Audur Jónsdóttir

TOURNER LA PAGE

 

N°957– Août 2015

 

TOURNER LA PAGE – Audur Jónsdóttir Presse de la Cité.

Traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün.

 

Eyja est une jeune fille épileptique mariée à un alcoolique surnommé « Coup de vent » tant il est absent, toujours entre une séance de désintoxication et une visite au pub. Il est un peu idéaliste, a l'âge d'être son père, n'est pas vraiment un acharné du boulot et plutôt accroc aux dessins pornos. A l'occasion, il touche aussi à la drogue qu'il partage avec Agga, sa belle-sœur, qui vit avec eux. Elle l'a épousé pour fuir une atmosphère familiale un peu irrespirable et sa mère divorcée qui change souvent de compagnons et cherche elle aussi dans la bouteille une consolation à cette vie. A l'entendre ce mariage a été motivé par la perspective d'un congé et des cadeaux... Autant dire qu'il est, comme sa vie partagée entre alcoolisme et tabagisme, complètement raté ! Sa grand-mère est consciente de cette situation et n'y voit qu'une solution, le départ de sa petite-fille pour la Suède chez sa cousine Rùna, mais seule ! Elle est même prête à subventionner ce voyage mais la jeune femme s'accroche à ce mari et quand son amie Bimba lui conseille elle aussi de le quitter, elle refuse au seul motif qu'il lui apporte une tasse de café au lit le matin, quand il est là bien sûr ! C'est sans doute un peu léger mais elle est peut-être plus attachée à cet homme qu'elle ne le croit. Quant à sa grand-mère, elle la verrait bien changer de vie, « tourner la page », écrire enfin ce roman qu'elle porte en elle depuis longtemps. Après tout, dans cette famille un peu bizarre, le grand-père d'Eyja a été un homme de Lettres célèbre et sa mère s'est aussi un temps essayée à l'écriture mais dans le seul domaine de l'élégie mortuaire, alors pourquoi pas elle ? Mais, dans l'esprit de sa mère et de sa cousine, ce voyage n'est pas vraiment destiné à être créatif. Ce séjour en Suède sera pour elle le prélude à une nouvelle vie, plus près de la nature et du quotidien, mais pas vraiment les vacances qu'elle espérait. D'ailleurs quand elle devenue à son tour écrivain, quelques années plus tard, elle a eu une tentative d’explication « J'écris parce que j'ai passé ma vie entourée de gens souffrant d'une soif insatiable. Ils se gorgent d'alcool comme les nourrissons de lait maternel. Et je voudrais comprendre pourquoi  ». Auparavant, elle a fait ses gammes en publiant des articles dans un quotidien local et sa grand-mère est vraiment déterminée à soutenir son projet littéraire autant qu'à l'aider à vivre au quotidien. Au fil du roman le lecteur peut comprendre que cette aïeule peut aussi vouloir rattraper ainsi les erreurs d'éducation dont a pu être victime sa propre fille, la mère d'Eyja.

 

Est-ce qu'avoir raté sa vie, ne pas s'aimer, refuser son corps, être épileptique, avoir des problèmes de couple ou des relations familiales difficiles avec sa mère à qui elle ne veut pas ressembler, sont des motivations suffisantes pour écrire ? A titre personnel, je répondrai sans hésitation par l'affirmative d'autant que cela peut correspondre à une reconstruction de soi, ce qui me paraît être le cas de Eyja. Son séjour suédois lui sera bénéfique à plus d'un titre, lui permettant de devenir enfin ce qu'elle est. L'écriture n'est pas seulement une alchimie, c'est aussi un phénomène complexe au terme duquel l'auteur n'est pas seulement un simple raconteur d'histoires mais aussi le thérapeute intime de ses propres maux, loin de l’alcoolisme général. Grâce à elle, celui qui tient le stylo apprend à s'accepter lui-même, quant à ce qui résulte de son inspiration, le texte définitif, c'est à la fois un paradoxe et un mystère.

 

Jusqu'à ce que les Babelio et les Presses de la Cité me fassent parvenir ce roman, ce dont je les remercie, je ne connaissais pas Audur Jónsdóttir. Je ne suis pas familier des romans islandais mais j'avoue que j'ai été assez surpris par cet ouvrage, parfois aussi un peu agacé par les longueurs, par ses incessants analepses qui déclinent l'histoire mouvementée de cette jeune femme un peu paumée. Contrairement à ce qu'indique la 4° de couverture, le style en m'a paru aussi original qu'annoncé, pas vraiment ce que j'attends d'ordinaire d'un roman.

 

Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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