LE MANUSCRIT DE PORT EBENE - Dominique BONA

 

 

 

N°203 - Février 1999

 

 

 

LE MANUSCRIT DE PORT EBENE - Dominique BONA - Editions GRASSET.

 

 

Je n’ai évidemment aucun mérite de parler aujourd’hui de Dominique Bona surtout après le Prix Renaudeau obtenu en 1998. Je tiens cependant à dire que pour moi elle n’est pas une inconnue. Je garde en effet le souvenir de l’extraordinaire portrait de Romain Gary, mais aussi d’Argentina (La Feuille Volante n°24) de Malika ( La Feuille Volante n°150). A chaque fois je notais un grand talent dans le portait de personnages d’exception dont l’auteur souhaitait nous faire partager la personnalité et l’histoire.

 

Ici, avec un dépaysement qui se distille jusque dans le vocabulaire, c’est encore de portraits dont il est question. Celui de cette jeune femme tôt arrachée à sa Vendée natale par un mariage arrangé avec un riche planteur français de Saint Domingue. Elle découvre l’île et les tropiques certes mais ne tarde pas non plus à apprendre l’existence d’une autre femme noire qui avant elle avait été la compagne de son mari et qui lui avait donné deux fils. Elle a été répudiée pour que elle, la nouvelle femme légitime assure la descendance de son nouveau mari. C’est vrai qu’elle a été envoûtée par le paysage paradisiaque de l’île que par ennui ou par désoeuvrement elle a choisi de découvrir.

Portait aussi de Julien, l’époux de la Dame de Saint Domingue, planteur libéral, ouvert aux idées nouvelles, attentif au sort des noirs et des métisses mais pourtant paradoxal dans son attitude.

D’autres plus secondaires comme Fleuriau, le voisin conservateur, attaché aux traditions coloniales et Louis Desmaret, plus volontiers attentif aux performances de son domaine agricole mais aussi naturaliste passionné.

Parce qu’il était épris de régionalisme et qu’il aimait assez les « femmes de fer sous le velours », l’éditeur Camus, publiera ce manuscrit bien des années après qu’il fut écrit et qu’il eut voyagé dans le temps comme seuls les écrits savent le faire. Le titre un peu pompeux serait « Mémoires écrits en France pour servir l’histoire de Saint Domingue » malgré le goût de notre homme pour les choses simples. Pourtant, pour une fois l’exotisme aura raison!

Son parcours est aussi anachronique que celui de Julien et de la Dame de Saint Domingue mais passant en quelque sorte de l’autre côté du miroir il finit par être fasciné par cette femme et par sa vie autant que par le décor de son île. Il va lui aussi pénétrer de plain pied dans les arcanes inconnues de cette contrée, connaître et craindre les mystères du vaudou...

Etait-ce la fascination du paysage ou de ses habitants? La jeune femme sage qui débarqua un jour au Port au Prince et fut aussitôt mariée à Julien va devenir insoumise et provocante « hantée par les déesses du désordre et du plaisir ».

Nous allons assister à ses amours interdites, avec les blancs d’abord puis avec un noir, deuxième fils naturel de son mari... On pourrait voir dans cette « Dame de Saint Domingue » une femme libre d’aimer une victime tour à tour de la beauté de l’île ou de ses habitants, de son climat... Il serait aussi tentant d’y voir une femme non conformiste, désirant avant tout bousculer les traditions, la légendaire condition de l’épouse reléguée au foyer et couverte d’enfants. On pourrait aussi excuser ses frasques, en se disant que, somme toute elle ne fait qu’imiter son mari qui, sans être volage n’avait pas tout à fait rompu les liens avec son ancienne maîtresse.

 

Malgré parfois un manque de rythme, l’histoire tient en haleine le lecteur attentif jusqu’à la dernière ligne. Il y a aussi l’Histoire qui n’est pas négligeable et on imagine le travail d’archiviste qu’il a fallu mener pour brosser cette fresque. Car la Révolution dont les idées généreuses parviennent jusqu’à Saint Domingue est en marche. Elles vont bousculer les fondements de cette société faite de blancs, de noirs libres, d’esclaves et de mulâtres aux repères mal définis. Il y aura des morts et la fuite de la dame en France avec sa fille qui, bien que conçue par un noir est blanche de peau!

 

On pourrait croire que ses amours interdites allaient s’arrêter là et que les conséquences de celles-ci seraient sans lendemain. Pourtant le piège dans lequel elle est tombée se refermera non sur elle mais sur sa fille qui, au vrai paiera malgré elle l’inconduite de sa mère. Le lecteur reste partagé entre la coupable attitude d’une femme restée impunie, la certitude qu’elle pouvait facilement abuser son mari et la révolte qui fait supporter à la fille la faute de la mère.

 

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© Hervé GAUTIER

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Commentaires (1)

1. Philip Shea 13/06/2012

Vous avez bien raison; c'est un roman d'un grand intérêt, mais, d'après vous, est-ce que les chapitres dans lesquels on parle de Jean Camus y ajoute quelque chose? On pourrait se passer de lui sans problème.

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