autant pour l'auteure que pour le lecteur, attentif au cheminement créatif de Marie Nimier qui me paraît vouloir explorer pour elle-même ce thème, mais cela s'arrête vite, sollicitant pourtant sur la fin du roman sa liberté d'écrivain. Cette quête du père revient dans le traumatisme définitif qui s'impose pendant toute sa vie et la pourrit. Cette analyse introspective me paraît plus importante et n'intervient que dans les dernières pages, notant que cette recherche du fantôme paternel était commune à Marie et à Léa. Il y a certes cette histoire d'amitié qu'elle relate comme une antidote à quelque chose et qui prend la forme d'un roman, avec tout ce qu'un tel ouvrage suppose de vérité et de fiction et qui doit avoir une fin, le triomphe de l'imagination de celui qui tient la plume ou celui beaucoup plus simple de la vie qui continue. Là aussi je m'attendais à autre chose et cela résonne pour moi comme une sorte d'impasse. Il reste que cette relation au père me parait quelque chose dont l'auteure a du mal à parler et je suis resté sur ma faim. Je n'ai pas toujours aimé ce qu'elle écrit mais je crois que le prochain roman que je lirai d'elle sera "La reine du silence", pas parce qu'elle a eu pour ce roman le prix Médicis en 2004 mais peut-être pour avoir son approche personnelle sur les rapports qu'elle a eus avec son géniteur. Bref ce roman, pourtant bien écrit, ne m'a intéressé que dans les dernières pages.

     

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  • Borgo vecchio

     

    La Feuille Volante n° 1369 Juillet 2019.

     

    Borgo vecchio Giosuè Calaciura – Les éditions Noir sur Blanc.

    Traduit de l’italien par Lise Chapuis.

     

    Borgo Vecchio, un vieux bourg de Sicile, un quartier de Palerme où, comme partout, tout le monde se connaît.

     

    C’est le domaine de trois compères, trois enfants, Mimmo, le fils de Giovanni, le charcutier aigrefin, Cristofaro dont le père saoul lui administre chaque soir une raclée qui finira un jour par le tuer, Celeste, la fille disgracieuse de Carmela, la belle prostituée qui bouleverse les hommes et allume les passions par sa seule beauté et qui, pour se faire pardonner sa condition de pécheresse, voue un culte à la Madone jusque dans sa manière de faire l’amour, Totò l’insaisissable voleur maffieu qui terrorise les femmes riches du quartier où la police ne pénètre même plus. C’est que Minno est un sentimental, il parle volontiers à Nanà, un cheval qu’a acheté son père pour les courses clandestines qu’il gagne et dont le garçon s’occupe. Ils deviendront complices. Il attend aussi, dans l’odeur du pain chaud qui envahit Borgo Vecchio que Celestre dont il est amoureux soit seule sur le balcon de la chambre de sa mère aux persiennes fermées, parce qu’ainsi elle n’est pas le témoin de ses ébats luxurieux. Rien ne tarit cet amour, ni la misère quotidienne, ni le sirocco, ni les inondations du quartier qu’on attribue à une colère divine et bien sûr pas le temps qui passe. Par amitié pour Cristofaro, Mimmo va faire avec Totò un pari fou qui le délivrera peut-être de son calvaire quotidien et qui le transforme, lui le petit voleur, en un citoyen respecté de ce borgo vecchio. Cette description du quartier n’a d’égal que celle de la bataille que livrent ses habitants contre les forces de l’ordre et qui tend à accréditer l’idée qu’on est bien là dans une zone de non-droit où tout est permis, avec, en sus, la bénédiction de son curé, ou la façon sensuelle qu’a l’auteur d’évoquer la beauté de Carmela. C’est toute la vie au quotidien de ce petit village écrasé de soleil, de senteurs, de couleurs et de violence où la pauvreté fait tellement partie du décor qu’elle en devient invisible, qui se déroule sous les yeux du lecteur, avec en contre-point les cérémonies religieuses rituelles et l’ambiance de superstition, indissociables de cette Italie catholique.

     

    Puis cette histoire prend la forme d’une fable qui s’épanouit dans les confidences que fait Nanà à Mimmo, dans le trajet « enchanté » de cette balle policière qui atteint son but comme on conclut une histoire par une fin morale, même si elle est triste, parce qu’on finissait même par avoir de la sympathie pour une petite frappe qui rentrait enfin dans le droit chemin. Puis, la vie reprends son rythme, avec ces périodes inscrites dans la mémoire collective, comme des moments de son histoire. L’épilogue aussi tient de la fable, une sorte de « happy end » que l’auteur laisse à chacun le soin d’imaginer, dans le sillage du ferry qui s’éloigne des rumeurs de la ville et dans le hurlement des sirènes, un avenir immédiat pour Mimmo et Celeste qui sans doute ne se quitteront plus et passeront ensemble une vie qui sera probablement comme celle de leurs parents avant eux, ni mieux ni plus belle et que le hasard, la liberté où les événements extérieurs se chargeront de sculpter pour eux, mais en tout cas loin, très loin de ce « Borgo vecchio »

     

    L’auteur, entre humour et réalisme nous fait partager l’itinéraire de ces trois enfants qui pénètrent brutalement dans le monde des adultes, avec la trahison, l’hypocrisie, la souffrance, l’omertà, la misère et la mort qui rode, à l’image de ce dicton qu’on entend à Naples où nul n’est sûr d’être vivant à la fin de la journée.

     

    J’ai particulièrement apprécié le déroulé du récit décliné alternativement dans l’intense émotion, le délire des mots, le style poétique et la qualité de la traduction qui rend bien l’exubérance de cette si belle et si musicale langue qu’est l’italien.

     

    Je remercie des éditions Noir sur Blanc et Babelio de m’avoir fait découvrir ce roman.

     

     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Down by law

     

    La Feuille Volante n° 1370 Juillet 2019.

     

    Down by law Jim Jarmusch

     

    On pourrait traduire ce titre par « sous le coup de la loi ».

    Ce sont trois hommes qui se retrouvent dans la même cellule d’une prison de Louisiane, Jack, un proxénète minable, Zack un DJ que sa copine a largué et qui se retrouve à la rue. Tous les deux sont maintenant derrière les barreaux parce qu’ils ont été piégés par plus malin qu’eux. L’ambiance, on s’en doute est tellement pourrie qu’ils finissent par se battre. On imagine la suite...quand arrive un troisième larron, Roberto (dit Bob), un émigré italien qui apprend laborieusement l’anglais en notant sur un petit carnet des mots et des expressions qu’il veut retenir. Quand il passe la porte du cachot, il fait ce qu’il peut pour se faire accepter par ses deux nouveaux compagnons, mais, malgré l’humour et l’entrain qu’il veut introduire dans ce lieu plutôt rébarbatif, on sent que ce n’est pas gagné. Bien sûr, un semblant de dialogue se noue notamment autour de cigarettes dont Roberto qui n’en a pas, prétend qu’elle lui fera passer un hoquet qu’il simule grossièrement. On se pose des questions réciproques et bien sûr Jack et Zack se prétendent innocents des crimes dont on les accuse. Roberto au contraire leur raconte qu’il est un authentique meurtrier et pour qu’ils comprennent bien, il leur sert une histoire abracadabrante au terme de laquelle lui, un maigrelet face à ces deux colosses, a effectivement tué un homme… avec une boule de billard américain, « la 8 » précise-t-il, la pire puisque, évidemment elle est noire. Nos deux amis gobent-ils cette fable grotesque toujours est-il que notre Italien passe maintenant à leurs yeux pour un vrai dur, eux qui finalement n’ont été victimes que de leur cupidité. Toujours est-il que l’ambiance entre eux se détend et qu’ils finissent par l’accepter. S’en suivent des parties de cartes interminables, intéressées par des cigarettes qu’ils n’ont pas le droit de fumer et pendant lesquelles, bien entendu Roberto ne manque pas de tricher puisqu’il l’a avoué à ses codétenus. Ils ont l’air de s’entendre parfaitement mais quand les autres se morfondent et se livrent à un improbable décompte de leurs jours de taule, Roberto dessine sur le mur une fenêtre comme symbole de liberté, cite des poèmes de Walt Whitman et de Robert Frost, ce qui laisse les autres pantois, entre interrogations et admiration, se demandant de qui il peut bien s’agir.

    C’est un peu difficile au début, mais Roberto parvient à transformer l’atmosphère de ce lieu en quelque chose de jouissif. C’est lui aussi qui prétend trouver, dans la cour de promenade, un moyen d’évasion et qui insuffle à ses compagnons d’infortune l’esprit d’une cavale possible alors que Jack et Zack trouvent l’entreprise des plus hasardeuses. On ne s’évade en effet pas comme cela d’une prison américaine ! Pourtant, sans qu’on sache effectivement comment ils s’y prennent, ils finissent par se retrouver dehors, Roberto, plus faible, courant derrière ses deux compères.

    C’est un long métrage qui date de 1986 et qui n’est sans doute pas le plus connu dans la filmographie de Jim Jarmusch et le fait d’être tourné en noir et blanc lui confère un côté vintage. C’est aussi plein d’invraisemblances, l’évasion, la cavale dans le bayou sans carte ni boussole, avec pour seule impression de recherches l’aboiement lointain de chiens, les serpents et les crocodiles qui fourmillent dans cet endroit mais qu’on aperçoit même pas, cet improbable lapin que Roberto parvient à capturer et à cuire en s’excusant de ne pas l’avoir cuisiné selon la traditionnelle recette de sa grand-mère, la façon miraculeuse dont il s’en sortent et se retrouvent devant une auberge au milieu de nulle part, tenue par une jolie Italienne pas du tout apeurée par ces prisonniers surgissant de la nuit et dont Robertro tombe évidemment amoureux et décide de rester avec elle quand les autres partent à l’aventure. C’est un « Happy end » un peu gros et qui d’ordinaire ne me plaît guère, mais ce Roberto réussit à mettre de la joie dans les situations les plus tragiques et les plus absurdes et on tombe évidemment sous son charme. L’entendre parler américain avec l’accent toscan est aussi un plaisir.

    Ces trois lascars correspondent bien à l’archétype de l’anti-héros décalé, qu’affectionne Jarmusch. Il est aussi acteur et musicien mais c’est surtout un cinéaste original et farouchement indépendant qui est l’auteur des scénarios de tous ses films, s’amuse à détourner les codes comme dans « Dead man » et a briser les traditions hollywoodiennes (« Stranger than paradise ») en privilégiant le « road movie » et les personnages marginaux, authentiques et solitaires avec récemment une incursion dans le cinéma d’épouvante qui est aussi une critique de la société américaine (The Dead don’t die).

     

    J’ai découvert ce metteur en scène par hasard, je ne le regrette pas et je suivrai bien volontiers le déroulement de son œuvre future.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Je suis un homme

    La Feuille Volante n° 1368 Juillet 2019.

     

    Je suis un homme Marie Nimier – Gallimard.

     

    Dès la première ligne, Marie Nimier y va de son aphorisme « L’enfance n’existe pas » qu’elle met dans la bouche d’Alexis qui va, à la première personne, dérouler son histoire. Nombre d’écrivains se sont penchés sur cette période de la vie des hommes et en ont tiré des conclusions forcément différentes, mais peu importe. Alexis est un peu la honte de cette famille désarticulée par la fuite du père. Le garçon qui est l’aîné des deux fils de ce couple va grandir dans l’ombre des femmes, de sa mère d’abord puis ensuite des différentes filles qu’il va croiser et dont il va admirer la beauté mais surtout la faculté qu’elles ont de jouir plusieurs fois, ce dont il n’est pas capable. De là à en faire un jeune homme insatisfait il n’y a qu’un pas que notre auteure franchit allégrement. Revenons à Alexis, il est beau et se croit irrésistible. Il fantasme beaucoup sur Delphine, une fille rencontrée au lycée et qu’il retrouve quelques années après, fonde avec elle une entreprise à la limite de l’escroquerie, couche et se marie avec une autre fille, Zoe, tout en pensant à celle qu’il ne peut atteindre et surtout posséder. Le lecteur, à travers les différentes tranches de vie du personnage principal de ce roman, ne tarde pas à s’apercevoir que cet Alexis n’est pas autre chose qu’un sale type obsédé par le sexe, dans la peau de qui Marie Nimier tente de se glisser en détaillant à l’envi, dans un catalogue érotique, la façon dont ce jeune homme s’y prend pour jouir et faire jouir ses partenaires et ce malgré le contraste initié dans ce roman dans le personne de Zoé comparée à « La jeune fille à la perle » de Vermeer et le fait qu’elle tient un journal intime. Cet Alex ne parvient même pas à être sympathique à la fin, malgré les circonstances, lui pour qui « être un homme » se traduisait uniquement en baisant et qui maintenant prend conscience que sa fragilité fait aussi partie de la condition humaine.

     

    La littérature érotique, voire pornographique a sûrement ses adeptes et je respecte à la fois ceux qui l’écrivent et ceux qui la lisent, mais ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. J’admets que, pour un écrivain, faire dans ce « registre » est vendeur mais s’y livrer avec la complicité avec un grand éditeur ne me paraît pas très sérieux. J’en déduis que, comme beaucoup d’autres, Marie Nimier est un écrivain capable du pire comme du meilleur et, le livre refermé, mais cependant lu jusqu’à la fin, je n’ai pas vraiment eu l’impression d’avoir lu le meilleur, en me demandant ce qu’il reste de mon appétence à poursuivre plus avant son univers créatif

     

    Le hasard, encore lui, m’a fait croiser sur les rayonnages de la bibliothèque « les confidences ». J’avais été séduit par l’originalité de ce récit et j’avais eu envie d’explorer un peu plus avant sa bibliographie. Avec ce roman, notre auteure change complètement de registre, avec un style quelque peu désagréable et qui tranche largement sur celui que j’avais apprécié auparavant. C’est son droit mais c’est dommage et j’en suis déçu.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Muses

     

    La Feuille Volante n° 1367 Juillet 2019.

     

    Muses Olivia Costantino – Éditions La Tengente.

     

    Les trois nouvelles qui forment ce recueil sont un monologue intérieur, une sorte de soliloque de personnages qui prend en compte la solitude au terme d’un parcours personnel. Ce vieil homme qu’est devenu le personnage du premier récit a beaucoup aimé les femmes mais il n’est plus ce que nos amis italiens appellent un « donnaiollo ». Il mesure maintenant le temps passé, la vieillesse qui s’invite dans son quotidien et il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il a certes toujours une attirance pour les femmes, surtout les jeunes, mais ces dernières se tournent de lui et il en souffre. Il envie ses copains qui sont morts jeunes parce qu’ainsi ils n’ont pas connu la décrépitude de la vieillesse. Sent-il la présence d’une femme, même vieille, auprès de lui, sans la voir son imagination se déclenche, dérape et ça le fait bander. Il tombe amoureux facilement. C’est à l’aune de cet exercice d’imagination qu’on mesure toute l’étendue et le poids de sa solitude. Jadis il a été un séducteur et aussi quelqu’un d’important socialement mais maintenant il n’est plus rien, ne vit qu’a travers ses souvenirs, n’a plus que son imagination. Les femmes ne sont pour lui que des fantômes, des objets de fantasmes et il attend la mort. Heureusement pour lui tout n’est peut-être pas perdu.

    La deuxième nouvelle est d’une autre nature mais illustre aussi la solitude, celle de l’écrivain devant la page blanche. L’écriture comme toute manifestation créatrice est complexe, une véritable énigme. Elle se manifeste comme un besoin mais cesse de l’être sans raison apparente. On peut tenter d’en explorer le phénomène, mais rien n’est sûr. Ici notre écrivain a débuté son parcours à la mort de sa mère, en a été lé déclencheur mais c’est le départ de son épouse qui a interrompu le phénomène qui reprendra sans crier gare, peut-être à la suite d’une rencontre improbable avec un marginal, parce que l’écriture tient de l’alchimie.

    Amalia est une petite fille qui a été opérée du cœur et qui attend son cinquième anniversaire. Ses parents sont séparés et en plus de sa douleur physique elle souffre de cette séparation. Elle voit bien ce qui se passe dans le monde des adultes et comprend bien qu’on l’abandonne un peu. Elle explore ses souvenirs d’enfants et tresse des rêves pour l’avenir. En alternance, sa mère écrit sa solitude à elle malgré la perspective d’un autre amour. Elle confesse sa solitude mais aussi une forme de culpabilité définitive pour avoir abandonné égoïstement sa fille. Elle le fait avec des mots de grande personne qui font écho à ceux de sa fille qui n’est qu’une enfant.

     

    Attendre l’autre c’est avouer qu’on est seul, que celui qu’on attend ne viendra peut-être pas. On l’espère comme une sorte de panacée mais l’expérience montre souvent qu’il représente aussi, surtout s’il est proche, la trahison, la destruction de sorte que cette solitude peut aussi être une qualité de vie. Sartre disait « l’enfer c’est les autres » et on peut donner à cet aphorisme une explication philosophique mais le sens commun lui préfère la formule plus basique « On est mieux seul que mal accompagné ». La solitude est souvent présentée comme un fléau de notre société et contre lequel il faut se battre mais la vie en couple, vécu comme un remède, se résume souvent, après quelques années de vie commune, a deux solitudes juxtaposées ou chacun accumule les secrets que l’autre évidemment ne partage pas.

    Quant à l’écrivain, la page blanche est pour lui autant un défi qu’une invitation et les meilleures créations artistiques naissent souvent dans le silence et la solitude.

    Dans la troisième nouvelle il est question de douleur et, malgré l’hôpital et les soignants qui entourent et soulage Amélia, elle est seule face à sa souffrance. Elle a aussi ‘intuition de la mort et quoiqu’on en dise là aussi, face à la Camarde on est seul.

    Je ne suis que très peu entré dans l’univers de ces trois nouvelles pourtant pertinentes dans leur présentation.

     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • The hours

     

    La Feuille Volante n° 1366 Juillet 2019.

     

    The hoursMichael Cunningham -Harrap’s

     

    Ce roman a fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2002 (scénario de David Hare) à la distribution prestigieuse (Nicole Kidman, Julianne Moore, Meryl Streep) et couronnée par de nombreux prix.

    Trois femmes, trois époques, trois destins avec comme fil d’Ariane le roman de Virginia Woolf « Mrs Dalloway » dont le thème et des scènes reviennent dans le roman de Cunnigham et également dans le film. Le roman et le film donnent à voir une journée de ces trois femmes et non une véritable histoire, une sorte de déambulation dans le quotidien de chacune d’entre elles, dans leurs souvenirs et dans l’intimité de leur psychologie. Virginia Woolf elle-même, illustre romancière du début de XX° siècle, entamant son roman « Mrs Dalloway » qui sera un succès littéraire, lutte contre la folie et succombe au suicide laissant une lettre à son mari le remerciant du bonheur qu’il lui a donné. Laura Brown est une mère américaine au foyer dans les années 50, enceinte de son second enfant et qui, ayant lu le roman de Virginia Woolf, souffre elle-aussi de mal-être face à un mari débordant de bonheur. Seul son jeune fils Richard comprend sa détresse mais cette femme, tentée sans doute par la mort, quitte sa famille dans l’espoir d’une autre vie. Clarissa Vaughan, éditrice new-yorkaise du début du XXI° siècle, malgré sa vie en couple lesbien, s’occupe depuis des années de Richard, son ancien amant qui vient d’avoir un prix littéraire prestigieux mais qui est malade du sida. Il est le fils que Laura a abandonné quelques années auparavant, mais il choisit de se suicider avant la réception que Clarissa a organisé pour son prix. Des trois femmes, c’est elle qui incarne le mieux Mrs Dalloway, l’héroïne de Virginia Woolf.

    L’histoire terminée, il reste une ambiance délétère avec des interrogations sur la vie à travers le symbole des fleurs, sur la mort, sur la solitude, sur le bonheur dont les hommes ont une bonne fois décrété qu’il existait et donc qu’ils y avaient droit au cours de leur existence, sans se soucier si cela était possible. Elle est ainsi cette vie et on doit l’aimer telle qu’elle est, mais je ne suis pas sûr de partager cette affirmation. Richard, abandonné par sa mère, quitté par Clarissa puis par son ami gay, deviendra écrivain, c’est à dire créera dans son roman et sans doute dans l’ensemble de son œuvre, une ambiance harmonieuse qu’il n’a jamais connue et qui se manifeste sans doute par ces voix qu’il entend, qui le rassurent ou lui font peur, à moins que ces expériences malheureuses ne nourrissent sa créativité. Nous savons tous que la fiction est là notamment pour gommer les imperfections de notre pauvre monde ou pour nous les faire accepter. A ses yeux rien ne peut remplacer l’enfance que cette femme lui a volé, pas davantage la vie en couple dont il n’a eu qu’un mauvais exemple et surtout pas le succès qui a peut-être un peu tardé dans son cas. Laura qui s’ennuie dans un quotidien ménager s’imagine que son bonheur est dans la fuite mais confessera à la fin à Clarissa qu’elle rencontre, qu’elle ne l’a pas trouvé. Elle avait rêvé d’une autre destin et en avait assez de se sacrifier pour une famille qu’elle ne désirait peut-être pas, que les circonstances ou les convenances sociales lui ont imposées et qui n’était pour elle qu’un mensonge. Mais elle s’est crue autorisée égoïstement à briser cette réalité sans se soucier des autres membres de sa famille! Clarissa s’est sacrifiée pour Richard, par amour ou parce qu’elle a cru en son talent, mais il ne veut pas de son sacrifice. Virginia s’ennuie ferme loin de Londres et sa consécration littéraire ne lui suffit pas et, n’ayant pas réussi, malgré l’amour que lui porte son mari à s’accepter elle-même et à s’épanouir, choisit sa mort. Seule Laura a préféré la vie sans se soucier de ceux qu’elle a abandonnés mais on imagine ce qu’à été son existence, coupée de sa famille et maintenant chargée de cette culpabilité qui ne la quittera plus. Car c’est bien la mort qui plane sur ce drame. Elle est omniprésente dans l’enterrement d’un oiseau comme dans la défenestration de Richard ou la conclusion choisie par Virginia, dans l’hospitalisation de la voisine de Laura qu’on imagine atteinte d’un cancer. Elle est simplement la fin de notre parcours individuel, une délivrance peut-être et imaginer autre chose après est un mirage.

    Cette fiction, au-delà de l’impression un peu malsaine qui s’en dégage, me paraît être une image bien réelle de cette vie qui est imposée à chacun, à charge pour lui d’en faire quelque chose d’honorable pour la collectivité dont il fait partie, en se débrouillant avec le hasard, avec son destin s’il existe, la malchance qui peut le frapper, le poids de son atavisme, les avanies que les autres, et particulièrement ses proches peuvent lui imposer, tout en faisant semblant, avec une bonne dose d’hypocrisie toujours renouvelée, de croire que la liberté individuelle existe réellement et autorise tout, que notre vie nous appartient, que le bonheur est possible, que la solitude est un poids que la vie en couple et l’amour qui devrait aller avec, ne guérissent pas, que la vie est belle…

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Le petit monde de Don Camillo

     

    La Feuille Volante n° 1365 Juillet 2019.

     

    Le petit monde de Don CamilloGiovani Guareschi – Éditions du Seuil.

    Traduit de l’italien par Gennie Lucioni.

     

    Parler d’un roman qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique et qui a enchanté plusieurs générations n’a rien d’original. Fernandel (Don Camillo) le curé du Brescello, un village de la plaine du Pô et Gino Cervi (Pepone), son maire communiste, ces deux personnages hauts en couleur, vont animer la vie publique de cette période de l’immédiate après-guerre dans ce petit coin perdu d’Italie. Cela dépasse la traditionnelle opposition entre le clergé et les laïcs, la droite et la gauche, le parti dit du progrès et celui de la réaction parce que l’amitié de Pepone et Don Camillo remonte à la guerre, au maquis, sans qu’on sache très bien contre qui ils se battaient, les fascistes ou les alliés, mais peu importe. Don Camillo n’est pas un chef politique, n’est pas membre de l’opposition municipale mais se consacre à ses ouailles, de préférence de droite mais n’oublie jamais de s’occuper de tous les pauvres et de fustiger l’égoïsme des riches sur qui il fait peser sa férule, tout comme le maire fait marcher ses troupes à la baguette. C’est un jeu de pouvoir et quand les « rouges » s’en prennent à lui publiquement, il n’hésite pas à faire le coup de poing. Pourtant, s’il arrive à nos deux compères d’en venir aux mains, mais uniquement à huis clos, c’est toujours dans les règles et sans haine car les comptes se règlent ainsi entre eux, quand ce n’est pas avec des mots, à l’abri des regards, dans la cuisine de Pepone ou dans le presbytère, mais ils restent amis quoi qu’il en soit. Si l’un d’eux est dans la difficulté, l’autre s’empresse de venir l’aider, mais toujours discrètement et souvent de nuit et si les « rouges » bouffent en permanence du curé et boudent l’office, ils viennent en groupe et nuitamment à l’église pour faire leur dévotions. Ils y a bien quelques petits « coups bas » mais le plus étonnant c’est que dans ce village où tout le monde se connaît, il n’y a jamais de témoins pour les constater, mais personne n’est dupe. On fustige publiquement Moscou et le pape, mais en sous-main on s’entraide et il serait inconcevable qu’il en fût autrement. Pepone fait ce qu’il veut dans sa commune et le Parti est loin, mais Don Camillo est surveillé en permanence par le Christ du Maître-autel avec qui il converse volontiers et qui lui rappelle, souvent avec humour, les préceptes de l’Évangile que la mauvaise foi chronique de son ministre lui fait trop souvent oublier. C’est un peu la voix de sa conscience qu’il cherche malicieusement à contourner mais toujours avec respect et soumission parce que le curé n’oublie jamais son devoir d’obéissance. Tout est permis, les coups de bâton comme les petites avanies et c’est plus facile pour Don Camillo qui est instruit de se moquer du maire qui a boudé l’école mais quand il s’agit de l’aider à passer son certificat d’études, le curé est là pour le secourir... mais sans oublier l’intérêt de la paroisse ni les réparations indispensables pour le clocher de l’église. Comme partout, si les hommes s’occupent de politique, les femmes, surtout en Italie, se tournent vers Dieu et Don Camillo a là des alliées qu’incarne l’épouse de Pepone. Bien sûr ce dernier donne publiquement de la voix et se fait respecter par ses troupes, mais c’est souvent l’épouse qui a le dernier mot et impose ses vues à ce mari un peu retors. Bien sûr tout cela n’est pas exempt de message politique, l’auteur cherchant à tourner en dérision de poids du parti communiste. L’air de rien, et même si tout cela est un peu exagéré, c’est l’image qui est donnée est celle de l‘espèce humaine, capable du pire comme du meilleur, mais ici, scénario et aussi ambiance dédiée au rire obligent, on choisit le meilleur, le plus cocasse, le plus aimable.

    Ce roman, qui sera suivi de beaucoup d’autres, toujours consacrés à Don Camillo et à Pepone qui verront leurs aventures les porter parfois au dehors de ce petit village mais toujours y revenir par attachement mais aussi par nostalgie, a fait l’objet d’une adaptation cinématographique de Julien Duvivier au succès jamais démenti. L’image de Don Camillo est à ce point attaché à la personne de Gino Cervi et surtout de Fernandel que les tournages suivants qui se sont faits sans eux n’ont pas eu le succès escompté, les spectateurs ne reconnaissant pas leurs acteurs favoris, que des pastiches ont été menés, par Fernandel lui-même dans « le mouton à cinq pattes », que des campagnes publicitaires, notamment pour les pâtes, ont crée le personnage de « Don Patillo » qui évoquait l’ombre du comédien déjà disparu et l’ont ressuscité. Le pape François l’ a même cité en exemple, prenant comme modèle ce brave curé de campagne qui n’est qu’un personnage de fiction. La ville de Brescello a immortalisé ces deux citoyens emblématiques en les statufiant en bronze, l’un à la porte de la mairie, l’autre sur le parvis de l’église. Peut-on imaginer plus belle consécration ?

    A titre personnel, je dois dire que, même aujourd’hui où les comiques abondent, Fernandel reste quelqu’un qui, par son physique et son jeu d’acteur, m’a toujours fait rire.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

  • Les confidences

     

    La Feuille Volante n° 1364 Juillet 2019.

     

    Les confidences – Marie Nimier – Gallimard.

     

    L’univers créatif d’un écrivain s’inscrit soit dans la fiction, soit dans l’autobiographie. La fiction est du domaine de l’imaginaire qui, soit fonctionne et emmène son lecteur consentant dans un ailleurs inattendu, soit dérape complètement, le dépaysement n’est pas au rendez-vous et on passe complètement à côté. Avec l’autobiographie, l’auteur puise dans sa propre vie la nourriture de son œuvre et cela peut tourner facilement au solipsisme. Restent les témoignages des autres. Ici ils sont recueillis anonymement par l’auteure et forment 48 petits récits. A la suite d’une séries de petites annonces judicieusement placées, la population d’une ville est informée qu’une romancière recueillera des « confidences » intimes de ceux qui le souhaitent en vue de la rédaction éventuelle d’une œuvre. Pour que l’anonymat soit respecté, les interventions se feront sur un site dédié ou sur rendez-vous dans un appartement meublé très sommairement et prêté par la mairie où, pour préserver l’anonymat, la femme écoutera, les yeux bandés, le récit des intervenants qui se présenteront. L’idée est plutôt originale et Marie Nimier n’intervient pas directement, se contentant d’être « La reine du silence » en écoutant dans la solitude du lieu et au hasard ceux qui lui parlent soit d’une blessure d’enfance, d’un traumatisme assez profond pour qu’il leur pourrisse la vie, soit évoquent des mots qui leur ont échappés ou qu’ils n’ont pas su ou pas oser dire au bon moment, des obsessions, des regrets, des remords, des mensonges, des fantasmes, des échecs non assumés, des obs intimes qu’on ne confie que dans l’anonymat, de petits affronts ou de grandes trahisons qu’on ne pardonnera ou ne se pardonnera jamais, des amours avortées, jamais oubliées, toujours regrettées, autant d’étapes ordinaires dans leur vie, autant de moments de cet écume des jours qui parfois provoquent le vertige quand on les évoque et qui donnent la mesure du temps qui passe. Cette expérience, qui n’est pour elle pas sans danger, peut provoquer des rencontres inattendues ou improbables, la plupart de ces gens ordinaires livrent avec une grande économie de mots une parcelle de leur existence, des choses simples mais qui les obsèdent parce nous avons tous notre croix à porter. Parfois on s’excuse pour le dérangement, parfois il se trouve des gens pour tourner en dérision cette expérimentation qui pourtant déplace des patients d’un jour qui la vivent comme un appel au secours ou une bouteille lancée à la mer. Cela tient, si l’on veut, de la confession qui allège l’âme, mais sans la dimension religieuse du pardon divin. Cette ouverture sur un autre monde met aussi en évidence pour elle la réalité de son impuissance, de sa désolation de son malaise face à une brûlante, à une détresse.

    Qu’en reste-t-il pour les intervenants ? Nous n’en savons que peu de choses puisqu’il n’y a que peu de commentaires de la part de l’auteure, cette dernière faisant confiance à sa mémoire se contentant d’un rôle de scribe qui ne juge personne. Sont-ils apaisés, satisfaits de s’être débarrasser d’une obsession, contents d‘avoir rencontrer un auteur connu, même s’ils ne repartent pas avec un de ses ouvrages dédicacé et fiers peut-être de l’éventuel espoir de se retrouver dans un futur roman et ainsi d’ avoir contribué ne serait-ce qu’un peu, à la création d’une œuvre d’art ? Parviennent-ils réellement à se délivrer par la parole d’autant plus anonyme que celle qui la recueille a les yeux bandés? Après un drame il est d’usage de consulter un psychiatre ou de mettre en place des cellules psychologiques pour aider ceux qui ont été traumatisés à se libérer. C’est un peu la même démarche sauf qu’ici, le traumatisme peut remonter à des années et gangrener la vie de celui qu’il hante. Ces gens viennent spontanément se confier à cette femme dont ils ignorent tout, ce qui donne la mesure de la condition humaine mais surtout celle de la solitude de la société dans laquelle nous vivons. Cela peut tenir du soliloque et la puissance cathartique des mots peut agir comme une soupape de sûreté qui sauvegarde la vie ou la rend plus acceptable malgré la honte, le dégoût ou le mépris de soi.

    Les interventions dont elle a eu connaissance étaient pour la plupart orales mais c’est une confession écrite, emprisonnée dans un cahier à spirale, gouvernée par la présence tutélaire paternelle et dont nous ne saurons rien, et d’autant plus étrange qu’elle est agressive et assortie d’une proposition inattendue qui, pour elle, va bouleverser l’ordre des choses. Dès lors l’auteure ne se contente pas de rendre compte de toutes ces témoignages anonymes, elle y va aussi de sa propre confidence, comme portée par tout ce qu’elle vient d’entendre et évoque son père, l’écrivain Roger Nimier, mort à l’âge de 36 ans alors qu’elle n’est elle-même qu’une enfant de 5 ans. Elle en parle comme d’un absent définitivement silencieux, une énigme, évoque le vide que sa disparition brutale a creusé en elle, comme d’un étranger aussi. Il est celui qu’on attend mais qui ne viendra pas. Dès lors l’écriture pour elle reprend sa fonction exploratrice du souvenir, s’impose comme un exorcisme à la fois créateur et libérateur. Peut-être ou peut-être pas !

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Riquet à la houppe

     

    La Feuille Volante n° 1363 Juillet 2019.

     

    Riquet à la houppe Amélie Nothomb – Albin Michel.

     

    Quand j’ai pris ce roman d’Amélie Nothomb sur les rayonnages de la bibliothèque, j’avais en mémoire le conte de Perrault qui racontait l’histoire d’un jeune prince dont l’esprit cachait la laideur et d’une jeune princesse peu douée mais fort belle mais dont on ne remarquait pas la beauté. Les fées qui avaient présidé à leur naissance les firent se rencontrer, chacun donnant à l’autre ce qui lui manquait, et bien entendu ils se marièrent... Comme dans tous les contes pour enfants, c’est surtout une morale pour adultes qu’il faut rechercher et là je me suis demandé ce qu’elle allait bien pouvoir en tirer. Elle reprend donc le thème et crée le personnage de Deodat, un jeune homme, ornithologue de son état, laid et même contrefait mais fort doué et surtout qui plaît aux femmes et qui finit par rencontrer Trémière une beauté un peu niaise et bien entendu ils finirent par vivre ensemble mais sans se marier parce que maintenant cela ne se fait plus beaucoup. Même si c’est un peu long à venir et même un peu laborieux, nous assistons au triomphe de l’amour et l’honneur est donc sauf et l’esprit du conte respecté.

     

    C’est une sorte de réécriture de « la belle et la bête » mais je dois dire que je me suis un peu perdu dans les arcanes des aventures séparées des deux tourtereaux avant leur rencontre en me demandant où notre auteure voulait en venir d’autant que la conclusion se fait un peu attendre. D’aucuns appellent cela le suspens et je ne suis pas sûr de l’avoir vraiment goûté. Certes ils ont eu des aventures avant de se rencontrer (surtout Deodat) mais ils ont surtout en commun de susciter les jalousies et une sorte de solitude que leur amour efface comme par enchantement comme il gomme chez eux et entre eux la laideur et la sottise. Notre auteur s’approprie ce conte pour en donner une version personnelle d’où le happy end n’est pas exclu, même si j’ai toujours déploré cette manière d’épilogue un peu trop facile et souvent si éloignée de la réalité. C’est vrai qu’ici ce dénouement est attendu et peut-être aussi souhaité tant l’enfance de nos deux personnages a été difficile surtout à l’école (spécialement sur la cour de récréation) qui, bien loin des clichés convenus, nous donne souvent un avant-goût de ce qui nous attend dans notre vie future. Pourtant Amélie Nothomb, qui porte peut-être en elle une part de romantisme, explique à la fin que la plupart des œuvres inspirées par ce courant littéraire se terminent souvent tragiquement. J’observe quand même que, malgré cet amour fou ils prirent la précaution de ne pas passer à la mairie, se laissant sans doute le choix de se séparer quand ce bel amour se sera émoussé et que le quotidien sera passé par là. C’est sans doute une sage précaution, une prise en compte de la réalité des choses humaines parce que c’est comme cela, « amour » ne rime avec « toujours » que pour les idéalistes où ceux qui préfèrent les illusions ou la vie dans un monde imaginaire. Là aussi la trahison et le mensonge font partie du décor, mais c’est un autre sujet !

     

    Le livre refermé j’avoue avoir apprécié cette version sous la plume d’Amélie Nothomb parce que c’est bien écrit, ironique, fantasque même, richement documenté, d’une lecture facile et rapide. Je le précise ici volontiers parce que, depuis que je lis ses ouvrages, il m’est souvent arrivé de m’ennuyer et de marquer ma déception, de dénoncer les critiques souvent dithyrambiques qui accompagnent la sortie de ses romans, voire de déplorer que l’auteure cherche surtout à marquer de son empreinte les rentrées littéraires successives.

     

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Truismes

     

    La Feuille Volante n° 1362 Juillet 2019.

     

    Truismes Marie DarrieussecqP.O.L.

     

    Si on s’en tient à la définition du dictionnaire « truisme » signifie vérité évidente, banalité, lapalissade… Je me suis dis dit naïvement que ce roman allait traiter de ce genre de chose. Après tout pourquoi pas ? Que nenni, c’était seulement un jeu de mots et dès les premières pages le lecteur fait connaissance avec une jeune fille sans nom ni prénom, prête à tout pour se faire embaucher dans une parfumerie qui est aussi un salon de massage et dont le lecteur ne met pas longtemps à comprendre qu’en fait il s’agit plutôt d’un lupanar. Quand à elle, elle finit par se métamorphosé… en truie ! Il y a d’autres « métamorphoses » intéressantes mais celle-là est pour le moins inattendue. Elle va, en tant que narratrice, nous expliquer pourquoi et bien entendu ça va être un peu cochon, mais peu importe, c’est un peu dans l’air du temps et quand on a pas autre chose à dire on fait dans ce genre de registre. Et puis, quand on est écrivain, il ne faut surtout pas se faire oublier, il faut qu’on fasse parler de soi, à n’importe quel prix.

    Mais revenons à l’histoire, si tant est qu’elle existe autrement que comme une succession de péripéties abracadabrantesques et souvent glauques, parce l’intérêt qui en principe doit s’attacher à un roman est ici particulièrement inexistant, à part peut-être les scènes osées, même si elles sont juste évoquées, et à condition d’aimer cela. Cette jeune fille fait part de ces petites misères, de ses envies et de ses fantasmes, de ceux de ses clients, de ses petites mésaventures, de ses transformations un peu surréalistes, de ses peurs, de son métier et de la façon de le pratiquer. On peut sans doute voir dans cette succession de pages parfois érotiques parfois bizarres, un message de solitude pour cette jeune fille qui multiplie les rencontres sans lendemain, mais elle n’a elle-même aucun relief. Là aussi, pourquoi pas ? On peut aussi y voir le résultat de l’imagination débridée et féconde de l’auteure mais je n’ai que très peu goûté cet aspect. J’ai poursuivi ma lecture essentiellement pour savoir si l’épilogue rachèterait le reste, peut-être aussi parce que Marie Darrieussecq fait partie de ces auteurs que je lis parce qu’ils sont médiatisés et qu’ainsi je peux m’en faire une idée et pouvoir en parler. Et puis je n’ai pas bien saisi le sens de la métamorphose constante de cette jeune fille qui redevient truie au hasard des circonstances, prend parfois figure humaine mais ne perd pourtant pas le sens des réalités en faisant constamment référence au prix des choses et à l’argent. La symbolique de la transformation a dû m’échapper d’autant qu’elle n’est pas la seule à qui cela arrive !

    C’est écrit avec un style très quelconque et ce roman, comme d’ailleurs tous ceux que j’ai lus de Marie Darrieussecq, me laisse le goût assez amer d’avoir perdu mon temps et de n’avoir rien retiré de cette lecture. Peut-être suis-je passé à côté d’un chef-d’œuvre sans m’en apercevoir ?

    Même les excuses de l’auteure dès les premières lignes n’ont pas suffi à gommer ma déception.

     

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • La femme au miroir

     

    La Feuille Volante n° 1361 Juillet 2019.

     

    La femme au miroir Eric- Emmanuel Schmitt – Albin Michel.

     

    Il s’agit du destin de trois femmes vivant à des périodes et dans des pays différents et qui refusent mariage et maternité, c’est à dire le sort traditionnel qui leur est réservé dans une société gouvernée par les hommes. Anne est une jeune fille flamande modeste de la Renaissance qui s’enfuit le jour de ses noces pour se retirer dans un béguinage qui à cette époque est une communauté non religieuse de femmes qui refusent la domination des hommes. Hanna et une aristocrate autrichienne du début du XX° siècle qui a épousé un homme charmant mais que se sent de moins en moins à sa place dans son milieu et qui devient psychiatre grâce à Freud. Anny est une actrice américaine très hollywoodienne qui, de nos jours, tourne des films à succès et collectionne les amants dans une vie tourbillonnante où s’invitent la drogue, l’alcool et le sexe. Qu’ont-elles en commun ? A priori rien sauf qu’au cours du roman chacune d’elles qui se sent différente des autres femmes de sa génération et de sa condition va faire usage de sa liberté. Elles sont toutes trois orphelines mais aussi et peut-être surtout elles ont grandi avec l’objectif inconscient de devenir ce que leur époque voulait qu‘elles soient. Un jour, en se regardant dans un miroir, elles prennent conscience que la vie qui va être la leur ne leur convient pas et elles vont librement en choisir une autre, à rebours de leur temps et ainsi non seulement se découvrir elles-mêmes mais surtout se réaliser, s’émanciper. Elles se rejoignent cependant grâce à un livre écrit par Hanna sur la vie d’Anne et que découvre un peu par hasard Anny. Cela peut paraître artificiel mais j’ai toujours été fasciné par le fait que les idées et les faits ainsi relatés avec des mots, confiés au fragile support du papier, passent ainsi la barrière des siècles.

    Anna est la victime de l’église catholique qui au cours de son histoire multiplia les erreurs et les crimes au nom de l’Évangile qu’elle prétendait défendre et dont elle se recommandait. Cette femme prônait la communion avec la nature et les animaux dans une époque exagérément religieuse où on accusait facilement, d’hérésie et de sorcellerie et où le feu purifiait tout. Hanna est idolâtrée par un mari, certes amoureux d’elle, mais qui veut surtout avoir une descendance alors qu’elle même n’est pas sûr de vouloir être mère mais s’enthousiasme pour la découverte de l’orgasme à travers une foule d’amants de passage. La vie d’Anny se résume en frivolités ne voyant les hommes que comme des chevaliers servants et surtout comme des pourvoyeurs de plaisirs. Ce sont trois femmes qui décident de briser l’image que leur psyché leur renvoie d’elles-mêmes et de passer de l’autre côté pour découvrir la nature, la réalité de l’image virtuelle, différence de l’image réelle renvoyée par leur miroir.

    L’auteur veut-il nous parler de la culpabilité, celle d’Anne pour sa vanité ou sa foi angélique, celle d’Hanna pour n’avoir pas pu avoir d’enfant ou peut-être refuser d’enfanter ou peut-être préférer le plaisir sexuel aux joies supposées de la maternité, celle d’Anny pour la recherche effrénée de la jouissance ? Je ne sais pas mais il y a toujours un embryon, même inconscient, de culpabilité à ne pas vivre comme les autres, mais cela ne dure pas bien longtemps et ces trois femmes ont choisi la liberté. A travers elles, si différentes, l’auteur choisit de nous parler des arcanes de la condition humaine. E-E Schmitt introduit une sorte de dédoublement de la personnalité chez ces trois femmes, comme si l’image qu’elles donnaient d’elles à l’extérieur ne leur correspondait pas, que la mort pour elles n’était pas une désolation, juste un passage et peut-être même une délivrance, qu’elles ont été victimes de la violence de leur temps. C’est vrai pour Anne et Hanna mais pour Anny, comédienne, ce dédoublement est facile puisque cela fait partie de son métier, même s’il y a en elle quelque chose de plus profond, de plus authentique, une sorte d’alchimie qui, à travers un rôle et un livre, fait qu’elle ressemble aux deux autres. Pourtant, si je peux entrer dans la démarche d’Anne se cherchant à travers la nature et Hanna convoquant la sexualité pour explorer l’inconscient, j’ai en revanche un eu de mal à comprendre celle d’Anny, trop artificielle et superficielle à mes yeux et je ne suis pas sûr de suivre l’auteur sur la thématique de fin, liée d’ailleurs à Anny. Ainsi, de ces trois portraits magistraux de femmes, je mettrai à part celui d’Anny. Si la recherche de la liberté me paraît authentique chez Anne et chez Hanna, j’ai ressenti l’actrice américaine en retrait par rapport à cette démarche.

    Il reste que lire Eric-Emmanuel Schmitt est toujours pour moi un bon moment et ce roman n’a pas échappé à la règle. ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

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  • Les intellectuels français et la guerre d'Espagne

     

    La Feuille Volante n° 1360 Juillet 2019.

     

    Les intellectuels français et la guerre d’Espagne – Une guerre civile par procuration (1936-1939) - Pierre-Frédéric Charpentier – Éditions du Félin

     

    Tout d’abord je remercie les éditions du Félin et Babelio de m’avoir fait parvenir cet ouvrage.

    L’avènement de la II° république espagnole en 1931 a surpris tout le monde et provoqué le départ d’Alphonse XIII qui ne devait jamais plus revenir. L’instauration de réformes sociales et économiques dans un pays pauvre, archaïque, gouverné depuis longtemps par le conservatisme terrien, tenu par l’Église catholique et l’armée ne pouvait que bouleverser le paysage politique et provoquer des troubles redoutés par la bourgeoisie. A la suite des élections de 1936 favorables à la gauche, la rébellion militaire, partie du Maroc espagnol, ne pouvait que susciter un espoir de retour à l’ordre dans les classes dirigeantes traditionnelles.

    Plus que tout autre conflit, la Guerre Civile espagnole a été une tragédie qui a déterminé des hommes et des femmes étrangers, c’est à dire non-espagnols, à s’engager du côté des républicains, pour la défense de la liberté. Même si à l’origine la dimension religieuse n’existait pas, les fascistes l’ont vécu comme une « guerre sainte », une croisade contre le communisme, menée par un général rebelle, Franco, considéré comme un homme providentiel, lui qui au départ était plutôt en retrait, et qu’ils voyaient maintenant comme le sauveur de l’occident, bref un combat manichéen du bien contre le mal. Des liens culturels et historiques unissent la France et l’Espagne depuis longtemps et ces trois longues années vont être l’occasion pour les intellectuels français engagés et dont la notoriété internationale est grande, de nourrir un débat autours de ce conflit aux rebondissements multiples. De leur côté, des journalistes comme Antoine de Saint-Exupéry ou Bertrand de Jouvenel et des photographes de guerre comme Robert Capa et Gerda Taro qui paieront un lourd tribut à cette guerre, apporteront leurs reportages et photos qui ainsi témoigneront de l’intensité des combats de ce conflit atypique et meurtrier où interviendront les avions du côté nationaliste et les femmes du côté républicain. Ainsi, articles de presse, poèmes, romans, films illustreront-ils la polémique qui opposera les deux camps. Certains à gauche, et ils seront nombreux dans les rangs républicains, combattront personnellement dans le conflit comme André Malraux, René Char, la philosophe Simone Weil, tandis qu’à droite, mais avec la seule force des mots, l’Action Française, avec Robert Brasillac, Léon Daudet ou Charles Maurras condamnera « la vague rouge ». Par ailleurs le franquisme qui s’est plus tard recommandé du christianisme, malgré le fait que Franco commandait des troupes marocaines, perpétrait des massacres, ce qui mit mal à l’aise des écrivains comme François Mauriac ou Georges Bernanos et pas mal de catholiques qui pourtant lui étaient culturellement favorables. Le camp républicain n’a pas été en reste qui a montré des déchirements notamment à cause de la politique de non-intervention voulue par Léon Blum ainsi que des oppositions et des tensions internes. Bien entendu les pacifistes se sont fait entendre et, dans les deux camps, cette guerre sans prisonniers (ils sont fusillés, leurs corps brûlés ou enfouis dans des fosses communes), et la terreur « blanche » ou « rouge » qui l’a caractérisée, ont enfanté des exactions et des massacres horribles de populations civiles, montrant un rare mépris pour la vie humaine. De chaque côté des intellectuels se sont exprimés non seulement avec des discours et des écrits mais également avec la radio qui a fait florès chez les franquistes et le cinéma qui a triomphé du côté républicain. Ces derniers modes d’expression montreront des populations civiles, à Guernica et à Madrid notamment, durement bombardées surtout par l’aviation nationaliste. Nous sommes donc pour eux en présence d’une véritable guerre par procuration qui déborde largement des frontières ibériques, faisant de la France et de l’Afrique du Nord une base arrière de ce conflit. Ces intellectuels continueront à se manifester en faveur des réfugiés espagnols après la retirada mais une autre guerre se profile, mondiale celle-là et la guerre civile espagnole sera vite oubliée.

    Ce livre passionnant, largement émaillé de témoignages, rend compte d’une manière synthétique et pédagogique de la complexité de ce conflit, des exactions perpétrées, des contradictions, des atrocités dans les deux camps. 2019 correspondant au 80°anniversaire de la fin de cette guerre civile qui a ébranlé bien des certitudes et provoqué de nombreuses prises de position passionnées. Ce livre, qui se lit comme un roman, est une réflexion sur l’attitude des penseurs, journalistes et écrivains engagés face à cette guerre.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

  • Notre vie dans les forêts

     

    La Feuille Volante n° 1359 Juin 2019.

     

    Notre vie dans la forêt Marie Darrieussecq – P.O.L

     

    Le concept de dystopie, une utopie qui a mal tourné, avec tout ce que cela peut impliquer pour un romancier, et le titre qui laissait entrevoir un roman écologique bien dans l’air du temps, étaient de nature à retenir mon attention, susciter mon intérêt et ma lecture.

     

    Pourtant je n’ai pas compris grand chose à ce roman, à ces moitiés qui sont les réservoir d’organes, à ces robots qui contrôlent tout, à cette Viviane qui s’appelle aussi Marie, tout comme sa « moitié » qui fuient dans la forêt et tentent d’y survivre avec d’autres congénères. C’est un peu comme un retour aux sources puisque la vie, au début, s’est déroulée et développée dans la forêt. Elle rédige une sorte de journal sur sa vie de maintenant et de celle d’avant quand elle était psy. Elle souhaite que ce manuscrit lui survive, ce qui est bien le rôle de l’écriture puisque nous sommes tous mortels et simplement de passage dans ce monde. Il est donc bien légitime de vouloir y laisser une trace. Je n’ai guère vibré à cette histoire de « cliqueur », bref je ne suis pas du tout entré dans cette fiction qui s’est vite révélée pour moi sans le moindre intérêt et le livre a failli me tomber des mains plusieurs fois.

     

    Les romans fantastiques et avant-gardistes, fort nombreux, qui parlent d’une société future, plus ou moins déshumanisée sont, a priori intéressants parce qu’ils décrivent quelque chose qui peut parfaitement nous menacer ou nous bénéficier et, bien souvent, ne sont qu’une anticipation de notre vie à venir. Certains se sont même révélés étrangement prémonitoires mais l’homme a parfois joué aux apprentis sorciers en se persuadant, ou faisant semblant d’y croire, qu’il participait à l’évolution et au progrès de l’humanité. On met en avant les soins apportés à l’homme et la nécessaire sécurisation de sa vie face à la violence du quotidien pour y trouver une justification. C’est aussi un terrain d’exception pour la fiction et l’imagination créative d’un romancier. L’auteure mène sa réflexion et semble attirer notre attention sur les méfaits de la science et sur les problèmes éthiques du clonage, des réservoirs d’organes en vue de leur implantation sur les êtres humains malades, de la robotisation, des OGM, de la pollution et des multiples agressions dont nous faisons et feront l’objet et les questions que cela ne manquera pas de poser au fur et à mesure du progrès. Les transplantations pourtant actuellement fortement suscitées par les pouvoirs publics peuvent parfaitement ouvrir un débat sur un allongement immodéré de la vie comme on nous le promet pour les décennies à venir, une sorte de négation de la mort qui pourtant fait partie de la condition humaine... Tout cela est gentiment angoissant, glaçant même et peut faire débat d’autant qu’on peut parfaitement imaginer que ce progrès sera réservé à ceux qui en auront les moyens et forcément pas à tout le monde. Pour autant je n’ai pas accroché.

     

    Le style est brut et parfois abrupt, haché, avec beaucoup de digressions et la narratrice s’adresse directement au lecteur comme pour le mettre en garde sur les dérives du monde qui le menace. Quand même ça doit tenir à moi mais je suis passé complètement à côté de ce roman tant l’ennui et le désintérêt étaient grands pour moi. Ça me fait toujours plus ou moins le même effet avec les romans de Marie Darrieussecq que j’ai lus. Elle est une auteure que je lis davantage pour pouvoir en parler parce qu’elle est médiatisée et pouvoir ainsi me faire une idée de son œuvre, mais ma lecture est souvent sans grand intérêt. Malgré tout, malgré mon incompréhension, je me dis que, pauvre de moi, j’ai dû encore une fois passer sans le savoir à côté d’un chef d’œuvre. Bref, une déception, un peu comme à chaque fois !

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

  • Le coeur converti

     

    La Feuille Volante n° 1358 Juin 2019.

     

    Cœur converti – Stefan Hertmans – Gallimard.

    Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin.

     

    Au début du XI° siècle, à l’ère des croisades, Vigdis, une belle jeune fille de la bonne bourgeoisie rouennaise catholique, noble par sa mère, se convertit au judaïsme par amour pour David, étudiant à Rouen, le fils du grand rabbin de Narbonne. Elle devient donc Hamoutal. Elle a envie de liberté et rejette la vie rangée qui lui est promise et suit donc David. C’est une remise en question radicale en ce haut Moyen-Age, une percée dans l’inconnu et le danger. Ils fuiront ensemble jusqu’à Narbonne entre les pogroms, le lancement de la 1° croisade par Urbain II, et les conflits internes dans les régions traversées. Ils doivent se méfier de tout le monde, déjouer les pièges et braver les dangers. Le père de Vigdis ne l’entend pas de cette oreille et demande aux croisés de la rattraper. Les deux amants doivent donc les éviter autant que possible et ne pas éveiller l’attention des personnes rencontrées en chemin, mais David est assassiné à Monieux, en Provence, où ils se sont réfugiés et ses deux enfants enlevés par les croisés. Vigdis va dès lors devenir un fuyarde à leur recherche et ses pérégrinations l’amèneront jusqu’au Caire en passant par la Sicile. Telle est l’histoire de la fille chrétienne d’un viking qui devient la belle-fille d’un grand rabbin du sud de la France puis plus tard l’épouse d’un juif important du Caire. Le narrateur qui fait, mais en voiture puis en bateau, quelques siècles plus tard ce chemin d’errance, communique au lecteur les périls rencontrés par les deux amants puis plus tard par Vigdis seule guidée par l’espoir de retrouver ses enfants.

    Tout ce récit part d’un authentique document historique, notant l’existence de cette femme et de son choix exceptionnel pour l’époque, évidemment romancé, découvert par l’auteur dans les archives du village de Monieux où il réside et où, mille ans plus tôt a été perpétré un pogrom consécutif à l’esprit de la croisade. En effet, par ces massacres, il convenait de punir les juifs d’avoir condamné le Christ et aussi les châtier pour leurs richesses. Plusieurs siècles plus tard, il a suivi cette femme jusqu’en Égypte l’auteur a découvert un document attestant du périple d’une jeune noble normande. Son long travail de recherche s’est doublé d’une démarche d’empathie à son égard, d’une belle érudition et d’un style somptueux.

     

    Je suis bouleversé par cette preuve d’amour de Vigdis envers David ; il m’est difficile d’imaginer que cela est possible. Sa dangereuse pérégrination me rappelle que l’aventure humaine est mystérieuse, longue pour certains et brève pour d’autres et ce sans aucune raison et que l’explication qu’on peut y donner se perd entre hasard, chance et destin sans qu’on soit capable d’en démêler les fils. Ce roman évoque aussi l’antisémitisme qui est la forme la plus ancienne du racisme, solidement ancré dans l’espèce humaine. Je me suis toujours demandé pourquoi ce sont les juifs, un communauté tranquille, qui étaient à l’époque l’objet de ces tueries et de cette haine. Certains d’entre eux étaient des banquiers et en les tuant on tuait aussi leurs créances mais il y avait chez eux aussi des pauvres qui n’échappaient pas pour autant au massacre. Au Moyen-Age l’emprise de l’Église catholique était telle qu’elle gouvernait les institutions et les consciences, manipulait l’opinion, et il lui a été facile de susciter cette détestation des juifs qu’elle considérait comme les meurtriers du Christ. Elle était surtout l’incarnation de l’intolérance, voyait la marque du diable partout et la justice expéditive qu’elle exerçait ou suscitait sans aucun discernement ne jurait que par le bûcher. L’esprit de la charité chrétienne et de l’Évangile était bien loin de ses actes. C’est peut-être cela aussi, avec également l’indulgence plénière, qui a motivé les chevaliers à partir en croisade délivrer le tombeau du Christ, encore que, auparavant, les occidentaux vivaient sur les terres d’Orient en relative paix avec les musulmans et les croisades n’ont pas atteint leur but, certaines s’arrêtant en chemin pour tuer et piller les villes, notamment Constantinople. Elles se sont révélées, non comme un pèlerinage armé, mais comme des opérations militaires dont l’époque était coutumière et qui s’inscrivaient dans le cadre de la lutte défensive contre l’expansion arabe en occident. On pourrait penser que les choses ont aujourd’hui changé, que les mentalités ont évolué avec le temps mais aux pogroms du Moyen-Age a succédé la Shoah et les attaques actuelles contre les juifs prouvent que ce vieux fond d’antisémitisme est bien ancré dans nos civilisations.

    J’ai bien aimé ce roman, cette fresque historique est particulièrement émouvante.

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Le crime du comte Neville

     

    La Feuille Volante n° 1357 Juin 2019.

     

    Le crime du Comte Neville – Amélie Nothomb – Albin Michel

     

    A la suite de la prédiction d’une voyant , le comte Henri Neville, noble ruiné, apprend qu’il va tuer prochainement un de ses invités. Drôle de nouvelle, pourtant, il va bien organiser en son château et pour la dernière fois pour cause de vente de l’immeuble, une garden-party. C’est que pour lui recevoir est tout un art qu’il cultive depuis longtemps. Par ailleurs il a passé sa vie à défendre son château ce qui lui a coûté fort cher et il s’est sacrifié pour assurer tout au long de sa vie ses fameuses réceptions mensuelles auxquelles il n’a jamais voulu déroger. Il a toujours été superstitieux et ajoute foi aux propos de cette pythonisse, se demandant qui il pourrait bien élire pour ce genre de sacrifice.

     

    Sérieuse, sa fille est une adepte des fugues comme son père au même âge, elle est mélancolique et n’aime guère la vie et ce qu’elle lui propose est pour le moins surréaliste même dans le cadre d’une fiction.

     

    J’avoue que je me suis un peu ennuyé aux considérations de l’auteure sur la noblesse et l’art d’élever les enfants de l’aristocratie autant que de son mode de vie. Les références mythologiques grecques mises dans la bouche de Sérieuse qui tente de convaincre son père ne m’ont pas non plus enthousiasmé, pas plus d’ailleurs que les commentaires sur la culpabilité. Le titre donnait à penser qu’il pouvait s’agir d’un roman policier mais ce n’est pas le cas. C’est un roman sans souffle, sans suspens, sans véritable histoire. L’épilogue quant à lui tient de la fable, du mauvais conte de fée, du « happy-end », de la chute facile et sans intérêt, une certaine façon de se moquer de son lecteur et de bâcler une histoire déjà difficilement crédible.

     

    Est-ce une manière de régler ses comptes personnels avec la noblesse, de nous rappeler son goût pour le champagne ou de participer à la rentrée littéraire (celle de 2015)?Tout ça me laisse froid. Bref une perte de temps, une déception, une invitation à ne pas renouveler cette expérience de lecture

     

    Le seul avantage de ce roman est qu’il est court et se lit facilement malgré des dialogues sans relief.

     

     

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ami de jeunesse

     

    La Feuille Volante n° 1356 Juin 2019.

     

    L’ami de jeunesse Antoine Sénanque – Grasset.

     

    Il y a beaucoup s

    de similitudes dans ce roman d’Antoine Sénanque avec celui que j’ai lu (« Étienne regrette »-La Feuille Volante n° 1353). Le personnage principal, ici Antoine, la cinquantaine, est un psychiatre avec cabinet et clientèle aussi fidèle que sa femme Élisabeth ne l’est pas et qui a, avec sa famille des liens assez distendus. Comme Étienne du roman précédent, il est aussi peu fan de sa vie qui s’égrène inexorablement, qu’il subit et il ne s’épanouit pas dans son métier, pire peut-être, il n’y croit plus. Il soigne son état dépressif par l’alcool et les médicaments. Il a un ami, Félix, qu’il qualifie de meilleur (j’ai toujours une interrogation sur ce qualificatif tant l’espèce humaine est friande de trahisons et d’inconstance, quant au lien, l’ancienneté ne fait rien à l’affaire), restaurateur de son état, menteur, jouisseur et fourbe, aussi épicurien que l’était Denis Larbeau dans l’autre livre. Il n’y a rien d’étonnant que, blasé comme il est, Antoine ait envie de changer de vie. Il veut devenir prof d’histoire, pour cela passer une licence et surtout entraîner dans cette aventure le pauvre Félix qui n’est guère enthousiaste. Cet ami de jeunesse l’accompagne dans toutes ces entreprises, même les plus hasardeuses et le soutient, bien qu’il soit son exact contraire, ce qui se vérifie encore une fois en matière de femmes comme de succès universitaires! Pour Antoine c’est non seulement une remise en question mais surtout une perte importante de revenu. Cet aparté intellectuel lui donne l’occasion de régler quelques comptes avec l’université et son univers kafkaïen, mais aussi avec sa famille, son frère aîné, chômeur professionnel qui vit à ses crochets. Puis ça part très vite sur autre chose, le latin et sa grammaire, les enfants, l’hôpital, la médecine, Venise, Dieu, les femmes… Les aphorisme de Sénanque sont savoureux, comme si de tout cela, de sa vie, Antoine en avait un peu marre, comme s’il réglait ainsi d’ultimes comptes.

    J’ai peu lu Sénanque mais ce que je retiens de lui c’est une analyse pertinente de l’espèce humaine, présentée comme il convient sous l’angle d’un humour parfois acerbe. Quand j’ai ouvert ce roman, je ne comprenais pas pourquoi Antoine avait choisi de se remettre ainsi en question par l’obtention d’une improbable licence d’histoire. Ce n’est que vers le milieu du roman que l’explication m’est clairement apparue. J’imagine que jusque là, la vie conjugale l’a si peu comblé, que dans son inconscient, et bien qu’il affirme le contraire et veuille peut-être se le cacher à lui-même en faisant semblant de croire aux serments amoureux perpétuels, il avait l’intuition de la trahison et du mensonge qui l’entouraient. Sa réaction était plutôt inattendue pour son entourage mais elle pouvait vouloir signifier qu’il était libre d’être autre chose qu’un pourvoyeur de deniers, qu’il avait lui aussi le droit de faire ce qu’il voulait, mais dans le respect de la morale et des bonnes mœurs. Cela a pu échapper au psychiatre qu’il est, mais comme nous le savons ce sont les cordonniers les plus mal chaussés. Après la surprise, les questions viennent et avec elles l’humiliation, la certitude de s’être trompé bien avant de l’avoir été, la déconvenue, la prise de conscience de l’erreur, des illusions et la culpabilisation d’y avoir succombé. Que lui reste-t-il ? La vengeance dans l’imitation de la séduction, la fréquentation plus assidue du cocktail alcool-médicaments qu’il pratique déjà, une aspiration vers la solitude, facteur de joie et de bonheur ou une plongée analytico-psychiatrique dans son passé pour connaître les racines de son mal conjugal. Pourquoi pas avec Charlotte ?

    Il est beaucoup question de l’amour dans ce roman. C’est, nous le savons, une chose consomptible et transitoire, mais dans ce contexte les habitudes, les illusions passées, la peur de l’avenir et de la solitude prennent le relai et on s’accommode de tout, jusqu’à faire semblant, entre compromis et compromissions. Au début on s’embarque dans le mariage avec des certitudes optimistes et qui se révèlent plus ou moins rapidement surréalistes et dont l’abandon obligatoire est d’autant difficile à accepter qu’on est bien obligé d’admettre d’en avoir été le premier responsable. Pourtant Antoine a peur du changement, des femmes, de l’avenir, il est dépendant, culpabilisé, angoissé et ne choisira pas. C’est peut-être dans sa nature mais Élisabeth, par son choix, a brisé quelque chose et cette brisure est définitive. Elle a révélé son vrai visage et le naturel est revenu au galop, même s’il a été suivi plus tard de résipiscences, de retour et de remords. Les choses s’établiront ainsi, dans l’hypocrisie et les habitudes parce que c’est aussi comme cela que vit l’espèce humaine à laquelle nous appartenons tous, et nous n’y pouvons rien.

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Bleu de Delft

     

    La Feuille Volante n° 1355 Juin 2019.

    Bleu de Delft – Simone van der Vlugt - 10/18.

    Traduit de néerlandais par Guillaume Deneufbourg.

     

    Catrijn est une jeune veuve qui quitte son village natal après la mort suspecte de son mari. Ce fut un mariage bref mais malheureux et l’important héritage qu’elle fait entraîne ragots et soupçons de meurtre de la part de sa belle-famille. Elle a toujours rêvé de vivre en ville et arrive à Amsterdam où elle trouve une place d’intendante dans une riche famille patricienne, membre de la compagnie des Indes. Elle a toujours été passionnée par la peinture et aide la maîtresse de maison à parfaire son apprentissage mais les circonstances de la mort de son mari lui reviennent sous la forme d’un chantage auquel bizarrement elle accepte de se soumettre sans broncher. Cet épisode de sa vie la poursuivra sans trêve sous l’apparence de Jacob, son ancien valet de ferme à la solde de la famille de son défunt mari, avec toute la culpabilité que cela entraîne et le châtiment divin que cela implique pour elle. Ce personnage est ambigu, il accepte de la surveiller, la fait chanter, la rançonne mais ne manque jamais de lui dire son attachement alors, au fil de ses apparitions, on se demande quel est exactement le jeu qu’il joue. Cela évoque à Catrijn l’ombre du gibet et motive sa constante volonté de disparaître. Cet homme est pour elle comme une présence obsédante pour sa réussite professionnelle et son bonheur personnel, une menace omniprésente aussi, intéressé qu’il est par son argent. Elle n’a plus qu’à quitter Amsterdam et cette fuite s’accompagne de la chance d’une rencontre, d’ailleurs assez éphémère avec Vermeer, un peintre encore inconnu, puis plus tard avec Rembrand. Elle est admise dans une faïencerie où elle terminera sa formation et mettra au point le fameux « Bleu » qui a fera la fortune de la ville et de sa famille.

     

    J’ai un peu de mal à imaginer qu’au XVII° siècle une jeune femme, même si c’est un personnage ayant réellement existé, puisse ainsi voyager seule, s’affranchissant aussi facilement des contraintes sociales et parvienne à se faire une place dans une société gouvernée par les hommes. Je la trouve quand même très chanceuse, peut-être un peu trop, pour que son histoire soit vraiment crédible, et l’ambiance religieuse de l’époque ramène cela à une protection divine. J’ai notamment trouvé que son voyage de retour vers Delft, à pied, seule et enceinte, dans une région où a sévi la peste, est un peu surréaliste! C’est aussi une séductrice, une gourgandine et une femme certes travailleuse, mais qui sait ce qu’elle veut, ce qu’elle vaut et surtout que rien n’arrête. Elle ne perd jamais de vue son intérêt. J’ai noté un important travail de documentation sur les coutumes de l’époque, les techniques de la faïencerie et l’inévitable peste, cette maladie mystérieuse qui était surtout considérée comme un châtiment divin et qu’on soignait bizarrement. Elle tuait à peu près la moitié de la population et épargnait l’autre moitié et on ne manquait pas à l’époque d’y voir la main de Dieu ! On n’avait à l’époque aucun traitement sérieux si ce n’est les recherches du chirurgien français Guy de Chauliac (1298-1368) et les différents essais empiriques en usage dans certaines régions (à Niort on la combattait avec l’angélique). Catrijn, qui use d’une thérapie étonnante mais apparemment efficace pour l’éviter ou la guérir, fait évidemment partie des survivants ; elle prend des risques inconsidérés face à l’épidémie et échappe à la mort alors qu’autour d’elle les disparitions se multiplient.

     

    Je ne connaissais pas cette auteure et j’ai lu avec plaisir ce roman fort bien écrit et qui s’attache son lecteur jusqu’à la fin sans que l’ennui s’insinue dans sa lecture, même si cette histoire, qui met en scène certains personnages réels insérés dans un contexte historique, m’a paru par moments un peu trop romancée. Je veux bien que nous soyons dans une fiction mais les aventures de Catrijn pour être passionnantes m’ont semblé être trop dans l’irréalité.

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Tropique du Brésil

     

    La Feuille Volante n° 1350Mai 2019.

     

    Tropique du Brésil – Jacques Secondi – Éditions François Bourin.

     

    Je remercie les éditions François Bourin de m'avoir fait découvrir cet auteur dont c'est apparemment le premier roman.

    C'est le récit d'Emmanuel, ce journaliste français qui attend sa carte de résident permanent au Brésil, non pour des raisons fiscales comme on pourrait le croire, mais simplement par amour de ce pays. Durant la nuit qui précède, il repense à ce qu'a été son parcours depuis que les hasards d'un reportage l'ont amené ici en 1990 même si, au cours de toutes ces années, les choses ont bien changé. Au début il avait découvert le pays avec les yeux émerveillés de celui qui croit avoir trouvé dans ce village de bord de mer le but de son voyage. Son nom « Trancoso »(Tranquille) était pour lui une promesse de dépaysement. Il était tombé amoureux du climat tropical, de cet art de vivre fait de sieste, de farniente où le seul meuble important était le hamac, du fatalisme de ses habitants qui vivent dans l'instant sans trop se soucier de l'avenir, de cette langue chantante, des jolies femmes aussi, même si leurs appas n'étaient pas exactement les mêmes que sous nos latitudes occidentales, de la sexualité débridée, du sens de la fête arrosée, du rythme de la samba, de la nourriture (dont il livre beaucoup de recettes), bref de tout ce qui fait ce pays. Il y avait certes rencontré des autochtones mais, à l'époque de son arrivée il y avait aussi des hippies attardés, des voyageurs bohèmes égarés qui avaient décidé de passer ici le reste de leur vie. Cette carte postale a été un peu bousculée quand l'unique route de terre qui menait au village a été goudronnée, amenant avec elle un tourisme commercial et une urbanisation sauvage et qu'il a pris conscience du côté folklorique brésilien fait d'infrastructures d'un réseau routier approximatif, souvent défaillant et parfois dangereux, du goût un peu trop prononcé de ses habitants pour la musique à tue-tête, des cabines de téléphone public capricieuses, de l'obsession de ses habitants pour une propreté quasiment étasunienne avec cette hantise de traquer les puanteurs fétides et de masquer ses propres odeurs corporelles par un usage immodéré pour les parfums.

    Mais la réalité est tout autre aujourd'hui dans la mégalopole de São Paulo, et l'évocation humoristique voire idyllique de cet immense pays ne suffit pas à masquer une forme d'intolérance à tout ce qui est différent, notamment les homosexuels qui, dans d'autres démocraties sont acceptés sans aucune difficulté, le gouffre qui existe entre riches et humbles, la pauvreté des favelas, les agressions parfois meurtrières dans les rues, l'insécurité croissante avec usage d'armes à feu, de rackets et d'enlèvements, le trafic de drogue, la corruption. Si la 4° de couverture rappelle que l'auteur apprécie le mot brésilien « relaxar » pour souligner ce mode de vie détendue, la lecture de ce roman y oppose facilement le verbe « favelizar » (composé à partir de « favela ») qu'on peut traduire par le processus de dégradation d'un quartier, le verbe « bobear » qui signifie flâner, une activité banale sous nos latitudes mais qui est ici des plus déconseillées pour un touriste étranger signalé par la couleur plus claire de sa peau. Il reste que marcher dans la rue vous expose à être pris entre le feu de la police militaire et celui des criminels en tout genre qui peuplent les villes, ce qui n'est pas vraiment engageant. Et ce pour ne rien dire du kidnapping, de l'attaque du domicile privé ou de l'invasion d'un lieu public suivi de délestage de ses occupants sous la menace des armes. Là, le verbe « arrastrar » (ramasser ) prend tout son sens.

    Je ne sais si l'intention de l'auteur était originellement de faire l'éloge du pays, mais la lecture de cet ouvrage que j'ai du mal à qualifier de « roman » qui est généralement réservé à la fiction, ne m'engage guère à en faire ma prochaine destination touristique. J'ai lu ce livre plutôt comme un reportage aux allures de mises en garde malgré l'amour qu'il déclare au Brésil. Cela correspond d'ailleurs à différentes observations déjà entendues dans mon entourage et ce même l'insécurité grandit chaque jour dans nos sociétés occidentales menacées par le terrorisme islamiste et les luttes politiques qui dégénèrent, avec de plus en plus de policiers et de militaires dans les rues de Paris pour protéger les populations. Ce n'est cependant pas sans une pointe d'humour que l'auteur confie qu'il préfère le Brésil où là au moins il ne s'ennuie pas et pour lequel malgré tout a fait son choix.

    Cela dit le « roman » est bien écrit, plein d'expressions portugaises et de détails du quotidien, avec cet humour de bon aloi qui, à l'aide des mots choisis, vous invite au sourire, malgré tout !

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Etat d'ivresse

     

    La Feuille Volante n° 1354Juin 2019.

     

    État d’ivresseDenis MichelisLes éditions Noir sur Blanc.

     

    Le mariage, à l’inverse de l’engagement religieux, n’est pas vraiment une vocation. On le choisit plutôt par tradition, par habitude, par peur de la solitude, parce qu’il est censé correspondre à la recherche légitime du bonheur auquel tout homme a droit ou simplement pour se reproduire selon les règles de la société ou en faisant semblant de croire que cela obéit à une volonté divine. Pourtant, il se révèle souvent rapidement comme une déconvenue pour une foule de raisons. On en sort officiellement par le divorce, de plus en plus sollicité, ou plus hypocritement par des fréquentations extérieures, l’exercice de passions ou de passe-temps qui vous éloignent de votre famille et bien souvent par l’adultère. Bien des unions perdurent pourtant artificiellement pour des raisons religieuses, morales ou financières et ne sont que de petits arrangements avec la réalité. Pour cette mère de famille qui ne nous est connues que par le vocable abusif de « maman » tant elle est éloignée de ses devoirs de mère et d’épouse, c’est l’alcool et on se demande comment et peut-être aussi pourquoi elle en est arrivée là. Elle est en permanence saoule, dans un état de dépendance, comme sous perfusion constante, incapable de résister, comme protégée en permanence par l’intervention d’un Bacchus qui chez les Romains était le sauveur des ivrognes.

     

    Cette boisson, pourtant parfaitement légale, est un fléau et assurément une destructrice de la cellule familiale d’où le père est perpétuellement absent et où le Fils, Tristan, fuit le foyer. Autour de cette femme c’est une sorte de désolation que la fréquentation de la bouteille n’arrange guère. Ses amis, ses voisines la fuient et elle-même néglige non seulement son ménage mais aussi son travail de rédactrice dans un grand magazine ce qui, à terme, ne peut que se terminer assez mal. Elle y est d’ailleurs assez peu à sa place puisque pour elle les mots se dérobent de plus en plus et que cette publication de psychologie est censée inviter ses lecteurs à s’épanouir ! Elle a du mal à vivre la crise adolescence de Tristan à cause des absences chroniques du père qui les organise avec méthode. Elle se joue un peu la comédie, celle de la grande journaliste qu’elle n’est pas, celle que l’épouse et la mère de famille qu’elle n’est plus. Elle n’est pas dans le besoin, a tout le confort qu’une femme peut désirer, une famille, un emploi, une maison mais elle fait le vide autour d’elle et bien entendu l’épilogue n’a rien d’étonnant. Elle observe sa voisine méchamment, se console toujours avec l’alcool, les médicaments et on imagine ce que peut donner ce genre de cocktail. Elle en déduit que tout le monde est contre elle, y compris son mari qui sans doute n’en peut plus de vivre avec une alcoolique et envisage des solutions, pas si étonnantes que cela cependant. Je n’ai pas senti beaucoup d’empathie pour elle et ce texte m’a même un peu agacé. j’en ai cependant poursuivi la lecture pour connaître un épilogue, il est vrai parfaitement prévisible.

     

    Le texte, assez décousu, qui se déroule dans une sorte de huis-clos sur une semaine ou à peu près, est écrit alternativement à la première personne qui trahit les états d’âme de cette femme, ses mensonges, ses phobies, ses plaintes, sa paranoïa, sa schizophrénie, mais aussi qui rend compte aussi des rares dialogues qu’elle a avec le peu de personnes qui l’entourent. Il y a aussi cette petite voix intérieure, peut-être celle de sa conscience qui tente de la remettre sur le droit chemin, vainement !

     

    J’ai lu dans ce roman le malaise d’un couple, qui n’aurait peut-être jamais dû se former, son basculement, sa destruction progressive mais aussi une sorte de tentative de mise en évidence de l’égalité hommes/femmes autant qu’une manière de s’attaquer à une sorte de tabou si longtemps entretenu, l’alcoolisme étant depuis longtemps réservé aux hommes et la femme, cantonnée au foyer, avait le rôle moralisateur d’épouse soumise et de mère de famille attentive. Quant à l’épilogue, au vrai bien peu original même si, en pareil cas, c’est toujours le même scénario où l’évidence vous saute enfin aux yeux après, il est vrai, s’être installée face à vous, souvent pendant longtemps, sans que vous l’ayez ne serait-ce qu’envisagée ou peut-être simplement voulu la voir.

     

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Etienne regrette

     

    La Feuille Volante n° 1353Juin 2019.

     

    Étienne regretteAntoine Sénanque – Grasset

     

    Étienne Fusain, 54 ans, professeur hypocondriaque de philosophie à St Denis, a la désagréable surprise de voir graver sur son pupitre de la salle de cours « Fusain est un con ». Au vrai, c’est plutôt banal et qui n’a jamais été traité ainsi par ses semblables ? Sauf que lui le prend très mal parce que ça vient d’un de ses élèves, un anonyme qui le restera et, à force d’y réfléchir et de se torturer l’esprit, il constate finalement que la philosophie, que pourtant il enseigne et qui est censée être la science de la sagesse, ne lui sert à rien. Il ne peut s’en ouvrir à ses collègues parce qu’aucun n’est vraiment un ami digne de cette confidence et côté famille ce n’est guère mieux. Pourtant, avec le temps qui guérit tout, ce genre d’affront intime s’effacera après une parenthèse dans son quotidien convenu et ordinaire.

     

    Son quotidien, et d’ailleurs celui de son ami d’enfance, Denis Larbeau, célibataire, plus épicurien que lui, médecin légiste et écrivain manqué (ce détail revient dans les deux romans que j’ai lus de cet auteur et d’ailleurs beaucoup de personnages plus furtifs, ont cette caractéristique), est bien morne alors pourquoi faire une fixation sur ce graffiti. Au vrai, c’est une insulte banale, sans recherche, et celui qui en est l’auteur manque cruellement d’imagination et d’originalité, pourtant c’est un signal que Fusain attendait depuis longtemps, sans même le savoir, pour changer de vie, une vie trop tranquille et insipide, faite de beaucoup de routine, de renoncements, de regrets. Il quitte donc sa femme, se fait porter pâle au collège… pour aller vivre chez Larbeau. Finalement il reste 43 jours absent de son domicile puis retrouve sa femme et ses secrets à elle aussi et bien entendu, il garde les siens. A bien y regarder, ce personnage est plus intéressant qu’il y paraît. Apparemment il a la famille en horreur, la sienne d’abord (il n’a apparemment avec sa femme et sa fille que des liens très distendus) et avec sa belle-famille c’est encore pire ( je ne sais pas qui a qualifié de « beau » ce lien juridique rarement affectif avec des gens avec qui on n’a souvent rien à voir). Il est capable de tomber amoureux d’une silhouette furtive de femme et de tout remettre en question pour Lily, une amourette d’adolescence non oubliée et retrouvée un peu par hasard, il attache à l’amitié et spécialement celle qui prend ses racines dans la jeunesse, une valeur qui dépasse le temps et l’efface peut-êtreAu fil des pages il est devenu un personnage attachant.

     

    Il est beaucoup question de mort et de suicide, mais sur un mode léger. Pour la mort c’est normal, nous sommes tous mortels et c’est présenté comme la fin normale de la vie. Il en parle sans plus de fioriture et hors des fantasmes et des peurs habituels, comme une fatalité incontournable mais pas larmoyante, sans regret pas vraiment heureuse mais en tout cas pas malheureuse. L’auteur s’en sert même d’une certaine façon pour arranger les choses de cette fiction à travers les propos de son ami Larbeau dont le métier de légiste la lui fait côtoyer. Pour le suicide c’est autre chose, c’est une décision qui en principe bouleverse le cours des choses et qui pose une multitude de questions, pour son auteur et pour ceux qui restent… Au cas particulier de Fusain on subodore un traumatisme trop présent et qui pourrit son quotidien.

     

    L’auteur fait honneur à sa qualité de médecin, à son érudition et enveloppe tout cela dans un style enlevé, plein d’un humour subtil et pertinent ; cela justifie de nombreuses diversions qu’apparemment il affectionne. Dans ces courts chapitres j’ai ressenti une sorte de solitude individuelle de chacun des acteurs de ce roman, une sorte de malaise qui leur colle à la peau, mais que l’amitié et peut-être aussi cet intermède amoureux, parviennent cependant à cautériser.

     

    C’est le deuxième roman que je lis de cet auteur et si le premier (« Salut Marie ») m’avait laissé une impression plutôt insipide, celui-là, au contraire m’a paru plein d’intérêt. Je crois même que je l’ai apprécié nonobstant la fin, un peu trop en forme de « happy end » mais finalement pas si invraisemblable que cela. Ce fut pour moi un bon moment de lecture. Quant aux regrets d’Étienne je les imagine...

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Salut Marie

     

    La Feuille Volante n° 1352Mai 2019.

     

    Salut Marie – Antoine Sénanque – Grasset

     

    A lire le titre et la 4° de couverture, on a le choix entre le début d’une prière classique mais revisitée sur le mode osé et des salutations adressées à une femme. Pierre Mourange, vétérinaire de son état, veuf, 51 ans, hypocondriaque, écrivain manqué, catholique non pratiquant, a vu la Vierge lui apparaître, silencieuse, le 1° avril 2008 et même si la date ne fait pas très sérieux, il y croit mais cela l'inquiète. Il y a des précédents et, en principe, ensuite, on entre dans les ordres ce qu’il ne semble pas avoir envie de faire. Il s’en tirera avec un pèlerinage à Lourdes, à cause de son apparition sans doute, mais après une réflexion un peu lente et fumeuse sur la religion qu’il ne pratique pas, sur Dieu, sur l’au-delà... Du coup des questions l'assaillent. Pourquoi lui? Est-ce une hallucination? Qu'est ce que cela signifie? Ne ce serait pas plutôt mauvais signe, genre peur de la mort pour lui ou rappelle de celle de son épouse et de l’amour qu’il lui portait… La conversation avec un prêtre et la fréquentation de psychiatres ne sont n'est pas vraiment de nature à le rassurer, pas plus que les examens médicaux, ou alors cela traduit-il simplement son besoin d’une femme. Lui, qui était plutôt solitaire depuis dix ans et la disparition de son épouse, devient d’un coup, pour toutes les grenouilles de bénitier de la paroisse, un véritable faiseur de miracles et un intercesseur. Puis, on s’égare un peu dans sa vie familiale et sentimentale d’ailleurs plutôt tristes et on revient à ses apparitions, parce qu’il y en a une autre, à l’occasion d’une rencontre avec Mariette, un diminutif de Marie, une veuve convertie aux médecines douces, aux soins palliatifs pour animaux et à la recherche spirituelle et qui ne lui est pas indifférente. Mine de rien, s’insère dans sa vie. Il n’en faut pas plus pour semer le doute dans son esprit !

     

    Cette apparition embarrasse l’Église qui l’accueille avec scepticisme comme jadis elle les recherchait activement, et cela fait naître plus de doutes que de certitudes. Tout au plus y voit-elle une occasion de prosélytisme en invitant Pierre a plus d’humilité, de culpabilité et surtout à davantage de pratique religieuse en lui rappelant les dogmes, les mystères, les évidences qui ne le sont pas pour lui, pauvre mécréant. L’auteur en profite pour glisser quelques remarques de bon sens au sujet de cette religion qui ne peuvent pas ne pas avoir au moins effleuré tous ceux qui n’en sont pas des inconditionnels et personnellement je trouve cela plutôt bien.

     

    Au début, cela menaçait d’être intéressant dans une période où les apparitions divines sont de plus en plus rares, que les églises se vident et que la hiérarchie catholique est quelque peu bousculée et que, dans d'autres religions, dieu se manifeste davantage, même si ce message inspire autour de lui meurtres et dévastations. Au lieu de cela le lecteur est plongé dans la vie familiale et sentimentale pas vraiment passionnante du narrateur, est amené à connaître pas mal de digressions loufoques que j’ai eu du mal à rapprocher du thème de ce roman, il est informé de ses états d’âme, de son évolution intérieure. Quant aux apparitions, on peut toujours y voir une occasion de réflexion même si la mort, le deuil, la dépression, l’envie de spiritualité, les relations familiales difficiles, sont aussi suscités.

     

    Ça tient sans doute à moi qui n’ai sans doute pas compris grand-chose peut-être parce que quand je lis un roman qui évoque cette religion, j’ai tendance à vouloir passer à autre chose mais le livre a bien souvent failli me tomber des mains. J’en ai poursuivi la lecture je me demande encore pourquoi. Pourtant cela se lit bien, le style est fluide, un tantinet caustique avec pas mal d’humour. Par les temps qui courent il vaut mieux rire de tout ! Ce qui finalement m’a plu le plus dans ce roman, c’est l’exergue « A Quinila, parce qu’elle est bien jolie ». Les écrivains devraient toujours dédier leur roman à une jolie femme !

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com