FANFAN

 

 

N°61

Mai 1991

 

 

 

FANFAN – Alexandre Jardin – Editions Flamarion.

 

 

« On ne choisit pas ses parents… » chante quelque part Maxime le Forestier… Alexandre Crusoé, fier de son lignage, fait partie de ces gens pour qui cet anti-choix fut funeste. Quoi d’étonnant qu’il réagisse contre cette famille qui ne lui ressemble pas et se prenne d’amitié pour un couple de retraités à la personnalité truculente comme l’étaient les personnages d’un autre roman, Le Zèbre qui ne passa pas inaperçu (La Feuille Volante n° 25) ? Il y a d’ailleurs quelque cousinage entre ces deux livres, mais c’est une autre histoire…

Les ouvrages d’Alexandre Jardin sont pleins de ces acteurs pittoresques dont on aimerait que la vie nous réserve plus souvent la rencontre, tant notre société est standardisée, insipide ou pestilentielle, tout entière vouée à la sacro-sainte réussite sociale.

 

Enfant, il prenait sa famille pour un microcosme idéal, adolescent, il la découvrit malodorante et s’y sentit mal. L’image de la mère, et par conséquent de la femme en prit un coup de sorte qu’il choisit de ré explorer la passion à contre-courant, avec pour boussole les repères de « la Carte du Tendre » et pour étapes les délices de « l’Amour Courtois », mettant volontairement un frein à ses sens, préférant courtiser que courir la femme de sa vie, Fanfan. C’est qu’il la trouva, cette femme, grâce, bien sûr, au hasard, le même qui l’avait mis en présence d’autres femmes différentes avec qui il avait choisi de jeter sa gourme et de donner libre cours à ces mêmes sens qu’il voulait museler avec Fanfan.

Le hasard mis donc en présence Alexandre et Fanfan et l’attirance mutuelle fit le reste, mais c’était sans compter avec le parti pris du premier et le véritable itinéraire romantico-rocambolesque qu’il voulait imprimer à leurs relations… Au moment de faillir et de succomber aux charmes de cette femme, il finit toujours par s’échapper… C’est que, à cette Fanfan qu’il entend garder pour lui, il veut donner l’amour sous les apparences de l’amitié, la passion avec les chaînes de la retenue. Tout cela tient du vertige autant que du fantasme, du merveilleux autant que de la concupiscence. Les femmes l’attirent. Il baise les unes, mais désire follement cette Fanfan sans la toucher, moins par réaction contre sa famille dissolue que par appétit des situations sentimentales hors du commun, ambiguës pourrait-on dire, puisqu’il est légitimement permis de douter de la virilité d’Alexandre, voire de son hétérosexualité.

C’est qu’en présence de Fanfan, qu’il décrit comme un être sensuel, il veut retarder le plus longtemps possible le moment de l’étreinte où la passion la plus violente commence à se transformer immanquablement en routine potentielle. « Faire durer » est pour lui plus important que le reste et sa véritable jouissance est dans l’attente. L’espérance des caresses est à ses yeux supérieure au plaisir que procurent les câlineries. Tout cela le met en joie (le « Joy » des troubadours !) et comme chacun sait « Post coïtum omne animale triste ». Cette tristesse commencera, selon lui, dès le premier acte charnel et la passion qu’il éprouve pour Fanfan sera obligatoirement marquée par l’usure du couple. De cela aussi, il veut se prémunir.

Il sait que Laure n’est pas la femme de sa vie et qu’avec elle il court à l’échec… C’est précisément pour cela qu’il veut l’épouser, pour mieux penser à cette Fanfan qu’il ne possédera jamais et qu’il pourra continuer à aimer platoniquement.

Mais tout bascule et le marivaudage a ses limites comme le cœur ses secrets et après atermoiements et temporisations tout se termine… Mais je laisse le lecteur découvrir la fin qui est à la mesure du suspens entretenu tout au long du roman par un style à l’humour délicat et alerte de cet auteur qui redonne le goût de la lecture.

 

Le sens de la formule, voire l’aphorisme distillé tout en nuances comble d’aise le lecteur le plus distrait et imprime imperceptiblement un sourire sur ses lèvres. Le style d’Alexandre Jardin a ses secrets que beaucoup d’autres ne connaissent pas et je ne crains pas de dire qu’il fait partie des écrivains contemporains qui ont le pouvoir de m’étonner… Et ils ne sont pas si nombreux !

 

© Hervé GAUTIER.

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