Christian BOBIN

LA GRANDE VIE

N°776 – Août 2014.

LA GRANDE VIE - Christian Bobin - Gallimard

J'ai lu ce livre comme un long poème en plusieurs fragments, plusieurs tableaux qui donnent à voir des hasards de la vie, dans un bureau de tabac, une épicerie, dans les rues de la ville, dans un cimetière aussi parce que la mort fait partie de nous, conclut notre passage éphémère sur cette terre. Nous sommes mortels et notre mémoire se peuple des fantômes de ceux qu'on a aimés et qui ne sont plus. Écrire est peut-être participer à une comédie pour faire semblant d'être immortel [« Quand j'appuie la pointe du feutre sur le papier délicieusement froid, ma mort ne sait plus mon nom »]. Face à la mort, l'oubli guette et l'écriture, garde la mémoire, allège l'âme, panse les blessures, c'est un miracle, une sorte d'invitation à refaire ce monde avec des mots, si toutefois cela s'avère possible. C'est parfois une simple lettre, parfois un livre entier qu'importe, les mots qu'ils contiennent et dont ils sont faits sont une sorte de mystère qu'on disperse au vent ou qu'on conserve comme un souvenir. On les jette sur le papier où on les travaille comme le ferait un orfèvre et ils portent en eux le silence, l'angoisse ou une explosion de joie. Les livres sont un monde étrange, ils abolissent le temps et transportent le lecteur dans un ailleurs qu'il découvre et qu'il reconnaît à la fois puisque le monde dont il est question est aussi le sien et celui qui écrit possède en commun avec son lecteur sa condition d'homme qui certes est vouée à la mort mais aussi à une éternelle résurrection. [« Pourquoi ne nous dit-on jamais que la résurrection commence dès cette vie et que toute parole ivre est une rose de sang, éclatante reine du néant de nos jours ?»].

Le livre est un jalon vers ce qu'on voudra, paradis ou enfer mais il contient l'éternité [« L'éternel est là, sous nos yeux, sous nos pieds, dans une phrase »], un objet, un trésor qu'on tient entre ses mains. Avant, il y a la feuille vierge, la main qui tient le stylo et la nuit qui est à la fois une invitation à l'écriture et un moment fort de l'inspiration qui va faire naître des couleurs et des formes sur la blancheur du papier [« Les livres sont des secrets échangés dans la nuit »]. Les mots procurent l'ivresse pour ceux qui écrivent comme pour ceux qui lisent, ils portent en eux la poésie sortie du néant, née de la vision fugace de l'instant, comme un ange qui passe, sorti de l'éternité. Certains animaux, les chats par exemple, en sont les intermédiaires involontaires mais talentueux [« Tu t'allongeais sur une lettre en cours et c'était comme si Dieu en personne, lassé de me voir écrire, versait l'encre noire de ton pelage sur mes mots »].

Ceux qui ont fait partie du monde des vivants et qui nous ont quittés laissent une trace, même si cela ressemble à de la folie [«Marilyn suivait l'étoile désorientée de sa folie... La folie est un mécanisme d'horlogerie très fin »]. Malgré tout le mal que nous réserve la vie, malgré la mort qui l'interrompt et salit celle de ceux qui restent et souffrent de l'absence, la vie reste un bien inestimable, un poids aussi. [«  Qu'on ne doute pas en m’entendant, que cette vie est le plus haut bien, même si elle nous broie »].

L'auteur convoque tous ceux qui, dans sa mémoire sont acteurs de cette vibration de vie Lewis Carroll, Kierkegaard ou Jean Grosjean, et lui de conclure « La poésie c'est la grande vie ».

Ce texte est une véritable magie, celle de l'instant et de la durée, de la légèreté et du poids des mots, de l'inestimable richesse de la vie.

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

LA FEMME A VENIR. - Christian BOBIN - Editions Gallimard.

 

Septembre 1993 - N° 165

 

 

 

LA FEMME A VENIR. - Christian BOBIN - Editions Gallimard.

 

Il est des livres qui vous laissent une impression bizarre, non pas mauvaise mais assez indéfinissable au point qu’on pourrait résumer le roman en quelques mots : « C’est l’histoire de ... » ou quelque chose comme cela. Un roman c’est toujours une tranche de vie plus ou moins imaginaire, une somme d’histoires racontées plus ou moins juxtaposées... des mots... L’auteur en fait un livre, met son nom dessus. On publie...

Ce récit, puisque c’en est un, m’a laissé un sentiment difficile à formuler: Une partie de la vie d’Albe, ses rencontres, ses amours, ses déceptions, ses désillusions et ses jours qui coulent comme un écheveau qui se dévide tout seul, le deuil de son enfance et l’envie de la retenir, avec en filigranes la mort à venir... Mais avant, bien avant, si elle le veut bien, différent des passades, cet amour qu’on attend toute sa vie et qui est rarement au rendez-vous. Cet amour qui doit illuminer l’existence mais qui bien souvent l’empoisonne parce que deux êtres qui sont faits l’un pour l’autre ne parviennent pas à se rencontrer et s’étiolent loin l’un de l’autre. Ils ne vivront jamais ensemble parce que contrairement au dicton le hasard ne fait pas toujours bien les choses. C’est comme cela, on croise des gens, on les aime, on fait avec eux un bout de chemin mais à la fin c’est la solitude qui l’emporte, même si on habille différemment cette réalité.

Ce livre rythmé sur un mode mineur a, jusqu’à la fin nourri ma curiosité.

 

© Hervé GAUTIER

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