Denis Beneich

Un passant incertain

La Feuille Volante n° 1170

Un passant incertain – Jean-Yves Laurichesse – Le temps qu'il fait.

 

C'est étonnant mais, comme le narrateur, j'ai, moi aussi, selon mon habitude, pris ce roman sur les rayonnages d'une bibliothèque puisque j'aime découvrir ce que le hasard me propose.

Ici, le narrateur croise, dans la boutique d'un bouquiniste, l'unique roman d'un auteur inconnu, disparu sans descendance, à la fin de la deuxième guerre mondiale, Paul Monestier. J'imagine un volume broché dont on n'a pas même pas pris la peine de couper les pages, comme cela se faisait à l'époque. Ce livre le bouleverse au point de changer sa vie et, cherchant à retrouver les lieux où se déroule l'intrigue, lors d'une sorte de pèlerinage littéraire dans un petite ville du centre de la France, il croit apercevoir l'auteur dans la touffeur de l'été, toujours entre songe et réalité. Il y rencontre même par hasard la seule famille qui reste à cet écrivain inconnu, une nièce, qui lui demande de publier ce roman oublié, comme une seconde chance donnée à cette œuvre...mais sous son propre nom, lui qui n'a jamais rien écrit ! Après des hésitations bien naturelles et oubliant jusqu'au plagiat, pourtant sanctionné par le code pénal, le narrateur se lance et un éditeur, séduit par le côté intemporel du manuscrit, l'édite sans que personne, ni les libraires, ni les journalistes spécialisés ni même les éditeurs ne se rendent compte de rien. Seul le titre est modifié et le narrateur devient un auteur à succès alors que le roman originel, publié quelques dizaines années plus tôt, n'avait connu qu'une audience très locale. L'éditeur sollicite même une suite à cet ouvrage.

Tout au long de ce roman, j'ai aimé l'ambiance un peu mystérieuse qui y règne et qui ressemble par moment à celle d'un roman policier mais sans cadavre ni sang. Parfois même j'ai eu l'impression que l'imposture allait être découverte (notamment lors des séquences autour du mot « incertain ») , mais en réalité il n'en est rien. C'était un jeu un peu dangereux auquel s'est prêté ce narrateur-auteur un peu solitaire, d'autant qu'il va s'apercevoir, au rythme lent des informations distillées par la nièce de Monestier qui révèle des renseignement comme on place les pièces d'un puzzle, que la suite prévue, s'il parvient à la rédiger, va réveiller de vieux fantômes, révéler des secrets de famille, dévoiler une liaison amoureuse devenue orageuse en ces temps troublés de l'Occupation, dénoncer une facette peu reluisante de l'espèce humaine. Est-il manipulé par elle pour effectuer un devoir de mémoire, pour réparer une injustice ou réhabiliter un nom ? Sera-t-il victime de ce piège dans lequel il s'est volontairement laissé enfermé, acceptera-t-il ce travail de rédaction ? Il est tenté par cette entreprise à cause sans doute de la communauté d'esprit qui existe entre le narrateur et Monestier. On songe à « L'eau grise » le premier roman que François Nourricier écrivit en évoquant Jacques Chardonne. En effet, ce roman qui paraît sous le nom du narrateur fonctionne cependant comme un révélateur et l'incite à s'engager plus avant dans l'écriture personnelle qui affirmera son talent .

Je n'ai bien entendu pas lu le roman de Paul Monestier mais dans celui de Jean-Yves Laurichesse il y a cette absence de modernité qui me plaît bien et qui veut qu'existe toujours dans une intrigue romanesque une histoire d'amour. Ici des femmes illuminent de leur présence ce texte à des degrés divers, mais il n'y a pas la moindre passade entre elles et le narrateur, comme on aurait pu s'y attendre dans un roman d'aujourd'hui.

J'ai vraiment bien aimé ce roman qui est original à plus d'un titre. Le lecteur tient entre ses mains un livre qui porte le même titre que le roman de Monestier mais qui pourtant parle d'autre chose tout en y faisant moult références. Il atteint son but, celui non seulement de rendre à la vérité son véritable visage, d'avoir permis la rencontre d'êtres vivants autour du spectre d'un mort, d'avoir montré que le texte écrit, né de ce combat intime entre l'écrivain et le néant de la page blanche, va raconter quelque chose qui s’inscrira dans « le lit défait du temps », marquera, même en pointillé, le passage de quelqu'un sur cette terre.

Je ne connaissais pas Jean-Yves Laurichesse mais j'ai apprécié son style discret et délicat, la poésie de ses descriptions qui me procure toujours cet extraordinaire dépaysement et cet attachement à la nature qui donne à lire un texte bien écrit qui sert une intrigue originale.

© Hervé GAUTIER – Août 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

D'accord

La Feuille Volante n° 1166

D'accord – Denis Beneich – Actes Sud.

 

Que reste-t-il de ce court roman, pris au hasard sur les rayonnages de la bibliothèque, après l'avoir refermé ? Une sorte de récit en deux temps dont l'un est consacré à la mémoire d'une famille dont le père ne semble pas faire autre chose que de s'intéresser aux courses de chevaux depuis une chambre qu'il ne quitte jamais et qui terrorise sa famille, la mère qui fait ce qu'elle peut pour recevoir sa parentèle au cours indéterminables déjeuners de famille et le narrateur qui se débat avec ses exercices de grammaire et qui n'aime rien tant que de se faire offrir des livres, ce qui a peut-être fait naître chez lui cette irrésistible envie d'écrire. Le deuxième temps de ce roman est consacré à ce même père, pensionnaire d'une maison de retraire d'où, d'évidence, il ne sortira que dans un cercueil. Le narrateur accompagné de son fils Vlad vient rendre visite à cet homme que la maladie d'Alzheimer a rendu imperméable à tout. Ainsi le narrateur va-t-il décrire par le menu non seulement l'intérieur de cet établissement, ceux qui le peuplent, soignants et surtout pensionnaires, la visite faite à ce père qui s'avance inexorablement vers la mort, perdant petit à petit toutes ses facultés et n'ayant plus qu'une existence végétative et des mots désarticulés, un vocabulaire bien souvent limité au mot « d'accord » prononcé à contre-temps.

Bizarrement le narrateur reste en retrait, se contentant de relater ce qu'il voit, de faire appel à ses souvenirs. Il laisse faire Vlad qui prend en quelques sorte la direction des opérations de visite et parle, un peu dans le vide, à son grand-père. Il y a un semblant d'échange entre eux un peu comme si, à travers cette économie de paroles, on sautait une génération dans le domaine du dialogue. Il n'y a pratiquement aucun échange avec le narrateur, un peu comme une permanence des choses de leur vie commune empreinte de silences depuis le début.

Ces descriptions n'ont rien d’extraordinaire puisqu'elles correspondent à ceux de nos parents qui ont été accueillis en maison de retraite parce que maintenant les choses sont ainsi chez nous. Imperceptiblement, on se dit que, quand notre tour viendra, la médecine aura fait des progrès pour nous épargner cela ou bien alors nous serons morts avant, mais là, rien n'est sûr ! Le problème traité par ce roman est bien entendu celui de la vieillesse, de la solitude, des dernières années de vie, de la maladie qui annihile tout ce qu'on a été auparavant et aussi celui de l'impossible dialogue entre parents et enfants. Ici, on semble choisir, à travers sans doute un plus grand attachement, des relations plus soutenues entre grand-père et petit-fils. Je ne suis pas sûr qu'il y ait là une connivence réelle, peut-être une affection plus grande envers quelqu'un de sa famille promis à une mort prochaine.

 

J'en étais là de ma lecture, estimant les pages qui restaient, quand l'épilogue s'annonça, un peu poétique et très étonnant, où l'inconscience le dispute à la complicité, ce qui donne au récit l'allure d'une fable et ce qui me fait dire que, malgré mon avis un peu quelconque voire négatif du début, je ne regrette pas d'avoir ouvert ce roman.

 

© Hervé GAUTIER – Août 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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