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la feuille volante

CHER AMOUR – Bernard Giraudeau

 

N°373– Octobre 2009

CHER AMOUR – Bernard Giraudeau - Métailié.

 

Qui est donc cette énigmatique Madame T. à qui est dédié ce livre et cette correspondance mystérieuse écrite sur le ton de la confidence, de la complicité, de l'amour, alternant le tutoiement et le vouvoiement ? L'auteur y parle à une silhouette diaphane, à la fois lointaine et proche, de sa vie, de ses voyages (« le voyage est une aube qui n'en finit pas »), de ses souvenirs. Il évoque pour elle sa vie de marin, de comédien, d'infatigable bourlingueur, ces fragments d'existence où elle n'était pas, où elle ne vivait qu'en filigranes, dans une sorte de transparence que seul le fantasme permet. Elle devait être présente dans toutes ses conquêtes féminines éphémères, ces femmes qu'on ne fait que rencontrer au hasard des rues, dans tous ces visages envolés qui ont cependant sculpté leurs traits dans le souvenir et qu'on ne peut oublier.

 

Une dédicace aussi énigmatique fait penser à Baudelaire, à son recueil « Les paradis artificiels » et à sa dédicataire mystérieuse [ « J.G.F. »]. Après tout, a-t-elle un visage, un nom, cette femme qu'il n'a peut-être jamais rencontrée et qui n'existe probablement que dans son inconscient, à la fois fidèle et fuyante, sensuelle et hautaine, proche et lointaine? Elle existe peut-être réellement cette femme, cette Madame T. Elle peut avoir le visage d'une passante rencontrée dans une rue du bout du monde qui ne laisse de son passage que la fragrance de son parfum et l'émail de ses yeux ou perdurer dans l'étreinte furtive d'une passade. Elle catalyse sur elle, sans bien souvent le savoir et par le miracle de la pensée, tout ce qu'un homme recherche chez une femme. Elle devient unique, se transforme en ombre fantomatique dont l'existence ne tient qu'à la trace de quelques mots. N'est-elle pas celle que tout homme souhaite posséder pour lui seul, à la fois épouse et maîtresse, mère et femme et qu'il recherche toute sa vie sans bien souvent la trouver parce qu'elle n'existe que dans un ailleurs indistinct et indéfini. Elle devient l'objet de la quête d'une vie, un idéal inaccessible... alors on l'invente, on trace d'elle le portait parfait et pour cela l'écriture est le truchement rêvé qui permet toutes les audaces, toutes les confidences. A cette femme irréelle, il dira tout ce que probablement il tairait à un être de chair, par timidité, par pudeur, parce que ce monologue passe par une feuille blanche, intermédiaire d'exception pour un écrivain et à laquelle il peut confier tous ses fantasmes. Il est romancier et donc créateur, et à ce titre il peut recomposer à l'infini ce miracle qui lui fait célébrer la femme qu'il recherche, lui déclarer cet amour impossible en lui tressant des mots en poèmes, tout en tissant autour d'elle un halo de mystère... pour mieux la garder pour lui! Alors ce sentiment de permanence, d'éternité que chaque phrase porte en elle contribue à protéger ce rêve parce qu'il serait trop injuste qu'une telle image s'effondrât d'un coup!

 

Après tout, je pense qu'elle existe quand même cette mystérieuse Madame T. même si elle n'est pas exactement comme Bernard Giraudeau la suscite pour son lecteur et la silhouette qu'il a tracée à grands traits ou avec des délicates nuances me plaît bien. Qu'elle reste une ombre me convient, même si elle est aussi différente de lui, lui, voyageur impénitent qui distille pour son lecteur un dépaysement bienvenu, elle, citadine et parisienne étrangère à toutes ces pérégrinations. Il lui raconte l'Amazonie, le Chili, les Philippines, son embarquement sur la Jeanne d'Arc comme écrivain de ma marine, cite Pessoa et London, évoque Rimbaud et Michaux, lui parle de théâtre, de cinéma, mais elle reste un peu lointaine, comme indifférente,[« Vous êtes une étoile lointaine et moi un amant de papier »] il est vrai qu'il émaille son récit d'autres présences féminines sensuelles parfois perdues dans la vénalité des bordels, de ses amours de traverse...

 

Le voyage est une chose magique, c'est un alcool enivrant pour celui qui en entend la relation, qu'elle soit faite avec des mots, l'œil d'une caméra...Les histoires improbables qu'il lui destine ont quelque chose d'irréel, qu'elle soient puisées dans les livres, la tradition orale ou dans son imagination. Être, même un instant, simple lecteur mais témoin unique, le destinataire de telles confidences ne me gêne guère. Je me sens moins seul!

 

Quand un auteur choisit d'aborder le thème de la femme, son lecteur ne peut pas ne pas songer à la séduction, au personnage de Giacomo Casanova dont l'ombre habite tout homme parce que l'amour rend fou et que la conquête transforme le plus modeste des êtres en personnage d'exception. Mais quand ce même auteur aborde le thème de la maladie et de la douleur, tout juste évoqué cependant, et avec lui celui de la mort qui est, bien entendu, en filigranes, la confession prend un tour différent, un relief particulier, et cette femme une autre dimension. Pourtant, plus j'ai avancé dans ma lecture, plus cette femme m'est apparue absente.

 

J'ai lu ce livre avec attention parce que l'auteur à cette sorte d'authenticité attachante que je recherche sans peut-être le savoir. Le thème du voyage m'a plu et les épisodes relatés m'ont procuré un dépaysement bienvenu, les images poétiques m'ont ému par leur puissance suggestive, l'évocation furtive de la ville de La Rochelle ne m'a, bien entendu, pas laissé indifférent, même si j'ai cependant noté dans le cours du texte quelques longueurs digressives et incompatibles avec le parti-pris de l'ouvrage. A la fin cependant, dans une sorte de fable à la fois sensuelle et irréelle, l'auteur revient à ce qui a motivé sa démarche créatrice, comme la conclusion théâtrale d'un conte merveilleux, presque hors du temps :

« Je me suis approché de vous, je vous ai dit : j'ai beaucoup écrit, je n'avais pas votre adresse... »

 

 

©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

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