Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?

 

n°197 Avril 1998

 

Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?

 

 

 

Je ne sais ce qui m'attire chez les écrivains sud-américains mais assurément quand paraît un roman d'Alvaro Mutis, je m'empresse de le lire comme quelqu'un qui attendrait des nouvelles d'un ami parti depuis longtemps.

De lui, je ne sais que peu de choses. Romancier et poète il est Colombien, né en 1923 et vit à Mexico. Il a obtenu le Prix Médicis Etranger en 1983.

A l'occasion de chacun de ses romans, il affine le portrait de son héros favori, le marin Maqroll El Gaviero mais il le fait à la manière d'un troubadour qui raconterait ses aventures. Véritables chansons de geste, ses récits nous donnent à voir un personnage truculent, éternel voyageur, évoluant dans des décors où le dépaysement est garanti ce qui a fait dire à Bernard Clavel "Mutis est un enchanteur".

Je ne sais pas si la vie de Maqroll reflète la sienne ou si, par la magie de l'écriture Mutis se crée un univers de substitution mais ce que je sais c'est qu'il le fait fort joliment en donnant à l'ensemble de son oeuvre une unité et une continuité agréable à son lecteur.

Je l'avoue, il me procure de l'émotion et sait m'attacher à ses pas dès la première ligne du roman sans que l'intérêt qu'il a fait naître en moi retombe avant la fin. Est-ce son humour au phrasé délicat, est-ce cette alchimie secrète qui transforme une histoire qui aurait pu être banale en récit passionnant où Maqroll nous est présenté comme un érudit autant que comme un aventurier? Au vrai, je n'en sais rien mais il y a du merveilleux dans tout cela. C'est peu dire qu'El Gaviero est familier de l'errance puisque chacune de ses pérégrinations l'entraîne sur terre comme sur mer à la poursuite de je ne sais quelle chimère. Sa vie est une longue suite de quêtes où l'appât du gain est largement secondaire. Il vit au jour le jour sans projet d'avenir avec cette prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent le plus souvent au fiasco! C'est un vagabond qui n'amasse pas pour ses vieux jours mais qui est seulement riche de souvenirs. Ils prennent leurs racines dans la fréquentation assidue des ports, des femmes et des bouteilles d'alcool...! Ce qui lui va le mieux ce sont les océans, la liberté, mais sa vie, quelque aventureuse qu'elle soit n'est en fait que le reflet de la condition humaine. Son destin qui est d'aller de "désastre en désastre" s'accroche à ses pas ce qui fait de lui un homme solitaire, aux attaches aussi peu définitives que celles qui amarrent le bateau au quai. Il y a du fatalisme chez lui dans cette acceptation constante de son état auquel il ne peut échapper.

Cette impossibilité de se fixer quelque part ne l'empêche pas de cultiver l'amitié, la vraie, celle qui lui fait parcourir les mers et oublier ses propres intérêts pour être aux côtés de celui qui l'appelle, restant au besoin fidèle à un ami au-delà de la mort de celui-ci.

Surtout n'allez pas croire que El Gaviero n'est qu'un buveur marginal. Que nenni! Il est, bien au contraire et par-delà ses apparences rabelaisiennes un "honnête homme", un humaniste, un épicurien qui trouve malgré toutes ses épreuves de bonnes raisons pour continuer à vivre. Il reste cependant un marin qui vit l'amour davantage comme des passades que comme des passions. Il y a dans chacune des femmes que Mutis met sur sa route l'image tout à la fois de la mère, de la compagne, de l'épouse mais surtout de la maîtresse, dispensatrice de vie, de stabilité, de tendresse mais aussi de plaisir. Au gré des romans nous les découvrons. Ce sont Antonea, Flor Estevez, Ilona et combien d'autres...

Dans ses derniers romans parus, Mutis choisit de traiter non seulement la recherche de l'impossible rêve mais surtout celui de la mort. Ce thème est toujours sous-jacent dans son oeuvre mais maintenant il nous la présente non comme une réalité crainte mais comme un fait purement humain. Il nous rappelle simplement que, simples mortels nous ne sommes ici que de passage et que les traces que nous laisserons après nous ne manqueront pas de s'effacer. Alors, parcours initiatique ou symbole de l'éternelle quête de l'homme et de sa fuite ou rappel que l'échec existe, qu'il fait partie de la vie, que notre but sur terre ne doit pas forcément être synonyme de réussite sociale, que la mort est au bout de notre parcours?

Personnage de roman que Mutis prétend rencontrer parfois physiquement ou homme bien réel aux aventures rocambolesques, les multiples facettes de la personnalité de Maqroll en font une figure attachante, une créature mythique de cet auteur bolivien dont Otavio Paz a dit "(qu'il est) un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs et faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie."

 

Alvaro Mutis a publié des romans, La Neige de l'Amiral (Prix Médicis Etranger 1989), la Dernière Escale du Stramp Steamer (1989), Ilona vient avec la pluie (1989), Un bel morir (1991), Ecoute-moi Amirbar (1992), Le Rendez-vous de Bergen (1993), Abdul Bashur, le rêveur de navires (1994), des nouvelles, Le Dernier Visage (1991) et des poèmes, Les Eléments du désastre (1993)

 

Notes personnelles de lecture - © Hervé GAUTIER

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