la feuille volante

Connie Palmen

  • Ton histoire. Mon histoire

    La Feuille Volante n° 1347Mai 2019.

     

    Ton histoire. Mon histoire – Connie Palmen – Actes Sud

    Traduit du néerlandais par Arlette Ounanian.

     

    C'est un roman inspiré par la vie de Sylvia Plath (1932-1963), écrivain et poétesse américaine et Ted Hughes (1930-1998) poète et écrivain anglais, leur bref mariage et leurs relations difficiles. C'est Ted qui prend la parole et évoque tout d'abord leur rencontre, à la fois violente et sensuelle. Lui c'est un idéaliste réservé qui croyait au destin, un séducteur, mais à cette période, un étudiant pauvre, un poète « sans nom ni renom ». Elle, c'est une belle étudiante, exubérante et inattendue qui croit en son avenir de femme de lettres. Il découvre cette jeune fille, sa tentative de suicide avant de le connaître, sa volonté de se mettre en danger, de disparaître, ce qui est une façon de faire planer sur sa vie l'ombre inquiétante de la camarde. Il y a tout au long de ce roman une atmosphère malsaine, ésotérique avec la pratique de la divination, de l'hypnose avec Sylvia comme objet et également l'usage du ouija, la présence oppressante de la part d'ombre que chacun d'eux porte inconsciemment et qui se révèle destructrice, avec le constant rappel du concept de la séparation, de la mort suivie d'une hypothétique renaissance. Après leur mariage, ils voyagent en Europe, dans Paris occupé par les nazis et en Espagne où le décor de mort violente est symbolisée par la tauromachie, puis en Amérique, ce qui, malgré leur appétit de voyage et de grands espaces ressemble à un exil. Ce climat un peu délétère laisse place à l'écriture, mais seulement en contrepoint, comme si elle était accessoire, alors qu'ils sont tous les deux écrivains. En outre semble s'installer entre eux une atmosphère de secret et leur mariage est d'emblée mis sous l'égide du non-dit, du mensonge et de la dissimulation de la vérité, de méfiance, de lourds silences. Leur amour fou du début s'habille très vite des soupçons de Sylvia et d'une jalousie maladive de sa part, d'attirance supposée de Ted pour les jeunes et belles étudiantes, puis, plus tard, des relents d'adultère, Sylvia voyant dans toutes les femmes que rencontrait son mari, une possible rivale. Lui, de son côté, sans doute accablé par Sylvia, répond facilement aux étourdissements libérateurs de l'amour.

    Sylvia a un lourd passé névrotique avec une incompréhension et un désamour de ses parents, le fantôme envahissant d'un père traumatisé par la guerre, une mère abusive puis, plus tard, après son mariage, le côté agressif de sa belle-sœur. Elle a sans doute pensé que sa rencontre avec Ted puis leur union serait une solution, un exorcisme, mais elle a été obligée de se rendre à l'évidence qu'il n'en était rien. Elle voudrait être une épouse attentive, peut-être une future bonne mère de famille mais elle voit bien qu'elle n'est guère douée pour cela et les événements semblent lui donner raison. Lorsque que leur deux enfants naîtront, elle ne sera pas vraiment à la hauteur de son rôle de mère. De plus elle est un génial poète et le sait, veut pratiquer son art avec passion et recherche légitimement le succès qui ne vient pas alors que Ted connaît dans ce domaine une relative réussite ce qui induit un atmosphère délétère dans ce ménage de créateurs littéraires qui ont ainsi tendance à se détruire alors qu'ils devraient s'épauler. Elle en conçoit une improbable cabale dirigée contre elle et s'y accroche, nourrissant ainsi une réelle paranoïa. Son état mental lui interdit même pendant longtemps de tomber enceinte, ce qui pour elle a des accents d'échec et entretient ses pulsions destructrices. L'amour réel que Ted éprouve pour Sylvia engendre une situation assez surréaliste. Chacun d'un cherche sa propre voix poétique mais elle est jalouse des succès de son mari et il en résulte une attitude nocive et lui se laisse manipulé. Pire peut-être, les angoisses et les obsessions de son épouse deviennent les siennes propres au point que Ted finit par ne vivre que par elle et pour elle. Leur vision idyllique du mariage s'estompe peu à peu et, face à cela, une démarche psychiatrique s'impose pour Sylvia et, dans ce contexte de paroles, son mari se retrouve facilement au centre de ses accusations avec toute la culpabilité incontournable, sa position au sein du couple s'en trouve affectée et le suicide de Sylvia le met définitivement pour le monde extérieur dans le rôle du coupable. Le retour sur le passé, inévitable dans ce genre de thérapie, ne fait qu'aggraver les choses et l’écriture ne joue même plus pour elle son rôle cathartique. Au terme de ce processus Sylvia devient une véritable inconnue pour son mari, une femme insaisissable, victime de ses vieux démons, de ses obsessions, qui, malgré leurs efforts pour rendre plus douce la vie, malgré la présence des enfants et l'atmosphère commun de créativité, à cause des infidélités de son mari, s'avance inexorablement vers la mort tandis que Ted connaît enfin une notoriété dont elle est exclue.

    Ce roman met en scène fictivement Ted qui écrit à la première personne et qui ainsi nous donne sa vision unilatérale des choses sans que son épouse puisse prendre vraiment la parole. Il y confesse lui-même, comme une quête de rédemption, son attirance pour d'autres femmes, comme pour se libérer du carcan de sa vie conjugale pourtant brève mais de tout temps vouée à l'échec et ne pouvait avoir pour Sylvia qu'une issue fatale, présentée comme une sorte de sacrifice fait à un amour impossible, à la vie et aux illusions qu'elle engendre.

    J'ai eu beaucoup de plaisir à lire ce roman fort bien écrit et poétique qui, à titre personnel, a nourri ma réflexion sur le mariage, sur l'amour qui devrait y présider et qui finalement n'est pas autre chose qu'une fragile illusion, sur l'espèce humaine et ses incroyables légèretés, ses faiblesses et ses hypocrisies entretenues, sur la fragilité de la vie...

    ©Hervé Gautier.