la feuille volante

LE PETIT PRINCE

N°824 – Novembre 2014.

LE PETIT PRINCE Antoine de Saint-Exupéry - Gallimard.

Je relis une nouvelle fois ce texte que le monde entier connaît puisqu’il a été abondamment traduit dans de nombreuses langues. Parce qu'il met en scène un garçonnet blond un peu naïf qui est tombé du ciel et qui pose des questions inattendues, il a été présenté comme un conte pour enfants. Mais en est -ce vraiment un ? Certes le style dans le quel il est écrit semble s'adresser à eux et épouse même leur manière de s'exprimer. Les histoires merveilleuses qu'il renferme sont parfaitement imaginaires et s’accordent avec leur univers. Les aquarelles qui les accompagnent illustrent cette impression. Ces aventures de boas, d'éléphants, de moutons appartiennent à un bestiaire qui ne les laisse pas indifférents tout comme ce renard et ce serpent qui parlent, mais quand même !

Il est écrit par un homme qui garde de son enfance douillette un souvenir nostalgique et qui portait en lui ce livre depuis bien longtemps. Il est aussi un pilote, un homme tombé du ciel, mais dans un contexte où il risque sa vie. C'est sans doute une manière dire nous dire que dans ce monde il n'est pas vraiment à sa place, qu'il s'y sent mal, qu'il n'y est, comme chacun d'entre nous, que de passage, comme ce petit garçon tombé de l’astéroïde B 612 ! Quand il parle au pilote de son périple avant d'arriver sur terre il prend soin de préciser « Les grandes personnes, bien sûr, ne vous croiront pas »

Il est dédié à une grande personne, son ami l'écrivain Léon Werth et le personnage secondaire, le pilote-témoin est un vrai homme qui écoute, parfois distraitement, ce que dit le garçon. Son métier l'a amené dans le désert qu'il a beaucoup survolé et où il a parfois été contraint de se poser en catastrophe. C'est plutôt un lieu de recueillement pour les adultes, Jésus, le père de Foucault y ont trouvé refuge pour réfléchir et orienter leur vie. C'est quelque chose comme un long poème en prose mais où se sont glissées des réflexions en forme d'aphorismes pour adultes sur l'amour, sur l'amitié, sur les travers de l'humanité et de ses préoccupations futiles, le prix du bonheur, la trace qu'on laisse après sa mort[« J'aurai l'air d'être mort et ce ne sera pas vrai »].... Quand il parle de sa rose, l'enfant fait tout autre chose qu'une référence à une simple fleur. Il y glisse des remarques de nature humaine, sur l'amour et sur l'éphémère. On peut y donner toutes les significations qu'on veut, moi j'y vois la fragilité des choses, des sentiments, des gens et de leur orgueil parfois destructeur, de l'amour aussi, bien sûr. St-Ex a connu une vie mouvementée jusque et y compris sur le plan sentimental et il n'est pas interdit d'y voir aussi un message personnel et même intime. Ce petit garçon parle vraiment comme un adulte surtout quand il se fait jardinier de sa planète ou ramoneur de volcans. Doit-on y voir des conseils de nature écologique (déjà). Ces histoires de graines de baobab qui envahiront sa planète s'il ne prend garde de les éliminer peut avoir une signification plus politique tout comme les trois arbres qui ont fini par coloniser l'espace en le détruisant. Il est convenu d'y voir les puissances de l'Axe (l’Allemagne, l'Italie et le Japon – nous sommes en pleine guerre quand le livre paraît). Le baobab est un arbre emblématique de l'Afrique. Il est le symbole de « l'urgence », du danger. On peut voir la fuite du temps dans ces couchers de soleil si prisés par le garçon ou dans la consigne de l'allumeur du réverbère. Le serpent et le renard qui sont ses interlocuteurs vont faire partie de son périple sur terre, ils l'accompagneront, le guideront, lui feront quitter cette planète pour retrouver la sienne, le symbole d'un passage qui pourrait bien ressembler à la mort, à sa recherche, à l'acceptation de celle-ci dont on a tant parlé pour St-Ex lui-même. (« Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit pas de bruit, à cause du sable ») -

Ce texte a fait l'objet de beaucoup de commentaires et d'interprétations jusque et y compris par des universitaires. En tout cas il n'a laissé personne indifférents. Les maigres remarques qui sont les miennes ne sont que des impressions de simple lecteur, rien de plus. Elles mériteraient sans doute de ma part plus amples développements. C'est bizarre, ce texte a dû un peu déteindre sur moi depuis tout ce temps. Je suis allé récemment dans le sud marocain et face aux paysages d'ergs si simplement dessinés par St-Ex (« le plus beau et le plus triste paysage du monde »), j'y ai instinctivement cherché la trace de ce petit garçon aux cheveux d'or, j'avais tellement envie de croiser ne serait-ce que son regard et de pouvoir enfin écrire à son auteur «  qu'il est revenu » !

©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

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