Madame Pylinska et le secret de Chopin

 

La Feuille Volante n° 1299

 

Madame Pylinska et le secret de Chopin – Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.

 

Elle devait bien être particulière, voire farfelue, cette madame Pylinska, professeure polonaise de piano de son état, qui demandait à son élève de 20 ans, alors étudiant à l’École Normale Supérieure, et désireux de se perfectionner dans la discipline de Chopin, d'aller dès le matin cueillir des fleurs au Jardin du Luxembourg sans en faire tomber la rosée pour la seule raison que ce jeune homme devait ainsi, préalablement à tout exercice, rendre ses doigts « dévoués, subtils, policés, secourables... », d'examiner les carpes des bassins, d'observer le jeu du vent dans le feuillage des arbres et de ne pas oublier d'appliquer cette méthode avant d'aborder la séance et même de faire l'amour avant de venir s'installer devant le clavier. Tout cela était selon elle une manière décontractée, indispensable pour aborder l'apprentissage de la musique ! Apparemment, les leçons de piano chez elle n'étaient pas seulement consacrées aux gammes ou aux déchiffrages des partitions. Cela ressemblait à la philosophie de la musique, aux mérites comparés de Liszt et de Chopin et autres grands compositeurs et même aux interprètes non moins talentueux, à l'étalage d'une grande culture musicale, mais surtout c'était souvent elle qu'on entendait jouer...

Il y a l'étonnant personnage de ce professeur à la fois amoureuse de ses chats, attentive à la réincarnation de l'un d'eux en une araignée devenue miraculeusement mélomane, parlant beaucoup, inventant encore davantage, dérapant parfois à la limite de la critique sans doute facile, mais ne s'y engouffrant pas, au nom de la charité chrétienne. Mais il y a celui d'Aimée, la tante du narrateur qui l'initie un peu malgré elle, alors qu'il n'a que 9 ans, à la musique de Chopin et et, plus tard, lui confie l'existence de son unique amour alors qu'elle se laisse appeler dans sa famille « La gourgandine », ce qui est un surnom peu flatteur. Elle prête le flanc à la critique familiale mais c'est surtout pour elle, est une manière de se protéger. Elle lui donne l'image de ce qu'est la liberté de l'usage qu'on peut en faire et du peu d'importance qu'on doit accorder à l'avis des autres. Ce personnage m'émeut franchement davantage que celui de la professeur de piano puisque j'ai senti sa présence en filigrane, subtilement tout au long de ce roman. Elle en est l'initiatrice et finalement une sorte de conclusion. Il y a enfin, l'image furtive de cet instrument au nom imprononçable, initialement présenté comme un intrus dans la famille de son enfance et qui finalement, grâce à cette tante, bien des années plus tard, sera le témoin de sa transformation, de sa maturité et de l'invitation à l'écriture à laquelle, heureusement, il répond.

C'est un roman auto-biographique et qu'un bon auteur nous parle de son parcours et enrichisse ainsi son œuvre, est toujours un moment intéressant, qu'il nous parle de lui, de sa passion pour la musique classique et pour Chopin en particulier, qu'il y mêle une dose d'imaginaire qu'il est le seul à connaître, pourquoi pas, qu'il le fasse à sa manière, fluide et poétique, c'est à dire en servant notre belle langue française comme doit le faire tout écrivain, il nous y a toujours habitués et c'est à chaque fois pour moi un bon moment de lecture comme je l'ai souvent dit dans cette chronique.

J'ai donc pour E.E. Schmitt un a priori favorable. Le livre refermé, que reste-t-il de ma lecture ? Un court roman du souvenir, de la nostalgie, de l'émotion face au temps qui passe et à la mort qui engloutit les humains après leur passage sur terre, la certitude que le difficile apprentissage de Chopin est une école de la vie, et peut-être aussi de la façon d'aborder et de vivre l'amour, comme le sont les choses ardues à acquérir, que rien n'est vraiment facile, que rien n'est fait d'avance et qu'il faut persister, ne pas se décourager... Pourquoi pas ? Pourtant, je ressens quelque chose de bizarre, comme si ce que nous recherchons tous dans la littérature comme dans l'art n'avait pas fonctionné. Quand j'ouvre un roman, parfois choisi au hasard ou sur le seul nom de son auteur, je le fais pour, inconsciemment, y trouver quelque chose qui me sort du quotidien, qui m'apprend quelque chose ou m'invite à la réflexion. Je sais que je pénètre dans un autre monde, une autre dimension le temps de ma lecture et j'aime tellement cela que j'en redemande volontiers. Les livres se succèdent avec leur dépaysement, leur invitation au voyage immobile ou à la remise en cause d'idées reçues.... Cela doit tenir à moi, et en tout cas pas au talent de l'auteur, mais pour une fois cela n'a pas fonctionné, je sens que je suis passé à côté et bien sûr je le regrette sans peut-être être capable de m'en expliquer la vraie raison.

 

 

© Hervé GautierDécembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

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