la feuille volante

Bernard Quiriny

  • Contes carnivores – Bernard Quiriny

     

    N°461 - Octobre 2010

    Contes carnivores – Bernard Quiriny – Le Seuil.

    L'architecture d'un recueil de nouvelles n'est pas chose facile. L'auteur est parfois tenté d'y mettre, sous un titre censé être révélateur, une somme de textes que lui seul considère comme y ayant leur place alors que le lecteur est en droit d'attendre de sa lecture une certaine unité tout au long de l'ouvrage.

     

    Qu'en est-il de ces « contes carnivores »? Ici, nous sommes dans le domaine du fantastique et ces 14 nouvelles aussi surréalistes que labyrinthiques, transportent le lecteur dans un ailleurs bien peu familier. On songe forcément à Edgar Poe, à Borges, mais ces parentés peuvent être artificielles. Jugez plutôt : une femme qui se laisse boire par son amant telle une orange, la vie d'un homme que compliquent les miroirs où se reflètent constamment le visages de ses nombreuses maîtresses, un prélat argentin dont le corps se dédouble, un peuple d'Amazonie dont le langage est incompréhensible par le commun des mortels ou une confrérie d'illuminés qui se veulent intellectuels et qui s'enthousiasment jusqu'à l'excès pour ... les marées noires, Je ne parle pas de ces tentatives musicales dont on a du mal à distinguer si elles sont géniales ou l'expression d'une imposture charlatanesque!

     

    On ne fait pas la lecture de nouvelles comme on lit un roman. L'histoire qui y est racontée est brève, parfois tronquée et décevante dans sa chute... Le parti-pris de l'auteur est ici bien marqué, il précipite son lecteur dans une autre dimension, dans un autre monde où tous les repères de celui qu'il vient de quitter momentanément n'existent plus. Il met l'accent sur l'absurde de la vie, met en perspective le quotidien avec une vision déjantée, irréelle, irrationnelle mais quand même attirante. Les gestes et les postures des personnages, les épisodes de leur vie aussi vont à l'encontre de la raison et piétinent la logique.

     

    Je voudrais m'arrêter aussi sur les personnages, pas seulement sur le narrateur qui apparaît tantôt comme un lamaneur, tantôt comme un critique musicale mais surtout ce Pierre Gould qui surgit d'une manière inattendue dans différentes nouvelles. Personnage énigmatique dont l'auteur nous dit qu'il est un chercheur belge, mais est-ce un double, un hétéronyme, un personnage voyageur qui apparaît et disparaît au gré de l'inspiration ou de la fantaisie de l'auteur?

     

    Ce livre est le premier que je lis de Bernard Quiriny, je ne peux donc réponse à cette question mais je note qu'il s'agit d'une démarche que j'affectionne particulièrement dans l'écriture de la fiction qui est la rencontre « réelle » de l'auteur avec l'un de ses personnages et des surprises qui en découlent. C'est à la fois mettre l'accent sur le côté fictif d'un récit mais aussi pointer du doigt le côté aberrant de de la vie, son aspect parfois irréel.

     

    Je l'ai déjà dit dans cette chronique, la préface fait aussi partie de l'œuvre, même si elle est le fait d'un autre, il convient de la lire attentivement, elle introduit le roman, l'éclaire parfois. Ici, cet Enrique Vilas-Matas, pourtant authentique écrivain espagnol mais dont je ne suis pas bien sûr qu'il n'ai pas quelque parenté avec Quiriny, tient des propos intéressants avec son projet de rédaction d' un « catalogue d'absents » et peut-être plus encore avec son projet d'écrire une « histoire générale du vide ». C'est bien cette impression que je ressens à la lecture de ces nouvelles, cette vacuité que pour moi et à chaque fois tisse le fantastique. C'est d'autant plus intéressant que le préfacier espagnol confesse son angoisse de devoir écrire un texte sur le vide, qu'il ne peut imaginer cette histoire si courte qu'avant même de la débuter, elle était déjà terminée! Il confie sa paresse pour justifier cette absence d'écriture mais à mes yeux c'est d'une impossibilité définitive dont il s'agit puisque cette histoire serait elle-même un vide!

    Je vois dans ce court chapitre une illustration pertinente de ce recueil de nouvelles.

     

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com