la feuille volante

L'ANTARCTIQUE

N°727 – Février 2014.

L'ANTARCTIQUE – Claire Keegan – Sabine Wespierser Editeur.

Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

 

J'avais lu « Trois lumières » avec émotion(La Feuille Volante n° 724)et « A travers les champs bleus »(La Feuille Volante n°725) avec curiosité ; Ce recueil m'a laissé un goût un peu différent. J'y ai retrouvé avec plaisir le style poétique et simple de Claire Keegan, en revanche, les thèmes traités dans ces quinze nouvelles m'ont paru de prime abord variés voire assez confus.

 

Il y a toujours les amours malheureuses et contrariées. « L'amour dans l'herbe haute » parle d'une liaison impossible et avortée entre une jeune fille et un homme plus âgé qui ne quittera pas sa famille pour elle. Neuf années après cette passade, elle n'a pas oublié mais cela ne change rien. Dans « Drôle de prénom pour un garçon », nous voyons une narratrice qui revient annoncer à un homme avec qui elle a passé six nuits furtives pour Noël qu'il est père de l'enfant qui va naître, qu'elle va le garder sans l'obliger à se marier avec elle (j'ai lu ce texte comme un long poème tant il est musical). On ne sait pas ce qui adviendra de cette première rencontre entre Roslin et Guthrie qui ont fait connaissance à partir d'une annonce et qui conviennent de passer cette première journée dans une fête foraine (« Osez le grand frisson ») et peut-être au motel voisin. « L’Antarctique » nous conte l'histoire d'une femme mariée, mère de famille à qui il prend l'idée folle de coucher avec un autre homme inconnu qu'elle choisit au hasard dans un bar et qui se demande, en fin de compte comment va se terminer cette toquade et si elle reverra sa famille. C’est aussi cette envie d'ailleurs que pratique par habitude Cora avec Smethers, le facteur (« La caissière chantante ») pour finalement y mettre fin. Dans « Le sermon à la Ginger Rogers », la narratrice, une très jeune fille qui se présente elle-même comme quelqu’un qui a « le goût des sucreries et une attirance pour les hommes » se glisse dans le lit de Jim Slapper lequel choisit ensuite de mettre fin à ses jours.

 

Les relations familiales difficiles sont également illustrées comme dans « Les sœurs » qui met en scène Betty, la vielle fille pauvre qui est restée à la ferme avec son père et Louisa, sa sœur, mariée et mère de famille qui vit richement à la ville. Une période de vacances passée à la ferme maintenant habitée seule par Betty va faire ressurgir de vieux différents. La famille est un thème de prédilection pour l'auteure avec ses relations difficiles voire impossibles entre les différents membres de la parentèle (« Les palmiers en flammes » - « La soupe au passeport » où un mère accuse son mari de la disparition de leur fille) ou lorsque la folie d'une mère produit des ravages irréversibles sur ses enfants (« Brûlures »- « Orages »). « On n'est jamais trop prudent » s'inscrit dans l'anecdote avec cependant un contexte d'adultère et d'assassinat et « Le parfum de l'hiver » évoque la destruction d’une femme après un viol.

 

Après la lecture de ce recueil, j'ai retenu la multiplicité des thèmes, ils illustrent la fascination de la mort, une certaine désespérance qui engendrent la folie d'un moment ou d'une vie, ils sont axés sur les relations difficiles entre les êtres, que cela soit en termes amoureux ou au sein d'une même famille. L'auteur analyse finement, le plus souvent à travers les yeux d’une femme, ce que sont ces rapports qui régissent leur existence individuelle ou collective leurs joies et leurs épreuves. Je me suis alors rappelé la dédicace qui fait, comme le texte des nouvelles, partie du livre et en dit parfois aussi long que lui mais en termes plus laconiques « Pour P.H. qui m'a secourue dans des moments difficiles ». Soudain, il m'est apparu une explication possible de ces thèmes apparemment si douloureux. L'écriture n'est pas seulement pour l’auteure l'occasion de raconter une histoire, certes bien écrite, à son lecteur pour le distraire ou pour faire naître son intérêt personnel. Écrire ne consiste pas non plus, même pour un écrivain, à aligner des mots pour faire des phrases puis des textes, pour le seul plaisir de donner libre court à son imagination. Elle est aussi pour lui une manière d'exorcisme face aux vicissitudes que la vie lui impose. Comme chacun il les supporte et les combat mais en ce qui le concerne, mettre des mots sur ses maux est une autre manière de s'opposer à leur action dévastatrice . Dès lors, au-delà de l'histoire qu'elle raconte, ces nouvelles prennent un sens différent et peut-être aussi un intérêt pour moi. C'est à tout le moins l'explication que je choisis de donner.

 

Comme à chaque fois, ces nouvelles ont été pour moi un bon moment de lecture.

 

©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

 
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