Fred Léal

ASPARAGUS

N°874– Février 2015

ASPARAGUS – Fred Léal - POL.(2013)

Ah, le service militaire ! Maintenant qu'il n’existe plus on peut toujours le regretter parce qu'à l'époque où il était obligatoire on faisait ce qu'on pouvait pour l'éviter en obtenant une dispense parce qu'on connaissait quelqu'un de bien placé ou en usant d’expédients plus ou moins efficaces, censés exempter son bénéficiaire d'un séjour sous les drapeaux. On en parlait souvent négativement et même parfois avec humour, évoquant des adjudants courtelinesques, des parcours du combattant épuisants, des manœuvres parfaitement inutiles. C'était du temps perdu, parfois en y trouvait des amitiés solides et le sens de la solidarité, l'occasion, avec le temps qui passe d'évoquer sa jeunesse... mais il ne laissait pas indifférent. C'était encore, dans l'esprit de nos grands-parents une période initiatique incontournable sans laquelle on n'était pas un homme tant qu'on avait pas fait « son régiment ». C'était en tout cas une source de souvenirs qui marquaient la vie.

Son passage dans l'armée en tant qu'aspirant-médecin appelé à Cayenne dans le glorieux corps de la Légion étrangère a inspiré à Fred Léal « Selva! », son premier roman (2002). Un peu plus de 10 ans il récidive sur le même thème, mettant en scène Rod Loyal, un aspirant-médecin qui rencontre sous ces contrées tropicales un jeune vétérinaire, Jean-Charles Hérisson, dit Charlie. Ce dépaysement fera du bien à Rod puisqu'il vient d'être largué par sa petite amie. Avec Charlie, ils vont passer cette période réglementaire sous la forme d'une vie de garnison amicale et complice, cependant ponctuée de bassesses ordinaires et hiérarchiques comme cette institution de la République en avait le secret quand il s'agissait de faire peser sur les appelés tout le poids de leur vie transitoire sous l'uniforme. Avec, évidemment l'ennui, une forme de solitude malgré le mode de vie plus libre plus fantasmatique mais, avec en plus le sentiment d'être inutile. Les distractions sont rares, à part le cinéma et les incontournables beuveries. Quant aux missions, dangereuses parfois, elles ont au moins l'avantage de familiariser l'auteur avec la faune locale, mygales, serpents et autres fauves qui ne se caractérisent pas par un gros potentiel de sympathie.

L'auteur ne manque pas d'évoquer la vie militaire, certes originale parce qu’équatoriale et légionnaire, l'esprit de corps et le secret qui entoure la moindre enquête, mais il est aussi un fin observateur du spectacle qui l'entoure, y va de sa critique, dénonçant les trafics en tout genre, la misère, plus grande ici qu'e'n métropole mais aussi la pollution, le désert sanitaire local, la santé précaire qu'on soigne à la gnôle et peut-être aussi l’indifférence générale. Il en profite pour mêler son expérience de jeune médecin à son propos mais fait quand même un constat accablant et inquiétant de la situation. Le sérieux du témoignage ne saurait être occulté par la fantaisie qui guette le lecteur à chaque coin de phrase, un peu comme un sourire farceur face à une situation contre laquelle, seul, on ne peut rien.

Sous sa plume, le lecteur croise aussi les écrivains Maurice Roche, Hélène Bessette que, je l'avoue bien humblement, je ne connaissais pas. Et Asparagus la-dedans ? Un de ces êtres qu'on croise par hasard, délicieux mélange de poésie et d'amour de la vie, bref quelqu'un qui impressionne ! Allez, devinez, ce n'est pourtant pas difficile ! Pourtant, ce livre est un hommage posthume.

Sur le plan de l'écriture, de l'architecture du roman, c'est un peu difficile à suivre pour un lecteur qui, comme moi aborde pour la première fois cet auteur. Je n'étais pas vraiment préparé à cette forme éclatée, mais peu importe, elle constitue son originalité et ce n'est pas moi qui m'en plaindrait. J'avoue que j'ai été surpris par ce livre, peut-être parce qu'il sort des sentiers battus de la littérature, en constitue une récréation bienvenue. Se moquer de l'armée comme de l'espèce humaine est certes facile mais fait toujours recette. Le jeu sur les mots, les acrobaties verbales ne m'ont pas laissé indifférent surtout quand quand ils sont teintés d'un humour de bon aloi. C'est un peu une folie mais, à chaque fois que je lis un texte écrit sur ce thème, je me remémore cette phrase dont j'ai oublié l'auteur « Soyez fou mon fils, dans l'a vie on ne l'est jamais assez »

©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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