Alain-Fournier

LE GRAND MEAULNES

N°827 – Novembre 2014.

LE GRAND MEAULNES Alain-Fournier – Éditions G.P.

Je relis une nouvelle fois avec émotion ce roman qui a enchanté mon adolescence déjà lointaine et ce dans la collection « Rouge et or » aux pages un peu passées puisque ce livre ne m'a jamais vraiment quitté. Il est sans doute de ces romans dont on a du mal à se défaire, sans d’ailleurs en connaître la vraie raison, peut-être à cause de l'histoire, peut-être à cause de son auteur, de toutes les adaptations et commentaires qui en ont été faits et qui l'ont transformé en une œuvre mythique, peut-être à cause de soi aussi puisqu'on peut aisément s'y retrouver ou peut-être simplement pour tout autre chose, allez savoir !

Il est parfaitement inutile de résumer ce roman publié en 1913 et que tout le monde connaît. Ce que je retiens entre autre de cet ouvrage largement autobiographique, c'est qu'il est l'unique œuvre de cet auteur mort trop tôt dans les premiers jours de la Grande Guerre, à l'âge de 28 ans. C'est un livre sur le passage de l'adolescence à l'âge adulte, avec tous les renoncements et les fantasmes qu’impliquent cette difficile période. C'est un ouvrage qui met en scène un adolescent, plus vieux que le fils des instituteurs chez qui il est temporairement hébergé. Il arrive dans cette école, en rompt la monotonie et fascine François Seurel, le fils de ces maîtres d'école ainsi que les autres élèves qui le baptisent aussitôt « Le grand Meaulnes ». A son personnage s'attache le mystère, de sa disparition d'abord, de cette « fête étrange » dans ce château mystérieux, de cette jeune fille dont il tombe éperdument amoureux et de la quête qu'il mène. Même quand il devient adulte, il a un comportement bizarre qui rappelle quelque peu l'adolescence, notamment sa fuite après son mariage et d'une certaine façon son refus de son rôle de père. Cela a fait dire qu'il refuse de grandir et qu'il développe le « syndrome de Peter Pan » et cela doit bien correspondre à une certaine réalité. J'y vois aussi une fascination pour la femme incarnée par Yvonne de Galais, elle est à la fois l’image de l'amour qu'elle inspire à Meaulnes mais aussi une forme d'impossibilité de le réaliser. C'est le premier amour qu'on n'oublie jamais, qu'on idéalise mais qui souvent nous échappe. Pour lui comme pour Frantz, le frère d'Yvonne, la femme, Valentine, reste inaccessible, tout comme le bonheur, sans doute !

Dans ce roman il y a aussi la présence de la mort, sans doute un peu anachronique dans le contexte mais qui rappelle au lecteur que malgré tout, cet amour entre Yvonne de Galais et Meaulnes est impossible, miné peut-être par la culpabilité, comme l'était sans doute celui d’Alain (Henri de son vrai prénom) Fournier et Yvonne de Quiévrecourt qui se mariera, mais pas avec lui. Plus tard il rencontrera Jeanne Bruneau mais pas l'amour avec elle et ils se sépareront. Il devra mettre fin également à la liaison passionnée qu'il avait eue avec Pauline Benda qui était une femme mariée. C'est à partir de ce moment qu'il se met à l'écriture de cet unique roman qu'il portait en lui probablement depuis longtemps. C'est sans doute symboliquement qu'il fait mourir Yvonne de Galais et Valentine est définitivement perdue. Quant à lui, il n'a plus que quelques mois à vivre. Nous savons tous que l'écriture a cette merveilleuse fonction d'enjoliver le présent et aussi de nous le faire accepter, d'être une catharsis.  Quant à François Seurel, il joue un rôle à la fois passif au début puis de confident, d'un témoins compatissant et même de bon samaritain au fur et à mesure du roman. Il est l'image de l'amitié fidèle, d'une forme de solitude et peut-être aussi d'un certain détachement de la passion amoureuse.

L'écriture est fluide, poétique, elle dessine un univers onirique où le sommeil tient une grande place, un décor romantique, à la fois anachronique et enchanteur qui fascine le lecteur.

Je veux aussi retenir de ce roman dont le destin littéraire est exceptionnel, le sort que lui a fait l'académie Goncourt en lui préférant, en 1913, un auteur qu'on a complètement oublié. Au moins Alain-Fournier eut-il la consolation d'être, à juste titre, couronné par la critique. Je suis toujours révolté par ceux qui sont morts jeunes, c'est à la fois un gâchis, une injustice, une source définitive de douleurs pour ceux qui restent. Dans le cas d'Alain-Fournier, mort pour la défense de son pays, la Camarde a conféré à cette œuvre, unique à bien des titres, une aura qui l'a inscrite dans notre mémoire et dans notre patrimoine collectif. Rares sont les écrivains qui peuvent ainsi se targuer d'une telle consécration.

©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

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