Fatou Diome

KETALA – Fatou Diome

 

N°601– Novembre 2012.

KETALA – Fatou Diome - Flamarion.

Le livre refermé que m'en reste-t-il ? Au vrai une somme d'impressions bizarres, à la fois agréables, futiles, instructives et finalement émouvantes.

Cela n'a pas été simple, ce roman a bien failli souvent me tomber des mains et j'ai eu envie de l'abandonner en cours de lecture. La mise en scène qui pouvait paraître originale m'avait un peu agacé : Sous les latitudes africaines, une assemblée d'objets ayant appartenu à une femme, Mémoria, tiennent une sorte de conférence au sommet avant d'être sans doute dispersés. Ils en profitent pour évoquer la vie de leur propriétaire. « Objets inanimés avez-vous donc une âme? » s'interroge le poète... mais là c'est carrément en tribunal que s'érigent ces choses. Ils le font d'ailleurs sous la présidence d'un masque qui dirige et inspire des débats et on se demande si ce choix de l'auteure se porte sur lui parce qu'il domine cette assemblée de part sa positon élevée ou s' il a été choisi pour le symbole de l'hypocrisie qu'il représente. Son office est en effet de cacher le visage (la personnalité) de celui qui parle, la réalité des choses en faisant valoir le paraître au détriment de l'être. Après tout, pourrait-on dire, le grand Jean de La Fontaine, en s'inspirant d'Esope et des autres n'a pas agit différemment en faisant parler des animaux pour singer et critiquer les choses humaines et personne n'a rien trouvé à y redire.

Bref, voilà donc un dialogue qui s'installe entre les meubles dont Mémoria s'est servi, un véritable débat entre une assiette, un ordinateur, un vieux collier de perles, une statue, un canapé... un véritable inventaire à la Prévert ! Tout ce petit monde parle de concert mais personne, et surtout pas les hommes qui les entourent et les voient ne peut les entendre dialoguer. Ils échangent en toute liberté leurs sensations, leurs sentiments et leurs souvenirs où leur propriétaire est présente. C'est qu'ils ont une bonne raison pour cela, Mémoria vient de mourir et c'est eux qui s'érigent en gardiens de sa mémoire. La tradition africaine et islamique veulent qu'à la mort de quelqu'un on se partage ses biens, c'est le Kétala qui donne son titre à cet ouvrage, selon des règles précises et codifiées à la fois par la religion et par la coutume. Avec cette mémoire ainsi évoquée par ces objets, le lecteur revoit ainsi la vie courte de cette jeune femme naïve qui arriva vierge au mariage et qui se vit, au terme de tractations familiales convenues et ancestrales, confiée à un homme, Maklou, qu'elle ne connaît pas, dans le seul but d'être une épouse soumise et qui perpétuera la descendance. Pourtant, malgré sa beauté, elle est délaissée par cet époux qui fait d'elle une créature éplorée à qui il a volé son bonheur tout neuf. Comme toute jeune fille devenant une épouse et malgré la tradition d'un mariage arrangé entre des parents pourtant présentés comme évolués, elle se bâtit un avenir de foyer et de maternité, bref tout ce qui est l’attribut de la femme africaine et même des femmes en général. Sauf que le mari, qu’elle ne connaissait effectivement pas lui échappe très tôt. Elle ne comprend pas le fait qu'elle ne puisse pas le séduire, le garder auprès d'elle, mais elle ne tarde pas à prendre la mesure de la réalité. Le cocuage inattendu et surtout brutal, la trahison d'une amitié autant que l'erreur sur la véritable nature de son époux font vite partie de sa nouvelle vie et la bouleverse durablement à plus d'un titre.

Les époux partent cependant pour la France où Maklou a encore des contacts dans l'espoir que le dépaysement arrangera un peu les choses. Strasbourg s'offre donc à eux avec une vie facile et ce d'autant plus de lui ne peut résister à ses démons. Partir vivre en France pour un couple d'Africains est une bénédiction pour les membres de leur famille restés au pays. Pour eux ils sont l'assurance de mandats réguliers qui sont davantage un dû qu'une libéralité à leur profit. Là aussi la tradition est respectée.

Pourtant, l'envie que Mémoria a de faire durer artificiellement son couple ne résistera pas aux événements qui, bien entendu, débouchent sur une séparation des époux et une vie malheureusement en marge de la société et de la morale pour elle. Elle y trouvera tout à la fois un moyen de subsistance qui lui permettra de vivre et de continuer ses mandats, de cacher la réalité à sa famille mais aussi d'obtenir des autres hommes l'amour que lui refuse son mari.

Si la tradition de l'Islam est respectée, celle judéo-chrétienne de la faute ne l'est pas moins puisque Mémoria est punie par où elle a péché. Elle va contracter une maladie sexuellement transmissible qui va l'emporter et son mari, sans doute rongé par la culpabilité ou désireux lui aussi de sauver les apparences la ramènera sur la terre africaine où elle sera ensevelie. Le remords pourtant aura raison de la tradition qui veut qu’un veuf, surtout jeune, épouse une des sœurs sans enfant de sa défunte femme et que les objets qui lui ont appartenu soient disséminés dans la parentèle. Maklou refusera d'observer ces prescriptions, gardera tout ce qui a appartenu à son épouse et ne se remariera pas... pour d'autres raisons.

J'avoue que j'ai eu du mal à entrer dans l'univers de ce roman, un peu agacé aussi par la volonté de l'auteure d’introduire au cours du récit et à la faveur de la naïveté supposée des objets-acteurs des définitions puisées dans les figures de la rhétorique littéraire. J'avoue aussi que je me suis laissé émouvoir par la destiné hors du commun de Mémoria, par le chagrin qui accompagne la mort de cette jeune femme qui aurait mérité un autre sort, mais le happy-end facile et convenu qui, bien souvent conclue les romans ne me convient pas. Ce genre de fin est souvent bien éloignée de la réalité de la vie des hommes. Je regrette aussi la dernière phrase « Lorsque que quelqu'un meurt, nul ne se soucie de la tristesse des meubles ». Là aussi, j’attendais autre chose, à la mesure notamment de l'émotion ressentie à la suite de cette histoire.

©Hervé GAUTIER – Novembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

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